{"id":377,"date":"2011-04-30T21:19:02","date_gmt":"2011-04-30T20:19:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=377"},"modified":"2021-09-12T19:33:00","modified_gmt":"2021-09-12T18:33:00","slug":"pensuet-maurice-1895-1966","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2011\/04\/30\/pensuet-maurice-1895-1966\/","title":{"rendered":"Pensuet, Maurice (1895-1966)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nIl est n\u00e9 le 25d\u00e9cembre 1895 \u00e0 Meung-sur-Loire (Loiret) o\u00f9 son p\u00e8re \u00e9tait horloger et photographe. Titulaire du brevet, il joue du violon et pratique le football. Il reste, tout au long de la guerre, dans la tradition familiale du catholicisme pratiquant, avec cependant des moments d&rsquo;exasp\u00e9ration comme le 26 d\u00e9cembre 1916 : \u00ab Comment ce Dieu si bon peut-il permettre de telles abominations ? Quelle force de caract\u00e8re faudrait-il avoir pour supporter cette \u00e9preuve sans \u00eatre tent\u00e9 de blasph\u00e9mer ? \u00bb<br \/>\nAppartenant \u00e0 la classe 15, il arrive sur le front avec le 169e RI au Bois-le-Pr\u00eatre en avril 1915, o\u00f9 il est nomm\u00e9 caporal. En juillet, il est au Bois de la Gruerie en Argonne, o\u00f9 il est bless\u00e9 le 25 septembre (\u00ab Je suis sorti de l\u2019enfer. J\u2019ai pris une balle dans la cuisse. C\u2019est une bonne petite blessure, assez douloureuse, mais \u00e7a va. \u00bb) Il remonte fin d\u00e9cembre, \u00e0 l\u2019est de Nancy ; en juillet 1916, c\u2019est un court mais dur s\u00e9jour \u00e0 Verdun, puis en for\u00eat d\u2019Apremont o\u00f9 il est \u00e0 nouveau bless\u00e9 le 1er novembre (\u00ab Je suis un veinard. Cet apr\u00e8s-midi, travaillant \u00e0 d\u00e9couvert, j\u2019ai attrap\u00e9 la fine blessure. Une balle m\u2019a travers\u00e9 le pied, bien gentiment, sans rien casser : donc pas \u00e0 vous tourmenter. Ce n\u2019est pas assez grave, mais c\u2019est tout de m\u00eame un peu de bon temps. \u00bb) Son r\u00e9giment occupe ensuite un secteur en Champagne au moment o\u00f9 se pr\u00e9pare l\u2019offensive Nivelle, o\u00f9 elle \u00e9choue, et o\u00f9 se produit la r\u00e9volte qu\u2019il annon\u00e7ait depuis quelque temps. Il revient \u00e0 Verdun en septembre 1917 et il est bless\u00e9 pour la troisi\u00e8me fois (\u00ab Cette carte pour vous rassurer. Je suis bless\u00e9 et depuis hier dans une ambulance du front, pr\u00e8s d\u2019Ancemont. Pour une fois, j\u2019ai la bonne blessure. Ce n\u2019est pas grave mais j\u2019esp\u00e8re tirer 2 ou 3 mois \u00e0 l\u2019hosto. D\u2019ici quelques jours je filerai \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 dur l\u00e0-haut. Vous donnerai d\u00e9tails plus tard. \u00bb) On n\u2019a pas de renseignements sur l\u2019ann\u00e9e 1918, sinon le plus important qui est qu\u2019il a surv\u00e9cu \u00e0 la guerre. \u00ab Le principal, \u00e9crivait-il le 23 janvier 1916, c\u2019est encore d\u2019en ramener ses abatis. \u00bb Il est devenu lui-m\u00eame horloger et photographe \u00e0 Reims. Il s\u2019est mari\u00e9 et a eu deux filles. Il est mort le 5 mars 1966.