Reuss, Marguerite née Cadier (1887-1965)

Lettres à mon mari disparu (1915-1917)

1. La témoin

Marguerite Cadier, fille de pasteur et originaire d’Osse-en-Aspe dans les Pyrénées-Atlantiques, se marie en 1908 avec Paul Reuss, ingénieur chez Thompson-Houston et natif de Strasbourg. À la mobilisation, le couple a deux enfants (Georges, 5 ans et Paulette, 2 ans), et en attend un troisième. Paul mobilisé au 5e RI rejoint le front au tout début de septembre 1914 et est tué le 26 septembre à la ferme du Godat (Marne). Marguerite est très proche des deux frères de Paul, qui combattent en Champagne au 35e RI : Édouard est tué le 25 septembre 1915 et Armand le lendemain 26 septembre. Le petit Jean-Paul est né le jour de la mort de son père Paul, et ses deux oncles ont été tués exactement un an après.

2. Le témoignage

Paul Reuss Jr, petit-fils de Marguerite, a publié en 2014 les Lettres à mon mari disparu (1915 – 1917)  (édition L’Harmattan, 280 pages). Trois épais cahiers contenaient des lettres que Marguerite avait écrites à son époux au-delà de la mort, ainsi que la copie de la correspondance que s’étaient échangés les jeunes gens de 1908 à 1913. Contrairement à la volonté de sa mère, sa fille Paulette n’avait pas détruit ces documents et Paul Reuss Jr signale en présentation qu’il n’a pas voulu faire de sélection, de façon à ne pas risquer de trahir l’esprit des cahiers. On trouve aussi des photographies et quelques extraits de lettres envoyées par Paul à sa femme en août et septembre 1914.

3. Analyse

Ce livre présente une des modalités possibles du deuil de guerre, c’est-à-dire ici la poursuite des relations de couple au-delà de la mort. Dans une autre notice, Juliette Breyer continuait à écrire à son mari, dont on lui a annoncé la mort ; refusant l’évidence (« ils disent que tu es mort »), cette névrose lui permettait de supporter la situation en niant le réel. Marguerite Reuss, elle, sait et admet que son mari est mort, mais il est encore présent en elle ; elle dialogue souvent intérieurement avec lui, et finit par éprouver le besoin de lui écrire ; cet épanchement, commencé en octobre 1915, correspond chronologiquement au choc lié à la mort des deux frères de Paul, tués un an après lui : la communication muette ne suffit plus.

Premières lettres à Paul après la mort de ses deux frères

Au-delà de la disparition, Paul est toujours vivant, et le couple continue d’exister, c’est cette certitude qui permet à Marguerite de ne pas sombrer (octobre 1915 p. 17, avec autorisation de citation) « Il me semble que plus j’avancerai sur cette route si sombre et plus j’aurai besoin de t’écrire pour retrouver la force nécessaire pour vivre. » Avec la mort des deux autres frères, un drame affreux pour les parents qui viennent de perdre trois fils en un an, elle se sent paradoxalement plus forte (p. 18) « Il me semble à présent que ma douleur à moi ne compte plus. Elle a été engloutie par la nouvelle, immense douleur. Mon deuil s’est fondu avec ce nouveau terrible deuil (…). » Il n’y a pas de tristesse morbide, elle mène une conversation apaisée avec les disparus, ce qui lui permet de vivre (p. 21) «Tout ce qui se rapporte à vous est si beau, si bienfaisant que j’y renouvelle ma provision de courage, de calme, d’équilibre intérieur. Merci pour tout ce que vous me donnez tous les trois (…). »  Marguerite ne se plaint pas de sa vie ; Noémie, la veuve d’Édouard, vit avec elle, et elles s’occupent ensemble de leurs jeunes enfants en se soutenant mutuellement. Elle réaffirme à Paul à plusieurs reprises la certitude de la continuation de leur amour, et elle précise (26 octobre 1915, p. 25) : « Mon cœur grâce à toi, à notre amour, s’est épanoui, s’est agrandi, purifié et fortifié et à présent lorsque la vie est trop laide et trop triste, je ne suis jamais seule (…). »

L’être toi-et-moi

Pour retrouver la voix et la présence de Paul, pour se reprojeter dans cette intimité, elle explique le 14 novembre 1915 avoir décidé une démarche qu’elle va suivre pendant deux ans, il s’agit de recopier la correspondance reçue de Paul de 1908 à 1913 (p. 27, extrait souligné également par Paul Reuss Jr dans sa présentation)  « Chaque soir – quand ce ne sera pas trop tard ou que je ne serai pas trop fatiguée – avant de m’endormir je veux copier dans ce cahier une de tes lettres [de 1908 à 1913], il me semble t’entendre me parler – ce ne sera pas moi seulement qui parlerai dans ce cahier, ce sera toi aussi. J’intercalerai aussi de temps en temps une de mes lettres [même période], puis c’est l’être toi-et-moi que je veux laisser parler – pas toi uniquement et surtout pas moi uniquement, mais cet être toi-et-moi qui ne fait qu’un, qui est grand, fort, qui doit être bon, très bon pour tous et doit vaincre la mort – puisqu’il est éternel. » Ce Toi-et-Moi, cette essence particulière, qu’on pourrait aussi appeler l’esprit particulier de leur couple n’a pas été tué par la guerre, et avec ce Toi-et-Moi (p. 46) « Nous possédons dans notre grand amour la source du vrai bonheur. »

Correspondance entre les promis puis les époux (1908 – 1913)

On n’insistera pas ici sur ces lettres qui occupent la grande majorité du volume, ce corpus de qualité sort de notre problématique « Témoignage Grande Guerre ».

Remarques diverses

* maladies des enfants (avril 1916, p.81)     Deux pages relatent le harassement, l’épuisement qu’éprouve Marguerite, sur une période de quelques semaines, à s’occuper des enfants souvent malades. L’insomnie, l’angoisse avec la peur de l’aggravation, du décès infantile, encore fréquent à cette époque, sont bien décrits : se sont accumulés en peu de temps angines, bronchites, diagnostic de scoliose et arrivée de la rougeole, on peut voir aussi le rôle apaisant des cahiers : « Voilà, Paul, j’ai grogné et bien grogné et tu as eu la patience de m’écouter jusqu’au bout. Cela m’a fait du bien et peut-être cela ira-t-il mieux bientôt ? Je l’espère et viendrai te le dire. »

* le deuil en noir         (mai 1916, p. 128)

Marguerite détestait au début porter le deuil, ne pouvant en accepter l’idée « puisque je ne voulais pas que tu sois mort. » Après la mort des frères de Paul, elle lui explique que porter le deuil lui est devenu plus léger, que ce signe l’englobe maintenant avec ses frères, une amie proche morte de maladie, « et tant d’autres ». Être en couleur dans ces moments troublés lui semble impossible, et de toute façon  « toi tu vis, tu as triomphé de la mort, tu ne peux plus mourir (…).»

* émergence du religieux

Au début on ne sait pas si la survie de Paul dans l’esprit de Marguerite est liée à une promesse chrétienne de résurrection, ce n’est pas formulé de cette manière, mais probablement sous-entendu (famille protestante pratiquante). Le glissement progressif devient plus explicite dans la deuxième moitié du recueil, Marguerite intercale à trois reprises la copie de textes de prédication de pasteurs ; un passage d’octobre 1916 illustre bien ce mouvement (p.150) « « Notre Amour sera vainqueur. » Où ? Quand ? Comment ? (…) Nous devons apprendre à attendre cette victoire avec patience et confiance et apprendre aussi à être reconnaissant à cette lumineuse espérance qui nous a été donnée. ».

Les cahiers s’interrompent semble-t-il à la fin de 1917.

Lettres de Paul Reuss soldat (août- septembre 1914)

Ces quelques extraits soulignent la dureté de la courte campagne de Paul, il arrive au front début septembre avec un renfort du 5e RI. Il insiste sur l’épuisement physique et le caractère déprimant de la pluie fréquente mais (21 septembre, p. 263) « la principale privation est l’absence totale de nouvelles de toi et de tous. » Il est tué à un moment caractéristique de la deuxième quinzaine de septembre, qui voit les Allemands se retrancher sur des sites défensifs favorables, et les Français s’épuiser dans des attaques meurtrières et stériles (Bétheny, Choléra, Godat… voir aussi Anatole Bouve). « Couchés dans les tranchées, sous la mitraille, il nous reste le temps de réfléchir et plus d’une fois je t’ai fait mentalement mes adieux. J’ai été épargné jusqu’ici et espère que la chance continuera à me favoriser, si pareil souhait est chrétien ? Que cette terrible guerre se termine vite. C’est le souhait de tous, mais sans abdiquer de nos justes revendications. »   Sa dernière lettre du 25 demande si « cette délicieuse petite Hélène est là? » Si c’est un garçon, ce serait Jean, en fait ce sera Jean-Paul.

On possède aussi une lettre-testament, rédigée sous le bombardement le 18 septembre, et qui a été trouvée dans son portefeuille (p. 265). Cette émouvante lettre d’adieu mélange les thèmes de l’amour, de la tristesse et du devoir, sans  mentionner la religion : « Tu sauras que jusqu’au bout tout mon être s’est cramponné à la vie pour toi, sans jamais d’ailleurs abdiquer le devoir. J’aurais voulu vivre et même mort je vivrai pour toi et mon esprit t’entourera.» (…) Je n’oublie pas les enfants dans ce suprême adieu. Que Georges sache que s’il est orphelin, c’est pour le défendre que son père est mort et qu’il se prépare à en faire autant pour ses propres enfants. Que Paulette en femme héroïque apprenne à souffrir comme sa mère et à songer avec amour à ce père qui l’aimait tant. Enfin, que l’inconnu, Hélène ou Jean, qui j’espère, n’aura pas souffert de la guerre apprenne par ses frères et sœurs qu’il avait un père qui l’aimait déjà. (…)»

La grande maison familiale de la famille Cadier en vallée d’Aspe où la petite Marguerite a vécu son enfance est maintenant un grand gîte de vacances que l’on peut louer via internet, son originalité étant d’y d’avoir volontairement gardé les traces de la mémoire familiale. Son site mail Izarda évoque le protestantisme et les premières voies tracées par les Pyrénéistes de la famille, on y trouve aussi un texte de 1991 de Paulette (2 ans en 1914)  https://izarda.com/2019/01/15/marguerite-cadier/  qui raconte la vie paisible de sa mère après 1918 « mais, passée cette affreuse guerre, il y avait les garnements… ». On y trouve aussi cette remarque de Marguerite à sa fille: « Ma vie s’est finie à cet âge » m’a-t-elle dit le jour où une de mes cousines se mariait à 26 ans. »

Vincent Suard, septembre 2026

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Le Segretain du Patis, Joseph (1876 – 1940)

Les carnets d’un poilu 1914 – 1919

1. Le témoin

Joseph Le Segretain du Patis, né à Laval en 1876, est en 1914 agent d’assurances à Fougères. Mobilisé au 25e RIT, il sert en Artois durant une longue période (octobre 1914 à février 1916), puis passe par Verdun, l’Aisne, l’Oise ou l’Allemagne à fin de 1918. En 1914, il exécute de durs travaux en 1ère ligne, puis passe planton et fait des liaisons ; rattaché ensuite à une section de commis et ouvriers militaires d’administration en avril 1915, il passe caporal puis sergent-fourrier, en s’occupant notamment de coopératives de soldats et de comptabilité (Intendance de Corps d’Armée). Il est démobilisé en janvier 1919.

2. Le témoignage

Gurloës Le Segretain du Patis a fait paraître « Les carnets d’un poilu 1914 – 1919, écrire la guerre », rédigés par son père Joseph Le Segretain du Patis, aux éditions LBM (2014, 463 pages denses). Ces dix-huit carnets manuscrits intégralement retranscrits grâce à une coopération familiale contiennent des notations variées et quasi-journalières, de la mobilisation à l’été 1917 (1er au 10e cahier), puis beaucoup plus espacées jusqu’à la démobilisation (11e au 13e). Les quatre derniers cahiers (14e au 18e) regroupent en annexe des documents épars, de nature très variée : extraits de rapports, copies d’ordres, de citations, ou des anecdotes, des blagues ou des chansons recopiées.

3. Analyse

Ces carnets ne sont pas d’une lecture suivie aisée, car s’ils fourmillent de notations variées, celles-ci sont enchevêtrées, sans transitions, surgissant au fil de la rédaction journalière. On trouve:

– des choses vues, des remarques sur les missions et leur difficulté, le temps qu’il fait, l’intensité du bombardement, des portraits parfois critiques de supérieurs ;

– des remarques personnelles sur sa santé, la nourriture, l’état du moral dans la troupe ou à Fougères ;

– des considérations sur la politique nationale, sur l’évolution de la guerre au niveau international, découlant de la lecture de la presse ;

Ces intéressants carnets sont donc assez riches et on suivra tout à fait Erwan Le Gall [Envor Le Gall Le Segretain] qui souligne l’intérêt historique du recueil.

