{"id":784,"date":"2012-05-20T20:45:22","date_gmt":"2012-05-20T19:45:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=784"},"modified":"2021-09-13T19:36:20","modified_gmt":"2021-09-13T18:36:20","slug":"drieu-la-rochelle-pierre-1893-1945","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/05\/20\/drieu-la-rochelle-pierre-1893-1945\/","title":{"rendered":"Drieu La Rochelle, Pierre (1893-1945)"},"content":{"rendered":"<p>Critique litt\u00e9raire \u00e0 la NRF, Albert Thibaudet a pu noter que dans l\u2019apr\u00e8s-guerre \u00ab on d\u00e9l\u00e9gua \u00e0 Montherlant et \u00e0 Drieu la Rochelle, pour repr\u00e9senter dans le roman et ailleurs le combattant qui revenait, une sorte de fonction coll\u00e9giale  \u00bb. L\u2019importance  du conflit dans la production des deux auteurs, leur r\u00e9f\u00e9rence commune \u00e0 une morale h\u00e9ro\u00efque et \u00e9litiste, justifie ce rapprochement. La parole de Drieu se base toutefois sur un v\u00e9cu plus large que celui de Montherlant dont la participation effective aux combats fut tardive et tr\u00e8s limit\u00e9e. Son rapport  \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement s\u2019av\u00e8re plus complexe qu\u2019il n\u2019y parait. L\u2019analyse de cette voix atypique suppose de situer Drieu au sein de la g\u00e9n\u00e9ration des \u00ab vingt ans en 1914 \u00bb, de revenir sur son parcours militaire puis sur la post\u00e9rit\u00e9 de cette exp\u00e9rience fondatrice dans son itin\u00e9raire litt\u00e9raire et politique ult\u00e9rieur.<br \/>\nPierre Drieu la Rochelle est n\u00e9 le 3 janvier 1893 dans \u00ab une famille de petite bourgeoisie catholique, r\u00e9publicaine, nationaliste  \u00bb. Son patronyme d\u2019allure aristocratique remonte aux guerres de la R\u00e9volution et \u00e0 son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, le sergent Drieu \u00ab dit la Rochelle \u00bb. Les descendants du grognard ont acc\u00e9d\u00e9 au monde de la petite notabilit\u00e9 : juges de paix, pharmaciens, avocats. La branche maternelle est de bourgeoisie plus r\u00e9cente mais plus fortun\u00e9e. Incarnation des valeurs d\u2019une classe moyenne travailleuse et excessivement prudente, le grand-p\u00e8re Lefebvre, architecte parisien, a accumul\u00e9 une solide aisance. Il a mari\u00e9 sa fille Eug\u00e9nie \u00e0 Emmanuel Drieu la Rochelle avocat d\u2019affaire qui se r\u00e9v\u00e9lera rapidement un coureur de dot peu scrupuleux. Fruit de cette union, Pierre Drieu la Rochelle conna\u00eet une enfance lourde de tensions, marqu\u00e9e par la peur du d\u00e9classement social provoqu\u00e9 par les frasques du p\u00e8re. La famille reporte sur le jeune Pierre tous ses espoirs. El\u00e8ve du lyc\u00e9e catholique Sainte-Marie de Monceau, envoy\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises pour des s\u00e9jours linguistiques en Angleterre, il int\u00e8gre apr\u00e8s le baccalaur\u00e9at l\u2019Ecole libre des sciences politiques, p\u00e9pini\u00e8re des \u00e9lites politiques et administratives de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique. Jeune homme en recherche de soi, il fr\u00e9quente  des \u00e9tudiants de gauche comme Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier qui se rallieront l\u2019un et l\u2019autre \u00e0 la