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<br \/>\nLes secteurs du front indiqu\u00e9s ci-dessus rythment le livre r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir des lettres adress\u00e9es \u00e0 ses parents : <em>\u00c9crit du front, Lettres de Maurice Pensuet, 1915-1917<\/em>, \u00e9dition \u00e9tablie par Antoine Prost, Paris, Tallandier, 2010, 383 p. Une bo\u00eete en carton contenait environ 500 lettres dont seules ont \u00e9t\u00e9 retenues, avec quelques coupures, celles venant du front. La transcription a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9e par son neveu Jean Pensuet et Marie-Fran\u00e7oise Daudin (fac-simil\u00e9 d\u2019une lettre p. 381). Dans son introduction, Antoine Prost souligne la clart\u00e9 de la langue. La lecture est cependant alourdie par une incroyable accumulation de [sic] accompagnant la moindre faute. Il aurait suffi d\u2019indiquer une fois pour toutes : \u00ab l\u2019orthographe des lettres originales a \u00e9t\u00e9 respect\u00e9e \u00bb. Questionn\u00e9, Antoine Prost me r\u00e9pond que les [sic] ne sont pas de son fait, mais qu\u2019ils ne l\u2019ont pas g\u00ean\u00e9. Il est vrai que l\u2019int\u00e9r\u00eat de ce t\u00e9moignage n\u2019en est pas affaibli. Les lettres s\u2019appuient parfois sur des croquis, qui n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 retenus parce que peu parlants. Le photographe a \u00e9videmment pris des clich\u00e9s (une cinquantaine, d\u2019apr\u00e8s la r\u00e9ponse d\u2019Antoine Prost), mais ils ont disparu avec le temps. Le livre ne reproduit qu\u2019une photo de Maurice en permission \u00e0 Meung, sur laquelle le gar\u00e7on para\u00eet tr\u00e8s sympathique.<\/p>\n<p>3. Analyse<br \/>\n&#8211; Sur la guerre de l\u2019infanterie, Maurice Pensuet n\u2019apporte rien d\u2019original par rapport aux t\u00e9moignages d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s. On notera cependant, le 8 juin 1915, sa vision synth\u00e9tique de \u00ab trois phases de la vie des tranch\u00e9es \u00bb : l\u2019attaque, suivie de contre-attaques continuelles ; le bombardement par \u00ab la grosse artillerie boche \u00bb ; \u00ab la vie monotone de tranch\u00e9e o\u00f9 l\u2019on ne tire m\u00eame pas \u00bb. Pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019artillerie allemande, dit-il, \u00e0 Verdun \u00ab nous nous collons le plus pr\u00e8s possible des Boches \u00bb, mais alors, c\u2019est le 75 qui fait le plus de d\u00e9g\u00e2ts (23\/07\/16). Maurice a su d\u00e9crire \u00ab la boucherie \u00bb, l\u2019enfer dont il est sorti \u00e0 trois reprises sur blessure, la faim et la soif (27\/07\/16), mais aussi un secteur \u00ab tranquille \u00bb (4\/01\/16). Chez lui, cependant, la r\u00e9flexion tient une place plus importante que la description.<br \/>\n&#8211; Sans \u00eatre original l\u00e0 non plus, il s\u2019en prend au bourrage de cr\u00e2ne, mais c\u2019est \u00e0 peine quelques semaines apr\u00e8s son arriv\u00e9e sur le front : les journaux \u00ab sont en contradiction avec tout ce que nous voyons \u00bb et cela exasp\u00e8re les hommes (29\/07\/15). Mieux vaut ne pas leur donner \u00e0 lire une feuille de propagande sign\u00e9e Lavisse : ils seraient furieux (23\/01\/16). Il faudrait pendre Barr\u00e8s et Sembat (21\/08\/17). \u00ab Le seul parlementaire populaire ici, c\u2019est ce vieux Brizon. Dans les cantonnements on pousse des Hourras \u00e0 son intention \u00bb (26\/12\/16). Le fantassin critique aussi les \u00ab beaux aviateurs \u00bb qui auraient besoin de venir monter la garde dans la neige et le froid (10\/02\/16) ; et l\u2019arri\u00e8re o\u00f9 \u00ab on prend du bon temps comme si la guerre n\u2019existait pas \u00bb (14\/06\/16).