{"id":793,"date":"2012-05-22T09:05:17","date_gmt":"2012-05-22T08:05:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=793"},"modified":"2021-09-13T19:36:37","modified_gmt":"2021-09-13T18:36:37","slug":"carlier-emile-1882-1947","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/05\/22\/carlier-emile-1882-1947\/","title":{"rendered":"Carlier, Emile (1882-1947)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<br \/>\nN\u00e9 \u00e0 Valenciennes (Nord), mari\u00e9 en 1910, il a deux enfants en 1914 et exerce la profession d\u2019agent d\u2019assurance ; mobilis\u00e9 \u00e0 Douai, il r\u00e9ussit \u00e0 quitter la ville avec le dernier train le 1er octobre 1914. Il rejoint ensuite Gu\u00e9ret, o\u00f9 il est mis en disponibilit\u00e9 par l\u2019autorit\u00e9 militaire. Le r\u00e9serviste est rappel\u00e9 en mai 1915 et incorpor\u00e9 au 127e R\u00e9giment d\u2019infanterie (1\u00e8re DI).<br \/>\nIl est en secteur devant Reims jusqu\u2019en f\u00e9vrier 1916, \u00e0 Verdun (f\u00e9vrier-mars 1916), puis dans l\u2019Aisne, participe aux attaques de septembre 1916 dans la Somme, retourne en Champagne fin 1916, participe \u00e0 l\u2019offensive d\u2019avril 1917 \u00e0 Vauclerc, est dans les Flandres de juillet \u00e0 d\u00e9cembre 1917. Le 127e participe ensuite \u00e0 la bataille de Picardie (d\u00e9fense d\u2019Amiens en avril 1918) puis \u00e0 la d\u00e9fense de l\u2019Aisne (offensive allemande du 27 mai 1918, perc\u00e9e au Chemin des Dames). Il est transf\u00e9r\u00e9 dans les Vosges puis participe \u00e0 l\u2019occupation de Mayence ; Carlier est d\u00e9mobilis\u00e9 en f\u00e9vrier 1919.<br \/>\nApr\u00e8s le conflit, il se consacra \u00e0 des activit\u00e9s culturelles, fut conservateur adjoint du mus\u00e9e de Valenciennes, sp\u00e9cialiste de la peinture hollandaise et journaliste au <em>Petit Valenciennois<\/em>. Il s\u2019occupa aussi de l\u2019Association des Anciens Combattants du 127e dont il fut un des principaux animateurs. Il eut six enfants dont un fils tu\u00e9 lors des combats de la Lib\u00e9ration en Alsace en janvier 1945 (19e BCP). \u00ab Emile Carlier atteint au plus profond de son \u00eatre par la mort de Daniel, mourut le 17.09.1947 pensant souvent \u00e0 ces deux guerres, \u00e0 ses morts et \u00e0 son fils. \u00bb (p.7, pr\u00e9sentation de l\u2019auteur).<\/p>\n<p>2. Analyse du t\u00e9moignage<br \/>\nLe r\u00e9cit d\u2019E. Carlier est d\u2019abord paru anonymement par \u00e9pisodes sous l\u2019intitul\u00e9 \u00ab Souvenirs d\u2019un Ancien soldat du 127e \u00bb dans la feuille locale le <em>Petit Valenciennois<\/em>. Il a fait l\u2019objet d\u2019un manuscrit global en 1937 sous la signature de l\u2019auteur : p. 141 \u00ab C\u2019est aujourd\u2019hui que se termine la publication de \u00ab Mes Souvenirs de Guerre \u00bb. Ai-je \u00e9t\u00e9 sinc\u00e8re ? Ai-je dit la v\u00e9rit\u00e9 ? Ai-je fait un r\u00e9cit exact des faits dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin ? J\u2019ai, entre les mains pour l\u2019affirmer, de nombreuses lettres de mes anciens compagnons d\u2019armes dont plus de 20 lettres d\u2019officiers. \u00bb L\u2019\u00e9dition d\u00e9finitive date de 1993 :  Carlier Emile, <em>Mort ? Pas encore ! Mes souvenirs 1914 \u2013 1918, par un ancien soldat du 127e RI<\/em>, Editions Soci\u00e9t\u00e9 Arch\u00e9ologique de Douai, 1993.