{"id":845,"date":"2012-07-26T14:58:30","date_gmt":"2012-07-26T13:58:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=845"},"modified":"2021-09-14T19:27:09","modified_gmt":"2021-09-14T18:27:09","slug":"de-lavaissiere-de-lavergne-rene-1886-1983","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/07\/26\/de-lavaissiere-de-lavergne-rene-1886-1983\/","title":{"rendered":"Lavaissi\u00e8re de Lavergne, Ren\u00e9 de (1886-1983)"},"content":{"rendered":"<p><strong>1. Le t\u00e9moin<\/strong><br \/>\nRen\u00e9 de Lavaissi\u00e8re de Lavergne, jeune avocat \u00e0 Paris lors de la mobilisation, rejoint comme lieutenant de r\u00e9serve le 17e r\u00e9giment d\u2019artillerie (3e DI). Il participe aux batailles des fronti\u00e8res (Virton) et de la Marne, passe l\u2019automne 1914 en Argonne et participe aux combats de la Wo\u00ebvre en 1915. Il plaide parfois comme avocat au conseil de guerre de la 3e DI. Apr\u00e8s l\u2019offensive de Champagne en septembre-octobre 1915 (Hurlus) et le secteur de Souilly (Meuse) en 1916, il obtient sa mutation en juin comme observateur dans l\u2019aviation. Titularis\u00e9 officier observateur en d\u00e9cembre 1916 (escadrille C 11), il est promu capitaine en mai 1917, faisant aussi de l\u2019instruction et des conf\u00e9rences. Il commande l\u2019escadrille 287 en f\u00e9vrier 1918 et termine la guerre comme commandant de l\u2019a\u00e9ronautique du 38e corps d\u2019arm\u00e9e ; il est d\u00e9mobilis\u00e9 en mars 1919. Il m\u00e8ne ensuite jusqu\u2019en 1958 une carri\u00e8re au barreau comme avocat au Conseil d\u2019Etat et \u00e0 la Cour de Cassation.<\/p>\n<p><strong>2. Le t\u00e9moignage<\/strong><br \/>\nSon r\u00e9cit de campagne a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 en 1963, et le manuscrit qu\u2019il consid\u00e9rait comme son \u00ab \u0153uvre  majeure \u00bb a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par son arri\u00e8re-petit-fils Etienne de Vaumas en 2011. Il est illustr\u00e9 de nombreuses photographies personnelles de la collection de l\u2019auteur et de reproductions de documents et de cartes. L\u2019auteur a r\u00e9dig\u00e9 un r\u00e9cit pr\u00e9cis, appuy\u00e9 sur ses notes et ses archives qui \u00e9voquent les \u00e9v\u00e9nements militaires, les combats mais aussi ses pr\u00e9occupations personnelles : c\u2019est un document intime. L\u2019int\u00e9r\u00eat du t\u00e9moignage r\u00e9side dans l\u2019exp\u00e9rience de deux armes diff\u00e9rentes, avec la vie d\u2019une batterie d\u2019artillerie au feu et \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, puis la description de la fonction d\u2019observateur a\u00e9rien et celle en 1918 de commandant d\u2019une unit\u00e9 d\u2019aviation. La r\u00e9daction des <em>Souvenirs<\/em>, presque cinquante ans apr\u00e8s le d\u00e9but du conflit, produit un \u00e9tirement du temps du t\u00e9moignage qui doit \u00eatre pris en compte. La publication (2011) n\u2019a pas eu lieu du vivant de l\u2019auteur, on ne sait pas si c\u2019\u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Ici la guerre est vue \u00e0 travers le prisme culturel d\u2019un grand bourgeois parisien ; son v\u00e9cu est souvent \u00e9loign\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience commune du fantassin de la tranch\u00e9e, bien qu\u2019il puisse parfois s\u2019y superposer. Enfin le r\u00e9cit est aussi un plaidoyer pro domo, mais qui n\u2019essaie pas de cacher les h\u00e9sitations et parfois le d\u00e9couragement. La qualit\u00e9 de r\u00e9daction, les descriptions pr\u00e9cises et l\u2019atmosph\u00e8re intime cr\u00e9\u00e9e par la restitution des pr\u00e9occupations et des enthousiasmes de l\u2019auteur finissent