Le front d’Artois

Joseph Le Segretain reste un an et quatre mois à Bully-les-Mines, puis à Camblain et Aubigny, derrière Souchez et Carency. Outre les lignes, ses déplacements (liaisons) lui permettent de décrire la vie à l’arrière dans les villages des échelons ; passé ensuite aux écritures, il reste lié à ses camarades qui continuent travailler en ligne, ce qui lui permet de continuer à décrire les événements et l’ambiance de l’avant. Il évoque par exemple la sortie des boyaux (Liévin – Bully) lors des attaques de décembre 1914 (p. 32, avec autorisation de citation) « Les hommes ont dans certains endroits de la boue jusqu’au genou, l’énervement et la fatigue sont extrêmes et les jeunes du 17e font pitié. Où sont leurs mères ? Où sont nos femmes ? Heureusement elles ne sont pas là, elles souffriraient trop. » (…) « Le soir le 17e est enfin relevé, la vue de ces jeunes boueux et loqueteux arrache les larmes… » Lors des phases offensives de mai-juin et septembre 1915, il produit une description remarquable des corvées éreintantes des territoriaux sous le bombardement (16 juin 1915, p. 101) : « Une corvée de cartouches du 25e, ils sont très chargés. Chacun 1000 cartouches, ajoutez à cette cohue, un défilé de blessés ou de prisonniers et jugez. Si on commande avancez, reculez, laissez passer, il n’y a rien à faire aussi n’arrive-t-on à la parallèle de Carency que vers 6 h (…) il y a des difficultés incroyables et insurmontables pour le service sanitaire, on ne peut passer de brancard par le boyau avec cette cohue (…) À gauche, c’est un mort par trop déchiqueté, qui n’a pu aller plus loin ! Spectacle impressionnant également, c’est un Français grièvement blessé dont le visage est livide et qui est traîné par 2 camarades, le pauvre gémit, il ne veut plus avancer, et préfère mourir sur place, il faut qu’on le harcèle pour lui faire faire la route pas à pas (…) ici on marche sur un cadavre français, là c’est un Boche qui râle, complètement abandonné et qui dit « Kamarade». On se perd, on se retrouve et nous voilà à la route de Béthune bien marmitée, on la longe au pas de course (…) on cherche le lieu de travail [pour la corvée demandée], mais le jour paraît il faut s’en retourner. » Il mentionne ailleurs deux parades d’exécution capitale (quatre fusillés au total), en n’assistant qu’à la première (23 novembre 1914, p. 26 et 25 mars 1915, p. 65).

Les conditions météorologiques épouvantables dans la tranchée (pluies ininterrompues) à l’automne  1915 sont soulignées (p. 162) : « Le 28 octobre, journée lamentable de vent et de pluie, c’est désolant, pauvres camarades de la 1ère ligne, on a du mal à croire que l’hiver dernier nous avons vécu cette vie ! Les hommes marchent quand même, notre compagnie endosse la corvée des morts en 1ère ligne, c’est très dangereux car il faut aller sur la plaine et les balles sifflent, les troupes d’active ne mettent guère d’empressement, les chefs admirent le 25e [RIT], et c’est très répugnant. 50 corps ou débris ont été arrachés des fils de fer, corps affreux et décomposés : il faut avoir le cœur solide !» La pluie continue en novembre, et dans ces tranchées transformées en mares, des fraternisations maintenant bien documentées se produisent en décembre, ce sont ses camarades qui les lui racontent (11 décembre, p. 179) : « les boyaux sont intenables chez nous et chez les Boches » (…) « Français et Boches montent sur la plaine et se parlent, on s’offre du tabac, etc… » Le 19 décembre 1915, il réévoque ces faits qu’il désapprouve (p. 184) : « Les copains me racontent sur leur service des choses stupéfiantes… (…) Il est convenu qu’on ne tire pas les uns sur les autres, les relèves se font dans la plaine sans incident, les Boches offrent des cigares, les Français du pain. (…) C’est un état d’esprit regrettable contre lequel on ne peut guère lutter. Qu’ils s’en aillent donc, ces sales Boches !! »

Un catholique conservateur

Pratiquant régulier, notre territorial signale souvent les offices auxquels il assiste, et il peut parfois aller au salut en fin de journée; à la fin de la guerre, le seul trait positif qu’il concède à l’Allemagne [ici Sud catholique] est le bon niveau de sa  pratique religieuse (décembre 1918, p. 371) « Je crois qu’en Bochie les catholiques sont plus dévots et plus sincères qu’en France, ils assistent avec plus de respect aux offices. »

Sur le plan politique, Joseph Le Sergretain du Patis allie patriotisme et positions conservatrices, il est méfiant par rapport à la souveraineté populaire (p. 89) : « Je croyais que Fougères avait le monopole des [citoyens] inconscients, malheureusement c’est commun. Combien ne pensent qu’à boire, s’exposent à des punitions des plus sévères, bêtement, font et raisonnent en brutes, abusent de la bonté du commandant de compagnie, c’est démontant et ce sont des électeurs ! » Il défend par ailleurs de manière récurrente l’engagement patriotique de la noblesse ou du clergé à des postes exposés (p. 191) : «On ne dira pas qu’il n’y a que les petits et les ouvriers à payer la dette du sang, il y a les curés, il y a les nobles et j’en connais : le pauvre Gontran, Raoul de Coquereaumont, 2 de Montferré, Armand Fraval, Antoine Ayrault et combien d’autres ! »  ou p. 221  « Au 226, 7e escouade, il y a un prêtre-soldat qui fait le service le plus dangereux : la liaison !! Et, allez donc, feuilles anticléricales ! » Le ton est en général modéré – il écrit sans haine, sauf celle des Allemands – mais c’est une culture monarchiste qui domine (p. 252) : « Le 14, la fête nationale enthousiasme certains camarades, c’est que le mess est abondant, le litre de vin rouge, le quart de champagne, les biscuits, le bœuf, le veau, le jambon, la salade. J’avoue que cela ne me fait pas aimer davantage la Marianne. » Il note à plusieurs reprises, lors des conversations politiques avec ses camarades, être minoritaire dans ses convictions (juillet 1916, p. 251, avec un groupe) : « Si je discute cela, je me fais agonir ! » ou (mai 1917, p. 328) « Mes camarades s’étaient réjouis de la révolution russe, moi je la déplorais, ils ne veulent pas voir que la masse ne sait pas se diriger (…) ».

1918

À l’été 1918, J. Le Segretain rencontre de nombreux groupes d’Américains et les décrit avec finesse (p. 357)« Ils semblent avoir un laisser aller dans leur attitude, indisciplinés, [mais]nous les voyons quotidiennement se présenter à la file indienne pour les repas, sans cris, sans bousculade, sans contrôle ; les Français ne feraient jamais cela (…). » En Allemagne, après l’Armistice, il parvient à se faire comprendre des habitants chez qui il est logé, et il leur explique à chaque fois leur culpabilité, et qu’il faudra « payer la note » ; cela peut se faire « chez de braves gens » (Saarlouis, décembre 1918, p. 367) : « Suivant ma théorie, je leur expose les torts de l’Allemagne qu’ils semblent ignorer», ou dans les brasseries avec les serveuses : « Après avoir éclairé leur boussole, je les effraie en leur parlant des noirs et en leur disant qu’il en viendra un grand nombre à Neunkirchen. »S’il admet la faim en Allemagne, (p. 368) « Réellement les Allemands claquaient du bec à un point inouï », il est constant dans sa condamnation, comme ici pendant son séjour à Wiesbaden (18 décembre 1918, p. 372) « nos proprios sont ultra-boches, j’ai eu une grande discussion avec eux jusqu’à une heure du matin ; je ne leur ai pas caché ma manière de penser. (…) Ils se plaignent amèrement du blocus qui a amené une privation extrême chez eux, pas assez, à mon avis, leur dis-je ! (…)»

La dernière richesse de ce livre qui n’en manque pas repose dans les nombreuses annexes des derniers cahiers (p. 361 à 463), des documents variés qui vont de notes officielles retranscrites, citations individuelles commentées, à des chansons recopiées, ainsi que des histoires drôles, en général grivoises. Ces documents qui semblent secondaires ont un grand intérêt ; dans le registre sérieux, on a par exemple le texte de deux courts discours prononcés sur la tombe de territoriaux lors de leur inhumation : les sources littérales de ce type sont très rares. Pour le registre léger, on a des blagues et histoires crues, goûtées semble-t-il par l’auteur, puisqu’il prend le soin de les recopier. C’est intéressant ici pour approcher l’univers « poilu », car cette culture « bidasse » (anachronisme volontaire) disparaît en général complètement dans les écrits publiés, des textes léchés qui excluent la réalité triviale de cette culture masculine du front. Mais si Joseph Le Segretain, bon chrétien et quadragénaire posé, ne semble pas insensible à cet humour carabin, il est aussi profondément choqué en évoquant les maisons closes de Toul, et sa véhémence dans l’expression du dégoût n’est pas non plus si courante dans les sources (juillet 1917, p. 254) : « il y a une affluence de troupes invraisemblables, les cafés, les hôtels regorgent, y compris la maison hospitalière de la rue de la Monnaie. On y fait queue, on entre par la porte, par la fenêtre, c’est vraiment une honte. » et (janvier 1918, p. 290) « J’avais oublié de noter les scènes ignobles d’orgie pendant le séjour à Toul [non, il en a parlé], 200 hommes s’engouffrant dans la rue de la Monnaie, attendant leur tour…».

Donc une bonne source documentaire sur la guerre des territoriaux et leur environnement, vue ici d’un point de vue particulier, et qui mérite une lecture attentive.

Vincent Suard, septembre 2026

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De Lagarde, Joseph (1872 – 1939),

Carnets d’Allemagne 1919 – 1920

1. Le témoin

Joseph Guilhot de Lagarde est originaire d’une famille de la petite noblesse du pays Toulousain (Saint-Jean de Lherm). Saint-Cyrien et capitaine en 1908, il est à la mobilisation officier-adjoint au colonel commandant le 156e RI. Combattant avec le 20e CA en août 1914, promu commandant en octobre, il est sur l’Yser de novembre à avril 1915. Blessé au genou lors de l’offensive de mai en Artois, il alterne ensuite opérations chirurgicales et périodes de convalescence. De l’été 1916 jusqu’à 1918, il est réintégré comme commandant de Centre d’instruction divisionnaire, et il ne retrouve un commandement actif qu’en octobre 1918 au 97e RI. Après l’Armistice, son unité est en Belgique, puis participe à l’occupation de la Rhénanie.

2. Le témoignage

François de Lagarde a publié « Carnets d’Allemagne 1919 – 1920 – L’occupation de la Rhénanie vécue par un officier français» aux Éditions Entre-temps en 2015 (157 pages). Il s’agit de la retranscription commentée d’une petite partie des carnets de guerre de son grand-père Joseph de Lagarde. L’accent est mis sur la période rhénane, et les extraits, assez courts, illustrent ou motivent les explications et remarques du transcripteur. Le livre est richement illustré, avec des reproductions de documents et photographies ayant appartenu au commandant ; l’éditeur a aussi intercalé d’autres documents ayant trait au thème de l’Allemagne occupée (presse de l’époque, de l’Illustration à Simplicissimus, photographies, caricatures…).

3. Analyse

Le livre n’étant pas uniquement une publication d’archives, on le classera plutôt comme essai historique, avec comme matériau de base des carnets dans lesquels il a été puisé. François de Lagarde, ancien professeur d’Histoire-Géographie, et dont le seul nom apparaît sur la couverture, a fait un choix centré sur la période allemande (1919 et 1920) ; cela a été motivé [entretien téléphonique de février 2026], à l’occasion du Centenaire, par la volonté de présenter la période de l’occupation en Allemagne en 1919, puisque tout le monde risquait de parler un peu de la même chose pour la période de 1914 à 1918. C’est une bonne idée, car souvent les carnets s’arrêtent à novembre ou décembre 1918, et si certains rares conscrits continuent leurs mentions au début de 1919, celles-ci s’interrompent à leur démobilisation. Le choix de plan est thématique, mais en suivant aussi une trame qui recoupe globalement la chronologie, on peut ainsi suivre un officier d’active sur ses presque deux années d’occupation.

Un officier qui déteste les Allemands

Après une présentation biographique et quelques informations sur les débuts de la guerre, le livre commence vraiment avec le sous-titre  « l’ensauvagement d’un officier français » (p. 22). Si dans des trois premières années de guerre, il n’émet pas de jugement sur ses adversaires, tout change en 1917, il adopte le terme « Boche » pour la 1ère fois en mars 1917, la traversée de l’Aisne volontairement dévastée ayant semble-t-il déclenché sa haine (p. 23, avec autorisation de citation) « Il nous reste au cœur une haine implacable qui, loin de nous décourager, augmente notre force de résistance et notre désir de bouter hors de France ces hordes de sauvages (…) ». Cette évolution est intéressante, mais outre des désaccords pour certaines affirmations (« Comme partout et pour tous, l’ensauvagement fait son chemin chez le commandant. » F.d.L.), je reprendrai l’interrogation d’Erwan Le Gall dans sa recension du livre [En Envor Erwan Le Gall François de Lagarde, sans date] : avec ce choix de composition illustrée de courts extraits des carnets « on finit par ne plus savoir si les choix sont le fait du petit-fils ou du grand-père ». En effet, avec une contextualisation qui devient l’essentiel du propos, il se produit un effet de frustration pour le chercheur, on aimerait se faire son idée par soi-même, avec des sources plus abondantes. Ce travail comblera donc plus le grand public que les exégètes, mais la présentation apporte aussi des éclairages précieux, comme cet extrait sur la répression des mutineries en juin 1917 reproduit en annexe : il y aurait donc intérêt à poursuivre la publication de cette source pour la période 1914 à 1918.

1918

Les extraits reproduits montrent l’état de destruction de la Flandre reconquise et les difficiles combats du 97e RI du bataillon de Joseph de Lagarde en octobre 1918 ; la visite de Poincaré au roi des Belges à Roulers le 9 novembre est évoquée, mais l’événement qui marque le plus notre diariste est le grand défilé de Bruxelles du 3 décembre : il dure deux heures « au pas cadencé »  (p. 44) « Le défilé dans Bruxelles constitue pour moi un souvenir inoubliable, on sent que la France est en ce moment placée sur un pied d’estal [sic] de gloire ou aucun autre pays ne peut l’atteindre. Puissions-nous conserver longtemps cette auréole. » On lui fait visiter un musée à Bruxelles, et regardant les tableaux, il est frappé par un passé belge se rapportant entièrement à la « domination hispano-autrichienne. » (p. 45) « Un gardien belge, en m’expliquant les scènes et les personnages de ces tableaux, me disait : « Voyez, ce sont bien des Boches, ils ont des têtes de mangeurs de choucroute. » On éprouve un très grand plaisir à constater que le Boche est carrément disqualifié dans toute la Belgique. » Les pages suivantes regroupent une compilation d’extraits relatant des témoignages belges des souffrances vécues lors de l’occupation, avec pénuries, exactions et pillages.

