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BIANCHI (Bruna), Crimini di guerra e contro l’umanità. Le violenze ai civile sul fronte orientale (1914-1919) (par F. Rousseau)

Bruna Bianchi, Crimini di guerra e contro l’umanità. Le violenze ai civile sul fronte orientale (1914-1919), Milano, Edizioni Unicopli, 2012, 361 pages.

Ce nouvel ouvrage s’inscrit dans le prolongement des travaux menés de longue date par l’historienne de Venise sur les violences infligées aux populations civiles durant la Première Guerre mondiale. Au moment où les projecteurs vont être à nouveau braqués, « Centenaire » oblige, très largement sur les combattants et les victimes militaires du conflit,  c’est fort à propos que ce livre vient déranger nos habitudes mémorielles et nos paresses historiographiques. A côté des 9 millions de victimes militaires généralement recensées ce ne sont en effet pas moins de 13 millions de victimes civiles que l’Europe aurait eu à déplorer durant la Grande Guerre[1]. Cet opus complète d’ailleurs un ouvrage collectif précédemment dirigé par Bruna Bianchi, La Violenza contro la popolazione civile nella grande guerra. Deportati, profughi, internati (voir le compte-rendu sur ce site). Paru chez le même éditeur en 2006, cet ouvrage croisait déjà un certain nombre d’études de cas portant sur différentes régions d’Europe, de l’ouest à l’est en passant par les Balkans et mettait à la disposition des chercheurs et des enseignants une série de documents souvent oubliés et peu accessibles[2].

Avec cette synthèse, la focale est spécifiquement dirigée sur la partie orientale de notre continent, cette partie de l’Europe que l’historiographie française ignore encore trop souvent ; Bruna Bianchi montre au passage que la recherche anglo-saxonne est particulièrement active dans ce champ. Trois sections scandent son propos : la première partie, « Violazioni delle convenzioni internationali e genocidi » aborde en deux chapitres la question des violences faites aux civils au regard des efforts internationaux pour encadrer juridiquement la guerre. Après un bref rappel des discussions et longues tractations ayant abouti à l’adoption des conventions de La Haye de 1899 et 1907, son exposées les principales violations de ces conventions survenues avant la Grande Guerre dans les différents domaines coloniaux ainsi que leurs résonnances internationales. Les violences britanniques à l’égard des civils boers d’Afrique du Sud (30 000 fermes détruites et brûlées, des millions de têtes de bétail abattues, 120 000 personnes représentant la moitié de la population boer, essentiellement des femmes et des enfants, internés dans des conditions désastreuses causant la mort prématurée de 22 000 enfants, 4 000 femmes et 1 600 hommes) suscitèrent un ardent débat public en Angleterre et dans tout le monde occidental. Concernant cet épisode dramatique, il est particulièrement intéressant de rappeler que pour justifier les mesures de répression et d’attrition qu’ils imposèrent aux civils Boers, les Britanniques arguèrent du fait que la convention de la Haye réservait le droit de se battre aux seuls militaires et déniait aux civils le droit de résister en armes à l’occupant… B. Bianchi note que seule l’intervention de civils britanniques horrifiés put faire en sorte de stopper la spirale destructrice des stratèges anglais Kitchener et Roberts ; ainsi le journaliste Stead dénonça « les méthodes barbares » de l’Empire[3] ; ainsi la pacifiste Emily Hobhouse[4] visita les camps de concentration sud-africains et sensibilisa l’opinion, contribuant à pousser le gouvernement à calmer les ardeurs destructrices de son corps expéditionnaire. La tournée macabre des lieux d’exactions se poursuit par les îles Philippines qui au lendemain de leur cession par l’Espagne aux Etats-Unis, en 1899, furent le théâtre d’une ardente résistance populaire de plusieurs années. Pour en venir à bout, l’armée états-unienne multiplia les exactions à l’égard des civils philippins coupables, à leurs yeux, de soutenir la résistance « illégitime » à l’occupation. Et si les pertes parmi les combattants des deux côtés furent particulièrement élevées, plus de 4 000 tués parmi les troupes états-uniennes (sur un corps expéditionnaire de 10 000 hommes) et environ 20 000 Philippins (sur environ 100 000 combattants réguliers et irréguliers)[5], là aussi, les victimes civiles furent encore plus nombreuses et se comptèrent par centaines de milliers. Comme en Afrique du Sud, comme aussi à Cuba précédemment, l’ampleur de la catastrophe démographique philippine est en partie à mettre au compte de la politique de « reconcentration » aggravée par la pratique érigée en système de la terre brûlée détruisant récoltes et cultures, de la torture, du viol et du meurtre de civils[6]… Au moment où est officiellement déclarée achevée la conquête des Philippines et… des Philippins, la guerre et la répression dans les « possessions » occidentales ne semblent plus connaître de limites. En Afrique du sud-ouest, l’armée allemande se livre en quelques mois à l’extermination de 80% des Hereros, ce qui provoqua d’ailleurs des protestations jusqu’au Reichstag (de la part des députés sociaux-démocrates)[7]. À leur tour, les responsables allemands du génocide invoquèrent les « nécessités de la guerre » et le fait qu’ils avaient affaire à des combattants illégitimes. Quelques années plus tard, la guerre italienne déclenchée en Libye, en septembre 1911, permet aux pacifistes de remettre la question de la violation des droits des gens sur le devant de la scène européenne et de susciter un mouvement international de dénonciation de la guerre, malgré la défection de certains pacifistes italiens ayant préféré soutenir la guerre italienne… Durant cette guerre fut notamment expérimenté le bombardement aérien promis à une longue carrière[8], une arme de terreur et de destruction non discriminante entre civils et combattants. Mais comme le rappelle B. Bianchi, les colonies n’eurent pas le monopole de ces violations. Au cœur même de l’Europe, en 1911-1912, la guerre des Balkans déchaîna un cycle de violences fort bien et très précocement documenté grâce à l’enquête menée sous l’égide de la Dotation Carnegie[9]. Pour la première fois une attention particulière fut d’ailleurs accordée aux violences faites aux femmes, et particulièrement aux viols de guerre.

