Kuhr, Piete (1902-1989)

1. Le témoin

Elfriede Alice « Piete » Kuhr est née le 25 avril 1902 à Schneidemühl, ancienne capitale de la Prusse-Occidentale, aujourd’hui Piła en Pologne. Sa mère, qu’elle vénère, dirigeant une école de chant à Berlin, distante de près de 300 kilomètres, Piete vit chez sa grand-mère avec Willi-Gunther, qu’elle surnomme Gil, son grand frère de 15 ans, qui deviendra apparemment aviateur en 1918. Rien n’est dit d’un père. De son témoignage transpire son statut social, manifestement aisé. Grandissant, en 1918, elle travaille dans un foyer pour enfants de sa ville où elle deviendra soignante. En 1920, elle rejoint sa mère à Berlin puis devient danseuse. En 1927, elle épouse un célèbre acteur juif, Léonard Steckel, avec lequel elle aura une fille, Anja. Après l’accession au pouvoir d’Hitler, un officier SS lui conseille de quitter le pays. Elle abandonne le « Quartier rouge » de Berlin pour la Suisse où, fidèle aux propensions qu’elle a nourri dans son adolescence, et qui transpirent de son journal de guerre, elle consacre son temps aux réfugiés. Une pathologie cardiaque met fin à sa carrière de danseuse ; elle se consacre à l’écriture jusqu’à sa mort le 29 mars 1989 à Seehaupt en Bavière.

2. Le témoignage

Le journal de guerre de Piete Kuhr est publié, pages 19 à 68, dans Filipovic, Zlata et Challenger Mélanie, Paroles d’enfants dans la guerre, Paris, XO éditions, 2006, 455 pages.

Piete débute son journal de guerre le 1er août 1914 sur les conseils de sa mère : « Elle pense que çà m’intéressera quand je serai grande. C’est vrai » (p. 23). Elle y décrit tout à la fois son environnement, la vie de la petite ville de Schneidemühl en y ajoutant son état d’esprit, volontiers frondeur, et ses sentiments quant à la vie qu’elle mène, maintenant profondément bouleversée par la guerre. Pourtant, celle-ci dure et pèse sur le moral de l’adolescente à tel point qu’elle déclare, le 1er septembre 1916 : « J’arrête mon journal de guerre. Je ne peux plus continuer. Cette guerre ne finira jamais. Je ne vais pas continuer à écrire jusqu’à ce que mes cheveux aient blanchi » (p. 57). Heureusement, malgré un cafard grandissant, elle le poursuit toutefois mais de façon plus épisodique ; en effet, on trouve 20 dates pour 1914, 4 pour 1915, 6 pour 1916, 5 pour 1917 et 5 pour 1918. Pourtant, malgré la ténuité de son écriture, de nombreux renseignements d’ambiance et psychologiques peuvent être dégagés de son journal d’une adolescente en Prusse-Occidentale.

3. Analyse

Piete décrit d’emblée une ville pavoisée de « drapeaux à toutes les fenêtres » (p. 24) alors même que l’Allemagne n’a pas encore déclaré la guerre. Elle tente de comprendre les raisons de cette folie qui gronde et fait montre d’un bon sens enfantin. Très vite, elle affiche une adhésion militariste ; elle dit : « J’étais furieuse de n’avoir que douze ans et de ne pas être un homme. A quoi sert un enfant, pendant une guerre ? A rien. Il faut être soldat. La plupart des hommes s’engagent volontairement » (p. 26). Elle y revient à plusieurs reprises dans un premier temps. Alors qu’elle ravitaille des soldats en partance pour le front, elle dit : « Je me prenais pour un soldat dont on s’occupait bien, et j’étais très heureuse » (p. 31) souhaitant abandonner l’insouciance de son enfance : « … je ne joue plus à la poupée. C’est si petit des poupées… Elles n’ont rien à faire dans une guerre. – Tu voudrais jouer à quoi, alors ? – Aux soldats, j’ai répondu » [à Greta, sa bonne] (p. 49). Le 4 août elle décrit longuement le départ du régiment de la ville (le 149. I.R.), avec ses hommes décorés. Elle dit : « Tous les soldats portaient des guirlandes de fleurs des champs autour du cou ou sur la poitrine. D’immenses bouquets de marguerites, comme s’ils pensaient abattre leurs ennemis avec des fleurs » mais immédiatement, elle note que « Leurs visages étaient graves. Je m’attendais à les voir rire et plaisanter » (p. 29). Plus loin, elle ajoute encore alors que les troupes venues de tous les horizons défilent dans la petite capitale : « Les soldats et les réservistes rient et chantent. Ils saluent joyeusement en arrivant, puis en partant » (p. 31). Sus à l’ennemi ; un chant en démontre la différence de traitement : « Que chaque Prussien tue un Russe. Que chaque Allemand rosse un Français. Et les Serbes auront ce qu’ils méritent. Que les démons soient serbes ou russes, nous les écraserons » (p. 32). C’est bientôt (6 août) le temps des premiers bourrages de crânes sur les Russes, menés au front à coups de fouet et déjà en famine, ou les premières victoires, telle celle de Liège annoncée le 7 alors que le dernier fort de la ville ne tombera que 9 jours plus tard. Cette partie de la Prusse étant majoritairement composée de polonais, divisés entre Russie et Allemagne, l’armée les recrute par voie d’affiches : « Polonais, soulevez-vous et engagez-vous avec le respecté gouvernement allemand » (p. 35). Pourtant aux derniers jours d’août, Piete assiste à l’arrivée des premiers réfugiés venant de la Prusse orientale (p. 40). Elle y décrit aussi l’antisémitisme, exacerbé, et rapporte entendre « Profiteurs de guerre ! » dès le 7 septembre (p. 43). Hélas, les journaux publient les noms des premiers morts parmi les soldats qui appellent leurs soldbuch, (quelle désigne « carte d’identité militaire »), « ticket pour la mort ». Piete y a peur d’y trouver des noms connus et déjà elle dit : « La guerre aurait vraiment mieux fait de finir » (p. 36). Les premiers blessés affluent en effet dans la ville, qu’elle décrit. Puis, malgré la distance, elle dit : « Les combats font rage sur le front de l’Est, tout le long des quatre cents kilomètres de la ligne. En étant immobile, et très attentif, on sent la terre trembler légèrement sous nos pieds » (p. 40). Par les écoles, elle participe à l’effort de guerre par le tricotage (chaussettes, écharpes, bonnets, mitaines, gants et oreillettes) pour les soldats, plus tard, ce sera par d’incessantes quêtes et récoltes. Elle décrit : « Tous les jours, on nous répète : « Chaque pfennig pour les soldats ». Mamie dit que je vais la ruiner, avec les quêtes de l’école. Maintenant, il y a une grande Croix de fer en bois accrochée au mur de l’école et nous devons y planter mille clous en fer. Quand ils seront tous cloués, ce sera vraiment une Croix de fer. On peut en planter autant que l’on veut. Les clous valent cinq pfennigs pièce, ceux en argent dix. Jusqu’à maintenant, j’en ai planté deux en fer et un en argent. Ça fait une distraction. L’argent récolté est consacré à l’effort de guerre » (p. 47). Plus loin, à la demande de l’Etat, le 11 mars 1915, de collecter des métaux, cuivre, fer, plomb, zinc, bronze et vieux fer, elle pille à nouveau la maison grand-parentale pour participer à la compétition des classes. Elle fait un état des lieux : « J’ai retourné la vieille maison de fond en comble. (…) J’ai pris des vieux couverts, cuillers, fourchettes et couteaux, des brocs, des bouilloires, un plateau, une coupe en cuivre, deux lampes en bronze, de vieilles boucles de ceinture et plein d’autres choses », allant même jusqu’à fondre elle-même ses soldats de plomb (pp. 53-54). L’ambiance en ville, entre réfugiés et trains de combattants, amène des scènes de folies, civile comme militaire (pp. 41 et 42), puis les premiers morts prisonniers et espions exécutés (p. 44). D’ailleurs, un terrain appartenant à sa famille jouxtant le cimetière devient celui des prisonniers russes décédés. Suit maintenant la mort d’un ami, le premier qui tombe au front, fils d’une conseillère municipale, puis de l’un des élèves de sa mère, le ténor Dahlke, tué à Maubeuge. Ce décès affecte cette dernière qui, dès lors, reproche à la jeune diariste le contenu de son journal et lui prescrit : « … tu devrais considérer la guerre sous un jour plus héroïque. Une vision trop terre à terre brouille la grandeur des événements. Ne te laisse pas envahir par une sotte sentimentalité… » (p. 46) alors que ses écrits reflètent bien ce qu’elle constate et son chagrin, jusqu’au blasphème. Elle dit à ce sujet : « Mamie prie Dieu pour qu’il le protège [Paul Dreier]. Si Dieu exauçait toutes nos prières, aucun soldat ne mourrait. Mais il ne les entend même pas. Le tonnerre des fusils a dû le rendre sourd comme un pot » (p. 49). Lentement s’insinue le cafard et le 31 décembre 1914, elle dit : « Pourquoi est-ce que je ne suis pas avec les soldats ? Pourquoi je ne suis pas morte ? Çà sert à quoi, que je vive encore cette vie ? Elle ne m’a jamais donné aucun plaisir ; d’abord l’école, et maintenant la guerre. Je le pense vraiment, je ne peux pas écrire autre chose ; je ne peux pas, maman, tu m’entends ? Et je ne le ferai pas. Elle est comme çà, notre vie et si je devais la raconter autrement, je dirai des mensonges. Je préfèrerais encore ne plus rien écrire du tout » (p. 52). Le 25 avril 1916, elle dit : « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. J’ai quatorze ans ! Je ne sais toujours pas exactement ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, dans cette guerre. Je me réjouis de nos victoires et je suis hors de moi en pensant aux morts et aux blessés. Hier, j’ai entendu dire qu’il y a un hôpital caché dans la forêt, où vivent des soldats qui ont le visage arraché. Ils doivent être si effrayants que les gens normaux ne peuvent pas les regarder. Des choses comme çà me plongent dans le désespoir » (p. 56). Le 29 novembre 1918, elle termine son journal allégoriquement en rendant visite au cimetière des prisonniers du camp de Scheidemühl et dit enfin : « Dans la mort, on pourrait dire que tous les hommes ressemblent aux autres » (p. 67).

