{"id":5123,"date":"2026-05-13T17:25:20","date_gmt":"2026-05-13T16:25:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=5123"},"modified":"2026-05-13T17:25:20","modified_gmt":"2026-05-13T16:25:20","slug":"henrio-louis-herrieu-loeiz-1879-1953","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2026\/05\/13\/henrio-louis-herrieu-loeiz-1879-1953\/","title":{"rendered":"Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 \u2013 1953)"},"content":{"rendered":"\n<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n\n\n\n<p>Loeiz Herrieu (Louis Henrio en fran\u00e7ais) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre \u00e0 la promotion et la d\u00e9fense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant \u00e0 partir de 1905 le mensuel <em>Dihunamb&nbsp;!<\/em> (\u00ab&nbsp;r\u00e9veillons-nous!\u00bb). Le <em>Barzh Labourer<\/em> (le \u00ab&nbsp;barde paysan&nbsp;\u00bb) correspond avec toute la Bretagne, tout en vivant chichement de sa petite ferme au Cosquer (Lanester). Il sert presque toute la guerre au 88<sup>e<\/sup> RIT puis passe en 1918 dans un bureau de l\u2019intendance, il est d\u00e9mobilis\u00e9 en f\u00e9vrier 1919. Poursuivant apr\u00e8s-guerre l\u2019animation de sa revue, mais en proie \u00e0 des difficult\u00e9s mat\u00e9rielles et de plus en plus amer \u00e0 cause de l\u2019\u00e9chec du \u00ab&nbsp;r\u00e9veil&nbsp;\u00bb &#8211; attirance pour la ville, francisation culturelle et nationalisme tricolore des anciens combattants bretons \u2013 il s\u2019enferme dans un \u00e9litisme culturel et se rapproche des positions du Parti National Breton&nbsp;: en 1946 il est condamn\u00e9 pour \u00ab&nbsp;<em>avoir sciemment apport\u00e9 une aide \u00e0 l\u2019Allemagne et port\u00e9 atteinte \u00e0 l\u2019unit\u00e9 de la nation en militant au sein du P. N. B., organisme de collaboration<\/em> (\u2026)\u00bb \u00e0 la perte de ses droits civiques. D\u00e9c\u00e8s en 1953, un an apr\u00e8s l\u2019amnistie.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le tournant de la mort<\/em> (<em>Kamdro an Ankou<\/em>) a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 aux \u00e9ditions Tir par les soins de Daniel Carr\u00e9 (Rennes, 2015, 499 pages)&nbsp;; celui-ci a soutenu une th\u00e8se de doctorat sur Loeiz Herrieu en 1999, et a traduit en fran\u00e7ais ces notes de guerre. Elles avaient \u00e9t\u00e9 revues et publi\u00e9es par \u00e9pisodes dans <em>Dihunamb&nbsp;! <\/em>vers les ann\u00e9es 1929 \u2013 1933. Le livre est accompagn\u00e9 d\u2019un dossier scientifique qui \u00e9claire ce t\u00e9moignage hostile \u00e0 la guerre d\u2019un genre tr\u00e8s particulier. On \u00e9voquera aussi tr\u00e8s succinctement le recueil de la correspondance de Loeiz envoy\u00e9e \u00e0 sa femme Loeiza (<em>Et nos abeilles&nbsp;?<\/em>, \u00c9ditons Tir, Rennes, 2016, 625 pages). Ce corpus \u00e9tabli et traduit par Daniel Carr\u00e9 couvre toute la guerre, et c\u2019est aussi la correspondance 14 \u2013 18 la plus importante en langue bretonne disponible \u00e0 ce jour.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Analyse<\/p>\n\n\n\n<p>Merci \u00e0 Daniel Carr\u00e9 pour ses \u00e9claircissements (mars 2026)<\/p>\n\n\n\n<p>a. <strong>Un territorial d\u00e9crit sa guerre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le tournant de la mort<\/em> d\u00e9crit les arri\u00e8res imm\u00e9diats ou plus lointains du front, et les faits saillants des journ\u00e9es de l\u2019auteur; sergent-fourrier charg\u00e9 des \u00e9critures de la compagnie, il s\u2019occupe aussi des effectifs, des approvisionnements, et il supervise les cuisiniers. Il dit au d\u00e9but des carnets \u00e9crire (p. 9, avec autorisation de citation)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>sans autre motif que de d\u00e9charger mon c\u0153ur et de laisser \u00e0 mes enfants une preuve de cette vie mis\u00e9rable que nous avons men\u00e9 pendant si longtemps.