Imprimer cet article Imprimer cet article

RIDEL Charles, « Les embusqués » (par A. Lafon)

Catégorie sociale ambivalente de la Grande Guerre, les embusqués font l’objet d’une étude érudite, inscrite dans le champ de l’histoire culturelle, qui combine, entre autres, l’étude des écrits combattants avec les sources juridiques et législatives.

Ridel Charles, Les embusqués, Paris, Armand Colin, 2007, 350 pages.

Documenté et de lecture très agréable, le livre de Charles Ridel, qui est tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2005, est à coup sûr un ouvrage qui intéressera à la fois les historiens de la Grande Guerre et un plus large public, qui trouveront ici de quoi alimenter documentations et réflexions autour d’une figure emblématique et symptomatique de la Grande Guerre : l’embusqué, comme représentation et comme personnage associé à une pratique à la fois avérée et fantasmée, « d’embusquage ».

L’auteur détecte clairement la prégnance de la figure de l’embusqué à travers l’analyse de différents supports médiatiques, l’année 1916 voyant le thème de l’embusqué perdre de l’importance face à l’offensive des pouvoirs civils et militaires sur cette « question » et face à l’installation de la guerre dans un temps long. Au-delà de la seule figure de l’embusqué, l’auteur essaye de décrire le phénomène de « l’embusquage » aussi bien au front (dont Jacques Meyer avait depuis longtemps décrit les formes et la réception par les combattants de la biffe) que dans la zone de l’arrière. On croise ainsi trois hauts lieux présentés comme tels : le dépôt, l’hôpital et l’usine, ainsi qu’une galerie de personnages allant de l’ouvrier rappelé, au sursitaire (volontaire ou involontaire) ou au fonctionnaire « dont le service civil est jugé indispensable », jusqu’au petit commerçant qui, sous couvert de « nécessité économique », tente parfois frauduleusement, de trouver un échappatoire au service militaire et au service armé en particulier. Ainsi, se fait jour une subtile hiérarchie de l’embusquage, depuis l’arrière jusqu’au front et à ses premières lignes où se joue directement la violence de guerre et qui apparait comme le point de repère à partir duquel l’embusqué se définit. L’auteur convoque tour à tour l’anthropologie et la psychologie à la fois individuelle et collective, abordant une histoire plus sociale lorsqu’il se penche au-delà de l’image de l’embusqué sur la réalité de l’existence de soldats qui ont pu être classés dans cette catégorie à leur corps défendant. Examen facilité en partie par une analyse de sources militaires et judiciaires issues des archives du procès des réformes frauduleuses (3ème conseil de guerre de Paris 1915-1916 – chapitre 5), dans lesquelles finalement, et concrètement, se dévoilent des « embusqués » volontaires, leurs identités et parfois leurs mobiles. « L’agence » en question qui offrait avec de multiples complicités une hospitalisation prolongée aux soldats, permet de mettre à jour une trentaine de « profils » de candidats à l’embusquage. Mariés, âgés de plus de trente ans, ils sont essentiellement petits commerçants et tentent, avec leurs moyens, de contourner le front sans les appuis que pouvait déployer la haute bourgeoisie, ou le rappel à l’usine. La réalité de l’embusquage dépasse évidemment les représentations sociales dominantes et traverse en fait l’ensemble du corps social.

L’arsenal législatif développé en réaction à la question de l’embusquage est à la mesure d’un phénomène médiatisé (nous renvoyons ici au choix judicieux du cahier hors texte qui présente quelques productions iconographiques dans lesquelles apparaît la figure polymorphe de l’embusqué), qui a alerté et inquiété la classe politique et conditionné nombre de textes émanant à la fois du gouvernement et de la représentation nationale. Les lois Dalbiez en 1915 et Mourier en 1917 s’inscrivent dans cette perspective avec pour finalité la récupération du maximum d’hommes en âge de combattre et dont la place devait se trouver au front et au contact de la zone de combat.

En complément d’une troisième partie centrée sur une approche micro-historique, le dernier chapitre évoque avec force détails à partir notamment des registres matricules et de leurs correspondances, les parcours de quatre soldats : Lucien Laby, Robert Hertz, Fernand Léger et Raymond Stern. Fernand Léger en particulier s’emploie, dès le début du conflit, à éviter la mobilisation dans le service armé et au combat. Il essaye pour cela de faire jouer au maximum relations et réseaux afin d’être incorporé dans la section de camouflage. Les quelques extraits cités de ses lettres témoignent à la fois de la solitude que pouvait ressentir certains soldats extraits de leur environnement culturel quotidien, mais aussi ce que la guerre a pu avoir comme impact sur les représentations du monde de ceux qui la vécurent. Mais là encore, si cette tentative de micro-analyse paraît pertinente, on regrette le choix de personnages singuliers, dont les profils sociaux manquent de différences. Si cet ensemble de parcours répond en partie en écho à ceux des accusés du chapitre 5, on aurait aimé lire le témoignage de ruraux, ouvriers, petits employés provinciaux ne jouissant pas de connaissances dans les cercles du pouvoir.