par projeter ici un sentiment  de sinc\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>3. Analyse<\/strong><br \/>\nPendant les deux ans qu\u2019il passe dans l\u2019artillerie, le lieutenant de Lavergne d\u00e9crit l\u2019itin\u00e9raire de son unit\u00e9, le service en campagne, les combats de sa batterie, les bombardements de contre-batterie, les efforts et les peines de son unit\u00e9 ; c\u2019est un document vivant et pr\u00e9cis de l\u2019ambiance v\u00e9cue par ceux qui servent les 75. Au d\u00e9but d\u2019ao\u00fbt 1914, il fait partie des optimistes \u00e0 la mobilisation, et son souvenir \u00e9voque plus que de la r\u00e9signation.<br \/>\np. 13 \u00ab A 11 heures 23, le train quitte la gare, train naturellement bond\u00e9 de r\u00e9servistes rejoignant leurs unit\u00e9s. Leur entrain fait de bonne humeur et de sang-froid est r\u00e9confortant. Les cris \u00ab A Berlin \u00bb fusent de toutes parts. Moi-m\u00eame, j\u2019avais d\u2019ailleurs \u00e9crit dans une lettre \u00e0 ma fille que son papa allait lui rapporter \u00ab une belle poup\u00e9e allemande \u00bb. Je partageais ainsi l\u2019optimisme g\u00e9n\u00e9ral. \u00bb<\/p>\n<p>Le changement d\u2019opinion sur la guerre est rapide, puisque la d\u00e9couverte du feu le 22 ao\u00fbt 1914 \u00e0 Ethe  lui montre la r\u00e9alit\u00e9 des combats  et le fait r\u00e9agir pour prot\u00e9ger les siens.<br \/>\np. 25 \u00ab Bient\u00f4t sur la route, passent devant nous des charrettes de paysans transportant des morts et des bless\u00e9s revenant de la ligne de feu. Je ressens alors l\u2019horreur de la guerre en voyant des soldats en pantalon rouge et capote bleue, les uns inertes, les autres g\u00e9missants, le teint terreux et couverts de sang. (\u2026) Ma pens\u00e9e va \u00e0 ce moment, \u00e0 mon jeune neveu, Georges qui, d\u2019apr\u00e8s les nouvelles que j\u2019ai re\u00e7ues, a l\u2019intention de s\u2019engager, et dans la journ\u00e9e, je griffonne un mot \u00e0 ma famille : \u00ab Que Georges reste tranquille. Il ne peut pas et vous ne pouvez pas savoir ce que c\u2019est. Il faut avoir v\u00e9cu une journ\u00e9e comme celle d\u2019aujourd\u2019hui pour \u00eatre fix\u00e9. J\u2019ai appris avec beaucoup d\u2019admiration le d\u00e9sir de s\u2019engager. Il faut laisser les a\u00een\u00e9s faire leur devoir. \u00bb<\/p>\n<p>Son \u00e9motivit\u00e9 est au d\u00e9but tr\u00e8s forte, il \u00e9voque sa sensibilit\u00e9 lorsqu\u2019en r\u00e9serve d\u2019\u00e9chelon, il r\u00e9cup\u00e8re des bless\u00e9s de sa batterie qui agonisent l\u2019apr\u00e8s-midi et qu\u2019il fait enterrer le soir.<br \/>\np. 32  bataille de la Marne \u00ab le 7 septembre sera pour moi la journ\u00e9e la plus \u00e9mouvante de cette p\u00e9riode. (\u2026) A peine avais-je rempli ce triste devoir qu\u2019un deuxi\u00e8me bless\u00e9 d\u00e9c\u00e9dait apr\u00e8s une agonie douloureuse et d\u00e9chirante. Il \u00e9tait 18 heures et nous avons recommenc\u00e9 pour lui la triste c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9j\u00e0 accomplie pour son camarade. Cette journ\u00e9e m\u2019a beaucoup impressionn\u00e9. C\u2019\u00e9taient les premiers morts de notre batterie que je voyais et que j\u2019avais la p\u00e9nible mission d\u2019ensevelir. Bien des fois au cours de la journ\u00e9e, j\u2019ai d\u00fb d\u00e9tourner les yeux pour ne pas pleurer devant mes hommes. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019endurcissement est rapide, la duret\u00e9 des combats et la r\u00e9p\u00e9tition des spectacles cruels produisent une att\u00e9nuation de l\u2019\u00e9motion. Ce changement de sensibilit\u00e9 apr\u00e8s la victoire de la Marne se fait diff\u00e9remment suivant l\u2019origine des cadavres<br \/>\np. 35  12 septembre 1914 \u00ab L\u2019aspect des pays que nous traversons est affreux. Il est le r\u00e9sultat des durs combats d\u2019artillerie : trous d\u2019obus sur les routes et dans les champs, chevaux crev\u00e9s sur les chemins et dans les foss\u00e9s, h\u00e9las aussi centaines de cadavres de soldats. (\u2026) Nous passons au milieu de ce carnage, ressentant une profonde \u00e9motion \u00e0 la vue de tant des n\u00f4tres qui sont tomb\u00e9s, m\u00eal\u00e9e d\u2019une joie sauvage au spectacle des cadavres ennemis tomb\u00e9s parfois par paquets les uns sur les autres. \u00bb<br \/>\np. 36 \u00ab Sur la paille, sont align\u00e9s des soldats et des officiers allemands bless\u00e9s. C\u2019est un tableau rappelant les peintures et dessins de la guerre de 1870. Puis-je dire que je n\u2019ai pas ressenti \u00e0 cette vue la commis\u00e9ration et la piti\u00e9 que m\u2019avaient inspir\u00e9es nos morts et nos bless\u00e9s de la Garderie d\u2019Amboise, et je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9 de voir des soldats s\u2019emparer de casques ou d\u2019\u00e9quipements que les bless\u00e9s avaient encore pr\u00e8s d\u2019eux. \u00bb<br \/>\nL\u2019auteur n\u2019\u00e9voque par ailleurs que rarement les Allemands et jamais les motivations ou les buts de la guerre, prise dans son ensemble.<\/p>\n<p>L\u2019auteur \u00e9voque aussi la peur, pr\u00e9sente lorsque sa batterie est violemment bombard\u00e9e, peur qu\u2019il domine \u00e0 cause du regard de ses hommes :  le courage se construit par la volont\u00e9.<br \/>\np. 40 15 septembre 1914 \u00ab J\u2019avoue que j\u2019ai eu peur mais l\u2019amour propre l\u2019a emport\u00e9. Je ne voulais pas devant mes hommes abandonner mon but. \u00bb<br \/>\np. 41 \u00ab Je m\u2019efforce, au milieu du chaos, de rester calme et de ne pas donner \u00e0 mes hommes l\u2019impression que j\u2019ai peur. Je me joins \u00e0 eux pour r\u00e9tablir l\u2019ordre dans notre cavalerie affol\u00e9e car je pense qu\u2019il est capital de donner l\u2019exemple aux hommes et \u00e0 d\u00e9faut de v\u00e9ritable cr\u00e2nerie, l\u2019amour propre commande d\u2019inspirer confiance et de rester le chef.<br \/>\nEt le combat finit par fournir une v\u00e9ritable ivresse.<br \/>\np. 96 \u00ab Mes trois camarade et moi \u00e9tions gris\u00e9s par le combat et nous tirions avec rage. \u00bb<\/p>\n<p>La prise de conscience du fait que la guerre va durer est tr\u00e8s pr\u00e9coce chez l\u2019auteur, son moral s\u2019en ressent, au point de  d\u00e9boucher sur une v\u00e9ritable crise de d\u00e9pression.<br \/>\np. 64 \u00abRien d\u2019int\u00e9ressant \u00e0 noter les 19, 20 et 21 novembre [1914] que cette tristesse que nous apporte cette vie monotone, jointe \u00e0 la certitude que nous donnent les \u00e9v\u00e9nements que la guerre sera beaucoup plus longue qu\u2019on ne le pensait. Loin de nous r\u00e9conforter, les encouragements \u00e0 la patience que nous prodigue l\u2019arri\u00e8re et la transmission des \u00ab bobards \u00bb auxquels nos familles se laissent prendre ne font que nous irriter, et mes lettres \u00e0 ma famille se ressentent de cette irritation. A certains moments, j\u2019en arrive \u00e0 souhaiter \u00eatre bless\u00e9 pour quitter au moins temporairement ce front d\u00e9sesp\u00e9rant. Ce n\u2019est certes pas de la l\u00e2chet\u00e9 mais un profond d\u00e9couragement qu\u2019\u00e0 d\u2019autres \u00e9tapes de la guerre, tant que je serai dans l\u2019artillerie, je ressentirai encore. \u00bb<\/p>\n<p>La position d\u2019officier et d\u2019artilleur de Lavergne lui permet, contre le r\u00e8glement, de faire venir sa femme en janvier 1915 : il est ainsi nettement privil\u00e9gi\u00e9 par rapport \u00e0 ses hommes et plus encore \u00e0 l\u2019infanterie.