D’emblée, on le voit, ce chapitre introductif en forme de détours par les colonies et les Balkans permet de décloisonner la réflexion menée sur les violences de la Grande Guerre. Surtout, il permet d’échapper à la vision téléologique dominante qui croit pouvoir faire rétrospectivement de la Grande Guerre, la « matrice » de toutes les horreurs de la Seconde guerre mondiale et notamment de la destruction des juifs d’Europe.

Le chapitre 2 éclaire quant à lui les violences extrêmes perpétrées à l’égard de populations civiles dans les empires russe et ottoman. Dans le premier, l’entrée en guerre entraîne des mesures d’expulsion de tous les juifs des confins occidentaux de l’empire russe[10]. Aux premières expulsions imposées entre juillet 1914 et janvier 1915, s’ajoutèrent bientôt des déportations systématiques et ciblées de juifs dans le but affirmé de les isoler du reste de la population russe. La fluidité des fronts à l’est, chaque mouvement des troupes (en Galicie notamment), et plus encore les mouvements de retraite de l’armée russe (notamment après la défaite de Gorlice) s’accompagnent de nombreuses violences contre les minorités nationales forcées de marcher vers l’est en application de la politique de la terre brûlée (54% de la population de la Courlande, 46% de la région de Vilnius, 26% de la population lituanienne…)[11]. Notons que de telles exactions, dont les troupes cosaques se firent une spécialité, eurent un certain retentissement international et même un écho jusqu’à la Douma où des députés s’émurent de la réputation de la Russie et des risques que de tels actes faisaient peser sur l’aide occidentale à l’Empire. Au total cependant, le nombre de juifs déplacés par la force est évalué entre 600 000 et 1 million. Plusieurs centaines de milliers succombèrent d’abandon, de faim, de froid, et de mauvais traitements. Mais, et c’est là un autre apport décisif de ce livre, d’autres minorités eurent aussi à subir de telles mesures discriminatoires et violentes : ainsi, un décret pris le 27 décembre 1914 autorise-t-il la déportation de toutes les populations allemandes au-dessus de l’âge de 15 ans. On estime ainsi qu’environ 420 000 allemands, austro-hongrois et ottomans furent déportés de la zone de la Vistule, de la Pologne et de la Baltique. Les propriétés allemandes comprises dans une zone frontalière large de 100 à 150 km depuis la Baltique jusqu’à la mer Caspienne furent en outre confisquées par le gouvernement russe. En janvier 1915, dans le contexte de la guerre russo-ottomane, fut également ordonnée la déportation des musulmans présents sur le front du Caucase. Entre Kars et Batum, ils furent par milliers transférés plus au nord. De ces différentes violations, celles touchant les juifs restent à ce jour les mieux connues et les mieux documentées.