r\u00e9volution bolch\u00e9vique, mais reste plus attir\u00e9 par la prose violente de Maurras et de Sorel. Il suit avec int\u00e9r\u00eat la cr\u00e9ation en 1911 du cercle Proudhon qui se veut le point de convergence d\u2019un socialisme \u00ab fran\u00e7ais \u00bb d\u00e9gag\u00e9 de l\u2019influence marxiste et des partisans d\u2019une restauration nationale . Il partage avec les  Jeunes gens d\u2019aujourd\u2019hui  d\u00e9crits dans l\u2019essai d\u2019Agathon le go\u00fbt de l\u2019action et le culte de l\u2019effort physique . Drieu reste par contre insensible au retour vers la foi de certains de ses condisciples. Eloign\u00e9 depuis le lyc\u00e9e d\u2019une religion catholique qu\u2019il assimile \u00e0 la faiblesse, il professe une vive admiration pour la philosophie nietzsch\u00e9enne dont il retient le rejet des visions providentielles ou progressistes de l\u2019histoire et du rationalisme h\u00e9rit\u00e9 du XVIIIe si\u00e8cle.<br \/>\nEn 1913 il vit durement son \u00e9chec \u00e0 l\u2019examen de sortie de Sciences-Po : ses espoirs d\u2019une carri\u00e8re diplomatique sont ruin\u00e9s. Refusant la session de rattrapage, il devance l\u2019appel en rejoignant le 5e RI en garnison \u00e0 Paris. L\u2019exp\u00e9rience n\u2019est gu\u00e8re enthousiasmante. Drieu en vient \u00e0 d\u00e9sirer une guerre qui briserait la routine dans laquelle il s\u2019englue et lui donnerait l\u2019occasion de se ressaisir. Se distinguant du mod\u00e8le bross\u00e9 par Agathon, il refuse pourtant de suivre le peloton des \u00e9l\u00e8ves officiers et reste caporal ce qui le fait appara\u00eetre aux yeux de ses chefs, selon ses propres mots, \u00ab comme un bourgeois frileux, tire-au-flanc et pessimiste \u00bb. Au vu des textes contradictoires r\u00e9dig\u00e9s sur le sujet, il est difficile de conna\u00eetre avec pr\u00e9cision son \u00e9tat d\u2019esprit lors de l\u2019entr\u00e9e en guerre.  Dans un article r\u00e9dig\u00e9 pour le vingti\u00e8me anniversaire de la mobilisation, il insiste sur la touffeur de l\u2019\u00e9t\u00e9 1914 et la difficult\u00e9 pour les contemporains de r\u00e9aliser l\u2019impact de l\u2019\u00e9v\u00e9nement . Dans ses po\u00e8mes de guerre publi\u00e9s en 1917, il se montre plus sensible aux \u00e9lans patriotiques qui secouent la capitale. Dans <em>Gen\u00e8ve ou Moscou <\/em>en 1928, il \u00e9voque enfin le sombre pressentiment suscit\u00e9  par le geste d\u2019un paysan breton illettr\u00e9 qui, au matin du 3 aout, brise la crosse de son fusil. \u00ab Tous les deux seuls, nous ressentions quelle violence nous faisait cette folie collective, l\u2019insensibilit\u00e9 imb\u00e9cile de ce grand corps abstrait du r\u00e9giment qui, gonfl\u00e9 d\u2019emphase, allait se briser huit jours apr\u00e8s, comme une m\u00e9taphore d\u00e9mod\u00e9e sur les mitrailleuses du Kaiser, elles-m\u00eames bris\u00e9es par le 75 . \u00bb Ces diff\u00e9rentes r\u00e9actions \u2013 \u00e9tonnement, ferveur patriotique, inqui\u00e9tude &#8211;  le montrent partag\u00e9 entre les diff\u00e9rents p\u00f4les d\u2019aimantation agissant sur l\u2019opinion publique.