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SAINT-FUSCIEN Emmanuel, A vos ordres? (par André Bach)

Recension de Emmanuel Saint-Fuscien, A vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre,  éditions de l’EHESS, Paris, 2011, 310 pages

En prenant en mains le livre d’Emmanuel Saint-Fuscien, j’ai été saisi d’une sourde inquiétude en contemplant la couverture. Cette image de propagande renvoie au pire bourrage de crâne pour gogos de l’arrière. Qu’elle soit l’œuvre d’un officier du front, le médecin-aspirant Laby ne peut qu’interroger pour savoir ce qui l’a poussé à imaginer une scène aussi surréaliste, qu’il n’a certes pas vécue, sachant que si le cas s‘était présenté, il n’aurait pas pu recommencer une deuxième fois, la réaction normale de l’officier adverse étant de donner en priorité l’ordre à un de ses tireurs d’élite,  de bien prendre sa visée et abattre calmement cette silhouette bien repérable grâce aux éclats du  mica protecteur de son porte carte. Les multiples écrits de cadres que je qualifie de « baroudeurs », sous-officiers, officiers subalternes, voire colonels ou généraux, s’inscrivent en faux contre cette manière de lancer des assauts. Ce n’est pas comme cela qu’on fait se lever une troupe.

Un domaine encore non exploré par les universitaires

Ceci dit, il faut plutôt parler du contenu que de l’enveloppe. Et là, il faut le dire, il s’agit d’une étude remarquable et novatrice  portant sur ce que  Emmanuel Saint-Fuscien appelle un point aveugle dans l’historiographie  universitaire et militaire de la grande Guerre et des autres  guerres d’ailleurs : la relation d’autorité entre cadres de contact et hommes de troupes  en période de conflit. Jusqu’à présent n’ont été mises en scène   que la strate politico-militaire en charge, en haut, de la conduite de la guerre et en bas la masse indistincte des combattants, en oubliant qu’entre les deux existe un chaînon absolument décisif, celui qui traduit les ordres du haut en réalisation au niveau de la base : les sous-officiers et officiers de contact. De ce fait, et pour expliquer ce qui évidement semble  inexplicable si l’on en reste à ce schéma, à savoir la ténacité des hommes qui ont continué à se battre plus de quatre ans, on n’a  eu jusqu’à présent recours qu’à deux familles de représentation. En gros, l’une explique cette endurance par le fait que la masse des hommes a consenti à cette guerre et que donc logiquement cette dernière ne pouvait que durer jusqu’à la victoire finale. L’autre explique que la troupe était consciente de l’appareil de répression, terrible, qui la menaçait, et que de ce fait elle a subi, contrainte et forcée,  une situation à laquelle elle ne pouvait échapper. On est là, bien sûr, dans une description de modèles idéaux wébériens, de modèles «  chimiquement purs », qui ne sont, évidement, défendus par aucun chercheur. A parcourir les travaux des uns et des autres, on se rend bien compte que ces derniers empruntent à ces deux familles de représentation selon un dosage qui permet d’entretenir le débat entre ceux qui se rapprochent plus du premier modèle et ceux qui sont plus enclins à emprunter au second.

La thèse passionnante  de l’auteur ouvre une voie qui permet d’échapper à ce  ronronnement. Il a, avec finesse, compris  que pour analyser les hommes en guerre, la première approche se devait d’être anthropologique. Avec la prostitution, la guerre est une des plus vieilles habitudes humaines,  et elle est régie par des types de relations immémoriales qui survivent à tous les systèmes sociaux humains et ne sont guère affectés par eux. La guerre n’est pas équivalent à une catastrophe naturelle, les rapports entre hommes y sont différents de ceux de la vie courante. Les combattants sont en  permanence susceptibles d’être soumis au  stress, à la peur, dans un environnement qui leur rappelle le côté précaire de l’existence[1]. Les relations avec ceux qui les encadrent ne sont pas celles en vigueur dans la société de temps de paix. Les huit millions de mobilisés ont été encadrés par près de 200 000 officiers, plus que l’armée française d’aujourd’hui et par 3 fois plus de sous-officiers.

Croire qu’il suffit d’établir un règlement pour lancer à la mort les combattants, en dehors de fanatisme idéologique ou religieux, c’est raisonner en termes d’images d’Epinal. L’obéissance gît dans le tissu de relations interpersonnelles créées au sein de cet environnement apocalyptique, chaotique, inconfortable, qu’est la guerre.