Dans l’Empire ottoman, la guerre « couvre » également la déportation en masse des minorités chrétiennes de l’empire ; au prétexte de leur collusion (en partie effective ; le rappeler ni ne minimise ni ne justifie rien) avec les Arméniens du Caucase russe, les Arméniens de l’Anatolie orientale sont systématiquement transférés, de force et dans des conditions atroces, vers des zones inhospitalières sinon désertiques où ils viennent mourir, quand ils ne sont pas tout simplement massacrés en route. Contrairement aux Russes qui durent atténuer leur politique discriminatoire et violente à l’égard de leurs minorités sur la pression de leurs alliés, les pratiques turques bénéficièrent de la passivité totale des gouvernements des Empires centraux. La destruction des Arméniens de l’Empire ottoman durant la guerre fut en outre facilitée par les massacres perpétrés durant les dix années précédentes où entre 80 et 100 000 Arméniens avaient déjà été massacrés en toute impunité. Sur environ 2 millions d’Arméniens déportés, le nombre de morts est aujourd’hui estimé à 1,5 million. Malgré la résonnance internationale de ce génocide, la rédaction de rapports (Bryce, Toynbee), la collecte de témoignages nombreux et accablants, rien ne fut sérieusement tenté pour arrêter ce massacre de masse. Au gré des intérêts des grandes puissances, puis des vainqueurs, la protection des Arméniens ne fut jamais une priorité. B. Bianchi relève d’ailleurs que le traité de Lausanne ne mentionna ni « Arménie » ni « Arméniens » et qu’entre 1919 et 1922, la France, la Grande Bretagne et la Russie continuèrent à entretenir des relations bilatérales avec Ankara malgré sa politique de terreur et de destruction envers la communauté grecque. A ce propos, l’historienne parle d’ un « genocidio greco » et note que l’ampleur du génocide arménien a occulté les violences subies par les autres minorités de l’empire, grecques et assyro-chaldéennes particulièrement. Pour mesurer l’ampleur des massacres et des déplacements forcés de population, il suffit de rappeler qu’avant la guerre, la population chrétienne de l’Empire s’élevait à environ 5 millions ; elle est évaluée entre 2 et 1,5 millions seulement en 1923…

Ce chapitre est complété par des pièces à charge concernant la guerre italienne en Libye et le sort des juifs de Galicie orientale : « In rei memoriam ». Memorandum del Bureau International de la Paix sulle violazioni dell’Italia nella guerra di Libia (1912) ; Il nemico interno. Espulsioni degli ebrei e pogrom nella Galizia orientale (1915), S. Ansky.

