Loubet Paul et Marie

« Nous ne serions jamais séparés »

1. Les témoins

En 1914, Marie Loubet (1885 – 1974) et son mari Paul (1885 – 1975) vivent à Agde, de l’exploitation d’un jardin agricole ; ils ont une fille, née en 1909. Paul, ajourné en août 1914, ne rejoint le 24e RIC qu’en février 1915 à Perpignan. Après entraînement, il rejoint le front avec le 44e RIC dans le secteur de Vauquois, mais rapidement fait prisonnier en juillet 1915, il passera le reste de la guerre en captivité. Après le conflit, Paul et Marie Loubet se consacreront à l’exploitation de leur jardin et de leur vigne.

2. Le témoignage

Christine Delpous-Darnige, membre du Crid, et Virginie Gascon ont fait paraître en 2016, avec une préface de Françoise Thébaud, « Nous ne serions jamais séparés », correspondance de Marie et Paul Loubet, couple de jardiniers agathois, 1915 – 1918 (Éditions du Mont, 256 pages). Le livre présente la correspondance échangée pendant le conflit entre les époux Loubet. Ce lot de 318 lettres, sauvé in extremis de la destruction, est largement reproduit ici avec des explications très utiles; la retranscription s’est faite avec des corrections d’orthographe, mais en laissant la syntaxe d’origine. Quelques courriers d’autres proches sont aussi présents, ainsi qu’une large iconographie extérieure, surtout issue de la grande collecte à Agde (2014).

3. Analyse

Le corpus est constitué d’abord des courriers échangés lorsque Paul est en formation au 24e RIC, puis uniquement de ses lettres personnelles entre juillet 1915 et décembre 1916, et enfin de l’ensemble des courriers du couple pour toute l’année 1918. Ce livre est précieux car, outre un témoignage significatif du vécu de la captivité de Paul Loubet, il donne aussi un éclairage utile, et sensible, grâce au commentaire sur les sources, sur la vie de Marie, femme de prisonnier, et plus globalement sur le fonctionnement de ce couple, pris dans des événements qu’il considère comme malheureux.

A. une guerre subie

En formation à Perpignan ou à Ille-sur-Têt, Paul est peu enthousiaste pour le conflit ; il mentionne fréquemment sa mauvaise humeur, à cause de petites injustices ou du faible nombre de permissions. Pour lui la guerre est une épreuve néfaste (avril 1915, p. 39) : « Ce ne sera pas malheureux quand cet affreux cauchemar de guerre se sera évanoui. » Montant en ligne en juin 1915 et décrivant la tranchée à sa femme, son ton n’est guère martial, il mentionne une lassitude générale (19 juin 1915, p. 80) : « Tu ne saurais croire, chère épouse, combien sont dégoûtés de la vie tous ceux qui sont ici avec moi et surtout ceux qui ont souffert des rigueurs de l’hiver. Ils ne demandent qu’une bonne blessure pour être évacués au plus tôt chez eux car quoiqu’en disent les journaux, il leur tarde à tous que cela finisse au plus tôt (…) ». Les préoccupations, dans les lettres, tournent essentiellement autour du cercle familial et des soucis économiques. Le beau-frère de Marie, Jean Delmas, territorial mais engagé en première ligne, témoigne lui aussi de cette lassitude (p. 122, décembre 1915) : « Vous pouvez croire que ce n’est pas une vie de la passer dans la terre sous les obus et les balles à 44 ans quand on sait que des plus jeunes sont dans les casernes. Et tous ceux qui crient « jusqu’au bout », venez dans les tranchées. »

B. Le courrier

Le témoignage restitue le quotidien du prisonnier en Allemagne ; Paul a droit à deux lettres par mois, il raconte le camp de Meschede, ses détachements en kommando de travail (travail à la ferme, bûcheronnage…). Les cartes postales, elles, ne laissent place qu’à quelques mots, elles donnent un signe de vie, et permettent surtout de tenir une comptabilité précise de l’arrivée ou du retard des lettres et colis. Cette correspondance est vitale pour rompre la monotonie des jours, maintenir le moral des époux et réaffirmer les liens du couple ; affirmations de tendresse, nouvelles des enfants, de la famille, avis sur les problèmes domestiques, plaintes sur l’état du moral puis réaffirmation du courage devant les épreuves… Il ne semble pas que les lettres de Paul souffrent beaucoup de la censure, son propos étant surtout préoccupé de mentions familiales et domestiques. Ainsi, au début de sa captivité (août 1915, p. 136) : « Tu peux m’envoyer un fricot par semaine également pour manger le dimanche tout en pensant à toi. Quant au pain, on reçoit 2 kilos de biscuits par semaine par homme et j’en ai de reste. Ne te tourmente pas pour cela et ne crois pas qu’on nous force à vous écrire ce que l’on ne veut pas, bien loin de là. ». Paul insiste sur les liens avec les camarades, souvent choisis en fonction des affinités régionales. Il est seul, en journée, lorsqu’il travaille dans une ferme, avec évidemment le problème de la langue (novembre 1916, p. 142) : « Et le soir, lorsque je suis à table avec mes patrons je suis comme un sourd-muet et il me tarde qu’il soit 7 h ½ pour aller retrouver mes camarades à la chambre. ». Marie lit les lettres aux siens à haute voix, et elle signale à Paul la difficulté que lui procurent certaines remarques gaillardes (qu’elle appelle « bêtises »), elle doit s’arranger pour en sauter les passages (p. 198) : « Les bêtises que tu me dis me font passer un moment mais en lisant la lettre, je suis obligée de le sauter, tu me comprends, autant que possible, évite-le. ». Il faut aussi souligner que Marie est la seule femme de la famille qui sache lire et écrire convenablement.

C. Les colis

Les colis occupent une grande partie de la correspondance de Paul, il indique ce dont il a besoin, l’état des denrées, ou au contraire ce qui est pour le moment inutile. Ils tiennent ensemble une comptabilité des départs et arrivées, et on est impressionné par la quantité et la qualité des biens qui circulent dans cette Allemagne affamée de 1918 (p. 195, 29 avril) « J’ai envoyé hier le colis provisions qui comprend riz, café, macaronis, graisse, fromages, gâteaux, bœuf en daube. Ne t’étonne pas du chocolat dans ce colis, je l’ai oublié. » Certaines denrées arrivent avariées, souvent avec retard, mais on note très peu de disparitions. Ces envois, en général un par semaine, représentent pour Marie un effort constant et une dépense importante, et l’appareil scientifique du livre précise qu’un colis par semaine correspond à la totalité de son allocation de femme de prisonnier. L’évaluation sur la durée totale de la captivité (43 mois) est considérable, avec 202 colis d’environ 5 kg envoyés, soit une tonne au total.

D. Deuil et tristesse

Outre les épreuves de la guerre, le couple est confronté au deuil intime : ils viennent déjà de perdre le petit Raymond en 1914, et ils doivent affronter la mort de Jean, né en 1915 et mort à la fin de 1917. La souffrance du côté de Louis est d’autant plus vive – il n’aura jamais vu son fils – qu’il avait beaucoup investi affectivement dans ses lettres (p. 173) « « je suis obligé d’étouffer ma douleur comme je peux. Moi qui étais si content de trouver à mon retour une si jolie famille, je ne rentrerai que dans les pleurs et le deuil. Voilà la vie. » Il détruit alors toutes les lettres de Marie, car les échanges étaient très centrés sur le nouvel enfant, et ces témoignages le font désormais trop souffrir. La situation est également difficile à endurer pour Marie, elle s’oublie dans le travail, s’occupe de sa fille de 9 ans, mais elle a du mal à se remettre (p. 171) « Tu peux croire que cette mort m’a été terrible, toi n’étant pas là. De notre petit Raymond, tu étais là à mon côté. » Le labeur lui occupe l’esprit, mais il devient épreuve tellement il est envahissant (mars 1918, p. 182) « Tu peux croire que l’on a des moments dans la vie qui ne sont pas gais. On vit comme des bêtes, on ne connait rien après le travail, on rentre à la maison et on n’a pas une douce parole qui me faisait tant plaisir ». On apprend aussi, à la fin de l’ouvrage, qu’ils ont eu une fille née en 1922 et qui décède en 1937 : si la guerre est vécue comme un malheur, le deuil intime les frappe bien plus cruellement, et entre la révolution pasteurienne et l’arrivée des antibiotiques américains, la mort des enfants reste un drame presque commun, l’année de la mort de Jean (1917), 22 enfants meurent à Agde avant l’âge de 10 ans (p. 238).

E. Être une femme de prisonnier

Les lettres de Marie nous montrent une femme à la fois isolée psychologiquement et fragilisée économiquement, mais qui bénéficie d’une solidarité familiale et collective (allocation et comité d’aide aux prisonniers). Outre sa solitude affective, qui prédomine pendant tout le conflit, le souci le plus constant est « l’inquiétude » (p. 238), une souffrance qui mine sur la durée, malgré le courage ranimé par la correspondance. Avec cette autonomie imposée par les événements, peut-on parler ici d’émancipation ? Paul, de loin, souffre de sa régression sociale, il mentionne à plusieurs reprises que, placé dans des fermes allemandes, il est redevenu « domestique ». Il veut continuer à diriger son foyer à distance (argent, fermage, travail…), et Marie respecte cette répartition traditionnelle des rôles. On comprend mieux la façon dont elle conçoit son rôle avec une remarque des auteures de l’ouvrage (p. 239) : « Jamais en effet, elle n’exprime l’idée qu’elle prend la place de Paul, juste qu’elle fait « du mieux, ce qu’il faut » pour que la vie reprenne comme avant la guerre. Le secours qu’elle trouve dans le lien conjugal représente alors un élément essentiel de cette résistance. » Mais en même temps, les circonstances lui donnent un espace d’autonomie, et un long passage très éclairant révèle un nouvel équilibre né pendant la guerre. Paul critique le choix de Marie de travailler sans salaire sur un terrain de ses parents, et lui reproche de se faire exploiter ; on citera pour finir la réponse révélatrice de Marie (mai 1918, p. 197) : « Quant au terrain, tu me dis que je suis obligée de leur servir de domestique et tu me dis aussi qu’il ne me donne pas l’argent qu’il fait. Ils ne peuvent me donner l’argent. Moi, je n’achète pas tout ce qu’il faut pour la vigne. Si je n’étais pas avec eux, je serais obligée de payer le loyer et je serais obligée d’aller travailler à la journée, si je voulais manger moi et la petite, et t’envoyer les colis à toi. Tu peux croire qu’avec l’allocation et ma journée, je n’aurais pas besoin de le jeter et je ne sais pas si tes colis ne seraient pas espacés. Et les jours où il pleut, que je serais obligée de rester à la maison, ce jour-là je n’aurais pas la journée. Donc, comme je te l’ai déjà dit, je suis là, je travaille et je mange et je n’ai rien à perdre. Sur tes lettres, ne me parle plus. Je les lis à mes parents et je suis obligée de l’arranger du mieux. Ne sois pas si intéressé. Mes parents, pour toi, font beaucoup de sacrifices et te prennent comme un fils. Pour les colis, ils ne me comptent pas grand-chose. (…) Ce n’est pas un reproche que je te fais et je ne t’en veux pas, tu le sais. Je sais que tu vas me pardonner de te parler comme ça, tu devais avoir un mauvais moment, donc n’en parlons plus. »

Donc en définitive, un témoignage riche sur le thème « être prisonnier » et « être femme de prisonnier », ainsi que, grâce aux commentaires avisés de Françoise Thébaud, Christine Delpous-Darnige et Virginie Gascon, un volume indispensable à toute bibliographie sur le thème de la captivité.

Vincent Suard, décembre 2022

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Martin-Laval, André (1888-1975), Fernand (1890 – 1973) et Antoine (1892 – 1972)

Trois frères en guerre

1. Les témoins

Avec un père dans l’import-export et six enfants, la famille Martin-Laval appartient à la moyenne bourgeoisie marseillaise, catholique et patriote. Les trois frères sont sous l’uniforme pendant toute la guerre, et deux des trois filles s’investissent comme infirmières. La cadette et la benjamine en feront leur profession après-guerre.

André Martin-Laval (1888-1975), ingénieur-électricien, réformé en 1910, s’engage volontairement en août 1914 ; téléphoniste au 58e RI d’Avignon jusqu’en 1916, il se spécialise dans la T.S.F., passe au 8e Génie puis est détaché dans l’aviation (C. 46). Il est sous-lieutenant en 1918, puis poursuit une carrière d’ingénieur après-guerre.

Fernand (1890 – 1973) est engagé volontaire depuis 1908 et sert au 3e RI à la mobilisation. Sergent depuis 1911, il combat dans les compagnies de mitrailleuse du 3e RI et du 141e RI, et est officier à l’armistice. Il fait une carrière dans le commerce après la guerre.

