Journal de guerre 1914 – 1918
Miquèl Ruquet
1. Le témoin
Éloi Arrouy est né dans une famille d’agriculteurs à Fréchède (Hautes-Pyrénées). Classe 15, il est incorporé en décembre 1914 puis versé au 401e RI. Il arrive au front en septembre 1915, et combat, essentiellement en Champagne, à Verdun, au Chemin des Dames, en Flandre avec les Anglais à l’été 1917, puis pour contrer les offensives allemandes de 1918 : Somme (mars), Flandre (avril), puis dans l’Aisne et la Marne (mai 1918) ; il participe enfin aux combats de reconquête de la fin de l’été 1918. Après la guerre, il est ajusteur aux usines Hispano-Suiza de Séméac (Tarbes).
2. Le témoignage
Miquèl Ruquet a publié le « Journal de guerre d’Éloi Arrouy 1914 – 1918 » en 2016 aux Éditions Trabucaire (201 pages). C’est lors d’une conférence en Cerdagne sur les insoumis de la Grande Guerre qu’une famille lui a fait connaître ce document. Le transcripteur n’a modifié que l’orthographe, tout en cherchant à garder le plus possible le style du témoin. Il a accompagné le texte original de têtes de chapitres pour contextualiser les combats, avec des extraits du J.M.O. du 401e RI. Éloi Arrouy a quitté l’école à douze ans, mais il a le goût de l’écriture ; au front, le jeune soldat tient un journal qu’il rédige en cachette, seuls quelques camarades sont au courant. Il a retranscrit les carnets une première fois, puis a réalisé une nouvelle version « à peu près lisible » une fois arrivé à l’âge de la retraite. Sa fille Gabrielle signale en préface qu’il évoquait très souvent sa guerre, en famille ou avec des amis.
3. Analyse
Champagne 1915, Alsace et Verdun 1916
Éloi Arrouy découvre le front au milieu de l’offensive de Champagne (29-30 septembre 1915), mais sans effectuer d’attaque. Il est ensuite positionné en Alsace, où il devient ordonnance de son lieutenant. Il l’accompagne à un cours de grenadiers, et fait à cette occasion des conquêtes féminines. Il rejoint la bataille de Verdun assez tard, et s’estime favorisé comme ordonnance: «j’ai coupé à beaucoup de travaux et de corvées, la planque sert toujours.» Il refuse de monter en renfort avec la 11e cie (p. 49) « je n’y connais personne, c’est tout des gars du nord » et rejoint la 6e, vers Vaux-Chapitre, en novembre 1916. En décembre, le 401 est à l’arrière en manœuvres de division et il évoque (p. 51) des virées à Bar le Duc dans des « maisons dites hospitalières », avec parfois des démêlés avec les gendarmes. Son unité participe à l’attaque du 15 décembre 1916, et le récit du combat est de bonne qualité (p. 53, avec autorisation de citation) : «Ils [les Allemands] font camarades, ou résistent. La plus forte résistance se trouve aux abris de Lorient, nous eûmes bien du mal à en venir à bout, celui qui était pris les armes à la main était tué sans pitié. J’ai vu là un boche tirer sans relâche malgré qu’il soit entouré des soldats français qui lui sautaient dessus ; il a été criblé de balles et de coups de baïonnettes. » Ils font à cette occasion un grand nombre de prisonniers.