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la Serbie durant la Grande Guerre au travers du rapport rédigé par le criminologue helvétique Rodolphe Archibald Reiss (1914-1919). Cela permet à B. Bianchi de déchirer le voile du silence qui entoure encore aujourd’hui le sort des populations civiles de Serbie[12], de Macédoine et de Roumanie qui eurent à subir les occupations austro-hongroises et bulgares et leurs violences envers les populations civiles et les femmes tout particulièrement. Pour donner un ordre de grandeur de la catastrophes démographique et humanitaire subie par les Serbes, rappelons simplement qu’à la Conférence de la Paix, le roi des Serbes, des Croates et des Slovènes déclara que la Serbie avait perdu 28% de sa population, soit 1,247 000 personnes, dont 845 000 civils victimes de la faim, du froid, de mauvais traitements, de massacres et de déportations. Sur 180 000 déportés en Autriche et en Bulgarie, 80 000 ne revinrent pas…

Le chapitre 4 est plus spécialement consacré aux viols de guerre (rapports de Arius van Tienhoven et Rodolphe Archibald Reiss). Il apporte de très nombreuses informations neuves. Non sans provoquer des résonnances avec les observations effectuées lors de la guerre en ex-Yougoslavie des années 1990, les enquêteurs de l’époque soulignèrent que le viol des femmes était alors devenu une pratique extrêmement fréquente, inscrite dans un système à vocation exterminatrice. Et comme à chaque fois, les coupables se justifient en retournant la faute sur les victimes : ici, des prisonniers autrichiens et bulgares interrogés par les enquêteurs accusent les femmes serbes de… participer au combat contre les envahisseurs… En mars 1917, la population du district de Toplice, à bout de souffrances, se soulève contre l’armée d’occupation bulgare et les femmes sont au premier rang pour empêcher la déportation en masse des adolescents, et particulièrement des jeunes filles et des enfants. Le bruit court en effet que les filles et les enfants seraient promis à l’esclavage sexuel en Asie Mineure, une pratique qui sera d’ailleurs parfaitement documentée en 1919 concernant cette fois les jeunes filles grecques. La répression fut sans pitié ; la participation active des femmes à la révolte exacerba les violences, notamment sexuelles, à leur encontre de la part des soldats bulgares : après l’étouffement de la révolte, la destruction des récoltes, du cheptel, les femmes furent contraintes de suivre les soldats bulgares. Pour cette seule révolte, le chiffre des morts est estimé à 20 000. Les personnes traumatisées à vie se comptent par milliers également, ce dont témoigne un très fort taux de suicide parmi les femmes violées.

Après avoir parfaitement documenté et chiffré l’ampleur des crimes commis, B. Bianchi pose la question du silence qui entoura plus spécifiquement les violences faites aux femmes et notamment les viols de masse. Elle note que pendant la guerre elle-même, ces violences sexuelles de masse eurent peu d’écho tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Serbie ; même les socialistes serbes, dans leur fameux Appel au monde civilisé de 1917 pour qu’il fasse cesser l’extermination de la population serbe, passèrent sous silence les viols de masse. En fait, les seules à dénoncer publiquement ces crimes furent les femmes de l’Association nationale des féministes serbes dans un appel lancé à toutes les associations de féministes. Toutefois, en Europe, aucune des associations féministes dénonçant la guerre ne voulut s’emparer vraiment de ce thème ; la crainte d’alimenter les propagandes de guerre fut notamment mise en avant pour justifier le silence concernant les atrocités des deux camps. Sans doute aussi, l’ampleur du phénomène était-elle sous-estimée. Pour preuve, le thème des viols de guerre ne fut guère au centre des discussions du congrès international des femmes pour la paix de la Haye en avril 1915, et ne le fut pas davantage à celui tenu à Zurich en 1919. Après la guerre, dans une Serbie célébrant sa survie et ses héros masculins, le sort spécifique des femmes serbes fut également refoulé de la mémoire publique. Les femmes n’obtinrent aucun soutien d’aucune sorte.

