{"id":715,"date":"2012-01-14T19:30:22","date_gmt":"2012-01-14T18:30:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=715"},"modified":"2021-09-13T19:30:23","modified_gmt":"2021-09-13T18:30:23","slug":"desagneaux-henri-1898-1969","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/01\/14\/desagneaux-henri-1898-1969\/","title":{"rendered":"Desagneaux, Henri (1878-1969)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux001.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-716\" src=\"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux001-261x300.jpg\" alt=\"\" width=\"261\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux001-261x300.jpg 261w, https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux001.jpg 670w\" sizes=\"auto, (max-width: 261px) 100vw, 261px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Henri Desagneaux est n\u00e9 le 24 septembre 1878 \u00e0 Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Il fait ses \u00e9tudes \u00e0 la capitale, au coll\u00e8ge Massillon, et devient juriste, attach\u00e9 au Contentieux de la Compagnie des Chemins de Fer de l\u2019Est. Lieutenant de r\u00e9serve, son ordre de mobilisation pr\u00e9voit qu\u2019il rejoigne le service des \u00e9tapes et des chemins de fer \u00e0 Gray (Haute-Sa\u00f4ne). Il d\u00e9bute la guerre dans son domaine et est r\u00e9affect\u00e9 en janvier 1916 dans une unit\u00e9 combattante. Entre-deux-guerres, il devient conseiller municipal, adjoint au maire de Nogent, de 1920 \u00e0 1942, apr\u00e8s une courte p\u00e9riode de remobilisation comme chef de bataillon de r\u00e9serve pour la campagne 1939-1940. Il a au moins un fils, Jean, qui publie ses souvenirs. Henri Desagneaux meurt le 30 novembre 1969.<\/p>\n<p>2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux002.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-717\" src=\"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux002-254x300.jpg\" alt=\"\" width=\"254\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux002-254x300.jpg 254w, https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux002-870x1024.jpg 870w, https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/Desagneaux002.jpg 995w\" sizes=\"auto, (max-width: 254px) 100vw, 254px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Desagneaux, Henri, <em>Journal de guerre. 14-18<\/em>. Paris, Deno\u00ebl, 1971, 291 pages.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage a \u00e9t\u00e9 traduit en anglais sous le titre\u00a0<em>A French Soldier&rsquo;s War Diary<\/em>, Elmsfield Press, en 1975.<\/p>\n<p>Le vendredi 31 juillet 1914, \u00e0 la Compagnie des Chemins de Fer de l&rsquo;Est, l&rsquo;ambiance est m\u00eal\u00e9e d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 quand survient l&rsquo;ordre de transporter les troupes \u00e0 la fronti\u00e8re. La France est menac\u00e9e ; c&rsquo;est le d\u00e9but d&rsquo;une gigantesque guerre europ\u00e9enne dans laquelle Henri Desagneaux, alors lieutenant de r\u00e9serve dans le service des \u00e9tapes et des chemins de fer \u00e0 Gray, devra prendre sa place. Pour l&rsquo;heure, le 3 ao\u00fbt, il assure son poste ferroviaire et prend la conduite des trains de ravitaillement. Il rapporte de suite le grand bouleversement des peuples et des choses, des hommes qui partent au front, rempla\u00e7ant d&rsquo;autres qui en reviennent dans des trains de bless\u00e9s. Il entend les invraisemblances des bruits populaires et note les d\u00e9tails de la fourmili\u00e8re qui