Toulemonde Antoinette (1898 – 1981)

1. La témoin

Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.

2. Le témoignage

Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.

3. Analyse

Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.

L’arrivée des Allemands

L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.

Une jeune patriote

L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes  (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »

On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :

(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.

Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.

 L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.

 Vive la France ! »

L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»

Correspondance clandestine

La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes  (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »

Les évacuations

Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896,  est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.

Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »

Vincent Suard (Mai 2026)

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Limbour, Jules (1851 – 1933)

Un Douaisien très occupé 1914 – 1918

Allender Roland

1. Le témoin

Originaire des Ardennes, Jules Limbourg, agrégé d’allemand en 1887, enseigne longtemps au lycée de Douai. Il est conseiller municipal de Douai de 1892 à 1900 avec une étiquette radical-socialiste. Retraité en 1912, il assure ensuite la lourde responsabilité d’administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu. Il réintègre le conseil municipal de 1919 à 1925.

2. Le témoignage

Le journal d’occupation de Jules Limbour, constitué de 1200 feuillets manuscrits oubliés dans une boîte à la bibliothèque de Douai, a été découvert par Roland Allender ; celui-ci a, non sans difficultés, retranscrit ce texte (mauvais état, feuillets manquants, lisibilité, passages en allemand…) ; le résultat de ce long travail a été publié en 2014 par la SASA (Mémoires de la Société Nationale d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, tome XVII, 429 p.).

3. Analyse

Ce texte est d’un grand intérêt : Jules Limbour, administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu, a une position qui lui fait connaître l’état sanitaire de la population douaisienne, ainsi que celui des blessés hébergés, ceux-ci devenant bientôt uniquement des soldats allemands. Ancien élu municipal, c’est un notable qui connaît bien les rouages de la cité, ainsi que l’état social de l’agglomération. Agrégé d’allemand, il peut négocier avec les autorités (défense de « son » matériel et de « son » personnel), mais aussi échanger sur le fond (situation de la guerre, politique ou philosophie) avec certains officiers qu’il est tenu de loger. Grand connaisseur de l’Allemagne, il produit des remarques sur l’organisation de l’armée, de l’occupation, ou sur la mentalité allemande et ses points forts, sans jamais quitter le parti de la France ni douter de la victoire finale.

Douai dans la guerre

L’auteur donne au fil de son journal de précieuses informations sur l’occupation. Son ton est souvent critique et ironique, c’est un homme autoritaire et sûr de ses jugements, volontiers acerbe, ainsi par exemples à propos des étudiants en médecine français restés à l’Hôtel-Dieu en septembre 1914 : (p 30, avec autorisation de citation) « Les jeunes Tersen et Beaumont, embusqués qui distinguent à peine une veine d’un os, se croient des princes de la science et se font donner du Monsieur le major. » Il défend son institution, critique l’établissement religieux rival Sainte-Clotilde (p.31),  tenu par des sœurs « où l’on passe son temps à déblatérer sur la Gueuse, où une trentaine de charmantes jeunes filles porte un joli costume de la croix rouge bien orné d’étoffe fine, et joue (…) la comédie de la charité mondaine. » Il a toutefois aussi dans son établissement des sœurs dont il reconnaît la qualité du travail. Ses relations avec la hiérarchie allemande  sont  correctes, et sa connaissance de l’allemand et quelques facilités qui lui sont propres permettent d’apaiser les tensions (9 février 1915, p.84) : [un conflit à l’hôpital] «Quelque chose me dit que la solution est chez Schroeder si dur et si emporté. J’y vais. Il me reçoit d’abord durement. Je fais un signe maçonnique. Il s’adoucit et nous voilà bons camarades. C’est entendu.  Mesures raisonnables, etc… »  .

