{"id":866,"date":"2012-08-18T11:09:25","date_gmt":"2012-08-18T10:09:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/?p=866"},"modified":"2021-09-14T19:27:43","modified_gmt":"2021-09-14T18:27:43","slug":"jolidon-paul-1892","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.crid1418.org\/temoins\/2012\/08\/18\/jolidon-paul-1892\/","title":{"rendered":"Jolidon, Paul (1892-1984)"},"content":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin<\/p>\n<p>Paul Jolidon na\u00eet le 14 octobre 1892<a href=\"#_edn1\">[1]<\/a> \u00e0 Jungholz, village alsacien de l\u2019arrondissement de Guebwiller, dans une famille nombreuse dont le p\u00e8re est fonctionnaire des postes. Avide d\u2019aventure, il s\u2019engage dans la marine imp\u00e9riale en 1908. En 1909-1910, il effectue sa premi\u00e8re croisi\u00e8re en M\u00e9diterran\u00e9e sur le navire-\u00e9cole <em>Hansa<\/em>. En juillet 1912, il embarque \u00e0 bord du paquebot <em>Gneisenau<\/em> \u00e0 destination de Sydney en Australie. A&nbsp; son arriv\u00e9e, il est affect\u00e9 sur le croiseur <em>Condor<\/em> pour la dur\u00e9e de sa campagne du Pacifique. Il est de retour en Allemagne dans sa base d\u2019origine \u00e0 Kiel en juillet 1914, \u00e0 la veille de la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale qui le conduit \u00e0 bord d\u2019un croiseur naviguant en mer Baltique, l\u2019<em>Undine<\/em>.<br \/>\nAu d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1915, il n\u00e9cessite une hospitalisation \u00e0 la suite de laquelle on d\u00e9cide de ne pas l\u2019envoyer tout de suite en mer pour lui \u00e9viter une rechute. Il est donc nomm\u00e9 formateur pour les nouvelles recrues. Il trouve bient\u00f4t le moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette vie jug\u00e9e trop monotone en s\u2019engageant sur un croiseur auxiliaire, le <em>Vienna <\/em>(rebaptis\u00e9 par la suite <em>Meteor<\/em>). C\u2019est ainsi que d\u00e9bute son exp\u00e9rience de corsaire qui le m\u00e8ne essentiellement en mer du Nord et en mer Blanche. Elle prend fin moins d\u2019un an plus tard le 29 f\u00e9vrier 1916 quand, lors d\u2019une mission \u00e0 bord du <em>Rena<\/em>, il est fait prisonnier avec ses autres camarades rescap\u00e9s d\u2019une bataille navale d\u00e9sastreuse pour l\u2019\u00e9quipage allemand. Il conna\u00eet alors la captivit\u00e9 dans diff\u00e9rents camps britanniques puis des conditions de d\u00e9tention plus favorables en Hollande \u00e0 partir d\u2019avril 1918.&nbsp; En novembre 1918, les \u00e9v\u00e8nements r\u00e9volutionnaires puis l\u2019armistice permettent son retour \u00e0 Kiel et enfin en Alsace en mars 1919<a href=\"#_edn2\"><em><strong>[2]<\/strong><\/em><\/a>. D\u00e8s le mois de juillet 1919, il entre dans l\u2019administration fran\u00e7aise des douanes en Sarre, en qualit\u00e9 de pr\u00e9pos\u00e9. Il \u00e9pouse l\u2019ann\u00e9e suivante une jeune femme de Mulhouse avec qui il aura deux enfants<a href=\"#_edn3\">[3]<\/a>. En 1929, apr\u00e8s sa r\u00e9ussite au concours de commis des douanes, il obtient un poste \u00e0 Apach en Moselle, puis \u00e0 Merzig en Sarre, o\u00f9 il demeure au moment de la publication de son ouvrage.<br \/>\n2. Le t\u00e9moignage<\/p>\n<p>JOLIDON Paul, <em>Un Alsacien avec les corsaires du Kaiser<\/em>, Hachette, 1934, 254 pages.