Antoine (1892 – 1972) renonce à son sursis alors qu’il est encore interne de médecine en 1913. Il fait la première année de la guerre comme caporal-brancardier au 58e RI, faisant fonction de médecin auxiliaire. Il est ensuite promu médecin aide-major de 2e classe (sous-lieutenant), affecté en hôpital puis au 39e RI. Il exerce après -guerre comme médecin.

2. Le témoignage

Trois frères en guerre, Martin-Laval, une famille de Marseille en 1914-1918, a paru aux éditions Privat en 2014. Cet ouvrage de Serge Truphémus, préfacé par Jean-Yves Le Naour (735 pages), et accompagné de nombreuses reproductions photographiques, est un travail ambitieux et original de publication d’un choix de témoignages issus d’une source archivistique; il existe en effet aux AD 13 un imposant fonds Martin-Laval (10 mètres-linéaire, cote 216 J1 à J 63), et l’auteur a composé le livre avec des extraits de carnets de guerre (Antoine et André), entrecroisés avec des passages de lettres en provenance de toute la famille et d’amis. Dans le détail, on commence par l’intégralité du carnet d’Antoine (août et septembre 1914) ; suivent les carnets retravaillés d’André (août 1914 – décembre 1915), puis ses carnets bruts (1916 – juillet 1917) et enfin, après l’arrêt de ceux-ci, surtout sa correspondance avec sa fiancée. Fernand n’intervient que ponctuellement dans le corpus, à travers quelques lettres. S. Truphémus signale que devant la masse d’archives, il a été amené à sélectionner et réduire les textes disponibles, son ambition étant de respecter une exigence morale envers les témoins et les lecteurs : « respecter la cohérence du récit, préserver l’esprit des témoignages et conserver tout ce qui peut présenter un intérêt historique. »

3. Analyse

A. Antoine : Au XVe Corps en août et septembre 1914

Le premier témoignage est un carnet de campagne, très précis et très vivant, rédigé sur une période assez courte (1er août au 17 septembre) ; les notes racontent les combats de Dieuze et de Dombasle avec le 58e RI, avec le départ d’Avignon, la découverte du feu, puis la retraite, avec l’épuisement et le souci constant d’éviter la capture. Il est aide-médecin, mais simplement avec le grade de caporal, et cela lui permet d’avoir à la fois une perspective au ras du sol,  comme fantassin, mais aussi, grâce à son rôle de médecin, d’appréhender la situation à l’échelle du bataillon ou du régiment. Le texte est précis dans ses descriptions, abonde en anecdotes (un camarade médecin morphinomane qui meurt d’overdose au plus fort des combats, par exemple…) et en même temps restitue bien la mentalité d’un méridional très patriote qui découvre les réalités lorraines.

Antoine, déjà sous l’uniforme à la mobilisation, participe le 2 août 1914 à un vibrant défilé patriotique à Avignon, mêlant militaires et civils, et signale dans une mention courte mais intéressante (p. 46) : « Passage à tabac de trois ou quatre anarchistes, échange de quelques coups avec eux (…) puis nous faisons barrière « pour empêcher ces « apaches » de passer devant le drapeau. » Antoine insiste sur sa ferveur patriotique, il signale plus loin (p. 52) « je ne suis plus le même homme ». En passant la frontière devant Dieuze, il est scandalisé par le manque d’enthousiasme de frontaliers qu’il libère, ce sont des mères dont les fils sont enrôlés dans l’armée allemande, et qui souhaitent surtout leur retour sain et sauf (p. 63) : « comment parler d’idéal avec ces gens-là ? » ; il est obsédé par les espions, il soupçonne tous les civils avec qui il a un échange, le lait est certainement empoisonné, tel trio de jeunes filles est suspect, etc.. Le récit raconte le combat dans la forêt, l’angoisse, l’épuisement physique et mental, le recul en désordre, mais toujours aussi la volonté de ne pas renoncer ; l’évocation du retrait sur Dieuze pour repasser la frontière est saisissante, avec des soldats « de tous régiments, de deux, de même trois corps d’armée, [qui] marchent ou courent dans les rues, en fuyant. C’est une panique inouïe. » (p. 103). On note le silence sur l’affaire du XVe Corps, et on ne peut plaider une lacune tributaire de l’immersion dans « l’immédiat », puisque l’on sait que les cahiers ont été retravaillés par la suite (mention des « boches » en août 1914, ou des « poilus » en septembre 1914). Finalement l’affaire revient par la marge, dans une lettre de la petite sœur d’Antoine (douze ans), qui évoque un scandale à « l’école des filles » (mai 1915, p. 359) : une enseignante a dit du mal du XVe Corps, les filles l’ont rapporté et il y a des manifestations « de petits garçons et de lycéens » devant la maison de la demoiselle. Pris dans l’action, Antoine ne dispose que de très peu d’informations extérieures ; lors de la défense devant Lunéville, résistance à laquelle il est fier de participer, il mentionne, lorsqu’est lu aux soldats l’ordre de Joffre de résister coûte que coûte (p. 141, 7 septembre) : « Brrr ! Quelle douche glacée pour nous qui ignorions complètement la retraite de Charleroi et qui pensions que l’armée du nord était victorieuse !… ».

B. André : Carnets recopiés (septembre 1914 à décembre 1915)

André, réformé, fait des pieds et des mains pour s’engager, et est comme Antoine animé d’une grande foi patriotique, mêlant nationalisme et religion : c’est en ces termes qu’il échange avec ses parents au début du conflit. Tout en restant patriote, la réalité vécue au front tempère ensuite son enthousiasme, et il écrit en février 1916 à Antoine, guéri après une longue convalescence à l’arrière (p. 504) : « Ne fais pas l’enfantillage de demander à retourner au pastiss. ». Il est précis sur son rôle de téléphoniste en ligne, ses connaissances techniques le faisant apprécier, et sa position lui donne des informations sur le détail des opérations, avec par exemple la mention du 22 juin 1915 (p. 372) : « fameuse journée, 347 messages ! » On s’aperçoit que dans les lettres envoyées, l’auteur ne respecte en rien les consignes de discrétion imposées par la censure. Lui-même s’autocensure peu lorsqu’il décrit à sa famille les dures réalités du front et il reçoit des reproches d’un ami de la famille (p. 321), qui lui demande de modérer la crudité de ses descriptions, la lecture de ses lettres mettant la famille dans l’effroi. Peu de temps après, sa sœur Jeanne lui écrit (p. 325) que l’ami a exagéré, en disant de ne plus écrire « ce qu’il en est » ; elle est d’accord avec une censure pour les parents, mais pas pour elle, et elle lui propose de lui écrire en secret via l’hôpital où elle est infirmière : « Je t’en supplie, mon cher André, dis-moi toujours la vérité et toute la vérité. ».

Un des plus moments les plus intense du livre décrit l’éclatement d’un obus sur le seuil de la petite sape des téléphonistes, pendant un violent bombardement en première ligne (19 octobre 1915, p. 445) ; André est choqué et presque indemne, mais deux camarades sont tués à ses côtés. Il raconte, à travers son journal puis ses lettres – ici un peu édulcorées-, par secondes puis par minutes, le choc, l’égarement, l’errance (p. 445) « Affolé, je cours dehors chercher du secours, mais je ne vois plus rien. Bombardement toujours intense. Je tombe dans les bras du capitaine Lapenne qui me fourre dans la sape de Kermeneur (…) » Il évoque la lente reprise des esprits, le deuil, la solidarité des « autres sapes » pour les téléphonistes : « Je vais voir les copains. Crises de larmes. Longue conversation en famille. Divers viennent présenter sympathie. ». Puis le calme se fait, avec le vœu d’aller à Lourdes pour remercier la Vierge, puis celui de monter neuf jours de suite à pied à Notre-Dame-de-la-Garde et « d’y faire la sainte communion. » Les mentions religieuses sont assez fréquentes dans l’ouvrage, mais il y a peu de mentions politiques, les allusions évoquent une sympathie pour la droite nationaliste, avec une tendance nettement antiparlementariste, surtout en 1917 et 1918.

C. André : carnets originaux non repris, puis courrier

En juillet 1916, André est détaché par le Génie dans l’aviation (C.G.15, escadrille G. 46) pour installer et entretenir les postes de T.S.F. des avions d’observation. Après avoir suivi divers cours, il sera sous-lieutenant en 1918. Depuis 1916, le témoignage est constitué des carnets bruts, puis seulement des lettres à sa fiancée Jeanne Grillière, de Revel. On suit en parallèle aux opérations militaires le début de la correspondance des promis, la première visite à l’occasion d’une permission, les préoccupations tendres… André fait parfois mention de relations conflictuelles avec des camarades, par exemple avec un sergent athée, plus jeune que lui, qui ne veut pas faire de réveillon de Noël. Encore simple soldat à ce moment, il doit subir ce « blanc-bec sorti de quelque loge maçonnique », et il est bien décidé à résister : « Je leur enverrai un minuit chrétien un peu là », promet-il dans un courrier. On retrouve ici la pertinence des remarques faites par Nicolas Mariot sur un « Tous unis dans la tranchée » fantasmé, et pour ce bourgeois conservateur, la fraternisation avec le peuple trouve aussi ses limites. Antoine tente de consoler André (p. 488) : «le milieu dans lequel tu vis est d’un niveau moral et intellectuel peu élevé, et ce doit être pour toi, je m’en rends très bien compte, une souffrance perpétuelle qui vient s’ajouter à d’autres. » Les principes moraux d’André sont aussi en rupture avec ceux de certains camarades, et il insiste là-dessus auprès de sa fiancée : il est scandalisé par leur détournement de la philosophie de l’œuvre des marraines de guerre, certains entretenant des correspondances «qui n’ont rien à voir avec le but poursuivi par l’œuvre pourtant si sérieuse des marraines. »  Il est particulièrement choqué (p. 645) par l’annonce d’un camarade dans un journal « plus que louche » et qui a reçu 152 réponses… Un jour, un débat est engagé par ses camarades sur l’existence de Dieu, il y intervient, fait « une profession de foi en règle » et finit par leur dire ce qu’il pense de leurs histoires de marraines. Il signale que ses camarades le traitent de « type à part. » Notons qu’il s’agit ici de lettres à sa fiancée, et on peut douter, après 500 pages de fréquentation d’André, qu’il aurait écrit ce type de propos fort moralisateurs, par exemple, à un ancien camarade de classe.

Enfin, pour terminer l’évocation de cet ouvrage très réussi, et dans un tout autre domaine, peut-être tenons-nous ici, dans l’unité d’André, le « patient zéro », cet initiateur d’un changement important dans la mode masculine, qui va modifier l’apparence du visage des hommes jeunes, dans les années vingt? Cinq aviateurs américains viennent d’arriver à l’escadrille (avril 1918), «Ils sont très amusants avec leur moustache rasée et leur jargon anglais. (…) La plupart de mes camarades ont trouvé très chic la mode des moustaches rasées et se sont rasés complètement.»

Vincent Suard, septembre 2022

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Richomme, Lucien (1889 – 1928)

Un fusilier marin breton à Dixmude

1. Le témoin

Lucien Richomme (1889 – 1928), originaire de Plouha (Côtes d’Armor), navigue  avant la guerre comme marin de commerce et de pêche. Enrôlé au 2ème Régiment de fusiliers marins, il est d’abord entraîné au combat dans la région parisienne (septembre 1914), puis transféré en Belgique lors de la Course à la Mer. Il combat à Melle, Dixmude, Steenstraete et Nieuport. Après la dissolution de la Brigade Ronarc’h en novembre 1915, l’auteur sert sur le croiseur auxiliaire Champagne puis à Brest sur la base des dirigeables. Démobilisé en juin 1919, il reprend ses fonctions de matelot puis de patron de pêche.

2. Le témoignage

Yann Lagadec, maître de conférences à l’Université Rennes 2, a fait paraître Un fusilier marin breton à Dixmude : le carnet de Lucien Richomme (août 1914 – février 1915) aux éditions À l’ombre des mots (collection Grande Guerre) en 2018 (203 pages). Le recueil comprend une introduction scientifique (p. 9 à 93), le témoignage lui-même (p. 99 à 192), ainsi qu’une iconographie et une bibliographie.