<br \/>\nLe jeune homme \u00ab dont on avait peint les jambes en rouge \u00bb &#8211; allusion aux c\u00e9l\u00e8bres pantalons garance &#8211; va d\u00e8s lors se confronter \u00e0 diff\u00e9rentes facettes de l\u2019exp\u00e9rience combattante. Le 5e RI est ainsi engag\u00e9 dans la bataille des fronti\u00e8res. Quittant Paris le 6  aout 1914, le r\u00e9giment s\u2019achemine vers la fronti\u00e8re belge au terme d\u2019\u00e9prouvantes \u00e9tapes de marche forc\u00e9e sous un soleil de plomb. Lors d\u2019une halte \u00e0 proximit\u00e9 de Charleroi, Drieu dit avoir \u00e9prouv\u00e9 une forte pulsion suicidaire. L\u2019irruption d\u2019un camarade dans la grange o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait retir\u00e9 pour retourner contre lui son arme aurait interrompu son geste. Le jeune nietzsch\u00e9en attendait que la guerre le hisse vers un id\u00e9al h\u00e9ro\u00efque bien \u00e9loign\u00e9 du pi\u00e9tinement des jours pr\u00e9c\u00e9dents au milieu des milliers de conscrits anonymes. Le bapt\u00eame du feu du jeune soldat a lieu dans la plaine de Charleroi deux jours apr\u00e8s. C\u2019est \u00e0 cette occasion que le caporal Drieu, soudain d\u00e9barrass\u00e9 de toutes ses inhibitions, dit avoir connu l\u2019exp\u00e9rience la plus forte de son existence. Chargeant le fusil \u00e0 la main, il entraine dans son sillage plusieurs de ses hommes aimant\u00e9s par sa d\u00e9termination. L\u2019assaut le porte vers un moment de gr\u00e2ce qu\u2019il comparera \u00e0 l\u2019extase des mystiques. L\u2019illumination est pourtant fugitive. Les coups de buttoir de l\u2019artillerie allemande pr\u00e9c\u00e9dent une vigoureuse contre-offensive qui disloque le dispositif fran\u00e7ais. Le 5e RI est contraint \u00e0 la retraite. Les pertes sont lourdes. Andr\u00e9 J\u00e9ramec, le meilleur ami de Drieu depuis la rue Saint-Guillaume, fait partie des disparus. Drieu lui-m\u00eame, bless\u00e9 \u00e0 la t\u00eate par un shrapnel, est \u00e9vacu\u00e9 vers un h\u00f4pital militaire de Deauville.<br \/>\nLorsqu\u2019il repart pour le front, la guerre de mouvement a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la guerre de position. Nomm\u00e9 sergent le 16 octobre 1914, Drieu est envoy\u00e9 en Champagne, dans le secteur d\u2019Hermonville. Bless\u00e9 au bras le 28 octobre, Drieu rejoint l\u2019h\u00f4pital militaire de Toulouse. En 1915, il est volontaire pour la campagne des Dardanelles. Embarqu\u00e9 \u00e0 Marseille dans le 176e RI au d\u00e9but du mois de mai 1915, il passe cinq semaines sur l\u2019\u00eele de Lemnos qui sert de base arri\u00e8re au corps exp\u00e9ditionnaire. L\u2019inutilit\u00e9 d\u2019une op\u00e9ration mal con\u00e7ue lui appara\u00eet tr\u00e8s t\u00f4t. Le s\u00e9jour lui laisse un souvenir cuisant. \u00ab Etre pauvre, c\u2019est \u00eatre sale. J\u2019ai des morpions que ma crasse engraisse. J\u2019ai pioch\u00e9 et j\u2019ai des ampoules. Mes muscles me font mal. J\u2019ai soif tout le temps. Tondu et barbu, je suis laid. Je ne re\u00e7ois pas de lettres. Je mourrai totalement oubli\u00e9 \u00bb \u00e9crit en 1934 le narrateur de la nouvelle Le voyage aux Dardanelles . A la fin du mois de juin, l\u2019unit\u00e9 de Drieu est envoy\u00e9e relever les troupes du camp retranch\u00e9 sur la presque-\u00eele de Gallipoli. Soumis au pilonnage d\u2019artillerie d\u2019un ennemi qui les surplombe, les combattants croupissent dans des