L’ouvrage se poursuit par la reproduction du journal de Nina Kosterina (Russie), Inge Polak, (Autriche et Royaume-Uni), Gunner W.-G. Wilson (Nouvelle-Zélande et Egypte), Hans Stauder (Allemagne), Sheila Allan (Australie et Singapour), Stanley Hayami (Etats-Unis), Yitskhok Rudashevski (Lituanie) et Clara Schwarz (Pologne) pour la Seconde Guerre mondiale. Ed Blanco (Etats-Unis) pour la guerre du Vietnam. Zlata Filipovic (Bosnie-Herzégovine) pour la guerre des Balkans. Shiran Zelikovitch (Israël) et Mary Masrieh Hazboun (Palestine) pour la deuxième Intifada. Et enfin Hoda Thamir Jehad (Irak) pour la guerre d’Irak.

Un cahier photographique central illustre ces témoins, dont Piete Kuhr.
Son témoignage a été utilisé dans une série dramatique diffusée en 2014 : 14 – Des armes et des mots — Wikipédia (wikipedia.org)

Renseignements complémentaires relevés dans l’ouvrage :
(Vap signifie « voir aussi page »)

Page 27 : Proscription à l’école et dans la famille, des mots étrangers ; « adieu » ou « journal », trop français. Chaque manquement entraîne une amende de 5 pfennigs
33 : Elle fait une croix en cire pour célébrer la première victoire
48 : Évoque Verdun en novembre 1914
50 : Vue de Noël 1914 (vap p. 55 pour Noël 1915 et 58 Noël 1916)
54 : Voit un zeppelin, le LZ 35
55 : Offre pommes et fleurs aux soldats de l’hôpital
56 : Fait une tombe pour son chat, tué à coup de fusil par un voisin
58 : 25 décembre 1916 : « On fait la queue pour une malheureuse miche de pain »
61 : Elle vole une pâtisserie avec une amie
66 : A peur de la grippe espagnole

Yann Prouillet, février 2021

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Argetoianu, Constantin (1871-1955)

Ministre et Premier ministre, la politique était sa principale occupation pendant toute sa vie. Il est né dans une famille de l’aristocratie roumaine, héritant ainsi une fortune importante qui lui a permis de se consacrer uniquement à la politique. Il a étudié le droit, les lettres et la médecine à Paris pendant huit ans. Il a commencé sa carrière dans l’appareil du ministère des Affaires étrangères dans les relations consulaires de Constantinople, Rome, Vienne et Paris, et à partir de 1913, il est devenu membre du Parti conservateur (un parti des grands propriétaires fonciers) et député. Il est nommé ministre de la Justice en janvier-avril 1918, dans un gouvernement à l’existence éphémère dirigé par le plus populaire général roumain de la Première Guerre mondiale, Alexandru Averescu. Il a ensuite été ministre de l’Agriculture, de l’Intérieur, des Finances, chef du Sénat et Premier ministre de Roumanie du 28 septembre au 23 novembre 1939. En 1944, il quitte la Roumanie pour la Suisse, où il reste jusqu’en 1946, et il revient dans l’espoir de participer à la démocratisation de la vie politique. C’était une grosse erreur. Parce qu’en 1921, en tant que ministre de l’Intérieur, il a arrêté les délégués qui formaient le Parti Communiste Roumain et fut constamment un adversaire de l’URSS, il a attiré la haine des communistes. Arrêté en 1950 par le régime communiste, emprisonné dans les prisons de Jilava, Galati et Sighet, il meurt en prison à Sighet le 6 février 1955.