<br \/>\nLe r\u00e9cit se pr\u00e9sente comme le journal de son passage au front comme t\u00e9l\u00e9phoniste ; cette fonction est un \u00ab filon \u00bb en secteur calme, mais le poste se r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s expos\u00e9 lors des coups durs. Cet emploi donne \u00e0 Carlier, au PC du 3e Bataillon, un point de vue qui le tient bien inform\u00e9 de la vie de sa division (1\u00e8re DI puis ID162).<br \/>\nLe t\u00e9moignage est un r\u00e9cit classique de combattant, des carnets avec les mouvements, \u00e9v\u00e9nements, lieux et dates ; son souci est l\u2019exactitude, la v\u00e9rit\u00e9 des faits v\u00e9cus. C\u2019est un Valenciennois qui parle sous le contr\u00f4le de ses lecteurs compagnons d\u2019armes (publication en feuilleton dans la presse locale). Cet aspect original induit un auto-contr\u00f4le particulier de l\u2019\u00e9criture, car Carlier cite des individus nomm\u00e9ment, vivants ou morts, des voisins, des coll\u00e8gues voire des membres de sa famille encore actifs dans l\u2019entre-deux guerres. Il s\u2019occupe d\u2019autre part de l\u2019amicale des Anciens du 127e. On sent que Carlier pense \u00e0 ses lecteurs, t\u00e9moins comme lui, et en m\u00eame-temps aux morts du r\u00e9giment dont il se sent le l\u00e9gataire, lorsqu\u2019il r\u00e9dige son t\u00e9moignage : p. 49 \u00ab Si ces heures furent glorieuses pour notre cher r\u00e9giment, il ne convient pas de laisser dans l\u2019ombre leur c\u00f4t\u00e9 tragique et de taire les souffrances physiques et morales des combattants. \u00bb<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord un r\u00e9cit patriotique, qui glorifie le sacrifice : p. 42, capitaine R. Billiet  (apparent\u00e9 \u00e0 E. Carlier) : \u00ab ce qui devait fatalement arriver arriva. Frapp\u00e9 en plein c\u0153ur par un \u00e9clat d\u2019obus, Roger Billiet meurt bravement comme il avait v\u00e9cu, fid\u00e8le aux principes et aux enseignements qu\u2019il avait re\u00e7us d\u00e8s l\u2019enfance et qui se r\u00e9sument en un mot : le Devoir ! \u00bb Le t\u00e9moin n\u2019\u00e9voque pas de consid\u00e9rations politiques ou de questionnement sur la guerre, ses justifications ou ses buts. Sa perception des mutineries est classique (mauvaise perception de l\u2019esprit du troupier, tout rentre dans l\u2019ordre gr\u00e2ce \u00e0 P\u00e9tain) : p. 50 \u00ab je me h\u00e2te de dire que d\u00e8s la nomination de ce dernier, les intol\u00e9rables abus et les pratiques dont nous e\u00fbmes \u00e0 souffrir pr\u00e9c\u00e9demment disparurent. \u00bb<br \/>\nC\u2019est aussi un r\u00e9cit de l\u2019infanterie, qui veut montrer la sp\u00e9cificit\u00e9 de la souffrance du troupier (p. 49 \u00ab Le fantassin a bu le calice jusqu\u2019\u00e0 la lie \u00bb). Son sort est consid\u00e9r\u00e9 par l\u2019auteur comme largement inconnu de l\u2019opinion commune : p. 49 \u00ab Beaucoup de personnes ignorent la vie de martyr que mena le simple soldat dans l\u2019infanterie pendant la guerre. Il convient de la faire conna\u00eetre \u00e0 tous. C\u2019est