{"id":4247,"date":"2022-01-31T18:10:52","date_gmt":"2022-01-31T17:10:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=4247"},"modified":"2022-01-31T18:10:53","modified_gmt":"2022-01-31T17:10:53","slug":"lalumiere-jean-gaston-1894-1966","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2022\/01\/31\/lalumiere-jean-gaston-1894-1966\/","title":{"rendered":"Lalumi\u00e8re, Jean Gaston (1894-1966)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Jean Gaston Lalumi\u00e8re est n\u00e9 le 13 ao\u00fbt 1894 \u00e0 Eyzines (Gironde), pr\u00e8s de Bordeaux, dans une famille de maraichers et vignerons. Famille ais\u00e9e&nbsp;: le soldat re\u00e7oit de nombreux colis de nourriture et des billets de dix francs&nbsp;; les parents rest\u00e9s sur l\u2019exploitation ne touchent pas d\u2019allocation pendant la guerre. Son p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 dreyfusard. JGL fr\u00e9quente l\u2019\u00e9cole primaire mais ne semble pas avoir obtenu le certif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Mobilis\u00e9 en septembre 1914, il ne re\u00e7oit cependant le bapt\u00eame du feu qu\u2019en mars 1916 au 23<sup>e<\/sup> RIC o\u00f9 il reste pendant toute la guerre. Il participe \u00e0 la bataille de la Somme en 1916, il est bless\u00e9 en d\u00e9cembre, il est engag\u00e9 dans les combats sur le Chemin des Dames en avril 1917. Le 3 mai de cette ann\u00e9e, il obtient une place de t\u00e9l\u00e9phoniste au PC du capitaine. En 1918, le r\u00e9giment d\u00e9fend Reims. De f\u00e9vrier \u00e0 avril 1919, occupation en Allemagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Le t\u00e9moignage et son \u00e9clairage<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">La famille a conserv\u00e9 1467 lettres et cartes, principalement adress\u00e9es par JGL \u00e0 ses parents. Une correspondance est \u00e9chang\u00e9e avec son fr\u00e8re ain\u00e9 Maurice, \u00e9galement combattant. Moins nombreuses sont les lettres de personnes diverses. Les pr\u00e9sentateurs, notamment la petite-fille du t\u00e9moin qui est anthropologue, ont op\u00e9r\u00e9 un choix et ont modernis\u00e9 orthographe et ponctuation pour r\u00e9aliser le livre&nbsp;: Jean Gaston Lalumi\u00e8re, <em>O\u00f9 est pass\u00e9e l\u2019humanit\u00e9&nbsp;? Lettres et carnets de guerre (1914-1919)<\/em>, \u00e9dition \u00e9tablie et pr\u00e9sent\u00e9e par Marie-Claire Latry et Guy Latry, Presses universitaires de Bordeaux, 2021, 682 pages, 30 euros. Pour \u00e9clairer le texte principal constitu\u00e9 par la correspondance, les pr\u00e9sentateurs ont utilis\u00e9 les notes br\u00e8ves de carnets tenus par le soldat, des cartes et des photos. Ils ont puis\u00e9 dans <em>500 t\u00e9moins de la Grande Guerre<\/em> et le site du CRID 14-18&nbsp;; ils connaissent Jean Norton Cru. JGL ayant choisi le mensonge syst\u00e9matique rassurant pour ses parents, ses lettres constituent surtout un t\u00e9moignage sur la construction de ce mensonge. Le titre choisi correspond \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue par le soldat. Les expressions comme \u00ab&nbsp;tranquille&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je me laisse vivre&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;s\u2019en mettre plein la lampe&nbsp;\u00bb, sont plus repr\u00e9sentatives du contenu des lettres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>La construction du mensonge rassurant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Quelques phrases du carnet de JGL et d\u2019un texte personnel \u00e9crit apr\u00e8s la guerre montrent qu\u2019il a connu les tranch\u00e9es, les bombardements, les attaques, le carnage, la \u00ab&nbsp;bouillie humaine&nbsp;\u00bb. Mais il a d\u00e9cid\u00e9 de le cacher et il l\u2019\u00e9crit \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 son fr\u00e8re. D\u00e8s le 25 mars 1916&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 la maison, je ne leur parle de rien de tout \u00e7a. Ils le sauront toujours assez t\u00f4t.&nbsp;\u00bb Le 26 juin&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 la maison, je leur arrange \u00e7a \u00e0 ma fantaisie.