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage de Paul Jolidon appartient \u00e0 cette nouvelle vague dans la production de t\u00e9moignages de la Grande Guerre qui sont publi\u00e9s \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1920 et qui trouvent \u00e0 nouveau un public. Lors de sa publication, il semble m\u00eame conna\u00eetre un certain succ\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9chelle nationale, aur\u00e9ol\u00e9 du prestige d\u2019avoir remport\u00e9 le 1<sup>er<\/sup> Prix du Roman du <em>Temps <\/em>pour l\u2019ann\u00e9e 1934. Le quotidien national, anc\u00eatre du <em>Monde<\/em>, en fait un large \u00e9cho dans ses colonnes en publiant une partie de l\u2019ouvrage sous la forme d\u2019un feuilleton quotidien entre le 21 d\u00e9cembre 1933 et le 18 janvier 1934. D\u00e8s lors, d\u2019autres journaux s\u2019en font les relais, et la publicit\u00e9 pour l\u2019ouvrage d\u00e9passe les fronti\u00e8res jusqu\u2019en Belgique par exemple, o\u00f9 la <em>Revue belge<\/em> offre \u00e0 ses lecteurs un chapitre de l\u2019ouvrage dans son num\u00e9ro du 1<sup>er<\/sup> avril 1934, ou encore en Allemagne o\u00f9 il est traduit et publi\u00e9 en allemand<a href=\"#_edn4\">[4]<\/a>. Ainsi, contrairement \u00e0 la plupart des alsatiques, c\u2019est-\u00e0-dire des livres concernant l\u2019Alsace, sa diffusion est nationale avant d\u2019\u00eatre r\u00e9gionale<a href=\"#_edn5\">[5]<\/a>.<\/p>\n<p>Bien qu\u2019ayant \u00e9t\u00e9 prim\u00e9 du \u00ab&nbsp;prix du Roman&nbsp;\u00bb, il s\u2019agit bien du r\u00e9cit de son exp\u00e9rience de guerre. Les qualit\u00e9s litt\u00e9raires de l\u2019auteur, parmi lesquelles une \u00e9criture limpide, en rendent la lecture ais\u00e9e et bien souvent captivante quand on suit ses missions de corsaire. On peut cependant regretter le manque de rep\u00e8res chronologiques, surtout dans la seconde partie de l\u2019ouvrage consacr\u00e9e \u00e0 sa captivit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand commence son r\u00e9cit, en juin 1914, il est rapatri\u00e9 avec 1800 autres marins allemands vers l\u2019Europe \u00e0 bord du paquebot <em>Patricia<\/em>. C\u2019est au passage du canal de Suez qu\u2019ils apprennent l\u2019attentat de Sarajevo. Le navire arrive \u00e0 destination apr\u00e8s 37 jours de voyage, le 17 juillet 1914. Jolidon rejoint sa base d\u2019origine \u00e0 Kiel, mais la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale du 1<sup>er <\/sup>ao\u00fbt intervient avant qu\u2019il ne puisse profiter de son cong\u00e9 pour entamer son retour en Alsace. Il est d\u2019abord affect\u00e9 \u00e0 Dantzig sur l\u2019<em>Undine<\/em>, un croiseur employ\u00e9 \u00e0 des missions de reconnaissance des positions russes (notamment dans le golfe de Riga) ou \u00e0 la surveillance de l\u2019\u00d8resund afin d\u2019emp\u00eacher l\u2019acc\u00e8s du d\u00e9troit aux sous-marins anglais. Le navire est ensuite immobilis\u00e9 quelques mois \u00e0 Kiel pour subir des transformations puis reprend ses activit\u00e9s au d\u00e9but de janvier<br \/>\n1915. Cependant, Jolidon n\u00e9cessite une hospitalisation pour soigner des fi\u00e8vres r\u00e9currentes. Il passe ainsi 18 jours dans un h\u00f4pital de Kiel, au terme desquels