Toulemonde Antoinette (1898 – 1981)

1. La témoin

Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.

2. Le témoignage

Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.

3. Analyse

Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.

L’arrivée des Allemands

L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.

Une jeune patriote

L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes  (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »

On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :

(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.

Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.

 L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.

 Vive la France ! »

L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»

Correspondance clandestine

La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes  (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »

Les évacuations

Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896,  est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.

Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »

Vincent Suard (Mai 2026)

Share

Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

Share

Lemoine Armand et douze autres institutrices et instituteurs meusiens

Témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918

Pascale Verdier

1. Les témoins

Armand Lemoine, instituteur à Avioth (Meuse), a répondu comme vingt-huit autres collègues à une requête de l’Inspecteur d’Académie de la Meuse, le priant de lui adresser (février 1919) un « mémoire retraçant, avec tous les détails que vous jugerez utiles, votre existence pendant l’occupation allemande. » On trouve dans ces réponses presque autant d’hommes que de femmes, mais ces instituteurs sont en moyenne plus âgés que les institutrices, car les plus jeunes ont été mobilisés.

2. Le témoignage

Pascale Verdier a publié en 1997 « Les instituteurs meusiens, témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918 », un livre édité par les archives départementales de la Meuse (198 pages). L’ouvrage met en valeur l’article 14 de la cote 27 T conservé aux AD 55, qui contient les réponses à la demande de témoignage de l’Inspecteur d’Académie. Jacques Mourier, alors directeur des Archives, avait retenu treize rapports, avec un critère essentiellement géographique, c’est-à-dire des mémoires issus de villages représentatifs de l’ensemble de la Meuse occupée. Pascale Verdier présente dans une longue introduction (p. 7 à 51) la source, le contexte local et les éléments historiques que l’on peut extraire de l’enquête. Les treize rapports, de taille inégale, sont reproduis ensuite intégralement (p. 53 à 180).

3. Analyse

Ces enseignantes et enseignants des écoles primaires ont été amenés par leurs fonctions à bien connaître la vie de leur commune pendant l’occupation ; familiers de l’écrit, ils ont une bonne capacité à formuler des réponses structurées, et certains sont restés secrétaires de mairie pendant la guerre. Les textes évoquent les débuts de la guerre, l’arrivée des Allemands, puis le quotidien du village occupé. Le travail forcé, les réquisitions et la pénurie alimentaire, avec la souffrance physique et morale qui en découle, sont des passages obligés des récits. La source présente l’inconvénient spécifique, pas assez souligné lorsqu’on s’intéresse à ce type de documents, d’être très influencée par la nature hiérarchique des relations entre les instituteurs et leur supérieur. L’Inspecteur d’Académie est un individu lointain, puissant, et la soumission est la règle. Il faut ainsi lire entre les lignes, pour évaluer la valeur factuelle et un éventuel degré de minoration ou d’exagération. Les enseignants gardent évidemment une part de liberté, et le ton adopté dans les treize rédactions est assez variable : il va d’un style plaintif et larmoyant à une écriture stoïcienne et détachée, en passant par des rapports techniques centrés sur un bilan strictement professionnel. La souffrance est ce qui réunit tous les témoignages, mais Pascale Verdier souligne aussi que cette approche des occupés est rapportée « dans un style imagé qui en fait tout le charme … »

On peut proposer trois thèmes pour illustrer ces rapports ;

Violences à l’arrivée des Allemands

L’arrivée des uhlans dans les villages se fait dans le cadre du combat, les derniers Français viennent de partir et les mesures de terreur évoquées sont à comprendre dans ce cadre. Pour les Allemands, il faut sécuriser rapidement et brutalement les arrières : otages, regroupement de la population, jeunes gens immédiatement emprisonnés, obsession de l’espionnage…. En général, le degré de dureté dépend de la proximité du front et de la personnalité de l’officier chef de la Kommandantur du village. Le maréchal-ferrant de Butgnéville s’était rebellé lors de la confiscation des armes, il fut abattu et sa maison incendiée. À Herbeuville (p. 121), la population du village fut enfermée pendant une semaine dans l’église. Les hommes en âge de travailler ayant été conduit à Hannonville, le reste de la population fut emmenée dans un camp à en Bavière (19 octobre 1914). Ces femmes, enfants et vieillards furent ensuite rapatriés via la Suisse en février 1915. À Gouraincourt (p. 113) tous les hommes furent emmenés en novembre 1914 dans un périple qui finit par les installer à Bellefontaine en Belgique.

Les relations entre l’occupant et les civils semblent s’apaiser dans un second temps (Butgnéville, Emile Dion, p. 92) : «Après la période de terreur qui dura plusieurs mois au début de la guerre, les soldats étaient assez convenables. (…) Il souligne que les Allemands sont choqués d’être présentés comme des barbares (toujours à Butgnéville) : « Lorsqu’ils étaient convenablement ravitaillés, dans les premières années d’invasion, ils donnaient volontiers du pain, du tabac, des cigares aux civils ; j’en ai vu offrir aux enfants des friandises qui venaient d’Allemagne, aussi disaient-ils : « Soldats allemands, pas barbares ! » Combien de fois se sont-ils défendus d’être barbares ». Mademoiselle Magny, de Mouzay, évoque aussi ce thème (elle maîtrise l’allemand, p. 163) « Lorsque des officiers rendaient un service à l’école, et qu’elle les en remerciait,  ils répondaient invariablement : « Voilà, Mademoiselle, ce que savent faire les Boches » ou bien « Vous voyez que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. » »

Le difficile quotidien de l’occupation

On peut citer :

* la faim, le froid, la hausse des prix, les pénuries, la paupérisation (absence de traitement)

* les réquisitions constantes, les perquisitions

* l’arbitraire : la plupart des plaintes devant des injustices manifestes se heurtent au « C’est la guerre » de l’interlocuteur allemand.

* les otages, le travail forcé, la déportation du travail

* la privation de liberté, l’interdiction de circuler, de rendre visite au village voisin.

* les bombes et obus français, puis américains, suivant la période et la distance du front.

* le manque de nouvelles des proches de l’autre côté du front, ou déportés à l’intérieur.

* enfin globalement le tourment moral que constitue l’ensemble de toutes ces épreuves sans qu’on puisse en envisager la fin.

On peut exemplifier avec le thème de la promiscuité avec les soldats hébergés et du danger des rôdeurs la nuit (Denise Valentin, Baâlon, p. 68) : « Les soldats reviennent des tranchées, on les aiguillonne à chaque retour, avec un tonneau de bière qu’ils vident en mangeant des tartines, au son d’une musique discordante (un vrai tam-tam des nègres) et des chants et des hourras prolongés. (…) Quand ils sont endormis, les ivrognes, notre journée n’est pas encore finie à nous [elle vit avec sa sœur]. Il faut maintenant compter avec les rôdeurs de nuit qui attendent l’heure favorable pour faire leur tour. Les voilà qui arrivent à la porte, à la fenêtre, leur lampe électrique éclaire notre chambre de leurs projections. Je tremble comme une feuille. Dans la nuit noire résonnent les sourds coups de marteau qui cherchent à démastiquer nos carreaux, vite je donne l’alarme dans la maison. Il y en a heureusement dans la quantité qui sont prêts à nous protéger. »

Dans le domaine des violences sexuelles, seule une tentative de viol est signalée par Armand Lemoine, elle est commise sur sa femme par un territorial alcoolique, un trésorier-comptable hébergé qui essaie aussi de l’étrangler lorsqu’il la défend (p. 57). Le commandant de place réveillé envoie deux sentinelles qui s’installent dans la maison, devant la porte et la fenêtre du fautif, dont on ignore le sort ultérieur. Mais on peut aussi se demander si les institutrices aborderaient librement ce thème avec leur supérieur.