Son témoignage : Mémoires. Pour demain. Des souvenirs d’hier, vol. III-V, Partie V (1916-1918), Bucarest, Humanitas, 1992-1995.

Constantin Argetoianu est considéré aujourd’hui en Roumanie comme l’un des mémorialistes roumains les plus importants, sinon le plus important, du XXe siècle. Argetoianu notait dans ses carnets les événements qu’il a vécus et les commentait dans un style personnel à la fois franc et sarcastique. L’implication dans la vie politique et la collaboration avec les plus grandes personnalités roumaines lui ont donné de précieuses informations sur l’histoire de l’époque. Les politiciens et l’élite du pays sont présentés avec les côtés humains des tares et des vices, dépouillés de l’aura que l’histoire a crayonnée dans ses écrits. Les livres d’histoire ne conservaient pas d’informations sur les relations extraconjugales de la reine Marie et de toute la famille royale, sur la corruption des ministres et de leurs maîtresses, sur l’incompétence des politiciens et leur égoïsme, mais Argetoianu les nota toutes. Son travail mémorialiste chronologique, qui s’étend de 1888 à 1944, compte 25 volumes regroupés en souvenirs, mémoires et journaux intimes qui constituent une lecture captivante, un mélange d’histoire et de commérages, d’engagement émotionnel et parfois de manque d’objectivité et de ressentiment envers les gens et les faits. En 1950, lors de la perquisition qui a précédé son arrestation, toutes ses notes ont été confisquées par la Sécurité de l’État, puis remises à l’Institut d’histoire du Parti Communiste Roumain où elles n’ont été lues que par un petit groupe de chercheurs. Les passages décrivant les tares de l’ancienne classe politique et de la famille royale ont été copiés et sont entrés dans les livres d’histoire ou ont été publiés dans le magazine d’histoire le plus lu de l’époque. Le dictateur Nicolae Ceauşescu lui-même a demandé que ses manuscrits soient dactylographiés afin de les lire en personne. Après la chute du régime communiste, les manuscrits se sont retrouvés sous la garde des archives nationales. Depuis 1991, ils ont été imprimés dans les maisons d’édition Humanitas et Machiavelli, l’édition complète se terminant en 2009, et celui qui a pris soin de cette édition était l’historien Stelian Neagoe, Il va sans dire que les mémoires d’Argetoianu comptent parmi les livres commémoratifs les plus vendus.

Analyse du livre :

La guerre décrite par Constantin Argetoianu est la guerre vue des bancs du Parlement, dans les coulisses des décisions politiques en temps de guerre, et non du front. C’est une guerre prise du point de vue de l’opposition, puis du point de vue du ministre qui a négocié la trêve avec les Puissances Centrales en 1918. Le déclenchement de la guerre en 1914 le surprend dans les bains de Karlsbad. Il revient à la campagne et note que le monde de « la belle époque » est terminé. La Roumanie décide de rester neutre pendant un certain temps, au regret du roi Charles Ier, germanophile convaincu, mais au grand soulagement de tous. Les deux courtes années qui se sont écoulées entre le début de la guerre et l’entrée de la Roumanie dans l’Entente sont décrites par Argetoianu dans les mots suivants : « La neutralité! L’horrible époque de notre histoire, dans laquelle nous mettons nos cuivres sur notre visage. Au lieu de travailler jour et nuit et de fabriquer l’instrument de grande union de Roumanie, nous nous sommes battus pendant deux ans, dignes héritiers de Byzance et Fanar ! Nous avons fait de la politique et des affaires au lieu de faire le travail! Cet âge de neutralité, avec sa folie et ses hontes… il aurait été utile d’être décrit dans ses détails, pour la punition de notre génération et pour l’édification de l’avenir. » L’entrée de la Roumanie dans la guerre à l’été 1916 est une occasion d’enthousiasme général, y compris chez cet homme cynique, que peu de choses peuvent impressionner. Il décrit l’euphorie ressentie par cette étape vers l’accomplissement de l’idéal national – la Transylvanie. « Aveuglé, j’étais comme les autres », dit-il, obligé d’ouvrir les yeux. La réalité avait été cachée par le gouvernement dirigé par Ion I.C. Brătianu qui, dans ses messages au pays, mais aussi aux Alliés, avait parlé d’une armée d’un million d’hommes, bien préparée et prête pour la victoire. Bientôt, le manque d’armes, l’expérience de la guerre, la superficialité des généraux politiquement nommés commencent à être remarqués. L’armée roumaine subit une catastrophe militaire à Turtucaia le 6 septembre 1916 avec la capture de 28 000 prisonniers. « Turtucaia a été une punition pour toute la saleté que nous tolérions dans notre pays depuis si longtemps. Brătianu avait préparé la paix (obtenir la Transylvanie) et non la guerre », écrit Argetoianu. La série de catastrophes se poursuit, l’armée est vaincue en Transylvanie, puis dans le sud de la Roumanie, et les autorités organisent un retrait chaotique du gouvernement, du parlement, de l’administration centrale à Iasi, en Moldavie où la résistance serait préparée. Dans ses mémoires, Argetoianu découvre et signale la tricherie de la classe politique. Les membres du gouvernement utilisent des wagons de chemin de fer à des fins personnelles pour transporter leurs marchandises en Moldavie. Le ministre de l’Agriculture avait besoin de 17 wagons pour transporter ses sièges, ses tables, son bois de chauffage, ses cornichons, tandis que l’épouse du gouverneur de la Banque Nationale transportait ses ficus en train. Pendant ce temps, soldats et blessés se retirent à pied de la saleté et des routes enneigées. Avec eux, un million et demi de civils fuient vers la Moldavie par crainte des Allemands. À Iaşi, le mémorialiste décrit l’invasion de Bucarest et les lacunes de toutes sortes, ainsi que l’organisation de réseaux de spéculation et de corruption avec l’aide de ministres ou de hauts fonctionnaires. Tout est triste et démoralisant. Au cours des troubles d’un hiver rigoureux, la folie de la nourriture et du bois pour le chauffage se combine à l’épidémie de typhus exantematique. C’est incroyable, décrit Argetoianu, mais les trains remplis de contaminés (avec typhus) ou de soldats malades affluaient tous les jours à la gare d’Iasi. Au milieu de l’épidémie, la plate-forme de la gare, les salles d’attente et le hall étaient remplis de soldats couchés sur le ciment ou sur le sol, vêtus de chiffons… « Les poux grouillaient sur eux. J’ai vu beaucoup d’images de l’enfer dans ma vie, mais aucun fantasme de peintre ou dessinateur ne pourrait peindre une icône aussi tragique de l’horrible. » La vie derrière les tranchées laisse à Argetoianu un goût amer, tandis que les ministres vont avec leurs maîtresses, et les dames de l’aristocratie, sous le prétexte du travail dans les hôpitaux pour les blessés, vivent avec des officiers roumains, français ou russes. Mais qui s’en soucie, à la guerre comme la guerre. Au printemps et à l’été de 1917 au Parlement, il y a des débats houleux sur les lois par lesquelles les soldats devaient se voir accorder la terre et le suffrage universel à introduire, et Argetoianu décrit ces actions politiques, tandis que sur le front l’armée roumaine résiste héroïquement et rejette les tentatives allemandes d’occuper la Moldavie. Même si l’issue finale de la guerre a été favorable aux Roumains, Argetoianu juge sans relâche celui qui a dirigé le pays dans ces années: « La responsabilité de la catastrophe interne dans les deux années de grands procès – et toutes les répercussions de cette catastrophe sur le sort final de la guerre – il mène l’ensemble, quoi qu’il en soit, Ionel Brătianu ». Ses dernières notes sur la guerre se résument aux paroles d’un autre homme politique du pays qui a déclaré que « la Roumanie a tellement de chance qu’elle n’a plus besoin de politiciens… »

