{"id":5125,"date":"2026-05-13T18:31:56","date_gmt":"2026-05-13T17:31:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=5125"},"modified":"2026-05-13T18:31:57","modified_gmt":"2026-05-13T17:31:57","slug":"rouard-ulysse-1884-1914","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2026\/05\/13\/rouard-ulysse-1884-1914\/","title":{"rendered":"Rouard Ulysse (1884 \u2013 1914)"},"content":{"rendered":"\n<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n\n\n\n<p>Ulysse Rouard est n\u00e9 en 1884 \u00e0 Lavi\u00e9ville (Somme). \u00c0 la mobilisation, mari\u00e9 et p\u00e8re de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l\u2019\u00e9cole de Cavillon. Mobilis\u00e9 au 272<sup>e<\/sup> RI comme caporal, il combat vers Virton, \u00e0 la bataille de la Marne \u00e0 l\u2019Est de Vitry-le-Fran\u00e7ois, puis en Argonne. Pass\u00e9 sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tu\u00e9 au Bois de la Grurie devant la Haraz\u00e9e le 1<sup>er<\/sup> novembre 1914.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n\n\n\n<p>Murielle Lebrun a publi\u00e9 avec l\u2019aide scientifique de Laurent Soyer \u00ab&nbsp;<em>La mallette bleue d\u2019Ulysse Rouard \u2013 un instituteur picard au front&nbsp;<\/em>\u00bb aux \u00e9ditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re Ulysse Rouard a r\u00e9dig\u00e9 au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l\u2019avait rang\u00e9 dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une premi\u00e8re partie de 1900 \u00e0 1914, o\u00f9 M. Lebrun pr\u00e9sente des informations biographiques sur les d\u00e9buts d\u2019Ulysse, ainsi que son caract\u00e8re volontaire ou ses convictions, marqu\u00e9es par l\u2019engagement la\u00efque&nbsp;; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (\u00e9t\u00e9 et automne 1914), entrecoup\u00e9s de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le d\u00e9c\u00e8s et la recherche de la s\u00e9pulture. \u00c0 noter un int\u00e9ressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026&nbsp;: https:\/\/france3-regions.franceinfo.fr\/hauts-de-france\/2014\/05\/19\/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html<\/p>\n\n\n\n<p>3. Analyse<\/p>\n\n\n\n<p>Murielle Lebrun insiste au d\u00e9but du petit livre sur la jeunesse atypique d\u2019Ulysse Rouard, forte t\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9cole Normale, pacifiste convaincu, anticl\u00e9rical et mari\u00e9 civilement avant sa majorit\u00e9. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu\u2019en une quarantaine de pages \u2013 il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 t\u00f4t &#8211; mais les notations sont denses et r\u00e9fl\u00e9chies&nbsp;; il y a aussi des lettres, il \u00e9crit par exemple aux siens le 6 ao\u00fbt 1914 depuis sa caserne d\u2019Amiens&nbsp;(p. 29, avec autorisation de citation) \u00ab&nbsp;<em>Il faut esp\u00e9rer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l\u2019Allemand et que la militarisation sera courte.&nbsp;<\/em>\u00bb En effet, tr\u00e8s souvent lors de l\u2019\u00e9vocation des op\u00e9rations ou de ce qu\u2019il \u00e9prouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagn\u00e9es du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en ao\u00fbt, encore \u00e0 la caserne (p. 31) -\u00ab&nbsp;<em>La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 cette chair \u00e0 canon qui m\u2019entoure et au-dessus de laquelle je m\u2019\u00e9l\u00e8ve, par la pens\u00e9e que l\u2019id\u00e9al de paix dont je r\u00eave sortira forc\u00e9ment de la guerre.<\/em>&nbsp;\u00bb, en septembre, \u00e0 propos du spectacle lamentable des r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Stenay (p.40) \u2013 \u00ab&nbsp;<em>Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu\u2019un militarisme outr\u00e9 a ferm\u00e9 \u00e0 toute g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/em>&nbsp;\u00bb &#8211; ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)&nbsp; &#8211; \u00ab&nbsp;<em>Encore 1 tu\u00e9, Lefebvre 11<sup>e<\/sup> escouade, sa femme institutrice. Pauvre gar\u00e7on&nbsp;! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie f\u00e9roce, bestiale. Ah&nbsp;! Qu\u2019ils soient maudits ceux qui ont d\u00e9cha\u00een\u00e9 de pareils maux.