l&rsquo;entoure. Le 18, la mobilisation ferroviaire est termin\u00e9e alors que s&rsquo;engage le choc de la bataille des fronti\u00e8res. Le 20 ao\u00fbt, il prend un train qui l&#8217;emm\u00e8ne \u00e0 Badonviller et s&rsquo;approche alors du front, dont il peut sentir le souffle de mort. Il rapporte ses visions de bless\u00e9s et se fait le vecteur des horreurs boches invent\u00e9es dans le sein populaire alors que l&rsquo;ennemi recule. Mais c&rsquo;est bient\u00f4t la retraite d&rsquo;ao\u00fbt, pr\u00e9lude \u00e0 la bataille d&rsquo;arr\u00eat qui borde, en terre lorraine, la Marne.<\/p>\n<p>La guerre s&rsquo;est install\u00e9e quand Desagneaux apprend sa nomination, \u00e0 la veille de 1915, au poste d&rsquo;adjoint au commissaire r\u00e9gulateur de Gray, puis de Besan\u00e7on. D\u00e9cideur, il endosse et rapporte alors les fonctions bureaucratiques mais effervescentes qui permettent l&rsquo;\u00e9coulement des besoins d&rsquo;une arm\u00e9e et le glissement des divisions. Le travail est intense mais monotone et insipide et l&rsquo;ann\u00e9e 15 se passe \u00e0 compter les trains et leur contenu, h\u00e9t\u00e9roclite ou tragique.<\/p>\n<p>Le 1<sup>er<\/sup> d\u00e9cembre 1915, une loi prend naissance pour r\u00e9int\u00e9grer dans leur arme les officiers de chemin de fer de moins de 40 ans. Le 10 janvier, il quitte son \u00ab\u00a0<em>service fastidieux et si peu r\u00e9compens\u00e9<\/em> \u00bb. Il est affect\u00e9 au 359<sup>e<\/sup> RI de la 129<sup>e<\/sup> DI et part sans regret aucun au centre d&rsquo;instruction des commandants de compagnie \u00e0 Remiremont, dans les Vosges. Apr\u00e8s des d\u00e9buts difficiles &#8211; il n&rsquo;est pas annonc\u00e9, n&rsquo;a pas d&rsquo;ordres -, il suit un mois de cours intensifs et int\u00e8gre un secteur en Lorraine le 16 f\u00e9vrier 1916. L\u00e0 aussi, il n&rsquo;y pas de place pour lui mais re\u00e7oit toutefois une affectation \u00e0 la 22<sup>e<\/sup> compagnie du 6<sup>e<\/sup> bataillon du 359<sup>e<\/sup> RI. L&rsquo;accueil qu&rsquo;il re\u00e7oit est froid et il juge sans complaisance ses nouveaux subordonn\u00e9s, de tous grades, mais aussi le d\u00e9sordre qu&rsquo;il constate. Quand \u00e9clate l&rsquo;orage sur Verdun, la division est en r\u00e9serve en Lorraine, sur la Seille, \u00e0 Arraye-et-Han. L&rsquo;activit\u00e9 y est peu importante et les coups de main ne servent qu&rsquo;\u00e0 attraper du poisson dans la rivi\u00e8re.<\/p>\n<p>Le 31 mai 1916, c&rsquo;est Verdun et le fort de Vaux dans la fournaise, domaine d&rsquo;une artillerie toute puissance qui fait tout trembler, m\u00eame les \u00ab\u00a0<em>gens avec la croix de guerre<\/em> \u00bb ! Les nuits, les jours sont terribles ; \u00ab\u00a0<em>on vit dans le sang, dans la folie<\/em> \u00bb&#8230; \u00ab\u00a0<em>A la 24<sup>e<\/sup> compagnie, deux hommes se suicident<\/em> \u00bb. Et Desagneaux de d\u00e9crire l&rsquo;enfer et l&rsquo;h\u00e9catombe, les bless\u00e9s devenus fous qui veulent que leur lieutenant les d\u00e9livrent \u00e0 jamais&#8230;<\/p>\n<p>Le 5 juillet, le lieutenant Desagneaux passe capitaine \u00e0 titre d\u00e9finitif, nomination agr\u00e9ment\u00e9e d&rsquo;une citation. Le 14, il est au Bois le Pr\u00eatre o\u00f9 le crapouillotage n&rsquo;est pas moins virulent. Il quitte ce secteur pour une p\u00e9riode de man\u0153uvres au camp de Bois l&rsquo;Ev\u00eaque.