Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

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Mathieu, Valentin

Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) déjà éditeur du témoignage de Marius Perroud (voir notice) a transcrit et tiré à un petit nombre d’exemplaires les vingt pages manuscrites que Valentin Mathieu a rédigées sur un cahier d’écolier appartenant à sa fille Marie-Louise née en 1902. L’original appartient à Jean-Claude Chanel, Il s’agit du récit du séjour de l’armée allemande à La Neuveville-lès-Raon, au nord de Saint-Dié-des-Vosges, du 23 août au 11 septembre 1914.
On sait peu de choses sur le témoin en dehors du fait qu’il était lecteur lecteur de L’Humanité.
Le 172e Bavarois entre dans le village. La population panique, femme, enfants, voisins ; une des filles de Valentin est atteinte par une balle à la jambe ; de nombreuses maisons sont incendiées. Les Allemands arborent le drapeau de la Croix Rouge sur la maison de Valentin dont le sous-sol abrite leurs blessés. Ils ont eu de fortes pertes ; ils enterrent leurs morts ; les blessés reviennent de la bataille du col de la Chipotte. Valentin s’occupe des blessés ce qui lui permet de sauver sa maison de l’incendie.
Dans un bataillon, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui pensent que la France a déclaré la guerre ; Valentin les détrompe.
Les habitants apportent du vin et des œufs à des prisonniers français « qu’ils partagèrent avec leurs geôliers qui avaient aussi faim qu’eux ».
Valentin doit « faire le garde champêtre » pour empêcher les pillages, mais en partant les Allemands emportent tout ce qui leur convient (en particulier les bouteilles de champagne).
Valentin remarque qu’il y a des « embusqués » chez les Allemands, des profiteurs parmi les commerçants français.
Sa conclusion : « L’armée allemande, en portant plus particulièrement la guerre et la dévastation à notre industrie et à notre commerce, s’est révélée l’instrument des capitalistes d’Allemagne qui voulaient nous rendre tributaires de leurs produits industriels. »
Rémy Cazals, juillet 2020

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Renaux, Clémence (1902-1983)

1. Le témoin
Clémence Renaux, dont les parents sont tisserands, a douze ans au début du conflit et habite au centre-bourg à Leers, petite ville située entre Roubaix et la frontière belge. Après la guerre, elle travaille comme visiteuse de pièce dans l’industrie textile. Mariée en 1930, elle a un fils (Robert Anselmet), qui deviendra conseiller municipal de Leers, et qui a transmis ces notes d’occupation à la société d’histoire locale.
2. Le témoignage
Le texte est situé dans le tome III des carnets de Flore Bourgois (Association Leersoise d’Études Historiques et Folkloriques, 1998, voir notice CRID), et occupe les pages 122 à 167. Des deux ou trois cahiers originaux, il n’en subsiste qu’un, du type petit cahier d’écolier, et il contient le témoignage d’une enfant de douze à quatorze ans (août 1914 – janvier 1917), sur les événements survenus à Leers. Son fils a expliqué au transcripteur Benoît Delvinquier (1998) que l’auteure avait rédigé sa chronique selon l’idée de sa mère, qui l’a encouragée au jour le jour. Dans la préface, le transcripteur indique avoir retravaillé le texte initial très défaillant (style télégraphique, orthographe et syntaxe souvent faibles, dyslexie légère…) et pris des initiatives (organisation chronologique, p. 122) : « Garder les constructions grammaticales telles qu’elles ont été écrites, eût été, certes, plus authentique, mais d’une lecture très vite lassante, sinon agaçante, ce qui aurait retiré tout l’intérêt de la retranscription. »
3. Analyse
Les mentions sont en général factuelles et courtes (deux à cinq lignes), et elles semblent suscitées par la presse, le communiqué ou les bruits qui circulent. La mention qui porte sur l’évacuation tardive des hommes mobilisables, le 9 octobre 1914, amène à s’interroger sur l’identité de l’auteure de la rédaction (p. 125) : « Ordre d’évacuation de tous les hommes de 18 à 50 ans. Ordre arrivé à 2 heures. Départ à 6 heures du soir pour Gravelines. Passage interdit à Lille. Bataille d’Haubourdin. Retour d’un grand nombre, mais quelques voisins ne sont pas revenus. La nuit, passage de cavaliers allemands qui ont demandé la route à plusieurs maisons. » Une très jeune fille de douze ans peut-elle produire cette qualité de synthèse ? On a souvent l’impression d’un texte écrit sous la dictée, probablement de la mère. Il serait intéressant à cet égard de voir ce qu’était la totalité de la version originale avant retranscription (un exemple à la page 157). La crédibilité du témoignage est toutefois largement établie en croisant les informations avec celles des récits de Flore Bourgois et de l’abbé Monteuuis (également notice CRID).
On trouve dans ce journal les canards habituels du début du conflit, et il est difficile d’en déterminer l’origine, avec par exemple (octobre 1914, p. 127) « De retour d’Estaimpuis, j’ai vu les Alboches qui gardaient les ponts et barrières de la ligne de chemin de fer. Il passa deux trains allemands blindés, avec ravitaillement et munitions, et un chargé de morts. » Dans ces mentions, tout n’est pas faux, mais il faut retrouver ce qui est exact, ainsi le 23 octobre 1914, on annonce « la reprise de Metz par les Français. Quelques aéroplanes ont lancé des dépêches à Néchin et à Roubaix. (…). Voilà aujourd’hui 15 jours que les réfugiés sont partis. Beaucoup sont faits prisonniers de guerre à Douai. Ils sont au nombre d’environ 20 000. Hier jeudi, un Allemand s’est suicidé à Roubaix, et un, à Tournai. » Typique de ce mélange est aussi (29 octobre 1914, p. 129) : « On annonce la reprise de Douai et Valenciennes par les Français. Ce soir, deux Allemands sont allés au salut [vêpres] et ont bien ôté leur képi.» Le carnet est rythmé par la mention des réquisitions de bétail, de blé et d’outillages, ainsi celle des saisies dans les usines. Les problèmes de pénurie alimentaire ou de charbon occupent une grande place dans les notations. On trouve aussi des descriptions des affiches de l’occupant, des mentions des difficultés liées aux systèmes de laissez-passer, des cartes d’identité… La description du « fonçage» (contrebande à la frontière) est aussi présente.
Pour ce témoignage assez concis, on citera encore deux notations ; pour la première, fréquente dans les journaux civils d’occupation, il s’agit de soldats finissant une période de repos et devant rejoindre le front (30 janvier 1915, p. 145) : « Les Allemands sont partis au feu ce matin. Certains pleuraient et refusaient de marcher. » Surtout devant des civils français, la mention de ces larmes allemandes est significative. Un autre extrait plus long se situe au moment de la variante leersoise de « l’affaire des sacs », c’est-à-dire du refus des fabriques et des ouvriers de travailler pour l’effort de guerre allemand. À titre de sanction, les habitants sont consignés chez eux au début de l’été 1915, et la diariste décrit la condamnation au couvre-feu à 7 h du soir (22 juin) « alors qu’il fait jour encore 2 heures. La circulation est interdite et on ne peut même pas être à sa porte ! Les Allemand font la patrouille et prennent ceux qu’ils rencontrent et leur font un procès. Rien de si triste le soir : on dirait qu’il y a des morts partout. Il n’y a plus que les chiens et les oiseaux qui sont dehors. (p. 155) ». Elle évoque ensuite la défaite finale des ouvriers français (23 juillet, p. 156) « Ils sont tous au Casino-Palace, au pain et à l’eau et couchent sur un tas de chiffons. Au bout de 3 jours de ce régime-là, ils les ont fait signer de reprendre le travail ou ils allaient bombarder le village et mettraient le feu aux quatre coins. Quand ils eurent signé, ils les ramenèrent, toujours escortés par la troupe, jusque l’usine, qui recommence à tourner à partir d’aujourd’hui. »
Donc un témoignage moins riche que celui des deux témoins leersois cités plus haut, mais un complément qui, par le croisement des informations qu’il rend possible, peut parfois avoir son utilité.

Vincent Suard juin 2020

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Monteuuis, Gustave (1857-1920)