<br \/>\np. 80 \u00ab Le projet de voyage de ma femme me pr\u00e9occupe. Il comporte de s\u00e9rieux al\u00e9as de parcours et d\u2019arriv\u00e9e dans notre bled, en violation des consignes qui interdisent de tels d\u00e9placements dans la zone des arm\u00e9es. Mais j\u2019apprends que mon camarade et ami Pierret qui est lieutenant au 3e groupe en cantonnement \u00e0 Givry vient d\u2019\u00eatre inform\u00e9 que sa jeune femme est arriv\u00e9e \u00e0 Bar-leDuc et se dispose \u00e0 le rejoindre. J\u2019apprends aussi que les trois autres femmes d\u2019officiers viennent d\u2019arriver. \u00bb.<br \/>\np. 81 \u00ab Le 28 [janvier 1915], j\u2019ai la joie tant d\u00e9sir\u00e9e de voir arriver ma femme qui a courageusement affront\u00e9 les difficult\u00e9s du voyage et qui, descendue du chemin de fer \u00e0 Revigny, a gagn\u00e9 Le Ch\u00e2telier dans une voiture de paysan. Je l\u2019installe chez les Lalancette dans la chambre que j\u2019occupe. Et pendant une dizaine de jours, en dehors de mes heures de service, je puis passer avec ma femme des moments d\u2019heureuse d\u00e9tente (\u2026). Mon capitaine ferme les yeux sur la pr\u00e9sence de mon \u00e9pouse. Le commandant, je crois, ne l\u2019a pas connue. Et tout ce s\u00e9jour se passe sans incident. Je me souviens du mot de Defrance [son ordonnance] qui le premier soir, apr\u00e8s avoir rassembl\u00e9 les reliefs du repas, nous quitte sur un \u00ab Bon divertissement, mon lieutenant. \u00bb<br \/>\nUlt\u00e9rieurement, et contre les ordres, Lavergne fera encore venir sa femme  pendant plusieurs s\u00e9jours, puis  son passage \u00e0 l\u2019aviation rendra sa situation encore plus privil\u00e9gi\u00e9e.<\/p>\n<p>Il participe aux durs combats du printemps 1915 comme chef de batterie, et  est cit\u00e9 \u00e0 l\u2019ordre de la division avec attribution de la croix de guerre (21 avril 1915).<\/p>\n<p>Lors des luttes acharn\u00e9es \u00e0 Vauquois et aux Eparges, les tirs trop courts de l\u2019artillerie fran\u00e7aise, et les conflits qui en avaient r\u00e9sult\u00e9, avaient fini par faire imposer la pr\u00e9sence d\u2019un officier d\u2019artillerie en premi\u00e8re ligne, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019infanterie, lors des tirs des 75; Lavergne  para\u00eet peu convaincu de l\u2019utilit\u00e9 de cette mission. Pendant les combats violents de la Wo\u00ebvre (attaque du 20 juin 1915), il t\u00e9moigne sur les relations entre les deux armes et une description de la tranch\u00e9e avant l\u2019assaut, vue par un individu ext\u00e9rieur qui ne doit pas \u00ab sortir \u00bb.<br \/>\np. 116 \u00ab A 15 heures, le colonel me charge de me rendre dans la tranch\u00e9e de 1\u00e8re ligne et de v\u00e9rifier si le parapet de la tranch\u00e9e ennemie et les r\u00e9seaux de barbel\u00e9s qui la pr\u00e9c\u00e8dent sont d\u00e9molis par notre tir. Je pars avec le sous-officier qui m\u2019accompagne, d\u2019abord par les boyaux qui m\u00e8nent aux tranch\u00e9es, puis dans les tranch\u00e9es. Une pluie de projectiles tombe sur et autour des tranch\u00e9es que je parcours. Nous passons en courant aux endroits particuli\u00e8rement dangereux, au milieu des \u00e9boulis que provoque le tir ennemi, rampant l\u00e0 o\u00f9 des poutres ou des arbres obstruent les boyaux ou les tranch\u00e9es. Dans celles-ci, nous sommes parfois oblig\u00e9s d\u2019enjamber des fantassins qui y sont terr\u00e9s. Nous passons sur des sacs, des fusils, des bidons, des jambes, courb\u00e9s en deux pour \u00e9viter de recevoir, en d\u00e9passant le parapet de la tranch\u00e9e, une