Toulemonde Antoinette (1898 – 1981)

1. La témoin

Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.

2. Le témoignage

Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.

3. Analyse

Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.

L’arrivée des Allemands

L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.

Une jeune patriote

L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes  (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »

On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :

(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.

Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.

 L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.

 Vive la France ! »

L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»

Correspondance clandestine

La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes  (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »

Les évacuations

Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896,  est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.

Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »

Vincent Suard (Mai 2026)

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Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

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Tyl, Marie (1872-1949)

Journal de guerre Cherbourg 1914 – 1919

1. La témoin

Marie Tyl, née Dupont, appartient à une famille de militaires qui vit en Normandie depuis 1893. En 1914, elle est veuve avec trois enfants, son frère Hervé, officier de marine est mort des fièvres à Alger en 1903, et son mari Thaddée, capitaine d’infanterie coloniale, est mort de maladie à Fort-Lamy en 1906. Monarchiste, patriote et traditionaliste, elle s’intéresse à la politique et réaffirme souvent dans ses écrits sa détestation de la République. Elle élève ses enfants avec d’importantes difficultés matérielles : si elle a gardé la jolie maison « La Villa lointaine », sa pension de veuve grevée par la hausse des prix ne lui permet qu’une pauvreté digne.

2. Le témoignage

Les éditions Les Indes Savantes ont publié le Journal de guerre de Marie Tyl en 2015 (403 pages). L’autrice a tenu son journal à partir de 16 ans en 1888 jusqu’à sa mort en 1949, et Patrick Magnificat a rassemblé, présenté et annoté les passages concernant la Grande Guerre, vécue à Cherbourg.

3. Analyse

Marie Tyl a reçu une éducation très complète, elle lit beaucoup et malgré la guerre a encore son « jour » de visite : son journal est alimenté par les conversations et les nouvelles apportées par ses connaissances, qui sont pour la plupart des femmes ou des veuves d’officiers (Marine et Infanterie Coloniale). Son journal raconte la guerre vécue dans un important port militaire, avec les arrivées de navires, l’analyse de la situation militaire et les soucis matériels au quotidien.

Une vie quotidienne difficile

L’autrice consacre son temps à l’éducation de ses enfants, à la pratique religieuse et aux missions de bienfaisance : elle visite souvent les hôpitaux, distribue des fruits aux blessés, participe à des quêtes de charité, reçoit et rend des visites. Ses faibles revenus de veuve ne suivent pas l’inflation du coût des denrées, surtout à partir de 1916 (p. 168, avec autorisation de citation de l’éditeur) « L’existence devient plus ardue et mes petits revenus plus que réduits. Les impôts sont affreux et la vie suit une progression effrayante. » Elle mentionne des prix vertigineux, des économies forcées sur le charbon ou le pétrole, qu’on a de toute façon du mal à trouver. L’hiver 1917 est très froid (p. 289) « Nous, dans ma chambre où nous nous tenons, nous avons en nous éveillant, 3 degrés (chambre au midi, chauffée jusqu’à 11 h. du soir) et l’après-midi, à grand peine 6 ou 7 degrés (…) le gaz, mal épuré, est si bas qu’il ne chauffe pas. » À ce souci de vie chère s’ajoute ce qu’elle considère comme une injustice, c’est-à-dire le moratoire sur les loyers ; elle a hérité de trois petites maisons ouvrières, divisées en six appartements : un est vide et les 5 autres locataires, chefs de famille, ont tous été mobilisés. Dès le 20 août, elle déplore ce moratoire qui la réduit à sa seule pension, et ces plaintes reviennent à plusieurs reprises. Ses locataires dispensées de loyer ont souvent un emploi (p. 168) : «Elles peuvent se faire 9, 10, 11 fr. et plus par jour et être dispensés de payer leur terme, tandis que moi, ayant à ma charge trois enfants, il me reste, les impôts payés, à peu près 4 fr. 50 par jour. » Elle a lu dans un journal qu’en Allemagne on avait refusé le moratoire des loyers « Mais chez nous, c’était une trop belle occasion de porter atteinte à la propriété. Voilà une injustice spoliatrice d’où résultent de réelles souffrances pour moi. » Son mari est mort « en service et pour le service » dit-elle, mais pas à cette guerre, et elle n’a donc pas de droits particuliers. Sa rancœur alimente son hostilité envers les gouvernants, avec le sentiment d’être marginalisée au profit du « peuple » (p. 343) : « flagornerie à l’électeur-roi ! ».