conditions d\u2019hygi\u00e8ne d\u00e9plorables. La chaleur exacerbe la puanteur de l\u2019air due \u00e0 la d\u00e9composition des victimes des diff\u00e9rentes vagues d\u2019assaut que l\u2019on n\u2019a pu \u00e9vacuer. La dysenterie gagne de jour en jour. Dans la nouvelle \u00e9voqu\u00e9e plus haut, la participation du narrateur \u00e0 la campagne des Dardanelles s\u2019ach\u00e8ve avec la bataille du K\u00e9r\u00e9v\u00e8s-D\u00e9r\u00e9 qui allait tenter \u2013 vainement &#8211;  de bousculer le dispositif ottoman. La correspondance de Drieu avec sa fianc\u00e9e Colette, s\u0153ur de son ami Andr\u00e9 J\u00e9ramec, indique qu\u2019atteint par la dysenterie il a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9 avant l\u2019assaut puis rapatri\u00e9 \u00e0 Toulon . Cette entorse \u00e0 la chronologie vient rappeler qu\u2019un texte litt\u00e9raire, m\u00eame quand il voisine avec l\u2019autobiographie, s\u2019inscrit dans un registre qui n\u2019est pas celui de la simple d\u00e9position de t\u00e9moin.<br \/>\nLe retour du front d\u2019Orient a laiss\u00e9 Drieu dans un \u00e9tat de d\u00e9labrement physique et moral avanc\u00e9. Sa convalescence s\u2019\u00e9tend tout au long de l\u2019automne 1915. Lorsqu\u2019\u00e9clate la bataille de Verdun, il vient d\u2019\u00eatre vers\u00e9 dans la 9e Compagnie du 146e RI command\u00e9e par l\u2019historien catholique Augustin Cochin. Son r\u00e9giment rejoint le secteur des combats le 25 f\u00e9vrier 1916, le jour de la chute du fort de Douaumont. Son bataillon est \u00e0 la pointe de la contre-attaque du lendemain. Le sergent Drieu d\u00e9couvre la guerre moderne dans toute son horreur. \u00ab Je m\u2019\u00e9tais donn\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9al de la guerre et voil\u00e0 ce qu\u2019il me rendait : ce terrain vague sur lequel pleuvait une mati\u00e8re imb\u00e9cile. Des groupes d\u2019hommes perdus. Leurs chefs derri\u00e8re, ces anciens sous-lieutenants au r\u00eave fier, devenus de tristes aiguilleurs anxieux charg\u00e9s de d\u00e9verser des trains de viande dans le n\u00e9ant\u2026 \u00bb, notera-t-il dans la nouvelle Le lieutenant des tirailleurs . En fin de journ\u00e9e Drieu et ses camarades refugi\u00e9s dans un abri b\u00e9tonn\u00e9 endurent le d\u00e9luge d\u2019artillerie, les nerfs \u00e0 vif, les pantalons souill\u00e9s par la colique. L\u2019arriv\u00e9e d\u2019un obus qui s\u2019\u00e9crase sur la redoute tire \u00e0 Drieu un hurlement qui \u00e9pouvante ses camarades. S\u00e9rieusement bless\u00e9 au bras, le tympan crev\u00e9, il est \u00e9vacu\u00e9 vers l\u2019arri\u00e8re. D\u00e9clar\u00e9 inapte au combat, il est affect\u00e9 en d\u00e9cembre 1916 aupr\u00e8s de la 20e section des secr\u00e9taires de l\u2019Etat Major \u00e0 l\u2019h\u00f4tel des Invalides. Il \u00e9pouse le 15 octobre 1917 Colette J\u00e9ramec. Richement dot\u00e9 par son \u00e9pouse qui lui a consenti une donation de 500 000 francs, Drieu s\u2019\u00e9tourdit un temps dans la vie de plaisir de l\u2019arri\u00e8re qu\u2019il d\u00e9crira de fa\u00e7on saisissante dans la premi\u00e8re partie du roman Gilles intitul\u00e9e \u00ab La permission \u00bb. Honteux de cette position d\u2019embusqu\u00e9, il passe \u00e0 sa demande \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e 1917 devant une commission qui le d\u00e9clare apte \u00e0 servir. Disposant d\u2019importants soutiens \u2013 sa belle-famille est proche d\u2019Alexandre Millerand &#8211; son retour au front se fait toutefois dans des conditions choisies. Il est ainsi affect\u00e9 \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 1918 comme interpr\u00e8te aupr\u00e8s d\u2019un r\u00e9giment am\u00e9ricain \u2013 il qualifie lui-m\u00eame sa position de \u00ab demi-arri\u00e8re \u00bb.<br \/>\nLes marques de la Grande Guerre seront durables dans le corps et dans l\u2019esprit de Drieu. Il d\u00e9crira avec pr\u00e9cision m\u00e9dicale dans le roman <em>Gilles<\/em> les s\u00e9quelles irr\u00e9versibles de la \u00ab blessure sournoise au bras qui avait enfonc\u00e9 son ongle de fer dans les chairs jusqu\u2019au nerf et qui avait l\u00e0 surpris et suspendu le courant de la vie . \u00bb La fr\u00e9n\u00e9tique qu\u00eate des plaisirs \u00e0 laquelle il se livre dans les ann\u00e9es vingt proc\u00e8de visiblement d\u2019une volont\u00e9 de compensation par rapport aux souffrances endur\u00e9es. Une partie importante de sa production litt\u00e9raire tentera, par approches successives et parfois contradictoires, de dire au plus juste son exp\u00e9rience de la guerre. D\u00e8s l\u2019automne 1917 il a publi\u00e9 chez Gallimard un recueil de po\u00e8mes<em> Interrogation<\/em>. La plaquette a \u00e9t\u00e9 bien re\u00e7ue par les milieux nationalistes qui retiennent surtout la c\u00e9l\u00e9bration du combattant d\u2019\u00e9lite trouvant dans le conflit la jouissance sup\u00e9rieure du d\u00e9passement de soi. La censure s\u2019alerte pourtant de deux po\u00e8mes \u00ab A vous Allemands \u00bb et \u00ab Plainte des soldats europ\u00e9ens \u00bb dont le ton est jug\u00e9 trop fraternel \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019adversaire. L\u2019\u00e9crivain ne cache pas non plus le cri d\u2019horreur pouss\u00e9 lors du pilonnage de Verdun. Dans les textes de la maturit\u00e9 il accorde une importance croissante au versant tragique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. En novembre 1929, il envoie une lettre ouverte au critique Benjamin Cr\u00e9mieux qui l\u2019avait cit\u00e9 dans un compte rendu du roman <em>A l\u2019ouest rien de nouveau <\/em>d\u2019Erich-Maria Remarque afin de reprocher \u00e0 l\u2019\u00e9crivain allemand d\u2019ignorer tout ce que la guerre avait eu de noblesse . Drieu refuse qu\u2019on l\u2019oppose \u00e0 Remarque : leur exp\u00e9rience n\u2019est pas la m\u00eame et ses propres \u00e9crits t\u00e9moignent de l\u2019ambivalence d\u2019une exp\u00e9rience faite d\u2019exaltation et de souffrances m\u00eal\u00e9es. Publi\u00e9 en 1934, le recueil La com\u00e9die de Charleroi lui permet d\u2019unifier sa vision du conflit. La nouvelle \u00e9ponyme para\u00eet en pr\u00e9publication dans la revue Europe alors dirig\u00e9e par Jean Gu\u00e9henno. Dans ce texte, le narrateur, devenu secr\u00e9taire de la m\u00e8re d\u2019un camarade mort \u00e0 Charleroi, revient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s sur le site du combat. La vanit\u00e9 d\u2019une m\u00e8re tyrannique d\u00e9sireuse de tirer un b\u00e9n\u00e9fice moral et social de son deuil transforme en com\u00e9die ce retour sur les lieux de la trag\u00e9die. Si l\u2019extase de la charge et l\u2019id\u00e9al du chef ne sont pas oubli\u00e9s, c\u2019est le d\u00e9senchantement qui l\u2019emporte dans les textes rassembl\u00e9s ici : les hommes \u00ab ont \u00e9t\u00e9 vaincus par cette guerre. Et cette guerre est mauvaise, qui a vaincu les hommes. Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d\u2019art. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de g\u00e9n\u00e9raux et non de chefs. (\u2026) Cette guerre de civilisation avanc\u00e9e . \u00bb<br \/>\nLes recherches politiques de Drieu la Rochelle proc\u00e8dent \u00e9galement des le\u00e7ons tir\u00e9es de la guerre. Dans l\u2019essai <em>Mesure de la France<\/em>, publi\u00e9 en d\u00e9cembre 1922, il d\u00e9nonce ainsi les faux semblants d\u2019une victoire. Affaiblie par plus d\u2019un si\u00e8cle de malthusianisme et saign\u00e9e par la Grande Guerre, la France n\u2019est plus qu\u2019une puissance d\u00e9clinante, au c\u0153ur d\u2019un continent fatigu\u00e9. Le d\u00e9passement des patries est d\u00e8s lors le seul moyen d\u2019\u00e9viter le retour \u00e0 la guerre et d\u2019assurer un avenir aux peuples du vieux continent. Dans <em>Gen\u00e8ve ou Moscou<\/em> en 1928 il soutient \u00ab l\u2019effort admirable et f\u00e9cond \u00bb d\u2019Aristide Briand. A cette date, Gen\u00e8ve, si\u00e8ge de la SDN et des organisations de coop\u00e9ration europ\u00e9enne, constitue de son point de vue la seule alternative \u00e0 une int\u00e9gration sous la tutelle autoritaire de Moscou. La grande crise des ann\u00e9es trente et la mont\u00e9e des totalitarismes l\u2019am\u00e8nent \u00e0 des r\u00e9visions radicales. En 1933 dans une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre <em>Le Chef <\/em>il d\u00e9crit la mont\u00e9e du fascisme dans un petit Etat d\u2019Europe centrale. Il semble encore s\u2019interroger : la force nouvelle est-elle une juste \u00e9manation du mouvement ancien-combattant ou une exploitation de celui-ci par des leaders d\u00e9magogues ? Au lendemain du 6 f\u00e9vrier 1934 ses doutes disparaissent. Il est l\u2019un des premiers intellectuels fran\u00e7ais \u00e0 proclamer son adh\u00e9sion au fascisme. Spectateur enthousiaste du congr\u00e8s de Nuremberg de 1935, il adh\u00e8re au comit\u00e9 France-Allemagne pilot\u00e9 par l\u2019habile Otto Abetz. En 1936 il voit en Doriot l\u2019homme fort capable de r\u00e9veiller la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise et met sa plume au service du PPF dont il \u00e9pouse la radicalisation en se ralliant \u00e0 un discours antiparlementaire, x\u00e9nophobe et antis\u00e9mite. Au lendemain de l\u2019armistice de 1940, il prend la direction de la NRF et, encourag\u00e9 par son ami Abetz, en fait une tribune de la collaboration intellectuelle. Le souvenir de la Grande Guerre est invoqu\u00e9 dans ses plaidoyers pour une int\u00e9gration de la France dans une Europe continentale rassembl\u00e9e autour de l\u2019Allemagne. \u00ab Apr\u00e8s le retour d\u2019une ancienne guerre, j\u2019ai d\u00e9couvert que la force ne pouvait plus s\u2019\u00e9panouir dans aucun peuple, que ce temps n\u2019\u00e9tait plus celui des peuples s\u00e9par\u00e9s, des nations