{"id":421,"date":"2011-06-08T10:44:45","date_gmt":"2011-06-08T09:44:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=421"},"modified":"2021-09-12T19:34:27","modified_gmt":"2021-09-12T18:34:27","slug":"lavy-gaston-1875-1949","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2011\/06\/08\/lavy-gaston-1875-1949\/","title":{"rendered":"Lavy, Gaston (1875-1949)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nGaston Lavy est n\u00e9 le 9 ao\u00fbt 1875 \u00e0 Paris, le dernier de sept enfants d\u2019un p\u00e8re pl\u00e2trier puis peintre en b\u00e2timent. Lui-m\u00eame exerce la profession de m\u00e9treur en b\u00e2timent. Mari\u00e9 en 1897, il a une fille unique \u00e2g\u00e9e de 16 ans en 1914, lorsqu\u2019il rejoint le d\u00e9p\u00f4t du 20e RIT de Lisieux. Le 6 avril 1915, il arrive \u00e0 Moranville, dans la plaine de la Wo\u00ebvre. D\u00e9bute une vie monotone de terrassier dans un secteur calme. M\u00eame s\u2019il d\u00e9couvre la guerre comme un enfant, s\u2019\u00e9merveillant de tout, Gaston Lavy \u00e9volue dans un monde lugubre et d\u00e9sincarn\u00e9 ; il souffre en Lorraine de la promiscuit\u00e9 et de l\u2019incurie de ses chefs, monarques indiff\u00e9rents aux conditions de vie des hommes, des t\u00e2ches ingrates \u00e0 effectuer, dans une mis\u00e8re affective et relationnelle quasi compl\u00e8te. 1915 se d\u00e9roule en corv\u00e9es dans une vie de privations de toutes sortes, y compris d\u2019une nourriture d\u00e9cente. Un poste de t\u00e9l\u00e9phoniste lui donne l\u2019impression de l\u2019ind\u00e9pendance et du bon filon, mais ses conditions de vie d\u00e9gradent son moral d\u00e9j\u00e0 peu combatif. Quand l\u2019offensive allemande sur Verdun se d\u00e9clenche, il se retrouve plus fuyard que combattant, une vie rendue plus dangereuse encore par l\u2019incomp\u00e9tence de ses chefs. Il est ensuite vers\u00e9 au 37e RIT et change de front pour \u00e9chouer \u00e0 V\u00e9ho, dans le Lun\u00e9villois. Ayant perdu les camarades de son escouade, il se retrouve plus seul encore au milieu de \u00ab paysans de la Basse Normandie, croquants n\u2019ayant jamais quitt\u00e9 leur glaise, \u00e9pais, rustres, born\u00e9s, jaloux et m\u00e9chants \u00bb (p. 260), et son \u00e9tat psychique se d\u00e9grade, lors du terrible hiver de 1916. M\u00eame ses permissions ne remontent pas son moral. Il multiplie donc les demandes pour s\u2019extraire de cet enfer, souhaitant passer dans le rep\u00e9rage par les lueurs ou la section de camouflage auquel il envoie m\u00eame un projet. C\u2019est au retour d\u2019une permission qu\u2019il apprend sa d\u00e9livrance, affect\u00e9 \u00e0 la section de camouflage du 1er G\u00e9nie \u00e0 Paris. Il quitte le front et cesse la relation de ses souvenirs, consid\u00e9rant que sa guerre est \u00ab virtuellement finie \u00bb.<br \/>\nSa femme et sa fille p\u00e9rissent dans le terrible accident du tunnel des Batignolles, le 5 octobre 1921. Remari\u00e9 en 1922, il est mort \u00e0 Paris en 1949.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<br \/>\nSa profession lui a donn\u00e9 l\u2019habitude des constructions et le regard s\u00fbr du dessinateur. C\u2019est donc par le dessin autant que par l\u2019\u00e9crit qu\u2019il va raconter sa guerre (notons encore la pr\u00e9sence de quelques photos). L\u2019ouvrage a \u00e9t\u00e9 entrepris en novembre 1920, comme l\u2019indique un court avant-propos : \u00ab Acteur infime de la grande trag\u00e9die, c\u2019est sans esprit de litt\u00e9rature que j\u2019ai couch\u00e9 sur ces pages mes modestes souvenirs. Heures cruelles, longuement v\u00e9cues, vite oubli\u00e9es, rarement bonnes, toujours dures, souvent tragiques. Nul s\u2019il ne les a subies ne peut en comprendre toute l\u2019horreur. Effort st\u00e9rile pour nous qui en supportons toutes les charges. Puissent nos descendants en r\u00e9colter le fruit dans la mesure de ce que nous aurons souffert. Novembre 1920 \u00bb. Sans doute l\u2019auteur avait-il r\u00e9alis\u00e9 des croquis et pris des notes pendant la guerre, mais le r\u00e9cit manque de dates. La r\u00e9daction \u00ab enlumin\u00e9e \u00bb s\u2019est poursuivie