Lanois, Lucien (1891-1980)

Né le 14 août 1891 à Villeroy-sur-Méholle (Meuse). Sa famille tient un café-tabac-épicerie dans le village. Il fait de bonnes études primaires et, au « certif », il est classé 1er du canton, comme Louis Barthas. Comme lui encore, Lucien Lanois reste artisan, menuisier, puis cultivateur. Il passe toute sa vie à Villeroy, en dehors de son long service militaire. En effet, entré au 155e RI à Commercy en 1911, dans le cadre de la loi des 2 ans votée en 1905 à l’initiative de Jaurès, il doit effectuer une année de plus à cause de la loi des 3 ans. Le 30 juillet 1914, il écrit à ses parents : « Malgré tout la classe vient et dans une cinquantaine de jours je serai de retour avec vous. » Ce sera dans une cinquantaine de mois. Il est donc resté plus de sept ans sous les drapeaux.
Baptême du feu le 21 août, il s’en tire « sans une écorchure », mais il est blessé au pied le 6 septembre 1914 ; la balle de shrapnel n’est extraite que le 20 octobre. Dans la deuxième quinzaine de novembre, sa famille reçoit des autorités militaires l’annonce de son décès. Heureusement, Lucien n’avait pas cessé d’écrire depuis l’hôpital de Moulins. Suit une période de soins, de convalescences. En septembre 1915, il est classé inapte à retourner au front et remplit diverses tâches à l’arrière, par exemple matelassier ou gardien de prisonniers. En avril 1916, il est « récupéré » comme ravitailleur au 25e d’artillerie et participe à l’offensive de la Somme. Dans l’Aisne en avril 1917, puis en Meurthe-et-Moselle. Il connaît également une longue période dans les Vosges de juin 17 à février 18 avant d’être à nouveau hospitalisé en août.
Le témoignage qu’il a laissé est énorme, un « hyper-témoignage » dit Yann Prouillet, comme celui de Gaston Mourlot que sa maison d’édition, Edhisto, a déjà publié en 2012 : La Grande Guerre d’un « récupéré », Journal et correspondances de Lucien Lanois de 1914 à 1918, présentés par Gisèle Lanois, Senones, Edhisto, 2020, 635 pages, 362 illustrations, 2 millions de signes. La correspondance occupe les pages 14 à 466. Elle comprend 317 lettres de Lucien et 257 cartes postales marquées de la date de son passage et de sa signature, parfois plus précisément personnalisées par une croix de situation ou par un bref commentaire. Sur certaines légendes de cartes, la censure avait noirci les noms des villages ; Lucien les a rajoutés de sa main. Le livre compte aussi 163 lettres reçues par le soldat. Celui-ci, en 1976, âgé de 85 ans, a rédigé un récit à partir de ses carnets de guerre (qu’il a ensuite détruits) et de sa correspondance. Le texte des cahiers occupe les pages 469 à 621 du livre.
L’appareil critique comprend une présentation par sa petite-fille Gisèle qui explique comment elle a rassemblé les documents que Lucien avait distribués à ses enfants et petits-enfants ; une chronologie précise de la guerre de Lucien ; un index des noms de lieux ; un glossaire iconographique. Comment Yann Prouillet réussit-il à abattre une telle besogne de recherche, composition, relecture, diffusion ? Je pense que l’expression sportive « mouiller le maillot » doit être ici retenue. Comment réussit-il à vendre un tel monument au prix unitaire de seulement 29 euros ?
Une suggestion : achetez et faites acheter ce livre par les bibliothèques.

Rémy Cazals, mars 2021.

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Jacques, Pierre (1879-1948)

1. Le témoin
Pierre Jacques est né le 9 avril 1879 à Halstroff, village de Moselle situé dans le Pays des Trois frontières (France-Allemagne-Luxembourg). Il est issu d’une famille modeste ; sa mère a travaillé comme femme de chambre au Grand Hôtel de Metz et son père est cocher. Après leur mariage en 1872, ils retournent s’installer à Halstroff et ouvrent une auberge-épicerie. Ils ont plusieurs enfants dont Pierre qui fait des études et cultive de hautes valeurs morales. Formé à la Lehrerausbildunganstalt, centre de formation des maîtres de Phalsbourg, il est nommé instituteur à Coin-sur-Seille puis Moyeuvre-Petite, deux villages mosellans francophones. En 1913, il passe professeur à la Handelsschule, l’Ecole de Commerce, de Metz. En février 1915, il est envoyé à Neuss en Rhénanie pour sa formation militaire mais il est jugé inapte en août et rejoint alors son poste d’enseignant. De fait, il ne fera pas l’expérience des combats et de la tranchée. Il décide toutefois d’écrire un « récit symbolique et didactique », une « fiction allégorique » dans laquelle il mêle ses sentiments et son « expérience ». Il l’attribue à Paul Lorrain, avatar combattant d’un professeur pédagogue qui ne combat pas mais souhaite dénoncer la guerre, seul « ennemi haïssable » à ses yeux, et soucieux de faire comprendre l’arbitraire des frontières et la tragédie des guerres. Il fréquente les milieux catholiques messins et est ami de Robert Schuman. S’il est un « produit du système d’éducation [allemand] de l’époque », il est sensible aux valeurs humaines et chrétiennes et ne se départira jamais de son esprit pédagogue. Pierre ne se mariera jamais et Chantal Kontzler et Véronique Stoffel, parentes de l’auteur, présentatrices de cette édition, indiquent que « sa jeune sœur, Lisa, l’accompagnera dans chacun de ses postes ». Resté à Metz pendant l’autre guerre, il revient un temps dans son village au printemps 1945 et meurt dans la métropole lorraine le 2 octobre 1948. Il est enterré dans son village natal.

2. Analyse
Jacques, Pierre, Prussien malgré lui. Récit de guerre d’un lorrain. 1914-1918, coédition Metz, Les Paraiges – Nancy, Le Polémarque, 2013, 127 pages.
Jean-Noël Grandhomme, préfacier de ce singulier ouvrage nous éclaire très opportunément sur celui-ci. En effet, d’abord, il indique que l’auteur « a maintenu intégralement le texte déjà paru du 21 janvier au 8 février 1922 sous le titre Paul Lorrain. Novelle aus dem Kriegsleben eines Lothringers d’un certain Pierre du Conroy (…) dans la Lothringer Volkszeitung, journal des catholiques germanophones de Metz et de l’Est mosellan, dont le groupe « la Libre Lorraine » publie Muss-Preusse en 1931. » Dès lors, il s’agit bien ici d’une fiction à très fort message politique, revendicateur de la notion de Muss-Preusse, « Malgré-nous », dans la lignée de l’association éponyme créée à Metz le 20 mai 1920 par le Sarthois André Bellard. Prussien malgré lui se veut un plaidoyer pacifiste du paradigme. Pour ce faire, l’auteur donne à son épopée l’apparence d’un récit de guerre, mixant réflexion identitaire et histoire d’amour corrompue par le tiraillement des nations, ce sur fond du drame des populations du Reichsland : « tantôt assujetties et délivrées par l’un puis par l’autre, les provinces sœurs Alsatia et Lotharingia subissent le sort des enfants du divorce qui ne peuvent trouver la tranquillité et la paix que si les parents se réconcilient » (p. 23) ! De fait, à l’étude, l’ouvrage vaut certes pour ses informations opportunes sur l’ambiance mosellane et une analyse plus ou moins directe de la question des Alsaciens-lorrains, de leur âme et des grandes questions qui en font la spécificité plutôt que sur la réalité d’une éventuelle part testimoniale à tenter de retrouver dans le récit. On peut toutefois retenir des éléments sur le Gott Strafe England d’Ernest Lissauer (1882-1937) (p. 74), la germanisation des territoires conquis, cf. la défrancisation des noms et des enseignes (p. 79), des exemples nombreux de bourrage de crâne ou le mot Alboche (p. 105).