1919

F. de Lagarde évoque les campagnes de presse allemandes contre la présence d’indigènes dans les troupes d’occupation, et il détaille les effectifs français par origine « L’armée française qui pénètre en Rhénanie compte à peu près 100.000 hommes dont un tiers de Maghrébins et Noirs. En 1925, toutes les troupes coloniales ont quitté les pays rhénans. » Le commandant, lui, consigne dans son journal (mais pour 1920) un meurtre lié à une histoire de femme (Juliers) et plus loin (p. 60) «Les Boches de Siegburg sont aussi peu bien disposés pour ces indigènes que ceux de Juliers. C’est à mon avis une grosse erreur de maintenir des Arabes en occupation. L’influence française en souffre énormément. » Joseph de Lagarde décrit à plusieurs reprises (p. 67) la Hohestrasse de Cologne, principale artère commerçante et rue piétonne avant l’heure, aux boutiques très achalandées, mais aux prix fort élevés (26 mars 1919) : « (…) Partout des Anglais avec les uniformes les plus variés, les Hindous, des troupes anglaises de l’inde avec des peaux de panthère sur le dos, des Écossais… les Boches regardent ces accoutrements avec une certaine curiosité, mais ils ne bronchent pas. »  À son arrivée en Allemagne, il est surpris par des villes intactes, les décrit comme en pleine activité, et il ne voit semble-t-il ni le chômage et la misère, passant aussi à côté de la faim : peut-être celle-ci est-elle moins prononcée en Rhénanie méridionale. Une prise de conscience se fait lorsque, responsable de place et de cantonnement à Grevenbroich, avec des fonctions de police, il aura à sévir contre des vols et trafics liés à la pénurie de denrées alimentaires. Chasseur, notre commandant savoure ses battues dans des réserves de chasse réquisitionnées et il note avec félicité en septembre (p. 79) : « Quelle joie on éprouve à démolir en si grande quantité le gibier de ces sales Boches ! ». Il doit aussi intervenir comme arbitre dans un conflit social à l’usine d’aluminium Erftwerk (28 mars 1919) « Journée fort pénible encore, toute la matinée a été consacrée à des consultations de directeurs et d’ouvriers ; je suis en somme livré à mes propres moyens dans ces questions d’ordre économique, où l’autorité militaire n’y entend à peu près rien. » En juin 1919, son unité est sur le pied de guerre au moment la signature du Traité, prévoyant une réaction allemande désespérée. À la nouvelle de la signature allemande, son unité sursoit à l’occupation de Düsseldorf. À la fin de 1919, il dit travailler la langue allemande une heure par jour, et commence à voir certains Allemands sous un jour moins négatif ; la période des fêtes n’est pas gaie, car les officiers n’obtiendront l’autorisation de faire venir leur famille qu’en avril 1920.

1920

Le commandant, conservateur et clérical, a été choqué en Champagne en 1918 par (p. 26) « l’indifférence religieuse navrante des villages » (…) « Que nos sales gouvernements sont donc coupables d’avoir détruit ce qui a fait l’ancienne France… » Au contraire il a été favorablement impressionné par la piété de la Rhénanie catholique, y compris dans des zones industrialisées (février 1920, p. 124) : « Aujourd’hui dimanche, je constate qu’à Troisdorf, pays ouvrier par excellence, le sentiment religieux reste profondément ancré dans la population.» Il note la forte autorité normative des curés dans les villages ; ainsi à Uedesheim (p. 128), une délégation de 28 jeunes filles vient se plaindre à lui de menaces proférées par le curé : elles risquent d’avoir les cheveux coupés après le départ des Français, et un écriteau posé sur la porte de la maison de chacune. Protestant de leur attitude réservée, elles plaident « qu’elles n’avaient rien à se reprocher de sérieux », elles sont surtout terrorisées par la menace de se voir interdire l’entrée de l’église. Joseph de Lagarde convoque le curé, et articule son exigence de changement d’attitude par des arguments basés sur les atrocités allemandes de 1914 (« j’ai dû lui dire quelques rudes vérités… »).

J. de Lagarde mentionne la faible qualité militaire de l’armée d’occupation : les conscrits lui produisent une impression médiocre, peu ont connu le régiment en opération, et il déplore une perte de motivation chez les officiers (p. 100,  exercice de liaison avec le 8e régiment de Tirailleurs) : « Bien peu d’intérêt, parce qu’on rencontre bien peu de convaincus, surtout chez les jeunes officiers actuels. » Il réussit à la fin de 1920 à rentrer en France en se faisant muter au 99e RI à Lyon.

Annexes

À la fin du livre est présenté un extrait du journal mentionnant les troubles de 1917 dans le secteur de Soissons  (77e DI, annexe II, p. 144 – 146).  À 15 heures le 19 juin, il est prévenu d’avoir à organiser quatre exécutions capitales pour le lendemain à Chacrise : « Il me semble qu’un coup de massue me jette à terre. C’est donc moi qui vais remplir ce rôle de justicier pour lequel je ne suis pas fait. » Il signale qu’après l’exécution, un homme du 97e et deux hommes du 159e RI se trouvent mal. L’ambiance est terrible car : « En quittant cet emplacement j’entends des cris effroyables, c’est un homme du 159e qui par suite de la trop forte émotion est devenu complètement fou. » À noter aussi la mention le lendemain 21 juin de civils étant allés fleurir la tombe des soldats fusillés.

Vincent Suard, septembre 2026

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Rouard, Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard, mai 2026

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Henrio Louis (Herrieu Loeiz) (1879 – 1953)

1. Le témoin

Loeiz Herrieu (Louis Henrio en français) nait en 1879 dans une famille de cultivateurs bretonnants. Catholique conservateur, il se consacre avant la guerre à la promotion et la défense de la langue et de la culture traditionnelle bretonne, animant à partir de 1905 le mensuel Dihunamb ! (« réveillons-nous!»). Le Barzh Labourer (le « barde paysan ») correspond avec toute la Bretagne, tout en vivant chichement de sa petite ferme au Cosquer (Lanester). Il sert presque toute la guerre au 88e RIT puis passe en 1918 dans un bureau de l’intendance, il est démobilisé en février 1919. Poursuivant après-guerre l’animation de sa revue, mais en proie à des difficultés matérielles et de plus en plus amer à cause de l’échec du « réveil » – attirance pour la ville, francisation culturelle et nationalisme tricolore des anciens combattants bretons – il s’enferme dans un élitisme culturel et se rapproche des positions du Parti National Breton : en 1946 il est condamné pour « avoir sciemment apporté une aide à l’Allemagne et porté atteinte à l’unité de la nation en militant au sein du P. N. B., organisme de collaboration (…)» à la perte de ses droits civiques. Décès en 1953, un an après l’amnistie.

2. Le témoignage

Le tournant de la mort (Kamdro an Ankou) a été publié aux éditions Tir par les soins de Daniel Carré (Rennes, 2015, 499 pages) ; celui-ci a soutenu une thèse de doctorat sur Loeiz Herrieu en 1999, et a traduit en français ces notes de guerre. Elles avaient été revues et publiées par épisodes dans Dihunamb ! vers les années 1929 – 1933. Le livre est accompagné d’un dossier scientifique qui éclaire ce témoignage hostile à la guerre d’un genre très particulier. On évoquera aussi très succinctement le recueil de la correspondance de Loeiz envoyée à sa femme Loeiza (Et nos abeilles ?, Éditons Tir, Rennes, 2016, 625 pages). Ce corpus établi et traduit par Daniel Carré couvre toute la guerre, et c’est aussi la correspondance 14 – 18 la plus importante en langue bretonne disponible à ce jour.

3. Analyse

Merci à Daniel Carré pour ses éclaircissements (mars 2026)

a. Un territorial décrit sa guerre

Le tournant de la mort décrit les arrières immédiats ou plus lointains du front, et les faits saillants des journées de l’auteur; sergent-fourrier chargé des écritures de la compagnie, il s’occupe aussi des effectifs, des approvisionnements, et il supervise les cuisiniers. Il dit au début des carnets écrire (p. 9, avec autorisation de citation) : « sans autre motif que de décharger mon cœur et de laisser à mes enfants une preuve de cette vie misérable que nous avons mené pendant si longtemps. » Consciencieux dans le service, il travaille beaucoup, n’évoque pas la camaraderie et semble volontairement assez isolé ; aimant écrire, avec sa production pour le service, ses carnets et sa correspondance, il « noircit du papier du matin au soir ». Ses descriptions sont précises et vivantes, par exemple ici avec les déplacements fréquents de son bataillon (janvier 1915): « Ici, comme à chaque fois que nous arrivons quelque part, il faut commencer par nettoyer. Du fumier, du pain, des os, des vêtements pouilleux, des cartouches, de vieilles godasses, etc. Voilà ce qui nous attend. » Il montre les difficultés de sa fonction, mettant en scène par exemple (p. 76) la recherche inquiète, dans l’urgence, de cantonnements dans le noir, le froid et la pluie, mal reçu qu’il est par les villageois et s’exposant  à une chute fatale à travers le plancher pourri de granges à demi détruites. Si on excepte le danger direct de la première ligne – ce n’est pas rien, il en est conscient – les conditions matérielles offertes à ces territoriaux du 88e RIT sont difficiles lors des dix-huit premiers mois de la guerre (p. 187) : « On ne peut comprendre, sans avoir partagé notre triste état, l’angoissante détresse qui s’attache à ce constat si simple : « Il pleut !… » Bien souvent, nous préférerions entendre crier : « Marmite ! » ». En 1918, entré dans les services de l’intendance coloniale, il acte le fait que son travail de bureau n’a plus grand-chose de guerrier.

b. Hostilité à la guerre

Du début du conflit à 1919, l’hostilité à la guerre de Loeiz Herrieu ne varie pas. Parlant peu des Allemands, il n’évoque pas non plus le sens de la guerre : il ne cherche pas à échapper à ses obligations, mais sa patrie à lui est la Bretagne. En mars 1915 il évoque des conversations avec des soldats du Midi (p. 79) « On a évoqué la guerre qui n’en finit pas. Et eux de se demander pourquoi on les avait envoyés défendre un pays qui n’est pas le leur. (Et nous, alors !) Tous en ont assez de cette vie et ne parlent que de s’éloigner du front, à n’importe quel prix. » (…) « Si je demandais aux hommes qui, parmi eux, est volontaire pour rester ici tenir tête aux Allemands, je serais bien étonné d’en trouver vingt dans toute la compagnie. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous racontent les journaux !… » En juin 1916, il évoque la mort du sergent Mougin (p. 200) « Je n’ai pas rencontré beaucoup de patriotes comme lui, réellement amoureux de la France. » Son attitude par rapport aux officiers est presque toujours défiante, souvent hostile (février 1917, p. 257) : « On écrit dans les journaux que les soldats et ceux qui les commandent s’aiment comme des frères. Qu’ils viennent donc voir ! En vérité, l’homme est ici un loup pour l’homme ; tout particulièrement celui qui détient un pouvoir sur les autres. »  La conclusion du livre, rédigée tardivement (après 1933) et marquée par une grande amertume, résume son sentiment (p. 461) : « Je n’ai rencontré que quelques rares exceptions qui disaient verser leur sang par amour de la France. La plupart, s’ils souffraient et mourraient, c’était plutôt contrains et forcés, en haïssant ceux qui les avaient jetés dans la tuerie. » Il dit par ailleurs faire son devoir et il est bien noté.

c. Une religion déterminante

Ses carnets évoquent souvent sa pratique religieuse assidue, mais ses mentions contestent la thèse du regain religieux, au moins pour les Bretons qu’il peut observer. Les cérémonies sont peu fréquentées (décembre 1914, .p 68) « Peu d’assistance à la messe. (…) Et puis, les Bretons délaissent facilement leurs devoirs religieux une fois loin de chez eux.» À Artonges (Aisne) après la Toussaint 1917 (p. 338), il calcule le 4 novembre : « Il y a bien ici près de 600 baptisés, civils et militaires confondus. Ils ne sont pas 50 à fréquenter régulièrement l’église. Aujourd’hui, en tout cas, je n’en ai compté que deux ou trois. » Et dans sa conclusion des années Trente (p. 462) : « Ceux qui attendaient de la guerre qu’elle favorise le retour du religieux étaient bien peu clairvoyants. Ils peuvent constater aujourd’hui combien ils se trompaient. »  Quelques évocations sont très travaillées à l’écriture, par exemple le récit de sa visite de la cathédrale de Reims en octobre 1914  (p. 43) « Ses antiques vitraux, si gais, aux couleurs si douces, les voilà maintenant sur le pavé, brisés. Le sol est tout coloré (…) Nous voilà soudain sans voix, muets, incapables de trouver de mots assez forts pour traduire ce qui nous oppresse l’âme. Nous marchons lentement, le plus légèrement possible, comme si nous piétinions quelque chose de vivant. Nous avons conscience que, sous les clous de nos godillots de soldat, c’est la Beauté elle-même que nous foulons.» Daniel Carré, qui a pu comparer carnets et version publiée, signale cet effort d’écriture, comme aussi pour cette dernière messe de soldats de l’active avant l’attaque de Champagne (19 septembre 1915, p. 128). Pour une absolution collective, l’aumônier demande aux hommes de se mettre à genoux en leur demandant dire l’acte de contrition : « Avec un bruit semblable à celui d’une grosse marmite s’écrasant au sol, tous tombent à genoux. Aussitôt, l’aumônier, debout contre l’autel, lève la main au-dessus de cette jeunesse condamnée à une mort prochaine et trace sur elle le signe de croix. » (…) « Les rayons du soleil couchant traversent l’église, la coupant par le travers : l’éclatante lumière réfléchie par la blancheur du mur génère une clarté un peu blême qui accentue la pâleur des visages marqués par l’angoisse. On dirait une assemblée de trépassés… »

d. le courrier      « Et nos abeilles » Correspondance,  second ouvrage (625 pages)

On possède des lettres et des cartes que L. Herrieu a envoyées à sa femme, son épouse étant sa seule vraie confidente, et on peut signaler quelques domaines d’intérêt ;

* Une correspondance en breton, ce qui est rare puisque les Bretons bretonnants apprennent à écrire en français, et c’est le français qui vient naturellement dans les lettres des autres témoins.