&nbsp;<\/em>\u00bb Consciencieux dans le service, il travaille beaucoup, n\u2019\u00e9voque pas la camaraderie et semble volontairement assez isol\u00e9&nbsp;; aimant \u00e9crire, avec sa production pour le service, ses carnets et sa correspondance, il \u00ab<em>&nbsp;noircit du papier du matin au soir<\/em>&nbsp;\u00bb. Ses descriptions sont pr\u00e9cises et vivantes, par exemple ici avec les d\u00e9placements fr\u00e9quents de son bataillon&nbsp;(janvier 1915): \u00ab&nbsp;<em>Ici, comme \u00e0 chaque fois que nous arrivons quelque part, il faut commencer par nettoyer. Du fumier, du pain, des os, des v\u00eatements pouilleux, des cartouches, de vieilles godasses, etc. Voil\u00e0 ce qui nous attend.&nbsp;<\/em>\u00bb Il montre les difficult\u00e9s de sa fonction, mettant en sc\u00e8ne par exemple (p. 76) la recherche inqui\u00e8te, dans l\u2019urgence, de cantonnements dans le noir, le froid et la pluie, mal re\u00e7u qu\u2019il est par les villageois et s\u2019exposant &nbsp;\u00e0 une chute fatale \u00e0 travers le plancher pourri de granges \u00e0 demi d\u00e9truites. Si on excepte le danger direct de la premi\u00e8re ligne \u2013 ce n\u2019est pas rien, il en est conscient \u2013 les conditions mat\u00e9rielles offertes \u00e0 ces territoriaux du 88<sup>e<\/sup> RIT sont difficiles lors des dix-huit premiers mois de la guerre&nbsp;(p. 187)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>On ne peut comprendre, sans avoir partag\u00e9 notre triste \u00e9tat, l\u2019angoissante d\u00e9tresse qui s\u2019attache \u00e0 ce constat si simple&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il pleut&nbsp;!&#8230;&nbsp;\u00bb Bien souvent, nous pr\u00e9f\u00e9rerions entendre crier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Marmite&nbsp;!&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em>\u00bb. En 1918, entr\u00e9 dans les services de l\u2019intendance coloniale, il acte le fait que son travail de bureau n\u2019a plus grand-chose de guerrier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>b. Hostilit\u00e9 \u00e0 la guerre<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Du d\u00e9but du conflit \u00e0 1919, l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 la guerre de Loeiz Herrieu ne varie pas. Parlant peu des Allemands, il n\u2019\u00e9voque pas non plus le sens de la guerre&nbsp;: il ne cherche pas \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 ses obligations, mais sa patrie \u00e0 lui est la Bretagne. En mars 1915 il \u00e9voque des conversations avec des soldats du Midi (p. 79) \u00ab&nbsp;<em>On a \u00e9voqu\u00e9 la guerre qui n\u2019en finit pas. Et eux de se demander pourquoi on les avait envoy\u00e9s d\u00e9fendre un pays qui n\u2019est pas le leur. (Et nous, alors&nbsp;!) Tous en ont assez de cette vie et ne parlent que de s\u2019\u00e9loigner du front, \u00e0 n\u2019importe quel prix.<\/em>&nbsp;\u00bb (\u2026) <em>\u00ab&nbsp;Si je demandais aux hommes qui, parmi eux, est volontaire pour rester ici tenir t\u00eate aux Allemands, je serais bien \u00e9tonn\u00e9 d\u2019en trouver vingt dans toute la compagnie. Bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas ce que nous racontent les journaux&nbsp;!&#8230;<\/em>&nbsp;\u00bb En juin 1916, il \u00e9voque la mort du sergent Mougin (p. 200) <em>\u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas rencontr\u00e9 beaucoup de patriotes comme lui, r\u00e9ellement amoureux de la France.