{"id":4504,"date":"2024-07-03T17:08:46","date_gmt":"2024-07-03T16:08:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=4504"},"modified":"2024-07-28T10:27:07","modified_gmt":"2024-07-28T09:27:07","slug":"quentin-emile-1888-1961-et-amelie-1892-1981","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2024\/07\/03\/quentin-emile-1888-1961-et-amelie-1892-1981\/","title":{"rendered":"Quentin, \u00c9mile (1888-1961) et Am\u00e9lie (1892-1981)"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:16px\">Lorsque la guerre \u00e9clate, \u00c9mile (n\u00e9 le 14 septembre 1888) et Am\u00e9lie (n\u00e9e Chaudion, le 29 mars 1892) forment un couple de jeunes mari\u00e9s creusois. Lui est issu d\u2019une famille de \u00ab&nbsp;cultivateurs&nbsp;\u00bb \u00e0 Semnadisse, commune de Rimondeix Creuse.&nbsp;Ils savent tous deux lire et \u00e9crire, mais il ne semble pas avoir atteint le niveau du certificat d\u2019\u00e9tudes (sur la fiche militaire d\u2019\u00c9mile, est indiqu\u00e9 pour l\u2019instruction le chiffe 3, qui indique un niveau scolaire tr\u00e8s acceptable). Il est sabotier. Am\u00e9lie est couturi\u00e8re. Sa m\u00e8re tient un petit caf\u00e9 \u00e0 Cr\u00e9pon tout pr\u00e8s de Boussac. Ils ont convol\u00e9 le 25 mars 1913 et leur premier enfant, \u00c9milienne, na\u00eet le 6 ao\u00fbt 1914, quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s la mobilisation d\u2019\u00c9mile. Le p\u00e8re ne pourra voir sa fille qu\u2019\u00e0 la toute fin de l\u2019ann\u00e9e, b\u00e9n\u00e9ficiant d\u2019une permission apr\u00e8s une premi\u00e8re blessure. Le couple, juste avant que la guerre n\u2019\u00e9clate, a lou\u00e9 un atelier, boutique et logement \u00e0 Parsac.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">\u00c9mile est incorpor\u00e9 au 78<sup>e<\/sup> r\u00e9giment d\u2019infanterie. Il est nomm\u00e9 sergent en septembre 1914. Premi\u00e8re blessure, l\u00e9g\u00e8re, \u00e0 Rouvroy-en-Santerre, le 5 d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e. Le 19 octobre 1915, il est mut\u00e9 au 201<sup>e<\/sup> RI (le doublon r\u00e9serviste du 1<sup>er<\/sup> RI, r\u00e9giment de Paris repli\u00e9 sur Limoges). Le 16 avril 1917, il est tr\u00e8s gri\u00e8vement bless\u00e9 sur le Plateau de Californie et restera handicap\u00e9 d\u2019une jambe. Ses longs s\u00e9jours d\u2019h\u00f4pitaux se poursuivent jusqu\u2019en 1919.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Am\u00e9lie \u00e9l\u00e8ve sa fille aupr\u00e8s de ses parents, non sans avoir des difficult\u00e9s relationnelles importantes avec sa m\u00e8re, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle d\u00e9cide, en 1916, de partir avec sa petite fille occuper seule le logement de Parsac, et d\u2019y ouvrir et faire par elle-m\u00eame fonctionner la boutique de sabots et chaussures. Elle r\u00e9alise aussi, sur commande, des couvertures en piqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Apr\u00e8s la guerre et la naissance d\u2019une seconde fille, Odette, le couple s\u2019installe \u00e0 Gouzon et y ouvre une boutique de sabots et chaussures. Ils passeront toute leur vie dans cette localit\u00e9. Il re\u00e7oit la croix de guerre en 1921 et la l\u00e9gion d\u2019honneur en 1946. (D\u00e9c\u00e8s d\u2019Emile le 19 novembre 1961, d\u2019une infection relative \u00e0 son ancienne blessure de guerre, et d\u2019Am\u00e9lie, le 18 mai 1981.)<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Le t\u00e9moignage est constitu\u00e9 par la correspondance du couple (lettres, souvent longues, surtout de sa part \u00e0 elle et cartes postales), dont la conservation de part et d\u2019autre est exceptionnelle. S\u2019y ajoute une centaine de lettres re\u00e7ues d\u2019autres personnes (famille, camarades d\u2019\u00c9mile\u2026), pour un total de 1385 pi\u00e8ces. L\u2019auteur de la notice est d\u00e9positaire du fonds, re\u00e7u fortuitement de la famille, qui sera remis aux archives d\u00e9partementales de la Creuse. Une publication partielle de la correspondance est pr\u00e9vue aux \u00e9ditions Ma\u00efades (19).