{"id":395,"date":"2011-05-09T20:37:59","date_gmt":"2011-05-09T19:37:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=395"},"modified":"2021-09-12T19:33:44","modified_gmt":"2021-09-12T18:33:44","slug":"tanty-etienne-1890-1970","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2011\/05\/09\/tanty-etienne-1890-1970\/","title":{"rendered":"Tanty, \u00c9tienne (1890-1970)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>La famille Tanty, dreyfusarde, anticl\u00e9ricale, est originaire de la Creuse. Le p\u00e8re est professeur au lyc\u00e9e Hoche \u00e0 Versailles. \u00c9tienne fait des \u00e9tudes classiques \u00e0 Henri IV puis \u00e0 la Sorbonne, et se destine \u00e0 l\u2019enseignement comme son grand-p\u00e8re, son p\u00e8re et ses deux s\u0153urs. Sa connaissance du grec lui permettra de faire passer des informations qui n\u2019auraient pas plu \u00e0 la censure, en particulier lorsqu\u2019il dit regretter de ne pas s\u2019\u00eatre rendu aux Allemands au tout d\u00e9but de la guerre (p. 155, 174, et sur d\u2019autres sujets p. 225, 432). Par contre, le 18 septembre 1915, il indique que, s\u2019il connaissait le langage Morse au lieu du grec ancien, il pourrait trouver une planque.<br \/>\nLorsque la guerre \u00e9clate, il est en train d\u2019effectuer le service militaire au 129e RI du Havre, depuis octobre 1913. D\u2019ao\u00fbt 1914 \u00e0 septembre 1915, il fait la guerre en Belgique, sur la Marne, dans l\u2019Aisne et en Artois. Nomm\u00e9 caporal depuis peu, il est bless\u00e9 le 25 septembre \u00e0 Neuville-Saint-Vaast : \u00ab Je jouis de revivre, au sortir de la plus abominable fournaise o\u00f9 j\u2019aie jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 ses parents. Gu\u00e9ri, il revient au front au 24e RI ; il est au Chemin des Dames en avril-mai 1917 avant d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau \u00e9vacu\u00e9 ; il est fait prisonnier \u00e0 Tahure en mars 1918, envoy\u00e9 au camp de Giessen o\u00f9 il assiste en spectateur \u00e0 la r\u00e9volution allemande.<br \/>\nD\u00e9mobilis\u00e9 en 1919, il se marie en 1921 (il aura trois fils) et exerce son m\u00e9tier de professeur de lettres classiques en diff\u00e9rents postes avant d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 au lyc\u00e9e de Saint-Germain-en-Laye (1936-1955). Il n\u2019appartient pas aux associations d\u2019anciens combattants, mais lit beaucoup sur la Premi\u00e8re Guerre mondiale, en particulier les ouvrages de Pierrefeu et du g\u00e9n\u00e9ral Percin.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p>La correspondance d\u2019\u00c9tienne Tanty est consid\u00e9rable. La publication des 400 lettres d\u2019ao\u00fbt 14 \u00e0 septembre 15 donne un livre de 606 pages. Le soldat a voulu \u00e9crire presque tous les jours : c\u2019\u00e9tait comme une conversation avec sa famille. Les lettres contenaient parfois des fleurs aujourd\u2019hui s\u00e9ch\u00e9es, d\u2019o\u00f9 le titre du livre : <em>Les violettes des tranch\u00e9es, Lettres d\u2019un Poilu qui n\u2019aimait pas la guerre<\/em>, Paris, \u00e9ditions Italiques, 2002. Claude Tanty, son fils, a r\u00e9dig\u00e9 une notice biographique et un texte compl\u00e9mentaire sur \u00ab l\u2019esprit de la famille \u00bb ; il a ajout\u00e9 quelques pi\u00e8ces annexes et deux cahiers de photos. Dans sa pr\u00e9face, Annette Becker dit des choses tr\u00e8s justes, mais surprenantes sous sa plume, \u00e0 propos du non-consentement \u00e0 la guerre du personnage du livre : sa seule haine \u00e9tait pour la guerre ; il savait bien qu\u2019il n\u2019avait pas le choix ; il attendait la paix ou la planque repr\u00e9sent\u00e9e par la capture, la bonne blessure ou la maladie. Plus discutable de la part de la pr\u00e9faci\u00e8re est l\u2019affirmation que la guerre transformait les hommes en brutes : en effet, s\u2019il est exact qu\u2019\u00c9tienne Tanty d\u00e9crit son escouade en ao\u00fbt 14 form\u00e9e de brutes, frappes ou gouapes, il est clair que ces gens \u00e9taient des malotrus d\u00e8s avant la guerre ; d\u2019autre part, si on lit le livre jusqu\u2019\u00e0 la p. 553, on d\u00e9couvre qu\u2019au 24e RI il a v\u00e9cu au milieu de \u00ab bons types \u00bb et que l\u2019escouade du 129e \u00e9tait une exception.