3. Analyse

Yann Lagadec propose trois raisons à la publication du témoignage de Lucien Richomme : la remise à jour d’une historiographie, de Charles Le Goffic à Jean Mabire, « héroïque et datée », le faible nombre de travaux contemporains sur les fusiliers marins dans la Grande Guerre et enfin la rareté, et donc le caractère précieux, du témoignage d’un fusilier engagé dans les combats de l’Yser. C’est en effet un témoignage singulier car venant d’un homme du rang, marin inscrit maritime à La Rochelle, et son récit court de septembre 1914 à début février 1915. Lucien Richomme mentionne dans ses carnets ce qu’il fait, ce qu’il voit, il décrit le combat, ses dangers et ses victimes, comme il mentionne les occupations à l’arrière, les marches, ou le repos. Il insiste sur la vie quotidienne, l’alimentation, les problèmes d’équipement, le froid et l’humidité. Il est patriote, endurant et se plaint rarement de ses dures conditions d’engagement. S’il n’évoque pas ses pensées profondes, et ne détaille pas ses relations de camaraderie, il produit néanmoins un témoignage empreint de sensibilité.

L’unité de Lucien Richomme quitte Rochefort le 31 août 1914, puis est basée à Saint-Denis en septembre. Il évoque surtout les longues marches d’entraînement (Stains, Mitry, Bonneuil), inhabituelles pour eux, et la fatigue qui en découle. Ces marins vont percevoir la capote d’infanterie, le 23 septembre, et ils sont marqués par leur changement de  silhouette (p. 111) : « Chacun rit de cette métamorphose et à tout instant l’on entend cette réflexion : « J’avais fait bien des rêves, mais jamais celui de revêtir un jour l’uniforme de soldat. ». »

Combat de Melle – Combat de Dixmude

Les fusiliers débarquent à Gand le 8 octobre au moment de la chute d’Anvers. L. Richomme décrit ici des fuyards belges qui l’émeuvent (p. 115) : « Pendant une de nos haltes, nous avons vu passer devant nous une petite charrette traînée par un chien. Une pauvre femme avec un bébé de quelques jours y avait pris place et c’est vraiment émouvant de voir deux petits enfants de moins de 10 ans aider la pauvre bête à traîner la petite carriole de leur mère. » Il opère à Melle son premier combat d’arrêt le 9 octobre, et il évoque un succès de son régiment (p. 117) « Le lendemain nous avons le plaisir de voir étendus sur le terrain quelques centaines de cadavres sans toutefois avoir beaucoup de victimes à déplorer de notre côté. Nous sommes fiers de notre début. ». La retraite s’opère jusqu’à Dixmude le 15 octobre, et à partir de ce moment l’auteur décrit le combat devant et dans la ville, avec mentions journalière des positions qu’il occupe, des bombardements et des tentatives offensives des Allemands. Le ravitaillement est lacunaire à cause du bombardement, et (p. 125) « [Nous ne craignons] pas de bondir vers des fermes qui sont situées à quelques centaines de mètres de nos tranchées et nous sommes heureux de rapporter poulets et lapins. » Il sait traire et va également chercher le lait de vaches abandonnées. Il décrit les violents combats des 24 et 25 octobre, la confusion la nuit avec des tentatives d’infiltration, et des exécutions des deux côtés de quelques prisonniers pour trahison. À noter que le plus grand nombre de victimes se fait par bombardement d’artillerie et qu’il n’y a pas de corps à corps dans la chronique, en tout cas pour sa compagnie. Il décrit la prise de Dixmude-bourg par les Allemands le 10 novembre, et leur position est repoussée sur la rive gauche. Évoquant souvent la faim pendant les combats, il insiste aussi sur le manque d’équipement de base (vêtement, chaussettes, linge).

Combat de Steenstraete

Après un « repos » marqué par des marches éreintantes, l’auteur revient à Dixmude début décembre, le secteur y est plus calme qu’en novembre. Son unité s’est transportée à Steenstraete, en amont de l’Yser à 15 km au sud, c’est une petite tête de pont sur le canal, et c’est là qu’il vit sa journée la plus sanglante, le 17 décembre, lors de l’assaut des Français. Il fait partie d’une compagnie de seconde vague, mais l’artillerie française a été peu efficace, et la compagnie d’assaut devant eux est décimée ; lui est ses camarades, ne pouvant déboucher, se retrouvent bloqués toute la journée dans des boyaux pris en enfilade par les mitrailleuses et les feux d’infanterie ennemis. Ces boyaux sont à la fois peu profonds et remplis d’eau, et les hommes devront passer une journée de souffrance en attendant de se replier la nuit venue (p. 165) : « J’ai à peine fait 10 mètres dans le boyau que le sergent qui marche à un mètre de moi, pousse un cri rauque. Il s’étend de tout son long et je réussi à faire émerger sa tête. Je lui coupe les lanières de son sac et je l’adosse du mieux que je peux à un côté du boyau de façon que ceux qui viennent derrière puissent passer. Pendant cet intervalle, mon camarade qui me suit reçoit une balle dans la tempe gauche. Il pousse un cri et tombe au fond de ce boyau raide mort. Nous ne pouvons le retirer sans nous exposer nous-mêmes à recevoir des balles (…). Ce camarade nous sert de plancher. Avec la quantité d’eau qui existe aucune trace n’apparaît plus et ceux qui passent les derniers ne savent pas qu’ils marchent sur leurs frères d’armes. [la section décimée et bloquée doit attendre la nuit pour se retirer] « (…) ayant toujours de l’eau jusqu’au ventre. Beaucoup de blessés ne pouvant avoir de soins meurent, et leurs cadavres n’apparaissent plus dans cette eau boueuse. Jusqu’à la nuit ce ne sont plus que cris et gémissements. Des pauvres blessés dont la tête émerge, supplient leurs camarades de leur porter secours, et ils se noient sous notre regard impuissant à aller les secourir. Un de mon escouade voit son pauvre frère rendre le dernier soupir à ses pieds en criant : « Adieu Paul ! Je meurs ». » C’est l’engagement le plus dur décrit par le témoignage de L. Richomme, et on notera qu’il ne s’agit pas de défense à Dixmude, mais d’attaque à Steenstraete, dans le cadre d’une offensive plus globale de décembre (« grignotage » de Joffre). L’auteur conclut cette journée : « dans mon escouade nous restons à cinq sur 16 que nous étions ce matin. » L’auteur évoque ensuite son repos en janvier dans le secteur de Dunkerque, puis il rejoint le front de Nieuport à la fin du mois, après un rapide séjour à Coxyde-Plage (Villa Cincinnatti d’abord, puis Villa des Coccinelles). Le témoignage s’arrête le 6 février 1915 alors que lui et ses compagnons commencent à ressentir l’attaque des poux.

Présentation scientifique

Yann Lagadec, dans sa longue présentation qui précède le texte de Lucien Richomme, fait le point sur les connaissances actuelles sur la brigade Ronarc’h, ainsi que sur les témoignages écrits à l’occasion de ses combats. Il définit ce qu’est cette unité originale, ses caractéristiques, en produisant des éléments chiffrés ; on apprend ainsi que les fusiliers marins devaient à l’origine servir de force de police supplétive à Paris, qu’un grand nombre d’entre eux ne sont pas bretons ou encore que beaucoup n’ont aucune formation (p. 24) : sur 6434 homme de la brigade au 1er octobre 1914, seuls 1443 étaient des fusiliers marins brevetés, et par ailleurs 2950 marins de cette brigade n’avaient, comme L. Richomme, aucune spécialité à bord ou à terre. Par ailleurs, si leur taux de perte est impressionnant (3590 hommes mis hors de combat en un peu plus d’un mois, soit 58 % de l’effectif p. 49) les fusiliers marins ne sont pas seuls, ils combattent aux côtés de Belges ou de petits détachements français sur lesquels les récits pittoresques insistent peu. Pour le récit lui-même, Y. Lagadec procède ensuite à un croisement serré du témoignage avec les autres récits disponibles, essentiellement les témoignages de M.R. Marchand, C. Prieur ou P. Ronarc’h. Ce travail d’explication valide la qualité des écrits  de notre témoin de Plouha, tout en apportant parfois des nuances, ainsi par exemple des « centaines de cadavres » allemands à Melle qui semblent être sortis de l’imagination de l’auteur. Cette centaine de pages de présentation très complète produit de fait une sorte de petite monographie, qui propose une précieuse mise à jour sur un épisode de la guerre médiatisé très tôt : Albert Londres publie dès novembre 1914 « Sous Dixmude » dans Le Matin, et le premier livre de Charles Le Goffic « Dixmude – Un chapitre de l’histoire des fusiliers marins » paraît en mai 1915.

Vincent Suard, septembre 2022

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Breyer Juliette (1885-1962)

1. La témoin

Juliette Deschamps, épouse Breyer (1885 – 1962), est mariée à Charles Breyer, caviste, et le couple tient en 1914 une épicerie (succursale Mignot) à Reims. Ils ont un petit garçon d’un an, André. Charles, caporal au 354e RI, est tué le 23 septembre 1914. Juliette accouche d’une petite fille, Marie-Blanche, en janvier 1915, et reste à Reims jusqu’à 1916. Elle reprend ensuite la succursale d’un magasin d’alimentation en Seine et Oise. Juliette ne s’est jamais remariée (renseignement fourni par Patricia Vincent, son arrière petite-fille, en juin 2021)  et son fils André a été tué comme combattant F.F.I. à Tarbes en 1944, alors que Sylviane, la fille de celui-ci, avait huit mois.

2. Le témoignage

«À mon Charles…, Lettres de Juliette à son mari parti sur le front, (1914 – 1917) », publié aux éditions TheBookEdition (autoédition numérique), a été retranscrit et mis en forme par Jackie Mangeart en 2014 (182 pages). Sylviane Jonval, décédée en 2019, avait recopié un grand cahier manuscrit de sa grand-mère Juliette. Jackie Mangeart (Warmeriville, Marne), a retranscrit ce cahier en respectant au maximum la version d’origine. Merci à lui pour les renseignements donnés (juin 2022) et surtout d’avoir eu la bonne idée de faire revivre ce témoignage original.

3. Analyse

Le corpus se présente comme la reproduction d’un ensemble de lettres de  Juliette Breyer, envoyées à son mari Charles, d’août 1914 à 1916 ; il s’agit en fait plutôt d’un cahier indépendant, que Juliette tenait, en plus des lettres (que nous n’avons pas) qu’elle envoyait à son mari. Ce cahier prend rapidement la forme d’un journal intime, mais adressé à son mari, et il finit par prendre la place du courrier, de toute façon retourné à partir de novembre 1914 (p. 57) « voilà toutes les lettres que je t’avais envoyées qui me reviennent. Oh le retour de ces pauvres lettres, comme cela me déchire le cœur ! ». Ce document intime décrit la vie à Reims de 1914 à 1916, lorsque la ville, proche de la ligne de front, et encore habitée par les civils, et régulièrement bombardée, mais c’est surtout pour la description du cheminement intime du deuil que ce document est précieux : une jeune mariée, mère d’un enfant d’un an, et enceinte du second, décrit, en s’adressant directement à son mari disparu, toutes les étapes de sa souffrance.

1.         Reims

L’épicière décrit le passage des Allemands à Reims, et la courte occupation se passe pour elle sans trop de dommages (5 septembre 1914, p. 17) : « Des Prussiens sont venus acheter mais ils n’ont rien dit et tu vois, mon Charles, cela m’a servi d’aller à Metz. Je connais un peu leur monnaie et je ne m’y perds pas. Ils sont gourmands sur le chocolat. ». Après leur retrait au nord de la ville, c’est la description de la vie quotidienne, des longs et fréquents séjours dans les caves ; la chronique décrit les bombardements, sporadiques ou soutenus, les dégâts rue par rue, et nomme des victimes, connues ou inconnues. Ce témoignage est utile pour l’histoire locale (partie Est de Reims) ; il est du reste référencé par le site « Reims 14 – 18 ». La maison maternelle est assez vite détruite par les obus, la famille en fait le constat  (17 septembre 1914, p. 25) : « Ce que je vois me glace : la maison qui brûle, c’est la nôtre. J’entends déjà maman qui pleure. Je me retourne, maman a vu, elle chancelle. » puis  « Les flammes sortent du haut, du bas, partout, un vrai brasier. On ne voit même plus trace de meubles. On aperçoit un trou là où était ma chambre de jeune fille, là où j’ai rêvé de toi. »  Le secteur dans lequel se trouve l’épicerie, rue de Beine, est assez rapidement interdit aux civils, car les batteries françaises sont très proches. Malgré les précautions prises, l’auteure, qui a dû arrêter son activité commerciale, constate en mars 1915 que le magasin a été presque entièrement pillé. Les longs séjours dans les grandes caves Pommery ne semblent pas trop pénibles (p. 30) «nous sommes bien abrités, étant dans les tunnels supérieurs. On ne souffre pas. André se porte à merveille. », mais les alertes, à la fin de 1915, sont longues aux deux jeunes enfants qui ont besoin de mouvement.

