{"id":67,"date":"2008-02-20T20:04:03","date_gmt":"2008-02-20T19:04:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/02\/20\/cru-jean-norton-1879-1949\/"},"modified":"2021-09-09T17:05:36","modified_gmt":"2021-09-09T16:05:36","slug":"cru-jean-norton-1879-1949","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2008\/02\/20\/cru-jean-norton-1879-1949\/","title":{"rendered":"Cru, Jean Norton (1879-1949)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. L&rsquo;auteur<\/strong><\/p>\n<p>La famille Cru, protestante, est originaire de la Dr\u00f4me. Jean-Pierre Cru, pasteur, \u00e9pousa en Angleterre Catherine Norton. Six de leurs enfants \u00e9taient vivants en 1914. L&rsquo;a\u00een\u00e9, Jean Norton Cru, naquit le 9 septembre 1879 \u00e0 Labatie d&rsquo;Andaure (Ard\u00e8che). De 4 \u00e0 12 ans, il v\u00e9cut dans une \u00eele au large de la Nouvelle Cal\u00e9donie, o\u00f9 son p\u00e8re \u00e9tait missionnaire. Il doit \u00e0 ses parents, et surtout \u00e0 sa m\u00e8re, son instruction primaire et religieuse. De retour en France, il poursuit ses \u00e9tudes au lyc\u00e9e de Tournon jusqu&rsquo;au baccalaur\u00e9at. Puis il obtient divers dipl\u00f4mes pour l&rsquo;enseignement primaire (il exerce un an \u00e0 Loriol), pour l&rsquo;enseignement de l&rsquo;anglais en \u00e9cole normale (trois ans d&rsquo;exercice \u00e0 Aubenas). Il devient assistant de fran\u00e7ais \u00e0 Williams College (Massachusetts) o\u00f9, apr\u00e8s un an de professorat de lyc\u00e9e \u00e0 Oran et l&rsquo;admissibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;agr\u00e9gation d&rsquo;anglais, il va rester jusqu&rsquo;en 1945, avec l&rsquo;interruption de la guerre. Mari\u00e9 en 1908, il a un fils n\u00e9 en 1911.<\/p>\n<p>Il faut retenir la forte empreinte due \u00e0 sa vie dans la nature pendant huit ans, celle de l&rsquo;influence familiale qui a fait de lui un protestant lib\u00e9ral, homme des Lumi\u00e8res, et sa vocation de p\u00e9dagogue, toujours soucieux de transmettre, soucieux aussi du concret, d\u00e9testant le mensonge et les phrases creuses. Il fut aussi marqu\u00e9 par l&rsquo;affaire Dreyfus et l&rsquo;accumulation de faux commis par les antidreyfusards.<\/p>\n<p>Pour sa biographie pendant la guerre, voir ci-dessous.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, il se fit conna\u00eetre par la publication de <em>T\u00e9moins<\/em> en 1929 qui est, d&rsquo;apr\u00e8s Jean-Marie Guillon, un ouvrage pionnier, \u00ab un jalon qui a marqu\u00e9 l&rsquo;historiographie de la Grande Guerre et l&rsquo;historiographie tout court \u00bb. L&rsquo;intense pol\u00e9mique que suscita ce livre est pr\u00e9sent\u00e9e dans l&rsquo;ouvrage de Fr\u00e9d\u00e9ric Rousseau cit\u00e9 en bibliographie, ci-dessous, et dans l&rsquo;annexe \u00e0 l&rsquo;\u00e9dition 2006 de <em>T\u00e9moins<\/em>.<\/p>\n<p>De retour en France en 1946, il mourut le 21 juin 1949 \u00e0 Bransles (Seine-et-Marne).