<\/em>&nbsp;\u00bb Son attitude par rapport aux officiers est presque toujours d\u00e9fiante, souvent hostile&nbsp;(f\u00e9vrier 1917, p. 257)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>On \u00e9crit dans les journaux que les soldats et ceux qui les commandent s\u2019aiment comme des fr\u00e8res. Qu\u2019ils viennent donc voir&nbsp;! En v\u00e9rit\u00e9, l\u2019homme est ici un loup pour l\u2019homme&nbsp;; tout particuli\u00e8rement celui qui d\u00e9tient un pouvoir sur les autres.&nbsp;\u00bb<\/em> &nbsp;La conclusion du livre, r\u00e9dig\u00e9e tardivement (apr\u00e8s 1933) et marqu\u00e9e par une grande amertume, r\u00e9sume son sentiment (p. 461)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je n\u2019ai rencontr\u00e9 que quelques rares exceptions qui disaient verser leur sang par amour de la France. La plupart, s\u2019ils souffraient et mourraient, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t contrains et forc\u00e9s, en ha\u00efssant ceux qui les avaient jet\u00e9s dans la tuerie.<\/em>&nbsp;\u00bb Il dit par ailleurs faire son devoir et il est bien not\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>c.<\/strong> <strong>Une religion d\u00e9terminante<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ses carnets \u00e9voquent souvent sa pratique religieuse assidue, mais ses mentions contestent la th\u00e8se du regain religieux, au moins pour les Bretons qu\u2019il peut observer. Les c\u00e9r\u00e9monies sont peu fr\u00e9quent\u00e9es (d\u00e9cembre 1914, .p 68) \u00ab&nbsp;<em>Peu d\u2019assistance \u00e0 la messe. (\u2026) Et puis, les Bretons d\u00e9laissent facilement leurs devoirs religieux une fois loin de chez eux.\u00bb <\/em>\u00c0 Artonges (Aisne) apr\u00e8s la Toussaint 1917 (p. 338), il calcule le 4 novembre&nbsp;: \u00ab<em>&nbsp;Il y a bien ici pr\u00e8s de 600 baptis\u00e9s, civils et militaires confondus. Ils ne sont pas 50 \u00e0 fr\u00e9quenter r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019\u00e9glise. Aujourd\u2019hui, en tout cas, je n\u2019en ai compt\u00e9 que deux ou trois.<\/em>&nbsp;\u00bb Et dans sa conclusion des ann\u00e9es Trente (p. 462)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ceux qui attendaient de la guerre qu\u2019elle favorise le retour du religieux \u00e9taient bien peu clairvoyants. Ils peuvent constater aujourd\u2019hui combien ils se trompaient.<\/em>&nbsp;\u00bb &nbsp;Quelques \u00e9vocations sont tr\u00e8s travaill\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9criture, par exemple le r\u00e9cit de sa visite de la cath\u00e9drale de Reims en octobre 1914&nbsp; (p. 43) \u00ab&nbsp;<em>Ses antiques vitraux, si gais, aux couleurs si douces, les voil\u00e0 maintenant sur le pav\u00e9, bris\u00e9s. Le sol est tout color\u00e9 (\u2026) Nous voil\u00e0 soudain sans voix, muets, incapables de trouver de mots assez forts pour traduire ce qui nous oppresse l\u2019\u00e2me. Nous marchons lentement, le plus l\u00e9g\u00e8rement possible, comme si nous pi\u00e9tinions quelque chose de vivant. Nous avons conscience que, sous les clous de nos godillots de soldat, c\u2019est la Beaut\u00e9 elle-m\u00eame que nous foulons.