Il ne s’agit pas d’une relation à sens unique du haut vers le bas, mais d’interrelations qui transforment les relations des uns et des autres au fil des événements. On n’obéit pas de la même manière à un officier ou sous-officier chevronné et à un jeune aspirant.  Chaque cas est unique et différent. Chefs comme exécutants évoluent mentalement en se frottant et  se confrontant les uns aux autres lors de la mise en œuvre des ordres reçus au cours d’échanges implicites.

Une vision idéologique de la discipline

Ce qui est fascinant  dans le cas français est que la jeune III° République  a essayé de dépasser ce mode immémorial de commandement en imaginant qu’il pourrait être remplacé par une discipline consentie, impersonnelle, fondée sur la conscience civique. Il fallait ne plus obéir à un officier, mais à la Nation,  de la volonté de laquelle il était la représentation physique.

Désobéir à la hiérarchie c’était désobéir à soi-même, détenteur d’une parcelle de la souveraineté populaire.. Cette conception   en son temps, était proprement révolutionnaire et décriée et moquée par les autres armées essentiellement impériales et royales en Europe. Les officiers allemands daubaient sur cette Parliamentsheer, armée de parlement, de discutailleurs, caricature d’armée, scandale permanent qui ridiculisait «  le noble métier des armes »…

Dans la première partie du livre jusqu’à la page 121 Emmanuel Saint-Fuscien décrit tout d’abord ce que fut cette tentative théorique, rhétorique et ce qu’il en est advenu  au fil de la guerre. Il faut saluer la richesse de la documentation recueillie et sa mise intelligente en perspective.

Cette partie descriptive et analytique est très riche et convaincante et montre l’autorité dans tous ses états dans l’armée en guerre et dans les espaces de la guerre : l’arrière, les cantonnements, les espaces sanitaires.

Pour mesurer la nature et le volume des entorses à cette autorité, l’auteur a entrepris ensuite d’analyser les 1329 jugements produits par le Conseil de guerre de la 3° Division d’Infanterie.
Leur exploitation est très intelligemment menée en 75 pages mêlant les faits et leur interprétation.
Il rend ainsi visible un apparent paradoxe qui est que, alors que la représentation nationale a essayé d’inventer une nouvelle manière d’obéir, qu’on peut  estimer d’ordre idéologique, elle n’a pas touché à l’esprit d’un code de Justice militaire promulgué sous Napoléon III,  complètement déphasé par rapport à la nouvelle idéologie inculquée.

L’auteur montre bien qu’il s’agit d’une justice totalement différente, dans son fonctionnement de son homologue civile. C’est une justice d’exemplarité où « Ce sont moins les faits eux-mêmes qui comptent que les conditions dans lesquelles ils ont lieu », page 177.
Cela entraîne des jugements incompréhensibles selon les normes civiles et de nombreux exemples en sont donnés. Le paradoxe se donne surtout à voir dans la troisième partie qui analyse chronologiquement l’évolution au fil de la guerre.

Une érosion lente, accélérée en 1917, de cette construction idéologique

L’auteur fixe avec juste raison un tournant dans les pratiques d’autorité à l’été 1916.[2] C’est à cette période que le Parlement emmené par le député Paul Meunier impose une réforme de la Justice militaire qui la met en phase avec l’aspiration républicaine de pratique d’une obéissance impersonnelle consentie. Or, c’est aussi le moment où ce type d’obéissance est en train de finir de décliner sous le poids des épreuves. En effet, alors que la Justice militaire offre enfin, politiquement, des garanties contre l’arbitraire, l’obéissance est de plus en plus obtenue uniquement par la qualité des relations interpersonnelles entre hommes et officiers, alors que menace la  « rupture des liens hiérarchiques ».

Plus que jamais l’obéissance va dépendre de la qualité des cadres : exemplarité, sens de la justice, souci du bien-être des  hommes,  de leur préservation, telles sont, d’ailleurs, les principales recommandations diffusées du GQG Pétain pour recréer les liens hiérarchiques mis spectaculairement à mal pendant les mutineries.

On va donc terminer la guerre avec des relations d’autorité fortement transformées. Partis en guerre avec un discours théorique qui privilégiait l’impersonnalité dans les relations d‘autorité et une justice militaire non protégée de l’arbitraire, les hommes l’ont terminé avec une justice  en voie de civilianisation avancée et des relations de commandement fondées sur un plus ou moins grand attachement personnel aux cadres de contact.