En fait le seul élément réellement positif cité est la qualité des soins apportés par les médecins militaires allemands aux malades civils, mais ces mentions ne concernent pas le début de la guerre. Lors de la déportation à Amberg en Bavière, l’élève-maîtresse Jeanne Paquel déplore qu’au camp, malgré les hospitalisations possibles (p. 127), « Beaucoup de personnes moururent faute de soins. Les enfants, par le froid rigoureux de l’hiver, contractèrent des pneumonies qui les emportaient en quelques jours. » Lors d’évacuations de villageois trop proches du front (1915), ou des civils lors de l’avancée des Américains et des Français (1918), les différents témoignages soulignent le bon accueil des Belges.

Le fonctionnement de l’école

Les situations sont très variées : si presque toutes les écoles ont été pillées au début de la guerre, c’est avec des dégâts variables ; les locaux ont souvent été réquisitionnés, il n’y a plus de matériel, et l’autorité militaire s’oppose à la réouverture ; dans d’autres au contraire le commandant de place encourage la reprise rapide des cours, quitte à trouver des locaux improvisés. Les blocages allemands semblent liés à la volonté d’éviter que trop d’enfants, notamment ceux qui n’habitent pas le bourg, se déplacent librement dans la campagne.

Armand Lemoine résume bien la situation générale en évoquant la réquisition définitive de l’école en octobre 1916 (p. 59) « Pour ne pas laisser les enfants sans instruction, je fis classe dans la salle qui servait à distribuer le ravitaillement américain. (…) Continuellement dérangés dans leurs études pour aller travailler aux champs [glanage, cueillette], ces enfants ont beaucoup perdu comme instruction et éducation. En compagnie de tous les ouvriers du village, ils entendaient journellement et voyaient ce qu’ils ne devaient pas voir ni entendre, et ils ont rapporté en classe des habitudes d’indiscipline, de paresse et d’impolitesse. ». Mademoiselle Lepezel, de Bouligny, signale en hiver des fermetures de l’école en raison du froid, et précise qu’à l’été 1918, avec la faim, « mes élèves et moi sommes incapables de tout travail sérieux. Notre cerveau est vide. Je ne puis former de cercles pour les leçons car ces pauvres enfants ne tiennent pas debout. » Ces enseignants font donc des constats de carence pédagogique, ce qui n’est pas le cas d’Eugène Gœuriot, instituteur à Lachaussée (p. 150) : « Les enfants ont fait preuve d’assiduité et d’application. Le travail en classe a laissé rarement à désirer et a produit des résultats satisfaisants. Les grands élèves surtout se sont montrés laborieux, très laborieux même. » Madame Macquart, de Dun-sur-Meuse, évoque l’enseignement de l’allemand (p. 103) « Sur la demande des parents, je l’appris un peu. Je considérais cet enseignement nécessaire pour le moment : les enfants pourraient ainsi aider leurs parents à comprendre les soldats qui venaient chez eux, soit pour faire laver leur linge ou pour le faire raccommoder. (…) Les enfants, sortis de l’école, constamment avec les soldats, parlaient la plupart en 1918 très couramment l’allemand, leur prononciation était meilleure que celle des grandes personnes.» Cette institutrice signale avoir été en conflit avec le maire de Dun et son adjoint qui souhaitaient qu’elle enseigne en plus le catéchisme, et qu’elle fasse dire les prières : « Tous deux voulaient profiter que je n’étais qu’une femme sans appui, sans défense ; je sus leur montrer en maintes circonstances que je savais être ferme. » (…) (p. 105) « C’était la guerre, il est vrai, mais ce n’était pas une raison pour retourner ½ siècle en arrière. »

Souvent, les personnels restent sans traitement. On connait l’arrangement trouvé pour Mademoiselle Magny, qui se fait aider par sa sœur à Mouzay en juin 1916 (p. 161) « C’est alors que le commandant nous offrit de nous payer comme employées de la Commandature, à raison de 0,75 fr par jour. » J’acceptai pour ma sœur mais refusai pour moi. Le Commandant, vexé, me força à accepter. » À Dun le maire refuse d’aider financièrement l’institutrice (p. 106) « Les parents d’eux-mêmes vinrent me trouver et insistèrent pour me payer (…) [puis après résistance] je me décidai à demander 1 sou par jour par élève, de manière à ne pas gagner plus que les personnes qui étaient obligées de travailler. [de 1 à 2 fr.] Je n’obligeai personne, neuf ne payèrent jamais. ».

Des soldats allemands, enseignants dans le civil, passaient souvent dans la classe de Mademoiselle Magny, et celle-ci signale avoir eu avec eux des discussions intéressantes (p. 162). Ils reconnurent en général, dit-elle, la supériorité de « nos livres sur les leurs, surtout en ce qui concerne les illustrations. » Leur critique récurrente était l’omniprésence de l’idée de guerre dans les manuels français, « Un jour un Commandant d’active prit dans une Histoire une gravure représentant une bataille et me dit sans autre commentaire : « Voilà ce que vous ne trouverez pas chez nous. »

Vincent Suard, février 2026

Share

Mineur, Jean (1902-1985)

Balzac 00.01

1. Le témoin

Jean Mineur est né à Valenciennes en 1902, son père étant menuisier et négociant en bois. Il a de 12 à 16 ans pendant le conflit, qu’il vit sous le régime de l’occupation allemande. Dans les années vingt, il invente localement la publicité au cinéma, en vendant des espaces peints à des commerçants locaux : ces réclames sont déroulées sur un grand rideau qui s’abaisse dans la salle pendant les entractes. Il fait ensuite carrière dans le film publicitaire au cinéma à travers la société Jean Mineur Publicité, dont le logo au petit mineur est resté célèbre.

2. Le témoignage

Jean Mineur a publié ses souvenirs dans « Balzac 00.01 » en 1981 (Plon, 275 pages). La partie de l’ouvrage qui concerne la Grande Guerre va des pages 30 à 58. L’évocation de son vécu de l’occupation est rédigée avec plus de soixante ans de distance.

3. Analyse

La vie dans Valenciennes occupée est assez sommairement décrite par Jean Mineur, mais on peut tirer du récit quelques éléments intéressants. Lors de l’arrivée des Allemands, ses parents n’ont pas fui car sa mère est gravement malade, et ils sont terrorisés « les réfugiés racontaient des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête ». C’est dissimulés dans une sombre remise qu’ils entendent le pas bruyant sur le pavé de ce qu’il imagine être des « uhlans géants et moustachus ». Après plusieurs jours de dissimulation, ils finissent par sortir, mais le père reste caché à cause des rafles de civils. L’activité paternelle est arrêtée, et la famille vit pendant plusieurs mois de la vente ambulante de copeaux et de sciure que l’auteur (13 ans) met en place avec succès jusqu’à l’épuisement du stock.

L’auteur se décrit à la fois comme un adolescent affamé, qui a déjà la responsabilité de sa mère malade, ainsi que celle de son père, assez dépassé semble-t-il, et en même temps comme un enfant dont le terrain d’aventure est la ville déserte la nuit : malgré le couvre-feu sévère, c’est un espace dangereux mais tentant. Les remises et ateliers de la maison finissent par abriter des troupes allemandes, et il en devient familier, disant (il a étudié un an l’allemand scolaire…) au bout d’un temps finir par les comprendre. À la fin de 1915, il est adopté par ces hommes au repos, et constate que ce sont de « braves types ». Cette fréquentation lui attire des ennuis car ses rapides progrès en allemand lui font raconter à l’école ou dans son quartier les derniers bruits obtenus des soldats. Dénoncé et menacé par l’autorité d’occupation (accusation de diffusion de fausses nouvelles), il doit éviter un temps ces soldats et c’est suite à cet incident qu’il dit devoir comme suspect porter le brassart rouge à 14 ans (1916).