mais celui des f\u00e9d\u00e9rations, des empires \u00bb, note-t-il ainsi dans le num\u00e9ro d\u2019avril 1942 de la NRF. Il s\u2019\u00e9meut, lors d\u2019une soir\u00e9e \u00e0 l\u2019Institut allemand, de d\u00e9couvrir qu\u2019\u00e0 l\u2019automne 1914 l\u2019\u00e9crivain J\u00fcnger servait dans le m\u00eame secteur du front que lui. Refusant de renier ses choix, il tente une premi\u00e8re fois de se suicider quelques jours avant la Lib\u00e9ration de Paris. Sauv\u00e9 par ses proches, il renouvelle son geste, cette fois avec succ\u00e8s, le 16 mars 1945. Fran\u00e7ois Mauriac qui fut son adversaire au cours de l\u2019occupation publie un article dans lequel il d\u00e9nonce la fascination pour la force de Drieu mais souligne le destin paradoxal de l\u2019ancien combattant de l\u2019autre guerre \u00ab ce gar\u00e7on fran\u00e7ais qui s\u2019est battu quatre ans pour la France, qui aurait pu mourir aux Dardanelles \u00bb.<\/p>\n<p>Jacques Cantier, MCF Histoire Contemporaine, Universit\u00e9 Toulouse le Mirail<\/p>\n<p>Bibliographie :<\/p>\n<p>Pierre Andreu, Fr\u00e9d\u00e9ric Grover, <em>Drieu la Rochelle<\/em>, Paris, Hachette, 1979.<br \/>\nJean Bastier, <em>Pierre Drieu la Rochelle, soldat de la grande guerre 1914-1918<\/em>, Paris, Albatros, 1989.<br \/>\nJacques Cantier, <em>Pierre Drieu la Rochelle<\/em>, Paris, Perrin, 2011.<br \/>\nJean-Baptiste Bruneau, <em>Le cas Drieu la Rochelle entre \u00e9criture et engagement : d\u00e9bats, repr\u00e9sentations, interpr\u00e9tations de 1917 \u00e0 nos jours<\/em>, Paris, Eur\u00e9dit, 2011.<br \/>\nJulien Hervier,<em> Deux individus contre l\u2019histoire : Pierre Drieu la Rochelle, Ernst J\u00fcnger<\/em>, Klincksieck, 1978.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Critique litt\u00e9raire \u00e0 la NRF, Albert Thibaudet a pu noter que dans l\u2019apr\u00e8s-guerre \u00ab on d\u00e9l\u00e9gua \u00e0 Montherlant et \u00e0 Drieu la Rochelle, pour repr\u00e9senter dans le roman et ailleurs le combattant qui revenait, une sorte de fonction coll\u00e9giale \u00bb. L\u2019importance du conflit dans la production des deux auteurs, leur r\u00e9f\u00e9rence commune \u00e0 une morale &hellip; <a href=\"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/05\/20\/drieu-la-rochelle-pierre-1893-1945\/\" class=\"more-link\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">Drieu La Rochelle, Pierre (1893-1945)<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[374,591,97,98,67,10,6,20],"tags":[295,289,254,441,394,413],"class_list":["post-784","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-146e-ri","category-176e-ri","category-1919-1930","category-1931-1945","category-5e-ri","category-combattant-infanterie","category-correspondance-unique","category-roman","tag-attaque","tag-blessure","tag-mobilisation","tag-orient","tag-permission","tag-suicide"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=784"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3964,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/784\/revisions\/3964"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=784"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=784"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=784"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}