2. Apprendre la mort de son mari

Avec Juliette, diariste consciencieuse, nous avons ici, reportées avec précision, les longues étapes de la prise de conscience de la mort de Charles. Elle mentionne ses inquiétudes, ses doutes, sa douleur, et surtout son refus et sa volonté de continuer à espérer. C’est cette précision dans la description des sentiments et du cheminement psychologique du deuil, pour un drame qui a concerné des centaines de milliers de femmes, qui fait la richesse de ce témoignage. Dans les caves, pendant un bombardement, une vieille voisine lui dit à brûle-pourpoint que son mari a été blessé, mais Juliette ne veut pas le croire (15 septembre). Il semble que son père ne lui communique pas tout ce qu’il sait, mais, malgré le silence de Charles, elle ne perd pas espoir (20 octobre 1914 p. 38) : « « Qu’est-ce que c’est qu’il ne faut pas que je sache ? Je m’en doute bien, que l’on me cache quelque chose et ce que je ne comprends pas, c’est que ton papa me conseille de ne plus t’écrire (…) mais je m’entête (…) Je te quitte toujours aussi triste ». Le 4 novembre (p. 45), un camionneur vient la voir et lui affirme sans précautions: « « Eh bien ! Votre mari a été tué. » Te dire la commotion que j’ai ressentie…. » Elle décrit son hébétude, son désespoir, et seule la présence de son petit garçon l’oblige à se reprendre. Elle écrit à la compagnie de son mari, reprend espoir contre les apparences, et la situation se complique du fait de sa grossesse – il est certain que Charles n’en a pas eu connaissance – (p. 34) « il faut que je te le dise. Je suis sûre maintenant que nous aurons un deuxième petit cadet. Que veux-tu j’en prends mon parti, du moment que tu me sois revenu pour ce moment-là. » Le 17 décembre 1914 (p.55), elle reçoit une lettre du lieutenant de son mari, qui lui annonce sa mort d’une « balle au front » le 23 septembre. Elle s’évanouit, pense devenir folle à son réveil, et mentionne ses journées de pleurs, malgré sa mère qui essaie de la raisonner (p. 56) : « Remets toi et pense à tes deux petits. Aux deux petits de ton pauvre Charles, garde-toi pour eux. ». Noël 1914 se passe très tristement (p. 60)  « ce n’est pas possible, cela ne peut pas être», et le père de Charles tente de la raisonner (p. 61) : « « Ma pauvre Juliette, ne m’ôtez pas mon courage, me dit-il. Il reviendra. Et si jamais le malheur voulait le contraire, nous sommes là pour vous aider à élever vos petits. » Pauvre papa, mais vous ne voyez donc pas. Je sais bien que j’arriverai à les élever, mais c’est mon Charles que je veux. Je ne pourrai supporter l’existence sans lui. C’est atroce puisque je l’aime toujours ; il faut qu’il me revienne. » En janvier les préparatifs de l’accouchement la distraient un peu de sa douleur morale. Après la naissance de la petite fille, le dialogue continue avec Charles dans le journal (19 janvier) « Je vais te raconter (…) car notre fille est venue au monde».

3. Deux réalités parallèles

À partir de février 1915, on sent que Juliette est prise par ses obligations de mère, qu’elle donne pour l’extérieur l’apparence de se faire une raison, mais à l’intérieur, Charles vit toujours, elle lui parle sur le cahier, disant être sûre de le revoir (p. 65) «Quand je passe quelque part et que j’entends dire : « pauvre femme, son mari a été tué ; c’était un ménage en or », cela me retourne. Je leur crierais bien « Ce n’est pas vrai, il est vivant, je le sens.» »À tous les signes tangibles qui s’accumulent (lettres de soldats, documents administratifs) elle oppose sa certitude et c’est ce qui lui permet de survivre. (15 avril 1915, p. 94) « Je suis triste à mourir, je pleure, je me dégoûte de tout et si je n’avais pas mes petits, je ne sais pas ce que je ferais. Je me demande s’il faut que j’espère encore. Pense donc, tit Lou, sept mois sans nouvelles. Si c’était vrai, mon Charles, je ne pourrais jamais vivre une longue vie sans toi. Il ne peut plus y avoir de bonheur pour moi sur terre. On a beau penser aux enfants, c’est une consolation, mais c’est justement en les voyant grandir que je verrai à quel point tu me manques. » A partir de mai 1915, peut-être sent-on à la lecture du journal une douleur plus contenue, moins paralysante, mais les accès de désespoir sont encore fréquents. En juillet 1915, elle consulte une voyante qui, sans surprise, lui annonce qu’elle aura bientôt des nouvelles de Charles, et que cette grande peine est passagère. En août, une cartomancienne se montre également optimiste, et en septembre 1915, c’est une diseuse, qui analyse l’écriture de Charles, dans son dernier courrier connu, et pronostique la vie, mais avec un œil ou un membre en moins (p. 129) « Que m’importe que tu aies un œil en moins, du moment que tu puisses nous voir et contempler tes petits. » De violentes crises de dépression, (août 1915) « je voudrais toujours dormir » ou « je meurs de désespoir », alternent avec des descriptions de la vie quotidienne dans Reims en guerre.

4. « ils disent que tu es mort »

Ce dialogue direct avec le disparu, cette complicité, en parlant avec Charles des autres, de ceux qui prétendent qu’il est mort, ce lien maintenu dure jusqu’à 1916 : c’est à coup sûr ce long déni du réel qui permet à Juliette d’apprivoiser la réalité.  Les mentions se font plus espacées, elles sont plus matérielles et pratiques (janvier 1916, p. 161) : « je m’ennuie à mourir. Aussi j’ai écrit à Paris chez Mignot s’ils pouvaient me rendre un Comptoir (…). Il me faut une occupation ou je crois que je perdrai la tête. » Ce même mois, elle reçoit la lettre d’un soldat du 354e, de la compagnie de Charles, qui lui communique qu’elle recevra bientôt un avis officiel de décès, car il a dû signer le procès-verbal. Ce même camarade entame ensuite une correspondance intéressée, envoie sa photographie, et demande pourquoi Juliette ne lui écrit pas plus souvent  (avril 1916) : « Je vais lui répondre par une lettre très sérieuse, sans le froisser bien entendu, que je tiens à n’avoir aucune correspondance. Ce jeune homme a l’air de manquer d’instruction : c’est pour cela que je l’excuse. Il ne comprend pas que ton souvenir me poursuit et que ce serait profaner tout l’amour que j’ai pour toi de correspondre avec un autre.» L’avant-dernière mention du cahier date du 24 avril 1916, le journal ensuite est délaissé, puis une dernière mention apparaît le 6 mai 1917 (p. 178) : «un an mon Charles sans t’écrire et un an où je n’ai cessé de penser à toi. Aujourd’hui je t’aime comme je t’aimais avant. Mais depuis ce temps, que de choses encore se sont passées. » Elle raconte son déménagement, son installation dans un magasin d’épicerie à Vernouillet (Seine et Oise), et son année de travail. La dernière phrase est «Les débuts furent durs, mais aujourd’hui le commerce va assez bien… » .

Vincent Suard, mai 2022

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Lefebvre Henri (1888 – ? )

1. Le témoin

Henri Lefebvre, né en 1888, est originaire de La Bassée (Nord) où il exerce la profession de boucher. Sophie Lheureux, sa fiancée en août 1914, habite le hameau d’Hocron, sis à proximité de Sainghin-en-Weppes (Nord). Le mariage, prévu en septembre 1914, ne pourra avoir lieu qu’après la guerre. H. Lefebvre fait celle-ci au 233e RI, comme caporal brancardier – musicien. Sa fiche matricule signale qu’en 1936 il a quatre enfants.

2. Le témoignage

Les lettres d’Henri Lefebvre à sa fiancé ont été publiées dans l’anthologie « Correspondances conjugales », de Clémentine Vidal-Naquet (Robert Laffont, Bouquins, 2014, 1088 pages). Cet ouvrage contient la reproduction de la correspondance de neuf couples pendant la guerre. Pour ces fiancés nordistes, il s’agit de la retranscription (p. 295 à 348) d’un tapuscrit conservé au Service historique de la Défense (« Ma chère petite Sophie, Lettres de guerre », cote 1KT682). Ce document réunit des lettres qui ont été retrouvées en 1993. L’auteure m’a précisé (décembre 2021) avoir reproduit l’intégralité des courriers sans coupes, sauf quelques mots pour 1914.

3. Analyse

Le thème du front étanche, qui empêche les soldats des régions envahies de communiquer avec leurs proches, ou même d’en avoir des preuves de vie, est très présent dans les témoignages nordistes. Les lettres d’Henri n’ont pas été reçues à Sainghin, et on sait seulement qu’il a eu de son côté un contact en avril 1915 (p. 310) « Les femmes françaises de la Croix-Rouge ne m’ont pas divulgué leur secret et je n’ai pas eu l’indélicatesse de leur demander ; et puisque ta missive m’est parvenue, la mienne t’arrivera également j’en suis certain.» Il est effondré lorsqu’il apprend au début de 1917, par une dame évacuée de sa connaissance, que Sophie n’a eu aucune nouvelle, alors qu’il lui écrivait régulièrement depuis le début du conflit (mars 1917, p. 325) « j’ai souffert (…) quand j’ai lu que jamais tu n’avais eu signe de vie de ma part depuis deux ans et demi et qu’un soupçon, une angoisse t’étreignant le cœur, croyant qu’on n’osait te l’avouer et que le Bon Dieu m’avait appelé auprès de ces chers Joseph et Aimé [beaux-frères tués à Verdun et dans la Somme]». C. Vidal-Naquet a sélectionné ce texte pour illustrer une des modalités possibles de la relation épistolaire : les lettres n’arrivent pas à destination, mais les protagonistes continuent quand-même à écrire, les textes deviennent des « monologues amoureux », et le propos épistolaire à sens unique finit par prendre la forme du « journal intime », il permet l’épanchement et soulage la douleur morale. Si en 1918, la liaison est ponctuellement rétablie avec des cartes-message, c’est ici, pendant presque trois ans, un document à sens unique assez original ; on insistera par ailleurs sur un autre aspect du corpus, celui de la culture catholique omniprésente de l’auteur.

Le soldat

H. Lefebvre évoque assez peu le détail de ses missions, ou les combats auxquels il participe, il envisage plutôt le futur, les projets pour après la guerre, ou préfère décrire la bonne ambiance de camaraderie de son escouade ; atypique, par exemple, est cette évocation de son rôle dans la bataille (juin 1915, p. 314):  « Il nous fallait prendre ces pauvres malheureux dans des toiles de tente, les traîner en marchant nous-mêmes sur nos genoux et nos mains, et cela pendant 1 km parfois, entendre leurs plaintes, découvrir leurs affreuses blessures. » Il imagine le sort de sa fiancée à Sainghin, tout en signalant assez rapidement ne pas être certain qu’elle y réside encore (avril 1915, p. 312) : « Les Anglais bombardent Illies et Fournes [front d’Aubers], dit-on. Des nouvelles qui nous réjouissent d’abord, puis nous étreignent le cœur à la pensée de savoir que c’est nos propres obus qui dévastent notre cher pays et font peut-être tant de victimes innocentes. ».

Il envisage les événements de la guerre surtout à travers le prisme religieux, et le découragement lié à l’échec de l’offensive Nivelle lui fait évoquer  une solution originale mais finalement assez logique (21 juin 1917, p. 329) : « Et puis sincèrement il semble qu’il nous faudrait une Jeanne d’Arc. Encore la science des hommes a fait faillite et le Bon Dieu semble vouloir forcer nos dirigeants à recourir à lui. » Dans le même domaine d’inspiration, Henri Lefebvre a deux marraines de guerre à Revel (Haute-Garonne), les demoiselles Gayral, à qui il rend visite en permission en 1917 : « tu as deux petites sœurs de guerre qui t’aiment beaucoup déjà et qui aspirent à faire ta connaissance », une autre mention associe plus loin ses marraines (p. 346) à une demande d’adhésion à une neuvaine à « commencer à Noël à la bonne vierge de Lourdes. » Le cas de figure est assez atypique, car en général, ce n’est pas d’abord à une neuvaine que le poilu pense lorsqu’il envisage ses relations avec sa marraine de guerre, il est vrai qu’ici Henri s’adresse à sa fiancée.