Dorin Stanescu, février 2021

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Jacques, Pierre (1879-1948)

1. Le témoin
Pierre Jacques est né le 9 avril 1879 à Halstroff, village de Moselle situé dans le Pays des Trois frontières (France-Allemagne-Luxembourg). Il est issu d’une famille modeste ; sa mère a travaillé comme femme de chambre au Grand Hôtel de Metz et son père est cocher. Après leur mariage en 1872, ils retournent s’installer à Halstroff et ouvrent une auberge-épicerie. Ils ont plusieurs enfants dont Pierre qui fait des études et cultive de hautes valeurs morales. Formé à la Lehrerausbildunganstalt, centre de formation des maîtres de Phalsbourg, il est nommé instituteur à Coin-sur-Seille puis Moyeuvre-Petite, deux villages mosellans francophones. En 1913, il passe professeur à la Handelsschule, l’Ecole de Commerce, de Metz. En février 1915, il est envoyé à Neuss en Rhénanie pour sa formation militaire mais il est jugé inapte en août et rejoint alors son poste d’enseignant. De fait, il ne fera pas l’expérience des combats et de la tranchée. Il décide toutefois d’écrire un « récit symbolique et didactique », une « fiction allégorique » dans laquelle il mêle ses sentiments et son « expérience ». Il l’attribue à Paul Lorrain, avatar combattant d’un professeur pédagogue qui ne combat pas mais souhaite dénoncer la guerre, seul « ennemi haïssable » à ses yeux, et soucieux de faire comprendre l’arbitraire des frontières et la tragédie des guerres. Il fréquente les milieux catholiques messins et est ami de Robert Schuman. S’il est un « produit du système d’éducation [allemand] de l’époque », il est sensible aux valeurs humaines et chrétiennes et ne se départira jamais de son esprit pédagogue. Pierre ne se mariera jamais et Chantal Kontzler et Véronique Stoffel, parentes de l’auteur, présentatrices de cette édition, indiquent que « sa jeune sœur, Lisa, l’accompagnera dans chacun de ses postes ». Resté à Metz pendant l’autre guerre, il revient un temps dans son village au printemps 1945 et meurt dans la métropole lorraine le 2 octobre 1948. Il est enterré dans son village natal.

2. Analyse
Jacques, Pierre, Prussien malgré lui. Récit de guerre d’un lorrain. 1914-1918, coédition Metz, Les Paraiges – Nancy, Le Polémarque, 2013, 127 pages.
Jean-Noël Grandhomme, préfacier de ce singulier ouvrage nous éclaire très opportunément sur celui-ci. En effet, d’abord, il indique que l’auteur « a maintenu intégralement le texte déjà paru du 21 janvier au 8 février 1922 sous le titre Paul Lorrain. Novelle aus dem Kriegsleben eines Lothringers d’un certain Pierre du Conroy (…) dans la Lothringer Volkszeitung, journal des catholiques germanophones de Metz et de l’Est mosellan, dont le groupe « la Libre Lorraine » publie Muss-Preusse en 1931. » Dès lors, il s’agit bien ici d’une fiction à très fort message politique, revendicateur de la notion de Muss-Preusse, « Malgré-nous », dans la lignée de l’association éponyme créée à Metz le 20 mai 1920 par le Sarthois André Bellard. Prussien malgré lui se veut un plaidoyer pacifiste du paradigme. Pour ce faire, l’auteur donne à son épopée l’apparence d’un récit de guerre, mixant réflexion identitaire et histoire d’amour corrompue par le tiraillement des nations, ce sur fond du drame des populations du Reichsland : « tantôt assujetties et délivrées par l’un puis par l’autre, les provinces sœurs Alsatia et Lotharingia subissent le sort des enfants du divorce qui ne peuvent trouver la tranquillité et la paix que si les parents se réconcilient » (p. 23) ! De fait, à l’étude, l’ouvrage vaut certes pour ses informations opportunes sur l’ambiance mosellane et une analyse plus ou moins directe de la question des Alsaciens-lorrains, de leur âme et des grandes questions qui en font la spécificité plutôt que sur la réalité d’une éventuelle part testimoniale à tenter de retrouver dans le récit. On peut toutefois retenir des éléments sur le Gott Strafe England d’Ernest Lissauer (1882-1937) (p. 74), la germanisation des territoires conquis, cf. la défrancisation des noms et des enseignes (p. 79), des exemples nombreux de bourrage de crâne ou le mot Alboche (p. 105).

Yann Prouillet, février 2021

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Marie, reine de Roumanie (1875-1938)

1. Le témoin
La reine Marie de Roumanie est née en Angleterre, petite-fille de la reine Victoria (1837-1901). Son père, Alfred Ernest Albert, duc de Saxe-Cobourg et de Gotha, était le deuxième fils de la reine Victoria, et sa mère, Maria Alexandrovna, était la fille du tsar de Russie Alexandre II. Marie est arrivée en Roumanie en 1892 après son mariage avec Ferdinand de Habsbourg, prince héritier de la couronne de Roumanie. Six enfants naîtront de ce mariage. La reine Marie avait, semble-t-il, une vie amoureuse parallèle ; il y a une série de témoignages sur ses liens avec le prince Barbu Stirbei ou avec l’officier canadien Joe Boyle. En septembre 1914, après la mort du roi Carol Ier, Marie et Ferdinand furent couronnés rois de Roumanie.
Bien que la Roumanie ait secrètement adhéré à l’alliance des Puissances Centrales en 1883 (pour deux raisons : la peur de la politique agressive de l’Empire russe et la parenté du roi Carol Ier avec les Hohenzollern), la Roumanie est restée neutre pendant les deux premières années de la Première Guerre mondiale, et la reine Marie a été un acteur clé dans la décision de 1916 de faire entrer la Roumanie dans la guerre avec l’Entente.
Pendant la guerre, la reine Marie s’affirme par sa foi inébranlable dans la victoire de l’Entente, par ses gestes et ses campagnes caritatives dans les hôpitaux, les orphelinats et les asiles, et par ses nombreuses visites sur la ligne de front où elle encourage constamment les soldats. Grâce à ces faits, sa popularité et celle de la monarchie ont atteint un sommet en Roumanie. En 1919, la reine Marie s’est révélée être la meilleure ambassadrice du pays, visitant Paris et Londres pour obtenir la reconnaissance des frontières de la Roumanie et la volonté des Roumains de Bessarabie, Transylvanie et Bucovine de faire partie de la Roumanie.
Après la guerre, Marie a initié le culte des héros tombés au combat dans les années 1916-1919, encourageant l’érection de monuments dans tous les villages du pays. Son rôle dans la vie publique diminue avec la mort de son mari en 1927. Dans les dernières années, son fils, le roi Carol II, la réprouve parce qu’il l’a toujours blâmée pour sa vie scandaleuse. La reine Marie passe ses dernières années dans les châteaux de Balchik (en Bulgarie aujourd’hui), Bran ou Sinaia.
Elle eut des funérailles nationales à la nécropole royale de Curtea de Arges. Après la chute du communisme, elle est devenue l’une des personnalités les plus populaires de l’histoire roumaine du 20e siècle, et le centenaire de la Première Guerre mondiale et de la Grande Union a été un vecteur important de cette popularité. Beaucoup de monographies ont été écrites, des romans, des films ont été réalisés avec elle comme personnage principal.