Son drame personnel réside dans le décès de sa mère en décembre 1917, son père le délaissant rapidement (p. 46) : « Je suis resté seul, trop souvent. Les Allemands dans la cour s’émurent de me voir si désespéré. Petit à petit, ils me prirent sous leur aile. L’un me racontait des histoires, l’autre m’apportait une assiette de nourriture aux heures des repas. Mais je n’avais le cœur à rien. » Son père se remarie à l’été 1918 et sans surprise les relations de Jean Mineur avec sa belle-mère sont mauvaises.

En septembre 1918, l’auteur est évacué avec les habitants de Valenciennes, ils échouent à Mons, où lui manque de trépasser de la Grippe espagnole. Évacué dans un train sanitaire à Bruxelles, il s’y trouve le 11 novembre, mais se brouille avec son père, qui est installé à Ixelles. Il fuit alors la Belgique et rentre à Valenciennes sans autorisation de circulation, retrouvant la maison et les ateliers relativement épargnés mais occupés par des soldats anglais et canadiens : des cris, des rires (p. 54)  et « un grand diable tape sur le piano de ma mère en chantant à tue-tête. » Les soldats finissent par comprendre sa détresse, le nourrissent et l’adoptent, et lui est heureux de retrouver « un peu de tendresse dans cet univers chaotique. » En 1919, il passe son permis automobile dès ses 17 ans, est d’abord chauffeur livreur, avant d’entrer au journal Le Progrès du Nord où il se formera le domaine des annonces particulières et publicitaires.

Même si Jean Mineur, professionnel de la publicité, est assez beau-parleur, et enjolive peut-être un peu son lointain passé, nous avons ici un petit témoignage qui mêle souffrance de guerre et souffrance intime, avec l’expérience rare d’un adolescent adopté à son propre domicile, d’abord par la troupe allemande, puis par la troupe anglaise.

Vincent Suard, septembre 2024

Share

Masquelier, Marie (1895-1975) et Masquelier, Sophie (1896-1989)

Professeur à l’université de Picardie-Jules-Verne, Philippe Nivet dirige la collection « Vécus ». Le 18e titre, en 2022, est un nouveau témoignage de jeune fille de famille bourgeoise du Nord sous l’occupation allemande lors de la Première Guerre mondiale : Une famille roubaisienne sous l’occupation de 1914 à 1918, Journal de Marie Masquelier, édité par Philippe Nivet, Amiens, Encrage édition, 2022, 622 pages, 39 euros.

La famille Masquelier composée d’une mère, veuve, et de cinq enfants dont quatre filles, vivait à Lys-les-Lannoy, commune limitrophe de Roubaix. Ces notables avaient une belle maison et géraient une pépinière. Le témoignage de deux des filles révèle une famille catholique très pratiquante. Un oncle des diaristes, monseigneur Henri Masquelier, dirigeait le journal La Croix du Nord ; un autre était jésuite. Dans cette famille, on pensait que la guerre était une punition de Dieu infligée aux dirigeants anticléricaux de la France : « la France a beaucoup péché ; mais Dieu, qui aime les Francs, pardonnera » (28 mars 1915). On priait pour la victoire, avec la certitude d’être entendu : « Je suis bien sûre que le bon Dieu écoute de meilleure oreille nos prières que les leurs. La cause allemande est injuste et le bon Dieu ne manquera sûrement pas de donner une sévère leçon au vieux Guillaume » (13 janvier 1915). Autre pratique typique, lors d’une grande réquisition : « Ils font plus peur que le diable ; tout le monde les attend anxieusement et nous avons promis [de faire dire] plusieurs messes si tout se passait bien chez nous » (29 septembre 1918).

La principale diariste est Marie Masquelier, 19 ans en 1914, élevée dans une école catholique en Belgique. Son témoignage est complété, pour une partie perdue, par celui de sa sœur Sophie, d’un an plus jeune. Il est vraisemblable que les deux jeunes filles aient écrit de concert. Leur objectif était de fournir à leur frère mobilisé dans l’armée française un témoignage sur la vie locale en son absence, objectif élargi pour informer les Français « de l’autre côté » ignorants des réalités de l’occupation allemande : « De l’autre côté, on ne songe pas que chez nous nous souffrons de l’invasion, de l’oppression, de la ruine, du pillage et surtout d’inquiétude cruelle pour les chers nôtres toujours au danger et dont nous ne pouvons recevoir de nouvelles » (24 octobre 1915). D’après Philippe Nivet, des indices laissent penser que les textes ont été réécrits après un premier jet. Les huit cahiers de Marie et les sept de Sophie ont été conservés dans de mauvaises conditions, ce qui explique quelques lacunes. La transcription (sur 555 pages aux lignes très serrées) a représenté un énorme travail, complété par des centaines de notes de bas de page.

De nombreux témoignages de femmes en territoire occupé, déjà publiés, y compris par Philippe Nivet, sont présentés dans le livre collectif du CRID 1914-1918, 500 témoins de la Grande Guerre, et sur notre site. Les récits des sœurs Masquelier reprennent les thèmes bien connus : l’omniprésence des soldats et officiers allemands qu’il faut loger (avec des appréciations nuancées sur leurs comportements) et dont il faut supporter les pillages et les réquisitions qui ne sont que pillages déguisés ; la mise des ressources du pays au service des occupants et le démantèlement de l’industrie roubaisienne ; le travail forcé et la prise d’otages ; les pénuries alimentaires et l’augmentation de la mortalité qui en est la conséquence ; les attitudes diverses des occupés, depuis l’acceptation et la collaboration jusqu’aux actes timides de résistance.

Ne négligeant aucune source d’information, Marie livre de nombreux détails concrets sur la situation et sur ses propres sentiments. Ainsi, le 13 août 1916 : « Hofmann, être de la pire espèce, vient de faire afficher que tous les cuivres doivent être déclarés et portés à la Commandature. En voilà un ordre ! Est-ce permis, voyons, de commander à de pauvres occupés de porter à leurs occupants ce qui doit servir à fabriquer des obus contre leurs alliés, contre les chers leurs ? C’est abominable de nous forcer ainsi à mettre dans les mains de nos maudits exécrables ennemis des armes, des munitions qui tueront nos braves héros de France ! » Elle a su remarquer l’opposition entre Bavarois et Prussiens, les premiers beaucoup plus sympathiques, et elle a même su déceler le mépris des vrais combattants allemands pour ceux de l’arrière, portant un uniforme mais n’allant pas aux tranchées. Marie et Sophie expriment vivement leur réprobation pour les « femmes à boches » et signalent, lors de la libération, leur punition méritée : « la plupart ont eu les cheveux coupés » (28 avril 1918).

On trouve encore, dans ce témoignage, une étonnante critique des bombardements alliés qui font trop de dégâts chez les civils (16 juin 1918). Et, lors du terrible hiver de 1917, ce détail qui renvoie aux remarques sur les pratiques religieuses de la famille : « Dans nos chambres, l’eau est gelée dans les lavabos et les bénitiers » (4 février 1917).

Pour terminer, je me permets un désaccord sur la méthode d’édition de ce livre. Une introduction de 45 pages aux lignes très serrées, agrémentée de larges citations, dit dès le départ tout ce qu’on pourrait trouver dans le témoignage. Il me semble que le lecteur préfèrerait découvrir, au fur et à mesure, dans le texte de Marie et de Sophie, les détails concrets les plus personnels. D’un autre côté, on peut répondre que la très longue et très complète introduction dispense de la lecture directe du témoignage. Mais c’est regrettable.

Rémy Cazals, avril 2024.