Un boucher dévot

Cette religiosité du jeune brancardier-musicien, artisan boucher dans le civil, est omniprésente dans la tonalité de ses lettres. Les cérémonies religieuses sont relatées pour évoquer la consolation morale de la communion, ou la communication possible avec l’aimée, au moment de la messe, par une sorte de « transmission de pensée sacramentelle ». Il prie souvent, va aux vêpres dès qu’il le peut, et cette fin de lettre est typique (octobre 1914, p. 304) : « Nous allons réciter un chapelet maintenant en compagnie de mon ami Alphonse à l’église la plus proche ; nous retournerons ensuite manger la soupe et en avant ! ». C’est à travers cet habitus catholique qu’il envisage ses relations avec sa promise, sa compréhension de la guerre ou sa vision des régions qu’il traverse, comme en Champagne (Souain) où son régiment combat dès octobre 1914  (p. 301) : « J’assiste à la messe tous les matins depuis 8 jours, ma chère fiancée, et je communie fréquemment. Quelle consolation pour ce bon curé de voir que les gars du Nord ont encore de la religion ! Nous vivons ici dans un pays si indifférent ; il est à croire ma chérie, sans parti pris, que le Bon Dieu envoie le châtiment là où il doit passer. » Les lettres racontent aussi les épreuves familiales, avec les deuils de guerre, ou le cafard, que cette correspondance, invocation du « bon Dieu » à l’appui, tente de soulager.

L’auteur évoque à plusieurs reprises des « promesses », ce sont des vœux à réaliser après la guerre, pèlerinages à Lourdes et à Montmartre, promesse d’observer fidèlement le repos du dimanche, vœu d’entrer dans le Tiers Ordre… En 1917 (p. 331), il essaie d’organiser une communauté avec des soldats qui partagent sa piété : « j’ai conçu de trouver dans nos musiciens sept des plus fervents qui consacreraient chacun un jour de la semaine au Sacré-Cœur. Ce jour-là, assistance à la messe et communion si possible ; pénitence quelconque sur la nourriture et le tabac, etc.  J’en ai 5 déjà et j’espère trouver les deux autres, ce serait l’élite. » Il cherche aussi à fonder le Rosaire, «c’est-à-dire 15 personnes disant chaque jour une dizaine de chapelets.» Difficile de connaître la proportion de poilus qui dans son unité partagent sa vision du monde, et à cet égard un passage de mars 1917 (p. 325) est intéressant (mention : « lettre inachevée ») : «dans mon escouade même j’ai deux bons catholiques, 5 ou 6 indifférents et un libre penseur !!! Ah tu comprends, ma chérie, il ne faut pas que ce monsieur vienne dire devant moi qu’il n’y a pas de Dieu et exposer ses doctrines matérialistes. Alors c’est conférence à l’escouade le soir jusqu’à onze heures quelque fois et le matin après la soupe. Naturellement la discussion se termine toujours par une poignée de main car au régiment c’est l’union sacrée. » Évoquant l’avenir, Henri imagine leurs futurs enfants, qu’ils aimeront, et (p. 330) « qui seront notre bonheur. J’ai demandé au bon Dieu qu’il m’accorde la grâce d’en prendre un à son service ; nous lui offrirons tous deux, n’est-ce pas, ma chérie ? ». Que penser en définitive de ce ton si résolument pieux? Le mariage tant attendu s’incarne ici avec une énergie sentimentalo-religieuse, dans un futur strictement dessiné dans des concours de piété : il s’agit de leur culture commune, de leurs références les plus familières. Cette religiosité, qui est naturelle chez H. Lefebvre, et qui est consubstantielle à son éducation et sa sociabilité, n’est du reste pas exceptionnelle (voir par exemple Gabriel Castelain), pour des hommes recrutés dans cette partie sud de la Flandre (Weppes), à l’ouest de Lille. C’est nettement plus atypique pour d’autres espaces, notamment les grandes agglomérations textiles ou minières.

Terminons par une dernière citation, qui montre qu’en politique aussi, ce même prisme religieux est présent (septembre 1917, p. 334) : « Hier encore une dame me disait : « Mon frère qui est au front devient anarchiste, je crois, et cependant il a été bien élevé. » Je ne suis pas encore anarchiste, ma chérie, console-toi. Ah ! j’ai bien une dent contre les mauvais riches, ils sont si nombreux ! »

Vincent Suard, mai 2022

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Les frères Bayle, Marius Doudoux, Michel Thonnérieux, Lettres de la guerre 1914 – 1918

1. Les témoins

Les trois frères Bayle sont des cultivateurs originaires de Malleval (Loire). Louis (1886-1916) combat au sein du 11e BCP en 1914 en Alsace, dans la Somme et en Flandre. Passé au 51e BCA, il est en Alsace en 1915 et engagé sur le Linge. Il est tué dans la Somme le 19 juillet 1916. Jean-Baptiste (Antoine à l’état-civil, 1893-1918), sert au 2e Zouave de 1913 à 1918. Une évacuation pour pieds gelés lui épargne l’offensive de Champagne. À Verdun en 1916, il combat devant Reims en avril 1917. Passé au 4e Zouave en 1918, il est tué le 30 mars 1918 à Orvillers (Oise). Jean-Joseph, né en 1892, d’abord ajourné pour faiblesse, est réintégré au 158e RI en novembre 1914. Envoyé en Artois, il est un temps hospitalisé, et il signale avoir ainsi échappé à l’offensive sur Souchez. Après Verdun en 1916, il est muté au 97e RI, et y est blessé. Passé ensuite au 22e BCA, il fait l’attaque du Monte Tomba en Italie, et revient en France en avril 1918. Après la guerre, on sait qu’il se marie en 1921.

Marius Doudoux (1878 – 1940), originaire de Lyon, combat dans les Vosges avec le 54e RAC en août 1914. Gravement blessé au visage le 2 septembre 1914, il passe les années 1914 et 1915 dans différents établissements hospitaliers de la région lyonnaise.

Michel Thonnérieux est né en 1874 à Saint-Michel-sur-Rhône. Ajourné pour faiblesse pulmonaire, il est finalement incorporé au 104e RIT en février 1915. Il y fait presque toute la guerre, qu’il termine au 34e RIT à partir d’août 1918.

2. Les témoignages

L’association «Visages de notre Pilat » (42410 Pélussin) a publié en 2018 « Lettres de la Guerre 1914 – 1918 », un riche volume de 160 pages, qui regroupe des témoignages venant de cinq combattants. Philippe Maret reconstitue l’itinéraire des frères Bayle, de Malleval (p. 9- p. 54) et analyse leurs lettres. Marie Mazoyer a transcrit et présenté les lettres de Marius Doudoux, écrites lors de son hospitalisation (p. 55 à p. 110). Enfin Louis Challet présente Michel Thonnérieux, puis classe et analyse des extraits de ses lettres (p. 111 à p. 160).

3. Analyse

a. Les frères Bayle

Pris isolément, les courriers des trois frères sont sommaires et décevants par leur concision, mais P. Maret procède à une analyse fine, qui apporte des éléments très utiles; ainsi de Louis, classé 0 sur sa fiche matricule (instruction néant, ne sait ni lire ni écrire), on possède 28 lettres. Une analyse graphologique (forme des majuscules) et stylistique (formules de tendresse) permet d’établir qu’il y a eu au moins cinq rédacteurs différents de 1914 à 1916, « Louis n’écrit pas ses lettres lui-même » (p. 14). Il rassure ses parents, évoque le temps qu’il fait, et peut parfois être un peu plus précis avec ses frères (mars 1916, p. 19) : « Les boches nous agasse tout le temps. ». Louis est tué le 19 juillet entre Hem-Monacu et Cléry (Somme), après avoir salué ses parents dans sa dernière lettre le 16 juillet (p. 22) :

« (…) voila quatre jours que je

sui au tranchée Mais sa

y fait pas pas beau on entend

que les grosses marmite

qui nous passe sur la tete

et Defois pas bien loin de nous enfin on a

toujours espoire de sen sortir quand même (…) »

Jean-Baptiste participe à de nombreuses batailles avec son régiment de zouaves, et on dispose de 26 lettres pour presque quatre ans de campagne. Elles sont concises, et P. Maret propose un modèle théorique en cinq parties, qui se retrouve pratiquement dans toutes les lettres (p. 28) :

– introduction, donne de ses nouvelles, espère que tout va bien

– donne sa situation en deux mots : soit au repos, soit aux tranchées

– s’il en a, donne des nouvelles des frères et cousins, ou au contraire en demande

– parfois parle du temps qu’il fait, et/ou évoque les travaux des champs

– termine par une formule disant qu’il n’a plus grand-chose à dire, comme par exemple (22 décembre 1915, p. 29 : « Souvent de la pluis je voi pas grand autre Chose a vous diret pour Le moment.».

On possède 28 lettres de Jean-Joseph, qui alterne période de front et répit à l’arrière (faiblesse pulmonaire). Difficile, avec ces lettres sommaires, de dégager une personnalité, mais son enthousiasme guerrier paraît modéré; En convalescence, il échappe à l’offensive de mai en Artois (1915, p. 41) « mais en tout cas sa sera toujours 2 mois de tirez à l’habrit des balles en attendant que la guerre finisse. ». En juillet 1915, il n’obtient pas la permission agricole qu’il espérait et doit rester au dépôt de Lyon (p. 42) «il aime mieux nous tenir sans rien faire. Enfin faites comme vous pourrait en attendant qu’on soit libérer de se bagne militaire. » Passé au 97e RI en août 1915, il est à l’automne dans les lignes boueuses de l’Artois, avec des tranchées impossibles à entretenir (novembre 1915, Souchez, p. 43). « On ne peut seulement marcher on s’enfonce jusqu’au genout et on glisse comme sur du ver s’est vraiment dégoutant de vivre, se qui nous faut s’est la paix, ou sa ne vat plus marcher on ne peut plus prendre patience. » P. Maret souligne que c’est la formulation de révolte la plus marquée du corpus. Légèrement blessé et intoxiqué en 1918, Jean-Baptiste finit la guerre en Belgique. Ces témoignages des trois frères, même ténus, prennent vie avec cette présentation, et ils montrent que ces paysans n’ont pas été épargnés : la guerre passée, pour la grande  partie, dans des régiments de « choc » (zouaves, BCP…), et au final, deux morts sur les trois frères mobilisés.

b. Marius Doudoux

Marius Doudoux est grièvement blessé à la face le 2 septembre 1914, vers Saint-Dié (Vosges). Il a eu la mâchoire inférieure arrachée, et la partie supérieure est aussi en partie touchée. Ses lettres, uniquement adressées à Eugénie (Ninie) et Elise Reynaud, ses cousines germaines de Chavanay, sont reproduites et annotées par Martine Mazoyer. Elles sont centrées sur sa santé, ses opérations chirurgicales, les lents progrès de sa convalescence, ainsi que sur les aléas de son moral, avec de fréquentes périodes de dépression. Ce qui domine ici, c’est l’évocation de la souffrance physique  (avril 1915, p. 69) « ils vont commencé l’autre opération sa va être terrible s’y tu savait comme sa goute chère de se faire refaire la figure il en faut de la patience enfin il le faut et se qui me console s’est que l’apache de Guillaume II payera tous ça » On entre ainsi dans le quotidien d’une « gueule cassée » sur la durée. Il séjourne pendant près de deux ans aux hospices civils, puis à l’Hôpital Lumière de Lyon. Il signale au début qu’il est nourri uniquement de lait à l’aide d’une sonde, évoque les options chirurgicales  (janvier 1915, p. 65) « enfin c’est décidé qu’on me dépouille la poitrine pour me refaire la figure », ou caractérise ses progrès : il réussit enfin à fumer des cigarettes, malgré l’interdiction. Il a été blessé assez tôt, et il veut transmettre à ses interlocutrices sa haine « de ces sales boches », cause de ses souffrances ; il décrit ainsi des atrocités (janvier 1915, p. 65):  «tient un exemple que j’ai vu, dans un village une bonne femme donc le mari était sur le front français, les boches ont coupé les deux mains a une fillette de dix ans et l’on pendu par les pieds et devant les yeux de sa pauvre mère qu’ils ont emmené prisonnière (…)  – il parle de leur rage, s’ils avaient entre les mains un prisonnier – «  ont l’aurait achevé tellement qu’on était en colère, il y aurait pas eu de capoute qui tienne, car quand ils veulent se rendre prisonniers ils crie capoute camarades, je t’en fourniraient ! (…) enfin je dois t’ennuyé avec cette guerre mais il l’a fallait pour que les jeunes ne l’a fasse pas car près celle là il en aura plus (…). ». Le ton vengeur retombe curieusement à la fin du propos, celui-ci fait penser à une influence extérieure (on trouve plus loin p.74 – « tu as du voir sur le journal …» – ) M. Doudoux s’inquiète aussi pour son avenir (p. 78, en 1915) :« Ha que c’est malheureux de ne pas être marié qui donc me fera à mangé. Il faut conté sur les restaurant (…) ». Même préoccupation en mars 1916 (p. 91) « Quant à m’établir, c’est-à-dire me marier, j’y ai bien réfléchi mais qui voudrait de moi ? Non, non, je n’oserai jamais me présenter devant une personne, moi défiguré. » M. Mazoyer mentionne qu’après-guerre, on sait seulement qu’il s’est marié et a été garde-forestier. À noter enfin que le terme « gueule cassée » », devenu aujourd’hui générique, n’est cité qu’une fois, et pas en forme de locution substantivée, il s’agit de la joie qui accueillera la victoire (p. 75) « ha qu’elle jour béni ce jour voi-tu, que j’ai la « gueule » cassé ou racommodé tan pire je veu le fêté et par une boutielle (…) »