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ensuite &#8211; le 20 novembre 1916 &#8211; la Somme o\u00f9 une attaque est pr\u00e9vue puis ajourn\u00e9e. D\u00e8s lors, l&rsquo;activit\u00e9 est moindre mais les conditions climatiques d&rsquo;une pluie quasi perp\u00e9tuelle liqu\u00e9fient le moral. Le 11 janvier 1917, Desagneaux n&rsquo;est pas m\u00e9content de quitter ce secteur pour int\u00e9grer le Groupe d&rsquo;Arm\u00e9e de Rupture, qui sera charg\u00e9, avec 400 000 hommes de r\u00e9aliser une perc\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant et apr\u00e8s un voyage de 42 heures, il arrive \u00e0 nouveau dans les Vosges, \u00e0 Corcieux, o\u00f9 ne r\u00e8gnent plus le bruit et la boue, mais le froid persiste. Il va conna\u00eetre un autre type de guerre \u00e0 la Chapelotte, dernier contrefort vosgien au nord du massif montagneux, en Meurthe-et-Moselle ; la guerre de mines. Le secteur est consid\u00e9r\u00e9 comme important et le travail n&rsquo;y manque pas. En effet, le colonel veut des prisonniers\u00a0; il faut donc multiplier les coups de main. Pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re par des officiers hors de propos, ils sont syst\u00e9matiquement co\u00fbteux et infructueux.<\/p>\n<p>Le mois de mai le renvoie \u00e0 l&rsquo;exercice \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re mais \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;esprit de la troupe devient de plus en plus mauvais<\/em> \u00bb. Les mutineries pointent alors que le 359<sup>e<\/sup> monte maintenant au Chemin des Dames, \u00e0 la Roy\u00e8re, o\u00f9 c&rsquo;est de nouveau le r\u00e8gne du bombardement. L\u00e0 se produiront les attaques allemandes de juin et juillet devant des troupes d\u00e9band\u00e9es qui refusent parfois d&rsquo;attaquer (comme les 120<sup>e<\/sup> et 121<sup>e<\/sup> BCP les 22-23 juin). Les troupes environnant notre capitaine ne seront pas \u00e0 la hauteur, t\u00e2che ind\u00e9l\u00e9bile aux yeux des d\u00e9cideurs de l&rsquo;arri\u00e8re. Mais le r\u00e9giment est tout de m\u00eame exsangue et P\u00e9tain, grand sauveur de l&rsquo;arm\u00e9e en d\u00e9rive, se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 Desagneaux \u00eatre une \u00ab <em>triple<\/em> <em>brute<\/em> \u00bb ! D\u00e8s lors, la r\u00e9torsion s&rsquo;abat sur le r\u00e9giment : les citations sont syst\u00e9matiquement refus\u00e9es, les exercices, les revues et les brimades s&rsquo;y multiplient, les hommes sont trait\u00e9s comme des b\u00eates avant la remont\u00e9e en ligne \u00e0 C\u0153uvres puis, \u00e0 la fin de juillet 1917 dans le secteur de Vauxaillon o\u00f9 l&rsquo;enfer reprend, o\u00f9 \u00ab\u00a0<em>il faut vous habituer \u00e0 vivre dans la merde<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p>1917 s&rsquo;ach\u00e8ve en travaux et en soutien de l&rsquo;arm\u00e9e anglaise \u00e0 Champs, dans la Somme, qui s&rsquo;est calm\u00e9e depuis son pr\u00e9c\u00e9dent s\u00e9jour, terrible. Il creuse, plante des piquets ou attend, dans le froid et la neige.<\/p>\n<p>1918 commence \u00e9galement dans le froid mais sur un autre front o\u00f9 il arrive le 4 f\u00e9vrier \u00e0 Saint-Ulrich en Alsace. L\u00e0, il travaille encore la terre. En effet, secteur r\u00e9put\u00e9 calme, l&rsquo;Alsace voit venir nombre de politiques et de militaires qui viennent \u00ab\u00a0<em>sur le front<\/em> \u00bb. Le capitaine Desagneaux change d&rsquo;affectation. Il quitte sa 21<sup>\u00e8me<\/sup> compagnie le 28 avril et est nomm\u00e9 capitaine adjudant-major, adjoint au commandant du 5<sup>e<\/sup> bataillon. La division retourne