<\/em>&nbsp;\u00bb. Pour lui, il n\u2019y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assum\u00e9 et son id\u00e9al de civilisation pacifique, il \u00e9voque (p. 37) s\u2019il ne revient pas, la communication \u00e0 faire \u00e0 ses filles, selon laquelle <em>\u00ab&nbsp;leur p\u00e8re ch\u00e9ri a \u00e9t\u00e9 l\u2019humble artisan fondu dans la grande famille fran\u00e7aise qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l\u2019humanit\u00e9.<\/em>&nbsp;\u00bb Au d\u00e9but du mois d\u2019ao\u00fbt, encore \u00e0 la caserne, il a rapport\u00e9 dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il \u00e9tait mort depuis le jour o\u00f9 il avait endoss\u00e9 l\u2019uniforme, un \u00e9tat de mort qu\u2019il esp\u00e8re temporaire en faisant son devoir&nbsp;: \u00ab<em> J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleur\u00e9 sur moi. Puiss\u00e9-je, apr\u00e8s avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le pass\u00e9.\u00bb<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les nouvelles qu\u2019il envoie \u00e0 sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d\u2019apparence robuste, mais qui faiblissent&nbsp;vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l\u2019absence d\u2019alcool et de tabac, et il attribue ainsi \u00e0 deux reprises son endurance \u00e0 sa sobri\u00e9t\u00e9 (il est par ailleurs chasseur)&nbsp;(p. 53)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je remarque en passant que les intellectuels r\u00e9sistent physiquement mieux que les manuels et j\u2019attribue ce fait \u00e0 la temp\u00e9rance.<\/em>&nbsp;\u00bb Il mentionne souffrir moralement de l\u2019ignorance et de la grossi\u00e8ret\u00e9 de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son \u00ab<em>escouade semble faire exception, ce sont tous de bons gar\u00e7ons sur lesquels j\u2019exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la piti\u00e9 pour les bless\u00e9s et les prisonniers ennemis.<\/em>&nbsp;\u00bb La vraie d\u00e9couverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journ\u00e9e tapis en rase-campagne en avant de leurs tranch\u00e9es sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s\u2019abriter \u00e0 la nuit (p. 47)&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Quelle nuit glac\u00e9e sur le champ de bataille, des quantit\u00e9s de bless\u00e9s et de tu\u00e9s sont rest\u00e9s l\u00e0. Les bless\u00e9s g\u00e9missent, se tordent, appellent (Maman). Oh&nbsp;! Que c\u2019est affreux.<\/em>&nbsp;\u00bb Arriv\u00e9 \u00e0 la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il esp\u00e8re voir revenir bient\u00f4t le temps de l\u2019\u00e9cole, pour faire \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves le r\u00e9cit de la campagne&nbsp;: c\u2019est aussi dans ce but qu\u2019il prend des notes journali\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lettres d\u2019Ulysse \u00e0 sa femme d\u00e9bordent d\u2019affection pour elle et leurs filles, et cette r\u00e9affirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre&nbsp;?)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>\u00c0 aucun moment de la journ\u00e9e mon c\u0153ur n\u2019est en d\u00e9faut. Je revis en imagination ma vie aupr\u00e8s de vous et ce m\u2019est tr\u00e8s douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous.<\/em>&nbsp;\u00bb Lorsqu\u2019il termine son premier carnet, il le confie \u00e0 un camarade s\u00fbr, pour le remettre \u00e0 sa femme s\u2019il lui arrive quelque chose&nbsp;; sur les derni\u00e8res pages, arriv\u00e9 dans la for\u00eat de l\u2019Argonne, il envisage s\u00e9rieusement la possibilit\u00e9 de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pens\u00e9e derni\u00e8re, le dernier battement de mon c\u0153ur seront pour vous&nbsp;; je partirai avec la supr\u00eame impression d\u2019une vision charmante et ineffable, vos t\u00eates aim\u00e9es pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence <\/em>&nbsp;(\u2026) <em>Que je suis heureux de n\u2019avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd\u2019hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s\u2019il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, \u00f4 femmes ador\u00e9e, souffrant de ce que j\u2019endure.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le deuxi\u00e8me carnet, pass\u00e9 adjudant et chef de section, il mentionne ses pr\u00e9occupations, son secteur dangereux et difficile \u00e0 organiser, les ennemis agressifs et la responsabilit\u00e9 qu\u2019il a vis-\u00e0-vis de ses hommes (p. 78) \u00ab<em>que de soucis&nbsp;! Il me faut r\u00e9fl\u00e9chir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (\u2026) Allons mon ami du courage, me dis-je \u00e0 moi-m\u00eame. Plus la t\u00e2che est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons.&nbsp;<\/em>\u00bb La derni\u00e8re page du carnet est dat\u00e9e du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont tr\u00e8s actifs&nbsp;; les documents officiels indiquent qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 le lendemain 1er novembre, et qu\u2019il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de s\u00e9pulture est inconnu, il a probablement \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9 dans le parapet d\u2019une tranch\u00e9e et la trace la tombe a \u00e9t\u00e9 perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulysse, un t\u00e9moin vivant<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re partie du t\u00e9moignage contient l\u2019enqu\u00eate de Laurent Soyer, qui reprend les \u00e9l\u00e9ments de la recherche de la s\u00e9pulture, et la conclusion de la d\u00e9marche de Murielle Lebrun, qui a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en \u00e9vidence les diff\u00e9rentes \u00e9tapes m\u00e9morielles, avec d\u2019abord la veuve Charlotte, remari\u00e9e en 1917 avec un ami proche d\u2019Ulysse, veuf lui-aussi&nbsp;; sa fille Liliane, qui fut une fid\u00e8le gardienne des choix politiques du d\u00e9funt \u2013 son anticl\u00e9ricalisme notamment \u2013 et qui a transmis la mallette \u00e0 Pierre, le petit-fils, plus indiff\u00e9rent, \u00ab<em>&nbsp;peu concern\u00e9 par le mythe familial&nbsp;<\/em>\u00bb dans sa jeunesse. C\u2019est l\u2019arri\u00e8re-petite-fille Murielle qui fait la synth\u00e8se, t\u00e9moignant de mani\u00e8re subtile du poids un peu ambivalent qu\u2019occupe Ulysse dans l\u2019histoire de la famille (p. 98)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La force d\u2019esprit d\u2019Ulysse, \u00e0 travers l\u2019homme qu\u2019il fut et ses \u00e9crits, a marqu\u00e9 quatre g\u00e9n\u00e9rations&nbsp;; Charlotte a conserv\u00e9, Liliane a transmis, Pierre a appliqu\u00e9 et moi r\u00e9activ\u00e9 sa m\u00e9moire un si\u00e8cle plus tard. Sacr\u00e9 parcours pour un homme mort si jeune.<\/em>&nbsp;\u00bb Selon les desseins du combattant, les carnets ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9s dans les \u00e9coles de Mollens-Dreuil et de Oissy, o\u00f9 sont d\u00e9sormais scolaris\u00e9s les \u00e9l\u00e8ves de Riencourt et de Cavillon.<\/p>\n\n\n\n<p>Murielle Lebrun cl\u00f4t sa d\u00e9marche par un dialogue avec le d\u00e9funt, disparu depuis plus d\u2019un si\u00e8cle. Elle montre que la figure d\u2019Ulysse, transmise \u00e0 travers les carnets, avec sa mort \u00e9difiante, et sa derni\u00e8re pens\u00e9e tourn\u00e9e vers les siens, a \u00e9t\u00e9 un peu \u00e9crasante pour ses proches. Seuls les carnets \u00e9taient connus des descendants, et elle souligne que l\u2019id\u00e9alisation li\u00e9e au t\u00e9moignage pouvait \u00eatre (p. 101) \u00ab&nbsp;<em>excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les d\u00e9pouille de ce qu\u2019ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration.<\/em>&nbsp;\u00bb Les carnets pr\u00e9sentaient en eux-m\u00eames une image tr\u00e8s forte, mais cette \u00ab&nbsp;figure du commandeur&nbsp;\u00bb \u00e9tait aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, d\u00e9crire la fougue amoureuse, \u00e9voquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre\u2026 tous ces ajouts ont permis de lib\u00e9rer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s\u2019adressant \u00e0 Ulysse (p. 101)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>l\u2019id\u00e9e a germ\u00e9 d\u2019inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu \u00e9tais, n\u2019avaient plus de sens<\/em>&nbsp;\u00bb, et c\u2019est donc une quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration apais\u00e9e qui termine ainsi ce pr\u00e9cieux petit recueil.<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent Suard (mai 2026)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Ulysse Rouard est n\u00e9 en 1884 \u00e0 Lavi\u00e9ville (Somme). \u00c0 la mobilisation, mari\u00e9 et p\u00e8re de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l\u2019\u00e9cole de Cavillon. Mobilis\u00e9 au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, \u00e0 la bataille de la Marne \u00e0 l\u2019Est de Vitry-le-Fran\u00e7ois, puis en Argonne. 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