c. Michel Thonnérieux

L’auteur est un « territorial », ajourné deux fois mais rattrapé en février 1915, à 41 ans, et qui passe toute la guerre en alternant travaux sur le front et convalescences à l’arrière, car il est bronchiteux. En juillet 1918, son unité combat toutefois en première ligne. Il écrit très souvent à sa femme Mélanie, et Louis Challet a classé, organisé et en partie retranscrit une portion significative des 500 lettres qui sont restées de cette correspondance. Le transcripteur a organisé une présentation thématique en petits chapitres, illustrés de courts extraits des lettres : « L’épistolier », « le territorial », « le cultivateur », « le viticulteur »… Pour M. Thonnérieux, écrire est une nécessité pour garder le contact avec son village (septembre 1917, p. 122) « Explique-moi bien ce qui se passe au pays, que je le revoie au moins par la pensée. » ; il a besoin de la proximité créée par l’écriture (p. 123, février 1916) « je dors bien plus tranquille après ce babillage que je fais avec toi : il me semble que nous sommes en tête à tête ». L’auteur raconte à son épouse ses différents travaux et à partir de 1917, il devient l’ordonnance d’un officier, faisant la cuisine et la lessive (p. 126) « jamais, Nini, je m’aurais cru si bonne lavandière. » et « Il vaut mieux laver une chemise que de se retrouver au milieu de la feraille. » Il s’agit ici d’un couple harmonieux, les marques d’attention et d’affection sont fréquentes (p. 136) « On a bien des fois quelques moments que ce maudit cafard nous travaille, mais enfin on tache bien moyen de le secouer de l’un à l’autre. Fais-en de même, ma petite femme, chante une chanson quand il te prend trop fort. Et pense qu’il y a plus malheureux que nous. » Les chapitres « le cultivateur » et « le viticulteur » décrivent les préoccupations de l’auteur au sujet des cultures, du bétail, et surtout de son vin : c’est un crève-cœur de ne pas pouvoir le  goûter (avril 1918, p. 143) « Penser que vous allez soutirer le picollot et moi faire le c…, crois-moi bien que c’est dur ! » Les convictions patriotiques de l’auteur sont réelles mais posées, (p. 150  « ne t’en fais pas, je ne m’en fais pas. On y est obligé, c’est pour la patrie »), et il fait cette remarque intéressante en septembre 1916 (p. 150) « on a beau faire semblant devant les copains qu’on est patriote mais je crois et il y en a beaucoup comme qui n’y sont guère … ».

Vincent Suard, mai 2022

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Raffard, Louis (1893 – 1961)

1. Le témoin

Louis Raffard (1893 – 1961), né à Pélussin (Loire), se destine à la prêtrise et vient d’entrer au grand séminaire de Francheville (Rhône) lorsque la guerre se déclenche. Il est mobilisé au 99e RI dans lequel il sert jusqu’à sa libération en septembre 1919. En 1915, il devient téléphoniste. Gazé et évacué en octobre 1918, il est en convalescence à Lyon à l’Armistice. Il est ensuite ordonné prêtre en 1923 et l’hémiplégie interrompt son ministère, alors qu’il était curé de Pélussin (1945 -1954). Il décède en 1961.

2. Le témoignage

L’association « Visages de notre Pilat » (42410 Pélussin) a publié en 2014 « Mes souvenirs de guerre 1914 – 1919 », Mémoires d’un petit soldat, de Louis Raffard (236 pages). L’auteur signale qu’il a retranscrit des notes griffonnées au jour le jour ; elles ont été rassemblées lors de moments de loisir au séminaire de Francheville, où il a achevé sa formation de prêtre, de 1920 à 1922. Le manuscrit original se compose d’un tome 1 (192 pages), avec le récit des faits vécus, organisé de manière chronologique, et illustré de photographies et de cartes découpées. Un tome 2 (127 pages) contient des remarques postérieures, ainsi que des emprunts à d’autres auteurs, à des coupures de presse ou des chansons ; cette partie est la moins intéressante. Dans la restitution, Marcel Boyer (Visages de notre Pilat) signale avoir concentré tout ce qui concernait la guerre, et éliminé ce qui ressortait du domaine purement religieux. Chaque chapitre, organisé chronologiquement, présente d’abord les notes du tome 1 puis des extraits du tome 2.

3. Analyse

Avec ses consignations remises au propre après-guerre, Louis Raffard veut pouvoir se relire  « au déclin de sa vie » et communiquer aux siens ce que fut son existence pendant le conflit. L’auteur, qui combat dans les principales batailles de la guerre (Champagne, Verdun, Chemin des Dames, Mont Kemmel et Reims en 1918…), produit un récit factuel assez riche. Au début des carnets, il mentionne une trêve de Noël aux dimensions assez importantes, dans le secteur de Fay (Somme). Elle commence par des drapeaux blancs dans la tranchée allemande, et des deux côtés on monte sur le parapet (25 décembre 1914, p. 23) : «Trois boches et trois français s’échangent des journaux. L’un de mes camarades, Marcel, instituteur antipatriote, parle à un officier allemand en ces termes : « Ce n’est pas honteux de se tuer ainsi, ne ferait-on pas mieux de s’embrasser comme des frères ? »  « Oui ! » répond l’officier allemand, « mais c’est la guerre ». Tableau extraordinaire qui se reproduisit chaque jour et chaque nuit pendant huit jours. Une nuit un Boche est même venu nous aider à mettre des fils de fer devant nos lignes. [Un Lorrain ? Un Alsacien ?] En travaillant, il sifflait la Marseillaise. Dans toutes ces relations avec l’ennemi, il est à remarquer la grande part prise par les officiers eux-mêmes (…)».

Les combats

Assez rapidement nommé téléphoniste, l’auteur participe à l’assaut en première ligne en Champagne (septembre 1915), et il signale à deux reprises les zigouilleurs de deuxième ligne, chargés du « triste travail de tout tuer. » (p. 47 et 48) Il insiste sur le fait que les nettoyeurs ne font pas quartier, mais chargeant devant, il ne les a pas vus à l’œuvre. Il signale aussi, de manière contradictoire, que sa division aurait fait 9000 prisonniers. L’auteur décrit au ras du sol les combats de son unité, avec l’épisode de la conquête du Fort de la Malmaison (octobre 1917), avec le spectacle effrayant des cadavres allemands au cours de la progression, l’urgence et la violence de l’intervention sur les flancs du mont Kemmel, dans une sape « cosmopolite » mélangée avec des Anglais, et d’où ils échappent de justesse à l’encerclement (18 au 22 avril 1918). L’année 1918 voit aussi des engagements très durs près de Reims à la cote 240 (juin) et à Somme-Py sur la ligne de 1915 (octobre). On citera le début de l’assaut vers la tranchée du Chat à la Malmaison (23 octobre 1917) pour illustrer les mentions de l’auteur  (p. 150) : « 5 h 15 L’attaque se déclenche ; quelques minutes après le flot des prisonniers arrivent jusqu’à nous : beaucoup de jeunes Boches. L’un d’eux, du 56 RI, est tout brûlé par nos gaz ou nos liquides enflammés, ce n’est qu’une plaie ; ils sont maigres et nous font pitié. J’ai presque les larmes aux yeux. Où sont donc les coupables véritables de cette atroce boucherie de chair humaine ? » Au fil du récit, on retrouve des éléments communs à d’autres carnets, comme l’impatience devant la durée du conflit en 1915 (p. 40), les histoires que l’on raconte à Verdun au sujet de gendarmes jetés dans la Meuse (p. 77), ainsi que la soif de trophées, que ce soit dans des sapes allemandes conquises en 1917 ou à Montigny-les-Metz en décembre 1918 : (p. 207)  « Expédition au magasin du XVIe Corps allemand à Montigny : chasse aux téléphones et aux souvenirs, casques, sacs, bidons. Je me monte ! Hélas, la crise des transports nous oblige à diminuer nos prises. »

Sensibilité et sociabilité catholique

Louis Raffard est séminariste, ce qui le met dans un entre-deux par rapport à ses camarades, mais il n’est pas bégueule et apprécie leur compagnie et leurs lazzis. Il a aussi une sociabilité à lui, faite d’une relation privilégiée avec les aumôniers et prêtres qu’il a l’occasion de rencontrer. À l’étape, son état lui permet souvent d’avoir un abri enviable à la cure ou des petits plats de la part de la vieille femme qui s’occupe du presbytère. Un passage intéressant montre que son origine n’est pas ignorée par sa hiérarchie (p. 24) (26 décembre 1914 – Somme) : « Vers 10 h, dans la nuit, je m’entends appeler et l’on me dit d’aller de suite au lieutenant Besset. Je me mets en route (…) J’arrive à leur poste. Le lieutenant me dit : « Vous êtes bien curé ? Non, lui-dis-je, je ne suis que séminariste. Ça ne fait rien, vous allez aller avec les brancardiers pour faire une prière sur les camarades du 205 que l’on va enterrer. Oui mon lieutenant. » Un infirmier me mène sur le bled vers un groupe de cadavres. Les brancardiers faisaient la fosse. (…) Quand ils eurent terminé la triste besogne, je viens près de ces morts et là j’ai récité le De Profondis, en ajoutant : « Nous allons dire ensemble un Notre Père et un Je vous salue Marie, pour eux. » Et tous ensembles, têtes nues, nous récitâmes cette prière. Cette invitation du lieutenant m’a surpris, il était sans religion. » L’auteur sert lors des messes, et mentionne à plusieurs reprises quelques retours à Dieu, surtout avant la bataille, mais aussi des déceptions comme en 1919 : (p. 216) « Touchante procession à Aulnois. (…) Admirable foi de ces gens de Lorraine ; soldats français indifférents, triste contraste. ».

L. Raffard est impressionné et admiratif devant la personnalité de Charles Thellier de Poncheville, son aumônier à la 28e DI, qui a par ailleurs laissé un récit de guerre connu (« Dix mois à Verdun, un aumônier militaire en première ligne, 1920 », mention dans N. Cru). Lui-même, dans son récit de Verdun (Ravin de la Mort, relève du « jeudi Saint au vendredi Saint » [fin avril 1916]), fait un long parallèle entre le Chemin de Croix et sa dure progression sous le bombardement (p. 82) : «L’homme est seul ici comme l’exilé, seul avec sa croix, et s’il tombe, nulle Véronique n’essuiera son front souillé de boue (…). » Il relate aussi des événements restitués à travers le prisme de sa foi, et il en tire des éléments édifiants, comme par exemple la description, à Verdun, de la mort chrétienne du lieutenant De Malezieux, qui, ayant eu une jambe et un bras coupé par un 77, « vécut plus d’une heure dans ce lamentable état » (p. 91) « A un prêtre-brancardier qui lui disait : « Priez mon capitaine », il répondit « C’est fait mon ami ». Ce prêtre l’administre et, avant de mourir, le lieutenant dit au prêtre-soldat qui l’assistait comme une mère assisterait son enfant : « Laissez-moi vous embrasser, mon ami, pour tous ceux que j’aime. Oh ! Que je suis heureux de mourir dans les bras d’un prêtre ». »

Dans un autre domaine, L. Raffard évoque, en juillet 1917, l’église de Commenchon (Aisne), seul bâtiment du village à être resté debout (p. 146) : « Quelle ne fut pas ma surprise en voyant dans un coin de l’église un dépôt d’objets les plus divers, tableaux, statues, souvenirs de famille de toutes sortes, aumonière de première communion, lampe, poupée, pendule, livres. Devant ces objets était une inscription en français et en allemand sur une bande de calicot clouées au mur « Victimes innocentes de la guerre, nous déposons ces objets sous la protection du Dieu tout-puissant et de la très-Sainte Vierge avec la conviction qu’en ce saint lieu les autorités allemandes les respecteront »… Et une bonne femme, à qui je demandais quelques histoires du pays me disait : « Si l’on avait su qu’ils respectent l’église, on y aurait bien déposé d’autres affaires. » Les pauvres gens n’avaient plus rien, que leurs yeux pour pleurer. » La religion est aussi l’occasion d’une sociabilité de la célébration, qui permet de retrouver une chaleur collective, comme par exemple avec la mention du Noël 1917 (p. 157) : « Dès 23 heures, avec Rampal, nous nous rendons à l’église où déjà arrivaient des civils et surtout de nombreux poilus. (…) Un groupe de soldats nous arrête et ils nous disent tous : « Nous venons chanter Minuit Chrétien. C’est parfait, leur dis-je, mettez-vous dans ces bancs et aux refrains populaires des vieux Noëls, je compte sur vos voix pour entraîner tout le monde. »