<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">D\u00e8s les premiers jours \u00c9mile et Am\u00e9lie s\u2019\u00e9crivent \u00e0 un rythme tr\u00e8s soutenu, quasi quotidien et leurs lettres (surtout celles d\u2019Am\u00e9lie) sont longues et fournies. Cette correspondance est presque enti\u00e8rement pr\u00e9serv\u00e9e et s\u2019av\u00e8re d\u2019une richesse et d\u2019un int\u00e9r\u00eat hors du commun.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Le couple poss\u00e8de un niveau scolaire \u00e9quivalent au certificat d\u2019\u00e9tudes et d\u00e9veloppe une forme d\u2019\u00e9crit qui s\u2019appuie sur des formes standards de la correspondance amoureuse et familiale pour s\u2019en affranchir enti\u00e8rement \u00e0 travers la production d\u2019une langue \u00e9crite d\u00e9complex\u00e9e, sans rature ni remord, visant l\u2019oralit\u00e9, recherchant un substitut \u00e9crit \u00e0 la conversation de vive voix. L\u2019influence du parler marchois, que l\u2019un et l\u2019autre pratiquaient, s\u2019y fait fortement entendre, dans le lexique, mais aussi la syntaxe. \u00c9mile, de son c\u00f4t\u00e9, initie Am\u00e9lie \u00e0 l\u2019argot des tranch\u00e9es&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le pinard ses [= c\u2019est] le vin&nbsp;\u00bb&#8230; Par la magie de cette fiction d\u2019oralit\u00e9 la correspondance est un espace et temps de relations intimes. Au del\u00e0 de formules amoureuses que l\u2019on pourrait trouver convenues (mais l\u2019intensification par l\u2019oralit\u00e9 et la variation brisent la convention), la correspondance est toute vou\u00e9e \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer un bonheur conjugal entrevu dans \u00ab&nbsp;le doux nid d\u2019amour&nbsp;\u00bb de Parsac (leur boutique de sabotier en location), un bonheur sans cesse appel\u00e9, sans cesse repouss\u00e9 par la guerre. Le sujet central est sans doute le b\u00e9b\u00e9, puis l\u2019enfant que le p\u00e8re ne peut voir grandir et dont la m\u00e8re d\u00e9crit par le menu et avec une grande d\u00e9licatesse les attitudes et les progr\u00e8s. Mais la sexualit\u00e9, le d\u00e9sir amoureux, sont aussi pr\u00e9sents, appr\u00e9hend\u00e9s sous le voile des formules amoureuses mais aussi sur le mode \u00ab&nbsp;dire des b\u00eatise&nbsp;\u00bb (faire des allusions sexuelles). Les \u00e9poux se racontent \u00e9galement certains de leurs r\u00eaves, o\u00f9 s\u2019\u00e9prouvent le d\u00e9sir du corps et l\u2019attente du retour, mais aussi la hantise de la mort suspendue. Ils adoptent \u00e9galement un rituel sp\u00e9cifique dans la pratique \u00e0 deux de la m\u00e9nomancie&nbsp;: divination \u00e0 partir du jour et de la date de survenue des r\u00e8gles.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">L\u2019intimit\u00e9 implique la mise en forme d\u2019un pacte de v\u00e9racit\u00e9, qui dans la situation exceptionnelle de la guerre est extr\u00eamement difficile, et en fait impossible \u00e0 tenir pour \u00c9mile, qui cherche d\u2019abord \u00e0 rassurer sa femme et les siens. Il insiste ainsi pour souligner que, bien que les obus sifflent sur sa t\u00eate, sa main, comme peut constater sa destinataire \u00ab&nbsp;ne tremble pas&nbsp;\u00bb. Aussi, comme beaucoup d\u2019autres, se concentre-t-il sur les sc\u00e8nes de repos, qu\u2019il ne cherche nullement \u00e0 enjoliver&nbsp;: prise exag\u00e9r\u00e9e d\u2019alcool, jeux de cartes incessants, d\u00e9s\u0153uvrement d\u00e9primant&#8230; Le r\u00e9cit est ainsi enti\u00e8rement pris dans la tension entre la r\u00e9p\u00e9tition incessante de \u00ab&nbsp;je vais tr\u00e8s bien&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je ne porte pas peine&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je