Share

Maquet, Marie-Thérèse (1879 – 1919)

Journal de guerre 1914 – 1918

1. La témoin

Marie Thérèse Maquet née Caulliez appartient à une famille de gros négociants en lin, elle est alliée par son mariage et son milieu à la bourgeoisie industrielle du textile de la région lilloise. En août 1914, elle a 5 enfants et habite dans le quartier Vauban à Lille. Lors de l’occupation, elle est séparée de son mari Émile Maquet mobilisé à Dunkerque; évacuée via la Suisse avec ses enfants en décembre 1915, elle habite ensuite Versailles, puis diagnostiquée tuberculeuse à la fin de 1916, elle doit résider sur la côte d’Azur jusqu’à son décès au Cannet en 1919 à l’âge de 40 ans.

2. Le témoignage

Ce journal de guerre de Marie-Thérèse Maquet, qui court du 2 août 1914 au 11 novembre 1918, a été restitué dans une transcription soignée, fruit d’un travail familial qui a associé notamment Pierre-Yves Tesse d’abord, puis Xavier et Philippe Maquet. Des photographies et des explications généalogiques apportent des outils de compréhension. Un exemplaire est disponible à la Bibliothèque Municipale de Lille, et ce témoignage a été présenté au public en octobre 2018 par Paul-Nicolas Maquet, en collaboration avec le service des Archives municipales de Lille.

3. Analyse

La diariste partage son temps entre l’éducation de ses enfants, une sociabilité faite de visites essentiellement familiales, proches ou éloignées, et la piété : culte, prières et œuvres charitables occupent une grande importance dans sa vie. Le journal, tenu très régulièrement au début du conflit, voit ses mentions s’espacer à partir de 1916. À la fois journal intime et aide-mémoire, ces notes ont aussi pour but d’être montrées à son mari pour témoigner de ce qu’elle a vécu.

L’occupation

M. T. Maquet raconte le bombardement de Lille, avec la journée du 12 octobre 1914, passée dans les caves de la grande maison de ses parents rue Desmazières, ils sont « 60 ou 70 », enfants, domestiques et voisins ayant été regroupés ; elle note que l’observation, la nuit, de tous ces petits enfants couchés, lui faisait penser aux catacombes. L’occupation est rapidement éprouvée comme insupportable, d’abord à cause des occupants, qu’il faut loger, ceux-ci exigent «bains, feu, bon repas parfois. », et [avec autorisation de citation] en décembre (p. 51) : « Chacun arrive avec des histoires sur la muflerie des Allemands. On en ferait des bibliothèques». L’absence de son mari, le manque de nouvelles des proches en 1914, et le manque de perspectives éprouvent l’autrice, malgré son patriotisme. Elle souffre des mesures de couvre-feu, habituelle sanction de l’occupant, tout en étant bien consciente, avec son grand jardin, d’être une privilégiée (p. 79) «chez nous, cela n’a pas de conséquences comme pour les pauvres, les employés, les instituteurs, enfants des écoles, etc…. ». Si la correspondance est très difficile, le réseau professionnel de la famille permet d’avoir plus de nouvelles au début 1915, via « la Suisse, le bureau de Leipzig, la Banque Meyer, Schönberg… ». Ces « réseaux » constituent un grand luxe par rapport à d’autres nordistes qui restent sans nouvelles, mais elle n’en a pas conscience (3 mai 1915 p. 88) « un mot au crayon me dit que tu allais bien le 15 avril. Que c’est loin. » : le délai moyen – lorsque quelque chose passe – est plutôt de trois ou quatre mois.

Si les désagréments de l’occupation sont réels, ils sont somme toute supportables pour cette famille fortunée, mais les vexations, la durée de la guerre, et surtout l’inquiétude pour tous les hommes au front ou prisonniers la minent : ces soucis se transforment progressivement en une dépression personnelle marquée. Cet état est tu aux proches, mais confié au journal qui devient un confident. Très découragée en juillet 1915, elle note : « Je suis certainement au premier degré de la folie ou de la neurasthénie et tous mes efforts tendent à le cacher. Il y a des moments où je me fous de tout et désire la Paix, ce qui est stupide. » Auparavant, ébranlée par l’annonce régulière de tués au front, elle a admis aller très mal, et devoir par exemple se forcer à prier (p. 94) «je voudrais la paix à tout prix ou un pays universel, une seule patrie pour tous les hommes. J’aimerais mieux devenir Turque tout de suite et que cela finisse. Que vas-tu penser de moi en lisant ces mots ? »

Un habitus catholique

M. T. Maquet est très pieuse, et son journal offre un témoignage intéressant de ce que peut-être l’intimité d’un catholicisme féminin au sein de cette bourgeoisie textile, avec ses pratiques et ses préoccupations. Au début, l’occupation est attribuée à la culpabilité de la France décadente, et la Vierge de Lourdes, Notre Dame de la Treille ou Jeanne d’Arc sont régulièrement invoquées. Pour avoir des nouvelles de son mari, des frères et cousins, la prière aux âmes du Purgatoire et des neuvaines à Saint Joseph semblent efficaces, et pour les maladies des enfants, c’est plutôt Sainte Philomène. Cet univers lui apporte un cadre rigoureux dont la régularité la tranquillise, elle se réjouit des messes matinales et des saluts en fin de d’après-midi. Dans ses œuvres de charité, la fréquentation de l’Asile des Cinq Plaies, établissement catholique pour jeunes filles faibles d’esprit et nécessiteuses lui apporte beaucoup, même si ce lieu n’a rien de gai (avril 1915, p. 85), « nous nous rendons aux Cinq Plaies pour voir la petite Louise [gravement malade] : que c’est consolant en ces tristes jours de pouvoir aider les pauvres. C’est ma seule joie. ». Elle se désole profondément de ce que son mari ne verra pas la première communion de sa fille Marie-Lucie. Sa religion l’aide lors de ses épreuves ultérieures, mais en même temps, sur la durée du conflit, les marques d’une piété traditionnelle se sont un peu érodées, on a l’impression que le fatalisme s’est imposé : Dieu est toujours central pour elle, mais tout l’arsenal sulpicien (Saints, Purgatoires, Neuvaines…) est beaucoup moins évoqué. C’est un témoignage qui corrobore les travaux de Guillaume Cuchet sur la marginalisation du Purgatoire dans le culte catholique pendant et surtout après la Grande Guerre.

Le rapatriement

Classiquement, les propos qualifient d’abord les rapatriements par la Suisse de monstruosité : les Allemands chassent cruellement les indigents ; elle y est sensible, puisqu’elle s’occupe d’une famille concernée et un extrait (p. 85) nous éclaire sur cette perception des évacuations au début de l’occupation (avril 1915) : «Ce soir dans mon bureau si tranquille, je pense à ces pauvres femmes comme moi qui pleurent en attendant demain, où elles devront laisser leur pauvre chambre, leurs pauvre mobilier, et le souci du lendemain ? On va probablement en France les parquer dans des camps de concentration, sans compter que leurs chambres seront pillées dès leur départ. Comme le Sauveur qui est né dans une étable par la suite de l’orgueil d’un Empereur, que de pauvres petits vont naître là-bas loin du logis familial (…) et les mères qui vont mourir en laissant leurs chers petits sans personne à qui les confier, la raison de cette iniquité nous échappe, on se sent devenir fou. » Elle dit plusieurs fois vouloir rester pour ne pas abandonner ses parents, mais on voit bien ensuite que cette possibilité d’évacuation, comprise alors comme une libération, devient une tentation. Elle finit par s’y résoudre, mais dès qu’en France non occupée elle reprend son journal (fin décembre 1915), c’est pour y mentionner sa torture morale d’avoir laissé ses parents, ses amis et ses pauvres : elle l’a fait pour ses cinq enfants. La description du voyage est précise et intéressante, et à son arrivée à Annemasse, elle se précipite sur l’Écho de Paris, mais «Hélas, il était idiot. »