Un hygiéniste

On citera ici un long extrait qui montre les conceptions de J. Limbourg, à la fois fervent républicain, moraliste et hygiéniste  [on amène à l’Hôtel-Dieu une quarantaine de femmes malades et capables de contaminer les soldats allemands] (p. 81) « Ces femmes de 14 à 30 ans, quelques-unes avec des enfants ont pour la plupart été ramassées dans les cabarets de Hanay [Hantay ?], Harnes, dans Billy-Montigny, Hénin-Liétard. Beaucoup sont saines, un tiers a la gale. Quelques jolies filles admirablement faites, beaucoup de traîneuses, des filles de cabaret, des femmes de mineurs habituées aux logeurs, des mères de famille fainéantes, toute une génération d’alcoolisme, végétation d’estaminets, de terrils et de bals borgnes, filles d’une ignorance crasse, paresseuses, cruelles à l’occasion, dangereuses, produits redoutables de notre démocratie elle–même paresseuse, veule, incapable de vouloir et de réaliser la moindre réforme, d’organiser l’instruction, l’éducation, de veiller à la salubrité physique et morale de la population (…) L’industrie du cabaret est une monstruosité sociale. La prospérité du commerce de l’eau-de-vie est la pire des prospérités Elle équivaut à la ruine physique et morale. La République a un rude mea culpa à faire. »

Il est impressionné par la propreté physique des Allemands, leur fréquentation assidue des Bains Douaisiens, les hommes y allant par ordre, par unité ; il insiste à plusieurs reprises sur cette propreté, qui s’accorde avec ses conceptions, lui qui « à 64 ans est tous les jours savonné des pieds à la tête (p. 159) ». Il évoque aussi l’hygiène publique, ainsi du village de Raimbeaucourt (p. 203) : « Les Allemands ont pris 32 jeunes gens pour nettoyer le village  (…) Jamais on n’avait pensé qu’un village pût être propre, leur caractéristique jusqu’ici était la boue, le fumier, les maladies contagieuses qui vont de pair avec la saleté. » Ceci fait aussi penser aux villages de la Meuse, où les autorités françaises comme allemandes font enlever le fumier entassé entre les maisons et la rue.

Un syndrome de Stockholm?

Jules Limbour est impressionné par ce qu’il estime être la supériorité de l’organisation allemande, qui confirme la connaissance qu’il en avait avant-guerre, ainsi p. 47 « Gracy me disait hier : « Vous avez des sentiments allemands. » À quoi j’ai répondu : « je connais l’Allemagne et il ne m’est pas possible de dire le contraire de ce que j’ai vu » L’auteur souligne la correction de certaines troupes, et contrairement aux autres diaristes, salue la correction des Prussiens, comparés à des Bavarois plus douteux (déc. 1914). Il évoque les qualités humaines d’officiers qu’il doit loger, ainsi par exemple (oct. 1914, p. 42) « Le capitaine Lutz est parti, me laissant une bouteille de vin et une boîte de cigares. Nous le regrettons tous. C’était la crème des hommes. » C’est plus loin un aviateur (juin 1916, p. 268) « Presque tous les aviateurs de la Brayelle s’en vont (…). Monsieur Mickler nous a donné sa photographie avec une affectueuse dédicace, c’est un bon garçon qui paraît regretter beaucoup de s’en aller. (…) il était serviable et affectueux … » Il refait son éloge lorsqu’il apprend sa mort en octobre (p. 289)  « Je lui avais donné un mot de recommandation dans le cas où il serait prisonnier, si j’avais pu lui donner un contre la mort, je l’aurais fait. » Jules Limbourg est ainsi un témoin très atypique par sa proximité culturelle avec l’occupant : au tout début de l’occupation, un sous-officier allemand lui avait par exemple raconté le sac de Louvain, en le lui présentant comme amplement justifié (p. 29).

En même temps, notre témoin est lucide, soulignant la différence d’attitude entre les troupes de l’arrière (Douai) et celle des zones de combat (déc. 1914, p.62) « L’institutrice d’Athies me raconte à l’Hôtel-Dieu l’épouvantable existence des habitants d’Athies et de Feuchy et de Tilloy [sur la ligne de front]. Ces deux derniers mois la barbarie des Bavarois n’a pas eu de limites. Ils ont détruit et sali par plaisir, tailladé des robes, des draps, sans utilité. » Il sait aussi se faire respecter chez lui et n’hésite pas à « raisonner » les officiers qu’il loge si c’est nécessaire (nov. 1915, p. 171) « Mon officier est revenu à minuit saoul comme une grive, il a dû vomir. Je l’ai traité durement, le lendemain, il s’est excusé. »