rendre hommage \u00e0 nos morts et \u00e0 ceux qui ont souffert pour que la France vive. \u00bb C\u2019est un propos \u00ab d\u2019en bas \u00bb, de ceux qui n\u2019ont pas la parole, d\u2019une certaine mani\u00e8re, c\u2019est une position \u00ab politique \u00bb (au sens de L. Smith), c&rsquo;est-\u00e0-dire qui conteste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une structure d\u2019autorit\u00e9, mais qui ne la remet pas en cause et ne r\u00e9fl\u00e9chit pas \u00e0 la guerre dans sa globalit\u00e9. Curieusement pour le lecteur du XXIe  si\u00e8cle, le scandale \u00e0 d\u00e9noncer n\u2019est pas la stupidit\u00e9 d\u2019offensives meurtri\u00e8res et vou\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chec, mais celle des \u00ab chiens de quartier \u00bb, celle des brimades inutiles et \u00e9vitables d\u2019officiers, surtout \u00e0 l\u2019arri\u00e8re et au repos : p. 28 \u00ab Il n\u2019admettait pas (lieutenant Davaine) les brimades et les vexations dont certains officiers de m\u00e9tier \u00e9taient vraiment prodigues \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs soldats, \u00e0 tel point que le repos faisait regretter les tranch\u00e9es. Pour ceux d\u2019entre eux qui consid\u00e8rent le galon seul comme crit\u00e9rium de l\u2019intelligence, du savoir-vivre et de la distinction, un soldat est un soldat, c&rsquo;est-\u00e0-dire une brute \u00e0 laquelle on n\u2019a pas de comptes \u00e0 rendre, attendu que dans le m\u00e9tier militaire, il ne faut pas chercher \u00e0 comprendre. \u00bb Carlier insiste plusieurs fois sur ce fait p. 13 \u00abLa perspective de partir \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, o\u00f9 tout est pr\u00e9texte \u00e0 exercices et brimades, nous donne le cafard \u00bb ou p. 55 \u00ab Mon bataillon part au repos \u00e0 l\u2019arri\u00e8re et je dois suivre sa fortune, bien que je pr\u00e9f\u00e9rerais de beaucoup rester aux tranch\u00e9es. \u00bb<br \/>\nNous sommes ici dans un \u00ab moment historiographique \u00bb,  le r\u00e9cit dominant de la guerre \u00e0 ce moment (A. Prost\/J. Winter) restant celui de l\u2019encadrement (officiers sup\u00e9rieurs) p. 49 \u00ab Certes la publication d\u2019un r\u00e9cit de ce genre n\u2019ira pas sans soulever les susceptibilit\u00e9s de ceux qui n\u2019ont connu la guerre que par les histoires des \u00ab bourreurs de cr\u00e2ne \u00bb ou qui, de bonne foi, ne peuvent admettre que certaines erreurs aient pu \u00eatre commises, que des souffrances inutiles aient \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es \u00e0 la troupe.\u00bb Notable plut\u00f4t  conservateur apr\u00e8s-guerre, Carlier est insensible dans son propos \u00e0 l\u2019environnement pacifiste, mais il insiste sur la v\u00e9rit\u00e9 du t\u00e9moin, et en cela il est repr\u00e9sentatif de la d\u00e9marche de J. N. Cru. Des r\u00e9actions d\u2019officiers \u00e0 la lecture de son manuscrit sont \u00e0 cet \u00e9gard int\u00e9ressantes, et on a presque l\u2019impression d\u2019une gradation des opinions qui suivrait les grades militaires:<br \/>\nG\u00e9n\u00e9ral de Fonclare (1937) \u00ab j\u2019ai lu avec beaucoup d\u2019int\u00e9r\u00eat votre article et \u00e0 ce sujet