* D. Carré signale qu’il n’a pas eu connaissance de reproches fait à L. Herrieu par la censure pour avoir utilisé une autre langue que le français ; il est aussi vraisemblable que le contrôle postal était extrêmement lâche pour ces territoriaux.

* On retrouve les thèmes des carnets, par exemple la critique de la guerre, ici dans une sphère domestique, à l’occasion de Noël 1916 (p. 306) : « Achète aux enfants le moins possible de choses qui rappellent l’armée, les militaires. La guerre n’est pas une chose honorable, et puis, être soldat, c’est comme être malade. »

* Très curieusement, il refuse de partir en permission, et n’en prend pas une seule de toute la guerre. Sans comprendre tout à fait sa position, on peut en présumer les causes :

– en refusant la permission, il refuse une forme de corruption qui vise à le manipuler (p. 108, juillet 1915) « Quelle joie chez ceux qui ne cherchent pas à voir plus loin ! Quant à moi, j’aurais plutôt tendance à considérer ce droit à permission comme un mauvais présage. Voudrait-on acheter notre patience qu’on ne s’y prendrait pas autrement.»

– personne au pays ne comprend son attitude, Loeiza est effondrée, le pays jase, des proches essaient de le faire changer d’avis, mais sans succès.

– il est têtu, ne change jamais d’avis une fois sa décision prise, se braque : on le dirait aujourd’hui profondément psychorigide.

– avec sa femme, il est souvent tendre et aimant, mais il fait aussi preuve de dureté dans ce conflit « des permissions », révélant une tendance manipulatrice et complètement égocentrique, « ses avis sont souvent des injonctions » (D. Carré).

e) Un conflit de génération     retour au volume Le tournant de la mort Carnets

L. Herrieu n’est pas « âgé » à proprement parler, il a 37 ans en 1916, mais ce sont ses 5 années d’engagement dans la marine (1899-1904) qui lui font « gagner » des classes en l’ancrant dans la territoriale ; il n’empêche que ce moraliste n’aime pas les jeunes soldats, il réprouve leur grossièreté et leurs centres d’intérêt très limités (1918, p. 368) « À table, il n’est d’autre sujet de conversation que ces mêmes obscénités. » ; il n’est pas rare dans les témoignages de territoriaux de rencontrer un agacement, voire une franche hostilité envers les soldats plus jeunes ; ici ce sont des sous-officiers de son âge (p. 374) : « ils s’élèvent contre tout : ils sont pour qu’on mette fin à la guerre immédiatement (mai 1918) quoi qu’il puisse en coûter ; ils ne veulent pas verser la moindre goutte de sang pour l’Alsace et la Lorraine (…) Dieu en prend aussi pour son grade, c’est lui qui a voulu la guerre ! (…). Barbusse a écrit dans son livre, si souvent marqué au coin de la vérité, qu’il n’avait jamais rencontré un homme riche sur le front : l’homme sage doit y être aussi rare… » Le conflit de génération n’évolue guère lors de l’occupation de l’Allemagne (arrivée de jeunes classes en 1919, p. 448)  « impossible de converser avec eux : la nourriture et les femmes évoquées, quelques grossièretés débitées, et voilà que leur sac est vide ! Ils n’ont plus rien à dire ! »   Il  déplore aussi la décadence des mœurs de femmes des « pays » de l’arrière, l’Aisne par exemple : rappelons que les carnets sont publiés d’abord par fragments dans Dihunamb !, et que des curés de paroisse représentent une proportion non négligeable des lecteurs de cette publication.

f) un passé breton mythifié comme grille de lecture du monde contemporain     

Chez L. Herrieu, l’univers de référence, d’évaluation éthique ou qualitative est de manière univoque la patrie bretonne, dans une version conservatrice mythifiée, et c’est aussi à cette aune stylistique que le barde « des obus » décrit par exemple la préparation d’artillerie de l’offensive de la Somme le 1er juillet 1916 (p. 201) « Imaginez entendre, en même temps, des milliers de chats qui miaulent, des ruchées d’abeilles affolées qui bourdonnent, des centaines de trains qui brinquebalent sur un pont métallique, le tonnerre qui craque sans désemparer, le plus furieux vent de galerne qui hurle en drossant les vagues de l’océan sur les rochers des côtes bretonnes, vous n’aurez encore qu’une idée approximative du tintamarre infernal dans lequel nous sommes. » Les Parisiens sont détestés pour leur bas niveau moral, les Méridionaux en prennent aussi pour leur grade, et les Nordistes n’étant pas oubliés (Cantonnement dans l’Oise, vers Noël 1916, p. 250) : « Ceux qui ont laissé le plus mauvais souvenir sont cependant des soldats originaires du Nord. Une fois ivres, ils agressaient les femmes jusque dans les maisons, la nuit ; ils faisaient boire les enfants. Honteux ! »

A contrario, la découverte de l’Alsace est pour notre diariste un enchantement. En mai 1917, à Dannemarie qu’il persiste à appeler Dammerkirch (respect régionaliste bien exceptionnel), il admire la façon dont les paroissiens se dirigent vers l’église lors du Mois de Marie (p. 294) : « Après [la messe], hommes et femmes, jeunes et vieux, s’assoient sur le seuil de leur maison, ou sur des bancs qu’on tire près de la porte, pour deviser et plaisanter en toute honnêteté. » (…) En cela, force est de reconnaître que les Alsaciens ressemblent aux Bretons. Cependant, il me faut bien aussi l’admettre, ils se comportent bien mieux que nous. [l’auteur évoque souvent sans l’occulter l’alcoolisme de beaucoup de ses compatriotes] Comment cette vie droite et rangée pourrait-elle plaire à nos Parisiens et à nos méprisables petits messieurs du régiment ? Ils ne peuvent admettre qu’on puisse prendre sur terre d’autre plaisir que celui auquel s’adonnent les chiens ! On s’est bigrement accroché là-dessus à table ! » Cette admiration se retrouvera plus tard dans le Palatinat occupé. Ainsi à Pirmasens (décembre 1918, p. 426) « On voit tout de suite que le peuple d’ici n’a pas été contaminé, qu’il est demeuré religieux.» Il constate aussi qu’en Allemagne, les rues grouillent d’enfants (Kaiserslautern, 3 janvier 1919, p. 431) : « En les voyant plus nombreux que nous je ne puis m’empêcher de dire à mes camarades : « Dans vingt ans, ce seront ceux-ci qui vaincront la France ! » [mention présente dans les carnets originaux]. Il échange avec les familles qui le logent (p. 445), « Pour des barbares, ces gens nous valent largement » et son expérience de l’Allemagne n’est pas celle de la Bochie d’autres occupants français. Inspiré par ses lectures de Frédéric Le Play (1806 – 1882), promoteur d’une sociologie conservatrice, il classe les régions qu’il découvre entre « bon pays » (Bretagne, Alsace, Palatinat), c’est-à-dire ruraux, pratiquants sur le plan religieux et respectant la famille, et pays « perdus » (décadence des valeurs religieuses et familiales, attirance vers la ville). D. Carré explique que notre diariste vit dans un monde profondément biblique, avec une vision manichéenne, marquée par l’épreuve et la rédemption, « nous sommes, à l’évidence, bien loin de toute analyse, de toute conceptualisation politique. »

Alors Loeiz Herrieu est-il un bon témoin ? Oui, il produit sans aucun doute un récit de premier ordre pour documenter une expérience de territorial sur la durée du conflit, avec une grande qualité d’écriture, en précision comme en force d’évocation. Notre diariste a certes été surtout secrétaire, et pas terrassier ou porte-faix comme la majorité de ses camarades, mais cela ne diminue en rien la qualité du document. Se pose ensuite la question de la représentativité du témoignage; notre homme lit le monde à travers un système d’interprétation rigide, et il note surtout ce qui conforte ses préjugés. Ainsi, ses écrits montrent qu’il ne comprend pas la complexité de la société, ses évolutions et disons-le la modernité. Si rien ne permet de mettre en doute l’hostilité précoce au conflit qu’il décrit souvent chez de nombreux camarades quadragénaires, son rejet de la guerre à lui est particulier, politiquement radicalement opposé à celui des pacifistes socialistes, par exemple. Ainsi, le caractère original de ce témoignage réside dans une critique de la guerre au nom d’une Bretagne « patrie incarnée » ; si on rencontre parfois un refus méridional de défendre un pays qui n’est pas le sien, en général les concepts politiques – hors socialisme – restent assez flous : je n’avais pas encore rencontré de refus basé sur un système aussi élaboré d’argument régionaliste. En cela ce témoignage est atypique.

Vincent Suard (mai 2026)

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Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

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Mouton, Auguste (1891-1972)

Mouton, Auguste, Rosée sanglante. Journal d’un soldat de la Grande Guerre, CSV éditions, 2017, 257 p.

1. Le témoin
Auguste Mouton est né le 30 avril 1891 à Bourges, dans le Cher. En 1904, il entre au petit séminaire Saint-Célestin, aujourd’hui lycée Jacques Cœur, dans cette même ville. Il y acquiert manifestement de solides éduction et connaissance générale. Il parle anglais, ce qui lui servira à la fin de la guerre, avec 3 sergents noirs américains en Argonne (p. 211) ou se fera même un temps interprète auprès des anglais (p. 229). Il joue de l’harmonium, mais il ne sait toutefois pas nager. À sa sortie, il est employé de banque et demeure à Paris. En 1912, il fait sa période militaire au 51e RI de Beauvais, caserne Watrin, d’abord comme élève caporal puis occupant des fonctions de secrétaire. Il termine sa période peu avant la déclaration de guerre qui le rappelle le 2 août à la 20e compagnie. Il quitte la caserne le 14. Il perd sa belle-mère le 6 juin 1916, nouvelle qui l’attriste, puis épouse en pleine guerre Elise, qu’il appelle Lily, en l’église de La Madeleine à Paris, où il demeure, rue Victor Massé, le 15 septembre 1917. Il fait d’ailleurs à plusieurs reprises, en fonction de ses fonctions ou de ses stations à l’arrière du front, venir sa femme « en douce » à chaque fois que possible. Il ne sera démobilisé que le 16 août 1919. Il reprend d’ailleurs, au cours d’une permission, quelques jours, son travail à la banque parisienne Société Générale avant même d’être démobilisé. Dans les années 30, il s’installe dans l’Eure, à Nassandres. Du couple naîtront André, né le 19 septembre 1919, (mort le 15 février 1942), Monique, née le 25 juin 1930 (décédée le 21 mars 1948) et Eliane, née le 21 février 1935. Auguste décède à Evreux le 3 décembre 1972 à l’âge de 81 ans. C’est Véronique Normand, arrière-petite-fille d’Auguste qui publie les souvenirs de guerre du témoin.
Son parcours dans la guerre étant divers, le sont aussi ses différentes affectations relevées de son récit : 51e RI (20e puis 30e Cie) jusqu’au 30 avril 1915 où il passe à la vaguemestre du 3e compagnie hors rang du 3e bataillon du 402e bataillon de marche, à l’existence éphémère puisqu’il est dissous début avril 1916. Il est donc muté au 111e d’Antibes, régiment qui sera lui-même dissous début juillet 1917. Il passe alors dans différentes compagnies du 298e RI, changements multiples qui s’accompagnent le plus souvent d’une phase de cafard. Après-guerre, ce dernier régiment est à son tour dissous, lui occasionnant à nouveau la charge d’en liquider la comptabilité, rendant ses comptes à l’officier de Détails (p. 239 et 240). Il est alors affecté aux 5ème puis 7ème compagnies du 120e RI où il occupe diverses tâches, dont celle de repérer les obus non éclatés pour les signaler aux artilleurs pour le désobusage.
Il apprend le 23 novembre 1916 qu’il est proposé pour la croix de guerre avec une belle citation pour sa conduite au fort de Vaux (p. 160), qui lui sera remise dans la tranchée-même début mars 1917 (p.e 168). Il en obtient une seconde en août 1918. Paradoxalement il gardera toute la guerre son grade de sergent, expliquant « que mon poste de sergent-vaguemestre était plus enviable que les galons de sous-lieutenant » (p. 101). La guerre terminée et avant sa démobilisation, il occupe un temps la fonction de sergent-major, redevenant fourrier après la dissolution de son dernier régiment (298e). A noter que sa fonction de vaguemestre, rarement documentée, rapproche cette partie du témoignage de celui de Félix Braud in Les carnets de guerre du sergent vaguemestre Félix Braud, (1914-1917) (Senones, Edhisto, 2002, 191 p.).
C’est lui qui donne la conclusion de son récit, aussi encyclopédique que pédagogique, lorsqu’il est enfin libéré de ses 8 années de vie militaire : « Adieu donc à ce passé où la souffrance a eu la plus large place, où la mort m’a survolé tant de fois. Adieu aussi aux inepties du métier ! Adieu enfin aux heures si rares de franche gaieté que j’ai pu y trouver, car l’esprit français est ainsi fait qu’il oublie facilement le danger pour ne penser qu’aux joies connues ». Il ressortira toutefois du conflit avec un profond sentiment antiallemand, n’étant pas sorti de la guerre pacifiste : « Pour ma part, étant revenu indemne de cette longue guerre, je ne peux que remercier Dieu, mais toute ma vie je me souviendrai du mal que l’Allemand m’a causé ; je ne lui pardonnerai jamais d’avoir brisé ma jeunesse pour satisfaire son ambitieuse folie des grandeurs. L’ayant vu à l’œuvre, je sais qu’il est plus barbare que nous, plus cruel et indigne de la moindre pitié. Je ne lui connais aucun acte loyal à son actif et j’enseignerai à mon petit André la haine nécessaire pour un tel adversaire à jamais conciliable. Car malgré la défaite, il va travailler comme par le passé pour la Revanche » (page 250).