Un patriotisme lucide

Cette volonté constante de reconnaître les qualités des Allemands rend d’autant plus intéressantes ses critiques à leur égard (p. 88) « Quiconque a fréquenté un Allemand a été frappé et repoussé par son manque de tact, d’aménité, son affectation de supériorité. » Il n’a aucun doute sur les risques collectifs courus, évoquant Louvain et le Lusitania (p. 112) : « Nous le sentons ici, nous sommes à la merci des fantaisies d’un chef qui pourrait faire brûler la ville sous le prétexte créé de toutes pièces qu’on a tiré sur les soldats ou communiqué avec l’ennemi. » En mai 1915 : « Je crois que l’Empire expiera, que ses violences inutiles, son attitude blessante seront châtiées (…) » Avec Verdun en 1916, il souligne que cette guerre «n’est qu’une épouvantable folie et il n’est presque plus d’Allemands qui n’en soient convaincus, il suffit de les entendre pour s’en assurer ». Dès avril 1916 (p. 243) il remarque « un violent mouvement anti-officier, un accroissement de la haine contre l’aristocratie, un esprit révolutionnaire intense et cela chez les sous-officiers comme chez les soldats. » J. Limbour n’abandonne jamais son soutien à la France et aux alliés, ainsi que sa certitude de la victoire (25 juin 1916, p. 275) « Autour de moi je sens une vague de pessimisme, je finirai par être un des rares qui croient au succès final, moi qui fus le seul à soutenir la supériorité allemande dans tous les domaines. Ils succomberont sous le nombre à la longue. »

Un homme de gauche

Ancien élu radical, anticlérical et franc-maçon, Jules Limbour critique violemment à plusieurs reprises la bourgeoisie locale, ainsi p. 155 : « Pourquoi ne pas conclure comme je l’ai fait souvent : c’est uniquement dans la petite bourgeoisie et dans l’ouvrier qu’il y a du dévouement réel et des sentiments nobles, le jour où l’éducation populaire sera ce qu’elle doit être, le vide de la bourgeoisie riche et fainéante apparaîtra dans toute sa laideur. » Fervent républicain, décrit lors de son oraison funèbre (1933, p. 11)) comme un « républicain des temps héroïques, alors qu’il était dangereux pour un fonctionnaire de l’être » notre diariste est solidement établi dans le camp laïc. Perdant sa femme en 1918, il témoigne de sa tristesse en même temps que de tendresse, puis conclut ce triste événement (p. 394) : « Je la quitte, l’embrassant mille fois. J’ai 68 ans, le cœur malade, les poumons usés. Je croyais et espérais mourir avant elle. Je lui aurais fait de la peine par mon enterrement civil (…). » Au plan politique, il est peu intéressé par les maximalistes et soutient la manière forte de Clémenceau (décembre 1917, p. 340) : « Les pacifistes sont mis sur le même pied que les traîtres. Ma foi, il n’a peut-être pas tort. Le vin est tiré, il faut le boire. On ne peut du reste très logiquement faire la guerre et la paix en même temps. Imiter les Russes, c’est vraiment trop dégoûtant. »  À la fin de l’occupation, il insiste sur les problèmes de ravitaillement et sur la faim à Douai, sous les obus anglais qui se rapprochent. Le récit s’arrête brutalement le 2 septembre, avec l’évacuation des civils de la ville par les Allemands ; le journal est repris le 13 janvier 1919 : « Je vais essayer à mon retour d’exil de résumer les événements des 4 derniers mois. » Les Douaisiens ont été pendant cette période chaleureusement accueillis par la population de Mons.

Ce texte est donc d’une grande valeur, à la fois documentaire et humaine ; son caractère personnel, au ton d’une grande franchise, souvent acerbe, en fait une source historique très riche.  Cette liberté de ton est tellement poussée que R. Allender – qu’il faut ici remercier pour cette restitution – dit en préface avoir gommé deux noms, car les notations relevaient de la diffamation manifeste…. Une fois de plus, c’est un texte tardif, inédit et personnel, non destiné à la publication, qui se révèle être un excellent témoignage, car débarrassé de l’autocensure habituelle : c’est une source riche pour la description de l’occupation, des Allemands rencontrés, et de la société ouvrière et bourgeoise de la cité. Le paradoxe, c’est que ce notable fait un peu figure de marginal parmi les siens, justement à cause de sa bonne connaissance des Allemands (p. 301) « On peut être patriote dévoué, on peut être ennemi de l’Allemagne sans être pour autant aveugle sur nos défauts et reconnaître que l’ennemi a des qualités. »

Vincent Suard, septembre 2025

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