À Versailles

Après son rapatriement, M.T. Maquet retrouve son mari en permission pour Noël 1915 et elle s’installe à Versailles. L’autrice est déçue par l’indifférence des gens qu’elle fréquente pour le sort des habitants des régions occupées ; elle dit en tomber de haut, et son moral reste morose  (p. 140, janvier 1916) : « Versailles avec ses grands boulevards et ses rues désertes donnerait le spleen à un comique. » Le drame intervient dans le courant du mois de février 1916, sa fille Marie-Lucie (8 ans) tombe malade et la médecine est impuissante (infection du foie ? méningite ?). Son enfant meurt dans ses bras, c’est son deuxième deuil de mère car un petit Pierre est mort à un an en 1902. La mort de Marie-Lucie est détaillée dans un récit très douloureux (24 février 1916) « Comment raconter ce qui s’est passé depuis 10 jours ? », et sa mère ne se remettra pas de cette épreuve qui aggrave sa neurasthénie, même si elle prend sur elle à cause de ses autres enfants.

Souffrance morale et maladie

M.T. Maquet souffre comme mère endeuillée, comme épouse séparée de son mari, et comme fille qui pense au triste sort de ses parents : il est probable que la tonalité très noire des écrits, si elle traduit l’état réel de son moral, est aussi une soupape qui lui permet de se soulager, pour pouvoir faire face devant les autres, et notamment ses quatre enfants, dans la vie quotidienne : août 1916 (p. 176) « Le soir, cache-cache monstrueux que je ne sais arrêter tant la joie des enfants fait du bien… Ils auront le temps de souffrir plus tard. » Elle évoque les 14 ans de la disparition du petit Pierre et constate : « après si longtemps (…) cet anniversaire m’a toujours été si douloureux et maintenant en voilà 2 par an. » Puis une nouvelle épreuve s’annonce : elle apprend en octobre 1916 qu’elle est tuberculeuse. L’angoisse est redoublée par le souvenir de sa sœur Cécilia, morte de cette maladie à 16 ans en 1908, et par le fait qu’elle se sait enceinte au moment où elle apprend sa maladie. Son état et une mutation de son mari Émile, affecté dans la police, les font déménager au Cannet dans le Var, et les notations s’espacent. Les événements extérieurs de la guerre restent présents dans le journal, mais ce sont des extraits de la presse, des reprises de dépêches ; cette guerre qui est cause de tous ces bouleversements, se voit un peu marginalisée dans les mentions. Au Cannet, M.T. doit prendre des précautions avec ses enfants que l’on éloigne d’elle, et elle n’a plus la liberté des exercices spirituels qui faisaient sa vie d’avant (Toussaint 1916) « et combien je regrette mes messes matinales et mes visites de pauvres. Les Cinq plaies m’apparaissent comme un des seuls endroits où j’étais heureuse pendant l’occupation. Cette « immortification » de ma vie me pèse, ce repos me dégoute. » À la fin de l’année, ses père et mère sont à leur tour évacués par la Suisse. Son enfant Paul nait le 24 mai 1917, mais lui aussi est tenu éloigné d’elle. Le journal s’arrête à la date du 11 novembre 1918.

On ajoutera que sa fille Isabelle (14 ans) meurt au Cannet en décembre 1918 (Grippe espagnole?), que son père meurt en février 1919, et Marie-Thérèse décède, elle, le 13 mai 1919.

Il s’agit donc ici d’un document intéressant pour appréhender la guerre vue par cette femme du milieu patronal lillois, avec un conflit qui la déséquilibre, révélant peut-être une fragilité latente avant-guerre. Ce texte montre ce que sont les représentations sociales d’une femme de la classe dominante, avec sa mentalité structurée par un catholicisme actif, et sa vision paternaliste (maternaliste?) de « ses pauvres » et des jeunes filles débiles dont elle s’occupe, cette action de charité représentant pour elle une de ses raisons de vivre. C’est enfin un éclairage sur la maladie après la révolution pasteurienne, mais avant l’arrivée des sulfamides : cette riche famille, qui a les moyens de consulter les meilleurs médecins, n’est en rien épargnée par des maux alors sans remède, et qui font au total dans cette famille plus de victimes que le front des combats.

Vincent Suard, mai 2023

Share

Chapelle, Marcel (1907-?) et 151 autres écoliers et écolières

Raconter la guerre. Souvenirs des élèves du département du Nord (1920), édité par Philippe Marchand

1. Les témoins

Marcel Chapelle, né en 1907, écolier à Anor (Nord), ainsi que 151 autres élèves, ont évoqué leurs souvenirs de la guerre, avec une rédaction composée en classe en 1920. « Raconter la guerre » restitue ces 152 copies-témoignages ; ce sont 78 garçons et 74 filles, représentant 44 établissements. Ils sont originaires de différentes localités du département du Nord, et ont tous fait l’expérience de l’occupation, à l’exception des jeunes témoins de Cassel ou de Dunkerque.

2. Le témoignage

Raconter la guerre, Souvenirs des élèves du département du Nord (1920) a été rédigé par Philippe Marchand, spécialiste de l’histoire de l’éducation (Septentrion, Lille, 2020, 272 pages). Une préface de Jean-François Condette présente la source, un corpus de copies détenues à La Contemporaine (ex. B.D.I.C.), et procède à une rapide analyse des témoignages. P. Marchand caractérise ensuite le fond FD1126, en apportant une série de précisions méthodologiques et statistiques. Les élèves sont présentés, avec leur origine géographique, leur niveau scolaire, leur âge au moment de la rédaction, celui-ci étant mis en relation avec l’âge qu’ils avaient au moment des événements. Les 152 travaux sont retranscrits avec leur orthographe d’origine, et la fin de l’ouvrage en présente quelques fac-similés.

3. Analyse

Le sujet que le recteur Georges Lyon propose en 1920 aux classes primaires, mais aussi parfois en Primaire supérieur, se présente avec l’intitulé suivant (p. 20) : « Souvenirs de l’invasion. Dites, avec simplicité et sincérité ce que vous vous rappelez de la guerre et faites le récit de l’épisode le plus dramatique dont vous avez été, soit l’acteur, soit le témoin.» Eugène Costeur, de Tourcoing, choisit par exemple (p. 186, « corrigé et un peu retouché » mention du correcteur) le thème des déportations du travail de Pâques 1916 [avec autorisation de citation] : « Mes 2 tantes et mon oncle furent enlevés malgré nos pleurs et conduits d’abord dans une usine où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils furent expédiés dans les Ardennes. On les sépara en les envoyant dans 3 communes différentes. Mes tantes sont restées parties près d’un an et mon oncle fut 2 ans. Le récit de leurs aventures est vraiment touchant et fait pour inspirer à jamais l’horreur du Boche. »

Cette source particulière pose de nombreux problèmes méthodologiques spécifiques : que penser, par exemple, de l’exactitude de l’évocation des jours d’août 1914, vécus à 6 ans et racontés en 1920 à 12 ans ? Dans les propos, comment séparer ce qui a été réellement observé, de ce qui s’est ajouté au fil du temps, avec le récit familial, de l’environnement et de l’instituteur ? Comment repérer ce que l’élève pense qu’il lui faut écrire pour satisfaire le maître et ce qui vient spécifiquement de lui? Outre cette complexité, il y a un biais de dramatisation imposé dans l’intitulé (« et faites le récit de l’épisode le plus dramatique») qui impose un prisme d’ambiance pour la rédaction. On trouve parfois la mention sur la copie « certifié sans préparation, ni retouche ou ni correction », ou au contraire des travaux préparés en groupe ; ainsi à l’école de filles de la rue du Temple à Cambrai, on retrouve le thème récurrent de l’élève qui tient ouvert un livre de géographie, et à cette occasion, des remarques déplaisantes lui sont faites par un soldat allemand qui montre la carte. (p. 93-106). On note aussi chez certains élèves des thèmes liés à l’époque de la rédaction du devoir (« culpabilité allemande », « ils doivent payer »), mais il y a aussi, chez beaucoup d’autres, une photographie intacte de la peur des uhlans en août 14. L’âge, le diplôme atteint dans les années 20 jouent aussi, les meilleurs récits étant sans surprise le fait d’élèves titulaires du certificat d’étude, préparant parfois le brevet professionnel d’instituteur.