on d\u00e9cide de ne pas le renvoyer tout de suite en mer, \u00e0 son grand regret,&nbsp; mais plut\u00f4t de l\u2019affecter au d\u00e9p\u00f4t de la premi\u00e8re division navale de Kiel afin d\u2019y former les jeunes recrues. R\u00e9solu \u00e0 retourner en mer, il se pr\u00e9sente au bureau du personnel pour faire partie d\u2019&nbsp;\u00abun navire marchand (\u2026) myst\u00e9rieusement arm\u00e9&nbsp;\u00bb (p.31), du m\u00eame type que les \u00ab&nbsp;forceurs de blocus&nbsp;\u00bb qui l\u2019attirent beaucoup (p.32). Au d\u00e9but d\u2019avril 1915, il parvient ainsi \u00e0 \u00eatre int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9quipe du <em>Vienna<\/em>, un navire marchand transform\u00e9 en croiseur auxiliaire. A son bord, Jolidon est charg\u00e9 du canon de tribord. Fin mai, apr\u00e8s les derni\u00e8res mises au point, le navire prend le large dans la mer du Nord. Rebaptis\u00e9 <em>Meteor<\/em>, il doit atteindre la mer Blanche et barrer l\u2019acc\u00e8s au port d\u2019approvisionnement russe d\u2019Arkhangelsk en y d\u00e9posant au large une barri\u00e8re de mines.&nbsp; Sur le trajet du retour, tous les navires civils rencontr\u00e9s et suspect\u00e9s de ravitailler l\u2019ennemi sont coul\u00e9s. A leur retour vers la mi-juin, la mission ayant \u00e9t\u00e9 achev\u00e9e avec succ\u00e8s, une partie de l\u2019\u00e9quipage est d\u00e9cor\u00e9e de la croix de fer, dont Jolidon, puis un cong\u00e9 leur est accord\u00e9. Il peut enfin entreprendre un retour en Alsace apr\u00e8s quatre ann\u00e9es d\u2019absence. Au d\u00e9but du mois d\u2019ao\u00fbt, il participe \u00e0 la nouvelle mission du <em>Meteor<\/em> qui consiste \u00e0 larguer des mines au large d\u2019une base navale britannique dans le Moray Firth (au nord-est de l\u2019Ecosse). Accomplie avec<br \/>\nsucc\u00e8s, le retour est cependant moins ais\u00e9 que lors de la premi\u00e8re exp\u00e9dition. En effet, ils sont tr\u00e8s vite rattrap\u00e9s par une force navale britannique nettement sup\u00e9rieure, ce qui d\u00e9cide le commandant von Knorr \u00e0 \u00e9vacuer l\u2019\u00e9quipage du <em>Meteor<\/em> sur un voilier intercept\u00e9 en chemin puis \u00e0 saborder son navire. Cela a permis d\u2019\u00e9viter une bataille navale perdue d\u2019avance pour les marins allemands, rentr\u00e9s finalement sains et saufs. N\u2019ayant plus de navire d\u2019affectation, Jolidon est \u00e0 nouveau employ\u00e9 \u00e0 l\u2019instruction des recrues jusqu\u2019en f\u00e9vrier 1916. Il re\u00e7oit alors une nouvelle affectation en tant que sous-officier sur le croiseur auxiliaire <em>Greif <\/em>(rebaptis\u00e9 ensuite <em>Rena<\/em>). Fin f\u00e9vrier, celui-ci part en mission en mer du Nord mais ne peut \u00e9chapper cette fois \u00e0 une bataille navale fatale contre des croiseurs auxiliaires britanniques. Le <em>Rena<\/em> finit par sombrer et seuls 117 rescap\u00e9s, parmi lesquels Paul Jolidon, sont recueillis, faits prisonniers puis d\u00e9barqu\u00e9s \u00e0 Edimbourg avant d\u2019\u00eatre dirig\u00e9s vers le camp de Handforth, pr\u00e8s de Liverpool. Il transite ensuite \u00e0 Altrincham puis est employ\u00e9 pour travailler au camp de Bramley en tant que sergent fourrier \u00e0 partir de la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 