jusqu\u2019\u00e0 la veille de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale : une page dat\u00e9e de mars 1936 est r\u00e9v\u00e9latrice (p. 230) ; d\u00e9crivant l\u2019atmosph\u00e8re ayant pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les mutineries de 1917 (p. 238), Gaston Lavy cite longuement un article de Joseph Jolinon dans la revue Europe du 15 juin 1926. Le r\u00e9sultat donne un ouvrage illustr\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re des livres pour enfants. Sous le titre \u00ab Un de la Territoriale 1914-1918 \u00bb, le document en trois volumes a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9 chez un bouquiniste par Laure Barbizet, conservateur du Mus\u00e9e d\u2019histoire contemporaine, et il est conserv\u00e9 \u00e0 la BDIC. Les \u00e9ditions Larousse l\u2019ont publi\u00e9 en fac-simil\u00e9 sous le titre <em>Ma Grande Guerre 1914-1918, R\u00e9cits et dessins<\/em>, 2004, 335 p. (repris en 2005 par France Loisirs). Tr\u00e8s richement pr\u00e9sent\u00e9, l\u2019ouvrage est un bel exemplaire pour bibliophile. S\u2019agissant d\u2019un fac-simil\u00e9, aucune correction n\u2019y a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9e et les nombreuses fautes ou imperfections du scripteur n\u2019alt\u00e8rent ni la lecture, ni l\u2019int\u00e9r\u00eat du contenu de ces pages. L\u2019auteur et l\u2019\u00e9diteur sont bien excusables pour la confusion g\u00e9ographique entre ballon d\u2019Amance et ballon d\u2019Alsace (p. 258). Les notes et la postface de St\u00e9phane Audoin-Rouzeau compl\u00e8tent et d\u00e9cryptent ce \u00ab t\u00e9moignage singulier \u00bb sur la psychologie du soldat territorial au front. Audoin-Rouzeau avance le sens cach\u00e9 d\u2019une \u00e9criture aussi noire, l\u2019auteur ayant perdu dans des circonstances atroces sa femme et sa fille au d\u00e9but de son entreprise d\u2019\u00e9criture ; il fait aussi l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019irruption du pacifisme dans le texte par l\u2019atmosph\u00e8re des ann\u00e9es 1930. Il est plus vraisemblable que la condamnation de plus en plus forte de la guerre provienne de la dur\u00e9e de l\u2019\u00e9preuve elle-m\u00eame et figure dans les notes prises sur le moment. On regrette que les souvenirs de Lavy ne se prolongent pas dans la section de camouflage et la fin du conflit.<\/p>\n<p>3. Analyse<br \/>\nL\u2019ouvrage fournit de nombreux \u00e9l\u00e9ments sur les deux secteurs lorrains de la Wo\u00ebvre et du sud de la Meurthe-et-Moselle, la vie quotidienne au front des r\u00e9giments territoriaux et les mis\u00e8res ordinaires du soldat. Parmi les plus beaux dessins, on peut citer la repr\u00e9sentation de goumiers \u00e0 cheval (p. 19), les soldats dans un paysage couvert de neige (p. 184-199), le feu d\u2019artifice des fus\u00e9es rouges, vertes et blanches, et des explosions d\u2019obus, sur le ciel nocturne (p. 309), etc. Le dessin de la structure complexe du toit d\u2019un abri (terre, b\u00e9ton, rails, bois) montre une r\u00e9alit\u00e9 bien observ\u00e9e (p. 289).<br \/>\nLes descriptions \u00e9voquent la d\u00e9couverte du front (conditions de vie, rites, cantonnement, loisirs\u2026), les sentiments de curiosit\u00e9 (p. 32) ; le cuisinier et les repas (p. 58) ; les privil\u00e8ges des officiers, \u00ab petits monarques \u00bb, leur m\u00e9pris des conditions de vie des hommes (p. 88, 237-238, avec l\u2019exception d\u2019un vieux capitaine) ; la salet\u00e9 et le manque d\u2019eau (p. 113) ; le vin gel\u00e9, transport\u00e9 dans une toile de tente (p. 311) ; les rats (p. 125) ; des cadavres de 1914 retrouv\u00e9s (p. 132) ; un combat a\u00e9rien (p. 189) ; l\u2019ivresse d\u2019un bataillon tout entier, qui s\u2019est servi dans les caves de Vatronville (p. 191, voir aussi p. 254 et 285) ; l\u2019artisanat de tranch\u00e9es (p. 78) ; la bonne blessure repr\u00e9sent\u00e9e par la face hilare du soldat \u00e9tendu sur un brancard (p. 273) et, par opposition l\u2019horreur d\u2019une corv\u00e9e de brancardiers transportant des \u00ab corps broy\u00e9s empil\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te \u00bb (p. 296).