<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><\/p>\n<p>Le cas de Jean Norton Cru est particulier. Il n&rsquo;a pas voulu \u00e9crire son t\u00e9moignage personnel sur la guerre, mais, interpell\u00e9 par les mensonges prolif\u00e9rant dans la presse et dans beaucoup de livres, il a pens\u00e9 que, parmi les millions de combattants, on trouverait des \u00ab esprits justes, \u00e9pris de v\u00e9rit\u00e9 simple, instruits des difficult\u00e9s de l&rsquo;histoire, de la valeur relative des t\u00e9moignages, du besoin de contr\u00f4le des faits, de la puissance des illusions, des erreurs des sens, de la persistance des id\u00e9es acquises \u00bb. Ceux-l\u00e0, ajoutait-il, \u00ab notent ou se souviennent et vous les entendrez un jour \u00bb. Malheureusement, il y aura aussi ceux qui commettront le sacril\u00e8ge \u00ab de faire avec notre sang et nos angoisses de la mati\u00e8re \u00e0 litt\u00e9rature \u00bb. Son \u0153uvre de critique est aussi le t\u00e9moignage d&rsquo;un combattant qui a r\u00e9fl\u00e9chi sur le t\u00e9moignage et lui applique une analyse rigoureuse, mais qu&rsquo;on ne peut qualifier de positiviste, tant il a cherch\u00e9 \u00e0 comprendre les intentions des auteurs, les raisons de leurs d\u00e9viations \u00e9ventuelles, tant il a compris le dualisme possible de la pens\u00e9e, tant il a insist\u00e9 pour que les t\u00e9moignages soient subjectifs :<\/p>\n<p>&#8211; <em>T\u00e9moins, Essai d&rsquo;analyse et de critique des souvenirs de combattants \u00e9dit\u00e9s en fran\u00e7ais de 1915 \u00e0 1928<\/em>, Paris, Les \u00c9tincelles, 1929, 727 p. [2<sup>e<\/sup> \u00e9dition en fac-simil\u00e9, Presses universitaires de Nancy, 1993 ; 3<sup>e<\/sup> \u00e9dition chez ce m\u00eame \u00e9diteur, 2006, avec une pr\u00e9face de Fr\u00e9d\u00e9ric Rousseau (\u00ab Pour une lecture critique de T\u00e9moins \u00bb), 52 p., et une annexe de 151 p. reproduisant des couvertures de livres \u00e9tudi\u00e9s par JNC, les comptes rendus publi\u00e9s entre 1929 et 1931 et quelques r\u00e9ponses de JNC].<\/p>\n<p>&#8211; <em>Du t\u00e9moignage<\/em>, Paris, Gallimard, 1930, 116 p. + 154 p. d&rsquo;anthologie \u00ab d&rsquo;apr\u00e8s quelques bons t\u00e9moins \u00bb. L&rsquo;\u00e9dition de ce titre par Jean-Jacques Pauvert en 1967 dans la collection \u00ab Libert\u00e9s \u00bb ne reprend pas l&rsquo;anthologie, mais ajoute un texte biographique, par H\u00e9l\u00e8ne Vogel, s\u0153ur de JNC, sous le titre \u00ab Sa vie par rapport \u00e0 <em>T\u00e9moins<\/em> \u00bb, version revue d&rsquo;un article paru dans les <em>Annales de la Facult\u00e9 des Lettres d&rsquo;Aix<\/em> en 1961. Les \u00e9ditions qui ne reprennent ni l&rsquo;anthologie ni la biographie sont incompl\u00e8tes.<\/p>\n<p>Plus r\u00e9cemment a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e une de ces correspondances de guerre conserv\u00e9es dans les tiroirs, dont JNC signalait l&rsquo;existence. Il s&rsquo;agit de la sienne propre, adress\u00e9e principalement \u00e0 sa m\u00e8re et \u00e0 ses deux s\u0153urs, un corpus de 243 pi\u00e8ces \u00e9chelonn\u00e9es du 28 ao\u00fbt 1914 au 25 avril 1919, avec en plus une lettre du 9 ao\u00fbt 1922 \u00e9crite apr\u00e8s un retour \u00e0 Verdun. Si les lettres \u00e0 sa femme, rest\u00e9e aux Etats-Unis, non publi\u00e9es ici, \u00e9taient sujettes \u00e0 l&rsquo;autocensure, il a tenu \u00e0 ce que quelqu&rsquo;un de la famille ait su qu&rsquo;il risquait la mort ; ce fut sa s\u0153ur Alice. Le livre cit\u00e9 ci-dessous est enrichi d&rsquo;un avant-propos qui donne une biographie familiale pr\u00e9cise et document\u00e9e, et d&rsquo;une pr\u00e9face qui confirme la condamnation d&rsquo;erreurs parfois graves commises par certains auteurs, nos contemporains, \u00e0 propos de l&rsquo;\u0153uvre de Jean Norton Cru :<\/p>\n<p>&#8211; <em>Lettres du front et d&rsquo;Am\u00e9rique, 1914-1919<\/em>, \u00e9dit\u00e9es par Marie-Fran\u00e7oise Attard-Maraninchi et Roland Caty, pr\u00e9face de Jean-Marie Guillon, Aix-en-Provence, Publications de l&rsquo;Universit\u00e9 de Provence, 2007, 370 p.