{"id":4239,"date":"2022-01-22T11:30:25","date_gmt":"2022-01-22T10:30:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=4239"},"modified":"2022-01-22T11:37:24","modified_gmt":"2022-01-22T10:37:24","slug":"droit-jean-1884-1961","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2022\/01\/22\/droit-jean-1884-1961\/","title":{"rendered":"Droit, Jean (1884-1961)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\"><em>T\u00e9moin d\u2019Outre-Guerre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Jean Droit (1884 \u2013 1961) passe son adolescence en Belgique. \u00c0 la mobilisation, il rejoint comme caporal le 226<sup>e<\/sup> RI de Nancy. Trois fois bless\u00e9, il combat au Grand Couronn\u00e9, en Artois, \u00e0 Verdun, au Chemin des Dames et termine la guerre lieutenant, en Belgique. Il est illustrateur et peintre de profession&nbsp;: durant la guerre, il a r\u00e9alis\u00e9 des dessins inspir\u00e9s par le front, certains \u00e9tant publi\u00e9s dans \u00ab&nbsp;l\u2019Illustration&nbsp;\u00bb, et utilis\u00e9s pour des affiches d\u2019emprunts de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">C\u2019est son fils Michel Droit (l\u2019acad\u00e9micien) qui a pris l\u2019initiative de publier les notes de guerre de son p\u00e8re, aux \u00e9ditions du Rocher en 1991 (<em>T\u00e9moin d\u2019outre-guerre<\/em>, 183 pages). Il mentionne en pr\u00e9face qu\u2019il a d\u00e9couvert le mat\u00e9riau qui compose ce livre plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re, et on ne sait rien sur l\u2019\u00e9laboration du livre, qui a une forme de journal de guerre (avec notes pr\u00e9liminaires&nbsp;? avec recomposition tardive&nbsp;?). L\u2019ensemble est plus approfondi sur les deux premi\u00e8res ann\u00e9es de la guerre, plus rapide ensuite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">La r\u00e9daction, et le ton g\u00e9n\u00e9ral, surtout dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 de l\u2019ouvrage, donnent une impression de travail soign\u00e9, fini, et l\u2019on soup\u00e7onne volontiers une intention de publication. L\u2019ensemble est r\u00e9dig\u00e9 dans un style qui est celui des articles ou des r\u00e9cits barr\u00e9siens, des \u00e9vocations marqu\u00e9es par un ton patriotique, et r\u00e9dig\u00e9es pendant la guerre ou tr\u00e8s peu apr\u00e8s celle-ci. La sensibilit\u00e9 Action Fran\u00e7aise de l\u2019auteur apr\u00e8s-guerre peut aussi expliquer un style raciste caract\u00e9ristique, dans lequel les Allemands sont toujours pr\u00e9sent\u00e9s avec les tares qui caract\u00e9risent les d\u00e9fauts de leur race. Pas de description d\u2019un prisonnier sans allusion \u00e0 cette apparence d\u00e9plaisante, par exemple p. 81&nbsp;: \u00ab<em>un colosse au cou gras, au cr\u00e2ne tondu. Une paire de lunettes \u00e0 verres ronds n\u2019arrive pas \u00e0 rehausser le peu d\u2019\u00e9clat de ses deux yeux trop petits, s\u00e9par\u00e9s par un nez trop gros et tout luisant.<\/em>&nbsp;\u00bb. Pas d\u2019officier allemand (Somme 1916) qui ne soit hautain, arrogant, n\u2019\u00e9voque, avec son torse aristocratique, le hobereau\u2026 <em>\u00ab&nbsp;Il a de la race et surtout du m\u00e9pris<\/em>&nbsp;\u00bb. Il dit \u00e0 un autre moment, dans une description de prisonniers qui d\u00e9filent (p. 146), \u00ab&nbsp;<em>si affirm\u00e9s dans leur nationalit\u00e9 et leur caract\u00e8re ethnique que jamais je n\u2019oserais les dessiner sinon pour une charge mordante.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Dans une progression chronologique \u00e0 partir d\u2019ao\u00fbt 1914, il \u00e9voque, avec un r\u00e9cit vivant, la violence du premier choc (Courbesseaux, Bataille du Grand Couronn\u00e9), avec une attaque massive de l\u2019infanterie, sur des positions allemandes pr\u00e9par\u00e9es&nbsp;; l\u2019auteur \u00e9voque l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit du groupe lors du premier assaut (p.30) \u00ab&nbsp;<em>Quel honneur, quel bonheur&nbsp;! Nous grimpons, ivres de joie, la pente qui monte au plateau.