<br \/>\nLes d\u00e9tails concrets sur le travail sont nombreux. Un chapitre est intitul\u00e9 \u00ab Travaux forc\u00e9s \u00bb, mais \u00ab non jamais aucun for\u00e7at, aucun bagnard n\u2019aura \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 un tel r\u00e9gime et dans de telles conditions \u00bb (p. 286). On trouve (p. 46) une \u00ab tr\u00eave de fusillade \u00bb entre ennemis pour laisser chacun effectuer les travaux de d\u00e9fense.<br \/>\nLes territoriaux n\u2019auraient pas d\u00fb participer directement aux combats, mais les circonstances en d\u00e9cident autrement. Gaston Lavy a peut-\u00eatre tu\u00e9 un Allemand. Comme beaucoup d\u2019autres qui ont fait le coup de feu, il n\u2019en a pas la certitude, mais il note son plaisir fi\u00e9vreux de tirer, de participer \u00e0 une chasse humaine. Un Allemand tombe : \u00ab Est-ce r\u00e9ellement ma balle qui l\u2019a atteint je ne sais mais j\u2019en \u00e9prouve une grande satisfaction. Quelle \u00e9pouvantable chose que la guerre qui cr\u00e9e de telles mentalit\u00e9s. Je suis heureux d\u2019avoir abattu un \u00eatre humain. Un pauvre diable qui comme moi a souffert toutes nos mis\u00e8res, \u00e0 qui depuis toujours on a inculqu\u00e9 la haine du voisin et qui se trouve n\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de ce qu\u2019on nomme la fronti\u00e8re et moi de l\u2019autre et de ce fait nous sommes mis dans cette terrible alternative \u00ab\u00a0tuer pour ne pas l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb. \u00bb<br \/>\nSes v\u0153ux du 1er janvier 1916 sont simples : \u00ab Vivement la fin oui voil\u00e0 ce qu\u2019il faut souhaiter. \u00bb En avril, il ajoute : \u00ab Nous en avons marre, c\u2019est le refrain de tous. \u00bb Il y a d\u00e9j\u00e0 des bruits de mutinerie, courant 1916 (p. 238) : \u00ab Nous avons \u00e9t\u00e9 pressentis par une unit\u00e9 voisine qui elle aussi est \u00e0 bout\u2026 Une mutinerie\u2026 Pourquoi pas ? Nous sommes m\u00fbrs pour la r\u00e9volte. Le d\u00e9couragement gagne chaque jour du terrain. Des groupes se forment, des conciliabules ont lieu en catimini. Des mots s\u2019\u00e9changent \u00e0 voix basse. On s\u2019amuse l\u00e0-bas \u00e0 Paris, on se fout de nous, nous sommes bien les sacrifi\u00e9s, les pauvres P.C.D.F. \u00bb C\u2019est que, en effet, les s\u00e9jours en permission sont d\u00e9moralisants. La guerre enrichit les profiteurs ; \u00e0 l\u2019arri\u00e8re on fait la nouba, ce sont les plaisirs, la d\u00e9bauche\u2026 \u00ab Dans cette capitale qui fut n\u00f4tre, comme on se sent \u00e9trangers, g\u00ean\u00e9s, d\u00e9plac\u00e9s. \u00bb Et il faut encore subir le bourrage de cr\u00e2ne intensif de la presse, et les \u00ab boniments \u00e0 la graisse de radis \u00bb tels que : Vous avez bonne mine, ou Dans les tranch\u00e9es vous n\u2019\u00eates priv\u00e9s de rien, ici c\u2019est la p\u00e9nurie, ou encore Qu\u2019attendez-vous pour les sortir de France ?<br \/>\nBeaucoup d\u00e9sertent, soit en filant vers chez eux (p. 256), soit en passant \u00e0 l\u2019ennemi (\u00ab tous les jours il y en a qui se d\u00e9binent \u00bb, d\u00e9cembre 1916, p. 298). Atteint de bronchite, Gaston Lavy ne se soigne pas et cherche une aggravation qui ne se produit pas (p. 284), et m\u00eame souhaite la mort (p. 287) : \u00ab Crever, crever une bonne fois et que \u00e7a soit fini [\u2026] \u00bb<br \/>\nSt\u00e9phane Audoin-Rouzeau a bien raison de conclure (p. IX de la postface) : \u00ab la guerre de l\u2019homme de rang a ceci de particulier qu\u2019elle est int\u00e9gralement subie \u00bb. En remarquant deux choses : d\u2019abord que l\u2019homme de rang repr\u00e9sentait la majorit\u00e9 de la population combattante ; ensuite que nous sommes loin, ici, de la th\u00e9orie du consentement.<\/p>\n<p>Yann Prouillet, R\u00e9my Cazals, juin 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Gaston Lavy est n\u00e9 le 9 ao\u00fbt 1875 \u00e0 Paris, le dernier de sept enfants d\u2019un p\u00e8re pl\u00e2trier puis peintre en b\u00e2timent. Lui-m\u00eame exerce la profession de m\u00e9treur en b\u00e2timent. 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