Yann Prouillet, février 2021

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Bier, Charles (1898-1977)

1. Le témoin
Charles Bier, 19 ans, domicilié à Saint-Epvre, au sud-ouest de Metz en Moselle est boulanger quand sa classe (1918), est appelée à rejoindre le front. Il doit revêtir l’uniforme feldgrau et désormais se prénommer Karl. Au foyer, sa mère et son beau-père (il est orphelin de père) semblent l’avoir élevé dans un milieu francophile. Il parle français couramment, a une culture littéraire (il cite Barrès ou Déroulède), politique et évoque à plusieurs reprises les stratégies des lorrains de cœur pour maintenir la culture française, y compris en célébrant les anciennes fêtes à Nancy, restée française. Il a une sœur et deux frères, Gaston, qui mourra dans ses bras le 1er décembre 1918 de maladie contractée en forteresse suite à une tentative de désertion, et Antoine, qui reviendra également du front après avoir été « porté disparu en service commandé sur le front anglais ». Il fait ses classes au 137e IR d’Haguenau et au 166e IR de Bitche mais c’est au sein du 462e qu’il est enrégimenté avec la fonction de mitrailleur. Après-guerre, il reprend son métier de boulanger-pâtissier à Metz, se marie en 1931 et de cette union naitront trois enfants.

2. Le témoignage
Amoros, Nadine, Entre les lignes. & En quête d’Isabelle. Charles, alsacien-lorrain, 1914-1918, chez l’auteure, 2019, 189 pages.
Au seuil d’octobre 1917, Karl rejoint le front dans le secteur de Cheppy en Argonne. Il est mis en réserve un peu plus au nord, dans le secteur Saint-Juvin, Champigneulles, Grandpré, mais, n’ayant pu empêcher un vol de cochon alors qu’il est de garde, se retrouve dans une section disciplinaire qui le renvoie au front dans le secteur de Verdun. « Et là, commença la vraie guerre avec toutes ses cruautés. En mettant cette fois, fin à mes rêves de jeunesse par la vision du spectacle qui s’offrait à mes yeux. Ce grouillement de soldats, entrant et sortant de ces casemates souterraines, attendant avec impatience la relève dans un désordre inextricable, avec leur visage ravagé et leur uniforme saccagé. Une vision douloureuse de cadavres non identifiés, ou d’autres, debout comme des mannequins en vitrine ; barricadés pour l’éternité dans ces barbelés infranchissables. Ces sentinelles accroupies, grelottant de froid avec tout leur fourbi sur l’épaule, les pieds dans la boue, momifiés de stupeur » (p. 26). Devant Verdun, à Noël 1917, sous le feu, il subit la violence et le surréalisme du front, son stahlhelm traversé par un éclat, le commotionnant légèrement. Puis dans la même page, il rapporte la pancarte française écrite en allemand demandant une trêve de Noël : « La surprise fut bien accueillie par les Allemands » dit-il, avant de décrire rapidement son application : « Les ordres durent donnés afin de se replier sur les arrières-tranchées pour mieux participer à ces évènements. Des petits feux furent allumés pour bien spécifier l’accord. Il y eut dans certains endroits des échanges amicaux, des ramassages de blessés de part et d’autre et pas un seul coup de fusil ne fut tiré » (p. 29). Il fait preuve de bravoure, sauvant un temps son lieutenant sous le feu, parvenant également à livrer un message au commandement. Mi-février 18, il est blessé légèrement et intoxiqué par des gaz. Renvoyé du front pour une infirmerie à Laon, il est nommé ordonnance de l’oberleutnant puis capitaine Langberger, un Lorrain. Il est alors embusqué dans les troupes d’occupation (terme cité à deux reprises pages 79 et 94). Il va s’évertuer alors à atténuer le sort de la population, dont il cherche le contact en mettant en avant sa qualité de soldat lorrain arguant volontiers de son pacifisme. Il dit de la perception des envahis à son égard : « Disons que cette population me réservait un bon accueil quand je me permettais de lui dévoiler mon tempérament avec l’accent de chez nous. (…) C’est parmi ces villageois que se développèrent mes capacités de soldat pacifique… » (p. 22). Il va d’ailleurs jusqu’à détourner de la nourriture à leur profit. A Laon, rencontre houleusement (elle le soufflette !) Isabelle, jeune veuve de guerre avec laquelle il va nouer une amitié croissante. La majeure partie de son récit se situant à Laon, il en décrit quelque peu la vie quotidienne. Fin février 18, il est pris dans le bombardement par avions de la gare qui coûte à l’armée allemande « au moins 25 tués, des disparus, un grand nombre de blessés et deux trains avec leur contenu, c’est un désastre » (p. 88). Au cours d’une permission d’ailleurs, il subit à quelques kilomètres de Sedan un mitraillage dans un autre train qui le ramène à Metz, opération occasionnant des morts et des blessés ; « … une fois de plus, je parvins à passer entre les mailles de la mort » (p. 97). Le 28 mars 1918, les Allemands ayant déclenché l’opération Michael, et raclant les fonds de tiroir comme il le lit dans un communiqué « affiché aux pancartes de la Kommandantur », Karl pense retourner au feu mais Landberger parvient à nouveau à l’embusquer en lui confiant une mission d’accompagnement sanitaire « au fin fond de la Prusse », dans un camp de prisonnier de Gros-Strehlitz en Silésie. Au retour, il retrouve toutefois un temps le front d’Argonne (avril-mai) puis participe à la bataille du Bois de Belleau (juin) dans laquelle il est fait prisonnier par les soldats français, puis immédiatement libéré par une contre-attaque. A l’issue d’une seconde permission, il revient à Laon dans un train « entre toutes sortes de soldats allemands qui, eux aussi, ne chantaient plus de belles chansons patriotiques » (p. 160 et 161). Il y retrouve Isabelle qui le travestit en civil, change son identité et lui fait même rouvrir une boulangerie laonnaise en déshérence. Craignant toutefois d’être démasqué, il reprend toutefois l’uniforme vert-de-gris et quitte Laon le 8 octobre 1918, 5 jours avant sa libération par les troupes françaises. Retourné au front, il assiste à la confusion d’une fin de guerre délitante et décrit « à quelques lieues de Chauny » : « Ce fut catastrophique par là. Des soldats allemands disparurent, d’autres firent sauter leurs mitrailleuses à coups de pioches et de grenades à main. Un jour, des soldats de ma section se décidèrent à se rendre, mais n’y parviendront pas, car nous fumes bombardés. Sous ces bombardements nous ferons même plusieurs prisonniers français, sans le vouloir pendant que les murs s’écroulaient sur nous, à nous faire perdre la raison. Français et Allemands finirent par s’enfuir après un véritable adieu amical, où chacun retrouvera sa tranchée. » (pp. 153 et 154).