1917. Son s\u00e9jour \u00e0 Bramley est \u00e9court\u00e9 par l\u2019annonce du transfert de tous les prisonniers grad\u00e9s en Hollande. Le d\u00e9part est cependant diff\u00e9r\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, si bien qu\u2019avec ses pairs, Jolidon doit passer l\u2019hiver dans un dernier camp britannique, celui de Brocton. Le 2 avril 1918, \u00e0 sa grande satisfaction, il est enfin transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Rotterdam. C\u2019est dans cette ville, o\u00f9 il jouit d\u2019une<br \/>\nsemi-libert\u00e9, qu\u2019il termine la guerre sans trop se soucier des \u00e9v\u00e8nements militaires. A la faveur de l\u2019agitation r\u00e9volutionnaire qui gagne la ville de Rotterdam, puis de l\u2019armistice, sa captivit\u00e9 prend fin de fait et il peut retourner avec ses camarades \u00e0 Kiel. Il y participe \u00e0 la r\u00e9volution des marins qui selon lui correspond davantage \u00e0 un ras le bol contre l\u2019autorit\u00e9 des officiers qu\u2019\u00e0 un mouvement r\u00e9volutionnaire communiste (p.244-245). Dans ce contexte troubl\u00e9, n\u2019ayant pu obtenir satisfaction de l\u2019ensemble de leurs revendications l\u00e9gitimes (v\u00eatements civils, rappel de solde,\u2026), il d\u00e9cide finalement avec un autre Alsacien de prendre le chemin du retour vers une Alsace d\u00e9sormais fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>3. Analyse<\/p>\n<p>Le t\u00e9moignage de Paul Jolidon est tout d\u2019abord l\u2019\u0153uvre d\u2019un marin passionn\u00e9 dont la soif d\u2019aventure et de voyage le conduit \u00e0 s\u2019engager comme volontaire dans la marine imp\u00e9riale avant la guerre. Rev\u00eatir la tenue de marin repr\u00e9sente alors \u00ab&nbsp;la r\u00e9alisation de notre r\u00eave d\u2019enfant&nbsp;\u00bb (p.105). Sa campagne dans le Pacifique est une exp\u00e9rience profond\u00e9ment marquante dont il garde longtemps un bon souvenir (empreint d\u2019une grande nostalgie quand il se retrouve prisonnier, p.100) et \u00e0 laquelle il revient ponctuellement au cours de son r\u00e9cit. D\u2019ailleurs, pour lui, un des seuls int\u00e9r\u00eats que suscite sa fonction occasionnelle de formateur est de pouvoir transmettre sa passion aux nouvelles recrues et leur conter le r\u00e9cit captivant de ses aventures pass\u00e9es (p.105-108). Les descriptions qu\u2019il nous livre des paysages (\u00e9merveillement devant des paysages littoraux, p.16), des contr\u00e9es travers\u00e9es et des populations rencontr\u00e9es (les \u00ab&nbsp;indig\u00e8nes&nbsp;\u00bb de Port-Sa\u00efd, p.7-8) agr\u00e9mentent le r\u00e9cit de ses op\u00e9rations militaires et apparentent maintes fois son t\u00e9moignage de guerre \u00e0 un r\u00e9cit de voyage. Marin passionn\u00e9, il trouve dans l\u2019engagement au sein de la marine de guerre un moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019arm\u00e9e de terre et \u00e0 ses officiers m\u00e9prisants. Il nous rend ainsi compte des rivalit\u00e9s pouvant exister entre ces deux composantes de l\u2019arm\u00e9e (p.57, 58), et du cloisonnement existant entre les marins et les autres soldats&nbsp;(p.191). Entr\u00e9 dans la marine de guerre par passion des oc\u00e9ans plus que des armes, il n\u2019en demeure pas moins fier de porter cet