{"id":64,"date":"2008-02-18T20:39:25","date_gmt":"2008-02-18T19:39:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/02\/18\/bouvier-pierre\/"},"modified":"2021-09-09T17:05:27","modified_gmt":"2021-09-09T16:05:27","slug":"bouvier-pierre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/02\/18\/bouvier-pierre\/","title":{"rendered":"Bouvier, Pierre ( ? &#8211; ? )"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;auteur est secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Union des Mutil\u00e9s et Anciens Combattants de l&rsquo;Is\u00e8re.<\/p>\n<p>Il se pr\u00e9sente dans sa \u00ab courte pr\u00e9face \u00bb comme un ancien combattant, un simple t\u00e9moin, pas un \u00e9crivain : \u00ab J&rsquo;aurais pu, comme d&rsquo;autres, m\u00ealer \u00e0 mon r\u00e9cit une fiction ou la fantaisie d&rsquo;un r\u00eave, quelque br\u00e8ve d&rsquo;histoire d&rsquo;amour ou la lutte f\u00e9roce de deux d\u00e9sirs. J&rsquo;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 m&rsquo;attacher \u00e0 dire simplement ce que fut notre vie. Ce livre n&rsquo;est certes pas l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un \u00e9crivain de m\u00e9tier, mais le t\u00e9moignage sinc\u00e8re d&rsquo;un homme qui veut d\u00e9crire la guerre, comme il l&rsquo;a faite, avec le constant souci de peindre, sans pr\u00e9tention, ce qu&rsquo;il a vu. \u00bb Il ne r\u00e9v\u00e8le pas clairement son arme, mais il semble avoir \u00e9t\u00e9 dans le g\u00e9nie. Plusieurs \u00e9l\u00e9ments vont dans ce sens, en particulier son insistance sur la guerre de mine.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p><em>Poilu, mon fr\u00e8re<\/em>, Grenoble, B. Arthaud, 1930, 290 p.<\/p>\n<p>Son \u00e9criture est int\u00e9ressante : phrases courtes, concises, qui donnent \u00e0 la lecture un rythme saccad\u00e9, haletant. Il \u00e9crit au pr\u00e9sent, non au pass\u00e9, sur le mode du discours, non sur celui du r\u00e9cit. Cette posture \u00e9nonciative montre qu&rsquo;il ne souhaite pas raconter ses souvenirs mais qu&rsquo;il veut faire revivre la guerre, plus de dix ans apr\u00e8s, r\u00e9activer les souvenirs de ceux qui l&rsquo;ont v\u00e9cue. Preuve qu&rsquo;il ne raconte pas sa guerre mais qu&rsquo;il raconte <em>leur<\/em> guerre &#8211; \u00e0 lui et \u00e0 son \u00ab fr\u00e8re \u00bb (voir le titre) &#8211; il \u00e9crit \u00e0 la fin de l&rsquo;ouvrage : \u00ab Parfois, tu vas, songeant, l&rsquo;esprit ailleurs. Un sifflement passe dans l&rsquo;air, et je vois bien ta t\u00eate se baisser, comme s&rsquo;il allait tomber pr\u00e8s de nous un de ces tonnerres de jadis. Et moi, ne t&rsquo;ai-je pas dit souvent : Ma jambe me fait mal, tu sais, ma jambe, sur la route de Flirey&#8230; C&rsquo;est l&rsquo;histoire de tous les soldats<em>.<\/em> \u00bb (p. 278)<\/p>\n<p>Beaucoup d&rsquo;argot, pour insister sur l&rsquo;immense brassage des soldats provoqu\u00e9 par la guerre. Une histoire que l&rsquo;auteur veut \u00ab classique \u00bb : le d\u00e9part, le bapt\u00eame du feu, la morne vie des tranch\u00e9es, etc. Mais tr\u00e8s vite un probl\u00e8me : aucune chronologie, aucun lieu. Le t\u00e9moignage semble \u00ab suspendu \u00bb dans le temps et dans l&rsquo;espace, ce qui, l\u00e0 encore, va dans le sens d&rsquo;une exp\u00e9rience individuelle que rien ne permet de distinguer des autres : tout poilu doit s&rsquo;y reconna\u00eetre.