Insérant quelques chapitres dans les souvenirs de Charles, Nadine Amoros, sa petite-fille, fait état de ses recherches en 2019 pour identifier Isabelle, avec laquelle le musketier semble « avoir continué à échanger par correspondance tout au long de leur vie ». Elle est morte deux années après lui.

3. Analyse
L’auteur, Mosellan « Malgré nous » de la Grande Guerre nous donne à lire un livre de souvenirs simplement écrit et relativement singulier. Enrôlé tardivement dans ce qu’il qualifie « d’armée d’invasion » (p. 139), il décrit une année d’un conflit qu’il tente d’éviter sans parvenir, comme son compatriote Eugène Lambert, à s’éloigner du front qui le rattrapera épisodiquement. Il parvient tant bien que mal à faire son devoir entre le marteau de la suspicion du commandement, qui enquête sur ses sentiments patriotiques du fait des évasions tentées ou réussies de ses frères (voir son interrogatoire pages 36 à 40), et l’enclume d’une guerre contre les français dont il dit à plusieurs reprises s’être retenu de tuer. Plus encore, au cours de sa bataille du bois de Belleau, il décrit dans le chaos : « … il nous fallut à nouveau partir pour rejoindre une vaste grotte à proximité du lieu. Durant trois jours, un sorte de vision de terreur nous accabla sans distinction, où il ne put être question de boire ou de manger quoi que ce soit ». Suit une vision dantesque des conditions de vie souterraine d’une « garnison » surchargée, narration à l’issue de laquelle il conclut : « La positon n’étant plus tenable il fallait sortir. Alors, durant une courte interruption des combats, je laissai nos prisonniers français prendre le large vers l’arrière » pp. 143 et 144). Dans ce parcours contraint, il parvient à s’embusquer à Laon et noue avec la population civile des relations occupants/occupés qu’il tempère en permanence par sa qualité d’alsacien-lorrain. Et, cas relativement rare dans la littérature testimoniale de ces Reichlander sous l’uniforme allemand, il met en avant l’amitié profonde qu’il noue avec Isabelle, jeune veuve de 2 ans son aînée. C’est cette histoire intime qui nourrit la quête de sa petite-fille pour parvenir à identifier la jeune femme, qu’elle maintiendra toutefois anonyme. C’est également le cas pour Charles dont le patronyme n’est pas révélé et nous remercions l’auteure pour nous avoir permis d’attribuer ce témoignage écrit par Charles quelques décennies plus tard. Il délivre sa démarche d’écriture, située entre 1965 et 1970, en incipit : « J’ai voulu transmettre ma version de cette période telle que je l’ai vécue. Tout particulièrement en pensant à tous ces militaires incorporés par le destin dans les rangs germaniques, disons « malgré eux » (…) Je raconte à la fois, les étapes de cette guerre, notre quotidien de soldat, et aussi des secrets plus personnels ». Il revient d’ailleurs sur cette initiative à la fin de son récit en disant : « Il faudra que mes nombreux amis me pardonnent d’aborder de telles révélations qui touchent tant de secrets personnels. J’ai pris mes responsabilités dans ce que j’ai cité en détail et dont j’atteste la valeur d’authentique réalité ». Il est évident que les souvenirs de Charles ont un double but politique ; démontrer son pacifisme et s’inscrire dans le paradigme des enrôlés de force alsaciens-lorrains qui ont gardé leurs sentiments francophiles malgré 44 ans d’annexion. Charles s’en explique ouvertement ou de manière plus subliminale. Lors de sa visite à la femme de son capitaine protecteur, le messin Landberger, celle-ci lui demande : « Mon mari est-il bien vu par la population ? ». Plus loin, il décrit Metz où les habitants « parlaient en sourdine le français ou le patois régional ». Il fera toutefois une concession au militarisme à l’issue de la cérémonie funèbre des victimes du bombardement de la gare de Laon : « Le garde à vous et la présentation des armes furent si impeccables que cela me réconcilia avec la discipline » (p. 88).

L’ouvrage est bien publié et seules quelques imprécisions dans la transcription du récit ou la toponymie ont été relevées.

Yann Prouillet, février 2021


Marie, reine de Roumanie (1875-1938)

1. Le témoin
La reine Marie de Roumanie est née en Angleterre, petite-fille de la reine Victoria (1837-1901). Son père, Alfred Ernest Albert, duc de Saxe-Cobourg et de Gotha, était le deuxième fils de la reine Victoria, et sa mère, Maria Alexandrovna, était la fille du tsar de Russie Alexandre II. Marie est arrivée en Roumanie en 1892 après son mariage avec Ferdinand de Habsbourg, prince héritier de la couronne de Roumanie. Six enfants naîtront de ce mariage. La reine Marie avait, semble-t-il, une vie amoureuse parallèle ; il y a une série de témoignages sur ses liens avec le prince Barbu Stirbei ou avec l’officier canadien Joe Boyle. En septembre 1914, après la mort du roi Carol Ier, Marie et Ferdinand furent couronnés rois de Roumanie.
Bien que la Roumanie ait secrètement adhéré à l’alliance des Puissances Centrales en 1883 (pour deux raisons : la peur de la politique agressive de l’Empire russe et la parenté du roi Carol Ier avec les Hohenzollern), la Roumanie est restée neutre pendant les deux premières années de la Première Guerre mondiale, et la reine Marie a été un acteur clé dans la décision de 1916 de faire entrer la Roumanie dans la guerre avec l’Entente.
Pendant la guerre, la reine Marie s’affirme par sa foi inébranlable dans la victoire de l’Entente, par ses gestes et ses campagnes caritatives dans les hôpitaux, les orphelinats et les asiles, et par ses nombreuses visites sur la ligne de front où elle encourage constamment les soldats. Grâce à ces faits, sa popularité et celle de la monarchie ont atteint un sommet en Roumanie. En 1919, la reine Marie s’est révélée être la meilleure ambassadrice du pays, visitant Paris et Londres pour obtenir la reconnaissance des frontières de la Roumanie et la volonté des Roumains de Bessarabie, Transylvanie et Bucovine de faire partie de la Roumanie.
Après la guerre, Marie a initié le culte des héros tombés au combat dans les années 1916-1919, encourageant l’érection de monuments dans tous les villages du pays. Son rôle dans la vie publique diminue avec la mort de son mari en 1927. Dans les dernières années, son fils, le roi Carol II, la réprouve parce qu’il l’a toujours blâmée pour sa vie scandaleuse. La reine Marie passe ses dernières années dans les châteaux de Balchik (en Bulgarie aujourd’hui), Bran ou Sinaia.
Elle eut des funérailles nationales à la nécropole royale de Curtea de Arges. Après la chute du communisme, elle est devenue l’une des personnalités les plus populaires de l’histoire roumaine du 20e siècle, et le centenaire de la Première Guerre mondiale et de la Grande Union a été un vecteur important de cette popularité. Beaucoup de monographies ont été écrites, des romans, des films ont été réalisés avec elle comme personnage principal.