<\/em>&nbsp;\u00bb Juste avant le choc, il \u00e9voque son impression en se retournant&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>A perte de vue la division se rue \u00e0 l\u2019attaque. Un mur compact et mouvant s\u2019avance vers les bois sombre et muets<\/em>.&nbsp;\u00bb Ce premier contact est un \u00e9chec sanglant, sur seize caporaux, ils reviennent \u00e0 trois. Il \u00e9voque \u00e0 plusieurs reprises des bless\u00e9s fran\u00e7ais achev\u00e9s par des Allemands. (p. 37)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Nos ennemis se partagent pour eux en deux cat\u00e9gories&nbsp;: la premi\u00e8re ach\u00e8ve, la seconde donne \u00e0 boire.<\/em>\u00bb A un autre moment, il signale des Allemands corrects&nbsp;: parce qu\u2019un village a enterr\u00e9 avec les m\u00eame \u00e9gards deux Fran\u00e7ais et deux Allemands, le chef allemand fait \u00e9crire sur les portes des maisons du village \u00ab&nbsp;Gute Leute&nbsp;\u00bb [braves gens] (p. 52)&nbsp;: \u00ab<em>le colonel, qui a eu cette cl\u00e9mence doit, \u00e0 l\u2019heure actuelle, passer aupr\u00e8s de ses coll\u00e8gues pour un d\u00e9traqu\u00e9 notoire.&nbsp;<\/em>\u00bb. Plus loin, il \u00e9voque les troph\u00e9es saisis par les fantassins fran\u00e7ais (p. 48), \u00ab&nbsp;<em>sur presque tous nos havresacs, un casque allemand solidement arrim\u00e9 attend le retour au foyer.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; sachant que ces entorses au r\u00e8glement n\u2019ont d\u00fb \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es qu\u2019un temps, et que les soldats n\u2019ont revu leur foyer qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1915, se pose la question du devenir de ces pi\u00e8ces. L\u2019auteur signale qu\u2019un grand nombre ont \u00e9t\u00e9 \u00e9chang\u00e9es avec des civils lors de passage dans les gares&nbsp;(p. 59), et l\u2019\u00e9chelle de valeur des conversions peut surprendre&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Le moindre casque \u00e0 pointe, voire de simples chargeurs munis de leurs cartouches, sont vite \u00e9chang\u00e9s contre une quantit\u00e9 de chocolat, de bo\u00eetes de p\u00e2t\u00e9, de cigarettes, d\u2019une autre valeur pour nous que ces troph\u00e9es encombrants<\/em>.&nbsp;\u00bb &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Le r\u00e9cit se borne volontairement \u00e0 n\u2019\u00e9voquer qu\u2019une description au ras du sol, dans ce que le fantassin peut percevoir, mais le caract\u00e8re bienvenu de ce choix est annul\u00e9 par le refus de r\u00e9fl\u00e9chir (p. 81)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Un simple sergent de demi-section n\u2019a pas \u00e0 juger les batailles. Le poids d\u2019un sac de troupe fait ployer \u00e0 la fois ses \u00e9paules et sa pens\u00e9e. L\u2019or grossier de ses galons poussi\u00e9reux ne l\u2019autorise qu\u2019\u00e0 noter des faits strictement personnels.&nbsp;<\/em>\u00bb Aussi les \u00e9vocations font ici souvent penser aux articles de la grande presse et aux r\u00e9cits \u00e9difiants ou h\u00e9ro\u00efques publi\u00e9s dans les ann\u00e9es de guerre, avec par exemple une attaque qui \u00e9choue \u00e0 Carency sur un r\u00e9seau intact&nbsp;(p. 81, 18 d\u00e9c. 1914): <em>\u00ab&nbsp;invraisemblable et joyeuse d\u00e9bauche de mitraille allemande (\u2026) nos hommes ont un grand courage et une infinie confiance (\u2026) les ordres \u00e9taient pr\u00e9cis, l\u2019ex\u00e9cution louable. Ce sont les r\u00e9alit\u00e9s qui sont fautives. Simplement.