je vous rem\u00e9more la suggestion que je vous ai d\u00e9j\u00e0 faite de publier en un volume les \u00ab Souvenirs \u00bb concernant le 127e RI. Les \u00e9crits des grands chefs abondent \u00e0 ce sujet\u2026 Ils ont valeur d\u2019ensemble, mais ceux des \u00ab petits \u00bb qui mirent plus ou moins obscur\u00e9ment la main \u00e0 la p\u00e2te, ceux-l\u00e0 ne sont pas moins pr\u00e9cieux (\u2026) ce \u00ab plus ou moins obscur\u00e9ment la main \u00e0 la p\u00e2te \u00bb est \u00e0 mettre en relation avec les \u00ab visions d\u2019Apocalypse \u00bb (p. 35) de la Somme\u2026 une autre lettre du paternaliste g\u00e9n\u00e9ral, ancien commandant de la 1\u00e8re DI : \u00ab En ce qui concerne les appr\u00e9ciations un peu vives qui sont les \u00e9chos de vos souffrances physiques et morales et de celles de vos camarades, je sais l\u2019indulgence qui leur est due\u2026 \u00bb<br \/>\np. 142 \tcolonel Carrot  \u00ab J\u2019ai re\u00e7u avec  plaisir votre magnifique journal de campagne (\u2026) C\u2019est une belle p\u00e9riode de ma vie que je retrouve en lisant vos pages de guerre. \u00bb<br \/>\ncapitaine Pendaries \u00ab Ces souvenirs d\u00e9peignent d\u2019une fa\u00e7on aussi juste que touchante les souffrances que nous avons eu \u00e0 supporter pendant la guerre. \u00bb<br \/>\ncapitaine Gu\u00e9rin-S\u00e9guier \u00ab Je ne puis que vous f\u00e9liciter de fixer ainsi les d\u00e9tails de cette guerre que l\u2019on oublie trop, h\u00e9las ! \u00bb<\/p>\n<p>3. Th\u00e8mes<\/p>\n<p>Relation des nordistes avec les m\u00e9ridionaux<br \/>\np. 23 \u00ab Le r\u00e9giment re\u00e7oit, pour combler les vides de Verdun, un important renfort de m\u00e9ridionaux. Le Colonel les harangue. Il fait l\u2019\u00e9loge des gens du Nord dont a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent le 127e. Il esp\u00e8re que les gens du Midi sauront imiter leur vaillance. Int\u00e9rieurement, nous approuvons. Ce n\u2019est pas sans une certaine m\u00e9fiance que nous recevons les nouveaux arriv\u00e9s. M\u00e9fiance parfaitement injustifi\u00e9e et qui ne tarda pas \u00e0 se dissiper au chaud contact de nos exub\u00e9rants camarades. Nous n\u2019e\u00fbmes jamais de plus gais compagnons et quand arriveront les sombres jours de la Somme et de Craonne, ils sauront, eux aussi, donner l\u2019exemple du patriotisme et du devoir. \u00bb<\/p>\n<p>Perception critique de l\u2019arri\u00e8re, ambiance \u00e0 Paris, permission \t23 mai 1916<br \/>\np . 25\t\u00ab Je reste dans la capitale et pour la premi\u00e8re fois depuis mon incorporation, je peux juger de visu de la mentalit\u00e9 de l\u2019arri\u00e8re. La vie est bien diff\u00e9rente de celle que j\u2019ai v\u00e9cue moi-m\u00eame \u00e0 Paris, dans les premiers mois de la guerre alors que j\u2019attendais mon ordre de mobilisation. On sentait alors qu\u2019il y avait quelque chose de chang\u00e9 dans les m\u0153urs de la capitale. La population fi\u00e9vreuse et surexcit\u00e9e, attendait dans une angoissante inqui\u00e9tude la marche des \u00e9v\u00e9nements. L\u2019\u00e2me du peuple vibrait en songeant aux souffrances et aux dangers de ses d\u00e9fenseurs. Les Zeppelins venaient survoler la ville. C\u2019\u00e9tait la guerre !