{"id":3540,"date":"2021-03-25T18:19:33","date_gmt":"2021-03-25T17:19:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=3540"},"modified":"2021-07-12T15:40:06","modified_gmt":"2021-07-12T14:40:06","slug":"emilie-carlesune-soupe-aux-herbes-sauvages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2021\/03\/25\/emilie-carlesune-soupe-aux-herbes-sauvages\/","title":{"rendered":"Carles, \u00c9milie (1900-1979)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>1. Le t\u00e9moin <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">\u00c9milie Allais, \u00e9pouse Carles (1900-1979), na\u00eet dans une famille de cultivateurs, au village de Val-des-Pr\u00e9s (Hautes-Alpes). Sa m\u00e8re est foudroy\u00e9e pendant le travail aux champs en 1904, et son p\u00e8re \u00e9l\u00e8vera seul ses six enfants. Un des fr\u00e8res et le beau-fr\u00e8re de l\u2019auteure meurent sous l\u2019uniforme pendant la Grande Guerre. \u00c9. Carles m\u00e8ne ensuite une carri\u00e8re d\u2019institutrice dans le Brian\u00e7onnais, se rapprochant \u00e0 travers son mari Jean Carles de la sensibilit\u00e9 anarchiste. Ils tiennent longtemps une pension de vacance qui accueille des estivants du milieu libertaire. Son livre autobiographique, qui se veut un t\u00e9moignage fid\u00e8le, d\u00e9crit la dure vie des paysans de la montagne brian\u00e7onnaise, durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"> \u00ab&nbsp;<em>Une soupe aux herbes sauvages<\/em>&nbsp;\u00bb a paru aux \u00e9ditions Jean-Claude Simo\u00ebn en 1977. Le livre (322 pages), r\u00e9alis\u00e9 avec la collaboration de Robert Detanque, a rencontr\u00e9 un succ\u00e8s rapide et massif, succ\u00e8s relay\u00e9 par le passage d\u2019\u00c9. Carles dans les \u00e9missions de Bernard Pivot (\u00ab&nbsp;Apostrophes&nbsp;\u00bb, 10.02.1978) et de Jacques Chancel (\u00ab&nbsp;Radioscopie&nbsp;\u00bb, 20.03.78). Les tirages, avec les traductions et les \u00e9ditions de poche, ont totalis\u00e9 plusieurs centaines de milliers d\u2019exemplaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Seule, une petite partie du livre d\u2019\u00c9milie Carles relate l\u2019exp\u00e9rience de la Premi\u00e8re Guerre (deux chapitres, puis des \u00e9vocations dispers\u00e9es). Le r\u00e9cit de la d\u00e9claration de guerre, dans ce village recul\u00e9 du Brian\u00e7onnais, rejoint le meilleur Giono, pour reprendre la formulation de W. Rabinovitch (<em>Le Monde alpin et rhodanien. Revue r\u00e9gionale d\u2019ethnologie, n\u00b0 1 \u2013 2\/1983. &#8211; <\/em>en ligne -). Lorsque sonne le tocsin en ao\u00fbt 1914, \u00c9milie Allais est occup\u00e9e avec les siens \u00e0 la \u00ab&nbsp;<em>pleine moisson<\/em>&nbsp;\u00bb sur le plateau, lui-m\u00eame isol\u00e9 au-dessus du village. Entendant les cloches de la vall\u00e9e qui se rejoignaient et ne voulaient plus s\u2019arr\u00eater, la famille ne comprend pas de quoi il s\u2019agit. Il faut que le garde champ\u00eatre monte vers eux avec son clairon, pour leur expliquer que&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; \u00ab&nbsp;c\u2019est la guerre, c\u2019est la guerre&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; \u00ab&nbsp;Mais avec qui&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; \u00ab&nbsp;Ben, avec les Allemands&nbsp;! Les Allemands nous ont d\u00e9clar\u00e9 la guerre.