2. Le témoignage :
Recomposé après-guerre sous forme de synthèse construite et enrichie, Auguste Mouton nous renseigne dans une émouvante dédicace sur ses conditions et le pourquoi de son écriture, manifestement basée sur un scrupuleux journal de guerre : « Pour toi mon petit André chéri [son premier fils], j’ai réuni dans ce cahier les heures les plus douloureuses de mon existence avec les impressions que j’en ai ressenties au jour le jour. Ce recueil, dont le premier chapitre avait déjà été dédié et offert à ta petite maman avant que tu ne fusses de ce monde est la reproduction exacte et fidèle de celui que je traçais quotidiennement soit pendant les heures de répit que me laissait la mitraille soit au repos ou à l’abri des obus. C’est le résumé de mes 5 années passées sous les armes alors que je finissais à peine mes deux ans de service obligatoire au 51e régiment d’infanterie à Beauvais. Quand tu seras en âge de le lire et que certains passages te forceront à me questionner tellement les horribles détails de ce monstrueux carnage te paraîtront effrayants, ce sera ma joie d’être près de toi et de fournir les explications nécessaires à ta jeune imagination. (…) Tu pourras grandir dans la paix et le bonheur mon petit André, aux côtés de ton papa et de ta maman, après avoir eu la chance inouïe de se retrouver malgré le plus effroyable cataclysme que la terre ait jamais vu, n’ont eu qu’un désir : te connaître pour t’aimer et être aimé de toi » (p. 11). Mais Auguste Mouton nous renseigne également sur son processus d’écriture en insérant quelques informations architecturales de son récit pour le lecteur. P. 45, il prévient : « Là s’arrête la première partie de mon récit ». Il tient donc un journal et écrit également sa correspondance, qui n’est pas publiée ici. Il dit : « J’écris encore pour que les êtres qui me sont chers aient de mes nouvelles, car je sais que nos lettres arrivent paisiblement et lentement à leurs destinataires » (p. 53), lettres qu’il fait passer parfois en dehors du circuit militaire (p. 105). Poursuivant la pédagogie de sa narration à l’endroit du lecteur, à l’issue de son transfert à l’arrière après sa blessure, il avise : « Les pages qui vont suivre ne seront pas aussi riches en détails pour les deux raisons suivantes. La première c’est que du jour où j’ai quitté la zone dangereuse, j’avais moins d’intérêt à faire un journal vulgaire de ma vie que je considérais définitivement sauvée à ce moment-là. La deuxième raison c’est que le jour où, à mon grand désappointement, je rejoignis la ligne meurtrière, il était interdit de conserver sur nous des carnets de guerre ou autres feuilles similaires. Les événements nous avaient appris en effet que les Allemand avaient su tirer par de ces renseignements divers trouvés sur des prisonniers. Ils connaissaient ainsi le moral des officiers et des soldats, nos habitudes de relèves dans certains secteurs et même nos projets d’attaque qui ne se produisaient pas toujours ». Il ajoute enfin : « Malgré l’absence de ces notes, les chapitres suivants n’en contiendront pas moins des dates et des faits rigoureusement exacts puisqu’ils ont été reconstitués à l’aide de la correspondance quotidienne échangée entre ma chère Lily et moi et grâce à laquelle j’ai pu tirer d’aussi justes renseignements que d’un carnet de route » (p. 69 à 70). Dès lors, le récit d’Auguste est bien un journal de guerre recomposé mais seule son honnêteté intellectuelle permet de le déceler tant l’écriture est précise et continue sur l’ensemble des six années de guerre.

L’avant-propos de Véronique Normand nous renseigne sur l’explication du titre de l’ouvrage. Elle précise : « Rosée sanglante » est le titre d’un encart inséré dans le livre relatant le soir du 26 septembre 1914 où un combat sanglant eut lieu près de La Neuville, hameau du secteur de Commercy dans la Meuse » (p. 7 et 52). C’est Auguste Mouton lui-même qui fait ressortir par encarts quelques épisodes marquants de sa guerre. Ainsi : Le rempart humain (p. 21 – 23 août 1914) – Rosée sanglante (p. 52-53) – Une visite médicale aux armées, Le Sourrriat – 20 avril 1918 (p. 208 à 210).

Par sa précision et son extrême diversité d’expérience, le récit d’Auguste Mouton se classe parmi les tout meilleurs témoignages émanant d’un soldat d’infanterie ayant, miraculé de nombreuses fois, fait l‘ensemble de la campagne sur divers fronts, souvent les plus dangereux, sur l’ensemble du conflit, période d’hôpital non comprise puisqu’il a été blessé plusieurs fois. Un nombre considérable d’éléments utiles à l’historien sont ainsi à dégager de ces pages denses et précises. Sa formation de jeunesse au Petit Séminaire fait comprendre la grande piété toujours manifestée d’Auguste Mouton, qui se tourne fréquemment vers Dieu, notamment aux périodes les plus menaçantes, pendant lesquelles il l’implore même parfois (7 décembre 1917 lors d’un nouveau séjour à Verdun (p. 192)). Dès lors il se pense protégé par ses prières (p. 44 et 51) et le fait qu’il se fie souvent à sa « bonne étoile » l’est à juste raison finalement (p. 153). Il le dit ouvertement le 16 octobre 1918 : « …mais comme toujours j’ai confiance en ma bonne étoile et je suis persuadé que je vais m’en tirer » (p. 230). Il quitte par exemple son gourbi quelques minutes à cause d’un bombardement, pour le retrouver complètement défoncé. Il dit alors : « Probablement que si j’étais resté dans mon gourbi, j’aurai été aplati comme une galette » (page 189). Malgré ce sentiment de protection, il est lucide et dit, le 17 octobre : « Nous sentons une terrible appréhension en approchant de la fin de la lutte. Fatalement on devient égoïste et ce n’est pas une lâcheté après cinquante mois de guerre. Je ne réclame que mon droit, celui de vivre après tant d’épreuves et de souffrances ce qui ne serait que justice » (p. 230).

3. Analyse
Un formidable témoignage, issu d’un homme lettré, réflexif, à la profonde culture religieuse, et avec un vrai talent narratif. Noms et lieux sont décrits précisément, de même que mille données et anecdotes qui rendent l’ouvrage particulièrement vivant et fourmillant d’informations, parfois successives à chaque page, ce jusqu’à la dernière.
Dès la mobilisation en masse, dont il participe à l’organisation comme sergent, il n’est pas dupe sur les heures terribles qui l’attendent. Il dit, le 12 août : « j’éprouve l’impression que nous sommes des bestiaux qu’on embarque vers un lointain abattoir » (p. 16). Comme nombre de soldat, il aspire à combattre. Le 14 août, montant sans frein vers le nord, il confie : « Le temps est radieux, nous vivons presque tranquilles. C’est à croire que la guerre va se terminer sans notre intervention » (p. 17). Mais il commence bientôt à entendre le bruit du canon au loin, qui génère les premières angoisses.
Le témoignage est honnête et sincère, assez peu teinté par l’exagération et le bourrage de crâne, même s’il n’en est très ponctuellement pas universellement exempt. Comme ce rempart de cadavres allemands, qu’il rapporte toutefois, ne l’ayant pas constaté lui-même : « D’après leur récit, ils ont plutôt fait l’œuvre de fossoyeurs car, pendant un recul momentané des Allemands, ils ont ramassé un nombre considérable de cadavres au point de s’en faire une ligne de rempart toute grise derrière laquelle ils attendaient le retour offensif de l’ennemi » (p.20). De même ces allemands brûlant 800 corps de leurs camarades debout dos à dos, témoignage par procuration des civils (p. 38). Les pages qui suivent témoignent de la pression qui fait redescendre population en exode et tout le régiment vers le sud, l’armée perdant la bataille des frontières, il constate : « Partout c’est la misère qui passe et de voir pleurer tant d’innocents, nous maudissons la guerre et nous leur promettons en passant d’être impitoyables avec les Boches » (p. 24). Le doute général s’installe alors et il note : « …nous voyons bien que nos officiers sont indifférents et qu’ils en savent plus long qu’ils ne veulent en dire » (p. 24). Dès lors, son état physique, alignant sans fin les kilomètres de la retraite, témoigne du moment : « Ah ! Mes jambes, comme elles sont faibles ! Et mes épaules je ne les sens plus ; j’ai la sensation d’une brûlure dans les reins, tellement les courroies de mon sac deviennent insupportables. Je marche donc comme un automate, comme un bête folle sans plus d’espoir que d’atteindre le lieu de la grande halte ou du cantonnement suivant » (p. 24). Il en vient alors à envier les blessés : « Quelques blessés s’en vont plus loin à l’arrière. Heureux veinards dont nous envions le sort avant de savoir l’étendue de leur mal ! » (p. 28). Une phrase semble écrite après-guerre lorsqu’il dit : « Nous longeons la fameuse tranchée des baïonnettes où des visages noircis nous regardent d’une fixité effrayante, l’arme à la main » (p. 156).

Son récit, s’il ne fait pas état d’un pacifisme revendiqué, rapporte, certainement comme il le constate, l’état d’esprit des soldats. Par exemple, la bataille de La Marne à peine gagnée, il décrit : « Trempés, malades, les hommes se révoltent et veulent se porter d’eux-mêmes dans le village. Des réflexions venimeuses à l’adresse des officiers commencent à circuler hautement. Ceux-ci parlent de brûler la cervelle au premier qui bronche. Aussitôt des coups de sifflets et des jurons répondent à cette menace. Alors les officiers deviennent plus doux essayent de calmer leurs hommes, mais la patience de chacun est à bout et passant outre la colonne se rue dans le village » (p. 41-42). Il use le plus souvent possible de stratégies d’évitement (par exemple former la classe 1916 pour prolonger de 3 mois son retrait du front à l’issue de sa convalescence bretonne (p. 90) ou pour éviter une piqûre paratyphoïdique (p. 148 et 183), jusqu’à envier ceux qui parviennent à s’extraire du front, même pour quelques mois seulement, pour participer à des stages par exemple). Lors de la période des mutineries, qu’il vit dans les Vosges, il confie toutefois sa lassitude, allant jusqu’à dire, en septembre 1917, n’obtenant pas une permission pour se marier : « Je deviens anarchiste », assertion qu’il renouvelle le 4 avril suivant devant la fatigue des mouvements inutiles (page 205). Mais son mariage à cette date remonte un peu son moral. Il dit : « Il me semble que j’attendrai mieux la fin de la guerre et j’aurai une famille légale en cas d’accident » (p. 184). Car la guerre est longue, bien trop. Alors qu’il participe à un stage obligatoire, fin janvier 1918, et dit, désabusé : « … je n’ai plus rien à attendre de l’armée, sauf la Croix de Bois » (…) De plus, les jeunes classes sont mieux considérées pour aspirer aux grades supérieurs car le gouvernement les paie moins chers que ceux qui ont quatre ans de service et plus » (p. 199). Mais en fonction des circonstances, il confesse toutefois, comme au combat de Soupir, devant l’attaque allemande, avoir pris plaisir à tirer « sur cette fourmilière », prenant « plaisir pendant 10 minutes à viser sur cette ligne grisâtre aplatie dont les survivants n’osent plus avancer »… « grisés par la poudre, les cris, les commandement de toutes sortes » (. 67). Il rapporte également les épisodes, repartis à plusieurs moments de la guerre des incidents, mouvements voire mutineries qui s’allument de temps en temps dans les unités. À Brest, où se situe le dépôt des 51e et 251e RI, il égrène les morts sur les fronts de ces régiments.

Son témoignage est aussi une longue suite de miracles tant il est au feu à de nombreuses phases violentes de sa guerre, mais aussi de blessures, plus ou moins graves. Le 29 août, « je sens un obus passer si près de nous que j’ai une sensation de chaleur dans le dos ». C’est à cette occasion qu’il est très légèrement brûlé « à la main gauche, c’est un petit éclat qui vient de m’écorcher » (p. 25). Le 29 septembre, il s’empale le pied sans grande gravité dans une baïonnette allemande (p. 53). Sa plus grave blessure est une balle dans la tête reçue au combat de Soupir, le 2 novembre 1915, (p. 67) qui l’éloigne plusieurs mois de la première ligne, et dont il nous fait suivre la gravité (parcours de la balle et nerf coupé (p. 73)), l’évolution, l’évitement qu’il cherche à prolonger, avant de retourner, guéri et sans séquelle, autre miracle, en première ligne. Il en dit : « Il me semble que la guerre est finie pour moi et que je viens d’échapper définitivement à cet enfer maudit. Dans la sombre nuit, j’ai une pensée pour les pauvres compagnons de misère que j’ai laissés là-bas morts et vivants, et dans mon petit coin, l’œil à la vitre, je fouille l’horizon noir sans rien voir, mais sans pouvoir dormir » (p. 69). Mais il doit se résigner, retapé, à retourner au front. Parfois philosophe, il dit, le 4 mai 1915 : « Puisqu’il faut y retourner, puisque cette maudite guerre ne veut pas finir, il faut que je souffre et je m’en rapporte à Dieu pour mon destin » (p. 93). Devant le fort de Vaux, il est à nouveau blessé légèrement par un éclat d’obus au genou, sans qu’il soit évacué toutefois, préférant rester à l’abri de la tranchée que de risquer la mort sur le trajet du poste de secours (p. 156). Le 7 avril 1918, alors qu’il occupe une sape en Argonne, à La Fille-morte, il est brûlé aux yeux par l’ypérite et consent, devant son état de cécité, heureusement temporaire, à se faire évacuer (p 207). Il retourne à son unité le 14 mai suivant mais la longue liste de ses souffrances n’en est pas terminée pour autant. Il est à nouveau blessé le 30 juillet 1918 dans le secteur de Villeneuve-sur-Fère d’une balle traversante au bas du mollet (page 225) qui l’éloigne jusqu’à la fin de septembre suivant, date à laquelle il remonte encore en ligne (p. 228).