<br \/>\n&#8211; Sa r\u00e9flexion va loin. D\u00e8s le 5 juillet 1915, il note que \u00ab la guerre finira par l\u2019\u00e9puisement de l\u2019un ou de l\u2019autre \u00bb. D\u00e8s le 25 juillet, il a compris que les attaques \u00e9taient trop co\u00fbteuses et qu\u2019il valait mieux \u00ab user les ressources des Boches, faire une guerre d\u2019or \u00bb. Il a compris aussi que les m\u00e9thodes anglaises de culpabilisation pour conduire des volontaires \u00e0 s\u2019engager avaient trouv\u00e9 leurs limites et qu\u2019il faudrait \u00e9tablir le service militaire obligatoire (7\/08\/15) ; que l\u2019exp\u00e9dition pour prendre Constantinople \u00e9tait un \u00e9chec (m\u00eame date). Tandis que certains, parfois haut plac\u00e9s, se r\u00e9jouissent du recul allemand de mars 1917, il a compris qu\u2019ils \u00ab doivent avoir en arri\u00e8re des lignes formidablement organis\u00e9es \u00bb (18\/03\/17). Tandis que d\u2019autres, ou les m\u00eames, pensent que l\u2019offensive Nivelle va apporter la victoire, il note : \u00ab On va les avoir, para\u00eet-il ! Maman me para\u00eet pleine d\u2019espoir. Moi je m\u2019attends \u00e0 une superbe piquette et vous embrasse de tout mon c\u0153ur \u00bb (25\/03\/17).<br \/>\n&#8211; On ne trouve pas, dans cette correspondance, de sc\u00e8ne de fraternisation (sauf une allusion, le 4 janvier 1916). Les sentiments de haine anti-allemande sont rares. Le 2 juin 1915, il note : \u00ab Mon sergent de section a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 et tout le monde le regrette, moi le premier. C\u2019est triste, mais gare aux Boches ; ils le paieront. Et dire que, une heure apr\u00e8s sa mort, j\u2019ai donn\u00e9 mon reste de flotte \u00e0 un boche bless\u00e9\u2026 \u00bb ; et, apr\u00e8s la mort de son cousin, il demande au Bon Dieu de lui permettre \u00ab de faire payer sa mort aux Boches \u00e0 la premi\u00e8re occasion \u00bb. En fait, Maurice r\u00e9serve sa haine pour les responsables de la guerre, ceux qui la m\u00e8nent comme des bouchers, et ceux qui ne font rien pour l\u2019arr\u00eater. Parti confiant, le retournement s\u2019op\u00e8re au Bois de la Gruerie en juillet 1915 apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec d\u2019une attaque sur des tranch\u00e9es intactes et le feu des mitrailleuses. Maurice et tous ses camarades en ont assez ; les officiers sont dans le m\u00eame cas (6\/08\/15). \u00ab J\u2019en ai marre, marre, marre !!! \u00bb, \u00e9crit-il le 1er janvier 1916. Il est capable d\u2019analyser le fait que ces sentiments sont plus fr\u00e9quents au cantonnement qu\u2019en tranch\u00e9e : \u00ab l\u00e0-bas, ou bien nous sommes r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de b\u00eates de somme par un travail exag\u00e9r\u00e9, ou bien crisp\u00e9s par une id\u00e9e fixe, celle de sauver sa peau. Tandis qu\u2019ici nous avons le temps de penser \u00e0 la guerre, aux copains, \u00e0 la boucherie, \u00e0 toutes les horreurs \u00bb (4\/01\/16). L\u2019attitude de l\u2019arri\u00e8re, et m\u00eame de sa famille, l\u2019exasp\u00e8re de plus en plus (m\u00eame date) : \u00ab Maintenant pensez et agissez comme bon vous semblera, mais je vous le r\u00e9p\u00e8te, ce n\u2019est pas de victoire qu\u2019il doit \u00eatre question, mais de Paix et de Paix \u00e0 tout prix, et plus elle sera rapproch\u00e9e, moins elle co\u00fbtera cher, la vie d\u2019un seul homme ayant plus de prix que tous les tr\u00e9sors du monde. \u00bb Il aurait mieux valu mettre les crosses en l\u2019air d\u00e8s le d\u00e9but (23\/01\/16). Les r\u00e9cits de refus de travailler, de faire devant