balle ou un \u00e9clat. (\u2026)<br \/>\n[Nos fantassins] Ils sont debout, appuy\u00e9s \u00e0 la paroi, serrant leurs fusils ba\u00efonnette au canon dans leurs mains crisp\u00e9es, attendant l\u2019ordre de franchir le parapet. Quels tragiques regards je lisais dans leurs yeux. J\u2019\u00e9tais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un tout jeune sous-lieutenant qui commandait l\u2019une des sections d\u2019attaque. Et j\u2019avais piti\u00e9 de lui. Il attendait sans bouger l\u2019ordre de s\u2019\u00e9lancer, une angoisse se lisait dans ses yeux. A l\u2019instant du d\u00e9part, il a franchi le premier le parapet et les hommes les uns apr\u00e8s les autres l\u2019ont suivi. Il y a eu un cr\u00e9pitement de fusillade et de mitrailleuses, puis plus rien. Les fantassins apr\u00e8s leur bond en avant s\u2019\u00e9taient tapis dans les trous d\u2019obus ou derri\u00e8re des arbres. Puis la fusillade a repris par moments. Je suis rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 20 heures \u00e0 mon poste d\u2019observation sans pouvoir d\u2019ailleurs communiquer avec l\u2019arri\u00e8re, les lignes t\u00e9l\u00e9phoniques \u00e9tant depuis longtemps coup\u00e9es. Et ne pouvant rien faire, je suis revenu au poste du colonel. Je pensais combien il \u00e9tait d\u00e9solant d\u2019avoir risqu\u00e9 \u00e0 maintes reprises d\u2019\u00eatre tu\u00e9 pour un r\u00f4le d\u2019une totale inutilit\u00e9 puisque l\u00e0 o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9, je ne pouvais correspondre avec personne pour transmettre des indications utiles ou r\u00e9gler un tir, d\u2019ailleurs impossible \u00e0 r\u00e9gler au milieu des arriv\u00e9es de nos obus provenant de toutes nos batteries qui tiraient ensemble. C\u2019\u00e9tait une exigence singuli\u00e8re du commandement de l\u2019infanterie de vouloir qu\u2019un officier d\u2019artillerie soit pr\u00e9sent, dans ces conditions, aux tranch\u00e9es de premi\u00e8re ligne. Enfin, je suis l\u00e0, indemne et c\u2019est le principal mais j\u2019avoue que cette journ\u00e9e m\u2019a laiss\u00e9 assez d\u00e9moralis\u00e9. Ne devrais-je pas avoir honte quand j\u2019en ai vu tant aujourd\u2019hui partir \u00e0 la mort ? \u00bb<\/p>\n<p>A partir de l\u2019\u00e9t\u00e9 1915, le moral de l\u2019auteur se d\u00e9grade encore significativement : l\u2019action et le danger l\u2019affectaient d\u00e9j\u00e0, mais en lui donnant la possibilit\u00e9 de se d\u00e9passer ; l\u2019inaction et la routine des secteurs tranquilles le d\u00e9priment et lui font demander sa mutation.<br \/>\np. 129 \u00ab J\u2019ai trop le temps de penser \u00e0 tout ce qui me d\u00e9sole. (\u2026) Si je relis mes lettres de l\u2019\u00e9poque, je suis effray\u00e9 de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent. \u00bb<br \/>\np. 155  No\u00ebl 1915 Bois de l\u2019H\u00f4pital  \u00ab Je voudrais m\u2019\u00e9vader de cette ambiance o\u00f9 je ressens trop de peine m\u00eal\u00e9e \u00e0 de la rage pour tout ce qui me s\u00e9pare des miens et, dans l\u2019espoir de me rapprocher d\u2019eux, je songe \u00e0 solliciter mon affectation \u00e0 une formation automobile de combat (autos blind\u00e9s, autos mitrailleuses ou autos canons) dont les stationnements se trouvent plus en arri\u00e8re et faciliteraient des voyages de ma femme et moi. Je parle discr\u00e8tement de mes intentions au commandant avec la crainte que mon d\u00e9sir de quitter le groupe me nuise dans son esprit. Il comprend mon \u00e9tat d\u2019esprit. Je prie ma famille d\u2019\u00eatre mon interpr\u00e8te aupr\u00e8s de certaines personnalit\u00e9s de fa\u00e7on \u00e0 \u00eatre s\u00fbr que si je d\u00e9pose une demande de