Plus audacieusement l’auteur se demande si cette pratique de recours au chef n’est pas pour quelque chose dans les pulsions de l’entre-deux guerres vers des mouvements populistes, voire fascistes, selon l’auteur, dans une période où l’espoir mis avant 14 dans le système politique est bien atténué et où le recours aux types de relations au front pourrait être une alternative à la gestion de la vie publique.

On ne peut résumer ainsi en quelques pages ce passionnant livre qui en fait 300, ponctué d’une  bibliographie abondante et diversifiée  qui témoigne de l’ampleur des sources consultées.

Des questions en débat

Quid des mutineries ?

Le fait, toutefois, de n’avoir pris en compte  les  condamnations que d’une seule division fait passer à côté de certaines questions qui restent sous-jacentes. A la 3° Division, il n’y a eu que 7 exécutés.[3] Sur l’ensemble du front il y en a  eu plus de 650, et, surtout en 1914-1915 bon nombre suite à des jugements plus que contestables, menés dans des conditions frisant le scandale

Il y a là, bien évidemment  matière à discussion et à débat.

Tout d’abord n’avoir pris en compte que la 3° Division n’a pas permis à l’auteur d’approfondir sa réflexion sur les mutineries. En effet, cette division a été peu secouée par ce phénomène bien que le 128° RI se soit distingué avec ses deux condamnés à mort, Lamour et Breton. De ce fait l’auteur esquive la question de l’importance politique  de ce mouvement, et pour cela, il faut donc lire en complément l’indispensable livre d’André Loez[4] . En effet et sans aller plus loin,  il est notable qu’en dépit, en de nombreux régiments, de relations interpersonnelles de qualité entre hommes et cadres, les premiers  sont entrés dans la désobéissance collective, preuve d’une dynamique passant outre ces bonnes relations. A chaud, bon nombre de ces cadres, à la conduite exemplaire, qui avaient de l’ascendant et étaient appréciés ont été considérés comme des boucs  émissaires, punis et changés d’unités. Cela découlait de  la logique qui prévalait chez  un commandement  qui se refusait à reconnaître la dimension insurrectionnelle des manifestations et n’y voyait, officiellement, que des  aspirations ponctuelles au repos.

Des exécutions « consenties » ?

Ensuite, en conclusion apparaissent des notions qui ne vont pas de soi pour l’historien que je suis devenu et l’officier que je fus

Je cite :

«  La pression disciplinaire fut plus forte au début qu’à la fin du conflit, car la contrainte exercée par les uns s’était adossée au consentement des autres »[5]

Car « Plus l’adhésion du soldat est forte, plus l’arbitraire et la violence peuvent s’exercer dans la pratique du commandement »[6]

ce qui ressortirait nettement de  l’étude des diverses sources  : «  L’histoire de la relation d’autorité tout au long de la guerre laisse apparaître une nette corrélation entre force de l’adhésion et autoritarisme des chefs »[7]

C’est un postulat non démontré et si corrélation ou covariance il y a, rien n’y incite à y voir un lien de causalité. Peut-on considérer que le nombre élevé d’exécutions dans la Wehrmacht ou l’Armée soviétique, le non recours aux exécutions dans l’armée américaine  au cours de la 2ème guerre mondiale  sont à expliquer par le plus ou  moins grand degré d’adhésion des soldats à la cause à laquelle ils croyaient ?

Peut on conclure du nombre élevé d’exécutions à la 45° DI, (23) composée de tirailleurs nord-africains et de Bat d’Af, que cette division doit être donnée en modèle à l’armée française comme exemple d’adhésion ininterrompue à cette guerre ?  Ou la 37° DI avec ses 17 exécutions, composée entièrement de troupes issues d’Afrique du Nord ?

Toute hiérarchie militaire dispose de moyens matériels et immatériels de se faire obéir. Peut-on considérer que les soldats en 1958 ont adhéré au putsch qui a renversé la IV° République puisqu’ils n’ont pas manifesté leur désapprobation ? qu’ils ont adhéré à la pratique de la torture puisqu’ils se sont tus sur le moment ? L’Armée n’est pas la société civile. Quand un communiqué  paraît disant «  L’Armée pense que… » il faut lire que « Le plus haut gradé de l’Armée (ou un collège de hauts gradés, pense que… ») et non qu’il s’agit de l’opinion unanime de la collectivité militaire.