1. Le témoin
Pendant l’occupation, Gustave Monteuuis est le curé de la petite ville de Leers (Lèrss). C’est un bourg textile proche de Roubaix, frontalier avec la Belgique et qui garde un fort caractère rural. Licencié es Lettres en 1879, G. Monteuuis est l’auteur de quelques ouvrages pieux ou historiques, et a été primé par l’Académie Française en 1894. Originaire de Bourbourg (Pas-de-Calais), il fait partie d’une famille nombreuse avec laquelle il entretient des relations épistolaires suivies, et après-guerre il devient en 1919, pour peu de temps (décès en 1920), chanoine titulaire à Lille.
2. Le témoignage
Sous le joug allemand, les Allemands à Leers du 22 août 1914 au 11 novembre 1918, a paru chez l’imprimeur Desclée et De Brouwer (Nihil obstat et Imprimatur, Insulis, octobre 1919), 360 p., avec mention sur la couverture «Écrit en entier pendant l’occupation». Dans une préface qui reprend une lettre du chanoine Lecomte, vicaire général de Lille, adressée à l’auteur, on apprend que : « vous avez écrit, à leur intention [vos paroissiens], comme le testament d’un père, le récit tragique de la longue et dure occupation allemande en votre paisible cité frontière. » Cette introduction extrêmement flatteuse (« votre livre qui mêle si bien l’utile à l’agréable et atteint la perfection rêvée par le vieil Horace ») explique que le curé de Leers, en quittant sa paroisse, a souhaité regrouper des notes journalières pour l’histoire et l’édification de ses anciennes ouailles.
3. Analyse
Pour l’abbé Monteuuis, il s’agit d’abord de laisser un témoignage historique, une monographie paroissiale destinée à « ceux qui voudront écrire l’histoire des régions occupées » (p. 15) ; il veut aussi montrer à la France entière ce que le Nord a souffert, et enfin il souhaite livrer un testament spirituel, un bilan personnel de son action comme prêtre catholique. L’intérêt du témoignage est donc double, puisqu’il permet de construire une histoire du bourg occupé vue par un témoin bien informé, mais aussi de nous donner un témoignage subjectif, le plaidoyer pro domo d’un curé rapportant son attitude pendant l’occupation allemande. Dans sa forme, le récit est déjà une synthèse, puisqu’il procède d’un regroupement de notes, avec une organisation thématique (relations avec les Allemands, réquisitions, pastorale…), ce qui en rend la lecture aisée. L’auteur insiste plusieurs fois sur le fait que l’ouvrage a été rédigé pendant l’occupation, ce qui, eu égard à ses critiques contre l’occupant, constitue un danger, mais garantit aussi une valeur d’authenticité et de probité patriotique.
Les Allemands
Sans surprise, l’auteur marque la froideur de ses relations avec les occupants, décrivant certains officiers qu’il est tenu d’héberger, son église qu’il doit souvent laisser à l’ennemi pour le culte catholique (Bavarois) ou protestant. Il souligne ne pas être privilégié pour les questions de laissez-passer ou d’alimentation, et évoque ses homélies, dans lesquelles il essaie d’encourager les patriotes jusqu’en 1915, cessant ensuite de le faire à cause des délateurs présents à l’office. Il décrit la dureté des douaniers allemands qui brutalisent les « fonceurs » [fraudeurs] de la frontière, de ces « policemen » que les habitants appellent les « diables verts » ou les « diables gris » : il souligne que leur action a été beaucoup plus durement ressentie que celle des soldats. L’auteur montre qu’il était parfois possible de corrompre les sentinelles, contentes d’être là à surveiller les chemins plutôt qu’être au front, et que certaines en profitaient pour nourrir leur famille en Allemagne (1917). Il signale aussi toutes les réquisitions auxquelles il n’a pu s’opposer, à l’église ou au presbytère, arrivant parfois quand-même à sauver un bien (avril 1918, p. 105) : « J’ai eu aussi de la peine à sauver une cloche de maison. Les soldats il est vrai se montrèrent plutôt faciles. Ils déclaraient n’avoir pas à servir les intérêts des capitalistes qui les envoyaient, faire Boum-Boum au risque d’être « capout ». »
Réquisition de main d’œuvre
Plus que la description des réquisitions de biens, bien connue par les autres journaux d’occupation, c’est sur l’obligation de travail des habitants de la commune que la synthèse de l’abbé est utile. Il décrit en détail les péripéties de la lutte entre les Allemands, qui veulent faire reprendre le travail à la filature Motte, et les ouvriers qui refusent de travailler pour vêtir ou équiper (« affaire des sacs ») des soldats qui combattent les Français. Les patrons français refusent aussi de faire travailler leurs usines pour les Allemands, qui croient trouver la solution, en indiquant qu’il s’agit de travail « forcé » ordonné par les militaires (affiche du 18 juin 1915, p. 129) : « Les patrons, les directeurs, les employés, les ouvriers et les ouvrières ne travaillent pas volontairement, mais sur l’ordre de l’administration militaire allemande. » C’est un échec, les ouvriers maintiennent leur refus patriotique et leurs patrons refusent de communiquer les listes de leurs employés. Les occupants, qui avaient du mal à identifier les ouvriers pour les rafler, finirent par interner et menacer de déportation des patrons et des directeurs du personnel; des ouvriers furent aussi enfermés, mis au secret, sous-alimentés, brutalisés… Le travail finit par reprendre à la fin de juillet 1915, après trois mois de pressions et de mauvais traitements. « La préfecture a déclaré que le travail de la fabrique Motte-Bossut rentrait dans les conventions de la Haye ». En fait les ouvriers étaient pris dans le dilemme consistant soit à travailler pour les ennemis, soit à être responsables, par leur refus de travailler, des déportations et mauvais traitements subis par les otages. Le récit de l’auteur, évidemment un plaidoyer à destination de la France non-occupée, montre bien les aspects moraux de la question (p. 137) : « Voilà les faits. À chacun de porter sa part de responsabilité. Ce n’est pas le moment de récriminer. Il est facile d’imposer l’héroïsme aux autres. » Il évoque aussi les réquisitions de jeunes gens, garçons et filles, lors de la Pâque 1916, en vue de les déporter dans les Ardennes pour le travail forcé. Il se réjouit du fait que finalement, au contraire des Roubaisiennes, toutes les Leersoises furent exemptées (p. 139) : « Par une chance que nous ne nous sommes jamais expliquée, et dont nous bénissons Dieu, on rendit la carte à toutes les jeunes filles. Aucune d’elles ne dut partir, et je n’en connais pas qui ait été enlevées par les Allemands. » L’auteur décrit aussi la triste situation des requis « brassards rouges » en 1917, à l’occasion d’obits, c’est-à-dire de services funèbres célébrés lors de l’annonce du décès de certains d’entre eux. Il évoque dans son homélie le triste sort de ces jeunes gens astreints au travail agricole obligatoire dans les Ardennes, mal accueillis, car signalés aux locaux comme volontaires, mal logés et mal nourris, souvent en mauvaise santé, et ne survivant que grâce aux colis de leur famille déjà démunie ( p. 142) : « Que voulez-vous ! Les Allemands veulent déprimer ceux qu’ils n’osent tuer. C’est une haine de race.». Lors de l’offensive allemande des Flandres en avril 1918, ces brassards rouges travaillent aussi directement sur le front, pour aménager des routes, et l’abbé évoque (p. 145) « des malheureux Français, des prisonniers portugais, et [curieusement] des milliers d’Allemands qui refusent d’aller au feu et à qui on a enlevé les casques et coupé les boutons d’uniforme. »
La pastorale
Gustave Monteuuis évoque surtout le peuple des fidèles, et ce n’est que par allusions que l’on devine des oppositions, comme avec «ce stupide anticléricalisme qui ne désarme jamais (p. 55). » Pourtant, on sent aussi une forme de trêve dans la querelle religieuse: «Des gens qui m’auraient fui la veille, et que leur situation séparait de moi, venaient spontanément me parler, m’interroger et me renseigner. (p. 202)» Dans son récit, l’abbé mêle toujours les événements de l’occupation et sa fonction de chargé d’âmes, il essaie en chaire de transmettre des nouvelles, des encouragements, de lutter contre la désespérance, ainsi (p. 240) « Une mère de famille me racontait que, lorsque les mauvaises nouvelles, les perquisitions, la durée de la guerre rendaient son monde plus chagrin, elle leur disait simplement : « Attendez dimanche, Monsieur le Curé nous remontera.» Il évoque sa lutte contre le vice, dont le premier pour lui réside dans la jalousie. Les dénonciations ne sont pas rares, et parfois les Allemands, qui viennent saisir des biens soustraits à leurs réquisitions, révèlent le nom du délateur (p. 274) « de là des haines inexorables, avec des menaces de vengeance qui auront, je le crains, leur retentissement après la guerre.» Certains, dit-il, frayent avec les Allemands par calcul, pour être exemptés lors des réquisitions. Il condamne ces actes lors de ses prêches mais doit être prudent, car (p. 285) « un arrêté frappait d’une forte amende et même de la prison toute personne qui aurait reproché à une autre « d’être trop aimable pour les Allemands ».» On ne trouve aucune allusion à la collaboration « horizontale » [n’oublions pas la nature du document et sa date de publication], sinon un satisfecit non exempt d’ambiguïté : « J’eus la satisfaction de n’avoir jamais à inscrire de fautes sur mes registres de baptême. (p. 286)» Il explique ailleurs que les déportés du travail pouvaient signer un engagement volontaire, et étaient dès lors beaucoup mieux nourris, mais qu’évidement c’était considéré comme une trahison patriotique ; devant les souffrances des jeunes requis, des parents venaient le supplier de les absoudre moralement, lors de la tentation de la signature d’un engagement (p. 144) : «Je gémissais avec eux, mais je ne me croyais pas le droit de supprimer leur peine au prix d’une apostasie.» Au chapitre des fautes morales, le curé pose de manière intéressante, dans cette zone frontière, le problème paradoxal du moratoire sur les loyers et de l’interdiction faite aux propriétaires de donner congé (p. 279) « Combien de modestes propriétaires (…) se sont trouvés dans la gêne, alors que leurs locataires faisaient fortune en usant d’une propriété bien située, pour faire du trafic.»
Après la libération par les Anglais le 19 octobre 1918, il note, lors d’une fête organisée par ceux-ci, une remarque intéressante sur la Marseillaise : «Nous n’avions entendu notre hymne national depuis le 1er août 1914. Aussi le peuple le chanta-t-il d’une seule voix. En 1870, je l’avais entendu hurler par des braillards comme un écho des pires révolutions ; aujourd’hui, c’est la voix de la patrie, de la douce France, que nous écoutions avec bonheur. Le pays, aujourd’hui, s’est rallié à la Marseillaise. ». Le contraste est fort au début de novembre, entre les festivités joyeuses de la libération décrites par la presse à Roubaix, et le danger que courent toujours les Leersois, encore à la portée des canons allemands, déployés sur le Mont Saint-Aubert. Le bourg subit un bombardement au gaz le 6 novembre, et le curé va administrer le 7 des mourantes à l’hôpital Barbieux. À cette occasion, il se remémore la terreur de la veille, et perd le ton mesuré qui domine généralement dans son propos (p. 332) : « En les voyant se tordre sur leur chaise d’ambulance et ruisseler de sueur dans l’excès de leurs souffrances, je songeais : « Et dire que ces Boches, dans leur dernière affiche, prétendaient rappeler les Français à l’humanité, et que jadis ils nous recommandaient d’étourdir les lapins avant de les tuer pour ne pas les faire souffrir ! Pharisiens et homicides jusqu’au bout ! »
En définitive un témoignage de qualité, bien écrit, mais qu’il faut prendre pour ce qu’il est, c’est-à-dire d’abord une vision cléricale des relations sociales dans la paroisse. Il est vrai que l’empreinte catholique est beaucoup plus forte à Leers, paroisse encore largement rurale, que dans les courées roubaisiennes. Si les Allemands ne sont pas épargnés, en ce qui concerne les habitants de Leers, le ton est mesuré, largement marqué par l’autocensure : dans un propos public de 1919, c’est inévitable, à nous d’essayer de lire entre les lignes.