Verdun, Chemin des Dames 1917
Il retourne en ligne dans le secteur de Bezonvaux, le froid est terrible, et il essaie d’avoir les pieds gelés, mais il n’y réussit pas (p. 62) « Pas de chance, le major me dit que ce n’était rien et que je l’avais fait exprès (de cela il avait raison*) – avec note : *occitanisme « d’aquo avia rason » – . Remonté en ligne, il est cette fois évacué avec 40° de fièvre; à son retour, il dit avoir gardé à son domicile ou « liquidé au cours du voyage » les effets neufs qu’on lui avait donné à l’hôpital. De même au dépôt d’isolés de Saint-Dizier (p. 67) : « Une fois habillés, à quelques-uns, nous trouvons une porte de sortie et nous voilà dans la ville. Tant que l’on a eu de l’argent, cela a marché ; nous vendions ou échangions pour faire la bringue, mais le 26 [février], plus d’argent ; il faut rentrer. On dut nous rhabiller et équiper, sans compter une belle engueulade avec de belles promesses de punition. »
Le 10 avril 1917, désigné pour un stage de fusil-mitrailleur, il évite l’offensive du 16 avril, et rejoint ses camarades le 1er mai au tunnel de Vendresse. Le secteur est malsain, et il décrit la dure attaque du 5 mai à Vauclair, « la journée fut une des plus terribles que j’ai vue durant la guerre » (p. 77). La 6e cie atteint ses objectifs mais a fondu, et l’ordre de leur capitaine les révolte: ils ont interdiction de ramener les blessés, pour tenir prioritairement la position (p. 79) « c’est une honte et nous nous en souviendrons ».
Bataille de Flandre 1917
Le 401e est transférés en Belgique, et jusqu’au début de 1918 la 133e DI alterne entraînement (plage de Coxyde) et engagements aux côté de l’offensive anglaise de Passchendaele, dans un secteur noyé, risquant l’enlisement et la noyade en tombant des passerelles (Bixchoote). En dehors des combats très durs, il décrit des blagues idiotes dont il est semble-t-il coutumier, et que l’on retrouve souvent dans les récits de jeunes soldats comme Gaston Lefebvre par exemple (p. 86, à Coxyde) : « En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, il avait le plat sur la tête et de m’échapper dans la mer, derrière moi le copain et courir dans l’eau, les gendarmes qui criaient « venez ici » et finalement je fus rejoint derrière les dunes par les copains, j’encaissai une rouste et je dus me débrouiller auprès du chef cuistot pour avoir à manger pour l’escouade. Pourquoi aussi m’a t-il dit « chiche ? » Il fait une bonne description de bringue dans un café, sans assez d’argent, avec (p. 90) « des gâteaux avalés « à la Charlot », on en payait bien quelques-uns…». Lors de l’attaque d’octobre 1917, il vient d’avoir 22 ans, il évoque les fusils qui ne sont que des blocs de boue, et la mort du capitaine qui les avait empêché de ramener des blessés au Chemin des Dames : il indique que cet officier n’est pas regretté (p. 105) « il n’a eu que ce qu’il a mérité et c’est d’ailleurs ce qui fera dire à un copain quand on lui appris la mort du capitaine : « tant mieux, il ne nous fera plus chier ». Cela prouve dans quelle estime il était tenu par ses soldats. »
En défense successive lors des 4 offensives allemandes de 1918
Son unité est transférée en urgence dans la Somme à la fin mars 1918 pour aider les Anglais enfoncés, il évoque l’absence d’artillerie et de front tangible, la pitié pour les civils qui fuient avec en même temps le pillage systématique effectué par les soldats de tous bords (p. 116) « dans les premières maisons de Mézières, plus ou moins de lumière ; dans les caves, des soldats sont couchés, ivres, le pinard coule, les chambres, les meubles, tout est pillé : on dirait que l’ennemi est passé par là. Dire que c’est des Français qui font cela, c’est une honte. » Une scène curieuse a lieu alors qu’agent de liaison, il accompagne son lieutenant chez le colonel très en colère – enjolivement lors de la reprise de la transcription ? – : « il y a un peu de discussion ; à quel sujet, je ne le sais ? Toujours est-il que le colonel Bornèque fait mine de vouloir lui brûler la cervelle ; tout doucement