&nbsp;\u00bb (p. 57)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Elle relate qu\u2019un certain nombre de villageois prennent la guerre avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, <em>\u00ab&nbsp;\u00e0 la rigolade<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 58), mais d\u2019autres, les \u00ab&nbsp;<em>inquiets<\/em>&nbsp;\u00bb, sont catastroph\u00e9s \u00e0 cause des moissons, h\u00e9sitent, et r\u00e9sistent jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re minute&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Il y a eu des cas de bonhommes qui sont all\u00e9s se cacher dans la for\u00eat et ce sont les femmes, qui les ont menac\u00e9s de les d\u00e9noncer aux gendarmes, qui les ont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 se rendre. Finalement ils sont tous partis.&nbsp;<\/em>\u00bb (p. 58).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Catherine Allais. Catherine, une des s\u0153urs d\u2019\u00c9milie, s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e en avril 1914 avec Joseph \u00ab&nbsp;le laitier&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait un mariage d\u2019amour et non d\u2019int\u00e9r\u00eat, ce qui, souligne l\u2019auteure, \u00e9tait rare au village. Lorsque Joseph, mobilis\u00e9, voulut rejoindre son unit\u00e9, sa jeune femme voulut l\u2019en emp\u00eacher. Le r\u00e9cit, soutenu par le talent de conteuse d\u2019\u00c9milie, d\u00e9crit alors la fa\u00e7on dont sa soeur s\u2019accrochait \u00e0 son mari pour l\u2019emp\u00eacher de partir: \u00ab&nbsp;<em>Sur le sentier qui va de Granon au village, ils se tra\u00eenaient l\u2019un l\u2019autre, elle tirant vers le haut, lui vers le bas.&nbsp; Ils sont descendus comme \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 un endroit qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;<\/em>l\u2019\u00e9cuelle du loup<em>&nbsp;\u00bb, attach\u00e9s comme deux malheureux qui se savent condamn\u00e9s \u00e0 la s\u00e9paration. Ils \u00e9taient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s.<\/em> (\u2026) <em>il lui disait<\/em> \u00ab&nbsp;Mais voyons Catherine laisse-moi aller, il faut bien que je parte sinon ils viendront me chercher, ils fusillent les [d\u00e9serteurs, veux-tu qu\u2019ils me fusillent&nbsp;?&nbsp;\u00bb (\u2026) <em>elle \u00e9tait comme folle, elle lui criait<\/em> \u00ab&nbsp;Non, non, je ne veux pas que tu t\u2019en ailles (\u2026)\u00bb <em>C\u2019\u00e9tait piti\u00e9 de les voir et de les entendre, mais il a bien fallu qu\u2019elle le l\u00e2che.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 68) On trouve peu de descriptions de ce type de d\u00e9sespoir lors du d\u00e9part&nbsp;: ces souffrances \u00e9taient-elles si rares&nbsp;? Ces sc\u00e8nes, par ailleurs, \u00e9taient-elles dicibles&nbsp;et relatables? Catherine, enceinte, meurt ainsi que l\u2019enfant lors de l\u2019accouchement en avril 1915. L\u2019auteure termine cet \u00e9pisode en \u00e9voquant la tristesse froide du jeune veuf, qui \u2013 d\u2019apr\u00e8s elle, et \u00e0 travers des t\u00e9moignages de ses camarades \u2013 a tout fait, au front, pour se faire tuer&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>\u00c0 force de s\u2019exposer il est arriv\u00e9 \u00e0 ses fins<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 72).<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:14px\">[L\u2019auteure a chang\u00e9 certains noms dans son r\u00e9cit, Joseph le fromager s\u2019appelle en fait Blaise Orsat (159<sup>e<\/sup> RI, tu\u00e9 au Chemin des Dames en juin 1917), et erreur sur <em>M\u00e9moire des Hommes<\/em>, il n\u2019est pas n\u00e9 dans la Somme mais en Savoie.]