Vincent Suard juin 2020

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Bourgois, Flore (1883-1949)

1. le témoin
Flore Bourgois, célibataire, tient avant la guerre un commerce d’épicerie, tout en s’occupant de son plus jeune frère, après le décès de ses parents tisserands. Elle habite la petite ville de Leers (se prononce Lèrss), un bourg de 4000 habitants qui présente la triple caractéristique d’être une banlieue textile de Roubaix, une ville frontière avec la Belgique et un espace encore largement agricole. Elle habite une rue située à trois cents mètres de la frontière et reste seule pendant l’occupation, ayant un frère mobilisé, un autre prisonnier et le troisième étant mort de maladie sous l’uniforme en 1915. Elle a 31 ans lorsqu’elle commence à tenir ses cahiers. Elle se marie après la guerre et poursuit son activité de petit commerce de détail.
2. le témoignage
Après un long séjour au grenier, les cahiers d’écolier sur lesquels Flore Bourgois a tenu au jour le jour la chronique de l’occupation, ont été confiés par sa fille à Benoît Delvinquier et Edmond Derreumaux, de l’association Leersoise d’Études historiques et folkloriques. L’ensemble manuscrit comprend 800 pages en quatre cahiers, et les auteurs les ont retranscrits en trois volumes (185 p., 178 p. et 202 p., 1998, tirés à 100 exemplaires). Le volume 3 intègre aussi la retranscription des cahiers de Clémence Renaux (p. 122 à 167, voir cette notice). Une première publication partielle avait déjà eu lieu en 1984. Les transcripteurs indiquent avoir travaillé le plus fidèlement possible, laissant les tournures patoisantes et une syntaxe parfois hasardeuse, touchant le moins possible au texte, mais en corrigeant quelques fautes d’orthographe ou de grammaire « qui auraient gêné la lecture » ; dans la même logique, les phrases se suivant initialement sans coupures, ils ont ajouté une ponctuation.
3. Analyse
Les cahiers sont tenus quotidiennement, avec des mentions de dix à vingt lignes en général, mais parfois beaucoup plus. Les indications se rapportent à des faits saillants de la journée, à des commentaires de nouvelles ou de bruits, à des plaintes liées aux agissements de l’occupant ou à la dureté de la solitude et du deuil. Il est évidemment beaucoup question de réquisitions, du prix des denrées et des pénuries. L’auteure ne fait jamais mention de son travail ou de ses revenus, mais elle évoque souvent l’activité économique des fabriques, des fermes et surtout la contrebande avec la Belgique.
La frontière
Flore Bourgois décrit pendant toute la durée du conflit les tentatives des « fonceurs », nom donné aux particuliers, parmi lesquels de nombreuses femmes, qui passent frauduleusement des produits interdits. Le trafic avant-guerre était surtout lié au tabac, et à partir de 1914, il s’agit, à une échelle plus importante, de produits fermiers belges (lait, beurre, œufs, viande), qui sont revendus au marché noir au prix fort dans les grandes villes textiles affamées. La répression est organisée par des policiers allemands faisant fonction de douaniers, et qui sont connus pour leur sévérité: on craint surtout un diable vert, dit « la Terreur », et un gris dit « Petrus » ; ces « policemen », souvent violents, condamnent ceux qu’ils attrapent à la confiscation et à l’amende, plus six à douze jours de prison dans des conditions très dures aux « Bains roubaisiens ». L’auteure est très souvent perquisitionnée, car les « fonceurs », apercevant les « policemen », abandonnent leurs marchandises dans les jardins ou essaient de les poser dans les maisons proches de la frontière. Les policiers sont aidés par des soldats en nombre variable : ce sont des sentinelles qui, déployées dans les champs, tirent souvent en l’air, sans viser, mais il arrive qu’un passeur soit tué. Parfois rien ne passe, mais à d’autres périodes, le trafic augmente (novembre 1915, p. 21.1) : « les Allemands les plus difficiles sont partis. D’autres sont venus les remplacer. On voit déjà qu’ils sont plus tolérants car malgré la pluie, on voit pas mal de monde circuler avec de la marchandise. » Les possibilités de passage augmentent lorsque des sentinelles, elles-aussi affamées, se font conciliantes (mai 1916, p. 65.2) : « Ils achètent une sentinelle, et pendant les deux heures qu’elle fait son service, ils portent des marchandises. » Curieusement, il arrive que la surveillance se relâche complètement, ce sont en général des périodes de relève d’unités logées au bourg, et la disette est telle que les flux deviennent spectaculaires, comme en mars 1916 (p. 53.2) « Ce n’est qu’une procession de gens se dirigeant vers la frontière pour foncer comme on dit. On n’a jamais vu chose pareille : tout le long de la frontière, des gens courent dans tous les sens. », ou en avril (p. 57.2) : « On dirait qu’il y a là-bas une fête, car tout le monde se dirige de ce côté. » F. Bourgois signale aussi au début de 1917 que les sentinelles saisissent des denrées pour les envoyer à leur famille en Allemagne, tout en essayant de racheter du « riz américain » réservé aux habitants occupés.
Les combats
Les combats du début du conflit alimentent un nombre importants de fausses nouvelles, de bruits liés à l’absence d’informations fiables, comme par exemple (22 novembre 1914, p. 69) : « un homme pris à Mouvaux pour faire des tranchées fut occupé à enterrer les morts. En voyant qu’on enterrait les blessés respirant encore, et entendant la supplication de l’un deux, non pas encore dans le trou, il s’est enfui de ces lieux terribles. Il est revenu chez lui. On craint même qu’il ne perde la raison. » On peut citer un autre canard (22 mars 1915, p. 119) « On dit qu’on se bat à Valenciennes. On se demande toujours ce qu’il adviendra de ces villes de Roubaix, Tourcoing et Lille ? Le général Joffre donne sa démission, dit-il, si les Anglais veulent abattre ces villes. » F. Bourgois évoque quasi-quotidiennement le bruit des combats, leur intensité, en mélangeant parfois les informations entre un front lointain et des bombardements aériens, surtout à partir de 1916. Il semble que ce sont les obus de D.C.A. non éclatés qui, en retombant, causent le plus de dégâts pour les habitants. Ypres est le secteur le plus cité pour le bruit récurrent de la bataille, mais au vu de la distance, il doit plus souvent s’agir du secteur de Messine. Sa description du bruit de la bataille de Passendael (30 km) est spectaculaire (18 septembre 1917, p. 26.3) : «À mesure que la soirée avance, la canonnade augmente d’intensité. Vers huit heures, c’est terrifiant ! Jamais on ne vit pareille spectacle : c’est un feu roulant terrible. Le ciel est illuminé comme par un grand incendie, des éclairs s’allument sur tout le front, le bruit est assourdissant, on ne s’entend presque plus, tout bouge dans les maisons. (…) on songe avec terreur à ceux qui sont là, prêts, attendant la mort. On ne sait pas s’en rendre un compte exact. On croit que ces soldats sont hors du monde. Ils ne doivent plus être eux-mêmes. »
Les requis
Flore Bourgois tient aussi la chronique des rafles visant au travail forcé, d’abord au moment de « l’affaire des sacs » (été 1915, p. 135) « Ainsi, une partie des ouvriers de la fabrique a recommencé le travail, mais un grand nombre résiste encore. Ils ne céderont, disent-ils, qu’à la force. » Elle expose le dilemme patriotique au centre du conflit (juillet 1915, p 160) : « Qu’il sera regrettable de voir les ouvriers de Leers fléchir devant les Allemands ! Que diront les Alliés ? Nos frères ? ». Elle évoque aussi Pâques 1916 et la réquisition des jeunes gens des deux sexes. Comme dans la plupart des témoignages, on retrouve la remarque sur les effets désastreux possibles de la promiscuité sociale (p. 61.2) «on voit ces gens qui le lendemain doivent partir pour l’inconnu, en contact avec toute sorte de gens plus ou moins biens. Les mères sont au désespoir. » Elle insiste encore lors du départ pour les Ardennes des Roubaisiennes (p 62.2) « 400 femmes sont parties ; ce qui est triste. Des filles bien élevées sont mises en contact avec toutes sortes de gens mal élevés, sans pudeur, sans éducation. C’est à faire pleurer en songeant à ce qui leur est réservé. Que de mères souffrent en ce moment ! » Le journal évoque aussi les brassards rouges, requis en 1917 et 1918, dont le triste sort est évoqué à l’occasion de services funèbres (obit), lorsque la nouvelle du décès de l’un d’entre eux – cinq durant le conflit – arrive à Leers (sous-alimentation, dysenterie et maladies pulmonaires en général). En 1918, les jeunes gens sont également très nombreux à devoir travailler à proximité du front et de ses dangers (avril 1918, p. 73.3) « Quelques brassards rouges tels que Jean Parent, Alfred Prez, sont revenus en congés [permission] et sont décidés à ne plus y retourner, tellement le danger est grand là-bas. (…) Ils vont risquer malgré tout de rester par ici. C’est toujours dangereux, mais ils trouvent que le sort qui les attendra, ne sera pas pire que celui qu’ils viennent de quitter. »
Les Allemands
Flore Bourgois déteste les Allemands, qui sont coupables de la guerre, des brutalités de l’occupation et de ses souffrances personnelles (absence de nouvelles des siens, solitude et mort de Denis, son frère préféré), son témoignage maintient toute la guerre une ligne « patriotique ». En cela, sa rédaction lui fait courir un risque réel. En 1915, elle est jalouse des soldats qui reçoivent du courrier tous les jours, et elle souligne la violence et l’injustice des « policemen » omniprésents sur la frontière; à la fin du conflit, elle résume son attitude lorsqu’elle doit loger des ennemis (mai 1918, p. 81) : « Il faut garder envers eux une certaine déférence, et cependant, y mettre des limites. C’est une lutte perpétuelle. On ne peut être malhonnête et on ne veut pas leur porter trop d’égards : toujours, il faut se souvenir que c’est l’ennemi ! ». La diariste évoque aussi une dispute entre un soldat et une femme (août 1916, p. 89.2): « discussions qui ne valent pas la peine d’être écoutées car elles proviennent d’alliances entre ces deux, comme on en voit, hélas, trop depuis quelque temps : des femmes s’alliant avec l’ennemi. Elle avait reçu de ce soldat une bague qu’elle portait. Il voulait la reprendre, mais réussit quand même à l’arracher. » C’est la seule mention de ce type sur les 500 pages. Elle évoque aussi la rencontre avec un déserteur allemand en octobre 1917 (p. 33.3) « Il a 24 ans. Depuis 6 jours, dit-il, il marche. Il a quitté Arras. « Beaucoup kapout là-bas. Beaucoup partir comme lui ». (…) Guerre finie pour moi, dit-il. Capitalistes, nix. Front, moi égal ». Il reste un moment, puis part pour Tournai. ». En 1918, les remarques sur la mauvaise alimentation des troupes allemandes sont récurrentes, «ils n’ont que de la soupe».
La teneur globale du témoignage est sombre, la souffrance morale est omniprésente; la religion, seule consolation dans cette situation désespérante, vient souvent clore des plaintes récurrentes, qui jouent visiblement un rôle d’exutoire. Une mention, retrouvée régulièrement sous des formes variables (souffrance + patriotisme +religion), peut illustrer pour finir ce style personnel, caractéristique de cet intéressant témoignage (mai 1918, p. 79.3) : « Les soldats ne se gênent pas pour jouer aux cartes ensemble dans nos maisons. Que de sombres pensées nous assaillent en voyant ce spectacle, l’ennemi installé à notre foyer ; être obligée de les supporter sans murmurer. Si c’étaient des nôtres ! (…) on aurait tant voulu les recevoir de temps en temps, les soulager, leur faire oublier leurs souffrances ! (…) Il faut se résigner et offrir à Dieu ces souffrances pour le salut de cette chère France. Ceux qui, là-bas, de l’autre côté, n’auront pas connu les tristesses de l’invasion, ne pourront jamais comprendre combien elles sont amères et de quel effet, elles nous percent à tout instant le cœur ! ».