Description de la Lorraine libérée

L’auteur fait avec son unité un assez long séjour à Metz et dans ses environs, passant de nombreuses soirées agréables « à la cure », et avec quelques remarques sur les régions nouvellement libérées. Ainsi d’enfants (p. 202) : «En sortant, nous causons aux enfants du village avec qui nous nous amusons à lancer des fusées. L’un de ces petits garçons nous traite de Boches car nous prononçons Metz à l’Allemande. Ce sont de vrais gones de France. » La description de Metz est intéressante (p. 202)   « Nous traversons le nouveau Metz, le Metz boche : grandes maisons carrées couleur café au lait, froides, mornes, alignées comme une compagnie à la parade ; le caporalisme prussien dans l’architecture, c’est cela. Sur notre passage, souvent les rideaux se soulèvent, des regards sournois embusqués derrière les inévitables lunettes d’or, dévisagent nos troupes joyeuses. Nous remarquons, non sans surprise, qu’eux aussi, ces boches implantés en terre française, ont pavoisé à nos trois couleurs, crainte du vainqueur. »Enfin – et dernière mention pour ce riche témoignage – avant d’évoquer son retour à Lyon, L. Raffard mentionne (p. 215, avril 1919) son séjour dans le village de Lemoncourt (Moselle), dont la population comprenait « environ 200 Russes gardés par 30 Français. »

Vincent Suard (mars 2022)

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Chapelle, Marcel (1907-?) et 151 autres écoliers et écolières

Raconter la guerre. Souvenirs des élèves du département du Nord (1920), édité par Philippe Marchand

1. Les témoins

Marcel Chapelle, né en 1907, écolier à Anor (Nord), ainsi que 151 autres élèves, ont évoqué leurs souvenirs de la guerre, avec une rédaction composée en classe en 1920. « Raconter la guerre » restitue ces 152 copies-témoignages ; ce sont 78 garçons et 74 filles, représentant 44 établissements. Ils sont originaires de différentes localités du département du Nord, et ont tous fait l’expérience de l’occupation, à l’exception des jeunes témoins de Cassel ou de Dunkerque.

2. Le témoignage

Raconter la guerre, Souvenirs des élèves du département du Nord (1920) a été rédigé par Philippe Marchand, spécialiste de l’histoire de l’éducation (Septentrion, Lille, 2020, 272 pages). Une préface de Jean-François Condette présente la source, un corpus de copies détenues à La Contemporaine (ex. B.D.I.C.), et procède à une rapide analyse des témoignages. P. Marchand caractérise ensuite le fond FD1126, en apportant une série de précisions méthodologiques et statistiques. Les élèves sont présentés, avec leur origine géographique, leur niveau scolaire, leur âge au moment de la rédaction, celui-ci étant mis en relation avec l’âge qu’ils avaient au moment des événements. Les 152 travaux sont retranscrits avec leur orthographe d’origine, et la fin de l’ouvrage en présente quelques fac-similés.

3. Analyse

Le sujet que le recteur Georges Lyon propose en 1920 aux classes primaires, mais aussi parfois en Primaire supérieur, se présente avec l’intitulé suivant (p. 20) : « Souvenirs de l’invasion. Dites, avec simplicité et sincérité ce que vous vous rappelez de la guerre et faites le récit de l’épisode le plus dramatique dont vous avez été, soit l’acteur, soit le témoin.» Eugène Costeur, de Tourcoing, choisit par exemple (p. 186, « corrigé et un peu retouché » mention du correcteur) le thème des déportations du travail de Pâques 1916 [avec autorisation de citation] : « Mes 2 tantes et mon oncle furent enlevés malgré nos pleurs et conduits d’abord dans une usine où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils furent expédiés dans les Ardennes. On les sépara en les envoyant dans 3 communes différentes. Mes tantes sont restées parties près d’un an et mon oncle fut 2 ans. Le récit de leurs aventures est vraiment touchant et fait pour inspirer à jamais l’horreur du Boche. »

Cette source particulière pose de nombreux problèmes méthodologiques spécifiques : que penser, par exemple, de l’exactitude de l’évocation des jours d’août 1914, vécus à 6 ans et racontés en 1920 à 12 ans ? Dans les propos, comment séparer ce qui a été réellement observé, de ce qui s’est ajouté au fil du temps, avec le récit familial, de l’environnement et de l’instituteur ? Comment repérer ce que l’élève pense qu’il lui faut écrire pour satisfaire le maître et ce qui vient spécifiquement de lui? Outre cette complexité, il y a un biais de dramatisation imposé dans l’intitulé (« et faites le récit de l’épisode le plus dramatique») qui impose un prisme d’ambiance pour la rédaction. On trouve parfois la mention sur la copie « certifié sans préparation, ni retouche ou ni correction », ou au contraire des travaux préparés en groupe ; ainsi à l’école de filles de la rue du Temple à Cambrai, on retrouve le thème récurrent de l’élève qui tient ouvert un livre de géographie, et à cette occasion, des remarques déplaisantes lui sont faites par un soldat allemand qui montre la carte. (p. 93-106). On note aussi chez certains élèves des thèmes liés à l’époque de la rédaction du devoir (« culpabilité allemande », « ils doivent payer »), mais il y a aussi, chez beaucoup d’autres, une photographie intacte de la peur des uhlans en août 14. L’âge, le diplôme atteint dans les années 20 jouent aussi, les meilleurs récits étant sans surprise le fait d’élèves titulaires du certificat d’étude, préparant parfois le brevet professionnel d’instituteur.

Avec cette optique de « témoignage sur l’épisode le plus dramatique vécu », on peut repérer comme thèmes principaux la brutalité et la méchanceté des Allemands, les réquisitions, le travail forcé ou les bombardements. Ces Allemands, souvent nommés Boches, sont souvent désignés comme cruels, barbares, et l’établissement de ce caractère primaire tient souvent lieu de conclusion aux devoirs, ainsi Léon Lussiez (p. 225) : « Non, je n’oublierai jamais la cruauté allemande les horreurs et les terreurs de l’invasion brutale. Ils n’ont pas fait une guerre honnête ; ce sont des barbares dignes des Huns d’Attila. », ou Jules Payen (p. 226) : « Les garçons de 14 à 20 ans qui ne pouvaient pas aller travailler pour les Allemands étaient envoyés au front pour faire des travaux contre leurs frères, les autres Français. Oh ! les mauvais boches ! » Les apports les plus spontanés semblent être ceux qui concernent le monde spécifique de l’enfance, avec par exemple chez les jeunes ruraux, la corvée des enfants, c’est-à-dire l’obligation de glaner pour les Allemands, et d’aller chercher « du foin de paille », des orties, des fraises des bois, des mûres ou des noisettes. Les enfants évoquent aussi les claques reçues, des violences ponctuelles, qui si elles n’étaient pas rares par ailleurs pour les garçons, au domicile ou aux champs  (« l’enfance, de mon temps, c’était des baffes », L. F. Céline), sont ici particulièrement révoltantes, car toujours injustes. Ainsi Désiré Bienfait de Liessies, 8 ans au moment des faits, raconte que le chef de culture allemand les brutalise pour manquement au salut obligatoire (p. 76) « Il commença a nous insulter a nous dire de vilains mots ! et nous fit saluer en ôtant complètement notre casquette. Mon camarade Edemond Perrat tenu par le bras reçut une bonne correction de coups de fouet pour ma part j’en fus quitte pour un coup. – mais bien appliqué et j’en ai conservé la trace pendant plusieurs jours. Le pauvre Edemont avait les jambes toute bleues. Je plains les petits garçons en Allemagne. » Dans la même commune, (p. 75) Albert Mezière « se souviendra toujours de leurs menaces et de leurs méchants yeux. ». Les enfants sont aussi très marqués par les événements touchant le foyer familial : fuite en 1914, habitants de l’Aisne chassés vers l’intérieur, familles nordistes obligées de partir en Belgique en 1918… Les réquisitions et les visites domiciliaires traumatisantes sont souvent rapportées. Les rafles du travail sont fréquentes dans les copies, les petits ont partagé l’angoisse, lorsque des frères ou sœurs de plus de seize ans, ou de jeunes oncles et tantes, ont été arrachés au domicile familial. En cherchant dans ces témoignages ce qui pourrait correspondre à des crimes de guerre (« atrocités »), on trouve par exemple des civils fusillés dans le Valenciennois en 1914, ou la mention d’une grand-mère frappée par une baïonnette à Lille le 13 octobre 1914, (Félix Verbèke, 6 ans au moment des faits, avec mention de l’instituteur « épisode certifié rigoureusement exact ») : « Ce fut mon premier grand chagrin. Ma grand’mère était si bonne pour moi et je l’aimais tant ! Aussi je ne vous étonnerai pas en vous disant que j’ai pour les boches barbares une haine farouche. »

La rédaction des témoins est marquée le plus souvent par le style héroïque, avec par exemple des francs-tireurs fusillés à Rouges-Barres (p. 159, [pas de mention de ce drame dans l’histoire locale]) « au moment de la mise en joue, ils mirent leur main droite sur leur cœur et disant à leurs fusillers : « Allemands ! c’est ici qu’il faut viser… » . » Une explosion frappe des soldats anglais à Cassel (p. 143), et on décrit la mort d’un tommy qui demande : « Est-ce qu’il n’y a pas de civils tués ? » – On lui affirme que non –  « je meurs tranquille répondit-il, car nous, soldats, c’est notre sort à tous. ». Lucie Godart, d’Houplines, semble influencée par ses lectures (Illustrés ? Aventures exotiques ?) avec la description du supplice « oriental » que les Allemands font subir – sous ses yeux – à un habitant de Frelinghien, qui vient d’assassiner un officier allemand dans la rue (p. 191) : « ils s’élancèrent vers le jeune homme et avec des raffinements de cruauté procédèrent à son exécution. (…) Rapidement, les soldats firent un trou en terre, ils y mirent la tête du jeune homme puis piquant le sol, derrière la tête du supplicié, une lance allemande à l’extrémité de laquelle flottait un drapeau ennemi (…) puis ils recouvrirent la tête d’un peu de terre qu’ils prirent soin de ne pas tasser. (…) vingt minutes après je repassais par là et le corps était toujours secoué par des mouvements nerveux (…) L’exécution terminée, les Allemands ordonnèrent un quart d’heure de pillage dans le pays. »

Curieusement, le deuil « classique » de guerre, un père ou un frère tué, est quasi absent du corpus (2 occurrences), il est peut-être considéré par les jeunes nordistes comme hors-sujet, car extérieur au pays occupé. Il n’y a d’autre part presque jamais d’Allemand calme, neutre ou amène, aucune mention d’accommodement, la source ne le tolère pas : on ne trouve ainsi que deux rapides mentions sur 152 copies (p. 116) « nous avons logés des soldats allemands ils ont été raisonnables à part un qui nous a volé. » et « pendant les quatre années d’occupation, nous en avons logé souvent. Ils étaient exigeants mais ils ne nous ont fait aucun mal. »

Si P. Marchand signale que des devoirs n’ont pas été conservés, J.-F. Condette souligne que le nombre de réponses des écoles à la sollicitation du recteur Lyon a été très faible, pas plus de 3 % du total des établissements du département, la grande majorité des établissements semble ne pas avoir envoyé de devoirs. Sont aussi mentionnées des réticences d’instituteurs, expliquant que le niveau était trop faible (Haveluy ou Etroeungt), alors que la directrice de l’école de filles de Quarouble invoque (p. 22) « le manque d’épisodes dramatiques survenus dans sa commune et le jeune âge de ses élèves (…) leur travail est peu intéressant ». P. Marchand s’interroge aussi sur le rôle du maître dans la rédaction des devoirs, il cite un propos de l’instituteur de Flers-Breucq (p. 33) : « heureux sont les enfants ! Je crois que pour beaucoup de nos élèves, ces terribles années de guerre seraient déjà passées à l’état de rêve plus ou moins confus, si leurs maîtres n’entretenaient pas en leur âme le pieux souvenir des tortures infligées à la mère patrie. ». Alors, ces élèves sont-ils de bons témoins ? Si on ne peut demander à la source ce qu’elle ne peut donner – une relation positiviste des faits -, l’exercice restitue bien l’ambiance de 1920 qui règne dans le département sinistré, et on peut deviner, dans une forme naïve et heurtée, l’angoisse réelle éprouvée par les petits et la réalité du traumatisme subi. On suivra aussi P. Marchand qui insiste sur le double intérêt de ces rédactions (p. 35) : « elles mettent en valeur l’expérience de la guerre de jeunes enfants et le rôle de l’école dans la construction de la mémoire de la Grande Guerre. » Terminons par un extrait de la copie d’une élève dont nous n’avons pas le prénom (S. Dubus, Berlaimont, p. 41), qui évoque, après les épisodes douloureux de l’évacuation forcée de Tergnier (mars 1917), le répit enfin trouvé malgré un relogement précaire : « Une toute petite masure aux murs de terre battue, dans un village bâti au bord d’une grande forêt, nous servait d’abri ; pauvre petite chaumière minée par le temps, aux portes vermoulues, aux fenêtres antiques. (…) Cependant en été notre petite maison prenait un caractère champêtre. Le soleil, entré par les interstices, procurait de longues traînées lumineuses sur les murs délabrés et sur le plafond noirci et les abeilles bourdonnaient gaiement. « Courage » semblaient-elles dire. Et l’espoir renaissait plus vivant par ces belles journées. »

Vincent Suard décembre 2021

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Lesage, Edgar (1898-1993)

Journal d’un brassard rouge

1. Le témoin

Edgar Lesage (1898-1993) est au moment de la guerre un jeune Lillois, originaire d’une famille de moyenne bourgeoisie.