A l’extérieur, malgré le sérieux des enquêtes menées par les neutres, et contrairement à ce qui se passa concernant les atrocités perpétrées en Belgique et dans le nord de la France très vite prises en compte et instrumentalisées par la propagande de guerre alliée, celles perpétrées en Serbie par les armées austro-hongroise, allemande et bulgare suscitèrent fort peu de réaction de la part des puissances alliées et des pays neutres. Les pacifistes eux-mêmes étaient demeurés silencieux ; ils n’eurent rien à dire lorsqu’en 1916, des milliers de femmes et de jeunes filles furent déportées de Lille, et soumises aux humiliations et aux agressions sexuelles ; ils n’eurent rien à dire non plus quand l’armée bulgare se rendit coupable de torture et de viols de masse en Serbie occupée. Pendant la Grande Guerre, les pacifistes eux-mêmes considérèrent le viol de guerre comme un résidu barbare appartenant, hélas, au passé violent de la région alors que cette pratique fut bien pourtant un instrument : génocidaire comme dans le cas de la déportation des arméniens, de dénationalisation comme dans le cas de la Serbie, et de la politique antisémite comme dans le cas de la Russie.

On notera tout de même l’initiative prise conjointement par l’Union française pour le suffrage des femmes, le Conseil national des femmes françaises et de la Conférences des femmes suffragistes alliées, sous la forme d’une pétition adressée à Clemenceau alors en pleine Conférence de la paix, et demandant la prise en compte des viols de guerre sur le plan du droit international et des lois de la guerre. Cependant, au moment où Clemenceau reçut la pétition des féministes françaises accompagnée de 5 millions de signatures de femmes américaine, l’armée anglaise était en train de se livrer à des viols de masse dans les villages où elle était à la recherche d’armes. Le viol fut alors sciemment utilisé pour étouffer dans l’œuf toute velléité d’indépendance des territoires occupés au Proche et Moyen Orient… La délégation égyptienne à la Conférence de la Paix apporta de nombreuses informations à ce sujet en mars 1919[13]. Peu après, les délégués égyptiens furent tous déportés à Malte et à Paris, la question de l’indépendance égyptienne fut confiée aux… Britanniques. Clemenceau ne fit rien.

Finalement, exploités par la propagande de guerre, et qualifiés de crimes de guerre par la Commission pour la punition des crimes de guerre auprès de la Conférence de la Paix, les viols de masse furent très rapidement évacués du débat politique, considérés comme des « souffrances mineures » au regard des ravages de la guerre. Justice de vainqueurs, eux-mêmes largement impliqués dans de tels crimes.

Cette synthèse est comme la précédente appuyée par la publication de plusieurs documents accablants :  « Come bestie feroci », rapporto della Commissione d’inchiesta sui crimini commessi nel territorio Zavlaka-Bresjak (1914) ; des témoignages issus du rapport de Reiss ; « Dire la verità al mondo » : Lettere et scritti inediti di Rodolphe Archibald Reiss ; etc.

La troisième partie de l’ouvrage aborde au travers de deux études de cas une dernière question tout aussi absente de l’historiographie française[14] : l’arme de la faim ; la première traite de « L’occupation de la Macédoine orientale : une extermination par la faim » et l’autre du « blocus naval et ses conséquences pour la population civile (1915-1919)» allemande, autrichienne sans oublier celles occupées en Belgique, en France, dans les Balkans et en Italie. Rien qu’en Allemagne, le blocus mis en place dès septembre 1914 par la marine britannique aurait coûté la vie à plus de 700 000 personnes[15] (sur une population de 70 millions), en majorité des femmes, des enfants, des vieillards, soit davantage que durant la Seconde Guerre mondiale du fait des bombardements « stratégiques » alliés sur l’Allemagne. Dans l’Italie occupée par les troupes allemandes et austro-hongroises, le taux de mortalité passa de 17,2 pour mille à 44, 9 pour mille. Pour leur part, les Serbes invoquent 180 000 morts de faim. L’auteure étend ensuite son évocation aux populations civiles de Roumanie et de l’Ober-Ost ; dans cette dernière région, passée sous le contrôle direct du général Ludendorff, le projet de colonisation s’accompagne d’une spirale de destructions et de pillage. Le pays est mis en coupe réglée, dépouillé d’une grande part de ses capacités alimentaires au profit de l’armée d’occupation et de la population allemande. L’historiographie polonaise avance le chiffre de 5 millions de personnes menacées par la famine et estime à 1 million les victimes de la faim, de la maladie et du froid.