Vincent Suard juin 2020

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Cellier, Aimée (1854-1927)

Journal d’une habitante de Valenciennes pendant la Première Guerre mondiale
« Tous ces Balkans ne me disent rien qui vaille » (septembre 1916)
1. Le témoin
Aimée Cellier, veuve de Fénelon Saint-Quentin, appartient à une famille de la bourgeoisie de Valenciennes, son mari était avocat et conseiller municipal. Elle a trois enfants et ses deux fils Jean et Louis sont aussi avocats. Elle reste seule avec sa mère à Valenciennes durant l’occupation, Jean est bloqué à Lille, Louis est lieutenant puis capitaine d’infanterie sur le front et ses petits-enfants sont en France non occupée. Elle passe la guerre dans sa grande maison, et doit loger des officiers allemands de passage. Elle est déportée comme notable au camp d’Holzminden de novembre 1916 à avril 1917 (représailles allemandes dans le conflit sur le sort des fonctionnaires impériaux alsaciens internés par la France). Revenue chez elle, elle est finalement évacuée en octobre 1918 dans la région bruxelloise.
2. Le témoignage
Le journal d’Aimée Cellier est disponible en version numérique sur le site Calaméo, il a été rendu consultable par la bibliothèque de Valenciennes en 2018. La retranscription dactylographiée (244 pages) est accompagnée d’un appareil explicatif et de notes de qualité, réalisées par trois arrière-petits-enfants d’A. Cellier, Christian Chauliac, Alain Cosson et Jacques Warin. Le manuscrit, redécouvert par la famille en 2010, se présente sous la forme de notes, souvent écrites le dimanche, et mêle relation des événements, de conversations ou considérations personnelles. Le journal hélas s’interrompt pendant la déportation à Holzminden.
3. Analyse
Nouvelles et on-dit
Une grande place est accordée aux nouvelles, dans une ville occupée précocement et dans laquelle on est privé d’informations fiables. Ainsi, par exemple le 22 octobre 1914 est annoncée la présence des Français à Baden, le 26 une victoire à Metz, ou en décembre une grande bataille entre Saint-Amand et Courtrai. Dès septembre, A. Cellier note combien il faut se défendre des on-dit, elle fait preuve de jugement critique, recoupe les faits, mais la tâche est ardue (avril 1915, p. 53) : « Je ne sais plus que dire et qu’écrire. Ce qu’on apprend un jour devrait être contredit le lendemain. » Elle est informée par le communiqué allemand, mais c’est surtout la presse en français, contrôlée par l’occupant, qui lui donne des nouvelles (Bruxellois, Gazette des Ardennes). La lecture en est ardue (« le Bruxellois est atrocement rédigé (…) on deviendrait enragé si on le lisait tous les jours. » p. 102), mais on n’a pas le choix si on veut essayer de savoir (p. 194) : « Je viens de m’abonner à la Gazette des Ardennes. Mauvais journal que je lis en pensant le contraire de ce qu’il énonce. »
Les Allemands
Valenciennes est occupée très tôt (25 août), et A. Cellier attribue à la prudence du maire le calme relatif de la ville; elle n’a rien vu « de toutes les atrocités que l’on raconte », elle résume la situation en décrivant les Allemands comme cruels là où on tire pour les accueillir et « ailleurs, ils sont polis (p. 9). » Obligée de côtoyer de près les officiers et leurs ordonnances, elle les supporte sans les apprécier. Indemnisée par le montant de ce qu’elle nomme « une journée d’Allemand », elle note en septembre 1915 qu’elle en est à son trentième Allemand et une remarque de février 1916 résume bien, semble-t-il, son attitude par rapport à l’occupant (p. 123) : «Un de mes Allemands trouve qu’on ne me voit pas, que je ne cause pas. Est-ce qu’ils s’imaginent que ce serait un plaisir pour moi d’entendre leurs menteries : non, je suis correcte, rien de plus. »
Le patriotisme
A. Cellier se réjouit lorsque les nouvelles du front sont mauvaises pour les Allemands, se désolant ailleurs de son immobilité et du retard de leur délivrance ; à certains moments, elle est découragée par la perspective d’être annexée comme les Alsaciens en 1871 (juin 1915, p.65) : « Mauvaise journée pour moi. (…) elle se termine avec la perspective de devenir allemand et de manquer de pain. Malgré ce qu’il y a de pénible à avoir faim, je préfère cela à devenir allemand. Quelle horreur, quel cauchemar. » Sa seule consolation si elle est devient allemande sera l’autorisation d’écrire à sa famille, «une consolation mais quelle déchéance. ». Lors de la crise du travail forcé de juillet 1915, celle de l’obligation de la confection de sacs destinés à protéger les tranchées allemandes, elle n’évoque pas la résistance contrainte par la brutalité (Lille), même si elle juge au début avec des nuances (« comment résister à ces brigands ? »). Elle méprise celles qu’elle appelle les « femmes à sac», et à son comité d’entraide, elle refuse d’abord de les aider (septembre 1915) : « On ne leur donnera rien. Elles ont gagné de l’argent à profusion, aussi ne donnera-t-on qu’aux miséreux. » Cette attitude rigide toutefois n’est pas respectée dans les faits à Noël 1915 (p. 114) : « Malgré les précautions prises, les femmes à sac reçoivent un paquet. Ayons les idées larges. Un peu tout le monde travaille ici pour les ennemis qui, bien nourris, iront tuer les nôtres.» Elle est également assez critique avec certaines notabilités valenciennoises. Ainsi René Delame, par ailleurs diariste de l’occupation, incarcéré un temps par les occupants, est jugé sévèrement (p. 202) : « Je ne le plains pas trop car je sais quelques petites choses ; sues par beaucoup de monde, je crois. » Il s’agit peut-être de soupçons d’enrichissement personnel sur des ventes de mouchoirs de batistes, dentelles goûtées par les officiers allemands comme cadeaux pour leurs proches. De même, elle condamne « un certain B. ami des Allemands », il s’agit avec une quasi-certitude de Maurice Bauchon (cf sa notice CRID), elle le décrit comme outrepassant ses droits et conclut (p. 191) : « Je crois que tout le monde comprend le patriotisme à sa manière.» Elle ne décrit pas son séjour en Allemagne, mais son moral est altéré par la mort de sa mère pendant son absence ; ce séjour en camp semble avoir été sévère mais supportable, elle en parle ensuite avec distance (été 1917, p. 184) « chaque fois que je rencontre un otage on échange des souvenirs. Que c’est bizarre, ils n’ont jamais rien de triste. Pourtant nous n’étions pas heureux. »
Solitude et besoin des petits-enfants
Aimée Cellier, 59 ans au début de la guerre, souffre pendant toute l’occupation de la séparation des siens. Son journal est scandé des témoignages de sa souffrance morale devant sa solitude (Noël, anniversaires) et l’impossibilité de câliner ses petites-filles, Odette et Janine. Le début du conflit est aussi le plus terrible pour elle car il n’y a pas de correspondance, ainsi à Noël 1914, le « fond de son cœur est broyé », ou en avril 1915 « Ne vivre que pour ses enfants et ne plus les voir, ni connaître ce qu’ils font, est ce qu’il y a de plus déchirant». Vers la fin du conflit la plaie reste ouverte (janvier 1918) : « Odette a eu 6 ans le 15, ne pouvoir l’embrasser, l’admirer, en jouir comme cela devrait être me rend fort triste. Combien je regrette ces 3 années passées loin des miens. Jamais elles ne reviendront, à mon âge, c’est perdu pour toujours. » Ce manque maternel, lié à la frontière infranchissable avec la France non-occupée, est rarement montré de cette manière par les sources. Le journal a une fonction thérapeutique, l’auteure y inscrit ses plaintes, ses inquiétudes, et souvent se redresse et reprend courage en fin de paragraphe, ainsi, en août 1916 : «c’est un soulagement. Il me semble que je vous cause, mes enfants, et la séparation me paraît moins énorme. », et plus loin : « Il faut lutter, lutter toujours, se remonter et garder son grand courage. Je suis restée pour tout conserver aux enfants. Donc pas d’abattement. »
Evacuer ?
Dès le printemps 1915, des évacuations vers la France non-occupée sont organisées par les Allemands ; elles concernent d’abord les nécessiteux, vieillards, femmes avec jeunes enfants, ou femmes seules et à la réputation douteuse ; mais en consignant le départ de 159 familles en mars, A. Cellier parle de mesures incompréhensibles (p. 45) : « ceux qui vont partir ne sont pas des indigents, ce sont des familles aisées qui vont rejoindre les pères. » Il semble qu’elle ait la possibilité de partir à plusieurs reprises, et elle invoque comme raison l’obligation de rester avec sa mère (Noël 1915, p. 113), « je n’ai pu évacuer à cause de maman », puis après le décès de celle-ci, la maison à garder pour la préserver ; a contrario, elle dit qu’en 1917 les notables ne sont pas évacuables. L’aspect matériel est important, pour elle, sauver ce qui peut l’être de sa maison est un devoir à affronter avec courage pour les siens (juin 1917, p. 177) : « A Berne, une dame Isler me réclamait de la part des enfants. J’étais ravie de leur idée, mais après réflexion, j’ai donné une réponse négative (…) une partie de ma maison sera mise au pillage par les occupants. Je préfère prendre encore patience puisque voilà trois ans que ça dure, ce n’est pas quelques mois qui me font peur. Malgré ses efforts, elle est chassée de son logement en avril 1918, doit se réinstaller dans une autre maison et s’en désole « Avoir tout fait pour leur sauver des souvenirs [à ses enfants] et arriver à un pareil résultat ! Je ne sais plus que penser. Ce que c’est qu’une veuve. ». Mais plus tard, elle trouve encore des raisons de se féliciter de n’avoir pas évacué via la Suisse (p. 218) «J’ai encore sauvé beaucoup de choses que les bonnes n’auraient pu emporter si on les avait chassées en mon absence. » Dernière disgrâce: avec l’augmentation des bombardements aériens et surtout l’arrivée du front en octobre 1918, elle est évacuée vers la Belgique; en terminant son journal le 15 novembre à Zuen, elle en conçoit une dernière amertume (p. 229): « je n’ai qu’un désir : rentrer dans ma ville d’où je n’aurais pas dû partir. J’ai revu des amis, tous furieux après le conseil municipal qui est resté et qui a pu soigner ses maisons.»
Mémoire familiale du témoignage
Ce manuscrit est longtemps resté inexploité car sa petite-fille Janine Saint-Quentin, (1914 – 2010), qui en avait la possession, était déçue par sa teneur. Aimée avait laissé le souvenir d’une personne énergique et enjouée, et Janine, qui l’aimait beaucoup, était déçue par le journal dans lequel elle ne voyait qu’une longue lamentation. Ce n’est pas aujourd’hui l’avis des arrières-petits enfants, ni le nôtre; l’écriture ici joue un rôle d’exutoire, elle sert à conforter le courage ; si la forme peut amener à ce contresens (avril 1918 p. 220 « Quand donc ce supplice se terminera-t-il ? Je n’ai plus que des lamentations à transcrire. »), le fonds est celui d’un outil de résistance intime (août 1916, p. 155 « mon cahier, mon cher cahier, seul témoin de mes tristesses »), il lui permet de s’épancher, pas de se complaire. La rigueur du jugement de sa petite-fille s’explique aussi par d’autres raisons, biographiques et sociales : le mari de Janine a été tué en 1940, et elle s’est retrouvée jeune veuve, avec un bébé de 3 mois, obligée de pourvoir à leur existence. De ce fait, elle trouvait que sa grand-mère, une bourgeoise aisée, avait exagéré ses souffrances, en regard des siennes-propres. On peut à cet égard mentionner une tradition familiale fiable, qui souligne qu’Aimée était accompagnée par sa petite bonne Juliette pendant son internement à Holzminden. Aucune source, autre que familiale, ne confirme ce fait, mais sa permanence indique une forme de relativisation de la souffrance d’Aimée. C’est en tout cas un document riche, et original en ce qu’à travers – entre autres – cette formulation du manque charnel des petits-enfants, il incarne bien une des formes de souffrances possibles liées à l’occupation.