Avec cette optique de « témoignage sur l’épisode le plus dramatique vécu », on peut repérer comme thèmes principaux la brutalité et la méchanceté des Allemands, les réquisitions, le travail forcé ou les bombardements. Ces Allemands, souvent nommés Boches, sont souvent désignés comme cruels, barbares, et l’établissement de ce caractère primaire tient souvent lieu de conclusion aux devoirs, ainsi Léon Lussiez (p. 225) : « Non, je n’oublierai jamais la cruauté allemande les horreurs et les terreurs de l’invasion brutale. Ils n’ont pas fait une guerre honnête ; ce sont des barbares dignes des Huns d’Attila. », ou Jules Payen (p. 226) : « Les garçons de 14 à 20 ans qui ne pouvaient pas aller travailler pour les Allemands étaient envoyés au front pour faire des travaux contre leurs frères, les autres Français. Oh ! les mauvais boches ! » Les apports les plus spontanés semblent être ceux qui concernent le monde spécifique de l’enfance, avec par exemple chez les jeunes ruraux, la corvée des enfants, c’est-à-dire l’obligation de glaner pour les Allemands, et d’aller chercher « du foin de paille », des orties, des fraises des bois, des mûres ou des noisettes. Les enfants évoquent aussi les claques reçues, des violences ponctuelles, qui si elles n’étaient pas rares par ailleurs pour les garçons, au domicile ou aux champs  (« l’enfance, de mon temps, c’était des baffes », L. F. Céline), sont ici particulièrement révoltantes, car toujours injustes. Ainsi Désiré Bienfait de Liessies, 8 ans au moment des faits, raconte que le chef de culture allemand les brutalise pour manquement au salut obligatoire (p. 76) « Il commença a nous insulter a nous dire de vilains mots ! et nous fit saluer en ôtant complètement notre casquette. Mon camarade Edemond Perrat tenu par le bras reçut une bonne correction de coups de fouet pour ma part j’en fus quitte pour un coup. – mais bien appliqué et j’en ai conservé la trace pendant plusieurs jours. Le pauvre Edemont avait les jambes toute bleues. Je plains les petits garçons en Allemagne. » Dans la même commune, (p. 75) Albert Mezière « se souviendra toujours de leurs menaces et de leurs méchants yeux. ». Les enfants sont aussi très marqués par les événements touchant le foyer familial : fuite en 1914, habitants de l’Aisne chassés vers l’intérieur, familles nordistes obligées de partir en Belgique en 1918… Les réquisitions et les visites domiciliaires traumatisantes sont souvent rapportées. Les rafles du travail sont fréquentes dans les copies, les petits ont partagé l’angoisse, lorsque des frères ou sœurs de plus de seize ans, ou de jeunes oncles et tantes, ont été arrachés au domicile familial. En cherchant dans ces témoignages ce qui pourrait correspondre à des crimes de guerre (« atrocités »), on trouve par exemple des civils fusillés dans le Valenciennois en 1914, ou la mention d’une grand-mère frappée par une baïonnette à Lille le 13 octobre 1914, (Félix Verbèke, 6 ans au moment des faits, avec mention de l’instituteur « épisode certifié rigoureusement exact ») : « Ce fut mon premier grand chagrin. Ma grand’mère était si bonne pour moi et je l’aimais tant ! Aussi je ne vous étonnerai pas en vous disant que j’ai pour les boches barbares une haine farouche. »

La rédaction des témoins est marquée le plus souvent par le style héroïque, avec par exemple des francs-tireurs fusillés à Rouges-Barres (p. 159, [pas de mention de ce drame dans l’histoire locale]) « au moment de la mise en joue, ils mirent leur main droite sur leur cœur et disant à leurs fusillers : « Allemands ! c’est ici qu’il faut viser… » . » Une explosion frappe des soldats anglais à Cassel (p. 143), et on décrit la mort d’un tommy qui demande : « Est-ce qu’il n’y a pas de civils tués ? » – On lui affirme que non –  « je meurs tranquille répondit-il, car nous, soldats, c’est notre sort à tous. ». Lucie Godart, d’Houplines, semble influencée par ses lectures (Illustrés ? Aventures exotiques ?) avec la description du supplice « oriental » que les Allemands font subir – sous ses yeux – à un habitant de Frelinghien, qui vient d’assassiner un officier allemand dans la rue (p. 191) : « ils s’élancèrent vers le jeune homme et avec des raffinements de cruauté procédèrent à son exécution. (…) Rapidement, les soldats firent un trou en terre, ils y mirent la tête du jeune homme puis piquant le sol, derrière la tête du supplicié, une lance allemande à l’extrémité de laquelle flottait un drapeau ennemi (…) puis ils recouvrirent la tête d’un peu de terre qu’ils prirent soin de ne pas tasser. (…) vingt minutes après je repassais par là et le corps était toujours secoué par des mouvements nerveux (…) L’exécution terminée, les Allemands ordonnèrent un quart d’heure de pillage dans le pays. »

Curieusement, le deuil « classique » de guerre, un père ou un frère tué, est quasi absent du corpus (2 occurrences), il est peut-être considéré par les jeunes nordistes comme hors-sujet, car extérieur au pays occupé. Il n’y a d’autre part presque jamais d’Allemand calme, neutre ou amène, aucune mention d’accommodement, la source ne le tolère pas : on ne trouve ainsi que deux rapides mentions sur 152 copies (p. 116) « nous avons logés des soldats allemands ils ont été raisonnables à part un qui nous a volé. » et « pendant les quatre années d’occupation, nous en avons logé souvent. Ils étaient exigeants mais ils ne nous ont fait aucun mal. »

Si P. Marchand signale que des devoirs n’ont pas été conservés, J.-F. Condette souligne que le nombre de réponses des écoles à la sollicitation du recteur Lyon a été très faible, pas plus de 3 % du total des établissements du département, la grande majorité des établissements semble ne pas avoir envoyé de devoirs. Sont aussi mentionnées des réticences d’instituteurs, expliquant que le niveau était trop faible (Haveluy ou Etroeungt), alors que la directrice de l’école de filles de Quarouble invoque (p. 22) « le manque d’épisodes dramatiques survenus dans sa commune et le jeune âge de ses élèves (…) leur travail est peu intéressant ». P. Marchand s’interroge aussi sur le rôle du maître dans la rédaction des devoirs, il cite un propos de l’instituteur de Flers-Breucq (p. 33) : « heureux sont les enfants ! Je crois que pour beaucoup de nos élèves, ces terribles années de guerre seraient déjà passées à l’état de rêve plus ou moins confus, si leurs maîtres n’entretenaient pas en leur âme le pieux souvenir des tortures infligées à la mère patrie. ». Alors, ces élèves sont-ils de bons témoins ? Si on ne peut demander à la source ce qu’elle ne peut donner – une relation positiviste des faits -, l’exercice restitue bien l’ambiance de 1920 qui règne dans le département sinistré, et on peut deviner, dans une forme naïve et heurtée, l’angoisse réelle éprouvée par les petits et la réalité du traumatisme subi. On suivra aussi P. Marchand qui insiste sur le double intérêt de ces rédactions (p. 35) : « elles mettent en valeur l’expérience de la guerre de jeunes enfants et le rôle de l’école dans la construction de la mémoire de la Grande Guerre. » Terminons par un extrait de la copie d’une élève dont nous n’avons pas le prénom (S. Dubus, Berlaimont, p. 41), qui évoque, après les épisodes douloureux de l’évacuation forcée de Tergnier (mars 1917), le répit enfin trouvé malgré un relogement précaire : « Une toute petite masure aux murs de terre battue, dans un village bâti au bord d’une grande forêt, nous servait d’abri ; pauvre petite chaumière minée par le temps, aux portes vermoulues, aux fenêtres antiques. (…) Cependant en été notre petite maison prenait un caractère champêtre. Le soleil, entré par les interstices, procurait de longues traînées lumineuses sur les murs délabrés et sur le plafond noirci et les abeilles bourdonnaient gaiement. « Courage » semblaient-elles dire. Et l’espoir renaissait plus vivant par ces belles journées. »