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;absence de tous les marqueurs temporels et spatiaux rend la v\u00e9rification de son parcours difficile. Or, certains passages surprennent par la multiplication de corps \u00e0 corps et la description qu&rsquo;il donne de la guerre de mines. Ainsi, dans ce passage non dat\u00e9 : \u00ab Le samedi matin, leur tranch\u00e9e a saut\u00e9. Une explosion. L&rsquo;air vibre et un nuage de fum\u00e9e, de terre, s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve soudain. Des bras, des jambes, des outils, des ba\u00efonnettes voltigent et c&rsquo;est la ru\u00e9e pour occuper les l\u00e8vres de l&rsquo;entonnoir et achever ce qui reste en vie. Il n&rsquo;en reste pas beaucoup. Le spectacle est horrible. [&#8230;beaucoup de morts, de d\u00e9bris,&#8230;] Corps \u00e0 corps avec les survivants, couteau en mains. Il r\u00e9siste un peu sur le drap, qui c\u00e8de brusquement \u00e0 l&rsquo;effort, et un jet de sang arrose les deux hommes<em>.<\/em> \u00bb (pp. 140-141)<\/p>\n<p>De m\u00eame dans cet autre passage, non dat\u00e9 lui aussi : \u00ab La galerie avance, plus d&rsquo;un jour de travail. Sans r\u00e9pit, des deux c\u00f4t\u00e9s, on creuse \u00e0 toute h\u00e2te. On le sait. Qui tuera le premier ? Jour et nuit les \u00e9quipes se succ\u00e8dent. \u00c9puisement, fatigue. [&#8230;] Deux tranch\u00e9es alert\u00e9es, bient\u00f4t pr\u00eates \u00e0 sauter, deux positions sur un volcan qui menace d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre. Puis, l&rsquo;attaque f\u00e9roce de ce qu&rsquo;il reste, apr\u00e8s, coutelas en main, \u00e0 la grenade, \u00e0 coups de poings ou de dents, comme on peut, ainsi que des b\u00eates sauvages qui d\u00e9fendent leur peau. Civilisation. Progr\u00e8s. Le vernis craque. \u00bb<em> <\/em>(pp. 78-79)<\/p>\n<p>Par leur nombre et le discours qui les accompagne, ces passages sont s\u00fbrement \u00e0 ranger dans ce que Jean Norton Cru d\u00e9non\u00e7ait dans son \u0153uvre : la r\u00e9cup\u00e9ration par des auteurs pacifistes d&rsquo;une image marquante mais tr\u00e8s marginale de la guerre &#8211; le corps \u00e0 corps \u00e0 l&rsquo;arme blanche (sur 1000 blessures, trois seulement furent le fait de l&rsquo;arme blanche) &#8211; pour montrer \u00e0 quel degr\u00e9 de civilisation descend l&rsquo;homme dans la guerre : \u00ab Civilisation. Progr\u00e8s. Le vernis craque<em>. <\/em>\u00bb (Voir la critique qu&rsquo;en fait Jean Norton Cru dans <em>Du T\u00e9moignage<\/em>, Paris, Gallimard, 1930, pp. 113-114).<\/p>\n<p>Les descriptions macabres qu&rsquo;il multiplie sont vraisemblablement destin\u00e9es, elles aussi, \u00e0 marquer l&rsquo;imagination du lecteur. Ainsi dans ce village attaqu\u00e9 aux obus incendiaires lorsqu&rsquo;il faut extraire et transporter les corps calcin\u00e9s : \u00ab Sur une civi\u00e8re, on transporte les moignons racornis. Deux soldats versent leur brancard, tach\u00e9 de sang et de cheveux coll\u00e9s, dans le trou. Un bruit sourd, une gerbe d&rsquo;eau. \u00bb (p. 25)<\/p>\n<p>L&rsquo;auteur a en revanche des passages int\u00e9ressants sur la t\u00e9nacit\u00e9 des soldats : \u00ab C&rsquo;est notre \u00e2me d&rsquo;apr\u00e8s guerre, plus lucide, qui l&rsquo;a reconstruite, cette vie. Qui aurait pu tenir dans une suite perp\u00e9tuelle de coups durs, pendant cinquante-deux mois, tant d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 que de l&rsquo;autre ? C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 un bidon de rouge, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une femme ou d&rsquo;\u00eatres chers, \u00e0 une rel\u00e8ve de quatre jours qui exasp\u00e9raient les vies animales, \u00e0 un s\u00e9jour d&rsquo;une semaine \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, dans la douceur d&rsquo;un foyer, c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 cet oubli imm\u00e9diat et p\u00e9riodique de toutes nos mis\u00e8res que nous avons pu nous habituer \u00e0 ce monde inhumain. \u00bb (p. 92)<\/p>\n<p>De m\u00eame sur les ententes tacites avec l&rsquo;ennemi : \u00ab Puis une convention tacite s&rsquo;\u00e9tablit, sans