Vincent Suard juin 2019

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Lefebvre, Jeanne (1876-1924)

1. Le témoin
Jeanne Lefebvre, née Choquet en 1876, fait partie d’une famille de la bourgeoisie de Saint-André (Nord), un faubourg de la ville de Lille. Elle est l’épouse de Charles Lefebvre, (1869-1953), artiste possédant un prospère atelier de typographie sis rue de Béthune à Lille. De leur mariage en 1898 sont nés André (1899), Charles (1901) et Denise (1903). Isolée avec ses trois grands enfants en août 1914 après le départ de son mari, dont elle reste longtemps sans nouvelles, elle vit les quatre années d’occupation à Saint-André, refusant d’envisager l’évacuation en France libre via la Suisse, à cause de sa chère maison, mais surtout de ses deux garçons, consignés par l’occupant. La famille est à nouveau réunie en décembre 1918, mais Jeanne meurt prématurément d’une rupture d’anévrisme à 48 ans le 25 décembre 1924.
2. Le témoignage
Moi, Jeanne, mon journal intime sous l’occupation a paru aux éditions Jourdan (2016, 351 pages). Monique Marissal, la petite-fille de Jeanne Lefebvre, a montré à l’écrivain Francis Arnould ces cahiers écrits pendant la Grande Guerre, et celui-ci les a mis en forme avec un grand souci de fidélité. Il s’agit de 4 cahiers d’écolier de différents formats, avec une écriture et une orthographe de qualité. F. Arnoult nous a appris (mai 2018) qu’il « s’était contenté de recopier et de mettre en page sans modifier quoi que ce soit au texte », démarche précieuse pour l’historien. L’ouvrage commence par une évocation de la famille à la Belle Epoque (p. 7 à 16), suivent le journal proprement dit (p. 17 à 338), un épilogue fort utile (p. 339) et enfin des reproductions de dessins et croquis de Charles Lefebvre.
3. Analyse
Le journal commence le 15 janvier 1915, c’est-à-dire à partir du moment où pour l’auteure, il était devenu vain d’espérer communiquer avec son mari de l’autre côté du front. En effet, et c’est la grande originalité de ce journal d’occupation, il se présente comme une longue communication à son mari, c’est une adresse « à ce cher Charles », tutoyant l’absent et lui décrivant la situation au jour le jour. Ce parti pris de rédaction rend très attachant le ton de l’ensemble, les remarques de la diariste étant aussi par ailleurs riches de faits. Jeanne Lefebvre est une représentante de la petite-moyenne bourgeoisie, maîtresse de maison fière de son intérieur, mais elle se retrouve rapidement en difficulté matérielle du fait de l’absence de son mari, et se transforme en ménagère inquiète qui doit constamment « compter ».
Ici quatre thèmes, pris parmi d’autres possibles ;
Communiquer
L’absence de nouvelles de son mari mine J. Lefebvre, les plaintes liées à cette incertitude sont récurrentes et douloureuses. Elle est jalouse des Allemands qu’elle doit loger (mai 1915) : « je me morfonds en les observant lire des lettres de quatre pages alors que je reste sans la moindre nouvelle » (p. 58). Les fêtes, les anniversaires, sont rendus lugubres par l’absence, « Il n’y a pas de fête sans toi, les jours normalement joyeux deviennent des jours de tristesse » (p. 88). Elle reçoit seulement en mai 1916 un signe indirect de vie de son mari, transmis par une connaissance. Mais si elle sait seulement qu’il vit « de l’autre côté », elle continue de se ronger les sangs : (décembre 1916) « et s’il nous avait oubliés, et qu’il en aimait une autre ; oh, mon Dieu, ne permettez pas cela, ce serait terrible ! » (p. 162). L’année 1917 est meilleure, si l’on peut dire, avec la mention d’une carte de vingt mots de la Croix rouge de Francfort et des nouvelles indirectes reçues par des connaissances. Tous les moyens sont mobilisés, ainsi en mai 1918, « j’ai commencé une neuvaine hier à Saint-Gérard avec Cécile et Denise, pendant neuf lundis, nous devrons dire 9 Pater et 9 Ave pour avoir des nouvelles de notre Charlot. » Cela semble fonctionner puisqu’en juillet ils reçoivent des nouvelles de Charles qui dit avoir été libéré (il était territorial) et bien gagner sa vie. Bien auparavant en 1915, une de ses amies avait appris que son mari se portait bien, son nom figurant dans une liste « tombée d’un aéroplane anglais ou français ». En février 1915, une voisine lui donne à lire des fragments du Petit Parisien et du Matin, mais on ignore comment ils arrivent en zone occupée (peut-être aussi « par aéro »). A l’autre extrémité du conflit, on apprend avec surprise en juillet 1918 que «Mme Berthoux a reçu un mandat de son mari, elle a été toucher 100 francs à la kommandantur. Son mari est à Billancourt, au parc d’aviation, il doit bien gagner sa vie pour pouvoir lui envoyer de l’argent » (p. 306). A la même époque, Roger Staquet-Fourné, qui a des relations bien placées dans la grande bourgeoisie industrielle de Lille, s’avère incapable malgré ses nombreuses tentatives, de faire passer de l’argent à sa mère.
S’alimenter
Le journal de cette ménagère est centré sur les préoccupations de ravitaillement, et ce souci devient obsessionnel, avec l’aggravation des réquisitions et des pénuries au cours de l’occupation. Avec sa situation matérielle fragilisée, ce témoignage illustre bien des conditions alimentaires maintenant bien étudiées dans une bibliographie récente (S. Lembré, par exemple). Le journal montre à cet égard l’importance de ce que l’auteure appelle le ravitaillement américain, après les pénuries du début de 1915 : (septembre 1915) « Nous sommes toujours bien approvisionnés par l’Amérique, outre le pain, nous avons du très bon café, du beau riz pas cher (…) ». Les magasins continuent en général à avoir des denrées librement achetables, mais celles-ci deviennent rapidement hors de prix pour la majorité de la population, ainsi en mars 1916 : « Heureusement que nous disposons de ce ravitaillement [celui du comité américain], tout pauvre qu’il soit, et dirigé par des gens très peu aimables, mais enfin, c’est toujours cela de pris et à un prix encore raisonnable. Dans les magasins, ils spéculent à qui mieux mieux, c’est dégoûtant de tromper et de voler ainsi les pauvres gens(…). » En 1915, le logement de soldats chez elle pouvait présenter un intérêt alimentaire, car ceux-ci faisaient souvent partager à la famille leur ravitaillement « ils nous donnaient tellement d’ouvrage [dérangent les habitudes domestiques], mais d’un autre côté nous procuraient notre propre nourriture et nous pouvions faire plaisir autour de nous » (p. 54). Ce n’est plus du tout le cas en 1917, le ravitaillement des Allemands est lui aussi insuffisant, et si les vols dans les jardins, vols de lapins par exemple, se multiplient, certains occupants s’en rendent aussi coupables. En 1918, on instaure des gardes civiques la nuit dans les jardins, pour tenter d’empêcher les vols, mais avec peu de succès. Une remarque de juillet 1917 de J. Lefevre peut résumer son vécu familial de l’occupation, sur le plan alimentaire: « Quelle tristesse de tout le temps s’entendre dire : « j’ai faim ! » On ne pourra jamais se faire une idée de ce que j’ai souffert de les entendre se plaindre de la faim et de ne pouvoir les rassasier. Ils sont tous les trois en pleine croissance, c’est l’âge où ils ont besoin de forces et de nourriture saine et abondante, tout ce que je n’ai pas » (p. 301).
Déportation et travail forcé des jeunes femmes
Lors de la «rafle de la semaine sainte» (Pâques 1916), des milliers d’habitants de l’agglomération, femmes comme hommes, sont réquisitionnés pour le travail forcé, essentiellement agricole. Ce qui l’inquiète dans cette nouveauté n’est pas tant la cruauté du travail forcé pour les filles (elle a déjà un fils « brassard rouge »), que les préoccupations morales que cela entraîne « c’est malheureux pour des jeunes filles bien de se faire emmener en compagnie de gens grossiers » (p. 109). Sa description, par ouï-dire, de la réquisition des femmes dans un quartier ouvrier le 27 avril, renforce cette inquiétude liée à la promiscuité sociale: « Aujourd’hui, c’était Wazemmes, mais par-là, c’est du bas peuple, les femmes étaient grises, elles chantaient et voulaient prendre les fusils aux soldats en échange de leur paquet, quand il faut être mélangé avec du monde pareil, quel désespoir. » La pression retombe à la fin de 1916 et les réquisitions de jeunes filles ne reprennent que ponctuellement, pour des tâches limitées, ainsi en mai 1917 : « Les demoiselles Grignez ont reçu leur convocation; elles qui étudiaient la sténo et l’anglais entre autres, vont plonger leurs belles mains dans la terre et aussi se retrouver au contact de toutes sortes de filles qui ne choisissent pas leurs expressions, c’est ça le plus grave, ce mélange entre la bonne éducation et la vulgarité. » (p. 193)
La perception des occupants
Les Allemands que J. Lefebvre doit loger font en général preuve de correction, elle ne s’en plaint pas au début de l’occupation. Progressivement, la multiplication des réquisitions et des humiliations finit par les lui faire détester; ce basculement se réalise lorsque l’occupant réquisitionne des lapins que les habitants élèvent pour compléter leur maigre régime (juillet 1916) : « Nous sommes devenus non des Allemands, comme ils veulent nous le faire croire, mais leurs esclaves, ni plus, ni moins» (p. 122). En août 1917, la saisie chez elle de ses cuivres (garnitures de cheminée, bougeoirs de piano, appliques…) la bouleverse littéralement, et impuissante elle décrit sa rage intérieure contre l’ennemi maintenant haï : «Heureusement, j’ai réussi à ne pas pleurer devant eux, je n’ai pas voulu donner satisfaction à leur cruauté diabolique » (p. 214). Hôtesse forcée à de nombreuses reprises, elle fait toutefois la part des choses, reconnaissant l’amabilité de certains soldats, et surtout ayant bien conscience que certains des combattants du camp d’en face subissent une guerre à laquelle ils sont forcés de participer : cela ne l’empêche pas de continuer à les détester collectivement, ainsi en novembre 1917 «J’ai eu un peu de sympathie pour certains gentils jeunes soldats qui ont logé un temps chez nous, ils ne souhaitent pas se battre et étaient envoyés à la boucherie contre leur volonté, mais maintenant, je les déteste tous sans exception. » Auparavant en août 1916, les échanges avec des soldats logés avaient pu être d’une grande franchise, voire teintés de politique, ainsi avec deux Allemands qui reviennent de Verdun : « ils disent que la guerre, c’est la faute aux capitalistes, ils ont sûrement raison, tout cela nous échappe (…) quand on les prend individuellement, ils sont comme nous, ils en ont marre et veulent la paix, mais s’ils le disent à leur chef, on les fusille, alors ils continuent à tuer des Français pour survivre, quelle atrocité (p. 127). Jusqu’à la fin, sa haine des occupants sera constante mais toujours questionnée, notamment avec cet exemple d’avril 1918, où elle reçoit la visite de deux soldat qu’elle avait logés trois ans auparavant « Ils venaient nous dire bonjour et qu’ils gardaient un bon souvenir de nous, même si maintenant je les déteste tous, je dois reconnaître qu’il reste encore quelques gentils qui haïssent la guerre autant que nous, mais sont obligés d’accomplir leur devoir. »
En octobre 1918, les garçons sont emmenés en Belgique, Jeanne et sa fille doivent se réfugier dans Lille intra-muros. A Saint-André, vidée de ses habitants par les Allemands, la maison est pillée, et toute la famille ne s’y retrouve au complet avec le retour de Charles qu’au début de décembre.
Vincent Suard mars 2019