<br \/>\nEn juin 1916, ce n\u2019est plus la guerre. On ne conna\u00eet pas encore les restrictions. Le naturel a repris le dessus. Les th\u00e9\u00e2tres, les cin\u00e9mas regorgent de spectateurs, la mode donne libre cours \u00e0 tous les caprices. Luna Park a rouvert ses attractions. On s\u2019est organis\u00e9 dans la guerre. Paris s\u2019amuse pendant qu\u2019\u00e0 Verdun toute une g\u00e9n\u00e9ration souffre et meurt. Je me sens tout d\u00e9pays\u00e9. J\u2019ai presque h\u00e2te de retrouver mes camarades et ma solitude et je repars sans le moindre cafard. \u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Verdun, consid\u00e9rations sur la guerre et le devoir<br \/>\n2 avril 1916 p. 21 \u00ab Certes, nous sommes sortis indemnes de la sanglante trag\u00e9die et nous voici maintenant au repos, mais tous, nous savons que ce repos une fois termin\u00e9, nous sommes destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre jet\u00e9s dans de nouvelles fournaises et, comme le dit le fabuliste, \u00ab tant va la cruche \u00e0 l\u2019eau qu\u2019\u00e0 la fin elle se casse \u00bb. Ces consid\u00e9rations ne nous emp\u00eacheront pas de faire notre devoir, mais nous songeons, avec m\u00e9lancolie, que la patrie exige de nous de bien durs sacrifices. Elle est comme Saturne. Elle d\u00e9vore ses enfants ! \u00bb<\/p>\n<p>Evocation des attaques dans la Somme \tMarche vers le front, ao\u00fbt 1916, chaleur<br \/>\np.29\t\u00ab Apr\u00e8s toutes ces marches plus \u00e9reintantes les unes que les autres, le moral est assez bas. La fatigue physique, port\u00e9e au-del\u00e0 de son extr\u00eame limite, abat les \u00e2mes les mieux tremp\u00e9es. Nous essayons de nous remonter mutuellement. Nous sommes bien sortis vivants de Verdun, la Somme ne peut pas \u00eatre plus terrible. H\u00e9las ! ce qui nous attendait l\u00e0-bas d\u00e9passa de beaucoup tout ce que notre imagination aurait pu supposer. Jamais nous n\u2019aurions pu concevoir que de pareilles souffrances, de tels spectacles , de tels dangers nous \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s.\u00bb<\/p>\n<p>La Somme \tPr\u00e9paration de l\u2019offensive<br \/>\n20 ao\u00fbt 1916   Camp des C\u00e9lestins<br \/>\np. 33\t\u00ab Nous ne savons pas grand-chose des \u00e9v\u00e9nements militaires qui se d\u00e9roulent devant nous et auxquels nous sommes destin\u00e9s \u00e0 prendre part. Par des \u00e9vacu\u00e9s du front rencontr\u00e9s dans les villages voisins, de vagues rumeurs circulent. Il para\u00eet que les combattants n\u2019ont pas d\u2019autres abris que les trous d\u2019obus . Les Allemands massacreraient tous les prisonniers. On nous raconte de terrifiantes histoires \u00e0 ce sujet. Les journaux qui nous parviennent s\u2019\u00e9tendent, d\u2019autre part, avec complaisance sur les ravages effrayants occasionn\u00e9s de part et d\u2019autre par l\u2019artillerie : les mots de marmitage, de pilonnage reviennent fr\u00e9quemment. Si le moral de l\u2019arri\u00e8re est toujours aussi \u00e9lev\u00e9, les perspectives qui s\u2019ouvrent devant nous sont des moins r\u00e9jouissantes. \u00bb<\/p>\n<p>La Somme\tdes cadavres partout<br \/>\n24 ao\u00fbt 1916 \tp. 35 \u00ab ce sont