2. Le témoignage : « L’histoire de ma vie »
Les années 1914-1919 représentent des parties importantes du journal de la reine Marie écrit tout au long de sa vie. Bien sûr, comme son récit a paru pendant la vie de la reine, quand de nombreux personnages des événements étaient encore vivants, l’auteur a atténué et édulcoré certains des faits. L’histoire de ma vie a été publiée en anglais à Londres et à New York en 1934, donc pendant la vie de la reine, et le texte du manuscrit est écrit dans la langue maternelle de la reine – l’anglais. Il a été traduit par Margarita Miller-Verghy et publié en Roumanie avant que le régime communiste ne soit établi, puis il a été mis à l’index et interdit. Après 1989, il y a eu une série de rééditions, la première en 1991 et la plus récente en 2011 (3 volumes publiés par la maison d’édition RAO que nous avons utilisés dans cette présentation). En 2014, sous l’impulsion du centenaire, la maison d’édition Humanitas a publié en deux volumes l’édition intégrale des manuscrits de la reine conservés sous forme de carnets aux Archives Nationales de Roumanie dans le fonds de la Maison Royale. La traduction à partir de l’anglais a été faite par Anca Barbulescu, et celui qui a pris soin de cette édition était l’historien Lucian Boia.

3. Analyse du livre
L’édition utilisée par nous (L’histoire de ma vie, RAO, 2011) touche à travers les volumes II et III la période la plus difficile, en même temps ridicule et sublime de l’histoire de la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale. C’est une histoire racontée par une personnalité ayant accès à des informations de premier rang et, évidemment, fait intéressant, c’est une histoire féminine de la guerre. Il faut aussi préciser que le style de l’œuvre est en quelque sorte sirupeux, héroïque et mythique, car il a été la « marque » de la personnalité de la Reine, tant dans sa vie que dans sa postérité.
Du point de vue chronologique, la reine Marie a raconté ses impressions d’août 1916 à mai 1918, et le lecteur est frappé par l’optimisme constant de la reine, qui se glisse à travers tant de tragédies, personnelle (mort de son dernier-né, le prince Mircea le 2 novembre 1916), et nationale qui a culminé avec l’entrée victorieuse à Bucarest des troupes allemandes menées par le maréchal Mackensen le 6 décembre 1916 et le refuge de l’armée, de la maison royale, du gouvernement et de l’administration en Moldavie. La reine est établie à Iasi, la capitale historique de la Moldavie, devenu capitale de l’espoir national et de la renaissance de la Roumanie.
« Je suis entrée dans l’inconnu. Où vais-je ? Combien de temps ? Et pourquoi ? » se demande la reine, mais bientôt les réalités quotidiennes du refuge prennent le dessus. Elle prend des notes brièvement dans la soirée, après une journée épuisante au cours de laquelle elle est prise d’assaut par toutes sortes de demandes de réfugiés qui ont besoin d’aide. Le jour de Noël 1916 est un jour triste dans la ville où les gens n’ont pas de nourriture, et l’épidémie de typhus exanthématique fait des centaines de morts par jour. Chaque jour, la reine tient des audiences, puis appelle les autorités au pays ou à l’étranger à collecter de la nourriture et des vêtements pour les soldats ou les civils. Puis commencent les visites sans fin dans les hôpitaux où, avec les soldats blessés, il y a des civils et des soldats malades du typhus. « L’un des spectacles les plus terribles que j’aie jamais vus est le triage dans la station. C’était une sorte de caserne transformée en hôpital. Dante n’a jamais inventé un enfer plus terrible… », écrit la reine dans son journal.
Bientôt, son nom devient un slogan, celui de la solidarité, du courage et de la résistance. « Je la trouve trop difficile, trop dure, trop lourde, écrit-elle, accablée, mais je vais tout endurer, je me suis juré d’endurer leur amertume jusqu’à la fin. Je crois toujours au fond de mon cœur que cette fin sera brillante, bien que je doive admettre que rien en ce moment ne justifie cet optimisme. »
Le récit de la reine Marie est rare car il montre au lecteur l’histoire d’une tête couronnée qui se manifeste sur plusieurs niveaux. Diplomatiquement : elle entretient des relations avec les membres de la Mission Militaire Française, avec celles des Britanniques et des Américains, et puis avec ses proches à la cour impériale russe. Politiquement : elle soutient et conseille le gouvernement dans ses décisions. Sans oublier le domaine charitable parce qu’elle a visité tous les hôpitaux du pays, aidé les pauvres. Elle est une mère à la fois pour ses enfants et pour les soldats qu’elle encourage en leur rendant visite sur le front. Même si le journal de la reine est subjectif, son attitude au cours de la Première Guerre mondiale reste remarquable, et ce fait a été enregistré par le commentateur et le mémorialiste le plus incisif et malveillant de la vie roumaine dans la première moitié du XXe siècle, Constantin Argetoianu qui a écrit à ce sujet : « Peu importe combien d’erreurs la reine Marie peut avoir commises, avant et après la guerre, la guerre reste sa page, la page qui la caractérise, et la page qui sera placée dans l’histoire comme un lieu d’honneur. On la trouve dans les tranchées parmi les combattants dans les rangs avancés, on la trouve dans les hôpitaux et dans tous les établissements de santé parmi les blessés et les malades. Nous l’avons trouvée dans toutes les réunions qui essayaient de faire un peu de bien. Elle ne connaissait pas la peur des balles et des bombes, car elle ne connaissait ni la peur ni l’absence de douceur ni l’impatience pour des efforts si souvent inutiles, causée par son désir de mieux faire. La reine Marie a accompli son devoir sur tous les fronts de ses activités, mais surtout celui d’encourager et de relever le moral de ceux qui l’entouraient et qui devaient décider, dans les moments les plus tragiques, du sort du pays et de son peuple. On peut dire que, au temps de notre résistance en Moldavie, la reine Marie a incarné les plus hautes aspirations de la conscience roumaine. »

Dorin Stanescu, janvier 2021

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Bouteille, Jean (1882-1915) et son épouse Imbert Jeanne

1. Les témoins
Jean Bouteille est cultivateur à Yseron (Rhône) au moment de la mobilisation, mais il est aussi le coiffeur du village et occasionnellement tueur de cochon. Il est marié à Jeanne Imbert depuis 1910, et leur fille Yvonne est née en 1912. Il combat en Alsace et dans les Vosges avec le 372e RI de Belfort, puis passe au 407e RI, constitué en mars 1915. Il est tué le 28 septembre 1915 en Artois lors de l’offensive d’automne, à la cote 140 de Givenchy. Au début de la guerre, Jeanne cultive le jardin maraîcher, et a repris les fonctions de coiffeur du village. Après la guerre « Elle a vécu le reste de sa vie dans le souvenir d’un époux tendrement aimé (préface, p. 10) » et ne s’est pas remariée.


2. Le témoignage
Nicole Lhuillier-Perilhon a publié aux éditions « Les passionnés de bouquins » en 2012 Il fait trop beau pour faire la guerre, correspondance entre un soldat au front et son épouse à l’arrière pendant la Première Guerre mondiale, 261 pages. Les lettres ont été trouvées par hasard sous une volée d’escalier, certaines ayant été abîmées par les souris. N. Lhuillier-Perilhon, petite-fille de Jean Bouteille, précise à l’occasion d’un entretien téléphonique (juin 2020) qu’un certain nombre de formules répétitives en fin de lettres ont été supprimées, mais que le souci de fidélité aux courriers a présidé à son travail de retranscription. Elle signale aussi avoir rétabli l’orthographe et une grammaire correcte, surtout pour Jean dont le niveau scolaire était limité. Par contre l’absence fréquente de ponctuation a été respectée quand elle n’altérait pas le sens.