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Bauchond, Maurice (1877-1941)

1. Le témoin
Maurice Bauchond est un notable valenciennois, un érudit passionné d’Histoire de l’Art qui exerce la profession d’avocat. Âgé de 37 ans à la mobilisation, il est exempté à cause d’une forte myopie mais sert en août 1914 comme infirmier civil de la Croix-Rouge. Habitant avec sa mère, il vit toute l’occupation au centre-ville de Valenciennes; Il ne se marie qu’en 1922 et est après la guerre un des principaux animateurs du cercle Archéologique et Historique de la ville.
2. Le témoignage
Les «Souvenirs de l’invasion » de Maurice Bauchond, un journal d’occupation qui tient à l’origine en 500 pages d’écriture serrée, ont été publiés sous le titre Vivre à Valenciennes sous l’occupation allemande 1914 – 1918, Journal de l’avocat Maurice Bauchond, 374 pages, parution au Cercle archéologique et historique de Valenciennes Tome XIV – Volume 1 – 2018. L’ouvrage est édité, annoté et présenté par Philippe Guignet, Professeur émérite de l’Université de Lille et spécialiste d’Histoire Moderne. La préface, qui situe ce témoignage par rapport à l’historiographie actuelle, est rédigée par Yves Le Maner. L’édition, supprimant redites et longueurs, ne reprend pas l’intégralité du manuscrit, qui lui-même est muet pour l’année 1915. La publication, soignée, est accompagnée de photographies et de reproductions de documents locaux d’époque, ainsi que de 700 notes érudites, très utiles pour la connaissance du valenciennois pendant la guerre.
3. Le témoin
Ce journal d’occupation décrit, du point de vue d’un bourgeois local, les grandes phases de l’occupation, qui vont de l’incrédulité à la fin de l’été 1914, à l’apprentissage des relations avec les envahisseurs (logement, règlementation, réquisitions, alimentation…) puis à l’aggravation de la situation en 1917 (pénuries, disettes, amendes répétées) et 1918 (bombardements aériens, rapprochement de la bataille). Le diariste évoque les nouvelles, les anecdotes de l’occupation et ses propres relations avec les Allemands. Il les fréquente d’abord comme infirmier civil, puis évoque surtout à partir de 1916 ses responsabilités d’interlocuteur français des occupants dans le domaine des beaux-arts et de la préservation du patrimoine.
Les rumeurs
Le journal reprend presque quotidiennement les nouvelles, qui sont basées sur les conversations avec les connaissances de l’hôpital, du Palais – où il semble plaider rarement -, du musée ou de la Caisse d’Epargne, où il exerce des responsabilités. L’auteur recueille aussi des informations dans les journaux français, que l’on trouve encore au début de l’occupation, puis dans la presse allemande et le communiqué officiel. L’auteur évoque nombre de bruits et de on-dit, souvent faux, à un degré plus ou moins étendu : c’est le règne de la rumeur, à laquelle on ne croit qu’à moitié, souvent précédée de « on raconte » ou « on dit que », caractéristique des journaux d’occupation, surtout quand le front est actif. Il évoque par exemple en octobre 1914 (p. 89) une victoire française à Cassel « des troupes françaises massées au Mont-Cassel auraient canardé presque au sortir des trains les troupes allemandes en marche vers la côte.» ou p. 97 « on raconte que le Kronprinz est mort, que son corps a été autopsié par deux médecins allemands et un médecin belge, on aurait découvert qu’il avait été frappé par une balle allemande. » En général, les éléments rapportés par l’auteur sont plus proches des faits réels, mais la vérité émerge toujours avec un retard important.
Les pénuries, les privations
M. Bauchond évoque les pénuries, les réquisitions et les privations, mais en bourgeois aisé, il n’en souffre pas lui-même. Curieusement, il a tendance à plusieurs reprises à minorer les souffrances alimentaires des populations civiles, comme en mars 1916 (p. 158), «depuis 18 mois, le conseil municipal annonce à la population qu’on va être affamé et depuis 18 mois, on ne manque de rien, du nécessaire pour le moins. » Certes le ravitaillement de Valenciennes est meilleur durant la guerre qu’à Lille ou Douai, mais l’auteur, qui fréquente surtout un « entre-soi » social et reste au centre-ville, est peu sensible aux lourdes difficultés de la vie quotidienne des couches populaires, notamment des femmes de mobilisés. Plus averti des privations en 1917, il évoque (p. 256) une « Affiche étrange du maire conseillant de bien mastiquer les aliments et de les tenir longtemps dans la bouche avant de les avaler. »: il n’y a rien là d’étrange quand on sait ce qu’est la faim, et on peut faire la même remarque avec le terme « curieux » en mars 1917 (p. 262) « On assiste parfois à des scènes curieuses. Lorsque les soldats rentrent du charbon dans les bureaux allemands, c’est une foule de malheureux, hommes, femmes, enfants qui viennent quémander quelques morceaux, ils ont des seaux ; les soldats les remplissent. Ces jours-ci, j’ai assisté plusieurs fois à ce spectacle. » On le voit, cette distance sociale n’exclut pas l’empathie.
La protection du patrimoine
L’auteur évoque à de nombreuses reprises en 1917 et 1918 ses fonctions de co-responsable du Musée des Beaux-Arts, il doit réceptionner une série d’œuvres, issues des abords du front, et qui sont envoyées à l’arrière par précaution. Il reçoit par exemple des toiles venant du château de Saint-Léger-les-Croisilles (front au sud d’Arras, p. 215), de Cambrai ou de Lille; il explique en juin 1917 (p. 283) que « La ville reçoit un avis de l’inspection des étapes, le musée recevra la garde des objets d’art du front. Des salles du musée devront être à la disposition de l’autorité allemande pour les exposer. » Expert local et interlocuteur des spécialistes allemands, il négocie la préservation de quelques cuivres artistiques et de ferronneries d’art lors des réquisitions de métaux (p. 289) : « Sur ma demande, M. Burg se rend encore dans plusieurs maisons pour déconsigner des cuivres artistiques. » Avocat, il plaide la cause d’un certain nombre de cloches de la ville, justifiant leur sauvegarde par leur caractère patrimonial original et précieux : la plupart de celles de l’agglomération sont saisies, mais, dans le cadre d’une négociation, il réussit à en sauver un certain nombre, (p. 305) « J’ai pu sauver la cloche de l’heure de l’hôtel de ville dont on avait commencé l’enlèvement ».
Une relation particulière avec les Allemands
Les officiers-experts qui s’occupent du Musée et des œuvres sont cultivés et francophones, et P. Guignet souligne dans sa présentation « l’évidente jubilation que M. Bauchond éprouve à s’entretenir avec eux d’histoire et d’histoire de l’art » (p. 22). On peut par exemple citer ce passage d’emploi du temps assez représentatif (août-septembre 1917, p. 300) : « Au musée, le baron von Adeln procède à un nouveau rangement de toutes les salles ; il est très correct et très aimable avec moi et me raconte volontiers des anecdotes de sa vie. (…) Quelques visites d’officiers importants au musée ; visite du professeur Goldschmidt de l’Université de Berlin, auquel je suis présenté. Il examine les primitifs et les manuscrits carolingiens. ». Si, cédant à un anachronisme tentant, Y. Le Maner évoque les situations d’accommodement décrite par P. Burrin pour 1940-1944, P. Guignet parle malicieusement d’une attitude bavarde, aux antipodes de celle des hôtes français du « Silence de la mer » de Vercors. Cédant à ce même anachronisme, il nous est difficile de ne pas penser aux ennuis – mesurés – que l’auteur aurait probablement eus en 1944. Reste qu’après la guerre – la Grande – on lui sait gré de son action en faveur du patrimoine valenciennois.
Un bourgeois pacifiste