bient\u00f4t sur la Somme o\u00f9 elle reste en r\u00e9serve de l&rsquo;arm\u00e9e britannique, en alerte, puis entre en Belgique dans le secteur du Kemmel au nord-ouest d&rsquo;Armenti\u00e8res. L\u00e0, la bataille fait rage et l&rsquo;espoir d&rsquo;\u00eatre relev\u00e9 ne s&rsquo;allie qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;atteindre 60 % de pertes. Les attaques se succ\u00e8dent et chaque jour pass\u00e9 est une victoire sur la mort. Le 20 mai 1918, c&rsquo;est l&rsquo;attaque qui combine l&rsquo;artillerie et les gaz et les heures terribles d&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p>Le 11 juin 1918, une nouvelle terrible attaque, aid\u00e9e de tanks, secoue le capitaine Desagneaux et sa compagnie. Les pertes sont consid\u00e9rables mais insuffisantes et l&rsquo;\u00e9t\u00e9 se succ\u00e8de en coups de mains. Cet \u00e9t\u00e9 si terrible pour les Allemands, se passe dans l&rsquo;Oise, \u00e0 Courcelles. L&rsquo;Allemagne l\u00e2che pied, c&rsquo;est la poursuite et la continuation des attaques. Mais la division ne quitte pas le secteur, elle est en ligne depuis juin et a avanc\u00e9 de 30 \u00e0 35 kilom\u00e8tres avant d&rsquo;enfin, le 5 septembre, quitter le champ de batailles qui a vu tomber tant des siens.<\/p>\n<p>Le 7 septembre, il revient en Lorraine. Les victoires fran\u00e7aises se multiplient et c&rsquo;est l\u00e0 que le coup de gr\u00e2ce doit \u00eatre donn\u00e9. Apr\u00e8s une permission de 16 jours, Desagneaux fait retour dans un r\u00e9giment dissous (le 4 octobre 1918). Il est appel\u00e9 \u00e0 la fonction d&rsquo;adjoint au colonel et est charg\u00e9 de pr\u00e9parer les coups de mains de l&rsquo;attaque de novembre, conjointe avec les Am\u00e9ricains, soit 600 000 hommes en ligne. L&rsquo;artillerie s&rsquo;amasse, le g\u00e9n\u00e9ral Mangin est annonc\u00e9 dans le secteur, quand les pl\u00e9nipotentiaires allemands s&rsquo;avancent dans le Nord. Il apprend dans la liesse l&rsquo;Armistice et note qu&rsquo;il peut maintenant dormir sans entendre le bruit du canon. Le 17 novembre, Desagneaux entre en Lorraine annex\u00e9e pr\u00e8s d&rsquo;Arracourt et d\u00e9bute une occupation morne avant d\u2019\u00eatre d\u00e9mobilis\u00e9, sans joie, le 30 janvier 1919.<\/p>\n<p>3. R\u00e9sum\u00e9 et analyse<\/p>\n<p>Henri Desagneaux livre au lecteur et \u00e0 l&rsquo;historien un t\u00e9moignage brut, dur, dense et pr\u00e9cis, tant dans la psychologie du combattant que dans l&rsquo;horreur v\u00e9cue, d\u00e9crite sans fard et sans autocensure. Jean Desagneaux, son fils, \u00e0 qui l\u2019on doit cette publication, nous renseigne peu sur l\u2019auteur mais indique que ses notes n&rsquo;ont subi aucune modification post\u00e9rieure : \u00ab\u00a0<em>elles sont l\u00e0 telles que chaque jour elle furent not\u00e9es sur le carnet. Plus tard le Capitaine Desagneaux en les recopiant leur adjoint des coupures de presse qui venaient les compl\u00e9ter ou les recouper<\/em> \u00bb. Un journal aide-m\u00e9moire donc, qui permit \u00e0 l&rsquo;auteur de \u00ab\u00a0<em>prendre conscience de ce qu&rsquo;il vivait<\/em> \u00bb, un moyen d&rsquo;\u00eatre s\u00fbr qu&rsquo;il ne devient pas fou (page 8).<\/p>\n<p>La premi\u00e8re ann\u00e9e de guerre, v\u00e9cue dans le chemin de fer est une ann\u00e9e d&rsquo;attente. L&rsquo;auteur est un t\u00e9moin \u00e9loign\u00e9 des choses du front, aussi il relaye \u00e0 l&rsquo;envi les psychoses et les ragots d&rsquo;ao\u00fbt 1914, \u00e0 d\u00e9faut d&rsquo;un v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat dans l&#8217;emploi qu&rsquo;il occupe. Ainsi, les deux premiers chapitres qui couvrent la premi\u00e8re ann\u00e9e de guerre, du 2 ao\u00fbt 1914 au 10 novembre 1915, ne couvrent que 38 pages.