Ainsi, un sentiment ambivalent étreint le lecteur lorsqu’il referme les trois cent cinquante pages de cet ouvrage très dense. L’auteur a su sans conteste appréhender la Grande Guerre dans sa nature complexe, en ne se cantonnant pas à une seule histoire culturelle des représentations dominant l’historiographie française et l’espace médiatique. Devant la complexité de la notion même d’embusqué (« on est toujours l’embusqué de quelqu’un »), l’auteur se penche sur une multitude de sources souvent très intéressantes (comme la correspondance et parmi elle les lettres de dénonciation d’embusqués reçues par le nationaliste Maurice Barrès) compare, confronte comme a pu le faire avec réussite François Bouloc dans sa thèse sur les profiteurs de guerre[1], les représentations avec ce qu’a pu être la réalité du phénomène. Les deux figures, l’embusqué, comme le profiteur, se prêtent à ce type d’approche, tant elles s’apparentent toutes deux à la fois à une construction sociale, culturelle, contextualisée dans le phénomène guerre, adossée à une réalité qui remet finalement en cause le discours officiel et les valeurs de la République : l’égalité devant « l’impôt du sang » pour lequel chacun devrait prendre part sans « profiter » du devoir assumé par l’autre. Même si l’on peut regretter que les deux aspects ne soient pas toujours distinctement séparés dans l’ouvrage de Charles Ridel, notamment dans les premiers chapitres. D’autant que la thèse de Charles Ridel souffre quelque peu d’un modèle interprétatif extérieur, repris tout au long de l’ouvrage. En introduction pourtant, l’auteur met en avant à la fois la réalité des refus de guerre « spectaculaires », cite avec pertinence les travaux de Tony Ashworth[2] (stratégie du « vivre et laisser vivre ») ou de Leonard V. Smith[3] (l’importance de la renégociation et la proportionnalité de l’engagement) mais revient sur les grands concepts qui à notre sens grèvent son propos: « Ce travail souhaite comprendre comment les traumatismes multiples et les sacrifices de cette guerre totale ont pu conduire certains combattants à réviser les termes de leur consentement personnel à la guerre » (p. 13). Il montre bien pourtant tout au long de son analyse, la force de cette volonté de contourner la mobilisation dans le service armée par des milliers d’hommes et ce finalement pendant toute la guerre (nous rappellerons en particulier le phénomène de l’engagement devancé, jamais quantifié, qui permettait de choisir l’arme dans laquelle on allait servir et le succès des engagements dans l’artillerie lourde, arme devenue incontournable, mais dont les pièces étaient les plus éloignées de la ligne de feu). Comment ne pas justement relativiser ce consentement lorsque l’on observe les chiffres évoqués par l’auteur et que celui-ci met sur le compte de la souplesse des démarches de rappel des ouvriers dans les usines de la Défense nationale : « A Billancourt, après la décrue de la mobilisation, le recrutement [des soldats ouvriers] connaît une embellie spectaculaire : après l’étiage d’août-septembre 1914, les effectifs ouvriers s’élèvent à 5683 en janvier 1915, 8377 en juillet et 10262 fin septembre 1915 » (p. 111). Même si la loi ou l’entrepreneur sont à l’origine du rappel des hommes et pour cet exemple précis, nous ne voyons pas de « soldats consentant au sacrifice » (combien ont refusé cette offre ?), mais bien une possibilité réelle pour certains d’échapper au front. Dans la mise en lumière minutieuse de la diversité des identités et des parcours des soldats accusés dans le procès des réformes frauduleuses (qui débute le 30 mars 1916 effectivement en pleine bataille de Verdun), Charles Ridel s’essaye à la psychologie et cite avec beaucoup de justesse Marc Bloch soulignant que l’explication du courage dans la guerre est plutôt à rechercher du côté du « point d’honneur individuel » que de la patrie (p. 239). Le parcours, certes singulier, de Léon Guéroult longuement évoqué, incite justement, comme le souligne l’auteur (p. 259), à une interprétation prudente des motivations et stratégies des uns et des autres. Loin en tout cas des affirmations d’un des embusqueurs du même procès, René Pierron qui déclare sa « haine pour ceux qui font la guerre à la France », afin d’amadouer l’autorité militaire et tenter de se racheter lors du procès évoqué plus haut.

Au final, on ne peut que souligner le sérieux du travail de Charles Ridel qui réussit à nous éclairer sur la figure et la notion complexe de l’embusqué et de l’embusquage, maintes fois citées dans l’abondante production bibliographique suscitée par la Grande Guerre, mais jamais étudiées en tant que telles. Riche d’analyses précises, très bien documenté et tourné vers une utilisation pertinente de l’ensemble de la « boîte à outil » des sciences sociales, l’ouvrage met en lumière l’aspiration profondément égalitaire de l’ensemble des acteurs de la guerre vécue et leur capacité à profiter de certaines marges de manœuvres afin d’échapper à la violence directe de la guerre, tout en invitant du point de vue de la méthode les historiens travaillant sur le conflit à s’écarter du « simplisme interprétatif ». Sans toutefois réussir à remettre en cause certains concepts comme celui de « culture de guerre » qui finalement réduit le champ interprétatif des comportements et par la même la valeur de certaines de ses conclusions.

Lafon Alexandre – Doctorant, Université Toulouse II – Le Mirail


[1] BOULOC François, Les profiteurs de guerre, 1914-1918, Paris, Complexe, 2008.

[2] ASHWORTH Tony, Trench Warfare 1914-1918. The Live and Let Live System, London, Pan Books, 1980.

[3] SMITH Leonard V., Between Mutiny and Obedience. The Case of the French Fifth Infantery Division during World WarI, Princeton, Princeton University Press, 1994.

Aucun commentaire pour l'instant

Vous pouvez être le premier à faire un commentaire !

Ecrivez un commentaire

  • Recommandation : Veuillez rester courtois ; merci de ne pas inclure de liens vers d'autres sites. Les commentaires sont modérés et n'apparaissent pas immédiatement.