S’informer

À Cherbourg, dans les familles de militaires, l’inquiétude règne d’abord sur le sort des nombreux disparus dont on reste sans nouvelles après le désastre du corps Colonial à Rossignol le 22 août 1914 (1er RIC de Cherbourg, par exemple). Les rumeurs circulent, on cherche à savoir. Les bruits sont transcrits en fonction de l’espoir qu’ils donnent : ces canards sont d’autant plus acceptés qu’ils correspondent aussi à une vision a priori de la guerre (anecdotes édifiantes et patriotiques, regain de la foi, entrain des pioupious). Ces sources « sûres » sont issues du milieu des officiers, qui relaie lui-même des rumeurs venues « d’en haut-lieu ». En visite à l’hôpital, elle rapporte les descriptions du front que lui font les blessés, et les propos fanfarons lui remontent le moral : pour employer un vocabulaire de l’époque, elle gobe assez les récits « à la rigolade » des loustics hospitalisés, par exemple un soldat (p. 151) qui « emmanchait des récits si drôlement qu’en effet, la guerre présente en semblait le sport le plus passionnant qui fut. »

Marie Tyl lit beaucoup la presse locale et parisienne et son titre favori est sans surprise l’Écho de Paris. Elle n’aime pas le Journal, critiquant (janvier 1915), ses contes qui sont la plupart du temps fort déplaisants et malsains (p 81) « mélangeant l’héroïsme de la guerre à des histoires d’adultères ou de fornication rendues attendrissantes. » Les feuilletons patriotiques du Petit Journal trouvent en revanche grâce à ses yeux (p. 101) : « Le feuilleton «Présent » touche à sa fin et les enfants en soupirent. Je leur en avais permis la lecture et celle-ci les passionnait et les exaltait. (…) Les enfants me prient de proclamer avec eux l’excellence de l’œuvre et je conviens que « Présent » est une œuvre de mérite empoignante et bien menée. (…) Une seule critique : on y oublie un peu trop le Bon Dieu. Ce laïcisme m’afflige et les petits se creusent la tête pour se souvenir si Dieu est totalement oublié dans leur récit préféré… ». L’autrice critique la presse et le bourrage de crâne, mais pas pour les raisons que l’on rencontre le plus souvent (juillet 1915, p.121) « Et puis que sait-on ? Les journaux sont plus vides que jamais. Nous avons l’impression d’attraper de-ci de-là, une bribe de renseignement et, en fait, de ne rien savoir ! Raison stratégique, certes, et aussi, et beaucoup, la volonté de nos dirigeants de noyer dans la grisaille toute beauté généreuse de la guerre trop enivrante pour nos cœurs français. »

Une détestation constante de la République et de ses acteurs

Marie Tyl est très politisée, et ce qui frappe dans ce journal, c’est la rancœur constante envers le pouvoir et les institutions de la République. Cette monarchiste exalte souvent le passé glorieux de l’Ancien Régime, les valeurs religieuses traditionnelles, avec la critique de l’émancipation des femmes, de la marginalisation des mères (p.43 « Et surtout pas trop d’enfants dans la famille !), et bien-sûr elle condamne la laïcité…. Cette détestation récurrente lui apporte une réponse univoque lorsqu’elle s’interroge sur les dysfonctionnements dans la conduite de la guerre: c’est de la faute des institutions, des parlementaires corrompus, des francs-maçons… Ainsi les mentions voient se succéder opinions d’extrême-droite, mais aussi racontars ou diffamations d’adversaires politiques honnis. On peut lister quelques domaines :

– en 1914, haine du pacifisme qui explique les défaites (p. 29)

– les francs-maçons sont responsables de la défaite de Rossignol (p. 40) : « plusieurs chefs qui ne devaient leurs grades qu’au Bloc et à la Maçonnerie, mirent la France à deux doigts de sa perte. »

– anglophobie, spécifique à la Marine (p. 67) « Ces braves Anglais ! On en fait un plat mirifique. » On risque de tomber « de la vassalité des Ya à celle des Yes ! »