<\/p>\n<p>D\u00e9but 1916, son affectation dans le 359<sup>\u00e8me<\/sup> R.I., r\u00e9giment d&rsquo;active, sans cesse \u00e0 la peine, va plonger l&rsquo;auteur dans un enfer perp\u00e9tuel de mort et de souffrance. Sans souci de style Desagneaux reporte cette horreur et introduit le lecteur \u00ab\u00a0<em>in situ<\/em> \u00bb, dans la tranch\u00e9e invivable, le froid, la boue, les gaz, les r\u00e2les et le sang. D\u00e8s lors, il livre un excellent t\u00e9moignage, dont on trouve des similitudes d\u2019intensit\u00e9s avec celui de Dominique Richert (il passe d&rsquo;ailleurs \u00e0 Saint-Ulrich, village du poilu alsacien) par le r\u00e9alisme des descriptions d&rsquo;attaques.<\/p>\n<p>Henri Desagneaux est de surcro\u00eet un officier de r\u00e9serve, lieutenant puis capitaine\u00a0; il n&rsquo;en a donc pas la retenue militaire et ne se prive ainsi pas dans la description de ses sentiments sur les hommes et les choses militaires qui l&rsquo;entourent. Sans souci de pond\u00e9ration, il \u00e9crit dans ses notes ce qu&rsquo;il ressent et chacune des inepties qu&rsquo;il rencontre est rapport\u00e9e avec z\u00e8le. Officiers, techniques, moral, habitudes typiquement fran\u00e7aises sont critiqu\u00e9es au m\u00eame titre que la gestion d\u00e9plorable des hommes, tant dans l&rsquo;attaque, en tout temps, que dans la crise morale de 1917. Desagneaux confirme et enfonce le clou ; le soldat craque, se suicide avant l&rsquo;attaque, r\u00e2le en implorant qu&rsquo;on l&rsquo;ach\u00e8ve, souffre plus que le supportable, mais le soldat est aussi sale, voleur, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;officier d&rsquo;active est planqu\u00e9 et le commandement incomp\u00e9tent et loin de toute r\u00e9alit\u00e9. Autant de personnages d\u00e9crits avec r\u00e9alisme dans leur diversit\u00e9. Ce sont donc trois ann\u00e9es de guerre qui sont bien d\u00e9crites, de 1916 \u00e0 1918 o\u00f9 Desagneaux, en t\u00e9moin honn\u00eate, d\u00e9roule sa vie de soldat, dure et teint\u00e9e de profond d\u00e9go\u00fbt.<\/p>\n<p>Ainsi, l&rsquo;ouvrage offre une multitude d&rsquo;anecdotes, de d\u00e9tails et de tableaux sur la guerre dans les diff\u00e9rents milieux c\u00f4toy\u00e9s par l&rsquo;auteur. Les renseignements sur les hommes, bruts et sans retouche litt\u00e9raire, sont \u00e0 privil\u00e9gier. A noter aussi de tr\u00e8s bonnes descriptions psychologiques de l&rsquo;attaque.<\/p>\n<p>En bon agent de chemin de fer, les premi\u00e8res pages en t\u00e9moignent. Desagneaux d\u00e9plore ainsi les rames superbes du Paris-Vienne d\u00e9grad\u00e9es par la \u00ab\u00a0<em>destruction fran\u00e7aise<\/em> \u00bb (page 16) et rel\u00e8ve la moyenne des trains \u00e0 la mobilisation\u00a0; 2,5 km\/h. Il rel\u00e8ve les inscription sur les trains (page 18) et la mort de notables en auto, tu\u00e9s par des G.V.C. dans lesquels il y a trop d&rsquo;alcooliques (page 19). Il rel\u00e8ve qu\u2019il y a trop de non-combattants \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re (page 21), les carences dans l\u2019organisation du transport des bless\u00e9s et du ravitaillement (page 21) et voit arriver au front les voitures h\u00e9t\u00e9roclites de livraisons des magasins parisiens (page 23) mais au final, il