3. Analyse
Ces échanges de lettres racontent la guerre telle qu’elle est ressentie par le mari mobilisé, et l’ambiance au village et dans le petit foyer familial, telle qu’elle est vécue par l’épouse. Le ton de la correspondance est tendre, peut-être plus que la moyenne de ce type de courriers, et est souvent centré sur la petite Yvonne, et sur les relations chaleureuses d’un couple épris.
I. Jean
Jean fait son devoir au front sans ferveur particulière mais avec résolution, et de nature sociable, semble ne pas souffrir de la vie collective ; il entre dans Mulhouse libérée en août 1914, décrit dans ses lettres les souffrances des villages alsaciens du front, et dit sa détestation des Allemands. Il est dans le secteur de Dannemarie à l’automne, et explique « être bien aimé de tous ses camarades et de ses chefs » ; au repos il redevient coiffeur. Sa perception de la culture alsacienne est assez sommaire (4 octobre 1914, p.42) : « Je ne comprends rien ils me font un baragouin épouvantable on dirait qu’ils mangent de la merde, on ne peut s’habituer à ce parler boche. » En mars 1915, il est versé dans un nouveau régiment formé surtout de jeunes de la classe 15, et c’est à partir de ce moment que semblent se conjuguer la lassitude de la guerre, le regret des êtres chers, et un malaise lié à la fréquentation de ces jeunes soldats; lui, qui a 32 ans, en a une très mauvaise opinion (p. 201) : « des pires voyous des bleus de la classe 15 qui n’ont aucun respect pour les anciens qui n’ont jamais que des saletés à la bouche des paroles déplacées car ils n’ont aucune espérance et qu’ils n’ont que le vice dans la tête c’est impossible de les regarder d’un bon œil. » Cette fatigue se traduit aussi par l’évocation du souhait de la paix, et à la même période, il est assez critique envers ses officiers, soulignant (p. 162) « qu’ils gagnent des bons mois ils sont bien mieux à l’abri du danger que nous. Ah je suis sûr que s’ils n’étaient pas payés plus cher que nous et nourris comme nous et bien il y a longtemps que la guerre serait terminée. » Il évoque aussi le souhait de la bonne blessure (« mais pas estropié bien entendu »). Par ailleurs, cette situation de guerre cruelle n’entraîne pas pour lui de « brutalisation » particulière, il l’évoque en plaisantant à propos de la lingère à qui il a donné son linge au repos (p. 147) : « Eh bien j’aimerais bien mieux me battre avec elle qu’avec les boches j’en aurais moins peur. Au lieu de devenir brutal ici on prend toujours plus la guerre en horreur. »
II. Jeanne
Jeanne écrit régulièrement à son mari, lui envoie des colis, et lui raconte les petits soucis de l’arrière, notamment pour les travaux qu’elle ne peut faire elle-même; elle souligne que les journaliers et artisans du village non-mobilisés font payer très cher la tâche, mais heureusement, il y a les blessés en convalescence « qui ne sont pas si exigeants ». Elle tient aussi à rassurer son homme sur le fait qu’elle s’en sort bien globalement (p. 51) : « mon Jean tu me prends pour une bugne (…) Ah, je me débrouille va sois sans inquiétude. Si je te dis toutes ces bagatelles qui m’arrivent c’est afin que tu sois bien au courant de tout ce qui se passe dans ton ménage mais non pour que tu te tourmentes pour si peu de chose. » Jeanne donne régulièrement des nouvelles d’Yvonne, décrit ses progrès et ses mots d’enfant (« elle dit toujours que tu es après tuer les cochons ») ; elle lui décrit, en enjolivant probablement, la petite fille agenouillée apprenant à faire sa prière (p. 84) « Mon Dieu vous m’entendez bien il faut me garder mon Papa je le veux et je vous aimerai bien. ». Souvent Jeanne termine par des formules tendres comme par exemple « De gros mimis bien affectueux de la Jeanne. J’en ai mis un plein mouchoir de baisers», et les réponses de Jean ne sont pas en reste (p. 67) « A mon retour il me semble que je vais vous manger toutes les deux ma pauvre Jeanne je vous ai toujours aimé mais plus ça va au plus je vous aime.» Le couple dialogue aussi sur un ton grivois, parlant du désir par des formules à peines déguisées (en permission, « faire jusqu’à ce que ça ne veuille plus faire »), ou qui viennent directement des métaphores de l’argot de la tranchée ; ainsi lorsque Jean rentrera, il y aura un « corps à corps » terrible, ou le « 75 sera ajusté bien des fois (p. 214) » Jeanne est amusée par ces gauloiseries, et ces passages ont leur intérêt car en général, c’est la pudeur du poilu qui domine dans les sources. Dans la même veine intime (histoire de la sexualité ou pourquoi pas histoire du genre), on dévoilera encore une mention de Jeanne (p. 225, après une permission) : « Je voulais aussi te reparler que j’étais satisfaite de mon poulet…car je te l’avoue franchement à présent j’avais peur et cela gâtait beaucoup la joie de te revoir mais comme je vois que tu te tires assez bien de ça et bien je ne réclame qu’une autre permission. »
III. La religion
Dieu joue un rôle important dans la vie du ménage Bouteille, et ici la religion n’est pas incompatible avec un couple volontiers gaillard comme on l’a vu : ce n’est pas une dévotion puritaine, les domaines métaphysique et domestique sont bien séparés, et Jean qui aime faire la « bombe » dit aussi que lorsqu’il a le bonheur d’aller à la messe, cela le rend heureux. Il évoque au combat la protection du Saint Suaire, tandis que Jeanne s’adresse davantage à la Vierge. Jean mentionne être choqué par l’irréligion des jeunes soldats de la classe 15, et il est furieux lorsqu’en Artois le colonel leur interdit de porter l’insigne du Sacré Cœur sur l’uniforme (p. 178) : « Notre colonel c’est un gros cochon (…) j’espère que le bon dieu en prendra pitié et que pour quelques justes il nous sauvera quand-même. »
IV. La mort
Jean essaie, quand il le peut, de cacher la réalité à Jeanne lorsqu’il stationne dans des secteurs dangereux. Lors de l’offensive de la fin septembre 1915 où le 407e va donner, il a écrit ce qui l’attend à ses beaux-parents (25 septembre, p. 239) : « les cœurs sont gros car l’heure grave est arrivée nous allons entreprendre une besogne bien dure surtout sanglante. Enfin il n’y a rien à faire il faut y aller de bon cœur. (…) ne parlez pas à Jeanne de rien. » Jean est tué le 28 septembre et Jeanne continue de lui écrire jusqu’à ce qu’elle apprenne la funeste nouvelle, probablement le 10 octobre. Elle lui écrit le 5 (p. 242) « Tu ne m’en parlais rien le 25 que vous deviez repartir [en situation exposée] et depuis je n’ai pas de nouvelles (…) j’ai l’âme lacérée par de bien tristes pressentiments (…) Yvonne a aussi le cœur bien gros lorsqu’elle me voit pleurer. Pour elle je suis obligée de me retenir et cela me gonfle davantage car la pauvre petite me fait de la peine. » On dispose ensuite de lettres de camarades, qui décrivent tous, soit une mort immédiate et sans souffrance (une balle dans la tête), soit le fait qu’il était en règle avec la religion ; on lui détaille la cérémonie d’avant l’assaut (p. 249). « Nous avons eu la visite de notre aumônier divisionnaire. (…) L’absolution générale et collective in articulo mortis. La communion, le viatique à 7 heures et demi du soir. Votre Jean était du nombre. » Lorsque, sous le feu, on n’a pu ramener les corps des tués, on trouve en général dans ce type de courrier une formule pour éluder, car il s’agit de consoler les proches ; ce n’est pas le cas ici (p. 250) : « mais après six jours de luttes incessantes lorsque nous avons été relevés il n’avait pu être enterré ni aucun de ses camarades car la mort aurait fauché quiconque aurait voulu le transporter. Il était toujours couché sur le dos la figure sereine les mains ramenées sur la poitrine. » Le livre est clôt par un dernier document, une petite lettre qui a été tenue secrète jusqu’à la mort de Jean (p. 261) ; sur la petite enveloppe est écrite la mention « A remettre à ma femme dans le cas où je serai tué. J’espère que le Dieu me gardera Jean Bouteille.» ; A l’intérieur, une très petite feuille elle-même de 12 cm sur 5, pliée en 4. A la lecture de ce document, avec la familiarité que l’on a acquise progressivement avec cette petite famille attachante, difficile de ne pas éprouver, malgré l’habitude, une brutale mélancolie : en cela ce livre est aussi un excellent biais pour faire « revivre » plus de cent ans après ce qu’a été la douleur de certains deuils, et pour nous communiquer cette expérience de tristesse accablante :
« Septfroid-le-Haut, 30 septembre 1914 Ma chère Jeanne et Yvonne
Quoique n’ayant du tout l’espoir d’être tué j’ai toujours pensé en te quittant te retrouver bientôt seulement il faut tout prévoir personne ne connaît sa destinée. Si par malheur un jour je trouve la mort sur le champ de bataille comme l’ont trouvée plusieurs de mes frères le 24 septembre la nouvelle te serait terrible ma chère Jeanne car je connais d’avance le désespoir que tu éprouverais en recevant la dépêche. J’espère que Dieu te préservera de ce malheur seulement si toutefois malheur arrive raisonne-toi et ne te mets pas malade. Songe à notre petite fille qui resterait orpheline et vis pour elle. Et puis d’ailleurs songe à l’autre monde. Nous nous retrouverons là-haut. Là il n’y aura plus de séparation et ce sera le bonheur éternel. Prie pour moi je prierai pour toi. Au revoir ma chère Jeanne. Console-toi vite et élève ta fille chrétiennement c’est tout ce que je te demande. Dieu nous retrouvera. Ton cher époux J. Bouteille. »