&nbsp;\u00bb Le 21 juillet&nbsp;: \u00ab&nbsp;En m\u00eame temps qu\u2019\u00e0 toi, j\u2019\u00e9cris \u00e0 la maison, mais je ne leur cause de rien.&nbsp;\u00bb Cela dure jusqu\u2019\u00e0 la fin de la guerre, le 24 octobre 1918, par exemple, \u00e0 son fr\u00e8re qui a \u00e9t\u00e9 atteint par les gaz&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai quitt\u00e9 la famille en bonne sant\u00e9, mais un peu inqui\u00e8te sur ton sort&nbsp;: aussi, fais ton possible pour les rassurer. Et \u00e0 moi, n\u2019oublie pas de me dire exactement ce qui en est. Quel genre de gaz et de quelle mani\u00e8re tu les as pris&nbsp;: par obus, vague ou comment&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Il est toutefois difficile de tenir aussi longtemps, et JGL se laisse quelquefois aller \u00e0 prononcer des phrases comme (7 juillet 1916)&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour l\u2019armement, c\u2019est [pour] tous le m\u00eame pour une attaque&nbsp;: fusil, ba\u00efonnette, revolver, poignard, grenades. L\u2019on dirait des b\u00eates sauvages. Je me demande depuis quelque temps o\u00f9 est pass\u00e9e l\u2019humanit\u00e9. Enfin&nbsp;! C\u2019est la guerre\u2026&nbsp;\u00bb Ou le 28 juillet 1918&nbsp;: \u00ab&nbsp;Depuis que je suis \u00e0 la guerre, je n\u2019ai jamais vu un si effroyable carnage&nbsp;! Dans 48 heures, nous avons eu 70 % de pertes. Mais rassurez-vous, pour cette fois encore, j\u2019en suis sorti.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Il est clair que c\u2019est un autre univers qui l\u2019int\u00e9resse et qu\u2019il entend superposer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: la copie de la vie en temps de paix. C\u2019est la r\u00e9colte des patates, le m\u00fbrissement des raisins, le recrutement des journaliers. \u00ab&nbsp;Continuez donc \u00e0 me donner comme \u00e7a des d\u00e9tails car cela me fait bien plaisir d\u2019apprendre ce qui se passe dans son pays natal&nbsp;\u00bb (15 avril 1916). Plusieurs fois, il regrette de perdre son temps alors qu\u2019il y a tant de travail \u00e0 Eyzines. Le 1<sup>er<\/sup> janvier 1918, par exemple, il \u00e9voque&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce jour o\u00f9 je pourrai enfin prendre votre place au travail, o\u00f9 je serai libre et tout \u00e0 vous, vous go\u00fbterez la paix, le bonheur, le repos. Repos bien gagn\u00e9 par tant d\u2019ann\u00e9es de labeur, de mis\u00e8re. Tout cela s\u2019effacera et, comme par le pass\u00e9, nous reprendrons nos belles soir\u00e9es de chant, de gaiet\u00e9, mais appr\u00e9ciant plus que jamais le bonheur, dans la tranquillit\u00e9, qu\u2019offre la douce vie familiale.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Quelques notes, cependant, sur la vie et les sentiments du soldat<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 10 avril 1916&nbsp;: prendre des li\u00e8vres au lacet, chasser les perdrix, ramasser le pissenlit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 28 avril&nbsp;: sup\u00e9riorit\u00e9 de la gourde en peau de bouc sur le bidon r\u00e8glementaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 12 juin&nbsp;: \u00e9pisode humoristique de chasse aux totos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 24 juin&nbsp;: les photos du front parues dans la presse sont du \u00ab&nbsp;chiqu\u00e9&nbsp;\u00bb, elles sont prises \u00e0 l\u2019arri\u00e8re par des embusqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 23 juillet&nbsp;: au repos, la joie de pouvoir \u00ab&nbsp;se promener \u00e0 son aise sur terrain plat&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 20 mars 1917 (repli des Allemands sur la ligne Hindenburg)&nbsp;: d\u00e9sir de vengeance contre \u00ab&nbsp;ces vaches&nbsp;\u00bb qui coupent les arbres fruitiers et incendient les villages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 15 juin 1917 en Alsace&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le plus emb\u00eatant, c\u2019est que les habitants ont un jargonnage que l\u2019on ne peut comprendre, vu que ce sont des boches ou \u00e0 peu pr\u00e8s.