2. Le témoignage : « L’histoire de ma vie »
Les années 1914-1919 représentent des parties importantes du journal de la reine Marie écrit tout au long de sa vie. Bien sûr, comme son récit a paru pendant la vie de la reine, quand de nombreux personnages des événements étaient encore vivants, l’auteur a atténué et édulcoré certains des faits. L’histoire de ma vie a été publiée en anglais à Londres et à New York en 1934, donc pendant la vie de la reine, et le texte du manuscrit est écrit dans la langue maternelle de la reine – l’anglais. Il a été traduit par Margarita Miller-Verghy et publié en Roumanie avant que le régime communiste ne soit établi, puis il a été mis à l’index et interdit. Après 1989, il y a eu une série de rééditions, la première en 1991 et la plus récente en 2011 (3 volumes publiés par la maison d’édition RAO que nous avons utilisés dans cette présentation). En 2014, sous l’impulsion du centenaire, la maison d’édition Humanitas a publié en deux volumes l’édition intégrale des manuscrits de la reine conservés sous forme de carnets aux Archives Nationales de Roumanie dans le fonds de la Maison Royale. La traduction à partir de l’anglais a été faite par Anca Barbulescu, et celui qui a pris soin de cette édition était l’historien Lucian Boia.

3. Analyse du livre
L’édition utilisée par nous (L’histoire de ma vie, RAO, 2011) touche à travers les volumes II et III la période la plus difficile, en même temps ridicule et sublime de l’histoire de la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale. C’est une histoire racontée par une personnalité ayant accès à des informations de premier rang et, évidemment, fait intéressant, c’est une histoire féminine de la guerre. Il faut aussi préciser que le style de l’œuvre est en quelque sorte sirupeux, héroïque et mythique, car il a été la « marque » de la personnalité de la Reine, tant dans sa vie que dans sa postérité.
Du point de vue chronologique, la reine Marie a raconté ses impressions d’août 1916 à mai 1918, et le lecteur est frappé par l’optimisme constant de la reine, qui se glisse à travers tant de tragédies, personnelle (mort de son dernier-né, le prince Mircea le 2 novembre 1916), et nationale qui a culminé avec l’entrée victorieuse à Bucarest des troupes allemandes menées par le maréchal Mackensen le 6 décembre 1916 et le refuge de l’armée, de la maison royale, du gouvernement et de l’administration en Moldavie. La reine est établie à Iasi, la capitale historique de la Moldavie, devenu capitale de l’espoir national et de la renaissance de la Roumanie.
« Je suis entrée dans l’inconnu. Où vais-je ? Combien de temps ? Et pourquoi ? » se demande la reine, mais bientôt les réalités quotidiennes du refuge prennent le dessus. Elle prend des notes brièvement dans la soirée, après une journée épuisante au cours de laquelle elle est prise d’assaut par toutes sortes de demandes de réfugiés qui ont besoin d’aide. Le jour de Noël 1916 est un jour triste dans la ville où les gens n’ont pas de nourriture, et l’épidémie de typhus exanthématique fait des centaines de morts par jour. Chaque jour, la reine tient des audiences, puis appelle les autorités au pays ou à l’étranger à collecter de la nourriture et des vêtements pour les soldats ou les civils. Puis commencent les visites sans fin dans les hôpitaux où, avec les soldats blessés, il y a des civils et des soldats malades du typhus. « L’un des spectacles les plus terribles que j’aie jamais vus est le triage dans la station. C’était une sorte de caserne transformée en hôpital. Dante n’a jamais inventé un enfer plus terrible… », écrit la reine dans son journal.
Bientôt, son nom devient un slogan, celui de la solidarité, du courage et de la résistance. « Je la trouve trop difficile, trop dure, trop lourde, écrit-elle, accablée, mais je vais tout endurer, je me suis juré d’endurer leur amertume jusqu’à la fin. Je crois toujours au fond de mon cœur que cette fin sera brillante, bien que je doive admettre que rien en ce moment ne justifie cet optimisme. »
Le récit de la reine Marie est rare car il montre au lecteur l’histoire d’une tête couronnée qui se manifeste sur plusieurs niveaux. Diplomatiquement : elle entretient des relations avec les membres de la Mission Militaire Française, avec celles des Britanniques et des Américains, et puis avec ses proches à la cour impériale russe. Politiquement : elle soutient et conseille le gouvernement dans ses décisions. Sans oublier le domaine charitable parce qu’elle a visité tous les hôpitaux du pays, aidé les pauvres. Elle est une mère à la fois pour ses enfants et pour les soldats qu’elle encourage en leur rendant visite sur le front. Même si le journal de la reine est subjectif, son attitude au cours de la Première Guerre mondiale reste remarquable, et ce fait a été enregistré par le commentateur et le mémorialiste le plus incisif et malveillant de la vie roumaine dans la première moitié du XXe siècle, Constantin Argetoianu qui a écrit à ce sujet : « Peu importe combien d’erreurs la reine Marie peut avoir commises, avant et après la guerre, la guerre reste sa page, la page qui la caractérise, et la page qui sera placée dans l’histoire comme un lieu d’honneur. On la trouve dans les tranchées parmi les combattants dans les rangs avancés, on la trouve dans les hôpitaux et dans tous les établissements de santé parmi les blessés et les malades. Nous l’avons trouvée dans toutes les réunions qui essayaient de faire un peu de bien. Elle ne connaissait pas la peur des balles et des bombes, car elle ne connaissait ni la peur ni l’absence de douceur ni l’impatience pour des efforts si souvent inutiles, causée par son désir de mieux faire. La reine Marie a accompli son devoir sur tous les fronts de ses activités, mais surtout celui d’encourager et de relever le moral de ceux qui l’entouraient et qui devaient décider, dans les moments les plus tragiques, du sort du pays et de son peuple. On peut dire que, au temps de notre résistance en Moldavie, la reine Marie a incarné les plus hautes aspirations de la conscience roumaine. »