Vincent Suard décembre 2020

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Rozet et Relachon

1. Les témoins
Les trois témoins de ce recueil sont Mathilde Rozet (1896 -1972), son frère Auguste (1897-1918), maraîchers à Irigny (Rhône) et Jean-Marie Relachon (1897-1993), jardinier à Pierre-Bénite (Rhône). A. Rozet et J.–M. Relachon, classe 1917, sont deux camarades incorporés en 1916 au 4ème régiment du Génie (Eybens-Grenoble), avec des camarades de leur région (« la fine équipe »). Ils sont affectés à divers travaux (région de Toul) en 1917 et Auguste passe au 3ème Génie (Cie 2/57); Jean-Marie s’éprend de Mathilde lors d’une permission, puis Auguste est tué en juillet 1918, lors d’une attaque où sa compagnie de sapeurs prêtait main-forte à l’infanterie. Jean-Marie Relachon épouse Mathilde Rozet, enceinte de 4 mois, en juillet 1919, et est démobilisé en septembre 1919.
2. Le témoignage
Marie-Noëlle Gougeon a écrit et publié Et nous, nous ne l’embrasserons plus, Trois jeunes Lyonnais dans la tourmente de la Grande Guerre en 2014 (à compte d’auteur, ISBN 978-10-976001-0-5, 196 pages). L’auteure, petite -fille de deux des protagonistes du livre, a retrouvé dans la maison familiale une grande quantité de lettres, essentiellement celles des trois acteurs du récit, mais aussi d’autres provenant des parents et de cousins. Avec des extraits, elle a construit une présentation de la guerre vécue par ces jeunes gens, ainsi qu’une chronique de la vie d’Irigny, un bourg maraîcher proche de l’agglomération lyonnaise pendant la Grande Guerre.
3. Analyse
En quantité éditoriale, Marie-Noëlle Gougeon produit un contenu dans lequel la proportion de citations de lettres et celle de commentaires et d’explications est équivalente. Le récit est construit suivant une logique chronologique, et en même temps une organisation thématique: le village, l’activité maraîchère, la description du front ou de l’arrière front, l’annonce des premiers tués, la relation amoureuse, le deuil d’Auguste, les nouvelles arrivant depuis l’Allemagne occupée… Avec la position centrale qui est la sienne, c’est Mathilde Rozet (sœur/fiancée) qui est la véritable « héroïne » de cette évocation, et si les cartes et les lettres sont souvent concises et ponctuelles, c’est la mise en récit de l’ensemble qui donne son intérêt à la démarche et nous rend proche les protagonistes. C’est peut-être la jeunesse dans la guerre qui est le thème qui émerge le plus de l’ensemble, avec des protagonistes qui ont entre dix-huit et vingt-deux ans, et des écrits qui parlent des préoccupations de leur âge. Il y a finalement peu de descriptions des combats, à l’exception de l’été 1918 où Auguste est tué, alors que l’année 1916 est occupée par l’apprentissage, et parce qu’en 1917, ces soldats du génie sont souvent occupés en arrière de la première ligne. Ce qui domine pour ces jeunes gens, c’est l’échange de nouvelles sur les camarades au bourg, sur la bonne ambiance au sein du « groupe primaire »: on parle souvent des nombreuses « bombes » faites ensemble. Mathilde évoque les travaux maraîchers, les récoltes, les prix de vente au marché. Le corpus dégage par contre peu de préoccupations politiques, de remarques sur la conduite de la guerre ou d’opinions sur l’ennemi.
Le thème de la relation amoureuse et du mariage est central dans le livre, dans une situation de guerre marquée par la séparation et l’inquiétude. Les liens se nouent ici entre Mathilde Rozet et Jean-Marie Relachon, le camarade de son frère, dont les parents habitent le bourg voisin. Les deux jeunes gens ont d’abord un ton très réservé (les parents de Mathilde lisent son courrier), puis ils s’enhardissent, et les liens se tissent. Mathilde insère dans ses lettres des extraits de poésies ou des citations littéraires, (Lamartine, mais aussi La Rochefoucauld, Henri Bordeaux ou Théodore Botrel), elle conseille à Jean-Marie des livres (romans populaires), sur lesquels ils échangent ensuite leurs impressions (p. 96). On voit au passage que c’est une jeune maraîchère qui a su profiter de l’école et qui a une fort bonne maîtrise de l’écrit. Au printemps 1917, Jean-Marie est reçu chez Mathilde et écrit à son ami Auguste, (mai 1917, p. 84): « Bien cher beau-frère, excuse-moi si je prends ce titre pour te causer, c’est manière de rigoler et puis tu n’es pas ignorant des relations que j’ai avec ta sœur et les affaires marchent à merveille.» Mais la guerre qui dure influe aussi directement sur la relation des jeunes gens : Jean-Marie est hospitalisé en psychiatrie (« Mélancolie ») une grande partie de 1918, et il n’écrit presque plus, ce qui inquiète fort Mathilde. De plus le deuil pèse lourdement à Irigny, car Auguste est tué en juillet 1918.
Une anecdote de 1919, montre bien ce que peut produire la guerre et ses contraintes sur les relations entre les promis. Jean-Marie, remis de ses troubles psychiques, et occupant une ville allemande au début de 1919, taquine Mathilde en évoquant les bonnes fortunes possibles avec les Allemandes (p. 156) : « J’ai un café attitré. Mes yeux emportent des succès fous, parfois j’en suis embarrassé. Français : jolis yeux. « Français : ger got, très bon. » Il y a une serveuse qui a le béguin pour moi. Et maintenant je bois à l’œil et je fais laver mon linge et si je voulais je pourrais coucher toutes les nuits mais tu me connais je ne veux pas endommager ma santé pour le restant de ma vie bien souvent. » Malgré les précautions prises avec la factrice de la poste, les parents de Mathilde ont lu cette lettre et l’ambiance est catastrophique à Irigny, « tu ne saurais croire ce que j’ai souffert. J’ai vu nos liens d’affection se briser en un instant (…) je te demande plus de tact (…) Et pour mes parents, envoie leur une lettre où tu leur donneras quelque raison. » Le registre « caserne » est peu compatible avec Lamartine, et Jean-Marie est effondré lorsqu’il se rend compte des conséquences de ses hâbleries, qu’il pensait amusantes. M.