des visions d\u2019Apocalypse qui se dressent devant nous quand nous nous avisons de passer la t\u00eate au-dessus de la tranch\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Des prisonniers allemands pendant l\u2019attaque<br \/>\nMidi,  2 septembre 1916, Maurepas, lisi\u00e8re du bois Louage<br \/>\np. 38 \u00ab Trois soldats passent conduisant un capitaine, un feldwebel et deux autres prisonniers de moindre importance. Le capitaine Rouhier, \u00e0 la porte de son P.C., regarde philosophiquement d\u00e9filer les prisonniers ; l\u2019officier boche le toise avec insolence, s\u2019arr\u00eate et l\u2019invective, se plaignant avec aigreur que les Fran\u00e7ais ne respectent pas les lois de la guerre. Comme le Boche, ne recevant pas de r\u00e9ponse, revient \u00e0 la charge de plus en plus arrogant, notre brave capitaine le repousse et lui d\u00e9coche dans\u2026 la banlieue de son dos un \u00e9nergique coup de pied qui l\u2019envoie valser dix pas plus loin. La liaison s\u2019empresse de suivre l\u2019exemple et passe \u00e0 tabac les trois autres prisonniers. \u00bb<\/p>\n<p>Rel\u00e8ve 5 septembre<br \/>\np. 41 \u00ab Depuis dix-neuf jours, nous n\u2019avons pu nous laver, nous raser, nous d\u00e9shabiller, enlever nos chaussures. Nous avons pass\u00e9 toutes nos nuits \u00e0 la belle \u00e9toile. Nous avons \u00e9t\u00e9 successivement r\u00f4tis par le soleil, noy\u00e9s et glac\u00e9s par la pluie. Nous avons connu la faim, la soif. Nous sommes d\u00e9vor\u00e9s par la vermine. Plusieurs fois, nous avons senti passer les affres de la mort. Nous avons v\u00e9cu des heures enti\u00e8res d\u2019agonie. \u00bb<\/p>\n<p>Description d\u2019un \u00ab \u00e9tat de choc\u00bb, qui nous choque aujourd\u2019hui pour d\u2019autres raisons\t\t8 septembre, retour en arri\u00e8re, camp des C\u00e9lestins<br \/>\np. 43 \u00ab Les visages p\u00e2lis et maigris de ceux qui m\u2019entourent t\u00e9moignent assez les fatigues des survivants et dans les baraquements hier trop \u00e9troits et aujourd\u2019hui trop larges, la place des morts est rest\u00e9e vide. Dans le camp, des n\u00e8gres passent. On se d\u00e9tourne d\u2019eux avec horreur. Ils \u00e9voquent trop de souvenirs des cadavres en pourriture qui nous entouraient sur le champ de bataille. \u00bb<\/p>\n<p>Messe vengeresse\t9 septembre 1916, camp des C\u00e9lestins<br \/>\np. 44 \u00ab Apr\u00e8s l\u2019\u00e9vangile, l\u2019aum\u00f4nier, M. l\u2019abb\u00e9 Branquet, prend la parole. Il adresse un souvenir \u00e9mu et reconnaissant \u00e0 la m\u00e9moire de tous ceux qui sont tomb\u00e9s pour la d\u00e9fense de la Justice et du Droit : \u00ab Et maintenant, dit-il en terminant, vengeons-les ! \u00bb.<br \/>\nCette messe, en plein air au milieu du camp, cette foule de soldats mass\u00e9s au pied de l\u2019autel, ce pr\u00eatre aux accents belliqueux pr\u00eachant une nouvelle croisade, tout cela ne manque pas de grandeur. L\u2019\u00e2me s\u2019exalte \u00e0 l\u2019id\u00e9e du Devoir et du sacrifice. \u00bb<\/p>\n<p>Distraction au repos\t\t21 novembre 1916<br \/>\np. 56 \u00ab Le programme comportait une \u00ab Revue \u00bb. Le r\u00e9giment avait \u00e0 son actif assez de faits glorieux pour que