Dorin Stanescu, janvier 2021

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Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

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Barbé, Frisia (1894-1968)

Joséphine Marie Frisia Barbé est née à Bassoues (Gers) le 25 mai 1884 dans une famille de cultivateurs. Fiancée de Fris Cabos pendant la guerre. La famille a conservé 149 lettres adressées à Fris entre le 10 avril 1916 et le 8 juillet 1919. Elles se trouvent dans le fonds Cabos (mais aucune lettre de Fris). Voir dans ce dictionnaire la notice Cabos Fris pour l’explication des prénoms (Fris, Frisia) et la description du fonds. Voir aussi les notices Rolland Maria et Rolland Caroline pour des compléments sur la vie à Bassoues pendant la guerre. L’exploitation agricole des Barbé était gérée par Frisia et sa mère. Fris et Frisia se sont mariés à Bassoues le 29 janvier 1920. Ils ont eu deux fils et une fille.
Ci-dessous, quelques extraits des lettres de Frisia :
– 29 mai 1916. Beaucoup de travail en cette saison. Une fillette de 13 ans « nous fait grand service ».
– 10 juin. Un souci pour la fenaison alors que la main-d’œuvre manque. « Mais c’est toujours vous autres les plus malheureux qui ne savez guère quand finira votre dure épreuve. »
– 24 juin. Après un terrible orage de grêle, « les vendanges sont terminées pour cette année ».
– 13 août. Elle souhaite la fin « de cette interminable et misérable guerre ».
– 29 août. Un certain Lamothe aurait eu le bras droit déchiré et coupé par la batteuse à Bassoues. Ce Lamothe était-il un soldat en permission ?
– 3 mars 1917. « Hier et aujourd’hui je faisais les labours pour les patates et je te dirai que hier soir j’avais la main un peu dure pour écrire. » Cette lettre contient sur deux pages le récit de l’apparition de Jeanne d’Arc à une jeune fille du Gers.
– 23 juillet. « C’est demain que je vais commencer de m’exercer à faire marcher la lieuse. »
– 4 octobre. Vendanges terminées, pas très bonnes.
– 7 octobre. « Dans trois mois reviendra ce bonheur [la permission] s’il plait au tout puissant. »
– 30 novembre. « Il faut bien croire que ce sera le dernier hiver que vous y passez et ce ne serait pas à regret sans doute que vous quitterez ces malheureux paysages tant maudits. »
– 12 septembre 1918. Difficultés à vendre les cochons.
– 25 octobre, elle signale une victime de la grippe espagnole à Bassoues, « emportée par cette épidémie qui est très barbare et il y a grand nombre de cas ».
– 27 avril 1919. Sa mère a engagé un domestique récemment démobilisé. « J’aurai moins de fatigue », écrit Frisia.
– 8 juillet. « Le soir du 6, il a fait plus que pleuvoir. Ça a été des grêlons qui sont tombés qui ont ravagé les vignes et ainsi que blé et avoine. Il y en avait de beaucoup plus gros que des noix, ce que je n’avais jamais vu encore, mais je ne crois pas qu’elle soit passée partout car il y a des parcelles qui n’ont pas été prises. Enfin, il nous manquait encore ce malheureux fléau. » Voir un complément dans la notice Rolland Maria.
Rémy Cazals, août 2020

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Rolland, Caroline (1869-1942)

Sœur cadette de Maria Rolland (voir ce nom), tante de Fris Cabos (voir ce nom), veuve Pagès. Née à Bassoues (Gers) le 1er avril 1869. Le fonds Fris Cabos contient 4 lettres adressées par Caroline à son neveu pendant son service militaire de 1913-1914 et 24 lettres entre 1916 et 1919. Veuve, sans enfant, elle considère son neveu un peu comme son fils et lui envoie des colis de nourriture et quelques billets de cinq francs.
Le 18 février 1917, Caroline écrit : « Ayant lu dans les journaux les communiqués qui se déroulent en Champagne, ils sont peu faits pour me rassurer. Cependant il faut espérer que le bon Dieu qui t’a protégé en maintes occasions te gardera jusqu’à la fin de cette dure épreuve. » Elle ajoute que les ouvriers se font toujours plus rares pour les travaux des champs.
Le 12 octobre : « Si seulement cette malheureuse guerre prenait fin, le reste on s’arrangerait toujours d’une façon ou autre. » Et le 16 octobre, Caroline exprime son cafard, comme sa sœur à la fin d’une permission. « À ton exemple je vais prendre courage et accepter la volonté du bon Dieu puisque lui seul est le maître de notre destinée, et je le prierai encore davantage qu’il te protège dans cette catastrophe qu’est la guerre, afin que nous ayons un fils pour deux mères. » Le beau temps devrait permettre de faire les semailles. Les vendanges ont donné de beaux raisins, mais en faible quantité, 14 à 15 comportes.
11 août 1918 : « Depuis quatre ans il a bien fallu faire preuve de courage pour résister aux horreurs de cette maudite guerre. » La récolte de blé est bonne, le pain est rationné, « mais on a eu un supplément pour dépiquer, on donne du pain sans tickets. » Elle envoie « un petit billet pour boire une bouteille à ma santé ».
Le 17 octobre, Caroline est heureuse de savoir que Fris est « éloigné du front ». C’est un changement favorable « en comparaison de la vie des tranchées ». « Tout de même c’est malheureux que la nourriture ne soit pas suffisante ; car s’il faut payer de sa bourse, je comprends que tes petites économies y seront vite passées car là comme chez nous il y a les marchands qui font fortune aux dépens de la guerre. » Elle envoie un mandat de dix francs.
22 juin 1919 : « Je crois que le temps va te paraitre long comme tu me dis, surtout à Paris si l’on ne peut circuler librement. Mais si les grèves sont finies, au moins pour le moment, tu seras plus tranquille. Il me tarde d’apprendre que ce traité de paix soit signé pour revenir parmi nous, il faut croire que l’heureux jour arrivera sans tarder. »
Rémy Cazals, août 2020

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Rolland, Maria (1866-1945)