-N. Gougeon note justement que l’incident, « vécu douloureusement par les deux jeunes gens, montre à quel point ils vivent leur amour dans deux univers très différents. La guerre perturbe les relations amoureuses, troublant les capacités de discernement. » Mathilde est enceinte au printemps 1919 après une permission de Jean-Marie et regrette amèrement cette situation (p. 170) : « Nous avons cru nous aimer de tout cœur et nous nous sommes aimés mal. Que serais-je aux yeux du monde dorénavant ? Que suis-je aux yeux de Dieu, c’est bien pire. » On est au centre de cette problématique de guerre, avec des permissions rares et des jeunes gens impatients : « Oh si j’avais su, si je t’avais dit non, ton bon cœur n’aurait pas jugé mon acte trop sévère mais il eut pu davantage estimer mon caractère et non pas ma faiblesse ! » Jean-Marie assume ses devoirs et le mariage a lieu lors d’une permission en juillet 1919 : l’ambiance, malgré la compréhension bienvenue des parents, reste lourde, avec pour Mathilde la culpabilité (elle est croyante et pratiquante) et le deuil de son frère qui continue de la ronger ; elle écrit à Jean-Marie quelques jours avant leur mariage (p. 178) : « J’ai le regret d’avoir aussi mal agi pour ma famille. Ma jeunesse fuit à grands pas. J’ai déjà foulé le sentier des douleurs. » L’apaisement vient avec la démobilisation et la réunion des époux en septembre 1919.
On voit donc ce que ce groupe de lettres peut apporter d’utile à l’histoire de l’intime, dans les conditions particulières liées au conflit, mais il faut signaler aussi deux dangers présents dans ce type d’ouvrage, lorsqu’on s’interroge sur la portée historique du témoignage; le premier écueil réside dans la forme (mélange citations/présentation et commentaires), qui consiste à dialoguer avec des extraits de lettre, à risquer la surinterprétation de courriers souvent brefs, avec un risque de paraphrase, de déterminisme, voire d’intervention de la fiction, par une mise en scène « romanesque » des citations ; la subjectivité bien compréhensible liée à la démarche mémorielle, peut venir encore ajouter à la confusion. Ici le risque est frôlé mais maîtrisé, et la qualité de l’ensemble fait qu’on a un réel témoignage d’histoire.
Le deuxième danger réside dans l’analyse finale (portée du témoignage) et ici, elle ne convainc pas toujours. Dans le dernier chapitre, l’auteure ramasse les impressions majeures que lui donne son travail en quatre formules : « ils appartenaient à une communauté, ils étaient modernes, ils ne se sont pas dérobés, ils se sont tus »; les deux premières remarques sont pertinentes, on a parlé plus haut du bon niveau d’écriture, qui permet ces échanges, et la modernité est aussi due à la proximité d’Irigny et de Pierre-Bénite avec la grande ville de Lyon: on n’est pas ici dans une « campagne profonde ». La formule « ils ne se sont pas dérobés » paraît par contre un peu vaine : était-ce une possibilité et un enjeu pour des jeunes de la classe 17 ? Si on regarde plus finement les itinéraires, on constate que Jean-Marie Rozet a été hospitalisé huit mois en hôpital psychiatrique en 1918 pour « mélancolie » : il a été déclaré guéri (il aura son certificat de bonne conduite à la démobilisation), mais cette affection, qui lui permet, nolens volens, de rester à l’arrière alors que son futur beau-frère est tué lors des combats de l’été 1918, rend insatisfaisante cette formule « ils ne se sont pas dérobés ». La quatrième remarque « Ils se sont tus » est immédiatement suivie de : « Ces jeunes gens ont dû faire face à une violence inouïe, tant dans l’atrocité des combats que dans les conditions dans lesquelles on les a fait vivre » ; on sent bien ici l’influence d’une bibliographie « hyperbolique », mais ce n’est tout simplement pas le sentiment que donnent les extraits des sources qui nous sont présentées. Ces réserves émises, ce livre est une réussite en ce qu’il nous rend très présents ces jeunes témoins, et on adhérera volontiers aux deux dernières lignes (p. 191) « Alors par ce livre, en racontant l’histoire de quelques-uns, j’ai souhaité non pas les figer comme des morts mais les regarder et essayer d’en parler comme des vivants ».

Vincent Suard octobre 2020

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Plérieur (ou Plérieux), F.

Ce soldat est l’auteur d’un poème dédié à Pierre Jeukens (1880-1938), grand-père maternel de Jean Robin qui a confié le manuscrit à Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) lequel en a tiré un bref tapuscrit tiré à quelques exemplaires.
On ne sait rien de ce Plérieur, on ne connait pas son prénom, on ne sait pas si son nom est correctement transcrit. On peut seulement dire que son camarade Jeukens appartenait comme maréchal des logis à l’ambulance 12/6.
« Ce petit souvenir d’une nuit noire, avec filet rouge, vécue ensemble » avec Pierre Jeukens concerne la nuit du 24 au 25 août 1914, l’ambulance stationnant au village d’Azannes, à une quinzaine de kilomètres au nord de Verdun.
Tableaux réalistes du champ de bataille. Cris des blessés : « Maman ! » ; « A boire ! » « Tuez-moi car je veux mourir, je souffre trop ! »
Un des derniers passages évoque les « hobereaux » responsables des massacres, qui sont très certainement les junkers prussiens :
De leurs manoirs maudits, ils ont pris leur essor
Et de l’Europe entière ils déchirent le sort.

