{"id":5128,"date":"2026-05-13T18:35:27","date_gmt":"2026-05-13T17:35:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=5128"},"modified":"2026-05-13T18:35:28","modified_gmt":"2026-05-13T17:35:28","slug":"toulemonde-antoinette-1898-1981","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2026\/05\/13\/toulemonde-antoinette-1898-1981\/","title":{"rendered":"Toulemonde Antoinette (1898 &#8211; 1981)"},"content":{"rendered":"\n<p>1. La t\u00e9moin<\/p>\n\n\n\n<p>Antoinette est l\u2019a\u00een\u00e9e des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d\u2019industriels du textile de Roubaix. Ayant commenc\u00e9 \u00e0 tenir son journal \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 11 ans, elle a 15 ans \u00e0 la rentr\u00e9e 1914 et fr\u00e9quente l\u2019institution S\u00e9gur. En d\u00e9cembre 1915, la famille est \u00e9vacu\u00e9e via la Suisse puis passe le reste de la guerre \u00e0 Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n\n\n\n<p>Alban Lepoutre, arri\u00e8re-petit-fils d\u2019A. Toulemonde, a publi\u00e9 en 2022 <em>Le Journal d\u2019Antoinette Toulemonde<\/em> (auto\u00e9dition, 197 pages)&nbsp;; ayant d\u00e9couvert ces cahiers d\u2019\u00e9colier r\u00e9dig\u00e9s entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l\u2019occupation, reproduisant les passages qui vont d\u2019ao\u00fbt 1914 \u00e0 d\u00e9cembre 1915, date d\u2019\u00e9vacuation de la famille&nbsp;; il pr\u00e9cise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Analyse<\/p>\n\n\n\n<p>Ce journal relate les \u00e9v\u00e9nements dramatiques de la guerre \u00e0 Roubaix&nbsp;: mobilisation, arriv\u00e9e des Allemands, r\u00e9quisitions, p\u00e9nuries, etc&#8230; Si on dispose de t\u00e9moignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu\u2019elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, \u00e0 travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours S\u00e9gur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019arriv\u00e9e des Allemands<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ambiance de la mobilisation est bien restitu\u00e9e, l\u2019autrice mentionne le 9 ao\u00fbt 1914 les affiches coll\u00e9es aux fen\u00eatres des magasins (p. 18)&nbsp;:<em> \u00ab&nbsp;le patron est <\/em>[\u00e0]<em> un tel r\u00e9giment&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le vendeur a un fr\u00e8re officier&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le patron est d\u00e9cor\u00e9 de la l\u00e9gion d\u2019honneur&nbsp;\u00bb etc\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb. Les femmes et les enfants, c\u2019est-\u00e0-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, r\u00e9ussissent \u00e0 fuir Roubaix en train le 24 ao\u00fbt, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cit\u00e9 baln\u00e9aire de Dinard. Tout le monde s\u2019entasse \u00e0 l\u2019h\u00f4tel puis on loue une villa. Notre diariste s\u2019ennuie dans ce d\u00e9cor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation)&nbsp;: \u00ab<em>&nbsp;Vivre calme et tranquille comme une\u2026 moule pendant la guerre c\u2019est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire&nbsp;? Je voudrais \u00eatre \u00e0 Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon<\/em> (\u2026)&nbsp;\u00bb. Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup \u00e0 la fin septembre, en rentrant \u00e0 Roubaix au moment o\u00f9 les incursions de uhlans deviennent fr\u00e9quentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914).&nbsp;Le p\u00e8re a \u00e9crit : \u00ab&nbsp;<em>Nous revenons vous chercher<\/em>&nbsp;<em>\u00bb <\/em>et \u00ab<em>&nbsp;instantan\u00e9ment la maison prend un air de f\u00eate, les mines sont r\u00e9jouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi&nbsp;? Des chemin\u00e9es et du noir de fum\u00e9e. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb On peut supposer que les p\u00e8res privil\u00e9gient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation r\u00e9elle, les hommes r\u00e9ussissent \u00e0 fuir par Armenti\u00e8res juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occup\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une jeune patriote<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hostilit\u00e9 envers l\u2019occupant est exprim\u00e9e \u00e0 de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes&nbsp; (29 novembre 1914, p. 76) \u00ab&nbsp;<em>Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume s\u00e9v\u00e8re&nbsp;: cape et voile noir. Elles viennent tout droit d\u2019Allemagne. On en a mis une dizaine \u00e0 S\u00e9gur malgr\u00e9 les protestations indign\u00e9es des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les bl\u00e9s et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se prom\u00e8nent avec les officiers, se font saluer et se tiennent tr\u00e8s mal.