des officiers un exercice stupide, et m\u00eame de sortir en patrouille apparaissent dans ses lettres de 1916. \u00ab Il va y avoir du grabuge \u00e0 la division, \u00e9crit-il le 4 juillet. Les hommes refusent de marcher, il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 une balle sur le g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb Et, le 19 septembre : \u00ab Ce qu\u2019il faut d\u00e9plorer c\u2019est que les femmes et les m\u00e8res ne se l\u00e8vent pas toutes devant de telles souffrances et tant de vies sacrifi\u00e9es pour aller entre les tranch\u00e9es arr\u00eater cette lutte d\u2019extermination. Dans les deux camps il n\u2019y a que l\u2019orgueil qui emp\u00eache les pourparlers de paix de s\u2019engager. Ce serait pourtant le moment \u00e0 la veille de commencer l\u2019hiver. [\u2026] Cependant papa est certain qu\u2019\u00e0 la fin d\u2019octobre il n\u2019y aura plus un Boche en France !!! En 1920 peut-\u00eatre et encore ce n\u2019est pas s\u00fbr. Au revoir ; gardez votre confiance, cela vous fait du bien et \u00e0 moi pas de mal. Je vous embrasse mille et mille fois. \u00bb \u00ab Vous verrez que les troupes finiront par se r\u00e9volter \u00bb, annonce-t-il le 30 d\u00e9cembre.<br \/>\n&#8211; Le principal th\u00e8me des lettres de 1917 est le rapport avec ses parents, la correspondance jouant le r\u00f4le d\u2019un exutoire, parfois limit\u00e9 quand Maurice se reprend (10\/01\/17) : \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir caus\u00e9 de la peine et je te jure que dor\u00e9navant je ne vous \u00e9crirai que de bonnes choses. Je croyais pouvoir vous dire sans crainte toute la r\u00e9pulsion que me produit cette guerre sans merci. [\u2026] Je ne suis plus un gosse et j\u2019aurais d\u00fb trouver en moi la force de vous cacher ce qui me passe par la t\u00eate. \u00bb Mais il a trop besoin de s\u2019\u00e9pancher : \u00ab Si je vous raconte nos mis\u00e8res c\u2019est que par la suite on les supporte plus facilement \u00bb (18\/04\/17). Des expressions tr\u00e8s fortes apparaissent : \u00ab Oh ! si seulement je pouvais avoir une guibole en moins \u00bb (2\/04\/17) ; \u00ab Il faut de la casse pour la popularit\u00e9 de nos g\u00e9n\u00e9raux \u00bb (8\/05\/17). Le 7 juin 1917, il \u00e9voque les mutineries, refus de monter, drapeaux rouges aux porti\u00e8res des trains de permissionnaires, mais sans insister, comme l\u2019a remarqu\u00e9 Andr\u00e9 Loez \u00e0 propos de l\u2019ensemble des t\u00e9moignages. Le catholique Maurice Pensuet devient r\u00e9volutionnaire : \u00ab On ne se bat que pour les gros, industriels ou financiers \u00bb (21\/08\/17) ; \u00ab Tant mieux, bon sang, s\u2019il n\u2019y a plus de pain, la guerre finira peut-\u00eatre \u00bb ; \u00ab Je fais le v\u0153u traditionnel de me retrouver d\u2019ici quelques jours sur un lit d\u2019h\u00f4pital ; seulement cette fois-ci c\u2019est tout ou rien qu\u2019il me faut : une patte, un bras, n\u2019importe pourvu que ce soit d\u00e9finitif \u00bb (26\/08\/17). Ce seront trois \u00e9clats d\u2019obus sous l\u2019aisselle et dans la cuisse, troisi\u00e8me blessure et, semble-t-il, celle qui lui permettra d\u2019\u00e9chapper aux tueries de 1918.<br \/>\nR\u00e9my Cazals, 30 avril 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Il est n\u00e9 le 25d\u00e9cembre 1895 \u00e0 Meung-sur-Loire (Loiret) o\u00f9 son p\u00e8re \u00e9tait horloger et photographe. 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