ne me fais pas de souci&nbsp;\u00bb et l\u2019horizon noir et sanglant du lendemain. Aussi, ce sont les mots de \u00ab&nbsp;cauchemar&nbsp;\u00bb et d\u2019\u00ab&nbsp;enfer&nbsp;\u00bb qui leur servent \u00e0 tous deux \u00e0 qualifier la guerre, car l\u2019arri\u00e8re est aussi plong\u00e9 dans la d\u00e9r\u00e9liction, avec la liste des morts aux combats, des suicides (Am\u00e9lie ne d\u00e9crit pas moins de trois suicides de soldats) et des bless\u00e9s, qui s\u2019allonge de jour en jour. La situation est telle, tr\u00e8s vite (fin 14) que l\u2019accord se fait entre la tranch\u00e9e et l\u2019arri\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;cela ne peut plus durer comme cela&nbsp;\u00bb, sans pourtant qu\u2019aucune perspective rationnelle de r\u00e9solution rapide ne se pr\u00e9sente&nbsp;; d\u2019o\u00f9 la recherche de signes pr\u00e9monitoires et le bon accueil fait aux propos des devins et \u00ab&nbsp;proph\u00e8tes&nbsp;\u00bb dans les journaux que lisent l\u2019un et l\u2019autre et qui vaticinent une prompte victoire.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Nonobstant la vie continue et une part non n\u00e9gligeable de la correspondance d\u2019Am\u00e9lie est d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la geste quotidienne des travaux et des jours \u00e0 Boussac et Parsac&nbsp;: f\u00eate du cochon, moissons \u00e0 la batteuse, jours de foire, commerce familial, etc. La pr\u00e9cision et les talents de narratrice d\u2019Am\u00e9lie sont impressionnants et son mari, qui sur le front cherche toujours et partout les camarades du pays, se repa\u00eet de tous ces \u00ab&nbsp;d\u00e9tails&nbsp;\u00bb, et en redemande. De m\u00eame la chronique des m\u0153urs de Boussac constitue un point fort des \u00e9changes, des histoires grivoises et tristes en fait, de femmes volages et de jeunes filles engross\u00e9es par des soldats de passage, qui attirent sur elles la r\u00e9probation g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 commencer par celle d\u2019Am\u00e9lie, qui de son c\u00f4t\u00e9, ne rassure jamais trop son \u00c9mile sur sa fid\u00e9lit\u00e9. Cette chronique \u00ab&nbsp;des femmes de Boussac&nbsp;\u00bb comme ils disent, fait \u00e9chapper un instant \u00e0 la vague morbide qui semble tout emporter sur son passage, \u00c9mile trouve tous ces d\u00e9tails scabreux \u00ab&nbsp;\u00e9patants&nbsp;\u00bb, mais ils sont aussi pour lui le signe d\u2019une sorte d\u2019effondrement moral produit par la guerre, et il est vrai en tout cas qu\u2019en fait, ces chroniques ram\u00e8nent invariablement au c\u0153ur de la guerre (jeunes veuves, cocus au front, soldats en convalescence log\u00e9s chez l\u2019habitante&#8230;) et en sont aussi la pure expression.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><em>Jean-Pierre Cavaill\u00e9, juillet 2024<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><em>Bibliographie<\/em>\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">Jean-Pierre Cavaill\u00e9<strong>, <\/strong>\u00ab\u00a0Une correspondance au quotidien\u00a0: Am\u00e9lie et \u00c9mile Quentin, 1914-1919\u00a0\u00bb, in Agn\u00e8s Steuckardt, Corinne Gomila et Chantal Wionet (dir.), <em>Gens ordinaires dans la Grande Guerre Correspondances, r\u00e9cits, t\u00e9moignages<\/em>, Maison des Sciences de l\u2019Homme, 2024, p. 89-108.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">\u2013&nbsp;\u00ab&nbsp;La correspondance de guerre d\u2019un sabotier et d\u2019une couturi\u00e8re en pays marchois&nbsp;: Am\u00e9lie et \u00c9mile Quentin (1914-1919)&nbsp;\u00bb, <em>Lemouzi<\/em>, n\u00b0 224, 2019-2, p. 88-140.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque la guerre \u00e9clate, \u00c9mile (n\u00e9 le 14 septembre 1888) et Am\u00e9lie (n\u00e9e Chaudion, le 29 mars 1892) forment un couple de jeunes mari\u00e9s creusois. 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