mutation, celle-ci aboutira \u00e0 un r\u00e9sultat certain; Mais tout s\u2019av\u00e8re inutile et mon d\u00e9sir reste irr\u00e9alis\u00e9. \u00bb<br \/>\np. 161 \u00ab Je suis de plus en plus dans un \u00e9tat nerveux qui frise la d\u00e9pression et je prends en haine tous ceux qui dans ma famille me pr\u00eachent la patience et la r\u00e9signation. On m\u2019incite \u00e0 passer une visite m\u00e9dicale qui peut-\u00eatre aboutirait \u00e0 un s\u00e9jour \u00e0 l\u2019arri\u00e8re mais j\u2019ai trop d\u2019amour propre pour me plier \u00e0 cette com\u00e9die d\u2019ailleurs bien probl\u00e9matique. Puisque le passage qu\u2019on avait sollicit\u00e9 pour moi dans les autos canons n\u2019a donn\u00e9 aucun r\u00e9sultat, je songe \u00e0 demander \u00e0 passer dans l\u2019aviation comme \u00e9l\u00e8ve pilote, ce qui me procurerait un certain temps \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pendant mon stage d\u2019entra\u00eenement et une fois en escadrille me permettrait, les terrains d\u2019aviation \u00e9tant situ\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, de recevoir des visites de ma femme, ce \u00e0 quoi tendaient tous mes d\u00e9sirs. Ainsi, tout en satisfaisant ce besoin imp\u00e9ratif de me rapprocher d\u2019elle, je n\u2019aurais l\u2019air ni d\u2019un poltron, ni d\u2019un d\u00e9gonfl\u00e9, ce que je ne voulais para\u00eetre \u00e0 aucun prix car je n\u2019en avais pas l\u2019\u00e9toffe. Mais cette vie insipide dans une artillerie fig\u00e9e dans la m\u00eame position pendant des mois m\u2019\u00e9tait devenue insupportable.<br \/>\nCes aveux peu glorieux, \u00e9crits plusieurs d\u00e9cennies apr\u00e8s les faits, sont int\u00e9ressants pour une perception de \u00ab la guerre qui dure \u00bb en 1915 ; ils nous interrogent aussi, venant d\u2019un combattant d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 par rapport au sort commun. Enfin, ils nous font nous poser la question suivante : un aveu de ce type, de la part d\u2019un honorable avocat au Conseil d\u2019Etat, serait-il envisageable dans des \u00e9crits publi\u00e9s dans l\u2019entre-deux-guerres ?<\/p>\n<p>Avec, semble-t-il, des soutiens importants et r\u00e9it\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, un \u00ab piston \u00bb enfin efficace, la mutation dans l\u2019aviation esp\u00e9r\u00e9e arrive, contre l\u2019avis de son commandant d\u2019unit\u00e9.<br \/>\np. 165 \u00ab Et le 19 juin [1916] \u00e0 7 heures 30, je suis r\u00e9veill\u00e9 par le t\u00e9l\u00e9phone et on m\u2019annonce du bureau du colonel que ma nomination comme observateur \u00e0 l\u2019escadrille C 11 vient d\u2019arriver. \u00bb<br \/>\nApr\u00e8s sa nomination dans l\u2019aviation comme officier observateur (de Lavergne passe son bapt\u00eame de l\u2019air trois jours apr\u00e8s), la tonalit\u00e9 du r\u00e9cit change compl\u00e8tement ; les heures  de d\u00e9pression disparaissent au profit de moments exaltants, de missions o\u00f9 l\u2019initiative individuelle joue un r\u00f4le fondamental, il rena\u00eet car il peut agir comme acteur de son destin :<br \/>\np. 166 \u00ab L\u2019initiative, la volont\u00e9 individuelle allait \u00eatre l\u2019enjeu d\u2019un combat passionnant. Aux coups re\u00e7us, aux dangers courus, la d\u00e9fense imm\u00e9diate devenait possible. A une passivit\u00e9 aveugle succ\u00e9dait une action personnelle dont on pouvait appr\u00e9cier l\u2019utilit\u00e9. (\u2026) Heures exaltantes, g\u00e9n\u00e9ratrices d\u2019un moral \u00e9lev\u00e9, en d\u00e9pit des risques courus et qui, m\u00ealant aux faits de guerre un aspect sportif, ont modifi\u00e9 totalement mon \u00e9tat d\u2019esprit et m\u2019ont apport\u00e9 