<\/em>\u00bb Daniel Carr\u00e9, qui a pu comparer carnets et version publi\u00e9e, signale cet effort d\u2019\u00e9criture, comme aussi pour cette derni\u00e8re messe de soldats de l\u2019active avant l\u2019attaque de Champagne (19 septembre 1915, p. 128). Pour une absolution collective, l\u2019aum\u00f4nier demande aux hommes de se mettre \u00e0 genoux en leur demandant dire l\u2019acte de contrition&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Avec un bruit semblable \u00e0 celui d\u2019une grosse marmite s\u2019\u00e9crasant au sol, tous tombent \u00e0 genoux. Aussit\u00f4t, l\u2019aum\u00f4nier, debout contre l\u2019autel, l\u00e8ve la main au-dessus de cette jeunesse condamn\u00e9e \u00e0 une mort prochaine et trace sur elle le signe de croix.&nbsp;\u00bb <\/em>(\u2026)<em> \u00ab&nbsp;Les rayons du soleil couchant traversent l\u2019\u00e9glise, la coupant par le travers&nbsp;: l\u2019\u00e9clatante lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie par la blancheur du mur g\u00e9n\u00e8re une clart\u00e9 un peu bl\u00eame qui accentue la p\u00e2leur des visages marqu\u00e9s par l\u2019angoisse. On dirait une assembl\u00e9e de tr\u00e9pass\u00e9s\u2026 <\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>d. le courrier&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;<em>Et nos abeilles<\/em>&nbsp;\u00bb Correspondance<\/strong>, &nbsp;second ouvrage (625 pages)<\/p>\n\n\n\n<p>On poss\u00e8de des lettres et des cartes que L. Herrieu a envoy\u00e9es \u00e0 sa femme, son \u00e9pouse \u00e9tant sa seule vraie confidente, et on peut signaler quelques domaines d\u2019int\u00e9r\u00eat&nbsp;;<\/p>\n\n\n\n<p>* Une correspondance en breton, ce qui est rare puisque les Bretons bretonnants apprennent \u00e0 \u00e9crire en fran\u00e7ais, et c\u2019est le fran\u00e7ais qui vient naturellement dans les lettres des autres t\u00e9moins.<\/p>\n\n\n\n<p>* D. Carr\u00e9 signale qu\u2019il n\u2019a pas eu connaissance de reproches fait \u00e0 L. Herrieu par la censure pour avoir utilis\u00e9 une autre langue que le fran\u00e7ais&nbsp;; il est aussi vraisemblable que le contr\u00f4le postal \u00e9tait extr\u00eamement l\u00e2che pour ces territoriaux.<\/p>\n\n\n\n<p>* On retrouve les th\u00e8mes des carnets, par exemple la critique de la guerre, ici dans une sph\u00e8re domestique, \u00e0 l\u2019occasion de No\u00ebl 1916 (p. 306)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Ach\u00e8te aux enfants le moins possible de choses qui rappellent l\u2019arm\u00e9e, les militaires. La guerre n\u2019est pas une chose honorable, et puis, \u00eatre soldat, c\u2019est comme \u00eatre malade.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>* Tr\u00e8s curieusement, il refuse de partir en permission, et n\u2019en prend pas une seule de toute la guerre. Sans comprendre tout \u00e0 fait sa position, on peut en pr\u00e9sumer les causes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; en refusant la permission, il refuse une forme de corruption qui vise \u00e0 le manipuler (p. 108, juillet 1915)<em> \u00ab&nbsp;Quelle joie chez ceux qui ne cherchent pas \u00e0 voir plus loin&nbsp;! Quant \u00e0 moi, j\u2019aurais plut\u00f4t tendance \u00e0 consid\u00e9rer ce droit \u00e0 permission comme un mauvais pr\u00e9sage. Voudrait-on acheter notre patience qu\u2019on ne s\u2019y prendrait pas autrement.<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; personne au pays ne comprend son attitude, Loeiza est effondr\u00e9e, le pays jase, des proches essaient de le faire changer d\u2019avis, mais sans succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; il est t\u00eatu, ne change jamais d\u2019avis une fois sa d\u00e9cision prise, se braque&nbsp;: on le dirait aujourd\u2019hui profond\u00e9ment psychorigide.