Parisien, il reprend vie dans sa ville et dit : « Là j’ai vu qu’on ignorait totalement la guerre et que c’était le véritable endroit où ceux qui comme moi la connaissaient si bien pouvaient venir guérir leur moral ébranlé » (…) Un mois sur le front paraît un an mais un mois à Paris, ce fut pour moi une bien courte permission » (p. 82 et 83). Il revient dans les mêmes termes sur l’ambiance parisienne plus loin en rapportant l’impression d’un ami, en décembre 1915 : « …on pourrait faire un corps d’armée avec les civils embusqués qui s’y promènent. La vie y est très normale et les meurs singulières. On y oublie complètement la guerre » (p. 122). Il parle souvent d’ailleurs de son moral, fluctuant en raison de ses multiples affectations régimentaires, de poste ou de front en fonction de leur dangerosité. Il dit par exemple, apprenant le 30 septembre 1917 qu’il quitte les Vosges pour Verdun et retourne au fort de Vaux : « À partir d’aujourd’hui, j’ai compris que j’avais mangé mon pain blanc » (p. 149).
Sensible, Auguste Mouton ne s’est finalement jamais habitué complètement à la mort et à l’horreur de ce qu’il traverse. Lors d’un énième séjour à Verdun, en janvier 1918, il dit, à la vue de « vieux » morts des deux belligérants réunis dans une sape : « Nous avons soin, malgré notre vieille habitude des morts comme compagnons, de détourner nos regards de ces yeux fixes et de ces bouches grimaçantes » (p. 197). Verdun sera d’ailleurs assurément le pire secteur qu’il ait jamais vécu à la guerre. Il dit, le 22 décembre 1917 : « Cette dernière journée a été l’une des plus terribles de ma vie de guerrier » (p. 194) et réitère cette funeste constatation dès le 16 janvier 1918 : « Ah ! Ces relèves à Verdun ! Je n’ai pas vu de moments plus tragiques et plus douloureux » (…) « c’est un spectacle digne d’émouvoir les cœurs les plus durs s’il était permis à ces profanes de nous voir une seule minute avec la souffrance reflétée sur nos visages » (p.197 et 198).
Humain toutefois, plongé tant dans un océan d’hommes que d’horreur et de misère, il récupère le 27 août un chien mascotte, Fure, qui subit également la violence des combats.
L’ouvrage, très bien présenté et architecturé, permettant un suivi facile, ne multiplie pas les notes inutiles et n’est entaché que de rare fautes (celle, traditionnelle, à cote (p. 30), ballade p. 162, Strausstruppen p. 166 ou west pocket (p. 211)) ou toponymiques (rivière incorrecte page 111, fort et tunnel de Lavannes p. 151 ou Côte du Pauvre (au lieu de Poivre, p. 198). Elles relèvent toutefois de l’ordre de la coquille sur une telle masse. Il est agrémenté de 24 photographies très intéressantes, la plupart de lui-même, de sa famille et des personnages, prises tout au long du conflit, soit en atelier, soit sur le front.

Le livre est de même enrichi de 19 croquis cartographiques des phases importantes de sa guerre : Combats d’Urvillers, 29 août 1914 – Bataille de Château-Thierry, 3 septembre 1914 – Bataille de La Marne (Courgivaux), 6 septembre 1914 – Combat de la cote 100 et position de la Neuville, du 15 septembre au 14 octobre 1914 – Combat de Rouvroye Parvillers (Somme), 8 octobre 1914 – Positions et attaque de Soupir, 2 novembre 1914 – Camp de la Valbonne, du 11 mai au 3 septembre 1915 – Offensive de Champagne, 7 septembre 1915 – Front d’Alsace (secteur est de Belfort), du 22 janvier au 22 mars 1916 – Prise du fort de Vaux ; novembre 1916 – Saint-Mihiel, du 25 novembre 1916 au 31 mars 1917 – La Halte et La Chapelotte. Vosges, du 19 mai au 18 juin 1917 – Mort Homme. Prise de la croix Fontenoy, 7 juillet 1917 – Château de Murauvaux, du 5 au 12 octobre 1917 – Les Eparges, du 5 au 8 novembre 1917 – Cote 344, du 1er décembre 1917 au 18 janvier 1918 – La Placardelle et La Harazée, 27 février au 6 mars 1918 – La Fille Morte et Livonnières, 5 avril et 27 mai 1918 – Les Maviaux, dernière offensive allemande, 14 juillet 1918.

Secteurs tenus – date :
Bataille de la Marne – 2 août – 15 septembre 1914
Guerre de tranchée – 16 septembre – 5 novembre 1914
Loin du canon (Saumur – Brest – Lyon) – 6 novembre 1914 – 3 septembre 1915
Offensive de Champagne – 4 septembre – 14 octobre 1915
Repos et reformation – 15 octobre 1915 – 25 janvier 1916
L’Alsace et les Vosges – 26 janvier – 30 septembre 1916
Verdun (fort de Vaux) – 1er octobre – 25 novembre 1916
Saint-Mihiel et les Vosges – 26 novembre 1916 – 28 juin 1917
Verdun (Mort Homme et Les Éparges) – 29 juin – 30 novembre 1917
Verdun (Cote 344) – 1er décembre 1917 – 5 février 1918
L’Argonne (La Harazée – la Fille morte) – 6 février – 16 juillet 1918
Offensive de la Victoire – 17 juillet – 11 novembre 1918
Après l’Armistice – 12 novembre 1918 – 16 août 1919

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Un volume considérable d’informations peut être dégagé de ces pages.
P. 14 : Pleureuse à la grille de la caserne, spectacle triste, ambiance au 3 août 1914
: Menaces de mort à l’adresse de Guillaume II
: « La cour ressemble à un marché juif où s’étalent pantalons rouges, capotes bleues, sacs et fusils »
: Pleurs au discours du commandant, le départ des 51ème, 251ème et 11ème R.I.T.
15 : Chiffres des unités, où elles vont
: Noircissage des gamelles
: Marches victorieuses, Waterloo et Liège, fausses nouvelles, ignorance de la réalité
: Retour de la foi
16 : « La moitié du régiment tombe d’insolation »
18 : 16 août, construction de tranchées
: 17 août, bruits lointains et angoisses, construction de barricades
19 : Tirs contre avions, 1ères émotions
: Prix d’un repas le 22 août 1914
: Exode belge (vap 22,23)
20 : Espionnite
: Baptême du feu du régiment
23 : Flegme anglais
: Frelons
: « Nos sentinelles voient des uhlans partout et tirent des coups de fusil à chaque instant »
: Pillage de cave et de maison pour ne rien laisser aux Allemands
25 : Trophées (vap 40)
: Bois planté en terre pour signaler une tombe
: Charge à la baïonnette de 800 mètres, « Pas une balle, pas un obus pendant ce trajet »
: Débandade prussienne
: Folle bravoure d’un capitaine (vap 85 un fanatique)
26 : Combat épique d’Urvillers
28 : « La sueur de la veille qui a séché avec la poussière a formé comme de noires cicatrices à chacun »
: Larges rations d’eau de vie distribuées
30 : Soupe renversée
32 : Destruction d’un canon abandonné
33 : Vue d’autobus
37 : Avion se posant près des batteries pour les renseigner
38 : Allemand brûlant 800 de leurs morts debout dos à dos « pour ne pas les laisser sur le terrain après leur fuite »
: « Les Allemands ont empoisonné tous les puits en jetant des bêtes mortes, des entrailles et des détritus de toutes sortes »
39 : Après la bataille de La Marne, maisons pillées, boîtes aux lettres défoncées, animaux dépecés, saleté
40 : Il pille une école et se ravitaille en papier
: Harangue du colonel sur les exactions de l’ennemi
: Million de cartouches allemandes abandonnées
41 : Faim
: Ferment de mutinerie, révolte due à la fatigue et la faim (vap 100)
47 : Brûle des meules de paille pour éclairer la plaine
49 : Drapeaux blancs pièges d’où abattage des allemands qui veulent se rendre
: Echappe à quelques centimètres à un éclat d’obus qui casse son fusil, chance
50 : Brosse d’arme utilisée comme blaireau
: Opium contre la cholérine
: Fausse tranchée
51 : Allemands commandant leurs feux en français
: Se blesse sur une baïonnette de mort allemand
52 : Soldats morts noyés dans un marais
54 : Espionnite, maison dans laquelle a été trouvé un uniforme d’officier allemand, tonneau de vin piégé par un obus
: Missionné pour chercher des égarés, 5 déserteurs fusillés au 254e RI
: Volets décrochés utilisés comme brancards
: Blague à tabac faite dans un sac allemand
: Bombardement surnommé l’angelus
55 : Vue pittoresque des cuisines de La Neuville « On dirait un pays lacustre habité par des indiens »
: Impressionnant combat aérien (victorieux)
: « J’ai abandonné ma toile de tente boche qui m’avait rendu de grands services depuis un mois » et ramasse et garde un revolver allemand
: Maisons pillées et inscription allemande sur une porte « maison pillée par les Français »
61 : Assainissement des lieux, enterrement des chevaux et des vaches, 200 kg de chaux
62 : Tranchée anglaise, bien faite, cuisine hygiénique avec filtration, surnom de cagnas
63 : Tireurs d’élite
: Guerre des mines (Aisne, 23 octobre) ?
: Comment on enterre un cheval dans le no man’s land
64 : Effet de grenade
65 : Machette de tirailleurs
: But de patrouille : Ramener un prisonnier, un casque, une patte d’épaule et reconnaître une nouvelle tranchée allemande (dimensions, contenu)
66 : Soldats agitant des mannequins
: Fume des feuilles de marronniers
67 : Grisé par l’attaque, fusil brûlant
68 : Fiche rouge d’évacuation
: Entend dire que les blessés prisonniers étaient achevés par les allemands
69 : Croit que sa balle dans la tête était une dum-dum
: « … sur toute la ligne [ferroviaire] les femmes françaises sont admirables et nous gâtent »
73 : Où sont les rescapés de Soupir
74 : Victuailles par la population
75 : Electroaimant pour tenter d’extraire la balle
78 : Subit une petit guerre des médecins sur le traitement à lui infliger
81 : Réveillon de 1914, menu
82 : Craint de retourner au front (vap 86 pour les camarades)
85 : Bretons ne parlant pas le français
: Tropine, gouttes dans l’œil et touche des lunettes noires
: Voit une escadre de guerre
: « En ce moment le Dépôt fabrique des pelotons de robusticité, d’enraidis, de convalescents, etc…, c’est-à-dire de quoi arriver à un résultat final : chasser tout le monde dans un bataillon de marche et l’expédier aussitôt formé »
86 : Vue de Brest : « Les rues de Brest sont très bruyantes et remplies d’ivrognes et de mauvaises femmes, c’est un peu écœurant »
87 : Touche 53,10 francs d’indemnité de convalescence
89 : Fraises de Plougastel-Daoulas générant 1 million de revenus
91 : Revoit un ancien blessé de 1914, déformé et vieilli
93 : Mutinerie au Dépôt (vap 100)
: Vaguemestre, il touche une bicyclette Aiglon
95 : Activité du vaguemestre (partie à rapprocher du sergent-vaguemestre Félix Braud)
96 : Signaux optiques
: Maison de Messimy à Pérouges
: Remise des drapeaux des 401ème et 402ème R.I. nouvellement créés
100 : Lutte contre les puces (vap 138)
: « Une infirmière suisse qui se trouvait dans un train de boches a lancé sur le quai une carte avec ces mots : « Salut aux Français, glorieux vaincus de la grande guerre »
101 : Accident de train à la gare de Valbonne, 3 tués et un blessé
: Tribune de Genève germanophile pour voir qualifié « 157ème Bon d’embusqués »
103 : Revient sur la durée de la guerre et rappelle, le 27 août 1915, qu’il avait écrit : « que la guerre ne peut pas durer encore un an car il n’y aurait plus de combattants vivants ». Plus lucide, il y revient page 114 : « Voilà plus de quatorze mois que la guerre dure et nous constatons chacun avec un sentiment mêlé de déception et d’étonnement que, contrairement à ce que nous espérions quelques mois avant, les événements ne laissent nullement prévoir une fin prochaine »
105 : Censure qui « fonctionne dur ; il est interdit d’écrire d’autres détails que ceux concernant la santé ». Fait passer ses lettres directement par un ami. Vaguemestre, armée cycliste de facteurs (vap 139)
: « Je trouve que les femmes ont un air bien gavroche et que la guerre ne les attriste pas toutes »
107 : Sur le sentiment d’être perdu dans un océan d’hommes : « On vit côte à côte sans se connaître »
: Envie les prisonniers : « Quelques prisonniers allemands reviennent par petits paquets et ils ont l’air joyeux d’en être quittes à si bon compte »
109 : Vaguemestre en première ligne : « À mon tour d’être témoin de cet horizon nouveau »
110 : 400 sur 600 lettres retournées avec la mention « disparu » ou « évacué » (vap 113 : « Nous avons rendu aux T. et P. pendant ces deux jours plus de trois mille lettres et environ douze sacs de colis »
111 : Noms « belliqueux » de canons de marine : « Revanche » et « Tonnerre de Brest »
112 : Vision surréaliste d’un cheval mort avec une pancarte Kamarad !
116 : Achète un rasoir pour 6,50 frs
118 : Comme vaguemestre ne veut plus annoncer les morts
119 : Gal, en fait colonel Gratier, très antipathique
121 : Noyé par accident
122 : Doit se raser, sinon 8 jours d’arrêt et suppression de permission : « Il paraît que la victoire dépend de notre coupe de cheveux »
123 : Chambre à gaz
125 : Philosophe
130 : En Alsace, le 6 février 1916 : « Pas un coup de canon, c‘est le pays rêvé pour faire la guerre »
133 : Incident avec des gendarmes au sujet de la lumière
135 : Mauvaise réputation du 111e RI d’Antibes, liée aux méditerranéens (« les gens du midi et les gens du nord ne s’accordent pas très bien ») et au comportement à Verdun (bois de Chippy et Malancourt) (vap 136, 140 et 141)
: Sur la durée de la guerre, Poincaré prédit le 11 avril 1916 « une guerre encore longue avec notre succès final »
136 : Durée de la guerre dans la Gazette des Ardennes, allemands résolus à la poursuivre encore 10 ans !
141 : Punition pour refus d’obéissance : « De mauvaises têtes se voient condamnées à la prison pour refus d’obéissance. L’ensemble est corrompu et, à un rassemblement où le Comt Bénier lit une circulaire qu’il veut faire terminer par le chant de la Marseillaise, ses hommes répondent par un chanson comique »
: Alsaciens qualifiés de boches car portrait du Kaiser, que Mouton a brûlé en partant !
143 : Écrit son courrier sur une borne frontière
: Voit la pierre gravée près de Petit-Croix sur le lieu de la chute de Pégoud
144 : Marchal survolant Berlin et lançant des proclamations
: Théâtre de verdure de Fraize (vap 145)
145 : Homme puni cassé de son grade par un général pour avoir fait monter une femme dans sa voiture pour lui rendre service
148 : Camp d’Arches
149 : « Verdun, c’est le crible géant de notre armée »
153 : Tenue d’attaque composée de « deux musettes garnies de biscuits, de boîtes de singe, de chocolat, de grenades, de pétards, de fusées éclairantes, de balles, deux bidons de deux litres plein de vin, mon fusil, mon tampons à gaz et un browning »
154 : « De là-haut [fort de Vaux] les blessés boches et français descendent en se donnant le bras »
157 : Victuailles souillées immangeables, état sanitaire des hommes
: Bruit du 420 comme un train de marchandises
: Fanion du Sacré-Cœur (vap 170)
158 : Essaye de réveiller… un mort
159 : Tonne à eau bienvenue sur le front
: Flacon de Ricqlès
161 : Bottes de tranchée
162 : Entend des chants allemands de Noël
163 : Cris d’animaux comme signes d’appels
: Méprise nocturne et tirs amis
164 : Allemands en draps blancs
168 : Groupes francs
169 : Tubes explosif allemands anti barbelés type Bangalores
170 : Rend les honneurs devant la maison de Jeanne d’Arc et subterfuge pour ne pas gêner les consciences : « En passant devant la maison de Jeanne d’Arc, notre colonel ayant fait placer le drapeau en face, tout le régiment défile en rendant les honneurs. De sorte que les consciences ne sont pas froissées puisque personne ne peut dire si nous avons présenté les armes au drapeau ou à la sainte »
172 : Vue de Moyenmoutier
173 : Construit des abris sous roche au-dessus de Moyenmoutier (mai-juin 1917)
174 : Chalet Zimm à La Halte
175 : Surréalisme de la guerre dans les Vosges : « C’est incroyable la guerre dans cette région et quand on a vu Verdun on croit rêver »
: Observateur ayant un tableau très détaillé des points dangereux à surveiller
176 : Vue de la guerre des mines à La Chapelotte
177 : Mouvement révolutionnaire dans le régiment, ambiance pacifiante, liste de pétitions, mutins, répression, rébellion avortée « Nous sommes redevenu doux comme des agneaux qu’on mène à la boucherie »
181 : Bataille + orage : « On croirait la fin du monde »
183 : Croup
184 : Mariage
190 : Déclaré inapte à une visite dentaire pour Salonique
192 : Compare la cote 344 (Verdun) à un plateau volcanique
195 : Cinéma de la Citadelle
196 : Soldat gazé en déféquant
: Horreur
: Section de discipline, difficulté du commandement
: Patrouille avec des draps blancs
: Homme à cheval sur son fusil dans un tranchée pleine d’eau
198 : Fonck
201 : Tranchée Clemenceau
202 : Condé, vrai village africain
203 : Arabes paresseux
206 : Aliments et boissons jetés à cause de la souillure de l’Ypérite
: Homme non atteint par les gaz car ivre
216 : Entend des cris de joie allemands à l’annonce des victoires du printemps 1918
217 : Match de foot
226 : 2ème citation qui lui vaut une étoile blanche et 2 jours de plus de convalescence
228 : Croix de guerre dessinée sur une statue au bras cassé à Château-Thierry
230 : Stout
231 : Grippe espagnole
: Humilie en paroles des prisonniers allemands
232 : 11 novembre, (vécu à Deinze en Belgique) joie calme et sage
234 : Famille belge flamande de 21 enfants, qui lui font penser aux mœurs bretonnes
235 : Paperasserie (vap 237, la maudit)
237 : Programme Deschamps pour la démobilisation des classes d’âge
: Homme ivre voulant « tuer un chinois »
: Evoque « trois jeunes filles d’ailleurs sérieuses et qui prennent part à nos discussion philosophiques sur la femme du siècle »
241 : Vue et désillusion sur le Manneken-Pis
: Pyramide de canons à Givet
242 : Longuyon, plaque tournante suite aux ponts coupés sur la Meuse
243 : Se réjouit de ne pas aller en Allemagne
247 : Incidents dus à la boisson (vap 249)