une nouvelle vie enti\u00e8rement diff\u00e9rente de celle que j\u2019avais connue dans l\u2019artillerie. \u00bb<\/p>\n<p>Son r\u00f4le est le r\u00e9glage des batteries du 17e RA et des canons lourds \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du corps d\u2019arm\u00e9e ; l\u2019auteur raconte sa formation rapide, ses missions et leurs difficult\u00e9s, le combat au- dessus des lignes et la satisfaction de \u00ab comprendre le but et le d\u00e9roulement des op\u00e9rations sur le champ de bataille (p. 166) \u00bb. Il vole \u00e0 l\u2019escadrille C 11 sur Caudron G 3 puis G 4 bimoteur. Officier d\u2019artillerie exp\u00e9riment\u00e9, il effectue presque imm\u00e9diatement de nombreuses missions lors de la deuxi\u00e8me partie de la bataille de la Somme en septembre et octobre 1916. L\u2019auteur \u00e9voque les pilotes qui l\u2019accompagnent, son travail de renseignement par ses aspects techniques (canevas de tir, officier \u00ab d\u2019antenne \u00bb, photographie), l\u2019ambiance \u00e0 l\u2019escadrille :<br \/>\np. 191 \u00ab Aux heures des repas, cette salle s\u2019emplissait des conversations et de la gaiet\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. Car, \u00e0 l\u2019exception de quelques tristes jours o\u00f9 la disparition ou la blessure d\u2019un camarade effa\u00e7ait les plaisanteries et les rires, une constante gaiet\u00e9 faite de jeunesse et d\u2019insouciance animait chacun de nous. Un imposant phonographe, assorti des derniers disques en vogue, apportait aux heures des repas ou au cours des soir\u00e9es une ambiance bruyante et joyeuse. \u00bb<br \/>\nL\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de Lavergne a chang\u00e9 avec son passage dans l\u2019aviation, la pr\u00e9sence du danger \u2013 r\u00e9el et constant \u2013 n\u2019est plus paralysante, l\u2019action et la volont\u00e9 permettent de dominer la peur qui finit par dispara\u00eetre, et l\u2019observateur et son pilote forment, aux dires de l\u2019auteur,  une \u00e9quipe renomm\u00e9e pour sa hardiesse :<br \/>\np. 210 (extrait de citation, mars 1917) \u00ab Excellent \u00e9quipage qui rend les plus grand services par ses reconnaissances hardies, ses r\u00e9glages de tir et ses prises de photographies. Souvent attaqu\u00e9s par des avions ennemis et soumis \u00e0 des tirs pr\u00e9cis d\u2019artillerie, ont toujours termin\u00e9 leur mission faisant preuve journellement de courage, de sang-froid et d\u2019\u00e9nergie. \u00bb<br \/>\nLes dangers du vol peuvent \u00eatre illustr\u00e9s par trois capotages, les 29 avril, 4 mai et 11 mai 1917 :<br \/>\np. 220 \u00ab En cours de r\u00e9glage d\u2019une batterie de 155 court, le moteur de gauche s\u2019arr\u00eate et le moteur de droite manifeste des d\u00e9faillances alors que nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019\u00e0 800 m. Il ne peut \u00eatre question de rentrer au terrain et il faut atterrir droit devant nous. Mendigal pique mais en arrivant \u00e0 une centaine de m\u00e8tres du sol, nous rencontrons des bancs de brume qui nous \u00f4tent toute visibilit\u00e9. En en sortant, nous nous trouvons au-dessus d\u2019arbres qu\u2019il s\u2019en faut de peu que nous accrochions, ce qui aurait \u00e9t\u00e9 mortel et finalement nous finissons notre descente en butant contre le parapet d\u2019une tranch\u00e9e. L\u2019appareil fait une superbe culbute et retombe \u00e0 cheval sur la tranch\u00e9e tandis que nous nous retrouvons la t\u00eate en bas, maintenus par nos ceintures. Je me d\u00e9gage le premier et aide Mendigal \u00e0 sortir de sa mauvaise position. Nous n\u2019avons l\u2019un et l\u2019autre aucune blessure. \u00bb<br \/>\np. 222 \u00ab Le 