uniforme et assiste admiratif aux grandes man\u0153uvres des monstres d\u2019acier qui constituent les flottes allemande (p.10) ou anglaise (p.36). Son go\u00fbt de l\u2019aventure l\u2019emp\u00eache de se satisfaire de rester \u00e0 quai comme beaucoup de ses camarades (\u00ab&nbsp;le service \u00e0 terre ou la discipline de fer sur les vaisseaux de ligne immobilis\u00e9s sont sans attrait pour moi&nbsp;\u00bb p.98). Ainsi, il pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre \u00e0 bord d\u2019un croiseur que sur&nbsp;\u00ab&nbsp;un de ces grands cuirass\u00e9s, condamn\u00e9s \u00e0 attendre on ne sait quoi&nbsp;\u00bb (p.68), et fait le choix de s\u2019engager comme corsaire pour \u00e9chapper \u00e0 la formation des recrues. Il nous livre ainsi un t\u00e9moignage in\u00e9dit sur la guerre de course allemande. Les renseignements abondent sur le d\u00e9roulement des missions auxquelles il participe, l\u2019\u00e9quipement des croiseurs auxiliaires ou les ruses employ\u00e9es pour \u00e9viter de croiser des ennemis (le secret autour des missions, le camouflage des armes, le changement de nom des navires. (Voir par exemple p.121 \u00e0 125 pour le <em>Greif<\/em>). Il t\u00e9moigne \u00e9galement des difficult\u00e9s de la vie \u00e0 bord de ce type de navires, notamment des peurs ou des craintes li\u00e9es en particulier au transport d\u2019\u00e9normes quantit\u00e9s d\u2019explosifs (les mines), tr\u00e8s risqu\u00e9 surtout en cas d\u2019attaque ou de temp\u00eate, suivies du soulagement g\u00e9n\u00e9ral une fois le largage accompli. Les r\u00e9cits des batailles navales, moments forts du t\u00e9moignage, en renforcent l\u2019originalit\u00e9 par rapport aux publications majoritaires des combattants des tranch\u00e9es. En une dizaine de pages, l\u2019auteur revient par exemple sur les combats \u00e0 l\u2019issue fatale qui opposent le <em>Rena<\/em> \u00e0 deux croiseurs auxiliaires anglais, l\u2019<em>Alcantara<\/em> et l\u2019<em>Andes<\/em> (p.127-138). Il y d\u00e9crit l\u2019intensit\u00e9 des combats, les d\u00e9g\u00e2ts collat\u00e9raux puis la d\u00e9tresse \u00e0 bord quand la d\u00e9faite devient certaine&nbsp;: \u00ab&nbsp;sans mot dire, quelques marins d\u00e9courag\u00e9s se jettent \u00e0 la mer&nbsp;\u00bb (p.134), \u00ab&nbsp;chacun cherche le salut comme il peut, et abandonne ce brasier sinistre&nbsp;\u00bb (p.135). De son c\u00f4t\u00e9, Jolidon quitte le navire avec un de ses hommes sur la porte des toilettes, arrive \u00e0 rejoindre un peu plus loin un radeau, puis affronte l\u2019attente angoissante de se faire recueillir (\u00ab&nbsp;les appels des mourants nous glacent le sang&nbsp;\u00bb, p.141).<\/p>\n<p>Le second apport de cet ouvrage est de nous renseigner sur les conditions de captivit\u00e9 dans les camps britanniques puis en Hollande. En effet, suite au d\u00e9sastre naval du <em>Rena<\/em>, les rescap\u00e9s sont recueillis par leurs adversaires britanniques<em> <\/em>et conduits \u00e0 Edimbourg&nbsp;o\u00f9 ils sont d\u2019abord d\u00e9tenus dans un gymnase puis dans une forteresse. Les conditions de d\u00e9tentions y sont bonnes et les prisonniers entretiennent m\u00eame des rapports amicaux avec leurs gardiens. C\u2019est le temps des interrogatoires individuels (p.152) pendant lesquels les