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CRID 14-18












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sur la guerre
 
de 1914-1918








La Chambre des officiers, François Dupeyron, 2001

Regard: Benoist Couliou  

La Chambre des officiers (2001) est un bien beau film, dans lequel François Dupeyron réussit l'" exploit " de mettre en images le roman de Marc Dugain (Jean-Claude Lattès, 1998), pourtant réputé inadaptable. En effet, comment faire passer à l'écran une histoire toute intérieure, qu'elle s'écrive autour des pensées du héros, privée de la parole à la suite d'une blessure au visage, ou dans la promiscuité de la vie commune dans une chambre d'hôpital ?
De la guerre, le spectateur ne voit finalement que très peu de choses. Le film s'ouvre sur l'excitation qui anime le Paris au début du mois d'août 1914. Dupeyron filme alors son jeune héros, Adrien, comme emporté dans une sorte de tourbillon, entre excitation et chauvinisme, peur impossible à dire et envie de vivre. On peut utiliser en classe ces premières scènes, en les reliant par exemple aux travaux de Jean-Jacques Becker sur la remise en cause du mythe d'un départ fleur au fusil, ou à ceux d'Yves Pourcher sur la triste résignation qui accompagne, en milieu rural, le départ des soldats.
La guerre d'Adrien est très courte. Au cours d'une mission de reconnaissance, il est touché par un obus, dont l'explosion le laisse sans connaissance, et défiguré. Son évacuation révèle le manque de préparation des services de santé, face aux ravages de la guerre moderne. Les médecins sont débordés, et cette description de l'afflux massif de blessés dont on ne peut correctement s'occuper peut permettre d'aborder avec les élèves le problème de la guerre imaginée. L'image idéale d'une guerre de courte durée est confrontée à une très douloureuse épreuve de réalité, dont l'essence réside dans la découverte de la puissance du feu. Puissance dont témoigne les terribles pertes de l'été 1914.
Dès lors, c'est un autre film qui débute, centré sur la personnalité d'Adrien, et sur les questions posées à son identité : comment se sentir homme quand on ne peut manger, parler, quand on n'a plus de visage ? La guerre semble à première vue très éloignée de la chambre du Val de Grâce, mais elle n'est pourtant jamais très loin. L'acharnement thérapeutique du médecin à soigner Adrien permet de traiter les " progrès " techniques rendus possibles par la guerre. Sur cette question, on peut débattre avec les élèves du rôle joué par la technique dans ce conflit. Si la médecine progresse, c'est d'être sans cesse en retard face aux ravages provoqués par les armes modernes, elle-même filles du progrès technique... Mais ce film est bien plus qu'une illustration de l'histoire des " gueules cassées ", qui demeure pourtant son sujet principal. Si Dupeyron réussit un exploit, c'est au fond celui de dire beaucoup sur le conflit, presque sans en montrer une image.
Ainsi, le film aborde, sous un angle indirect, de nombreuses problématiques développées par l'historiographie du premier conflit mondial. Toutes proportions gardées, Adrien et ses compagnons blessés sont prisonniers de leur chambre, comme les combattants le sont de la tranchée, pour une durée impossible à déterminer. L'incompréhension entre le monde des combattants et celui de l'arrière est symbolisée par le refus d'Adrien de rencontrer les membres de sa famille. Elle s'incarne également dans le difficile dialogue que le héros entretient avec son ami, réformé, et qui n'aspire, mû par cette culpabilité caractéristique des non-combattants, qu'à monter au front. La solidarité développée entre le petit groupe de blessés leur permet de tenir, de résister à la tentation du suicide... Le film révèle peu à peu que l'identité perdue est reconquise dans le regard de l'autre. Ces hommes forment à leur tour une sorte de groupe primaire, indispensable pour donner sens à l'expérience vécue. Où est l'humanité dans les terribles épreuves des combats ? Où est-elle quand on n'a plus de visage ? Une réponse pourrait être " dans le regard de l'autre ", soutien principal d'une image de soi qui vacille dans le paroxysme de la guerre.
La femme, lointaine et rêvée, s'incarne dans un premier temps dans la figure maternelle de l'infirmière. Avant de trouver, dans la mystérieuse blessée du dernier étage, une nouvelle figure de l'objet du désir. Ce dernier étage depuis lequel les personnages assistent - en spectateurs - à l'explosion de joie consécutive à l'annonce de la cessation des combats. Symboles d'une guerre qu'ils n'ont pas menée, ces personnages deviennent les vecteurs de transmission d'une expérience dont ils ont été exclus. Dupeyron présente alors une vision métaphorique du travail historique. Le spectateur, qui ne devine l'événement qu'à travers le regard des acteurs, est comme l'historien face aux témoignages : confronté à une expérience révolue, qui existe essentiellement dans le regard de ses témoins. Expérience indirecte, certes, mais indispensable à toute écriture du récit historique.
Enfin, Adrien quitte l'hôpital et revient au domicile familial. S'il est une scène dont on peut tirer profit avec les élèves, c'est peut-être celle-là. De courte durée (moins de 2 min.), elle montre la difficulté pour la famille d'Adrien d'accepter sa blessure. En découvrant le nouveau visage de son fils, sa mère s'enfuit, avouant qu'elle ne le supporte pas. Cette scène permet d'aborder le problème des traumatismes liés à la guerre. Si les combats cessent le 11 novembre 1918, les effets de la guerre se prolongent bien au-delà. On peut alors compléter le cours avec des images de villes ou de villages détruits, et aborder le problème de la reconstruction. La guerre laisse des traces, tant sur les corps que dans les paysages. La blessure d'Adrien peut aussi être entendue de manière métaphorique. Elle devient le signe d'une expérience de guerre longue de plus de quatre ans, difficile à partager, et dont les cicatrices ne peuvent se refermer en quelques jours.

C'est donc l'envers de la guerre que nous propose de découvrir François Dupeyron dans son film. L'envers, et pas le contraire. Dans sa volonté de montrer en cachant, de dévoiler en taisant, la Chambre des officiers révèle sans doute des aspects essentiels du conflit, par le refus de son réalisateur d'opérer dans le seul registre de l'illustration.

 




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