<\/em>\u00bb Les p\u00e9nuries se multiplient, la r\u00e9dactrice formulant des jugements d\u00e9finitifs, peut-\u00eatre des reprises de ce qu\u2019elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Les pauvres sont exasp\u00e9r\u00e9s, \u00e7a va craquer un jour ou l\u2019autre. Lebas <\/em>[socialiste]<em> est vraiment un sale maire il ne d\u00e9fend aucunement nos int\u00e9r\u00eats, Dron <\/em>[radical]<em>, le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant \u00e0 Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu\u2019\u00e0 Monseigneur Charost.&nbsp;<\/em>\u00bb La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, s\u0153urs ou cousines (avril 1915, p. 109)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Tous les Lestienne ont, \u00e0 tour de r\u00f4le, fait une \u00bd heure de pri\u00e8re cette nuit, c\u2019est tout \u00e0 fait touchant et le bon Dieu s\u2019est s\u00fbrement laiss\u00e9 toucher. Elise monte les escaliers \u00e0 genou. Ninette va \u00e0 pied \u00e0 la Treille, nous entrons dans toutes les \u00e9glises pour prier \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019intention particuli\u00e8re&nbsp;\u00bb c\u2019est vraiment \u00e9difiant.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On trouve aussi des \u00e9l\u00e9ments int\u00e9ressants sur un \u00e9pisode de r\u00e9sistance patriotique, \u00ab&nbsp;<em>l\u2019affaire des cocardes<\/em>&nbsp;\u00bb. Les s\u0153urs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>D\u00e9j\u00e0 depuis plusieurs jours d\u00e9j\u00e0 \u00e0 Tourcoing et \u00e0 Roubaix des femmes ornent leurs v\u00eatements de cocardes tricolores<\/em>.&nbsp;\u00bb Antoinette a recopi\u00e9 un tract re\u00e7u dans la bo\u00eete aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caract\u00e8re sp\u00e9cifiquement f\u00e9minin de l\u2019action (20 f\u00e9vrier 1915, p. 97)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>(\u2026) \u00ab&nbsp;<em>Halte-l\u00e0&nbsp;! Le sexe faible proteste n\u2019ambitionnant pas la gr\u00e2ce toute germaine de nos voisins d\u2019Outre-Rhin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Montrons que nous restons vraiment Fran\u00e7aises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;L\u2019arborer <u>chaque jour<\/u> et la r\u00e9pandre, ce sera notre victoire \u00e0 nous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;Vive la France&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exaltation patriotique et chr\u00e9tienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 f\u00e9vrier (p. 98) \u00ab&nbsp;<em>Nous sortons de retraite, sanctifi\u00e9es, pr\u00eates \u00e0 mourir dans le \u00ab&nbsp;boum&nbsp;\u00bb final puisque notre retraite a \u00e9t\u00e9 une pr\u00e9paration \u00e0 la mort possible. Cela ne nous emp\u00eache pas d\u2019\u00eatre tr\u00e8s gaies. Nous continuons \u00e0 porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arr\u00eate dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne.<\/em>&nbsp;\u00bb Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d\u2019amendes et d\u2019emprisonnement (p. 99) \u00ab&nbsp;<em>L\u2019affiche pour les cocardes est parue \u00e0 Tourcoing. Ici, Lebas a \u00e9crit \u00e0 Monseigneur Berteaux pour lui demander d\u2019user de son influence pour faire enlever la cocarde aux \u00e9l\u00e8ves des institutions libres.<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Correspondance clandestine<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La famille re\u00e7oit assez vite des nouvelles du p\u00e8re et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en g\u00e9n\u00e9ral via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85)&nbsp;; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d\u2019avoir des nouvelles, et on voit que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 son r\u00e9seau professionnel que la famille peut arriver, contrairement \u00e0 la grande majorit\u00e9 des Roubaisiennes, \u00e0 avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 des lignes&nbsp; (p. 104, 21 mars 1915) \u00ab&nbsp;<em>Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos p\u00e8res.