je glisse mon mousqueton sous le bras et attention si jamais il a le malheur de tirer. Heureusement il ne tire pas et tous les deux, nous repartons ; le lieutenant est très pâle et il me dit que nous devons contre-attaquer. » Sans munitions, ils finissent par se replier après des combats très durs. Après relève le 2 avril et un peu de repos, les voilà embarqués en urgence pour les Flandres, mais ce ne sont pas eux qui prennent le choc le plus violent au Mont Kemmel ; la description insiste sur le pillage des maisons par les Anglais et les Français (p. 133, 17 avril 1918) « On en était arrivé à n’avoir plus de cœur. » Il évoque aussi l’attitude des plus jeunes de la classe 18 lors de leur dernier engagement avant relève (p. 136) : « On leur avait enseigné la haine des Allemands et de massacrer les boches qui se rendaient en nombre. Les boches se voyant foutus pour foutus se ruèrent à nouveau sur leurs armes et réussirent même à cerner certain contingent qu’ils exterminèrent à leur tour. Depuis ce jour, les jeunes de la classe 18 furent refroidis et ne voulaient plus rien savoir, pauvres gosses, car pour nous, ils l’étaient (…) Pour ma part, je n’ai jamais tiré sur un ennemi qui a levé les bras. » Lors de l’offensive allemande sur la Marne, le 401 est à nouveau en ligne, mais est trop éprouvé pour contre attaquer. Tenant des tranchées dans l’Oise lors de la 4e attaque allemande (Montdidier), ils fournissent en juillet des patrouilles, et notre soldat évoque des préparatifs de coup de main (p. 145) : « nous buvons tant qu’il y a de l’argent. Pourquoi le garderions-nous ? Nous devons crever ce soir dans les fils de fer barbelés. Et tandis que nous buvons, il vient au village de Coivrel un pauvre homme avec sa fille assez jolie et comme nous n’avons pas soif, à quatre, on projette de prendre la fille et d’enfermer le vieux ; hélas, un sous-officier nous a plus ou moins entendus ; il avertit le pauvre homme qui tout de suite prend le large, sans finir la visite de sa maison ; (…) quant à nous, nous avons eu droit à un savon par le sous-officier, mais cela n’alla pas plus loin. » En août et en septembre, E. Arrouy produit le récit intéressant du combat de poursuite, avec une progression heurtée et coûteuse, à cause des mitrailleuses allemandes très mobiles et de l’utilisation systématique des obus à gaz. En octobre, il participe aux combats dans les faubourgs de Saint-Quentin, sa fonction d’agent de liaison lui permettant de bien saisir les enjeux tactiques du combat à l’échelle du bataillon. Il évoque les prisonniers qu’ils font à Saint-Quentin le 5 octobre (p. 173) : «On les malmène un peu avant de les envoyer en arrière mais c’est drôle, aucun ne veut être Prussien. » (…) Et encore on sort des prisonniers les mains en l’air, Alsacien, Polonais, Autrichien, il y en a même un qui sort son chapelet : « Tu peux l’implorer ton bon Dieu et attrape celui-là. » En permission à la fin octobre, E. Éloi rejoint pour vivre l’Armistice puis après un long positionnement dans le département du Nord, il est démobilisé en septembre 1919.
Il y a donc plusieurs domaines d’intérêt dans ce témoignage de qualité, on peut évoquer par exemple :
– un soldat du rang qui dit sa vérité et son ressenti de la guerre, en cachant ses notes, et en prenant des précautions lorsqu’il les ramène chez lui ;
– mais aussi un texte retranscrit deux fois, dans lequel on sent apparaître des préoccupations mémorielles contemporaines ;
– les opérations d’un régiment « 400 » peu épargné, formé surtout de jeunes, une unité de choc ressemblant en ce sens à un BCP d’active ou à un régiment colonial ;
– l’habitus d’un soldat classe 15, avec une Grande Guerre vécue plutôt de 1916 à 1918, avec le comportement bien spécifique d’un « jeune », c’est-à-dire ici bon soldat en ligne, mais turbulent et farceur, voleur à l’occasion, pouvant être violent avec l’ennemi, etc…, mais qui acquiert une telle expérience du front qu’il devient à son tour en 1918 un véritable ancien pour ceux de la classe 18.
Vincent Suard, février 2026