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Joseph Allais. \u00c9milie Carles raconte qu\u2019en 1915, elle est encore peu consciente des r\u00e9alit\u00e9s de la guerre, et qu\u2019elle ne remet pas encore en doute, par exemple, la parole du cur\u00e9 lors du pr\u00f4ne du dimanche&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>\u00c0 l\u2019entendre, la France \u00e9tait l\u2019enfant ch\u00e9rie de Dieu tandis que l\u2019Allemagne n\u2019\u00e9tait que la terre du diable. Le poilu n\u2019avait pas de devoir plus sacr\u00e9 que d\u2019\u00e9triper le boche venimeux. Je n\u2019exag\u00e8re pas, c\u2019\u00e9tait comme <\/em>\u00e7a&nbsp;!&nbsp;\u00bb (p. 73). C\u2019est le t\u00e9moignage de son fr\u00e8re Joseph (classe 1916), qui lui ouvre les yeux, lors de son retour en permission \u00e0 Val-des-pr\u00e9s. Il lui d\u00e9crit, en cachette du p\u00e8re, son refus de la guerre&nbsp;: il \u00e9voque les capitalistes qui font des fortunes, les chefs qui prennent du galon, et d\u00e9clare que les Allemands \u00ab&nbsp;<em>sont comme nous<\/em>&nbsp;\u00bb. Il explique \u00e0 sa s\u0153ur que la guerre n\u2019est pas ce qui en est dit, \u00ab&nbsp;<em>c\u2019est quelque chose de monstrueux, je suis contre, mille fois contre.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 74). L\u2019auteure, qui a dix-sept ans, raconte \u00eatre rest\u00e9e interdite devant tant de r\u00e9bellion, \u00ab&nbsp;<em>lui qui \u00e9tait la douceur m\u00eame&nbsp;<\/em>\u00bb, et assure que c\u2019est lui qui <em>\u00ab&nbsp;lui a ouvert les yeux<\/em>&nbsp;\u00bb. La liaison faite avec l\u2019enseignement est \u00e0 souligner&nbsp;: \u00ab<em>Parce que tu es jeune, tu veux devenir institutrice, tu dois savoir la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;<\/em>\u00bb (p. 75). Difficile, dans ce r\u00e9cit qui date de soixante ans apr\u00e8s les faits, de faire la part entre ce qui ressort de la prise de conscience pr\u00e9coce, du travail de maturation, li\u00e9 \u00e0 l\u2019influence du milieu libertaire qu\u2019elle fr\u00e9quente \u00e0 Paris en 1919-1920 alors qu\u2019elle travaille dans une institution de jeunes filles, et enfin de l\u2019influence des id\u00e9es de son mari qu\u2019elle rencontre en 1927. Elle \u00e9voque la triste fin de son fr\u00e8re, d\u2019abord prisonnier en 1918, et qui r\u00e9p\u00e8te dans ses lettres qu\u2019il souffre de la faim, ses colis \u00e9tant pill\u00e9s par les Allemands. Ce n\u2019est qu\u2019au mois de juin 1919 qu\u2019elle apprend son d\u00e9c\u00e8s. Au pays, un autre prisonnier d\u00e9mobilis\u00e9 lui d\u00e9crira l\u2019\u00e9tat de Joseph, qu\u2019il n\u2019avait d\u2019abord pas reconnu \u00e0 cause de sa maigreur&nbsp;: \u00ab<em>Il avait attrap\u00e9 toutes les saloperies qui tra\u00eenaient dans ces camps, la diarrh\u00e9e, la dysenterie et il n\u2019avait plus la force de se d\u00e9fendre contre rien<\/em>.&nbsp;\u00bb (p. 98) \u00c9. Carles souligne, \u00e0 plusieurs reprises, la triste co\u00efncidence de la date de la mort de son fr\u00e8re, le 11 novembre 1918, avec celle de l\u2019Armistice&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>ultime d\u00e9rision, il \u00e9tait mort de faim le jour de l\u2019armistice, le 11 novembre, au moment m\u00eame o\u00f9 la France chantait et dansait dans les rues et sur les places.