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; avec sa femme, il est souvent tendre et aimant, mais il fait aussi preuve de duret\u00e9 dans ce conflit \u00ab&nbsp;des permissions&nbsp;\u00bb, r\u00e9v\u00e9lant une tendance manipulatrice et compl\u00e8tement \u00e9gocentrique, \u00ab&nbsp;<em>ses avis sont souvent des injonctions<\/em>&nbsp;\u00bb (D. Carr\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p><strong>e) Un conflit de g\u00e9n\u00e9ration&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/strong>retour au volume <em>Le tournant de la mort<\/em> Carnets<\/p>\n\n\n\n<p>L. Herrieu n\u2019est pas \u00ab&nbsp;\u00e2g\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 proprement parler, il a 37 ans en 1916, mais ce sont ses 5 ann\u00e9es d\u2019engagement dans la marine (1899-1904) qui lui font \u00ab&nbsp;gagner&nbsp;\u00bb des classes en l\u2019ancrant dans la territoriale&nbsp;; il n\u2019emp\u00eache que ce moraliste n\u2019aime pas les jeunes soldats, il r\u00e9prouve leur grossi\u00e8ret\u00e9 et leurs centres d\u2019int\u00e9r\u00eat tr\u00e8s limit\u00e9s (1918, p. 368) \u00ab&nbsp;<em>\u00c0 table, il n\u2019est d\u2019autre sujet de conversation que ces m\u00eames obsc\u00e9nit\u00e9s.<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; il n\u2019est pas rare dans les t\u00e9moignages de territoriaux de rencontrer un agacement, voire une franche hostilit\u00e9 envers les soldats plus jeunes&nbsp;; ici ce sont des sous-officiers de son \u00e2ge (p. 374) : \u00ab&nbsp;<em>ils s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre tout&nbsp;: ils sont pour qu\u2019on mette fin \u00e0 la guerre imm\u00e9diatement (mai 1918) quoi qu\u2019il puisse en co\u00fbter&nbsp;; ils ne veulent pas verser la moindre goutte de sang pour l\u2019Alsace et la Lorraine (\u2026) Dieu en prend aussi pour son grade, c\u2019est lui qui a voulu la guerre&nbsp;! (\u2026). Barbusse a \u00e9crit dans son livre, si souvent marqu\u00e9 au coin de la v\u00e9rit\u00e9, qu\u2019il n\u2019avait jamais rencontr\u00e9 un homme riche sur le front&nbsp;: l\u2019homme sage doit y \u00eatre aussi rare\u2026&nbsp;\u00bb<\/em> Le conflit de g\u00e9n\u00e9ration n\u2019\u00e9volue gu\u00e8re lors de l\u2019occupation de l\u2019Allemagne (arriv\u00e9e de jeunes classes en 1919, p. 448) &nbsp;<em>\u00ab&nbsp;impossible de converser avec eux&nbsp;: la nourriture et les femmes \u00e9voqu\u00e9es, quelques grossi\u00e8ret\u00e9s d\u00e9bit\u00e9es, et voil\u00e0 que leur sac est vide&nbsp;! Ils n\u2019ont plus rien \u00e0 dire&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;&nbsp; Il &nbsp;d\u00e9plore aussi la d\u00e9cadence des m\u0153urs de femmes des \u00ab&nbsp;pays&nbsp;\u00bb de l\u2019arri\u00e8re, l\u2019Aisne par exemple&nbsp;: rappelons que les carnets sont publi\u00e9s d\u2019abord par fragments dans <em>Dihunamb&nbsp;!,<\/em> et que des cur\u00e9s de paroisse repr\u00e9sentent une proportion non n\u00e9gligeable des lecteurs de cette publication.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>f) un pass\u00e9 breton mythifi\u00e9 comme grille de lecture du monde contemporain&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Chez L. Herrieu, l\u2019univers de r\u00e9f\u00e9rence, d\u2019\u00e9valuation \u00e9thique ou qualitative est de mani\u00e8re univoque la patrie bretonne, dans une version conservatrice mythifi\u00e9e, et c\u2019est aussi \u00e0 cette aune stylistique que le barde \u00ab&nbsp;des obus&nbsp;\u00bb d\u00e9crit par exemple la pr\u00e9paration d\u2019artillerie de l\u2019offensive de la Somme le 1<sup>er<\/sup> juillet 1916 (p. 201) \u00ab&nbsp;<em>Imaginez entendre, en m\u00eame temps, des milliers de chats qui miaulent, des ruch\u00e9es d\u2019abeilles affol\u00e9es qui bourdonnent, des centaines de trains qui brinquebalent sur un pont m\u00e9tallique, le tonnerre qui craque sans d\u00e9semparer, le plus furieux vent de galerne qui hurle en drossant les vagues de l\u2019oc\u00e9an sur les rochers des c\u00f4tes bretonnes, vous n\u2019aurez encore qu\u2019une id\u00e9e approximative du tintamarre infernal dans lequel nous sommes.