Enfin B. Bianchi aborde les côtes du Moyen Orient : on apprend que dans les territoires qui aujourd’hui comptent la Syrie, le Liban, la Jordanie, Israël et la bande de Gaza, le nombre de personnes mortes de la faim aurait atteint 500 000, dont 200 000 dans le seul Liban, chiffre considérable si l’on considère qu’avant la guerre le Liban comptait 400 000 habitants. Ici, les effets du blocus furent aggravés par les réquisitions et l’isolement imposés par les autorités ottomanes aux habitants du Mont Liban ; la population chrétienne fut littéralement et sciemment décimée durant la guerre. En Perse occidentale, la guerre fait son entrée en novembre 1914. De novembre 1914 à mars 1917, la Perse voit sa neutralité régulièrement violée par la Russie, l’Empire Ottoman et la Grande Bretagne. D’avril 1917 à juillet 1918, les Britanniques occupent l’ensemble de la Perse. Ces différentes occupations ont provoqué le chaos ; et entre 1917 et 1919,  le pays souffrit d’une famine sévère faisant de nombreuses victimes.

Des voix s’élevèrent pour condamner ces méthodes de guerre et tenter d’atténuer les effets du blocus. Mais ni l’intervention de Wilson, ni celle d’Herbert Hoover, ni celle du Vatican,  ni celle de la communauté polonaise aux Etats-Unis ne parvinrent à faire fléchir les Britanniques… B. Bianchi demande enfin pourquoi le blocus fut maintenu après la fin des combats ?

En effet, le blocus ne fut levé que deux semaines après la signature du « traité » de Versailles, le 12 juillet 1919. On apprend que sous la pression française notamment, l’arme de la faim fut en réalité employée pour forcer la signature du « traité ». Cette politique ne fit cependant pas l’unanimité  et en Grande-Bretagne même suscita de nombreuses et virulentes critiques dans la presse qui trouvèrent un écho jusqu’au chef des troupes d’occupation britanniques, le général Plumer ; le 7 mars 1919, celui-ci demanda au Premier Ministre Lloyd George de passer outre les exigences françaises et de tout faire pour alimenter d’urgence la population allemande en grande détresse. L’intransigeance française commençait à irriter ; les premiers navires chargés de vivres accostèrent le port de Hamburg le 21 mars. Une campagne de presse d’envergure en faveur de la levée du blocus est alors lancée, relayée par les militantes de la Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (WILPF). Cette organisation tient son congrès à Zurich en avril 1919 et place au cœur de ses travaux la question du blocus et de sa suppression. En mai 1919, la WILPF diffuse illégalement une photographie de deux enfants autrichiens portant les stigmates de la faim accompagnée de cette légende : « Notre blocus a fait cela […] nous sommes responsables […] écrivez à Lloyd George et dites lui que vous ne le supportez pas ». D’autres militantes informèrent leurs concitoyens, et se firent arrêter pour cela…

Au total, ces expériences de guerre contre les civils renforcèrent chez les pacifistes l’idée que la stratégie militaire tendrait vers toujours plus de terreur envers les civils et des frappes toujours plus indiscrimées notamment par l’usage massif de l’arme aérienne. C’est pourquoi, le « nouveau pacifisme » des années 20 et 30 s’orienta vers la cause du désarmement, de l’objection de conscience, de l’abolition de l’aviation militaire et de l’internationalisation de l’aviation civile.

« La confiance dans les lois de la guerre était désormais évanouie, une confiance que la Conférence de la Paix contribua à détruire »… conclut l’historienne.

Malgré sa longueur, ce compte-rendu ne peut suffire à rendre compte de la richesse de cet ouvrage doté d’un véritable regard décloisonné, dénationalisé et souvent renseigné aux meilleures sources. Sur la Grande Guerre des civils de l’Europe orientale, un livre indispensable.