conclut pour cette p\u00e9riode, le 18 ao\u00fbt 1914\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La mobilisation est termin\u00e9e\u00a0; le tout, au point de vue chemin de fer, s\u2019est pass\u00e9 avec une r\u00e9gularit\u00e9 parfaite, avec un retard de 2 heures sur l\u2019ensemble des 18 jours, pour l\u2019horaire \u00e9tabli<\/em> \u00bb (page 24). Plus loin, il compare la r\u00e9gulation effectu\u00e9e et le chiffre des denr\u00e9es transport\u00e9es pour une arm\u00e9e dans le premier No\u00ebl de guerre (page 41).<\/p>\n<p>Sa t\u00e2che effectu\u00e9e, il devient plus critique envers ce qui l\u2019entoure. Il commence, comme tant d\u2019autres, par \u00e9reinter le XV<sup>e<\/sup> corps dont il d\u00e9nonce la l\u00e2chet\u00e9 (pages 30 et 37) et les exactions (page 37). Sa rancune semble tenace car il reviendra sur ces \u00ab\u00a0<em>L\u00e2ches\u00a0! gens du midi<\/em> \u00bb en juin 1918 (page 240). Constatant un grand nombre d\u2019automutilation et de blessures \u00e0 la main des soldats pour quitter le front (pages 33 et 35), il fustige rapidement le service de sant\u00e9 entre anarchie m\u00e9dicale et d\u00e9bauche (page 34), voyant 180 m\u00e9decins en r\u00e9serve \u00e0 Gray, au comportement \u00e9c\u0153urant (page 37). Volontiers colporteur d\u2019espionnite, une usine allemande de chaux \u00e0 Ceintrey, devient une base arri\u00e8re allemande (page 38). R\u00e9aliste, il indique \u00e0 plusieurs reprises dans son r\u00e9cit la r\u00e9alit\u00e9 des ordres donn\u00e9s d\u2019en haut. En avril 1916, il note\u00a0: \u00ab\u00a0<em>les g\u00e9n\u00e9raux n\u2019ont tien \u00e0 mettre sur leur rapport quotidien, alors le m\u00eame refrain revient chaque jour\u00a0: faire des prisonniers. On envoie des patrouilles sans succ\u00e8s, cela se passe g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 aller p\u00eacher du poisson dans la Seille \u00e0 coups de grenades. Le lendemain, on fait un rapport et on recommence<\/em> \u00bb (page 66). Il rel\u00e8ve l\u2019ineptie des travaux command\u00e9s selon les unit\u00e9s successives (page 67) mais, arriv\u00e9 \u00e0 Verdun, la r\u00e9alit\u00e9 change\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C&rsquo;est une lutte d&rsquo;extermination, l&rsquo;homme contre le canon. Aucune tactique, la ru\u00e9e totale<\/em> \u00bb (page 77), \u00ab\u00a0<em>on vit dans le sang, dans la folie<\/em> \u00bb (page 85), pour d\u00e9f\u00e9quer, \u00ab\u00a0<em>il faut faire dans une gamelle ou dans une pelle, et jeter cela par-dessus notre trou<\/em> \u00bb (page 84) et \u00ab\u00a0<em>\u00e0 la 24<sup>\u00e8me<\/sup> compagnie, deux hommes se suicident<\/em> \u00bb (page 86). Il n\u2019est pas \u00e9tonnant qu\u2019il reporte le r\u00eave des soldats de la bonne blessure : \u00ab\u00a0<em>On en vient \u00e0 souhaiter, la mort non, mais la blessure de chacun pour \u00eatre partis plus vite. (&#8230;) L&rsquo;un abandonne une main, l&rsquo;autre fait cadeau de son bras, pourvu que ce soit le gauche, un autre va jusqu&rsquo;\u00e0 la jambe. <\/em>\u00bb \u00ab\u00a0<em>Quelle vie ! de faire \u00e0 chaque instant l&rsquo;abandon d&rsquo;un membre pour avoir la possibilit\u00e9 de revenir\u00a0\u00bb<\/em> (pages 201 et 202).