Née à Bassoues (Gers) le 16 novembre 1866. Fille de cultivateurs, elle-même doit gérer la ferme de Pichet à Bassoues après la mort de son mari Jean-Marie Cabos en 1899 et pendant le service militaire de son fils et la guerre, de 1913 à 1919. Le fonds Fris Cabos (voir ce nom) contient 51 lettres adressées par la veuve Cabos à son fils (16 en 1913-1914 ; 35 en 1916-1919).
Pendant le service militaire, les lettres de Maria témoignent de la dure séparation et de tentatives de faire pistonner le jeune Fris incorporé le 9 octobre 1913. Le 17 octobre, Maria dit être très abattue, le matin, quand elle ne le trouve pas dans sa chambre. « Mon cœur se ferme à te savoir si loin. » « Conserve-toi bien, ne te prive pas du boire et du manger, pour le reste fais attention. » « Nous avons commencé à semer aujourd’hui. » Le 2 novembre : « Me laisser sans nouvelles me donne un chagrin mortel aussi je te demande comme grâce de m’écrire toutes les semaines, je n’ai que ça pour me consoler. » Elle lui donne le conseil de se faire placer dans un bureau : « Arrange-toi et vois ce que tu as à faire pour être tranquille car tu ne veux pas t’en faire une carrière. » « Tâche moyen d’être bien avec tes chefs. » Le 14 novembre : « Tâche de trouver des camarades sérieux et honnêtes. » « Fais bien attention de garder ta santé, tu sais que là tu es au milieu des périls, garde les conseils de ta mère qui craint toujours. » Plusieurs lettres évoquent des recommandations qui pourraient se faire de capitaine à capitaine pour qu’il obtienne une place d’ordonnance d’un officier à Foix. Le 12 janvier 1914, Maria a encore rencontré un monsieur qui se propose de pistonner son fils. « Je lui ai dit de s’intéresser à toi, il m’a dit que s’il y avait moyen il le ferait mais je peux te dire que je suis lasse d’entendre ces vouloir faire pour toi et qui n’aboutissent à rien. »
L’autre thème est celui des travaux à la ferme, les semailles, la vente du poulain. Le 18 janvier 1914, dans une des rares lettres conservées de Fris à sa mère, celui-ci demande : « Avez-vous vendu les veaux à la foire ? » Il précise qu’il y a 40 cm de neige et une épidémie d’oreillons à Foix. Même mauvais temps dans le Gers où (lettre de Maria du 23 janvier) le froid et la neige bloquent la circulation ; les boulangers n’ont ni bois, ni farine. « Pour nous, nous n’avons pas trop souffert, nous avions l’avance. » Les chevaux ne peuvent pas marcher à cause surtout de la glace. La foire a été manquée, les maquignons ne sont pas venus.
Le 4 février, Maria annonce que sa sœur Caroline (voir ce nom) a tué le cochon et a envoyé un colis au jeune soldat. Et le 20 février, Maria envoie elle-même un colis contenant « du filet de cochon, de la saucisse, un peu de dessert ; ta tante y joint un poulet et des gâteaux ; amusez-vous bien et ne vous faites pas punir ».
Pendant la guerre, s’ajoute l’angoisse devant les dangers courus par son fils. « Maudite guerre », écrit-elle le 7 octobre 1917. Et, le 18 octobre, elle regrette que « Dieu, pourtant si grand, ne veuille pas mettre fin à tant de malheurs ». « Pardonne-moi de t’avoir causé de la peine et n’avoir pas su cacher la mienne au moment de nous séparer [après une permission] ; tu le comprends bien que c’est malgré moi, que depuis si longtemps vivre séparés, et traverser une époque si triste que je ne puis en ces moments plus me retenir. Dieu aura sans doute pitié de nous pour que nous puissions nous retrouver ensemble pour ne plus nous quitter. » Et encore, le 2 avril 1918 : « Les journaux annoncent partout un carnage terrible. Dieu aura-t-il pitié de nous ? »
La guerre finie, le 29 décembre, elle écrit : « Je crois bien que tu trouves étrange de coucher dans de bons lits au lieu de la paille surtout encore pendant l’hiver ; il serait à désirer que vous puissiez passer ces quelques mois de froid aussi bien soignés. » « Voilà déjà 4 ans que nous faisons les mêmes souhaits, et toujours si éloignés. L’année 1919 nous apportera-t-elle la joie de nous souhaiter bonne année de vive voix, Dieu le sait. » Le 18 janvier : « J’ai prié pour les soldats et que Dieu mette fin à notre séparation. Dans ta lettre tu me dis être allé passer une demi-journée à Paris, que je regrette de ne t’avoir dit assez tôt d’aller visiter l’église de Montmartre consacrée au Sacré-Cœur, le remercier de vous avoir protégés pendant la guerre, c’était un vœu qu’on a fait et ceux qui y ont été inscrits ont été protégés jusqu’ici. Si tu as l’occasion d’y revenir, va accomplir ton vœu, tu n’auras pas besoin d’y revenir, c’est ce que l’on m’a conseillé de te dire. »
Le 28 janvier 1919 : « J’ai à t’annoncer que nous avons fait faire un peu d’eau de vie et je t’assure qu’il faut en avoir besoin car on est loin d’avoir les avantages que lorsqu’on faisait distiller chez soi. Il y a deux chaudières à Bassoues sous la place. Nous avons mis le vin ensemble avec ta tante mais nous avons eu la malchance de rencontrer un distillateur qui a agi de la faiblesse des femmes pour nous frauder. Enfin nous avons un peu d’eau de vie pour ton retour. »
Le 7 juillet : « La récolte est ravagée. Hier soir dimanche un orage s’est déchainé sur notre contrée et a tout emporté, vin, blé. Les vignes étaient superbes, maintenant tout est fauché. Les premières grêles qui sont tombées étaient grosses comme des œufs ; elles étaient clairsemées mais de suite la terre en a été recouverte ; alors il y en avait de toutes. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu choses pareilles. Malheur à ceux qui l’éprouvent. Je t’assure que j’ai passé un bien mauvais moment. J’avais le bétail dehors, et toute seule pour le faire rentrer. Dieu m’a favorisée, j’étais dans l’étable. Ta tante a été épargnée cette fois. »
Rémy Cazals, août 2020

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Mathieu, Valentin

Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) déjà éditeur du témoignage de Marius Perroud (voir notice) a transcrit et tiré à un petit nombre d’exemplaires les vingt pages manuscrites que Valentin Mathieu a rédigées sur un cahier d’écolier appartenant à sa fille Marie-Louise née en 1902. L’original appartient à Jean-Claude Chanel, Il s’agit du récit du séjour de l’armée allemande à La Neuveville-lès-Raon, au nord de Saint-Dié-des-Vosges, du 23 août au 11 septembre 1914.
On sait peu de choses sur le témoin en dehors du fait qu’il était lecteur lecteur de L’Humanité.
Le 172e Bavarois entre dans le village. La population panique, femme, enfants, voisins ; une des filles de Valentin est atteinte par une balle à la jambe ; de nombreuses maisons sont incendiées. Les Allemands arborent le drapeau de la Croix Rouge sur la maison de Valentin dont le sous-sol abrite leurs blessés. Ils ont eu de fortes pertes ; ils enterrent leurs morts ; les blessés reviennent de la bataille du col de la Chipotte. Valentin s’occupe des blessés ce qui lui permet de sauver sa maison de l’incendie.
Dans un bataillon, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui pensent que la France a déclaré la guerre ; Valentin les détrompe.
Les habitants apportent du vin et des œufs à des prisonniers français « qu’ils partagèrent avec leurs geôliers qui avaient aussi faim qu’eux ».
Valentin doit « faire le garde champêtre » pour empêcher les pillages, mais en partant les Allemands emportent tout ce qui leur convient (en particulier les bouteilles de champagne).
Valentin remarque qu’il y a des « embusqués » chez les Allemands, des profiteurs parmi les commerçants français.
Sa conclusion : « L’armée allemande, en portant plus particulièrement la guerre et la dévastation à notre industrie et à notre commerce, s’est révélée l’instrument des capitalistes d’Allemagne qui voulaient nous rendre tributaires de leurs produits industriels. »
Rémy Cazals, juillet 2020