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><\/p>\n<p>Dans l&rsquo;avant-propos de <em>T\u00e9moins<\/em>, JNC \u00e9tablit sa propre fiche de renseignements sur sa campagne militaire 1914-1918 : Arriv\u00e9 au front le 15 octobre 1914 comme caporal au 240<sup>e<\/sup> RI. Sergent en f\u00e9vrier 1915. D\u00e9tach\u00e9 en f\u00e9vrier 1917 comme interpr\u00e8te \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e britannique, puis en ao\u00fbt 1917 \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine. Adjudant en janvier 1918. En mission de conf\u00e9rences aux Etats-Unis en septembre 1918. S\u00e9jour au front : 28 mois aux tranch\u00e9es (Verdun, puis Champagne, Verdun \u00e0 nouveau en juin-juillet 1916, Chemin des Dames \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e), plus 10 mois \u00e0 la liaison, plus 10 mois \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-front. Si <em>T\u00e9moins<\/em> \u00e9voque souvent son exp\u00e9rience personnelle, il ne sera question ici que des principaux th\u00e8mes abord\u00e9s dans <em>Lettres du front<\/em>.<\/p>\n<p>&#8211; Les conditions de vie tr\u00e8s dures qui le surprennent parce qu&rsquo;elles ne correspondent pas \u00e0 ce qu&rsquo;il avait lu (p. 88) ; les pieds gel\u00e9s (p. 86), la faim (p. 89), le besoin de l\u00e9gumes frais (p. 178 : \u00ab nous avons mang\u00e9 des conserves pendant si longtemps \u00bb).<\/p>\n<p>&#8211; La mort, les cadavres qu&rsquo;on ne peut aller chercher, un cadavre \u00ab mis en miettes et nous p\u00fbmes en voir des d\u00e9bris \u00e0 la lorgnette sur les arbres voisins \u00bb (p. 97, en contradiction avec l&rsquo;accusation absurde port\u00e9e contre lui de vouloir \u00ab aseptiser \u00bb la guerre). Une attaque allemande au lance-flammes, la riposte f\u00e9roce des Fran\u00e7ais qui font peu de prisonniers. Mais, sauf ponctuellement, il n&rsquo;y a pas de haine pour les combattants ennemis (p. 132). Et (p. 208, lettre du 29 d\u00e9cembre 1916) : \u00ab L&rsquo;immense majorit\u00e9 des combattants ne savent pas s&rsquo;ils ont tu\u00e9 ou bless\u00e9 quelqu&rsquo;un : ils ont lanc\u00e9 devant eux, en plein inconnu, un obus, une balle, ou m\u00eame une grenade. L&rsquo;adversaire que l&rsquo;on cloue au sol d&rsquo;un coup de pointe c&rsquo;est une exception tellement rare ! Et m\u00eame alors le danger que l&rsquo;on court soi-m\u00eame est tellement grand que l&rsquo;on n&rsquo;\u00e9prouve aucun go\u00fbt pour l&rsquo;op\u00e9ration, aucun attrait, aucun plaisir except\u00e9 celui d&rsquo;avoir \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ce suppl\u00e9ment de danger de se faire clouer par l&rsquo;autre. Nos combattants sont surtout de braves paysans, avec quelques ouvriers, quelques \u00e9tudiants, etc. et apr\u00e8s la guerre je garantis, j&rsquo;affirme devant Dieu que ces soldats n&rsquo;auront pas acquis le go\u00fbt du meurtre, ni des habitudes d&rsquo;apaches. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; JNC avoue avoir eu peur et avoir vu que tous les soldats, y compris des troupes dites \u00ab d&rsquo;\u00e9lite \u00bb, avaient peur (p. 240), parce qu&rsquo;ils sont des hommes, \u00ab fr\u00eales machines de chair qui s&rsquo;avancent dans une pluie de fragments d&rsquo;acier \u00bb, qui \u00ab avancent toujours parmi les hurlements des d\u00e9mons et les fracas infernaux parce que c&rsquo;est l&rsquo;ordre, parce qu&rsquo;il le faut, parce que faire autrement n&rsquo;est pas possible \u00bb (p. 207). \u00ab Quiconque n&rsquo;a jamais vu ce que je vois ne s&rsquo;en fera jamais une id\u00e9e. \u00bb (p. 162)<\/p>\n<p>&#8211; Sur les \u00ab troph\u00e9es \u00bb de guerre : \u00ab J&rsquo;ai la phobie des souvenirs de guerre dont on est si friand. [&#8230;] Que ceux qui veulent des souvenirs viennent donc en ramasser o\u00f9 il y en a. \u00bb (p. 233)<\/p>\n<p>&#8211; Condamnation du bourrage de cr\u00e2ne et de la censure, ins\u00e9parables. Les photos aussi participent au bourrage de cr\u00e2ne : provision de \u00ab photos de guerre \u00bb faite en temps de paix aux grandes man\u0153uvres ; vues de la \u00ab ligne de feu \u00bb prises \u00e0 200 km en arri\u00e8re dans les tranch\u00e9es d&rsquo;instruction (p. 109). Les civils font du \u00ab patriotisme bruyant, verbeux et ostentatoire \u00bb (p. 116). Il a conscience de l&rsquo;existence d&rsquo;une langue de bois (p. 307) : \u00ab Litt\u00e9rature que certains discours officiels et patriotiques, litt\u00e9rature certains articles sur l&rsquo;Allemagne : personne n&rsquo;y croit mais chacun se croit oblig\u00e9 de sacrifier \u00e0 la mode. \u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Ses lectures de livres de guerre : Genevoix (admirable) ; Renaud (m\u00e9diocre) ; Marcel Berger (bon document) ; Barbusse (\u00ab que je n&rsquo;approuve pas \u00bb). Voir les d\u00e9veloppements dans <em>T\u00e9moins<\/em>.<\/p>\n<p>&#8211; Le bonheur lorsque l&rsquo;\u00e9preuve est finie, c&rsquo;est-\u00e0-dire lorsqu&rsquo;il est nomm\u00e9 interpr\u00e8te (p. 215 et suivantes), les petites joies \u00e9prouv\u00e9es par lui comme par tous les combattants dans la m\u00eame circonstance.<\/p>\n<p>&#8211; Au moment des discussions des conditions de paix de 1919, lorsque s&rsquo;affirment les app\u00e9tits, il comprend mieux les hommes qui, dans les tranch\u00e9es, l&rsquo;avaient choqu\u00e9 par leur cynisme, un \u00ab cynisme presque g\u00e9n\u00e9ral \u00bb, affirmant : \u00ab Justice ! Equit\u00e9 ! mots creux, app\u00e2t pour les pauvres diables que l&rsquo;on envoie se faire crever la peau afin que les riches prot\u00e8gent leurs capitaux et gagnent les mines de l&rsquo;Alsace. \u00bb (p. 331)<\/p>\n<p><strong>4. Autres informations<\/strong><\/p>\n<p>Sources :<\/p>\n<p>&#8211; Voir <em>Lettres du front&#8230;<\/em>, p. 347-350.<\/p>\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>&#8211; Leonard V. Smith, \u00ab Jean Norton Cru, lecteur de livres de guerre \u00bb, <em>Annales du Midi<\/em>, n\u00b0 232, 2000, p. 517-528.<\/p>\n<p>&#8211; <em>Sur les traces de Norton Cru<\/em>, actes du colloque de novembre 1899, \u00e9dit\u00e9s par Madeleine Fr\u00e9d\u00e9ric et Patrick Lef\u00e8vre, Bruxelles, Mus\u00e9e royal de l&rsquo;Arm\u00e9e, 2000.<\/p>\n<p><em>&#8211; <\/em>Fr\u00e9d\u00e9ric Rousseau, <em>Le proc\u00e8s des t\u00e9moins de la Grande Guerre, l&rsquo;affaire Norton Cru<\/em>, Paris, Seuil, 2003.<\/p>\n<p>R\u00e9my Cazals, 12\/2007<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. L&rsquo;auteur La famille Cru, protestante, est originaire de la Dr\u00f4me. Jean-Pierre Cru, pasteur, \u00e9pousa en Angleterre Catherine Norton. Six de leurs enfants \u00e9taient vivants en 1914. 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