<\/p>\n<p>Verdun quitt\u00e9e, le calme revient. Desagneaux \u00e9voque dans son secteur (Bois-le-Pr\u00eatre) des fraternisations et des \u00e9changes de cigarettes (page 95) et voit revenir des notes idiotes comme des inventions inutiles comme les gargarisme contre la dipht\u00e9rie (page 101). Il note en avril 17 une augmentation de la d\u00e9sertion (page 102) et de l\u2019alcoolisme (pages 102, 121 et 130)et donc une augmentation des conseils de guerre le 3 avril 17. C\u2019est le d\u00e9part des mutineries qu\u2019il constate et pour lesquelles il est tr\u00e8s prolixe puisqu\u2019il y consacre 36 pages (pages 129 \u00e0 155).<\/p>\n<p>Bien qu\u2019officier, il n\u2019est pas tendre avec sa hi\u00e9rarchie amont. Sur une note de colonel, il commente\u00a0: \u00ab\u00a0<em>la premi\u00e8re ligne doit \u00eatre attractive et non r\u00e9pulsive<\/em> \u00bb, toutefois, on ne le voit jamais au front (page 118). Et P\u00e9tain, qui a rassembl\u00e9 ses officiers\u00a0: c&rsquo;est une \u00ab\u00a0<em>brute, triple brute<\/em> (\u2026) [il] <em>ne s\u2019est pas montr\u00e9 un grand chef, tout au moins pas humain<\/em> \u00bb page 151). Plus loin, il accuse un colonel peureux, qui organise toutes les batailles pour sa seule protection ! (page 247) et voit un officier saoul pour l&rsquo;attaque (page 258). Propos\u00e9 pour la l\u00e9gion d\u2019honneur, il apprend m\u00eame, le 10 ao\u00fbt 1918, \u00ab\u00a0<em>qu\u2019\u00e0 la division on ne peut avoir cette r\u00e9compense que si l\u2019on a \u00e9t\u00e9 mutil\u00e9\u00a0!<\/em> \u00bb (page 263). Son amertume grandit ainsi avec l\u2019exercice du commandement sous le feu, tellement diff\u00e9rent du \u00ab\u00a0<em>badernisme<\/em> \u00bb (page 275) et devant les pertes que son unit\u00e9 subit en 4 mois (pages 269 et 270). Desagneaux grogne\u00a0! Il r\u00e2le contre la paperasserie inutile (page 192), les citations aux hommes&#8230; de l&rsquo;arri\u00e8re (page 160), le g\u00e2chis, suite \u00e0 un ordre d&rsquo;all\u00e8gement des sacs (page 191), contre les embusqu\u00e9s (page 213) une attaque sans morts &#8230; \u00e0 refaire ! (page 255) ou contre le gendarme qui chasse le braconnier, mais pas sur le front.\u00a0! (page 282).<\/p>\n<p>Outre sa mauvaise humeur permanente, nombreuses sont ses descriptions aussi justes que dantesques\u00a0: une corv\u00e9e de soupe effroyable sous les obus (page 204), un PC devant le Kemmel (page 208), l\u2019illustration d&rsquo;une attaque, minute par minute (page 215 ou 234). Ponctu\u00e9e de tableaux horribles, il d\u00e9crit horrifi\u00e9 diff\u00e9rents visages de morts mutil\u00e9s (page 248), le r\u00e9sultat dantesque pour les occupants d&rsquo;une automitrailleuse prise sous des balles anti-chars (page 261) ou, horreur de l\u2019horreur, un homme cadavre vivant (page 267).<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage pr\u00e9sente au final un int\u00e9r\u00eat testimonial formidable, rehauss\u00e9 d&rsquo;une pr\u00e9sentation originale ins\u00e9rant le communiqu\u00e9 officiel ou l&rsquo;article de presse dans sa situation chronologique, d\u00e9montrant le foss\u00e9 entre la r\u00e9alit\u00e9 et le quotidien du soldat. Sont ins\u00e9r\u00e9es \u00e9galement en marge des photos, connues ou in\u00e9dites, malheureusement trop petites et tronqu\u00e9es toutefois.<\/p>\n<p>Yann Prouillet, CRID14-18, janvier 2012.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Henri Desagneaux est n\u00e9 le 24 septembre 1878 \u00e0 Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne). Il fait ses \u00e9tudes \u00e0 la capitale, au coll\u00e8ge Massillon, et devient juriste, attach\u00e9 au Contentieux de la Compagnie des Chemins de Fer de l\u2019Est. 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