Rémy Cazals, juillet 2020 (d’après Guy Durieux)

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Mathieu, Valentin

Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) déjà éditeur du témoignage de Marius Perroud (voir notice) a transcrit et tiré à un petit nombre d’exemplaires les vingt pages manuscrites que Valentin Mathieu a rédigées sur un cahier d’écolier appartenant à sa fille Marie-Louise née en 1902. L’original appartient à Jean-Claude Chanel, Il s’agit du récit du séjour de l’armée allemande à La Neuveville-lès-Raon, au nord de Saint-Dié-des-Vosges, du 23 août au 11 septembre 1914.
On sait peu de choses sur le témoin en dehors du fait qu’il était lecteur lecteur de L’Humanité.
Le 172e Bavarois entre dans le village. La population panique, femme, enfants, voisins ; une des filles de Valentin est atteinte par une balle à la jambe ; de nombreuses maisons sont incendiées. Les Allemands arborent le drapeau de la Croix Rouge sur la maison de Valentin dont le sous-sol abrite leurs blessés. Ils ont eu de fortes pertes ; ils enterrent leurs morts ; les blessés reviennent de la bataille du col de la Chipotte. Valentin s’occupe des blessés ce qui lui permet de sauver sa maison de l’incendie.
Dans un bataillon, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui pensent que la France a déclaré la guerre ; Valentin les détrompe.
Les habitants apportent du vin et des œufs à des prisonniers français « qu’ils partagèrent avec leurs geôliers qui avaient aussi faim qu’eux ».
Valentin doit « faire le garde champêtre » pour empêcher les pillages, mais en partant les Allemands emportent tout ce qui leur convient (en particulier les bouteilles de champagne).
Valentin remarque qu’il y a des « embusqués » chez les Allemands, des profiteurs parmi les commerçants français.
Sa conclusion : « L’armée allemande, en portant plus particulièrement la guerre et la dévastation à notre industrie et à notre commerce, s’est révélée l’instrument des capitalistes d’Allemagne qui voulaient nous rendre tributaires de leurs produits industriels. »
Rémy Cazals, juillet 2020

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Cols, Albert (1873-1942)

Né le 30 mai 1873 à Graulhet (Tarn) dans une famille aisée. Il devient lui-même géomètre expert, tout en continuant à gérer la propriété de Catougnac, tandis que son épouse tient un magasin de nouveautés, place du Mercadial, toujours dans la petite ville tarnaise spécialisée dans l’industrie de la mégisserie. En 1914, il a 41 ans et le couple a trois enfants. Famille catholique et politiquement conservatrice. On lit L’Echo de Paris ; on admire Albert de Mun. Albert Cols est mobilisé en 1914 et arrive le 15 août au 128e Territorial à Albi. Il constate l’absence d’uniformes, les carences de l’intendance, les difficultés à obtenir du piston. Il part vers le front en février 1915 au 322e Territorial. En octobre, il est nommé téléphoniste à la CHR. En mars 1917, il est détaché à la Poudrerie nationale de Castres.
Son arrière-petit-fils Pierre Austruy, dans le cadre d’une recherche généalogique, a trouvé 78 lettres envoyées par Albert à sa famille, du 15 août 1914 au 13 juin 1918, mais avec de longues périodes de manques. Il les a réunies dans un ouvrage de 162 pages, format A4, en les éclairant par le JMO du 322 : Albert et Anna Cols, 1914-1918, Lettres. Le livre n’est pas commercialisé. On peut en consulter un exemplaire aux Archives départementales du Tarn et à la Bibliothèque municipale de Graulhet. On peut joindre l’auteur à l’adresse paustruy@gmail.com
Dans les premières lettres, écrites d’Albi, il évoque les Prussiens en déroute après la Marne (15 septembre), mais estime que la guerre ne sera peut-être pas finie au 1er janvier 1915. La férocité allemande a causé beaucoup de ruines ; dans l’enfer, les soldats français accomplissent des prodiges, « provoquant l’admiration du monde entier » (9 octobre). « Dans un élan irrésistible les Français font une avance considérable » en Alsace ; « encore quelques jours et nos ennemis seront chassés hors de France » (23 octobre).
En même temps, Albert se préoccupe de la gestion de la propriété agricole car on manque de main d’œuvre. Il donne des conseils précis qui prouvent qu’il connait son affaire. Sa femme lui donne des informations sur la marche des affaires au magasin, qui est très satisfaisante au moins au début.
Le 17 décembre, il s’apitoie sur les jeunes de la classe 15, « chétifs » et qui « paraissent des enfants ». « C’était pitié de les voir. » Mais c’est aussi le moment où il reçoit l’annonce de la mort de son jeune frère Augustin, parti dans l’active avec le 15e RI. Comment avertir une mère ? C’est aussi une dimension à prendre en compte si l’on veut écrire une véritable histoire de la guerre.
Désormais se multiplient les expressions comme « épouvantable guerre », « guerre maudite », tout en souhaitant « une victoire éclatante suivie d’une paix longue et prospère » (31 décembre 1914). Le 5 février suivant, il rédige son testament car son régiment part pour le front, en Belgique et dans la Somme. Les lettres du premier semestre 1915 manquent.
En novembre et décembre 1915, de nombreuses lettres décrivent la boue en des termes qui rappellent ceux de Louis Barthas et de tant d’autres dans la même période, éboulements de tranchées, déluge, enlisements… C’est aussi le moment où Albert critique les embusqués et les journalistes qui « feraient bien de venir ici » (16 décembre). « On envie presque le sort de ceux qui sont tombés, au moins ils ne souffrent plus. » « Oui, ma pauvre amie, je suis bien malheureux, tu peux le croire. Nous nous faisons violence tous, sans quoi on deviendrait fous. » Les soldats, même les « vieux » comme lui, sont maltraités par les chefs. Et pas question de plaider la maladie : « il faudrait être mort pour être reconnu » (30 décembre). Le 7 février 1916, les poux sont désignés par les mots « mes locataires », dont il n’est pas possible de se débarrasser. Le 13 février : « Les hommes n’en peuvent plus et le moral devient de plus en plus déplorable. Tout le monde proteste et en a assez. Malheureusement nous ne sommes pas les maîtres et il faut obéir. »
Le 22 février 1916, il fait de sombres prévisions : « Si les hostilités ne cessent pas bientôt, la vie augmentera de plus en plus et des émeutes sont plus que probables. Je veux bien espérer tout de même que la population ne voudra pas se lancer dans une guerre civile qui serait pire que tout et ferait l’affaire des Allemands. Elle serait la première à en supporter les conséquences. Mais comment faire pour empêcher ceux qui souffrent de se révolter ? Cette perspective ne me rassure pas du tout, car guerre civile veut dire pillage. Il ne manquerait plus que cela, qu’une émeute ait lieu à Graulhet et qu’on te mette le magasin à sac. Comme je te le disais d’ailleurs, si une pareille éventualité se produisait, j’espère bien que les révolutionnaires commenceraient par aller chez les lâches qui font fortune à l’abri pendant que d’autres se font casser la figure. »
Rémy Cazals, juin 2020

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Flandreysy, Jeanne de (1874-1959)

Jeanne Mellier est plus connue sous le nom de son premier mari. Les Classiques Garnier ont publié en 2018 (870 pages) ses lettres adressées en 1914 et 1915 à son ancien amant Folco de Baroncelli. Un tome 1 qui semble en annoncer d’autres ! La bêtise des deux correspondants fait de ces lettres une véritable gifle à la face des combattants, mais elles sont un témoignage. J’ai donné un compte rendu du livre à la revue Clio. Voir https://journals.openedition.org/Clio/

Rémy Cazals, mai 2020

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