Dire que l’Armée a pu obtenir sans difficulté la création du principe de création des conseils de guerre spéciaux ne doit s’énoncer que si on précise le contexte, à savoir l’atmosphère de panique devant la déroute de nos armées fin août 1914. Sans cela, il ne serait certainement pas venu à l’idée de la hiérarchie de surenchérir sur un code de Justice militaire déjà amplement terrorisant.

Une coïncidence chronologique qui n’en est pas une

Considérer que la baisse du nombre des exécutions est corrélée avec «  les premières fractures significatives du consensus » est faire peu de cas de l’effet de la loi du 27 avril 1916 qui apporte enfin des garanties à la défense.

On pourrait défendre l’idée  que ce n’est pas un hasard si cette loi a été promulguée justement à un moment de basculement de l’opinion des hommes, qu’il y a là une corrélation exemplaire. Or cette loi aurait du paraître bien plus tôt. En effet elle avait été votée à l’unanimité à la Chambre le 10 décembre 1915 ( 461 votants) Si elle n’a pu avoir force de loi plus tôt, c’est que le Sénat qui durant toute la guerre, sera du côté de l’exécutif et du Haut Commandement,  a attendu, sans se presser  4 mois avant de statuer et ce par un rejet  le 12 avril . La Chambre ne suivit pas cet exemple. 5 jours après elle renouvelait son vote à l’unanimité, forçant l’exécutif à la promulguer dans les dix jours qui ont suivi. Cette loi avait été réclamée depuis début 1915 par la Commission de la Législation Civile et criminelle de l’Assemblée. Aurait-t-on donc eu des soldats consentants et des députés réticents, à l’unanimité ? Doit-on considérer que le Sénat est un meilleur marqueur du degré d’adhésion  de la population à la guerre que l’Assemblée ?

Ce point ne se trouve que dans  deux pages de la conclusion, mais il met  en lumière que sur le plan universitaire il y a bien un débat en cours, non tranché, sur la vision des conditions d’exécution de cette guerre. Il doit se continuer et s’affiner.

Sur ce point et, eu égard aux sources, je pense que le paradigme  énoncé ne se révèle pas valide.
Que cette prise de position ferme, personnelle, ne dissuade pas de lire cet- excellent ouvrage, fruit d’une recherche rigoureuse. Personnellement je déconnecte cette partie des conclusions du reste de l’ouvrage car  ce dernier ne sert en aucune manière de démonstration à la conclusion précitée. En tout cas je ne l’ai pas perçue.  Cet ouvrage est en réalité  le premier à jeter une lueur fine et perspicace sur ce maillon du commandement intermédiaire des hommes et  apporte du neuf  dans le fonctionnement du « peuple des tranchées »,  et en cela il est novateur et indispensable à lire pour ceux qui veulent comprendre comment fonctionne une armée en guerre.

Comme on a pu le voir le livre est très descriptif. Sa richesse documentaire est la bienvenue et elle permet à l’auteur de donner à voir comment les relations interpersonnelles, d’ordre anthropologique, jouent un rôle dans le maintien des hommes sous le feu..

Ainsi en peu de temps saluons la chance que nous avons de pouvoir bénéficier de la parution de travaux aussi brillants que ceux  d’André Loez et d’Emmanuel Saint Fuscien. Solides, mesurés, attachés aux faits,  ne dissimulant pas toutefois les divergences de fond qui les séparent, ils augurent bien des travaux des jeunes chercheurs qui les suivent et auxquels ils montrent la voie pour un renouvellement, sans complexe, de l’histoire de la Grande Guerre.

André Bach


[1] La génération qui a connu la guerre d’Algérie sait de quoi je veux parler. Mais elle est la dernière, bien heureusement à avoir fait,  cette expérience. Les jeunes chercheurs universitaires auront donc du mal à décrire ce ressenti, qui de tous temps n’est évoqué qu’entre « camarades du feu ».

[2] mon ouvrage à paraître début 2013 sur la Justice militaire en 1916 mettra particulièrement l’accent sur ce tournant de l’été 1916.

[3] On ne peut donc pas généraliser. La 45° DI a exécuté 23 des siens, la 37° DI  17.

[4] Loez André, 14-18, Les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Paris, Gallimard, coll. » Folio Histoire », 2010.

[5] page 261, paragraphe «  Les limites de l’autoritarisme ».

[6] page 261 idem.

[7] Ibidem.

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