<\/em> (\u2026) <em>Ce sont des Hollandais s\u2019occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris o\u00f9 ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus \u00e2g\u00e9 tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne sant\u00e9, va bien etc.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les \u00e9vacuations<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Comme dans les autres t\u00e9moignages, le spectacle des premiers \u00e9vacu\u00e9s (f\u00e9vrier 1915), des vieillards ou des indigents assist\u00e9s, provoque horreur et piti\u00e9 (p. 105)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Encore s\u2019ils allaient en France<\/em> [ils y vont effectivement] <em>mais la France et la Suisse n\u2019en veulent pas et ils vont aller \u00e9chouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affam\u00e9s du Nord&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb. Classiquement aussi, l\u2019attitude change radicalement \u00e0 l\u2019automne, on passe par tous les affres de l\u2019espoir et de la d\u00e9ception en essayant d\u2019\u00eatre consign\u00e9es sur la liste des \u00e9vacuables. Antoinette, sa m\u00e8re et ses s\u0153urs partent en France via la Suisse en d\u00e9cembre 1915, en m\u00eame temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur&nbsp;(p. 156, 14 d\u00e9cembre) \u00ab&nbsp;<em>Le soir \u00e0 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans&nbsp;!!<\/em>&nbsp;\u00bb Le voyage est \u00e9puisant mais \u00e0 Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 d\u00e9cembre)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Les papas jubilent, les enfants sont fatigu\u00e9s, les mamans sont heureuses.&nbsp;C\u2019est un bon moment.<\/em>&nbsp;\u00bb Ce happy end, cette r\u00e9union harmonieuse des familles est tr\u00e8s rare en 1915&nbsp;; les enfants Toulemonde ont pu tous \u00eatre \u00e9vacu\u00e9s car il n\u2019y a pas de fr\u00e8re de plus de 13 ans (sept s\u0153urs). \u00c0 ce moment, les autres \u00ab&nbsp;papas&nbsp;\u00bb sont dans la tranch\u00e9e, ou ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s ou tu\u00e9s, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occup\u00e9e ne sont pas \u00e9vacuables. D\u2019apr\u00e8s sa fiche matricule, Joseph Toulemonde p\u00e8re, classe 1896, &nbsp;est sergent de r\u00e9serve (1897), et a effectu\u00e9 des p\u00e9riodes&nbsp;: \u00e0 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font \u00ab&nbsp;gagner&nbsp;\u00bb des classes, et il n\u2019est pas imm\u00e9diatement convoqu\u00e9 comme territorial. C\u2019est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants)&nbsp;; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille \u00e0 Annemasse car ils ont r\u00e9ussi \u00e0 fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s\u2019arr\u00eate avec ce rapatriement, et on sait que la diariste \u00e9voque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un p\u00e8re souvent absent pour ses \u00ab&nbsp;affaires&nbsp;\u00bb, celles-ci, non pr\u00e9cis\u00e9es, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc un r\u00e9cit qui n\u2019apporte pas d\u2019innovations majeures par rapport \u00e0 ceux, souvent plus longs, dont on dispose d\u00e9j\u00e0, mais qui pr\u00e9sente l\u2019int\u00e9r\u00eat sociologique de bien montrer ce qu\u2019est l\u2019occupation v\u00e9cue par une jeune fille de la couche sup\u00e9rieure de la soci\u00e9t\u00e9 roubaisienne (14 juin 1915, p.125)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l\u2019abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours&nbsp;! Quelle mis\u00e9rable fin d\u2019une si belle existence.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Vincent Suard (Mai 2026)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. La t\u00e9moin Antoinette est l\u2019a\u00een\u00e9e des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d\u2019industriels du textile de Roubaix. Ayant commenc\u00e9 \u00e0 tenir son journal \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 11 ans, elle a 15 ans \u00e0 la rentr\u00e9e 1914 et fr\u00e9quente l\u2019institution S\u00e9gur. 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