<br \/>\nDans les annexes figure un extrait de l\u2019historique du 129e qui note l\u2019enthousiasme des soldats, leur esprit merveilleux, l\u2019h\u00e9ro\u00efsme d\u2019hommes impatients d\u2019aller de l\u2019avant pour \u00e9crire d\u2019immortelles pages de gloire et venger la cath\u00e9drale de Reims. La comparaison de ces expressions avec celles qui suivent, extraites de la correspondance d\u2019un du 129e, permet de confirmer la m\u00e9fiance quant \u00e0 la fiabilit\u00e9 des sources officielles.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>&#8211; Le d\u00e9part et la d\u00e9couverte de la guerre<br \/>\nAvant m\u00eame de laisser la parole \u00e0 \u00c9tienne Tanty, on peut citer une lettre du 4 ao\u00fbt de son p\u00e8re, sans doute lecteur de Jean Jaur\u00e8s, qui affirme que la guerre sera \u00ab \u00e9pouvantable \u00bb, \u00ab une guerre d\u2019extermination \u00bb (p. 572). \u00c9tienne remarque que les femmes pleurent ; des hommes mari\u00e9s pleurent aussi ; des troubles ont lieu au Havre (p. 43-48). Il n\u2019\u00e9prouve aucun emballement, aucune id\u00e9e de revanche ; il part \u00ab avec une r\u00e9signation confiante et avec le sentiment de contribuer \u00e0 la d\u00e9fense des gens et des choses [qu\u2019il] aime \u00bb. Les \u00ab patriotes en chambre \u00bb applaudissent ; certains vont se saouler ; \u00ab nul ne saura jamais quelles sources de patriotisme rec\u00e8lent les comptoirs des bistrots \u00bb (p. 55). Mais la semaine du 13 au 20 ao\u00fbt est terrible. C\u2019est l\u2019horreur, un massacre. La r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passe tout ce que l\u2019on pouvait imaginer. D\u00e8s le 25 septembre, il est \u00ab compl\u00e8tement d\u00e9moralis\u00e9 \u00bb.<br \/>\n&#8211; Les facettes de son non-consentement<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord la condamnation de la guerre par principe. C\u2019est une stupidit\u00e9 (p. 170, 182). On se bat contre des ennemis \u00ab sans savoir pourquoi ni comment \u00bb (p. 370). Le sentiment est largement partag\u00e9 (29 janvier 1915) : \u00ab Tout le monde en a plein le dos de la guerre, on ne soupire plus qu\u2019apr\u00e8s la paix, quelle qu\u2019elle soit. \u00bb C\u2019est ensuite la condamnation des fauteurs de guerre, Guillaume certes, mais aussi Poincar\u00e9 ; des grands chefs qui font massacrer les soldats pour obtenir \u00ab une vaine gloire \u00bb. Il faudrait tirer sur eux, \u00ab sans remords, sans scrupules et sans piti\u00e9 \u00bb (p. 271) ; il faudrait que les artilleurs pointent \u00ab leurs pi\u00e8ces sur l\u2019\u00c9lys\u00e9e, la Wilhelmstrasse, les Parlements, les salons, les h\u00f4tels de journaux et cette vieille crapule de pape \u00bb. Sont condamn\u00e9s aussi de fa\u00e7on v\u00e9h\u00e9mente les profiteurs de la guerre, les embusqu\u00e9s, et plus largement les civils jusqu\u2019au-boutistes. Concr\u00e8tement, les souffrances inflig\u00e9es \u00e0 l\u2019infanterie sont inadmissibles, que ce soit au feu, sous les bombardements et dans les attaques fauch\u00e9es par les mitrailleuses, ou dans la vie quotidienne, la boue des tranch\u00e9es, la soif, les cantonnements lamentables. Les fantassins sont des esclaves, du b\u00e9tail parqu\u00e9 pour l\u2019abattoir (p. 266, 340, etc.). Et en plus il faut subir le bourrage de cr\u00e2ne. Botrel est condamn\u00e9 d\u00e8s le 2 octobre 1914, \u00ab ce cr\u00e9tin qui fl\u00e2ne paisiblement et vient vous poser au h\u00e9ros et vous sermonner dans un jargon sans nom, honte de la langue fran\u00e7aise \u00bb. <em>L\u2019\u00c9cho de Paris<\/em> l\u2019est quelques jours plus tard, ainsi que tous les \u00ab apologistes du carnage \u00bb. Des expressions tr\u00e8s fortes comme \u00ab J\u2019en ai soup\u00e9, de la patrie \u00bb (p. 395) reviennent fr\u00e9quemment. Aussi cherche-t-il \u00e0 s\u2019\u00e9chapper dans une sorte d\u2019anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale, tandis que beaucoup d\u2019autres choisissent l\u2019alcool. Il souhaite la capture ou la blessure. Il exprime \u00e0 plusieurs reprises le regret de ne pas s\u2019\u00eatre fait capturer \u00e0 Courcy d\u00e8s le d\u00e9but de la campagne.