4 mai est une journ\u00e9e d\u2019attaque au nord de Reims pr\u00e8s du fort de Brimont. Je remplis le r\u00f4le d\u2019avion d\u2019accompagnement d\u2019infanterie, ce qui n\u00e9cessite de voler au-dessous de mille m\u00e8tres pour pouvoir suivre la marche de l\u2019infanterie au milieu des tranch\u00e9es. Apr\u00e8s une heure de vol, les culbuteurs du moteur sautent d\u00e9chirant le capot du moteur dont les d\u00e9bris viennent briser un des m\u00e2ts de gauchissement. L\u2019avion n\u2019est plus gouvernable. Il faut atterrir l\u00e0 o\u00f9 nous sommes. Lafouillade rep\u00e8re un champ, mais celui-ci est parsem\u00e9 de gros trous d\u2019obus et nous capotons dans l\u2019un d\u2019eux en touchant le sol. Me voici, encore une fois, la t\u00eate en bas pris sous l\u2019appareil. Je m\u2019en tire avec quelques \u00e9corchures. Lafouillade, de m\u00eame. \u00bb<br \/>\np. 223 \u00ab Le 11, au cours d\u2019un r\u00e9glage effectu\u00e9 avec Lafouillade, nous tombons sur deux patrouilles de six avions ennemis. Nous engageons le combat avec l\u2019une d\u2019elles. Une balle brise une de nos h\u00e9lices, ce qui nous force \u00e0 rompre et \u00e0 regagner le terrain o\u00f9 Lafouillade, peut-\u00eatre impressionn\u00e9 par le combat, me r\u00e9serve \u00e0 l\u2019atterrissage un beau capotage qui met notre avion sur le dos. D\u00e9cid\u00e9ment, ce mois-ci je collectionne les accidents. Mais encore une fois j\u2019ai de la chance et je sors indemne de celui-ci. Quand je pr\u00e9vois le capotage \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, je me mets en boule, je rentre la t\u00eate et j\u2019attends. Je puis dire que je n\u2019ai jamais eu peur, confiant dans mon \u00e9toile. \u00bb<br \/>\nPromu capitaine en mai 1917, il partage ensuite son temps entre la direction de cours th\u00e9oriques pour former des observateurs, de cours d\u2019officiers d\u2019antenne (officiers des diff\u00e9rentes armes qui seront sp\u00e9cialis\u00e9s dans les liaisons par TSF avec les avions en vol ) et l\u2019apprentissage du pilotage ; il passe le brevet par go\u00fbt mais surtout pour pouvoir commander une escadrille, les chefs d\u2019unit\u00e9 devant pouvoir voler comme pilote en mission. Il re\u00e7oit son brevet de pilote en janvier 1918, est nomm\u00e9 au commandement de l\u2019escadrille 287 (observation \u2013 sur Sopwith) en f\u00e9vrier, puis exerce des responsabilit\u00e9s d\u2019\u00e9tat-major. Il termine la guerre comme commandant de l\u2019a\u00e9ronautique du 38e corps d\u2019arm\u00e9e.<br \/>\nIl r\u00e9sume ainsi son exp\u00e9rience du conflit :<br \/>\np. 8 \u00ab En r\u00e9alit\u00e9, la guerre devait me prendre pr\u00e8s de 5 ann\u00e9es de ma jeunesse, m\u2019apporter des heures de souffrance physique et morale, me faire conna\u00eetre des instants o\u00f9 la mort m\u2019a fr\u00f4l\u00e9, mais aussi d\u2019autres heures exaltantes que j\u2019ai v\u00e9cues dans l\u2019aviation et qui ont compens\u00e9 les heures sombres que j\u2019ai connue dans l\u2019artillerie. \u00bb<\/p>\n<p>Vincent Suard, 25 juillet 2012<br \/>\n*Ren\u00e9 de Lavaissi\u00e8re de Lavergne, <em>Souvenirs d\u2019un artilleur et pilote de la Grande Guerre<\/em>, les Editions de l\u2019Officine, 2011, 432 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Ren\u00e9 de Lavaissi\u00e8re de Lavergne, jeune avocat \u00e0 Paris lors de la mobilisation, rejoint comme lieutenant de r\u00e9serve le 17e r\u00e9giment d\u2019artillerie (3e DI). Il participe aux batailles des fronti\u00e8res (Virton) et de la Marne, passe l\u2019automne 1914 en Argonne et participe aux combats de la Wo\u00ebvre en 1915. 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