<\/em>&nbsp;\u00bb Les Parisiens sont d\u00e9test\u00e9s pour leur bas niveau moral, les M\u00e9ridionaux en prennent aussi pour leur grade, et les Nordistes n\u2019\u00e9tant pas oubli\u00e9s (Cantonnement dans l\u2019Oise, vers No\u00ebl 1916, p. 250)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Ceux qui ont laiss\u00e9 le plus mauvais souvenir sont cependant des soldats originaires du Nord. Une fois ivres, ils agressaient les femmes jusque dans les maisons, la nuit&nbsp;; ils faisaient boire les enfants. Honteux&nbsp;!&nbsp;<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>A contrario, la d\u00e9couverte de l\u2019Alsace est pour notre diariste un enchantement. En mai 1917, \u00e0 Dannemarie qu\u2019il persiste \u00e0 appeler Dammerkirch (respect r\u00e9gionaliste bien exceptionnel), il admire la fa\u00e7on dont les paroissiens se dirigent vers l\u2019\u00e9glise lors du Mois de Marie (p. 294)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Apr\u00e8s <\/em>[la messe]<em>, hommes et femmes, jeunes et vieux, s\u2019assoient sur le seuil de leur maison, ou sur des bancs qu\u2019on tire pr\u00e8s de la porte, pour deviser et plaisanter en toute honn\u00eatet\u00e9.<\/em>&nbsp;\u00bb (\u2026)<em> En cela, force est de reconna\u00eetre que les Alsaciens ressemblent aux Bretons. Cependant, il me faut bien aussi l\u2019admettre, ils se comportent bien mieux que nous<\/em>. [l\u2019auteur \u00e9voque souvent sans l\u2019occulter l\u2019alcoolisme de beaucoup de ses compatriotes]&nbsp;<em>Comment cette vie droite et rang\u00e9e pourrait-elle plaire \u00e0 nos Parisiens et \u00e0 nos m\u00e9prisables petits messieurs du r\u00e9giment&nbsp;? Ils ne peuvent admettre qu\u2019on puisse prendre sur terre d\u2019autre plaisir que celui auquel s\u2019adonnent les chiens&nbsp;! On s\u2019est bigrement accroch\u00e9 l\u00e0-dessus \u00e0 table&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Cette admiration se retrouvera plus tard dans le Palatinat occup\u00e9. Ainsi \u00e0 Pirmasens (d\u00e9cembre 1918, p. 426) \u00ab&nbsp;<em>On voit tout de suite que le peuple d\u2019ici n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 contamin\u00e9, qu\u2019il est demeur\u00e9 religieux.<\/em>\u00bb Il constate aussi qu\u2019en Allemagne, les rues grouillent d\u2019enfants (Kaiserslautern, 3 janvier 1919, p. 431)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>En les voyant plus nombreux que nous je ne puis m\u2019emp\u00eacher de dire \u00e0 mes camarades&nbsp;<\/em>: \u00ab&nbsp;Dans vingt ans, ce seront ceux-ci qui vaincront la France&nbsp;!&nbsp;\u00bb [mention pr\u00e9sente dans les carnets originaux]. Il \u00e9change avec les familles qui le logent (p. 445), \u00ab&nbsp;<em>Pour des barbares, ces gens nous valent largement<\/em> \u00bb et son exp\u00e9rience de l\u2019Allemagne n\u2019est pas celle de la Bochie d\u2019autres occupants fran\u00e7ais. Inspir\u00e9 par ses lectures de Fr\u00e9d\u00e9ric Le Play (1806 \u2013 1882), promoteur d\u2019une sociologie conservatrice, il classe les r\u00e9gions qu\u2019il d\u00e9couvre entre \u00ab&nbsp;bon pays&nbsp;\u00bb (Bretagne, Alsace, Palatinat), c\u2019est-\u00e0-dire ruraux, pratiquants sur le plan religieux et respectant la famille, et pays \u00ab&nbsp;perdus&nbsp;\u00bb (d\u00e9cadence des valeurs religieuses et familiales, attirance vers la ville). D. Carr\u00e9 explique que notre diariste vit dans un monde profond\u00e9ment biblique, avec une vision manich\u00e9enne, marqu\u00e9e par l\u2019\u00e9preuve et la r\u00e9demption,&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>nous sommes, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, bien loin de toute analyse, de toute conceptualisation politique.