Anglais tentent de r\u00e9colter le maximum d\u2019informations sur la guerre de course allemande. Ils sont ensuite dirig\u00e9s vers le camp de Handforth (p.157), pr\u00e8s de Liverpool, qui compte environ 3000 prisonniers de guerre allemands, dont beaucoup sont&nbsp; rescap\u00e9s de navires de guerre ou de sous-marins. A partir de l\u2019\u00e9t\u00e9 1916, il accueille aussi des combattants de la Somme qui arrivent dans un triste \u00e9tat&nbsp;: \u00ab&nbsp;leurs visages, grav\u00e9s par la vie terrible du front, disent mieux que des mots les souffrances qu\u2019ils ont endur\u00e9es&nbsp;\u00bb (p.163). Dans les dortoirs, il devient alors fr\u00e9quent que certains d\u2019entre eux se l\u00e8vent la nuit en hurlant et fuyant \u00ab&nbsp;devant des lance-flammes imaginaires&nbsp;\u00bb (p.175). Apr\u00e8s environ une ann\u00e9e pass\u00e9e \u00e0 Handforth, il est transf\u00e9r\u00e9 au camp d\u2019Altrincham (sans doute au printemps 1917), puis dans un camp \u00e0 Bramley vers la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9, et enfin un dernier \u00e0 Brocton en hiver 1917. Pour chacun de ces camps, il livre une description du fonctionnement et des conditions de vie, dont les pires sont \u00e0 Bramley&nbsp;:&nbsp; le camp, encore inachev\u00e9 \u00e0 son arriv\u00e9e, est construit sur une terre argileuse collante, les dortoirs n\u2019ont ni portes ni fen\u00eatres et des grillages de fer avec de la paille font office de lit (p.187). Pour tous, la vie dans ces camp est tr\u00e8s monotone, les seuls moments agr\u00e9ables sont les sorties dans la campagne. Outre le petit artisanat qui occupe la plupart des prisonniers, la principale distraction de Jolidon est la lecture de la presse fran\u00e7aise et anglaise. Cela lui permet de consolider ses connaissances en fran\u00e7ais, d\u2019apprendre l\u2019anglais, et aussi de se tenir inform\u00e9 de l\u2019actualit\u00e9. Il occupe par la suite les fonctions de sergent fourrier au camp de Bramley&nbsp; (il s\u2019occupe du stock des v\u00eatements et des ustensiles divers destin\u00e9s aux prisonniers), puis d\u2019aide-cuisinier \u00e0 Brocton. Pour les soldats grad\u00e9s qui, comme Jolidon, sont transf\u00e9r\u00e9s \u00e0 Rotterdam en avril 1918, les conditions de vie s\u2019am\u00e9liorent nettement&nbsp;: en semi-libert\u00e9, install\u00e9s dans des maisons confortables, ils sont seulement astreints \u00e0 passer la nuit dans leur maison et \u00e0 se pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019appel quotidien. Des cours leurs sont dispens\u00e9s le matin, le reste de la journ\u00e9e \u00e9tant libre.<\/p>\n<p>Enfin, ce t\u00e9moignage illustre toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du cas des Alsaciens-Lorrains pendant la Grande Guerre, partag\u00e9s pour la plupart entre une exp\u00e9rience militaire dans les rangs de l\u2019arm\u00e9e allemande et des sentiments francophiles plus ou moins prononc\u00e9s. Bien que l\u2019ouvrage soit r\u00e9dig\u00e9 des ann\u00e9es apr\u00e8s la guerre, ce qui en conditionne forc\u00e9ment l\u2019\u00e9criture, on peut tout de m\u00eame en d\u00e9gager certains aspects. Paul Jolidon semble parfaitement int\u00e9gr\u00e9 dans la marine allemande, dans laquelle il s\u2019est engag\u00e9 volontairement d\u00e8s 