<br \/>\n&#8211; Quelques notations int\u00e9ressantes dans un ensemble tr\u00e8s riche<br \/>\nPour notre combattant, comme pour beaucoup d\u2019autres, le courrier a une importance capitale. Il \u00e9prouve un v\u00e9ritable soulagement \u00e0 \u00e9crire ; il a besoin des lettres de la famille pour tenir. Il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 lancer \u00e0 la Censure : \u00ab tu es aussi vieille que le monde car tu es fille de l\u2019Impuissance et du Mensonge \u00bb (p. 475).<br \/>\nLa guerre est une guerre moderne, celle du canon. Le fusil ne joue qu\u2019un r\u00f4le secondaire : le 29 octobre 1914, apr\u00e8s trois mois de guerre, \u00c9tienne signale qu\u2019il n\u2019a pas encore tir\u00e9 50 cartouches. \u00ab La balle blesse et tue, \u00e9crit-il (p. 241). L\u2019obus torture. \u00bb Les outils ont une importance capitale car ils permettent de creuser la terre pour se prot\u00e9ger. Mais la guerre a aussi cet aspect de chaos (p. 333) : \u00ab La terre est sem\u00e9e de trous de percutants, les arbustes sont d\u00e9chiquet\u00e9s de balles de shrapnels ; des morceaux de marmites tra\u00eenent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 ; un vieux bonnet de police boche, une capote boche en lambeaux, du fumier, des bouts de pain, un gros os de b\u0153uf, encore plein de viande et rouge, \u00e7a tra\u00eene p\u00eale-m\u00eale dans les trous. \u00bb<br \/>\nLes fantassins portent un regard critique sur leurs officiers, bien log\u00e9s, coutumiers de mauvais traitements, de v\u00e9ritables \u00ab petits seigneurs f\u00e9odaux \u00bb (p. 311). Sur les artilleurs qui emmerdent les Boches, et les Fran\u00e7ais aussi parce qu\u2019ils provoquent des tirs de repr\u00e9sailles (p. 488, 541). Les \u00ab familiarisations \u00bb entre ennemis sont tr\u00e8s pr\u00e9coces, puisqu\u2019elles sont interdites par un ordre lu aux soldats le 5 d\u00e9cembre 1914. Notre combattant signale des tr\u00eaves tacites (p. 262, 351). Son opinion des Allemands passe, durant la courte p\u00e9riode du 22 mai au 7 juin 1915, par deux cris de haine : pas de piti\u00e9 pour eux ! On n\u2019en voit pas bien l\u2019origine, mais c\u2019est une preuve de la complexit\u00e9 des situations et des sentiments. Avant et apr\u00e8s cette p\u00e9riode, la position d\u2019\u00c9tienne est de dire que \u00ab les Allemands sont comme nous \u00bb (p. 219, 266), de parler des \u00ab pauvres diables fran\u00e7ais ou boches qui r\u00e2lent et cr\u00e8vent sur les champs de bataille \u00bb (p. 504).<br \/>\n\u00c9tienne Tanty a assist\u00e9 deux fois \u00e0 des ex\u00e9cutions de soldats fran\u00e7ais, le 25 septembre 1914 et le 9 ao\u00fbt 1915. Les annexes, lettres d\u2019une s\u0153ur et du p\u00e8re d\u2019\u00c9tienne, les 4 et 5 ao\u00fbt 1915, r\u00e9v\u00e8lent une v\u00e9ritable \u00e9meute des parents de permissionnaires au Bourget (p. 577-581).<br \/>\nLes conclusions sont dans le texte des lettres : \u00ab Il y a des gens qui sont sous les crapouillots et d\u2019autres qui n\u2019y sont pas. Ceux qui n\u2019y sont pas ne veulent pas y aller et ceux qui y sont voudraient bien s\u2019en aller \u00bb (p. 478) ; \u00ab L\u2019homme n\u2019est rien, la chance est tout. C\u2019est l\u00e0 le caract\u00e8re d\u00e9moralisant de la guerre des tranch\u00e9es \u00bb (p. 518) ; \u00ab Se demander si chaque minute n\u2019est pas la derni\u00e8re, sentir d\u2019imagination le choc d\u2019un \u00e9clat\u2026 \u00bb (p. 548). Ce qui pr\u00e9c\u00e8de ne peut donner qu\u2019un \u00e9cho insuffisant d\u2019un t\u00e9moignage qui fait partie de ceux qu\u2019il faut lire absolument. Par les situations d\u00e9crites, la pens\u00e9e, les expressions employ\u00e9es, il est tr\u00e8s proche de celui de Louis Barthas.<br \/>\nR\u00e9my Cazals, 8 mai 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin La famille Tanty, dreyfusarde, anticl\u00e9ricale, est originaire de la Creuse. Le p\u00e8re est professeur au lyc\u00e9e Hoche \u00e0 Versailles. \u00c9tienne fait des \u00e9tudes classiques \u00e0 Henri IV puis \u00e0 la Sorbonne, et se destine \u00e0 l\u2019enseignement comme son grand-p\u00e8re, son p\u00e8re et ses deux s\u0153urs. 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