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; Et encore le 20 juin&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019accueil est bien froid. C\u2019est tout des boches. Aussi, je ne vois pas que l\u2019on se fasse tuer pour des types qui ne demandent qu\u2019\u00e0 rester ce qui sont.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 26 d\u00e9cembre 1917&nbsp;: critique du gouvernement qui a refus\u00e9 l\u2019allocation de guerre \u00e0 ses parents qui ont pourtant deux fils \u00ab&nbsp;\u00e0 nous faire casser la gueule&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; Janvier 1918&nbsp;: se pr\u00e9munir contre les p\u00e9nuries, contester les r\u00e9quisitions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 24 f\u00e9vrier&nbsp;: contre la pr\u00e9sence des Annamites qui sont l\u00e0 pour \u00ab&nbsp;la repopulation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">&#8211; 6 novembre&nbsp;: la \u00ab&nbsp;cro\u00fbte&nbsp;\u00bb est \u00ab&nbsp;bien moche&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Un goret n\u2019en voudrait pas.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><strong>Apr\u00e8s la guerre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Le danger pass\u00e9, le contenu des lettres d\u2019apr\u00e8s le 11 novembre 1918 est plus proche de la v\u00e9rit\u00e9. En Lorraine et en Alsace, on rencontre des soldats, des bless\u00e9s \u00ab&nbsp;en uniforme boche&nbsp;\u00bb. En occupation en Allemagne, la peur rend les gens gentils. Mais c\u2019est vraiment trop long. Cafard et nostalgie du pays natal sont \u00e9voqu\u00e9s plusieurs fois. Les poilus ne supportent pas la vie de caserne et les officiers arrogants et brutaux. \u00ab&nbsp;Vivement la fuite&nbsp;\u00bb, conclut-il le 8 mars 1919. Il rentre chez lui fin avril.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Conform\u00e9ment \u00e0 son quasi silence sur les horreurs de la guerre dans ses lettres, JGL ne parlait pas de son v\u00e9cu, ni de sa correspondance&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019objet devenu tabou est remis\u00e9, retir\u00e9 de tout circuit d\u2019\u00e9changes entre vivants, en m\u00eame temps que JGL se mure dans le silence sur sa guerre&nbsp;\u00bb (introduction, p. 59).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Il \u00e9crit cependant (en 1962&nbsp;?) un court texte r\u00e9capitulatif intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;M\u00e9moire du pass\u00e9&nbsp;\u00bb dans lequel il rappelle sa v\u00e9ritable exp\u00e9rience de guerre. De cette \u00ab&nbsp;bouillie humaine&nbsp;\u00bb, il dit \u00eatre sorti \u00ab&nbsp;terriblement marqu\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ces ann\u00e9es de servitude, d\u2019abrutissement, n\u2019ont abouti qu\u2019\u00e0 faire de moi un r\u00e9volt\u00e9.&nbsp;\u00bb Heureusement, il rencontre \u00ab&nbsp;un ange&nbsp;\u00bb et se marie en avril 1925. Il reprend et modernise l\u2019exploitation familiale jusqu\u2019au moment de sa retraite, fin d\u00e9cembre 1961. Entre temps, il faut signaler qu\u2019il a accueilli en 1939 deux familles de \u00ab&nbsp;rouges&nbsp;\u00bb espagnols chass\u00e9s par le franquisme, et leur a permis de s\u2019int\u00e9grer en France avec succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\">Le fonds Lalumi\u00e8re est conserv\u00e9 aux Archives d\u00e9partementales de la Gironde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size\"><em>R\u00e9my Cazals, janvier 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le t\u00e9moin Jean Gaston Lalumi\u00e8re est n\u00e9 le 13 ao\u00fbt 1894 \u00e0 Eyzines (Gironde), pr\u00e8s de Bordeaux, dans une famille de maraichers et vignerons. Famille ais\u00e9e&nbsp;: le soldat re\u00e7oit de nombreux colis de nourriture et des billets de dix francs&nbsp;; les parents rest\u00e9s sur l\u2019exploitation ne touchent pas d\u2019allocation pendant la guerre. 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