l\u2019on profit\u00e2t de l\u2019occasion pour relever le moral des hommes, faire vibrer chez eux la corde patriotique et rappeler la m\u00e9moire des chers disparus. On pr\u00e9f\u00e9ra tomber dans le trivial et l\u2019obsc\u00e8ne, flatter les basses passions de l\u2019individu. Bien souvent, j\u2019ai fait cette triste constatation en assistant aux s\u00e9ances de cin\u00e9matographe et aux repr\u00e9sentations du Th\u00e9\u00e2tre aux arm\u00e9es, offertes aux soldats du front. Se croyait-on revenu aux tristes temps de la d\u00e9cadence romaine, o\u00f9 l\u2019on jetait en p\u00e2ture \u00e0 la pl\u00e8be \u00ab du pain et des jeux ? \u00bb. Le soldat fran\u00e7ais \u2013 mais il faut savoir le prendre \u2013 a d\u2019autre id\u00e9al, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, que l\u2019ivrognerie et la d\u00e9bauche ! \u00bb<\/p>\n<p>Opinion sur les troupes coloniales\t\tChampagne, 6 octobre 1916<br \/>\np. 54 \u00ab Le poste est occup\u00e9 par des coloniaux qui n\u2019ont pas l\u2019air de s\u2019en faire et desquels nous nous effor\u00e7ons de tirer les renseignements pratiques et techniques qui nous sont n\u00e9cessaires. C\u2019est en vain que nous leur demandons leurs consignes, le relev\u00e9 des lignes t\u00e9l\u00e9phoniques et le sch\u00e9ma du r\u00e9seau. Nos pr\u00e9d\u00e9cesseurs ne connaissent rien de tout cela. Une seule question les int\u00e9resse, \u00ab le pinard \u00bb, et les seules consignes qu\u2019ils peuvent nous passer sont des indications tr\u00e8s nettes et tr\u00e8s pr\u00e9cises sur les moyens de faire parvenir le pr\u00e9cieux liquide jusqu\u2019\u00e0 nous. \u00bb<\/p>\n<p>Offensive d\u2019avril 1917 Attaque du plateau Vauclerc<br \/>\n16 avril 1917 \t18 heures<br \/>\np. 69 \u00ab Aucune progression n\u2019a pu \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e depuis le matin par le 327e et le 43e. Ces deux r\u00e9giments sont toujours arr\u00eat\u00e9s par les mitrailleuses du bois B.1 que notre artillerie n\u2019est pas parvenue \u00e0 d\u00e9truire. Plus impitoyables encore que les barrages d\u2019artillerie, les nappes de balles fauchent au passage tous ceux qui s\u2019aventurent sur le bled.  (\u2026) Le 201e est relev\u00e9 apr\u00e8s \u00eatre rest\u00e9 seulement quelques heures en ligne. L\u2019emplacement occup\u00e9 par ce r\u00e9giment est marqu\u00e9 au loin par la grande t\u00e2che bleu horizon de centaines de cadavres amoncel\u00e9s au m\u00eame endroit. (\u2026) \u00ab C\u2019est pire que dans la Somme ! \u00bb me disent ceux de mes camarades qui viennent des premi\u00e8res lignes. \u00bb<\/p>\n<p>Offensive allemande, bataille de l\u2019Aisne  1er juin 1918 midi<br \/>\np. 106 \u00ab Le g\u00e9n\u00e9ral Messimy (ancien Ministre, commandant l\u2019ID 162) arrive en auto. Il d\u00e9clare que maintenant, il ne faut plus c\u00e9der aucun terrain \u00e0 l\u2019ennemi. Il faut r\u00e9sister co\u00fbte que co\u00fbte. \u00ab Dites bien \u00e0 tout le monde, d\u00e9clare-t-il \u00e0 haute voix, que je viens d\u2019abattre \u00e0 coup de r\u00e9volver un homme qui voulait se sauver ! \u00bb. \u00ab Ce n\u2019est pas vrai, ajoute-t-il plus bas en s\u2019adressant aux officiers qui l\u2019entourent, mais