1908. Il y a tiss\u00e9 des relations d\u2019amiti\u00e9 fortes avec ses camarades, dont beaucoup se retrouvent avec lui sur l\u2019<em>Undine <\/em>au d\u00e9but de la guerre, ce qui rend la s\u00e9paration d\u2019autant plus difficile quand il les quitte pour \u00eatre hospitalis\u00e9 au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1915 (p.19). En bon soldat allemand pass\u00e9 par l\u2019\u00e9cole puis par le service militaire, il cultive la m\u00e9moire de \u00ab&nbsp;h\u00e9ros&nbsp;\u00bb militaires allemands comme le \u00ab&nbsp;pionnier Klinke&nbsp;\u00bb (p.23)<a href=\"#_edn6\">[6]<\/a> ou son ancien lieutenant, le courageux Harren (p.25). Son propre courage lors de la premi\u00e8re mission du <em>Meteor<\/em> lui vaut d\u2019\u00eatre d\u00e9cor\u00e9 de la croix de fer puis&nbsp; d\u2019\u00eatre promu sous-officier. Pourtant, cette carri\u00e8re exemplaire ne l\u2019emp\u00eache pas d\u2019entretenir des liens d\u2019affection pour la France qui semblent assez forts et lui font \u00e9crire&nbsp;: \u00ab&nbsp;si nous faisions la guerre contre la France seule, je me ferais hospitaliser pour paludisme&nbsp;\u00bb (62). Il a cependant conscience de sa position ambigu\u00eb&nbsp;: il sait qu\u2019il combat indirectement contre la France, mais il s\u2019en justifie ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;il faut s\u2019\u00eatre trouv\u00e9 dans les foules enthousiastes de soldats, avoir \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 et boulevers\u00e9 \u00e0 la fois par leur exaltation, pour comprendre ces tourments intimes. Nous aimons la France et voudrions qu\u2019elle ne f\u00fbt pas du c\u00f4t\u00e9 des ennemis de l\u2019Allemagne&nbsp;\u00bb (62-63). Pour lui, les vrais ennemis sont les Anglais. D\u00e9j\u00e0 avant la guerre, il avait remarqu\u00e9 le \u00ab&nbsp;caract\u00e8re fier et un peu m\u00e9prisant des marins anglais&nbsp;\u00bb (p.61), \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du bon souvenir qu\u2019il garde des marins fran\u00e7ais rencontr\u00e9s dans les ports du Pacifique. Par ailleurs, comme beaucoup de soldats alsaciens-lorrains, il subit les diff\u00e9rences de traitement qui leur sont r\u00e9serv\u00e9s. Jolidon y est surtout confront\u00e9 au moment de profiter de son cong\u00e9 pour rentrer en Alsace. En effet, son domicile \u00e9tant proche de la zone de front, les autorit\u00e9s allemandes \u00e9tablissent d\u2019abord une \u00ab&nbsp;enqu\u00eate de loyaut\u00e9&nbsp;\u00bb pour s\u2019assurer qu\u2019il ne soit pas tent\u00e9 de d\u00e9serter une fois rentr\u00e9 (p.56). On peut cependant noter une forme de r\u00e9signation face \u00e0 ce que certains consid\u00e8rent comme une grande injustice. En effet, par souci de loyaut\u00e9 et pour ne pas \u00e9veiller sur lui des soup\u00e7ons de d\u00e9sertion, Jolidon n\u2019osait pas demander de permission (p.22). Rester loyal sans laisser para\u00eetre ses sentiments francophiles, ni s\u2019offusquer contre des injustices, c\u2019est accepter son sort d\u2019Alsacien et ne pas compromettre son avenir en cas de victoire allemande. On en trouve l\u2019illustration lors de sa captivit\u00e9, quand sa s\u0153ur lui conseille de demander d\u2019\u00eatre transf\u00e9r\u00e9 dans un camp en France au titre