Yann Prouillet, février 2026

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Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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Arrouy, Éloi (1895 – 1968)

Journal de guerre 1914 – 1918

Miquèl Ruquet

1. Le témoin

Éloi Arrouy est né dans une famille d’agriculteurs à Fréchède (Hautes-Pyrénées). Classe 15, il est incorporé en décembre 1914 puis versé au 401e RI. Il arrive au front en septembre 1915, et combat, essentiellement en Champagne, à Verdun, au Chemin des Dames, en Flandre avec les Anglais à l’été 1917, puis pour contrer les offensives allemandes de 1918 : Somme (mars), Flandre (avril), puis dans l’Aisne et la Marne (mai 1918) ; il participe enfin aux combats de reconquête de la fin de l’été 1918. Après la guerre, il est ajusteur aux usines Hispano-Suiza de Séméac (Tarbes).

2. Le témoignage

Miquèl Ruquet a publié le « Journal de guerre d’Éloi Arrouy 1914 – 1918 » en 2016 aux Éditions Trabucaire (201 pages). C’est lors d’une conférence en Cerdagne sur les insoumis de la Grande Guerre qu’une famille lui a fait connaître ce document. Le transcripteur n’a modifié que l’orthographe, tout en cherchant à garder le plus possible le style du témoin. Il a accompagné le texte original de têtes de chapitres pour contextualiser les combats, avec des extraits du J.M.O. du 401e RI. Éloi Arrouy a quitté l’école à douze ans, mais il a le goût de l’écriture ; au front, le jeune soldat tient un journal qu’il rédige en cachette, seuls quelques camarades sont au courant. Il a retranscrit les carnets une première fois, puis a réalisé une nouvelle version « à peu près lisible » une fois arrivé à l’âge de la retraite. Sa fille Gabrielle signale en préface qu’il évoquait très souvent sa guerre, en famille ou avec des amis.

3. Analyse

Champagne 1915, Alsace et Verdun 1916

Éloi Arrouy découvre le front au milieu de l’offensive de Champagne (29-30 septembre 1915), mais sans effectuer d’attaque. Il est ensuite positionné en Alsace, où il devient ordonnance de son lieutenant. Il l’accompagne à un cours de grenadiers, et fait à cette occasion des conquêtes féminines. Il rejoint la bataille de Verdun assez tard, et s’estime favorisé comme ordonnance: «j’ai coupé à beaucoup de travaux et de corvées, la planque sert toujours.» Il refuse de monter en renfort avec la 11e cie (p. 49) « je n’y connais personne, c’est tout des gars du nord » et rejoint la 6e, vers Vaux-Chapitre, en novembre 1916. En décembre, le 401 est à l’arrière en manœuvres de division et il évoque (p. 51) des virées à Bar le Duc dans des « maisons dites hospitalières », avec parfois des démêlés avec les gendarmes. Son unité participe à l’attaque du 15 décembre 1916, et le récit du combat est de bonne qualité (p. 53, avec autorisation de citation) : «Ils [les Allemands] font camarades, ou résistent. La plus forte résistance se trouve aux abris de Lorient, nous eûmes bien du mal à en venir à bout, celui qui était pris les armes à la main était tué sans pitié. J’ai vu là un boche tirer sans relâche malgré qu’il soit entouré des soldats français qui lui sautaient dessus ; il a été criblé de balles et de coups de baïonnettes. » Ils font à cette occasion un grand nombre de prisonniers.

Verdun, Chemin des Dames 1917

Il retourne en ligne dans le secteur de Bezonvaux, le froid est terrible, et il essaie d’avoir les pieds gelés, mais il n’y réussit pas (p. 62) « Pas de chance, le major me dit que ce n’était rien et que je l’avais fait exprès (de cela il avait raison*) – avec note : *occitanisme « d’aquo avia rason » – . Remonté en ligne, il est cette fois évacué avec 40° de fièvre; à son retour, il dit avoir gardé à son domicile ou « liquidé au cours du voyage » les effets neufs qu’on lui avait donné à l’hôpital. De même au dépôt d’isolés de Saint-Dizier (p. 67) : « Une fois habillés, à quelques-uns, nous trouvons une porte de sortie et nous voilà dans la ville. Tant que l’on a eu de l’argent, cela a marché ; nous vendions ou échangions pour faire la bringue, mais le 26 [février], plus d’argent ; il faut rentrer. On dut nous rhabiller et équiper, sans compter une belle engueulade avec de belles promesses de punition. » 

Le 10 avril 1917, désigné pour un stage de fusil-mitrailleur, il évite l’offensive du 16 avril, et rejoint ses camarades le 1er mai au tunnel de Vendresse. Le secteur est malsain, et il décrit la dure attaque du 5 mai à Vauclair, « la journée fut une des plus terribles que j’ai vue durant la guerre » (p. 77). La 6e cie atteint ses objectifs mais a fondu, et l’ordre de leur capitaine les révolte: ils ont interdiction de ramener les blessés, pour tenir prioritairement la position (p. 79) « c’est une honte et nous nous en souviendrons ».

Bataille de Flandre 1917

Le 401e est transférés en Belgique, et jusqu’au début de 1918 la 133e DI alterne entraînement (plage de Coxyde) et engagements aux côté de l’offensive anglaise de Passchendaele, dans un secteur noyé, risquant l’enlisement et la noyade en tombant des passerelles (Bixchoote). En dehors des combats très durs, il décrit des blagues idiotes dont il est semble-t-il coutumier, et que l’on retrouve souvent dans les récits de jeunes soldats comme Gaston Lefebvre par exemple (p. 86, à Coxyde) : « En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, il avait le plat sur la tête et de m’échapper dans la mer, derrière moi le copain et courir dans l’eau, les gendarmes qui criaient « venez ici » et finalement je fus rejoint derrière les dunes par les copains, j’encaissai une rouste et je dus me débrouiller auprès du chef cuistot pour avoir à manger pour l’escouade. Pourquoi aussi m’a t-il dit « chiche ? » Il fait une bonne description de bringue dans un café, sans assez d’argent, avec (p. 90) « des gâteaux avalés « à la Charlot », on en payait bien quelques-uns…». Lors de l’attaque d’octobre 1917, il vient d’avoir 22 ans, il évoque les fusils qui ne sont que des blocs de boue, et la mort du capitaine qui les avait empêché de ramener des blessés au Chemin des Dames : il indique que cet officier n’est pas regretté (p. 105) « il n’a eu que ce qu’il a mérité et c’est d’ailleurs ce qui fera dire à un copain quand on lui appris la mort du capitaine : « tant mieux, il ne nous fera plus chier ». Cela prouve dans quelle estime il était tenu par ses soldats. »

En défense successive lors des 4 offensives allemandes de 1918

Son unité est transférée en urgence dans la Somme à la fin mars 1918 pour aider les Anglais enfoncés, il évoque l’absence d’artillerie et de front tangible, la pitié pour les civils qui fuient avec en même temps le pillage systématique effectué par les soldats de tous bords (p. 116) « dans les premières maisons de Mézières, plus ou moins de lumière ; dans les caves, des soldats sont couchés, ivres, le pinard coule, les chambres, les meubles, tout est pillé : on dirait que l’ennemi est passé par là. Dire que c’est des Français qui font cela, c’est une honte. » Une scène curieuse a lieu alors qu’agent de liaison, il accompagne son lieutenant chez le colonel très en colère – enjolivement lors de la reprise de la transcription ? – : « il y a un peu de discussion ; à quel sujet, je ne le sais ? Toujours est-il que le colonel Bornèque fait mine de vouloir lui brûler la cervelle ; tout doucement je glisse mon mousqueton sous le bras et attention si jamais il a le malheur de tirer. Heureusement il ne tire pas et tous les deux, nous repartons ; le lieutenant est très pâle et il me dit que nous devons contre-attaquer. » Sans munitions, ils finissent par se replier après des combats très durs. Après relève le 2 avril et un peu de repos, les voilà embarqués en urgence pour les Flandres, mais ce ne sont pas eux qui prennent le choc le plus violent au Mont Kemmel ; la description insiste sur le pillage des maisons par les Anglais et les Français (p. 133, 17 avril 1918) « On en était arrivé à n’avoir plus de cœur. » Il évoque aussi l’attitude des plus jeunes de la classe 18 lors de leur dernier engagement avant relève (p. 136) : « On leur avait enseigné la haine des Allemands et de massacrer les boches qui se rendaient en nombre. Les boches se voyant foutus pour foutus se ruèrent à nouveau sur leurs armes et réussirent même à cerner certain contingent qu’ils exterminèrent à leur tour. Depuis ce jour, les jeunes de la classe 18 furent refroidis et ne voulaient plus rien savoir, pauvres gosses, car pour nous, ils l’étaient (…) Pour ma part, je n’ai jamais tiré sur un ennemi qui a levé les bras. » Lors de l’offensive allemande sur la Marne, le 401 est à nouveau en ligne, mais est trop éprouvé pour contre attaquer. Tenant des tranchées dans l’Oise lors de la 4e attaque allemande (Montdidier), ils fournissent en juillet des patrouilles, et notre soldat évoque des préparatifs de coup de main (p. 145) : « nous buvons tant qu’il y a de l’argent. Pourquoi le garderions-nous ? Nous devons crever ce soir dans les fils de fer barbelés. Et tandis que nous buvons, il vient au village de Coivrel un pauvre homme avec sa fille assez jolie et comme nous n’avons pas soif, à quatre, on projette de prendre la fille et d’enfermer le vieux ; hélas, un sous-officier nous a plus ou moins entendus ; il avertit le pauvre homme qui tout de suite prend le large, sans finir la visite de sa maison ; (…) quant à nous, nous avons eu droit à un savon par le sous-officier, mais cela n’alla pas plus loin. » En août et en septembre, E. Arrouy produit le récit intéressant du combat de poursuite, avec une progression heurtée et coûteuse, à cause des mitrailleuses allemandes très mobiles et de l’utilisation systématique des obus à gaz. En octobre, il participe aux combats dans les faubourgs de Saint-Quentin, sa fonction d’agent de liaison lui permettant de bien saisir les enjeux tactiques du combat à l’échelle du bataillon. Il évoque les prisonniers qu’ils font à Saint-Quentin le 5 octobre (p. 173) : «On les malmène un peu avant de les envoyer en arrière mais c’est drôle, aucun ne veut être Prussien. » (…) Et encore on sort des prisonniers les mains en l’air, Alsacien, Polonais, Autrichien, il y en a même un qui sort son chapelet : « Tu peux l’implorer ton bon Dieu et attrape celui-là. » En permission à la fin octobre, E. Éloi rejoint pour vivre l’Armistice puis après un long positionnement dans le département du Nord, il est démobilisé en septembre 1919.