qu\u2019on le dise et qu\u2019on le r\u00e9p\u00e8te aux soldats. \u00bb<\/p>\n<p>Sp\u00e9cificit\u00e9 du soldat des r\u00e9gions envahies<br \/>\np. 59 \u00ab  Le mois de d\u00e9cembre 1916 nous am\u00e8ne \u00e9galement de nombreux rapatriements du Nord envahi. J\u2019ai la joie de voir revenir les miens. Je demande aussit\u00f4t la permission \u00e0 titre exceptionnel \u00e0 laquelle j\u2019ai droit, mais comme ma famille est rest\u00e9e en Suisse, il me faut un certain temps pour obtenir les papiers n\u00e9cessaires ( \u2026) je trouve un train qui m\u2019emm\u00e8ne \u00e0 Paris o\u00f9 je prendrai la correspondance pour Gen\u00e8ve. \u00bb<\/p>\n<p>En secteur en Flandre apr\u00e8s juillet 1917<br \/>\np. 83 \u00ab Depuis le jour o\u00f9 la guerre nous a si brusquement arrach\u00e9s \u00e0 nos familles et au pays natal, nous nous sommes sentis partout d\u00e9racin\u00e9s. Pour la premi\u00e8re fois depuis trois ans, en Belgique et en Flandre fran\u00e7aise, nous nous sommes retrouv\u00e9s chez nous et le sympathique et chaleureux accueil que nous avons rencontr\u00e9 chez nos braves et honn\u00eates populations du Nord a contrast\u00e9 \u00e9trangement avec l\u2019indiff\u00e9rence, voire m\u00eame l\u2019hostilit\u00e9 qui nous a accueillis partout ailleurs. \u00bb<\/p>\n<p>Grande offensive  18 juillet 1918<br \/>\np. 111 \u00ab On pousse vers la grotte des flots de prisonniers. Il y a parmi eux des gamins compl\u00e8tement imberbes, de v\u00e9ritables enfants dont l\u2019arriv\u00e9e soul\u00e8ve une hilarit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Je constate une fois de plus le bon c\u0153ur du soldat fran\u00e7ais. Pour celui qui a v\u00e9cu la vie du front avec ses peines, ses dangers et ses souffrances, un prisonnier est un fr\u00e8re de mis\u00e8re, et il ne viendrait \u00e0 personne l\u2019id\u00e9e de le maltraiter. On oublie que l\u2019on a devant soi un Boche bien souvent bourreau des n\u00f4tres dans les r\u00e9gions envahies. On aime mieux passer pour na\u00eff que cruel. \u00bb<\/p>\n<p>D\u00e9couverte des Am\u00e9ricains<br \/>\nmars 1918, la bataille de Picardie     secteur Montdidier<br \/>\np. 95 \u00ab Les troupes am\u00e9ricaines sont au bivouac dans le parc et une cuisine roulante s\u2019est install\u00e9e dans les d\u00e9pendances du ch\u00e2teau. Nous remarquons que les officiers ont le m\u00eame ordinaire que leurs hommes. \u00bb<\/p>\n<p>Volont\u00e9 de t\u00e9moigner\t\tapr\u00e8s la Somme<br \/>\np. 50 \u00ab Je suis s\u00fbr, dans la circonstance, d\u2019\u00eatre l\u2019interpr\u00e8te de tous mes camarades, de tous ceux qui ont v\u00e9cu ces souvenirs et de traduire fid\u00e8lement leurs impressions. \u00bb<\/p>\n<p>Vincent Suard 10\/05\/2012<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin N\u00e9 \u00e0 Valenciennes (Nord), mari\u00e9 en 1910, il a deux enfants en 1914 et exerce la profession d\u2019agent d\u2019assurance ; mobilis\u00e9 \u00e0 Douai, il r\u00e9ussit \u00e0 quitter la ville avec le dernier train le 1er octobre 1914. Il rejoint ensuite Gu\u00e9ret, o\u00f9 il est mis en disponibilit\u00e9 par l\u2019autorit\u00e9 militaire. 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