d\u2019Alsacien&nbsp;: il r\u00e9fl\u00e9chit et rejette finalement l\u2019id\u00e9e&nbsp;car il craint que son engagement volontaire dans la marine lui soit reproch\u00e9 (p.189). De plus, \u00e0 ce moment il envisage encore une carri\u00e8re d\u2019officier dans la marine marchande allemande, et craint ne pas pouvoir r\u00e9aliser une telle carri\u00e8re en France. Pourtant, il semble bien que la captivit\u00e9 change son regard sur l\u2019Empire allemand, notamment \u00e0 la lecture r\u00e9guli\u00e8re de la presse fran\u00e7aise et anglaise. Il se forge alors une opinion nouvelle de l\u2019Allemagne et de ses dirigeants, et dresse un portrait de l\u2019Allemand (p.177), diff\u00e9rent des Alsaciens&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019ai aucun enthousiasme pour ce qu\u2019ils appellent la patrie. (\u2026) Ma grande patrie de marin, c\u2019est la mer&nbsp;; ma petite patrie terrestre, c\u2019est l\u2019Alsace&nbsp;\u00bb (p.178). Au final, il semble ravi du nouveau destin fran\u00e7ais de l\u2019Alsace-Lorraine, avec la \u00ab&nbsp;certitude que nous avons tous conserv\u00e9 ou retrouv\u00e9 l\u2019amour de la France&nbsp;\u00bb (254).<\/p>\n<p>Rapha\u00ebl GEORGES, ao\u00fbt 2012<\/p>\n<hr size=\"1\">\n<div>\n<div>\n<p><a href=\"#_ednref1\">[1]<\/a> Son acte de naissance est consultable en ligne&nbsp;: <em><a href=\"http:\/\/www.archives.cg68.fr\/Services_Actes_Civils_Affichage.aspx?idActeCivil=2975&amp;Image=149&amp;idCommune=157&amp;idTypeActe=2&amp;idRecherche=1&amp;anneeDebut=1892&amp;anneeFin\">http:\/\/www.archives.cg68.fr\/Services_Actes_Civils_Affichage.aspx?idActeCivil=2975&amp;Image=149&amp;idCommune=157&amp;idTypeActe=2&amp;idRecherche=1&amp;anneeDebut=1892&amp;anneeFin<\/a>=<\/em><br \/>\n<a href=\"#_ednref2\">[2]<\/a> Information extraite d\u2019un article lui \u00e9tant consacr\u00e9 dans le quotidien <em>Le Temps<\/em>, en date du 20 d\u00e9cembre 1933 (p.8).<\/p>\n<p><a href=\"#_ednref3\">[3]<\/a> C\u2019est du moins sa situation familiale en d\u00e9cembre 1933, telle qu\u2019elle appara\u00eet dans l\u2019article du <em>Temps<\/em> mentionn\u00e9 ci-dessus.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a href=\"#_ednref4\">[4]<\/a> Paul Jolidon, <em>Mit deutschen Kaperschiffen im Weltkrieg: Erlebnisse eines els\u00e4ssischen Matrosen auf deutschen Blockadebrechern<\/em>, Berlin, 1934.<br \/>\n<a href=\"#_ednref5\">[5]<\/a> Il remporte le 3<sup>e <\/sup>prix <em>ex aequo <\/em>de l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;Alsace litt\u00e9raire&nbsp;\u00bb en 1936.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a href=\"#_ednref6\">[6]<\/a> Karl Klinke, soldat prussien s\u2019\u00e9tant illustr\u00e9 en sacrifiant sa vie lors de la guerre des Duch\u00e9s contre le Danemark en 1864.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1. Le t\u00e9moin Paul Jolidon na\u00eet le 14 octobre 1892[1] \u00e0 Jungholz, village alsacien de l\u2019arrondissement de Guebwiller, dans une famille nombreuse dont le p\u00e8re est fonctionnaire des postes. Avide d\u2019aventure, il s\u2019engage dans la marine imp\u00e9riale en 1908. En 1909-1910, il effectue sa premi\u00e8re croisi\u00e8re en M\u00e9diterran\u00e9e sur le navire-\u00e9cole Hansa. 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