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Renaux, Clémence (1902-1983)

1. Le témoin
Clémence Renaux, dont les parents sont tisserands, a douze ans au début du conflit et habite au centre-bourg à Leers, petite ville située entre Roubaix et la frontière belge. Après la guerre, elle travaille comme visiteuse de pièce dans l’industrie textile. Mariée en 1930, elle a un fils (Robert Anselmet), qui deviendra conseiller municipal de Leers, et qui a transmis ces notes d’occupation à la société d’histoire locale.
2. Le témoignage
Le texte est situé dans le tome III des carnets de Flore Bourgois (Association Leersoise d’Études Historiques et Folkloriques, 1998, voir notice CRID), et occupe les pages 122 à 167. Des deux ou trois cahiers originaux, il n’en subsiste qu’un, du type petit cahier d’écolier, et il contient le témoignage d’une enfant de douze à quatorze ans (août 1914 – janvier 1917), sur les événements survenus à Leers. Son fils a expliqué au transcripteur Benoît Delvinquier (1998) que l’auteure avait rédigé sa chronique selon l’idée de sa mère, qui l’a encouragée au jour le jour. Dans la préface, le transcripteur indique avoir retravaillé le texte initial très défaillant (style télégraphique, orthographe et syntaxe souvent faibles, dyslexie légère…) et pris des initiatives (organisation chronologique, p. 122) : « Garder les constructions grammaticales telles qu’elles ont été écrites, eût été, certes, plus authentique, mais d’une lecture très vite lassante, sinon agaçante, ce qui aurait retiré tout l’intérêt de la retranscription. »
3. Analyse
Les mentions sont en général factuelles et courtes (deux à cinq lignes), et elles semblent suscitées par la presse, le communiqué ou les bruits qui circulent. La mention qui porte sur l’évacuation tardive des hommes mobilisables, le 9 octobre 1914, amène à s’interroger sur l’identité de l’auteure de la rédaction (p. 125) : « Ordre d’évacuation de tous les hommes de 18 à 50 ans. Ordre arrivé à 2 heures. Départ à 6 heures du soir pour Gravelines. Passage interdit à Lille. Bataille d’Haubourdin. Retour d’un grand nombre, mais quelques voisins ne sont pas revenus. La nuit, passage de cavaliers allemands qui ont demandé la route à plusieurs maisons. » Une très jeune fille de douze ans peut-elle produire cette qualité de synthèse ? On a souvent l’impression d’un texte écrit sous la dictée, probablement de la mère. Il serait intéressant à cet égard de voir ce qu’était la totalité de la version originale avant retranscription (un exemple à la page 157). La crédibilité du témoignage est toutefois largement établie en croisant les informations avec celles des récits de Flore Bourgois et de l’abbé Monteuuis (également notice CRID).
On trouve dans ce journal les canards habituels du début du conflit, et il est difficile d’en déterminer l’origine, avec par exemple (octobre 1914, p. 127) « De retour d’Estaimpuis, j’ai vu les Alboches qui gardaient les ponts et barrières de la ligne de chemin de fer. Il passa deux trains allemands blindés, avec ravitaillement et munitions, et un chargé de morts. » Dans ces mentions, tout n’est pas faux, mais il faut retrouver ce qui est exact, ainsi le 23 octobre 1914, on annonce « la reprise de Metz par les Français. Quelques aéroplanes ont lancé des dépêches à Néchin et à Roubaix. (…). Voilà aujourd’hui 15 jours que les réfugiés sont partis. Beaucoup sont faits prisonniers de guerre à Douai. Ils sont au nombre d’environ 20 000. Hier jeudi, un Allemand s’est suicidé à Roubaix, et un, à Tournai. » Typique de ce mélange est aussi (29 octobre 1914, p. 129) : « On annonce la reprise de Douai et Valenciennes par les Français. Ce soir, deux Allemands sont allés au salut [vêpres] et ont bien ôté leur képi.» Le carnet est rythmé par la mention des réquisitions de bétail, de blé et d’outillages, ainsi celle des saisies dans les usines. Les problèmes de pénurie alimentaire ou de charbon occupent une grande place dans les notations. On trouve aussi des descriptions des affiches de l’occupant, des mentions des difficultés liées aux systèmes de laissez-passer, des cartes d’identité… La description du « fonçage» (contrebande à la frontière) est aussi présente.
Pour ce témoignage assez concis, on citera encore deux notations ; pour la première, fréquente dans les journaux civils d’occupation, il s’agit de soldats finissant une période de repos et devant rejoindre le front (30 janvier 1915, p. 145) : « Les Allemands sont partis au feu ce matin. Certains pleuraient et refusaient de marcher. » Surtout devant des civils français, la mention de ces larmes allemandes est significative. Un autre extrait plus long se situe au moment de la variante leersoise de « l’affaire des sacs », c’est-à-dire du refus des fabriques et des ouvriers de travailler pour l’effort de guerre allemand. À titre de sanction, les habitants sont consignés chez eux au début de l’été 1915, et la diariste décrit la condamnation au couvre-feu à 7 h du soir (22 juin) « alors qu’il fait jour encore 2 heures. La circulation est interdite et on ne peut même pas être à sa porte ! Les Allemand font la patrouille et prennent ceux qu’ils rencontrent et leur font un procès. Rien de si triste le soir : on dirait qu’il y a des morts partout. Il n’y a plus que les chiens et les oiseaux qui sont dehors. (p. 155) ». Elle évoque ensuite la défaite finale des ouvriers français (23 juillet, p. 156) « Ils sont tous au Casino-Palace, au pain et à l’eau et couchent sur un tas de chiffons. Au bout de 3 jours de ce régime-là, ils les ont fait signer de reprendre le travail ou ils allaient bombarder le village et mettraient le feu aux quatre coins. Quand ils eurent signé, ils les ramenèrent, toujours escortés par la troupe, jusque l’usine, qui recommence à tourner à partir d’aujourd’hui. »
Donc un témoignage moins riche que celui des deux témoins leersois cités plus haut, mais un complément qui, par le croisement des informations qu’il rend possible, peut parfois avoir son utilité.

Vincent Suard juin 2020

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