Vincent Suard décembre 2021

Share

Paruit, Germaine (1900-1990)

14 ans en 1914, journal d’une adolescente

1. Le témoin

Germaine Paruit (1900 – 1990) grandit avec sa sœur Suzanne dans une famille de petite bourgeoisie commerçante, ses parents tiennent à Sedan (Ardennes) un magasin de vaisselle – porcelaine – cadeaux. Ceux-ci maintiennent leur activité commerciale pendant l’occupation allemande, et en décembre 1917 les deux jeunes filles sont évacuées par la Suisse vers la France non-occupée. Les deux sœurs terminent la guerre chez une tante à Dompaire (Vosges) en Lorraine.

2. Le témoignage

Germaine Paruit a tenu un journal durant toute la guerre et sa famille n’en a pris connaissance qu’à son décès ; sa fille, Colette Lubin-Pasquier, en a retranscrit les quatre cahiers qui formaient le manuscrit d’origine. Jean-Michel Pasquier, un des petits-enfants de Germaine, et possesseur actuel du manuscrit, ainsi que sa sœur et leurs enfants, ont décidé de le porter à la connaissance du public. Il a fait partie d’une exposition à Sedan, et d’une publication intégrale et permanente sur internet (14ansen1914.wordpress.com). Le texte, assez conséquent, présente quelques lacunes, des pages ayant été arrachées : il s’agit probablement d’autocensure [entretien téléphonique avec J.-M. Pasquier, avril 2021]. Quelques photographies d’époque en possession de la famille ont été intercalées dans la publication.

3. Analyse

Le journal de Germaine Paruit est un document riche, minutieux, il restitue bien l’ambiance de l’occupation, avec les pénuries, les réquisitions, les différentes brimades subies par la population civile, l’évolution du conflit tel qu’il peut être perçu par les occupés, et globalement les inquiétudes et les espoirs d’une jeune sedanaise. Celle-ci possède un beau niveau d’expression écrite, et sa chronique de l’occupation est animée par un patriotisme constant (« ces sales boches », quand dans son récit elle s’emporte). L’auteure décrit précisément les événements journaliers, elle utilise le communiqué, la presse (elle n’hésite pas à recopier de très longs articles) et les conversations familiales. Le magasin de ses parents est aussi un lieu privilégié pour le recueil de toute sorte d’informations.

À la fin du mois d’août 1914, le père reste pour garder le magasin tandis que Germaine, sa sœur aînée Suzanne, et d’autres femmes de la famille fuient devant l’avance allemande. Elles sont rattrapées à Reims et retournent rapidement dans Sedan occupé. Le magasin intact peut rouvrir, mais le père est à plusieurs reprises désigné comme otage. C’est d’octobre à décembre 1914, comme souvent chez les diaristes nordistes occupés, que les canards sont les plus nombreux et les plus « relayés »; et comme dans beaucoup de ces autres témoignages, Germaine montre assez vite qu’elle n’est pas dupe(23 septembre 1914) : « «On dit que Guillaume, en raison de la mort de ses trois fils (deux à la guerre, un de maladie), a demandé la paix à la France (…). Il est probable qu’il n’y a rien de vrai. » Le monde des informations extérieures n’est pas totalement clos, car la jeune fille cite parfois le Matin, ou décrit longuement en janvier 1915 les Horreurs de Dinant (août 1914), avec des sources évidemment proscrites en zone occupée.

L’année 1915 est assez lacunaire dans le récit, mais on peut trouver quelques mentions intéressantes. Ainsi le terme boche, en janvier 1915, est un « gros mot » et doit être à ce titre interdit aux jeunes filles : « le curé (…) est en colère quand il entend qu’on les appelle « Boches », « Prussiens » ». Il a dit à M. Devin qu’il y a quelque temps, [que] nous l’avions dit quand il a passé dans le jardin à côté de nous. ». Dans l’affaire de la crise des prisonniers allemands envoyés au Maroc, en février 1915, Germaine retranscrit le discours du commandant de la Place, qui justifie aux otages les mesures de rétorsion. La scène lui a probablement été racontée par son père : (16 février 1915) « Messieurs, voilà ce qui se passe au Maroc. Nos officiers prisonniers sont envoyés au Maroc et là, sous l’ordre des noirs, des noirs, ils travaillent tout nu, tout nu. C’est une injure faite à l’armée allemande et nous avons droit aux représailles. [« Quelle bêtise. Et puis ils ne méritent que ça ! »]. Mais comme la population s’est toujours montrée bonne pour nos soldats [« parlons-en ! »], nous n’userons pas de nos droits. »

Le magasin-maison familiale est, semble-t-il, d’assez grande taille, et de nombreux soldats allemands y sont souvent logés en 1916 et 1917. Germaine se plaint du bruit qu’ils font, des serrures du grenier qu’ils crochètent : «ils vont encore aller partout (…) de vrais cambrioleurs ». Un incident, en janvier 1916, se produit pour la troisième fois : des soldats, sans ordre, disent acheter de la porcelaine de prix en promettant de payer, le répétant plusieurs fois, puis, une fois la marchandise emballée, sortent un bon de réquisition. « Maman s’habille vivement pour aller avec eux à la commandanture, papa est obligé de se mettre en travers de la porte pour les obliger à attendre. (…) les soldats se sauvent, les parents réussissent à les faire arrêter par deux officiers qui passaient par là (…) Puis chez le commandant : « Là, ils sont vivement sermonnés par Alexander (Maman le devine à son ton et à l’attitude penaude des deux hommes). » Il reste que ce chef veut baisser les prix de la facture, la faire payer en bon de ville… Cet incident peut illustrer ce qu’est ce régime d’occupation léonin, qui repose en général sur un semblant de légalité, mais révocable à tout moment, selon les circonstances. Une autre mention peut compléter ce tableau d’ambiance, avec les réquisitions « abusives » : (avril 1916) « deux chauffeurs d’automobile sont venus aujourd’hui réquisitionner, et ont été très impolis. Comme nous n’avions pas ce qu’ils voulaient, ils ont regardé partout, ouvert toutes les armoires, maman avait beau se fâcher, leur demander s’ils étaient chargés de perquisitionner, ils continuaient toujours en riant. (…) J’ai regardé bien pendant ¼ d’heure dans la rue pour appeler un officier, aucun ne passait par malheur. Peut-être ne leur aurait-il rien dit, ils paraissent plus polis, mais au fond, ils ne le sont pas plus que ces deux sales types, quand on n’est pas de leur avis.»