2. Le témoignage

Ce témoignage, un petit carnet manuscrit, est apparu au moment de la grande collecte en 2014, et les AD 59 en détiennent désormais une copie numérique. Madame Lesage, fille d’Edgar, qui possède l’original, a transmis, via Martine Dumont, documentaliste aux AD 59, à Yvette Henel une reproduction scannée du document, et celle-ci en a assuré la transcription et sa publication dans « Lille Simplement, bulletin de l’Association des Amis de Lille », numéro 8, septembre 2019, 18 pages. Le carnet est un agenda 1914, dans lequel Edgar Lesage a tenu son journal de travailleur forcé (Brassard rouge).

3. Analyse

Le carnet décrit trois mois de travail forcé, du 11 juin 1917 au 31 août 1917. Sur la page de garde figurent dix-huit noms et adresses de Lillois, avec la mention « adresse des prisonniers qui ont refusé le travail ». Un titre intérieur annonce : « notes prises au camp de Dourges ». C’est une localité minière et un nœud ferroviaire, à proximité d’Hénin-Liétard (Pas-de-Calais), à environ 10 km des lignes anglo-canadiennes. Le document présente un double intérêt, car on a peu de récits des requis civils, et parce qu’il s’agit aussi d’une tentative de refus de travail forcé pour l’effort de guerre des Allemands.

A leur arrivée à Dourges, on demande d’abord aux jeunes gens de creuser des tranchées. Lui refuse, et il évoque les pressions multiples : station en plein soleil, soif, faim, simulacre de violence, argument de l’autorité selon lequel il s’agit d’abri et pas de tranchée…, et l’auteur finit par céder : « Quel malheur, j’en pleure comme un gosse » ; les jours suivants sa conscience est torturée : « Que la souffrance morale est terrible ». Avec quelques camarades, il décide de résister et reformule son refus de travailler. La répression reprend, ils sont cloîtrés en permanence dans des baraques, on leur retire leur paillasse, et les gardiens bouchent les croisées avec des planches. E. Lesage désigne dès lors ceux qui résistent comme les « prisonniers », les autres étant appelés «travailleurs ». Pour le terme global les désignant, il ne parle pas de « brassards rouges » mais « d’évacués ». Des camarades qui acceptent de travailler réussissent à les aider, et l’auteur relativise ses souffrances (19 juin) « nous couchons sur le treillis de fer c’est un peu dur, mais enfin on sait bien que dans cette guerre tout le monde doit souffrir. D’ailleurs si nous étions de l’autre côté, nous serions soldat (sic) et nous aurions bien d’autres souffrances. » Après quelques jours de ce traitement, la faim commence à faire fléchir le moral de certains : « On voit par les fissures de notre baraque les nôtres manger avidement quand nous sommes réduits à notre maigre morceau de pain séché. » Quelques uns cèdent, et sont conduits directement aux cuisines. Mais le contact n’est pas rompu avec l’extérieur, puisque certains – les travailleurs – peuvent retourner à Lille en permission le dimanche (environ une heure de trajet) et en revenant font passer du courrier aux prisonniers.

À la fin du mois de juin, il semble qu’un compromis soit trouvé, car les prisonniers acceptent de travailler, mais ne vont pas aux tranchées et restent à la gare à décharger des wagons, et l’amélioration de leur sort est immédiate: meilleure nourriture, et la porte de la prison reste ouverte (à l’intérieur du camp). Le dimanche suivant, E. Lesage signale toutefois qu’il est interdit aux prisonniers d’aller à la messe. Les « travailleurs » sont payés, 4 francs pour les hommes et 3 francs pour les « enfants », mais pas les « prisonniers ». L’auteur finit par obtenir de rentrer en permission à Lille, du samedi au dimanche, le 21 juillet, soit six semaines après son arrivée au camp. Par la suite, les mentions les plus fréquentes du journal concernent la qualité de l’alimentation ou les permissions. Le régime en est, pour les travailleurs, tous les quinze jours, lui mentionne être rentré à Lille les 21, 28 juillet et 19 et 26 août. Il signale aussi qu’une quête a été faite dans le camp pour les prisonniers, parce que ceux-ci ne gagnaient rien. Bien que « prisonnier », il signale sa réticence : (p. 38) « j’ai bien envie de refuser de recevoir ma part car plus tard on nous le reprochera toujours et à Lille nous aurons l’honneur d’avoir été content d’avoir eu recours à eux.» Le journal fait encore mention d’un accident mortel, une grenade ayant été placée par erreur dans un sac à peser, et l’explosion fait au total trois morts. Une dernière mention, le 31 août, clôt le journal : « On a retrouvé ce matin, un homme mort dans son lit. Il avait été réformé au début de la semaine et attendait son retour à Lille. » Après cette fin abrupte, il est difficile de dire si l’auteur est rentré chez lui, mais les requis étant en général plus nombreux à la belle saison, c’est vraisemblable.

L’impression générale est donc celle d’un sort difficile, avec des travaux forcés, à réaliser contre les alliés anglais et une tonalité patriotique très présente dans le récit, pour des jeunes de 18 ou 19 ans, isolés devant l’impressionnante autorité allemande. Il reste que les conditions semblent moins rudes que ce que rapportent les récits sur les déportés agricoles des Ardennes, avec une absence de mention d’amaigrissement et de dysenteries, une alimentation presque correcte et des permissions fréquentes, pour ceux qui cèdent aux injonctions de travail: est-ce parce que ce sont des jeunes gens « de bonne famille » ? Les adresses au début du carnet concernent plutôt des quartiers résidentiels, c’est une piste, mais seulement une piste.

Vincent Suard septembre 2021

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Questel, Jean-Marie (1880 – 1959)

Carnet de guerre 1914 – 1917

1. Le témoin :

Jean-Marie Questel, né à Sulniac (Morbihan) en 1880, est l’aîné d’une fratrie de 6 enfants, dans une famille de cultivateurs. Il est rappelé le 3 août comme maréchal des logis au 4e régiment d’artillerie lourde, passe au 107e RAL en novembre 1915 puis au 105e RAL en novembre 1917. Il est à l’arrière, probablement comme instructeur, d’avril 1917 à novembre 1917, puis il revient sur le théâtre des opérations de 1917 à l’Armistice, puis est démobilisé en février 1919. Il décède dans son village natal en 1959.

2. Le témoignage :

Le Carnet de guerre de Jean-Marie Questel, qui a comme sous-titre « maréchal-des-logis dans des régiments d’artillerie lourde, 22 octobre 1914 – 8 avril 1917 », a été édité par l’association Bretagne 14-18 en 2020 (80 pages). Anne-Yvonne Questel a confié ce témoignage à l’association, et la mise en page et les annotations ont été réalisées par Julien Prigent et René Richard. Le recueil est illustré de photographies, d’origine familiale et extérieure, et se termine par un intéressant dossier biographique, bien documenté, intitulé « les enfants Questel, acteurs du drame de la Grande Guerre ».

3. Analyse

Le carnet de Jean-Marie Questel représente une chronique journalière des faits et impressions survenus tout au long de son engagement jusqu’à 1917. Les mentions, d’importance inégale, sont en général courtes; elles décrivent un tir, la pénurie de munitions à la fin de 1914, un incident, l’état du moral, l’ambiance autour de la pièce dont il a la responsabilité : l’auteur est longtemps chef de pièce d’un canon de 120 appelé « le Coq ». Les mentions évoquent aussi la contre-batterie, le bilan des victimes, ou les transferts, les étapes, et les travaux qui accompagnent ces mouvements.

D’un tempérament égal, il décrit le « métier de sergent » (p.9), disant qu’il «ne faut jamais être familier, mais aimable, ferme, peu bruyant. » Ses rapports semblent sereins avec ses hommes, mais lui regrette de ne pas avoir dans son entourage un seul vrai ami (p. 27). Il évoque très tôt la guerre longue, l’ennui, le sentiment d’impuissance, ainsi le 29 décembre 1914 (p. 15) : «Inactifs toute la journée, la vie nous pèse et l’on pense au pays, aux parents, à la femme, aux enfants. Fantassins qui reviennent des tranchées, boueux jusqu’à la tête. Vie terrible pour eux et vie d’ennui pour nous. Quand viendra donc le moment de donner le coup d’épaule ? Mais rien ! Rien ! » Les pronostics sur la fin du conflit sont constants dans les conversations, ainsi en mai 1915 : « Quand finira la guerre ? On s’attend à une guerre longue, très longue. Moi, je n’espère pas m’en aller avant le mois de mai de l’année prochaine. [c.à.d. 1916]». Dans ses réflexions, l’auteur se sent plus posé, plus solide et plus résolu que ses hommes, probablement plus jeunes que lui (il a 35 ans), et il pense que c’est l’ennui qui les amollit (mai 1915, p. 25) : « Les hommes se plaignent de tout et sans raison aucune. Ils ne sont guère plus raisonnables que des enfants. Ils n’écoutent que leur ennui ; ils ne voient rien plus haut. Ils souffrent, mais ils ne savent pas souffrir. S’ils étaient chrétiens dans leur âme, dans leurs sentiments, ils auraient un point d’appui. En plus, ils n’ont pas d’idéal. » Précisons ici que J. M. Questel a une sœur religieuse, qui donne durant toute la guerre des soins aux blessés dans différents hôpitaux, et un frère et un cousin qui sont prêtres et mobilisés.

Il décrit les tirs de sa batterie lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915, mais de ses positions successives, on ne voit pas grand-chose, le réglage est fait par avion (p. 35) : « Nous sommes sans nouvelles du travail fait par l’infanterie et le 75 à 4 km devant nous. » puis après plusieurs jours, c’est le constat d’échec (8 -11 octobre) « Pour l’attaque, c’est fini. C’est aussi le découragement, le marasme, le brouillard d’hiver qui enveloppe tout. C’est le sentiment de l’inefficacité, de la disproportion entre nos efforts et le résultat. La Bulgarie ? La Serbie ? Et Jean-Marc ! Ne serait-il pas parti là-bas ? Je crains. Et mes parents, et ma mère surtout, doivent-ils avoir la poitrine serrée à la pensée des siens dispersés au loin ! Et quelle issue surtout, quel aboutissement à tout cela ? » Il apprend peu après la mort de son frère Marc, prêtre-brancardier au 65e RI, tué devant Tahure en octobre 1915 ; il obtient ensuite des détails par un autre frère : «  Marc est parti à l’attaque à l’est de Tahure, avec 4 compagnies. Il en est revenu l’effectif de 2 compagnies. Malgré les conseils du major, lui disant que là n’était pas sa place, étant infirmier, Marc avait tenu à en être. Il était, dit le major, très emballé. Il avait dit quelque temps avant que si les boches le prenaient, ils ne l’auraient pas vivant. » Un second frère est tué à la côte au Poivre à Verdun en avril 1916.

La batterie de l’auteur est installée à Verdun le 18 février 1916 juste avant la poussée allemande, mais placée à la droite de Vaux, elle participe peu à l’effort principal (24 février « journée relativement calme dans mon secteur »). Il y a toutefois évacuation précipitée du secteur le 25, réorganisation plus au sud, et J. M. Questel restera à Verdun jusqu’à l’été ; il participera ensuite à l’offensive de la Somme en juillet et août 1916. Il quitte le front le 8 avril 1917 pour la caserne de Dôle et une période de 10 mois à l’arrière, et malgré un retour dans une unité au front en novembre 1917, c’est à ce moment qu’il arrête ses notations : (p. 65) « Et je clos ici mon carnet de front, aujourd’hui dimanche de Quasimodo, étant de garde par une journée de pluie. »

Vincent Suard juin 2021

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