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 96). Il est int\u00e9ressant de noter qu\u2019il est en fait mort le 22 octobre&nbsp;: la proximit\u00e9 des dates, et le r\u00e9cit r\u00e9p\u00e9t\u00e9, \u00e9tir\u00e9 sur soixante ans, ont peut-\u00eatre fini par persuader \u00c9milie que son fr\u00e8re \u00e9tait mort le 11 novembre. La famille n\u2019a jamais pu savoir o\u00f9 reposait Joseph (p.98)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Malgr\u00e9 les recherches et les demandes on n\u2019a jamais pu savoir o\u00f9 il se trouvait exactement. Des Avesnes il y en avait cinq en France. Tout ce qui nous est rest\u00e9 de lui c\u2019\u00e9tait son souvenir et une plaque en \u00e9mail contre le mur du cimeti\u00e8re.<\/em>&nbsp;\u00bb Ladite plaque, partag\u00e9e avec le mari de Catherine, a \u00e9t\u00e9 depuis accroch\u00e9e juste derri\u00e8re le monument aux morts de Val-des-Pr\u00e9s, et est nettement visible (photo du centre) gr\u00e2ce au site \u00ab&nbsp;Monument aux morts \u2013 UnivLille&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:14px\">[Sur la plaque, le mois du d\u00e9c\u00e8s de Joseph (premier pr\u00e9nom Am\u00e9d\u00e9e, 279<sup>e<\/sup> RI) est octobre 1918, et il y a erreur sur le site <em>M\u00e9moire des hommes<\/em>, qui se trompe lui aussi d\u2019Avesnes&nbsp;: il ne peut y avoir de Feldlazarett \u00e0 Avesnes-le-Comte en octobre 1918, on est en pleine zone anglaise et assez loin du front.]<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Ce sont ici les principales \u00e9vocations pour la Grande Guerre, il n\u2019y a ensuite que quelques r\u00e9f\u00e9rences dispers\u00e9es, avec par exemple l\u2019\u00e9vocation de la traque des fr\u00e8res Bertalon (sic, en fait Berthalon, des d\u00e9tails dans Charton J.L., <em>L\u2019Alpe<\/em> n\u00b014, et Damagniez S., <em>Nostre Ristouras<\/em> n\u00b010 \u2013 en ligne &#8211; ), des insoumis qui, vivant dans les estives et dans des grottes, \u00e9chapp\u00e8rent pendant treize ans aux gendarmes. Ce sont des protestants qui ont pris le maquis au nom du \u00ab&nbsp;<em>Tu ne tueras point<\/em>&nbsp;\u00bb. Ils ne seront arr\u00eat\u00e9s qu\u2019en 1927, car la cloche sonnait d\u00e8s qu\u2019apparaissait un k\u00e9pi&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Ce qui m\u2019enthousiasmait le plus dans cette histoire des fr\u00e8res Bertalon, c\u2019\u00e9tait la solidarit\u00e9 du village \u00e0 leur \u00e9gard.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 106) Le reste du r\u00e9cit est de grande qualit\u00e9, et \u00e0 cause de son \u00e2pre franchise, le livre a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s mal accueilli \u00e0 Val-des-Pr\u00e9s lors de sa parution; c\u2019est ce m\u00eame ton original et passionn\u00e9 qui explique son grand succ\u00e8s d\u2019\u00e9dition \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante-dix.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><em>Vincent Suard &#8211; mars 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin \u00c9milie Allais, \u00e9pouse Carles (1900-1979), na\u00eet dans une famille de cultivateurs, au village de Val-des-Pr\u00e9s (Hautes-Alpes). Sa m\u00e8re est foudroy\u00e9e pendant le travail aux champs en 1904, et son p\u00e8re \u00e9l\u00e8vera seul ses six enfants. Un des fr\u00e8res et le beau-fr\u00e8re de l\u2019auteure meurent sous l\u2019uniforme pendant la Grande Guerre. \u00c9. 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