Frédéric Rousseau

C.R.I.D. 14-18, C.R.I.S.E.S., Université Montpellier III


[1] Chiffre avancé par John Atkinson Hobson, « Failure of Recuperative Forces », in The Needs of Europe. Its Economic Reconstruction. A Report of the International Conference Called by the Fight Famine Council, 11-13 September 1920, The Fight Famine Council, London, 1921, p. 15.

[2] Il faut visiter la revue en ligne dirigée par Bruna Bianchi, DEP, Deportate, Esuli, Profughe. On y rouve de nombreux articles sur le même sujet.

[3] W. T. Stead, Methods of Barbarism, Mowbray House, London, 1901.

[4] B. Bianchi, « Il rapporto di Emily Hobhouse sui campi di concentramento in Sud Africa et la sua accoglienza in Inghilterra, gennaio-ottobre 1901 », in DEP, Deportate, Esuli, Profughe, rivista telemica, n°2, 2005, p. 1-10.

[5] G. A. May, Was the Philippines-American War a « Total War » ?, in M.F. Boemeke, R. Chikering, S. Förster, Anticipating Total War. The German and American Experiences, 1871-1914, German Historical Institute, Washington, 1999, p. 437-457.

[6] Y aurait-il de bonnes et de moins bonnes victimes ? Dans leur somme intitulée Le Siècle des camps, non seulement Joël Kotek et Pierre Rigoulot minimisent la cruauté des camps britanniques en faisant du chef des Boers, par un retournement acrobatique du plus bel effet, le seul responsable in fine du recours à l’internement des civils sud-africains (p. 67), mais ils ont curieusement oublié le cas philippin…  qui se déroule pourtant au même moment mais si loin des yeux de l’Europe, J. Kotek, P. Rigoulot, Le Siècle des camps, Paris, Jean-Claude Lattès, 2000. Dans le dossier consacré aux Violences de guerre, violences coloniales, violences extrêmes avant la Shoah, les Philippines continuent à échapper aux radars des historiens… Revue d’histoire de la Shoah, juillet-décembre 2008, n°189, Dossier préparé sous la direction d’Annette Becker et Georges Bensoussan.

[7] Voir sur ce site le compte-rendu du livre d’Isabel V. Hull, Absolute Destruction. Military Culture and the Practices of War in Imperial Germany, Cornell University Press, Ithaca-London, 2005.

[8] Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort. Le siècle des bombes, Paris, Le Serpent à plumes, 2002 (1999).

[9] Carnegie Endowment of International Peace, Report of the International Commission to Enquire into the Causes and Conduct of the Balkan Wars, Washington, 1914.

[10] Peter Holquist, “Les violences de l’armée russe à l’encontre des Juifs en 1915 : causes et limites », in John Horne (ed.), Vers la guerre totale. Le tournant de 1914-1915, Paris, Tallandier, 2010, p. 191-220.

[11] Voir P. Gatrell, A Whole Empire Walking. Refugees in Russia During World War I, Indiana University Press, Bloomington-Indianapolis, 1999.

[12] A signaler l’existence des recherches largement inédites de M. Pisarri, I crimini contra la popolazione civile in Serbia durante la Prima Guerre mondiale, tesi di dottorato discussa presso l’Università du Venezia, maggio 2011. Thèse dirigée par Bruna Bianchi.

[13] Egyptian Delegation to the Peace Conference, Collection of Official Correspondance from November 11, 1918 to July 14, 1919, Published by the Delegation, Paris, 1919, p. 86-87.

[14] Gerd Krumeich, membre de l’Historial de Péronne, a néanmoins réintroduit cette question en France, voir notamment son article, « Le blocus naval et la guerre sous-marine », in John Horne (ed.), Vers la guerre totale. Le tournant de 1914-1915, Paris, Tallandier, 2010,  p. 175-190.

[15] Gerd Krumeich donne le chiffre de 772 000 décès.

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