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BOURLET (Michaël) et al., Petites patries dans la Grande Guerre (par Rémy Cazals)

Petites patries dans la Grande Guerre, sous la direction de Michaël Bourlet, Yann Lagadec et Erwan Le Gall, Presses universitaires de Rennes, 2013, 250 p.

On trouve dans cet ouvrage les signatures d’auteurs qui connaissent bien le CRID 14-18, qui ont participé à ses rencontres et au livre collectif 500 Témoins de la Grande Guerre, qui n’ignorent pas le livre réalisé à partir de notre colloque de 2010, publié sous le titre Identités troublées. Le double objectif des directeurs du volume des PUR est d’examiner comment les identités territoriales jouent entre elles et avec les identités sociales, religieuses, politiques, et comment s’articulent la guerre et le « réveil des provinces ». Partant du cas breton (1ère partie), ils passent au cadre français (2e partie), puis au comparatisme international (3e partie). L’absence de chapitre sur le Midi est expliquée, et renvoi est fait aux recherches déjà publiées, notamment au colloque de Nérac, Le Midi, les Midis dans la IIIe République, sous la direction de Christian Amalvi, Alexandre Lafon et Céline Piot. En fait, l’opposition du mauvais soldat du Midi et du valeureux combattant breton est analysée ici comme la lutte de deux stéréotypes. « Il faudrait que la France s’arrête à Orléans », écrivait Hélène Ferry à son mari Abel ; expression qui fait penser à « l’Afrique commence à Rome » de nos voisins d’Italie du Nord.

Le premier texte sur le cas breton est celui de Yann Lagadec. Son étude nuancée en fait ressortir les complexités. Il montre bien que l’expérience des combattants bretons ne diffère pas de celle des autres. Ils ont connu le feu, la tranchée, les fraternisations, les mutineries, les condamnations. Quatre départements du Nord-Ouest figurent parmi les dix qui ont eu proportionnellement le plus de pertes, mais les six autres sont méridionaux. Il fournit des témoignages sur le mauvais entretien des tranchées par des régiments bretons, et même sur leur condamnable comportement au feu. La langue bretonne n’est pas un facteur d’identité régionale entièrement satisfaisant puisqu’elle n’est pas parlée dans toute la Bretagne. Les clivages sociaux et les dissensions politiques n’ont pas disparu. Un chapitre sur le 47e RI de Saint-Malo, et un sur les images de la Bretagne et des Bretons prises par la Section photographique et cinématographique de l’Armée complètent cette première partie.

La deuxième traite de la guerre et du fait régional en France. Sous le titre « L’expérience de la guerre des soldats du Nord et du Pas-de-Calais : Chtimi s’en va-t-en guerre », Michaël Bourlet apporte, lui aussi, les nuances nécessaires à toute étude sérieuse. Il rappelle notamment que les soldats artésiens n’ont jamais parlé le flamand (ce qui évoque aussi la désignation erronée de « division basque » pour la 36e DI, et même de « monument des Basques » pour le monument édifié sur le Chemin des Dames en l’honneur de cette même division d’infanterie). Le chapitre montre bien le sort malheureux des combattants français des « pays envahis », ne pouvant rentrer chez eux en permission et éprouvant de sérieuses difficultés pour recevoir des nouvelles de leur famille. Inversement, à partir du cas de la commune de Saint-Aubert, il souligne un point qu’il faudrait examiner un jour de façon systématique : 45 % des mobilisables de 1914 de cette commune n’ont pas participé à la guerre ; à quoi il faut ajouter les jeunes classes de 1914 à 1918 qui, vivant en territoire occupé, n’ont pas été mobilisées. Ces hommes ont souffert de l’occupation, mais n’ont pas été massacrés. La partie contient aussi un chapitre sur les conscrits de Granville, et un autre, rapide, sur le vocabulaire des combattants étudié par les linguistes.

Les « éclairages internationaux » nous conduisent chez les combattants alsaciens-lorrains que connaît bien Raphaël Georges qui a su montrer, lui aussi, la complexité des situations. Complexité tout aussi notable au Québec présenté par Carl Pépin. Dans ce cas, le particularisme régional mis en avant pour échapper au conflit ne cache-t-il pas des stratégies pragmatiques d’évitement ? Que dire aussi d’Henri Bourassa, catholique réactionnaire, « qui ne peut concevoir l’idée que l’on aille défendre une France laïque » ? Ou de ceux qui reprochent à la France d’avoir « mis plus d’enthousiasme, d’honneur et de gloire à aider les Américains à conquérir leur indépendance » qu’à défendre le Canada contre les Anglais ? Nathalie Philippe n’est pas en reste de complexités à soulever dans son chapitre sur la Nouvelle-Zélande, bonne synthèse en français à partir de sources en langue anglaise. La Grande Guerre est « pour certains historiens, le berceau de l’identité néo-zélandaise ». Mais, au sein des ANZAC, les Néo-Zélandais cohabitaient avec « l’ennemi » australien ; mais des rivalités vives existaient entre l’île du Nord et l’île du Sud, entre Auckland et Wellington, entre Néo-Zélandais d’origine anglaise et d’origine écossaise. Le rugby et autres traits culturels étaient là pour soutenir le moral, thème que reprend Emmanuelle Cronier dans un dernier chapitre qui lance les pistes de sa recherche actuelle sur ces particularismes culturels.

Yann Lagadec est aussi un des auteurs d’un petit livre publié en 2013 par la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine (1 rue Jacques Léonard, 35000 Rennes), Une entrée en guerre : Chelun, village breton, 1914-1915. Le livre présente et donne à lire les notes prises par l’instituteur au début de la guerre, à la suite des directives ministérielles relayées par le préfet. La mobilisation est annoncée par divers moyens, mais c’est le tocsin qui a le plus frappé les populations. Après la mobilisation des hommes, la réquisition des chevaux a perturbé les travaux agricoles de l’été, mais on a surmonté l’épreuve par l’entraide. De nombreux documents, en particulier sur les prix, sont donnés dans le texte, qui est suivi par une étude sur « un monument unique et emblématique : le calvaire de Joseph Bellier à Chelun (1914-1915) », illustré d’intéressantes photographies.

Rémy Cazals

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