Il y a donc plusieurs domaines d’intérêt dans ce témoignage de qualité, on peut évoquer par exemple :

– un soldat du rang qui dit sa vérité et son ressenti de la guerre, en cachant ses notes, et en prenant des précautions lorsqu’il les ramène chez lui ;

– mais aussi un texte retranscrit deux fois, dans lequel on sent apparaître des préoccupations mémorielles contemporaines ;

– les opérations d’un régiment « 400 » peu épargné, formé surtout de jeunes, une unité de choc ressemblant en ce sens à un BCP d’active ou à un régiment colonial ;

– l’habitus d’un soldat classe 15, avec une Grande Guerre vécue plutôt de 1916 à 1918, avec le comportement bien spécifique d’un « jeune », c’est-à-dire ici bon soldat en ligne, mais turbulent et farceur, voleur à l’occasion, pouvant être violent avec l’ennemi, etc…, mais qui acquiert une telle expérience du front qu’il devient à son tour en 1918 un véritable ancien pour ceux de la classe 18.

Vincent Suard, février 2026

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Cailleau, Jean (1882-1956) – Cailleau, Pauline (1884-1963)

« Puis crac ! C’est la guerre »

Alain Jacobzone – Louis Thareaut

1. Les témoins

En 1906 Jean Cailleau a épousé Pauline Chenois, et en 1914 ils ont trois enfants de 7, 5 et 2 ans. La famille habite Denée (Maine-et-Loire), et Jean travaille comme menuisier, le couple complétant ses revenus en tenant un café. Mobilisé dans l’artillerie au 3e Régiment d’artillerie lourde, il sert d’abord à l’échelon dans la Somme, en Artois, puis en Champagne. Passé au service d’une pièce, il combat dans l’Aisne, puis en 1918, avec le 111e RAL, dans les batailles de résistance à l’offensive allemande. Après les combats de reconquête de l’été, l’Armistice le trouve dans les Ardennes. Son âge et ses trois enfants lui permettent d’être démobilisé dès janvier 1919.

2. Le témoignage

Alain Jacobzone et Louis Thareaut ont publié en 2018 « Puis crac ! C’est la guerre », Échange épistolaire d’un couple Angevin durant la Première Guerre mondiale (Éditions du Petit Pavé, 312 pages). Louis Thareaut, petit-fils du couple Cailleau, a d’abord transcrit les 1542 lettres conservées, et des exemplaires des six volumes obtenus ont été distribués à la famille après 2000. Ce premier corpus, base de travail pour Puis crac ! C’est la guerre, contenait toutes les lettres quasi-quotidiennes des deux époux, car Jean Cailleau répondait au verso des envois de sa femme. Il existe aussi un carnet de guerre pour Jean, interrompu en 1915. Alain Jacobzone, un historien qui a bien étudié la Grande Guerre à l’échelon régional (« En Anjou, loin du front », 1988, réédité en 2015), a rédigé, en s’appuyant sur de nombreux extraits, une analyse thématique qui occupe l’essentiel du livre (p. 31 à 286). L. Thareaut le précède dans une présentation des sources et de ses grands-parents (p. 11 à 31), puis à la fin du volume (p. 287 à 297) évoque la vie de sa famille après 1918.

3. Analyse

Puis crac ! C’est la guerre n’est pas la publication des lettres des époux Cailleau, mais une mise en contexte et une analyse de leur correspondance, c’est à dire surtout une explication de la guerre qu’ils ont vécue. L’avertissement précise que l’édition des 1500 lettres était inenvisageable (p. 32), mais que le travail d’analyse repose rigoureusement sur ces documents: « le seul chapitre consacré au couple comporte 263 citations de quelques mots à plusieurs lignes et l’ensemble de l’ouvrage doit en comporter un bon millier. » Ce choix oriente donc plus le livre vers un travail d’historien, sur la guerre des époux Cailleau à travers leur correspondance, que vers une publication de source, c’est un choix assumé qui (p. 32) « pourrait gêner ceux qui ont le culte du document au point d’en faire un sanctuaire inviolable. » Appartenant effectivement plutôt à ce groupe (mais sans fanatisme), je regrette un peu ce sur-découpage en centaines de citations, qui empêche de se faire une vue d’ensemble par soi-même, mais le travail d’analyse est de bonne qualité, et le choix d’intituler les sous-parties avec des extraits significatifs (par exemple : chapitre IV. 4) « Tu dois trouver ça bien de ne plus m’entendre rouspéter…») ramène en permanence au texte et les propos des témoins sont replacés dans leurs contextes événementiels, économiques et familiaux, ce qui permet de déboucher sur une étude des mentalités ou de l’intime.

Une première partie présente les caractéristiques de la correspondance (p. 39 à 61), avec cette obligation quotidienne que les époux s’imposent. Le temps de cheminement est en moyenne de 4 ou 5 jours, et les lettres de Pauline sont plus longues que celles de son mari (A.J., p. 46) « elle semble s’imposer la norme exigeante de 4 pages quotidiennes qu’elle avoue parfois peiner à tenir. » L’analyse se poursuit en présentant la lettre-type de l’une ou de l’autre, avec l’ordre et les sujets abordés. Jean tient aussi un journal, mais il y renonce en mai 1915, car (A.J., p. 64) « il explique qu’il fait double-usage avec ses lettres qui relatent l’ensemble de sa vie de combattant. »

Le chapitre 2, intitulé Cailleau soldat, évoque la vie quotidienne, les conditions climatiques, l’alimentation et les événements du front. Alain Jacobzone parle d’un bilan décevant pour ce qu’on peut apprendre précisément du combat, notre artilleur ne disant par exemple presque rien de son arme, l’artillerie lourde. Il est un peu plus précis sur les opérations à l’été 1918, lorsque reprend la guerre de mouvement. Par ailleurs Jean atténue la description de la violence des combats, sans toutefois la faire disparaître complétement (classiques procédés d’euphémisation p.79). La partie la plus intéressante concerne l’évolution de l’engagement patriotique de Jean, avec un virage en 1915, que l’on peut caractériser avec cet extrait (p. 101, octobre 1915, avec autorisation de citation) : « Pour moi, je t’assure ma petite Pauline, que mes idées ont rudement changé au point de vue patriotisme. Au début j’aurais vraiment fait des actes de bravoure volontaires pour la patrie j’aurais donné ma vie. Aujourd’hui, après tout ce qu’on a vu et tout ce que l’on voit, je peux t’assurer que lorsque j’exposerai ma vie, c’est que j’y serai forcé. » Dès juillet 1915, il signale dans une lettre: « Si tu savais comme tout le monde en a assez», et ces moments d’exaspération reviennent régulièrement, en s’accentuant en 1917 (p. 103) « ce que je souhaite ardemment, c’est que tous les partisans de la guerre crèvent le plus tôt possible. » En sélectionnant un certain nombre de ces extraits, A. Jacobzone parle d’une forme de révolte de basse intensité (p. 106), constituée par exemple par la critique permanente des gradés et des officiers, ou des stratégies d’évitement : essayer de rester à l’échelon, moins exposé, écrire à son député pour obtenir un poste à l’arrière… Pauline relaie ces démarches, écrivant aussi au député, ou essayant sans succès l’intervention d’une relation familiale pour le faire muter à Lorient. À la fin du conflit, si le patriotisme, certes déclinant, reste un des moteurs de la résistance, c’est surtout l’attachement à la famille qui fait tenir Jean, et pas les grandes causes (p. 113, janvier 1918) : « On parle de plus en plus de paix. Mais la grande question c’est l’Alsace-Lorraine. Mon vœu le plus cher c’est que ceux qui la veulent viennent la chercher. »

Le chapitre 3, intitulé L’autre front de Pauline,donne une série d’éclairages sur la guerre vécue au bourg. Pauline s’intéresse aux opérations, essaie de jauger le danger pour son mari, croise les informations d’après le récit des permissionnaires. On constate ici aussi que l’année 1915 voit une baisse du moral ; elle avait décrit en novembre 1914 (p. 151) la scène affreuse de la douleur d’une mère à l’annonce du décès de son fils, et on peut citer le long extrait dont A. Jacobzone souligne la qualité d’évocation : (février 1915, p. 165) « Tu vois bien mon petit Jean que nous ne pouvons être gaies. Vous, ce n’est pas tout à fait la même chose, vous côtoyez la mort, vous voyez même tomber ces braves, et dans l’élan de votre patriotisme vous vous dites : « cette mort est belle », et vous passez en saluant leur dépouille. Vous vous riez des balles, vous narguez les obus, mais vous n’avez pas vu les figures pâles de ceux qui vous attendent quand un décès arrive, vous n’avez pas entendu ce bruit qui circule, ce bruit qui fait du mal, plus que vous ne pouvez le croire : « il y en a encore un ! »… Vous ne voyez pas comme je l’ai vu plusieurs fois hélas, la grande douleur, l’effroyable sensation de vide de ceux qui restent. Non mon petit Jean, nous ne pouvons être gaies, courageuses oui, vaillantes jusqu’au bout, mais c’est tout, nous les femmes, ce que nous pouvons vous promettre. » Sur le plan matériel, les lettres indiquent une fatigue physique et morale, liée au travail harassant – (p. 168) «Je ne m’assoie guère plus d’une heure par jour » – , et à la baisse des revenus malgré l’allocation : la menuiserie est arrêtée et le café marche mal ; Pauline redoute la misère, échafaude sans succès des projets d’entreprise, écrit au député pour que l’allocation soit revalorisée (juillet 1917, p.187) : « On nous a enlevé notre soutien, on se doit de pourvoir à nos besoins. » Le secours de la religion est pour elle vital, elle se pense protégée par sa pratique assidue, ses invocations à la Vierge (celle de Béhuard notamment) et plus encore à Sainte Thérèse de Lisieux.

Le dernier chapitre,Le couple et ses enfantsaborde la vie familiale, et on peut évoquer les thèmes suggérés par les titres de sous-parties qui sont extraits des lettres :

4.1.b « Tu sais combien les petites tiennent une grande place pour moi. »

Jean essaie malgré la distance de garder son rôle prescripteur de père, il dit son affection pour les enfants, mais essaie aussi de continuer d’imposer son autorité et ses directives, fait des remontrances à distance.

4.1.c « Mon Dieu que ceux qui ont des enfants solides ont de la chance ! »

Pauline détaille tous les soucis de santé des enfants, et l’épuisement qui découle des soins liés aux périodes de maladies infantiles.

4.1.d « Je crois qu’on laisse un peu la grammaire de côté. »

C’est l’aîné qui est investi comme l’héritier de la menuiserie, et son instruction doit être soignée (par exemple pour le calcul des mesures) ; la guerre entraîne une désorganisation avec une surcharge d’élèves chez les sœurs, dont l’enseignement laisse à désirer (p. 229) : [pour 1915] « Une année de fichue (…) Ils ont vacances sur vacances. Les demoiselles ont bien trop d’élèves et forcément les garçons sont négligés et ils n’apprennent rien de rien. » Et Pauline poursuit à propos du niveau de l’aîné en grammaire : « Si on ne s’en mêle pas, ce sera un âne. » Cet investissement de la mère dans le suivi pratique du travail scolaire des enfants est à noter, car il est rare, ou en tout cas peu mentionné dans les autres ménages ruraux.

L’analyse de la correspondance aborde l’intimité des deux époux : même si Jean est directif, il s’agit d’un vrai couple, et un passage intéressant rappelle les bilans que l’on trouve chez les territoriaux, quand ils regardent derrière eux en constatant l’effet la guerre sur leur trajectoire, familiale et matérielle. (décembre 1915, p. 253) « Tout n’a pas été rose loin s’en faut, il nous a fallu bûcher pour se créer une petite situation… la terrible maladie a été notre plus rude épreuve. Depuis ce moment, nous nous croyions à peu près sauvés, la santé revenant, le travail allant à merveille, nous commencions à faire quelques économies. Nous avions le grand bonheur de vivre pour nos trois chers petits qui nous délassaient de nos peines d’un jour par une caresse d’un instant. Puis crac, c’est la guerre, la terrible catastrophe, la dure séparation (…) On a ici une guerre pensée comme un aléa extérieur, non investi de sens ou d’engagement : la famille reste ici la première valeur.

Louis Thareaut ré-intervient en fin de volume (p. 289) : « Rien dans l’image du couple que donne l’historien ne me choque. Il laisse apparaître l’autorité de Jean et une Pauline courageuse qui tente de faire face à une situation à laquelle elle n’était pas préparée. » Et nous quittons l’Histoire pour la Mémoire, lorsque L. Thareaut évoque la publication des lettres (p. 295) « Je ne crois que grand-père Jean aurait sauté de joie de voir mise sur la place publique leur intimité épistolaire. » À son avis, Pauline n’aurait pas été du même avis, et lui pense de même : ce dépôt aux archives, tout comme la publication du livre (p. 297) « Non, ce n’est pas une trahison, ce n’est pas un sacrilège, ce n’est pas du voyeurisme. C’est un geste de reconnaissance. C’est un geste d’affection. »

Vincent Suard, février 2026

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