M. Bauchond est un pacifiste, il déteste la guerre et le dit du début à la fin du conflit, par exemple le 13 septembre 1914 (p. 59) : «Comme nous désirons de tout cœur et ardemment la victoire des Français. Mais on ne peut souhaiter la mort de ces pauvres gens [les soldats allemands]. Oh non ! Le patriotisme bien entendu n’entraîne pas la haine. Que la guerre est donc odieuse ! » Il souligne à plusieurs reprises la correction des Allemands logés en ville, déclare qu’il a toujours vu le soldat allemand sans haine (janvier 1916), et qu’il déteste les jusqu’au-boutistes, « suppôts de l’Action française et autres journaux nationalistes » (p. 193), et « Maurice Barrès et sa bande ». Lors de ses conversations, il est souvent obligé de taire ses opinions modérées avec ceux qu’il rencontre, et si on ajoute la mention fréquente de valenciennois détestant l’occupant, l’auteur apparaît plutôt isolé. Il rapporte ainsi une rencontre avec un de ces « nationalistes», personne qui par ailleurs fait preuve d’une étonnante clairvoyance chronologique (11 novembre 1916, p. 224) : « Rencontre d’Albert Carlier : quel fougueux nationaliste et quel esprit dangereux ! Pour lui, la guerre durera encore deux ans au moins et ne peut se terminer que par l’écrasement total d’un des adversaires, dût-on tous périr de chagrin. […] Et dire que ces gens se croient des chrétiens. »
L’Alsace- Lorraine
Pour hâter la fin du conflit, et dans cette même logique d’apaisement international, l’auteur mentionne à plusieurs reprises son désintérêt pour la récupération de l’Alsace-Lorraine, et il évoque son hostilité avec ceux qui en font un préalable à toute paix ; il le dit en 1916 (p. 165) : «surtout que les Alsaciens-Lorrains ne désiraient pour la plupart rien moins que le retour à la France. » Il le reformule en 1917 (p. 303) à l’occasion d’ouvertures de l’Alliance «Va-t-on sacrifier quelques millions d’hommes pour récupérer une province qui n’est pas française et que l’on sait si peu désireuse de le redevenir que l’on craint de confier la décision au sort d’un plébiscite.». Le thème revient encore au début de 1918 (p. 311) : «L’Alsace-Lorraine toujours : ce brandon de discorde se dresse toujours bêtement pour continuer à faire tuer des gens qui s’en fichent pas mal. »
Les opérations autour de Valenciennes en 1918
La ville est de plus en plus frappée par les attaques aériennes anglaises en 1918, et le récit évoque les alertes, les quartiers frappés, les victimes. A l’automne, le front se rapproche, et l’auteur narre le déménagement par les Allemands de tous les objets du musée pour les mettre en sécurité à Bruxelles. En octobre la bataille de l’Escaut est violente, et – outre ceux qui ont été évacués de force – beaucoup d’habitant essaient de fuir vers la Belgique. Le diariste raconte que son départ à pied a été remis car la poussette chargée de ses bagages était beaucoup trop lourde. Il se claquemure chez lui en attendant les Anglais (15 octobre 1918, p. 343) : «Il revient énormément d’évacués. Tous sont d’accord pour décrire la misère terrible de la route : gens malades, ravitaillement impossible, logements difficiles, accidents, poussettes cassées, membres brisés, enfants égarés, plusieurs blessés et même quelques morts. ». C’est le samedi 2 novembre à 8 heures du matin qu’une clameur l’alerte : « Voilà les Anglais ! »
En définitive, comment replacer ce témoignage singulier, comment évaluer sa représentativité ? P. Guignet et Y. Le Maner soulignent les discordances avec une certaine « vulgate historiographique » de l’occupation, passée comme récente ; le pacifisme foncier de M. Bauchond, attitude rare au sein de la bourgeoisie, le rapprocherait plutôt de la gauche socialiste, mais on a vu qu’en fait il en est très loin, à la fois par son statut de notable traditionnel et par son manque d’intérêt pour les conditions de vie réelles de la majorité de la population. Par ailleurs, son insistance sur l’Alsace-Lorraine le singularise également ; ce n’est pas que les autres diaristes, occupés comme soldats du front originaires du Nord, soient pour ou contre son retour, mais ils n’en parlent en fait pratiquement jamais : pour eux, ce qui compte, c’est avant tout que les Allemands soient chassés des « Régions envahies», celles de 1914.
Vincent Suard, mars 2019

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Hassebroucq, Magdeleine (1874-1951)

Le livre de Bernard Vernier, La Guerre comme spectacle et comme réalité, est sous-titré Journal à deux voix de Magdeleine Lambin-Hassebroucq et de son fils Alphonse Vernier dans Comines occupée 1914-1917 (Paris, L’Harmattan, 2018, 642 p. + 16 p. d’illustrations quadri reproduisant des pages des carnets originaux). La petite ville de Comines (département du Nord) se trouve sur la Lys, juste à la frontière belge, très proche du front pendant la guerre (croquis p. 62-63). Passage incessant de troupes allemandes, de prisonniers français, anglais et même russes, à qui les habitants donnent quelque nourriture. Les témoins s’étonnent de passer des « soirées tranquilles » si près des combats (p. 133, 26 avril 1915). Les deux témoins étaient chacun au courant de l’existence du journal de l’autre ; les deux avaient commencé à écrire avant la guerre. La masse documentaire était trop importante pour être intégralement publiée ; un choix rationnel a été effectué. Cette brève notice ne peut donner qu’une idée très insuffisante de la richesse de ces deux témoignages. Ils débutent le samedi 1er août 1914 et vont jusqu’au 29 mai 1917, date de l’évacuation des habitants de Comines vers Waregem. Avant-propos long et précis de Bernard Vernier, fils d’Alphonse et petit-fils de Magdeleine.
Voir la notice Vernier Alphonse (1897-1969).

Magdeleine Hassebroucq est née en 1874 dans une famille d’industriels du textile. Elle a fait ses études chez les Bernardines et est restée catholique très pratiquante. Pendant la guerre, elle exprime son horreur de voir que l’église devra être partagée entre offices catholiques et culte protestant. Elle critique la République anticléricale et souhaite que la France retrouve sa place de fille aînée de l’Église. Le maire, de gauche, est systématiquement critiqué et traité de  « canaille ».Certains propos de Magdeleine ont une dimension antisémite, caractéristique de la droite de l’époque. Membre de la Conférence de St Vincent de Paul, elle fait des études d’infirmière qui vont lui servir pendant la guerre. Amie de Louise de Bettignies, rencontrée à plusieurs reprises à Lourdes.
En 1896 elle a épousé Alphonse Vernier appartenant au même milieu et en a eu un fils également prénommé Alphonse. Son mari meurt en 1897. En 1907, elle se remarie avec Louis Lambin, d’une famille de notaires et de rentiers.

Très tôt, les troupes allemandes occupent Comines. On prie pour être protégé des bombardements, on distribue de l’eau de Lourdes aux blessés. Il faut se mettre à l’heure allemande et subir perquisitions et réquisitions. Celles-ci conduisent à la description des caves pleines de centaines de bouteilles de vin, ce qui rappelle le témoignage d’Albert Denisse (voir cette notice). On cache des pommes de terre et du grain. Parmi les occupants, il y a des barbares et des « gens convenables ». Certains sont odieux et atteignent « le dernier degré du sans-gêne » ; d’autres rendent des services. Alphonse offre une aquarelle à un Allemand sympathique ; certains viennent en « aimable visite ». On assiste à des disputes entre Saxons et Bavarois (20 juin 1915), à des jugements discourtois de Saxons sur les Prussiens (20 avril 1917). Un blessé allemand raconte la fraternisation de Noël 1914 (17 janvier 1915).

Les nouvelles parviennent assez rapidement : le torpillage du Lusitania ; les changements de ministère en France ; la révolution russe dès le 16 mars 1917. Celle-ci est plutôt mal perçue (p. 584) : « Mais ils élaborent aussi tout un programme de réformes à faire ! Ce n’est vraiment pas le moment. » L’offensive Nivelle du 16 avril 1917 est annoncée dès le 17. La présence des soldats allemands permet de suivre l’évolution de leur moral. Avec la durée de la guerre, leur confiance s’en va. On comprend que ça va mal en Allemagne car les occupants envoient toutes sortes de choses à leurs familles (p. 511). L’exaspération des occupés grandit aussi : « ils encombrent notre maison avec toute leur bocherie ! » (4 janvier 1917).