entente : notre fourneau \u00e9clate \u00e0 5 heures du soir ; le leur \u00e9clate \u00e0 5 heures du soir, le lendemain, r\u00e9guli\u00e8rement. [&#8230;] Chacun se replie avant l&rsquo;heure et, au moment pr\u00e9cis, nous voyons, en spectateurs, monter en l&rsquo;air ce geyser de terre qui continue \u00e0 remuer des cadavres sans en faire de nouveaux. La fum\u00e9e se dissipe, tout se calme et nous reprenons place sur notre terrain en construisant de nouveaux abris. A notre tour maintenant. Notre galerie s&rsquo;ach\u00e8ve ; en face, on se replie avant cinq heures, le fourneau est bourr\u00e9, un bruit formidable, et tout rentre dans le silence jusqu&rsquo;au lendemain. A la rel\u00e8ve, la consigne est pass\u00e9e et observ\u00e9e de part et d&rsquo;autre. \u00bb (pp. 143-144) Jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 cette entente est bris\u00e9e : \u00ab Un lieutenant ou un oberleutnant a-t-il oubli\u00e9 de passer la consigne \u00e0 de nouvelles formations qui montaient en lignes ? Repr\u00e9sailles ? Ordres ? D\u00e9calage d&rsquo;heures ? Le Val a de nouveau m\u00e9rit\u00e9 son nom. La guerre de mine, sournoise, angoissante, a recommenc\u00e9, la vraie guerre<em>.<\/em> \u00bb (p. 146)<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage se termine sur un appel aux anciens combattants, objectif de son livre : il faut sauvegarder l&rsquo;union de tous face au risque d&rsquo;une autre guerre, et ne pas s&rsquo;enfermer dans le silence : \u00ab Parle \u00e0 ces gens qu&rsquo;enthousiasmerait la guerre, qui r\u00eaveraient encore d&rsquo;assauts joyeux sous la herse des ba\u00efonnettes miroitantes, au grand soleil, comme au bon vieux temps<em>.<\/em> \u00bb (p.281)<\/p>\n<p>\u00ab Toi, mon fr\u00e8re, souviens-toi, quand nous sommes revenus, que disions-nous ? N&rsquo;avions-nous pas promis d&rsquo;\u00e9lever la voix, de faire taire les embusqu\u00e9s, de crever les ballons vides des rh\u00e9toriques pour champ de bataille \u00e0 la p\u00e2te de guimauve ou des embrassades universelles apr\u00e8s bien d\u00e9jeuner ? Parce que nous savions, parce que nous avions trop vu la mort et la souffrance pour ne pas conna\u00eetre mieux que les rh\u00e9teurs ce que valent la vie et la paix ? [&#8230;]<\/p>\n<p>Alors tout \u00e7a, oubli\u00e9 ? [&#8230;]<\/p>\n<p>Poilu, mon fr\u00e8re, fr\u00e8re aim\u00e9 de France et toi aussi, ancien combattant d&rsquo;Outre-Rhin [&#8230;] Travaille \u00e0 d\u00e9sarmer autour de toi les c\u0153urs et les esprits pour que, sans crainte, entre nous, ensuite d&rsquo;autres puissent d\u00e9sarmer les bras. \u00bb (pp. 285-286)<\/p>\n<p>C\u00e9dric Marty, 12\/2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin L&rsquo;auteur est secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Union des Mutil\u00e9s et Anciens Combattants de l&rsquo;Is\u00e8re. Il se pr\u00e9sente dans sa \u00ab courte pr\u00e9face \u00bb comme un ancien combattant, un simple t\u00e9moin, pas un \u00e9crivain : \u00ab J&rsquo;aurais pu, comme d&rsquo;autres, m\u00ealer \u00e0 mon r\u00e9cit une fiction ou la fantaisie d&rsquo;un r\u00eave, quelque br\u00e8ve d&rsquo;histoire &hellip; <a href=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/02\/18\/bouvier-pierre\/\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Bouvier, Pierre ( ? &#8211; ? )<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[97,21],"tags":[777,529,319,954],"class_list":["post-64","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-1919-1930","category-souvenirs","tag-accord-tacite","tag-argot","tag-mines","tag-tenacite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3705,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64\/revisions\/3705"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}