<\/em>&nbsp;\u00bb Certaines \u00e9vocations, par exemple des portraits de soldats, sont plus r\u00e9ussies. L\u2019\u00e9vocation de Verdun, assez rapide, est int\u00e9ressante dans sa description du bombardement continu, mais le refus d\u2019aborder la psychologie individuelle des hommes reste constant&nbsp;: \u00ab<em>30 mars 1916 Une avalanche ininterrompue, d\u2019une fr\u00e9quence inou\u00efe. Rien ne s\u2019apaise dans le torrent d\u2019obus qui fond sur nous de tous c\u00f4t\u00e9s. Les hommes ont acquis un m\u00e9pris absolu de l\u2019existence.<\/em>&nbsp;\u00bb &nbsp;Lorsque le poilu de Verdun est d\u00e9crit, on reste dans les approches traditionnelles, bien que se voulant un peu plus \u00e9labor\u00e9es&nbsp;: \u00ab<em>&nbsp;Le soldat ne dit pas emphatiquement, entre deux rafales&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils ne passeront pas. Nous sommes l\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Il craindrait d\u2019emprunter les propos de gazettes.&nbsp;\u00bb <\/em>L\u2019auteur, pass\u00e9 sous-lieutenant au moment de la Somme, y d\u00e9crit ses hommes ayant un excellent moral (Frise, mi-septembre 1916), notamment \u00e0 cause du d\u00e9ploiement de forces et de l\u2019afflux de moyens, \u00ab&nbsp;<em>Quand je croise les yeux de mes hommes, je sens une confiance en soi, un surplus d\u2019\u00e9nergie, une ga\u00eet\u00e9 qui m\u2019assurent de leur concours illimit\u00e9.&nbsp;<\/em>\u00bb C\u2019est un point de vue int\u00e9ressant, la pouss\u00e9e fran\u00e7aise a donn\u00e9 des r\u00e9sultats, mais on peut aussi \u00eatre aussi dubitatif, l\u2019offensive \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 enlis\u00e9e \u00e0 ce moment et certains t\u00e9moins de septembre 1916 (1<sup>\u00e8re<\/sup> DI par exemple) \u00e9voquent parfois une Somme pire que Verdun. Le r\u00e9cit s\u2019acc\u00e9l\u00e8re ensuite pour les deux derni\u00e8res ann\u00e9es de la guerre, et l\u2019auteur, devenu officier d\u2019\u00c9tat-major, avec sa vie loin de la troupe, avoue avoir abandonn\u00e9 ses carnets&nbsp;; il se contente de rapides \u00e9vocations, de petits chapitres sous forme de contes, et la phrase et l\u2019emphase remplacent de plus en plus souvent les faits, avec par exemple cette \u00e9vocation&nbsp; (p. 161) \u00ab<em>&nbsp;\u00d4 soldat de 1916, vieux \u00ab&nbsp;papa&nbsp;\u00bb, fils imberbe, tu es le seul qui, lorsque tout sera fini de quelque mani\u00e8re que cela finisse, tu es le seul en France qui n\u2019aura rien \u00e0 se reprocher. Tu pourras dresser ta t\u00eate qu\u2019enfonce \u00e0 pr\u00e9sent, entre tes \u00e9paules meurtries par le sac, le souffle brutal de ton destin, tu pourras la dresser, aur\u00e9ol\u00e9e de tous tes h\u00e9ro\u00efsmes, de tes sacrifices, de tes am\u00e8res souffrances.&nbsp;<\/em>\u00bb Plus loin un essai sur les animaux dans la guerre, li\u00e9 au souvenir de Louis Pergaud, ou une \u00e9vocation des chants effectu\u00e9s avec des enfants dans l\u2019Alsace lib\u00e9r\u00e9e, sont plus int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Il est difficile en d\u00e9finitive de se prononcer sur ce t\u00e9moignage de Jean Droit&nbsp;: soit il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t, et il est conforme \u00e0 la majorit\u00e9 de la production de l\u2019\u00e9poque, avec une vision du conflit qui reste marqu\u00e9e par le style h\u00e9ro\u00efque, soit, chez cet homme marqu\u00e9 politiquement \u00e0 droite, il est plus tardif, et cette m\u00eame tonalit\u00e9 lui donne alors, \u00e0 sa parution en 1991, un caract\u00e8re un peu \u00ab&nbsp;archa\u00efque&nbsp;\u00bb; en effet, dans ces ann\u00e9es quatre-vingt-dix, les nouveaux t\u00e9moignages qui paraissent ont souvent abandonn\u00e9 ce style et pr\u00e9sentent des auteurs qui ont en g\u00e9n\u00e9ral plus de distance r\u00e9flexive par rapport \u00e0 leur exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><em>Vincent Suard d\u00e9cembre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>T\u00e9moin d\u2019Outre-Guerre 1. 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