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Alors Loeiz Herrieu est-il un bon t\u00e9moin&nbsp;? Oui, il produit sans aucun doute un r\u00e9cit de premier ordre pour documenter une exp\u00e9rience de territorial sur la dur\u00e9e du conflit, avec une grande qualit\u00e9 d\u2019\u00e9criture, en pr\u00e9cision comme en force d\u2019\u00e9vocation. Notre diariste a certes \u00e9t\u00e9 surtout secr\u00e9taire, et pas terrassier ou porte-faix comme la majorit\u00e9 de ses camarades, mais cela ne diminue en rien la qualit\u00e9 du document. Se pose ensuite la question de la repr\u00e9sentativit\u00e9 du t\u00e9moignage; notre homme lit le monde \u00e0 travers un syst\u00e8me d\u2019interpr\u00e9tation rigide, et il note surtout ce qui conforte ses pr\u00e9jug\u00e9s. Ainsi, ses \u00e9crits montrent qu\u2019il ne comprend pas la complexit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9, ses \u00e9volutions et disons-le la modernit\u00e9. Si rien ne permet de mettre en doute l\u2019hostilit\u00e9 pr\u00e9coce au conflit qu\u2019il d\u00e9crit souvent chez de nombreux camarades quadrag\u00e9naires, son rejet de la guerre \u00e0 lui est particulier, politiquement radicalement oppos\u00e9 \u00e0 celui des pacifistes socialistes, par exemple. Ainsi, le caract\u00e8re original de ce t\u00e9moignage r\u00e9side dans une critique de la guerre au nom d\u2019une Bretagne \u00ab&nbsp;patrie&nbsp;incarn\u00e9e&nbsp;\u00bb&nbsp;; si on rencontre parfois un refus m\u00e9ridional de <em>d\u00e9fendre un pays qui n\u2019est pas le sien<\/em>, en g\u00e9n\u00e9ral les concepts politiques &#8211; hors socialisme &#8211; restent assez flous&nbsp;: je n\u2019avais pas encore rencontr\u00e9 de refus bas\u00e9 sur un syst\u00e8me aussi \u00e9labor\u00e9 d\u2019argument <em>r\u00e9gionaliste.<\/em>&nbsp;En cela ce t\u00e9moignage est atypique.<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent Suard (mai 2026)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Loeiz Herrieu (Louis Henrio en fran\u00e7ais) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre \u00e0 la promotion et la d\u00e9fense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant \u00e0 partir de 1905 le mensuel Dihunamb&nbsp;! (\u00ab&nbsp;r\u00e9veillons-nous!\u00bb). Le Barzh Labourer (le \u00ab&nbsp;barde &hellip; <a href=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2026\/05\/13\/henrio-louis-herrieu-loeiz-1879-1953\/\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 \u2013 1953)<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[202,1442,3,6,95,17],"tags":[1444,368,1443,1436],"class_list":["post-5123","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-202","category-88e-rit","category-carnet","category-correspondance-unique","category-date-de-publication","category-militaire-non-combattant","tag-bretagne","tag-permissions","tag-sergent-fourrier","tag-territorial"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5123","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5123"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5123\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5124,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5123\/revisions\/5124"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}