Germaine évoque la pitié que lui inspire le spectacle des prisonniers, à cause de leur aspect famélique : ce sont des Russes, qui « ne cessent de nous regarder, espérant que nous leur apportons quelque chose. (…) ils ont l’air bien malheureux. », ou des civils français, déportés dans les Ardennes pour le travail forcé. Elle mentionne des fleurs portées au cimetière : (septembre 1916) « Il y a 55 Russes enterrés et beaucoup de prisonniers civils du nord (Wattrelos, Roubaix…). » Son témoignage direct est précis pour la description du passage à Sedan des prisonniers roumains en janvier 1917. Lorsque passent ces captifs sous-alimentés, les habitants essaient de leur lancer du pain ou du biscuit, «Ils se précipitent tous en rompant les rangs, les Allemands crient, maman a les mains égratignées par tous ceux qui se sont ainsi lancés comme des bêtes qui n’ont pas mangé depuis quelques jours, sur une proie. (…) c’est un désordre épouvantable, ils se précipitent sur tout ce qu’on leur donne. (…) Les Allemands tapent à coup de crosse er de bâtons sur les pauvres Roumains qui hurlent de douleur. Les soldats qui passent s’en mêlent également. Les officier prennent ces malheureux au collet, et les envoient rouler par terre en riant d’un air sarcastique. On ne se possède plus d’indignation d’un pareil traitement. (…) heureusement que les Allemands ne nous ont pas trop bousculés, sans cela nous n’aurions certainement pas pu nous contenir, on bouillonnait. Les gens étaient pâles, les yeux hagards, les traits contractés, beaucoup de femmes pleuraient. On pensait aux nôtres. Ceux qui ont un mari, leur fils ou leur parent prisonnier se demandaient avec terreur s’ils n’étaient pas ainsi traités. Si c’est cela, de la civilisation, qu’est-ce donc que la barbarie ? » L’alimentation est insuffisante, toute la famille maigrit, mais le « ravitaillement américain » et la proximité relative de la campagne permettent d’endurer ces temps difficiles : (9 juin 1916) « Il devient de plus en plus difficile de manger. Nous ne mangeons plus que du riz. Nous qui ne l’aimions pas ! Le pain est mauvais, indigeste. ». La jeune fille vit dans un foyer familial où les relations semblent harmonieuses, et son journal est aussi celui de la vie quotidienne d’une jeune fille sans histoires. Des « trains d’émigrés » sont régulièrement formés pour transférer des civils vers la France non-occupée. Le père n’a pas le droit de partir, la mère veut rester pour l’aider à éviter le pillage, et Germaine et Suzanne hésitent, mais le travail forcé aux champs commence à les menacer sérieusement, et leur mère les inscrit en juin 1917. La description minutieuse des conditions et règlements de transfert (copie intégrale des documents), ainsi que de son déroulement, de la composition des malles à l’accueil en Suisse, forme un document utile pour l’histoire de ce type de transfert.

Après le passage par la Suisse, les deux jeunes femmes passent un mois à Montbrison, où elles doivent attendre la décision des autorités militaires, car elles veulent habiter chez une tante à Dompaire (Vosges), dans la zone des armées. Germaine mentionne la rigueur spartiate de l’hébergement à l’institution « La protection de la jeune fille », mais elle relativise aussi (décembre 1917) : « Dans les autres cantonnements, (…) ils sont mélangés avec des gens de toute sorte qui insultent ceux qui ont des chapeaux. Tandis qu’ici, nous ne sommes pas mal sous ce rapport, c’est déjà cela. » Le discriminant « chapeau » est ici notable, et elle décrit une distribution de vêtements gratuits (21 décembre) : « De tous les gens qui sont là, il n’y a que nous qui avons des chapeaux. Les gens nous regardent comme des bêtes curieuses.». Aussi le 4 janvier 1918, lorsqu’elles retournent à la distribution – à laquelle elles ont droit – « nous y allons toutes les deux en cheveux pour avoir l’air plus misérable. » Le reste de la guerre se passe sans histoires à Dompaire, chez leur tante, et en mars 1918, Germaine mentionne qu’elle a repris 11 kilos. La description de la journée du 11 novembre, minutieuse et colorée, est de grande qualité, et le journal s’interrompt en décembre, sans que les sœurs aient encore pu regagner Sedan. On conclura l’évocation de ce riche témoignage avec un passage qui illustre la précision de sa narration ; elle décrit, le 12 août 1918 à Dompaire, l’arrêt de camions transportant des soldats américains de couleur, il est probable qu’elle n’a jamais vu auparavant de troupes de tirailleurs africains : « J’étais à la salle à manger quand j’entends passer beaucoup de camions. Je regarde par la fenêtre et je vois des gros camions pleins de noirs américains. Ils nous font signe bonjour, nous leur répondons, ils rient et envoient des baisers. Il y a une longue file d’autos qui avancent, quand tout-à coup elles s’arrêtent. L’une d’elle stationne juste devant la maison, les autres un peu plus loin. Il y en a de tout à fait noirs, comme du charbon, d’autres couleur chocolat, des bronzés. Mais ils sont vraiment drôles avec leurs yeux blancs et leurs grosses dents si blanches dans leurs figures noires. Beaucoup descendent de leur camion, il y a des officiers avec des bottes et bien habillés, noirs aussi. (…) Toute la population est en branle, tout le monde dévalise les jardins pour leur donner des fleurs, ils sont si contents ! Et piquent les roses et autres fleurs à leur boutonnière, beaucoup chargent des gamins de remplir leurs bidons avec de l’eau. Ils restent là quelque temps, puis démarrent, nous leur faisons au revoir, ils répondent avec de grands gestes, l’un d’eux dit : « au revoir », nous leur crions : « good bye », et ils répondent ravis : « good bye ! ». »

Vincent Suard juin 2021

Share

Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

Share

Mathieu, Valentin

Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) déjà éditeur du témoignage de Marius Perroud (voir notice) a transcrit et tiré à un petit nombre d’exemplaires les vingt pages manuscrites que Valentin Mathieu a rédigées sur un cahier d’écolier appartenant à sa fille Marie-Louise née en 1902. L’original appartient à Jean-Claude Chanel, Il s’agit du récit du séjour de l’armée allemande à La Neuveville-lès-Raon, au nord de Saint-Dié-des-Vosges, du 23 août au 11 septembre 1914.
On sait peu de choses sur le témoin en dehors du fait qu’il était lecteur lecteur de L’Humanité.
Le 172e Bavarois entre dans le village. La population panique, femme, enfants, voisins ; une des filles de Valentin est atteinte par une balle à la jambe ; de nombreuses maisons sont incendiées. Les Allemands arborent le drapeau de la Croix Rouge sur la maison de Valentin dont le sous-sol abrite leurs blessés. Ils ont eu de fortes pertes ; ils enterrent leurs morts ; les blessés reviennent de la bataille du col de la Chipotte. Valentin s’occupe des blessés ce qui lui permet de sauver sa maison de l’incendie.
Dans un bataillon, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui pensent que la France a déclaré la guerre ; Valentin les détrompe.
Les habitants apportent du vin et des œufs à des prisonniers français « qu’ils partagèrent avec leurs geôliers qui avaient aussi faim qu’eux ».
Valentin doit « faire le garde champêtre » pour empêcher les pillages, mais en partant les Allemands emportent tout ce qui leur convient (en particulier les bouteilles de champagne).
Valentin remarque qu’il y a des « embusqués » chez les Allemands, des profiteurs parmi les commerçants français.
Sa conclusion : « L’armée allemande, en portant plus particulièrement la guerre et la dévastation à notre industrie et à notre commerce, s’est révélée l’instrument des capitalistes d’Allemagne qui voulaient nous rendre tributaires de leurs produits industriels. »
Rémy Cazals, juillet 2020

Share