L’évacuation est un drame, d’abord une crainte, puis une réalité. Le lundi 28 mai 1917, Magdeleine écrit ce passage étonnant : « Puis ce sont les provisions dont nous avons encore tant ! Nous en garnissons tout un panier : riz, haricots, sucre, un peu de farine, cacao, chocolat, etc. Il en reste encore. Alphonse et Louis commencent à jeter dans les cabinets du riz, du sucre, de la crème de riz, etc. Nous en avons un vrai crève-cœur : « Jeter toutes ces provisions, tandis qu’une partie de l’Europe meurt de faim ! » Alors j’en entasse encore dans ma malle, dans les sacs, savons-nous ce que nous trouverons là où on nous enverra ! Mais l’idée fixe, c’est de ne rien laisser aux Allemands ! »
Rémy Cazals, février 2019

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De Bock, Georgette (1901-?)

1. le témoin
Née en 1901 à Onnaing (Nord), Georgette De Bock est la fille d’un représentant-livreur d’une maison de gros en articles de ménage à Denain (Nord). En août 1914, à treize ans, elle fuit devant l’avance allemande; rattrapée à Denain, elle et sa famille vont ensuite à Lille, où ils assistent au bombardement d’octobre, puis ils reviennent à la campagne, dans le Hainaut occupé. Le père réussit à quitter la région avec des mobilisables. La mère et la fille sont rapatriées par la Suisse à la fin de 1915, et passent le reste de la guerre à Boulogne-sur-Mer auprès du père, mobilisé auprès des Anglais. Georgette a plus tard exercé les métiers de modiste, de commerçante, puis a travaillé dans le secteur de la blanchisserie.
2. le témoignage
Le Nord de mon enfance, récit auto-édité de Georgette De Bock, publié en 1977 (176 p.), contient les souvenirs de jeunesse de l’auteure, depuis sa petite enfance jusqu’au mois de décembre 1915, le récit s’arrêtant lorsque l’adolescente et sa mère sont rapatriées en France non-occupée. Elle indique qu’elle a commencé à écrire au début de 1916, alors qu’elle avait quatorze ans et demi, sur des cahiers d’écolière. Le récit de la guerre occupe les pages 85 à 176, Georgette a alors de douze à quatorze ans.
3. Analyse
Ce récit attachant, partagé entre la ville minière et industrielle de Denain et Onnaing, le village de ses grands-parents, évoque d’abord la petite enfance, avec par exemple le souvenir vivace des dragons, qu’elle observe de sa fenêtre, rangés sur la place lors des grèves de 1906. Dans une évocation vivante de ce que pouvait être la vie à la campagne entre Valenciennes-Denain et la Belgique du Borinage vers 1914, l’auteure cite par exemple ses tantes, pour qui « elle était la seule enfant de la famille », et pour qui, quittant rarement leur village «elle était la gaîté, les histoires de la ville, les nouvelles chansons et surtout l’enfant qui savait parler français et que l’on aimait présenter aux amies. » (p. 79). A partir du 20 août 1914, elle décrit l’exode des Belges et la panique qui s’empare de la famille à Onnaing, parce qu’une femme belge a raconté à la grand-mère que plusieurs jeunes filles avaient été enlevées et malmenées par des soldats. La famille fuit vers Denain, sur une charrette, avec les tantes qui ont revêtu leur lourd costume du dimanche (24 août…), et deux grands sacs de poules et de lapins vivants, qui mourront tous d’asphyxie pendant le trajet. Les Allemands les rattrapent à Denain le lendemain 25, et elle témoigne de sa fenêtre « Moi j’étais médusée : je me représentais les Allemands d’après les images du livre de « Hansi », c’est-à-dire ronds comme des barriques, et je les trouvais plutôt normaux. » (p. 98).
Son père, qui depuis début-août gardait une petite gare avec des territoriaux, a réussi à échapper aux Allemands qui l’ont dépassé (uhlans et compagnies cyclistes) ; il essaie de revenir à Denain, déguisé en ouvrier agricole. Sa fuite vire au calvaire à Douchy-les-Mines : il rencontre un groupe de cavaliers allemands qui, le prenant pour un domestique de ferme, le forcent à pomper à l’abreuvoir pour une file de chevaux toujours renouvelée. Avec la peur d’être découvert, la fatigue et la chaleur, il manque de s’évanouir ; il réussit à s’éclipser dans un bâtiment avec le fermier propriétaire, c’est-alors qu’ils entendent des cris dans la rue. Georgette retranscrit le récit de son père : «la femme de mon compagnon, qui était sur le seuil, crie quelque chose à son mari, mais en pleurant si fort que je n’ai rien compris… Son mari me prend par le bras en m’entraînant vers la cour et me crie « Sauve qui peut ! » » (p.104). Le père de l’auteure s’enfuit, finit par s’aplatir dans un champ de luzerne, au bout duquel il y a un chemin de terre qui conduit à un ancien four à chaux. « Les cris et les pleurs allaient en s’amplifiant, je me demandais ce que cela pouvait signifier quand, sur le chemin au bout de mon champ, je vis passer un groupe d’une douzaine de personnes dont beaucoup étaient de tout jeunes gens, presque des gamins, encadrés par des Allemands en armes. Je ne réalisais ce qui se passait qu’entendant la salve d’exécution suivie d’un grand silence…Prostré, je perdis la notion du temps et je ne repris conscience qu’en fin d’après-midi. » (p. 104). E. Carlier (1920), qui a une notice au CRID, et F. Rémy (2014), ont montré que ces civils sortis de leurs habitations (dix en fait, six ont 36 ans et plus, mais trois ont 17, 18 et 19 ans, ont été fusillés par les Allemands en représailles à un tir, sur leurs arrières, de territoriaux garde-voie en train de se replier.
Le père part vers l’ouest pour se faire réincorporer, et réfugiées à La Madeleine, un faubourg de Lille, Georgette et sa mère assistent au bombardement de la ville qui précède sa reddition (12 octobre ici daté par erreur 25 octobre). « Certains [des rares passants] disaient que c’était tout le centre commercial qui brûlait…. D’autres d’un grand geste disaient « tout brûle » et tante Maria se désolait en pensant à sa sœur Sidonie. La jeune dame disait son chapelet et Maman lui répondait. » (p. 123). Lorsque les Allemands occupent durablement le centre du département, la famille repart à Onnaing, et le récit se poursuit avec les difficultés de ravitaillement, et les désagréments liés au logement forcé de soldat allemands. Mention est faite de l’âpreté des occupants, qui contrôlent tous les aspects de l’économie agricole : « des réservistes d’origine paysanne, venus d’Allemagne, étaient nommés chefs de culture, et surveillaient tout… » (p. 141).
La fin du recueil de souvenirs évoque le rapatriement vers la France à travers la Suisse, et l’intérêt réside dans un récit documentaire, réalisé avec le souci du détail, pour une aventure vécue par de nombreuses femmes et enfants de la zone occupée. Sont évoqués d’abord le fait que les premiers évacués, souvent les plus misérables, sans ressources et donc des bouches inutiles pour les Allemands, appréhendaient beaucoup le déplacement, eux qui n’avaient jamais voyagé : « il serait superflu de raconter les drames que l’arrachement brutal de ces personnes tirées de leur milieu d’origine provoquèrent. » (p. 143). D’abord craint, le transfert devient peu à peu désiré, mais Georgette et sa mère sont plusieurs fois rayées des listes, n’étant ni de famille nombreuse, ni inscrites au bureau de bienfaisance. Elles finissent, contre dédommagement financier, par se faire inscrire à la place d’une famille pauvre et sont alors assaillies par des connaissances, qui leur donnent des adresses, pour transmettre de leurs nouvelles à des proches de l’autre côté : c’est évidement strictement interdit, et la fouille au corps dans la zone de quarantaine est particulièrement minutieuse (chignons particulièrement examinés). L’auteure met les adresses « dans sa tête »: « C’est de cette façon que j’ai appris 22 adresses par cœur, et chaque jour, Yvonne me faisait réciter ce que nous appelions « la litanie des Saints ». (p. 147). La quarantaine avant le transfert, vécue dans une école de Denain, dure une quinzaine de jours, et Georgette se lie avec une jeune femme: « A la déclaration de guerre, elle était jeune mariée, mais sachant que son mari, boiseur aux mines, était sapeur au front, elle voulait aller le retrouver pour ne pas qu’il l’oublie. » (p. 151). Vient ensuite un voyage pénible en train qui dure trois jours et l’accueil des infirmières suisses leur donne l’impression d’arriver dans un pays de cocagne : « là aussi, ce qui eut le plus de succès, ce fut le savon de toilette. Il était si rare dans le Nord. » (p. 161). Ayant eu ensuite l’autorisation de rejoindre Boulogne-sur-Mer, elles se retrouvent isolées toute une nuit à Paris, dehors dans le quartier de la gare du Nord, et se font voler par un faux-logeur, semble-t-il spécialisé dans l’escroquerie des réfugiés isolés. La réunion de la famille finit par avoir lieu et le père clôt le récit : « la guerre est une chose horrible, dit mon père, que Dieu fasse qu’il n’y en ait plus jamais. »
Vincent Suard mars 2018

Il existe un tome 2 pour le journal de guerre de Georgette De Bock, avec pour titre « Le Pays de ma jeunesse », il a été publié à compte d’auteur en 1979 (163 pages). Ce volume raconte la suite chronologique du « Nord de mon enfance », après que, par la Suisse, la famille ait rejoint le père qui avait un poste de régulateur à la gare de Boulogne-sur-Mer. Le récit, toujours agréable à lire, est moins intéressant en ce qui concerne le témoignage sur le conflit. Pour la période 1916 – 1918, il décrit la vie à Boulogne, l’école (cours complémentaire à quinze ans), les nombreux Anglais visibles dans la ville, et les bombardements aériens de plus en plus dangereux : elle a deux amies de sa classe qui sont tuées par une bombe en 1918. Elle évoque à la fin de cette année la visite de Denain, dans une maison sinistrée, et les retrouvailles avec la famille à Onnaing. Lorsqu’elle revient pour un temps à Boulogne (décembre 1918 – janvier 1919), elle évoque les prisonniers français rapatriés qui ont pris la place des Anglais dans les camps  (p. 119) : « Ils débarquent dans le port par pleins bateaux et ils doivent faire un stage sanitaire avant de regagner leur région d’origine, car affaiblis et malades, ils sont une proie facile pour une nouvelle épidémie appelée « grippe espagnole ».

V. S. octobre 2020

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