– religion : hostilité à la séparation, heureusement la guerre change les mentalités (p. 77) ; «Un soldat, revenu blessé et jadis socialiste convaincu, disait à l’abbé Leclère : « il ne faut pas qu’ils viennent nous raconter leurs blagues anticléricales, ça ne prendrait plus. On change quand on a été là-bas. Dans nos tranchées, le dimanche, il y a des fois où on disait le chapelet presque toute la journée. », et elle dénonce en février 1917 (p. 303) : « Les pertes des meilleurs des Français sont lourdes : au moins deux mille prêtres tués déjà, tandis que la plupart des sans Dieu reste si sagement et si prudemment à l’abri. »

– hostilité au Midi, qui est aussi politique (p. 191). En visite à l’hôpital, elle relaie des propos hostiles de blessés convalescents qui tapent sur le Midi :

« « Tout le monde fait son devoir là-bas, excepté les ceusses du midi. »

Approbation de tous, retour sur les fautes passées : le 15e corps, le 17ème. Et puis, leurs officiers ne valent pas mieux, etc. (…) Voilà le Midi politicard ! Pauvre Midi, car il y a du bon. Madame Dujarric de la Rivière me disait que le régiment de Cahors était un des meilleurs et que les Cadurciens étaient navrés d’être englobés dans le mépris que le Midi s’est attiré. »

– calomnie des individus

On retrouvera ici sans surprise Joseph Caillaux (p. 21) « Il est absolument reconnu maintenant qu’il a touché de très nombreux millions pour la Cession du Congo et qu’il était l’homme-lige de Guillaume II. » L’amiral Louis Jaurès en prend pour son grade, il est surnommé le « Bolchevick » en septembre 1918 (p. 365), et est présenté comme un esprit dérangé, ne devant son poste qu’à son frère. Sarrail le républicain n’est pas épargné (p. 276) « Salonique est le dépotoir de l’Europe et de l’Asie (…) Sarrail, une canaille intelligente, arrive encore par le fait qu’il est canaille à gouverner sa barque dans ces eaux nauséabondes. » Le Garibaldi bashing (p. 87) est plus original (février 1915) mais tout aussi haineux « Les Garibaldi, s’écria Madame Lucas-Liais, mais on en a honte. En 70, on en rougissait : pas un honnête homme ne pouvait y songer sans dégoût.»

Le journal n’est-il qu’un défouloir personnel, ou ces détestations (que l’on trouve aussi chez Anne-Marie Platel par exemple, mais à un degré bien moindre) sont-elles formulées publiquement ?  Il semble que ces propos sont partagés dans ses cercles féminins, et alimentés en nouvelles par des officiers de passage. Fort logiquement, notre diariste n’apprécie pas non plus le Feu d’Henri Barbusse (mai 1917, p. 331) : « Pourquoi te bats-tu ? » demande, paraît-il, ce mauvais livre « Le Feu » de ce Barbusse que n’a pas eu honte de couronner l’Académie Goncourt. Plus tard, il rend intéressant et pitoyable, et plus que cela, le soldat qui abandonne son poste. Madame de Pontaumont dit qu’il se lit énormément au front, étant bien écrit, bien fabriqué, mais comme sont fabriqués les portraits et les descriptions qui ne montrent que le laid, le mauvais, l’affligeant, et que l’effet est très nocif. »

Finalement, Marie Tyl produit-elle un bon témoignage ? Non, si on considère qu’elle ne reprend que les bruits et les rumeurs qui confirment ses haines préalables, et que son biais d’analyse univoque, tourné vers un passé mythifié, la France d’Ancien Régime, ne lui permet pas de comprendre la guerre de la majorité de ses contemporains. Non encore, car sa complaisance dans la détestation finit par décrédibiliser son jugement, même si par ailleurs elle mène une vie digne. Et pourtant oui, c’est un bon témoignage, si on considère que ces écrits sont représentatifs du milieu très conservateur des officiers de la Marine : ce groupe a longtemps formé la partie de l’Armée la plus hostile aux nouvelles institutions. Certes, à l’échelle du pays, cette sensibilité d’extrême droite monarchiste est très minoritaire, mais son influence sur la société, via L’Action française, est loin d’être négligeable. En outre, malgré son antiparlementarisme, quelques-uns de ses candidats furent élus à la Chambre des députés, parfois sur des listes de coalition hétéroclite du Bloc National, vainqueur des élections de 1919.

Vincent Suard février 2026

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Laroche, Jules (1872-1961)

Jules Laroche. Au Quai d’Orsay avec Briand et Poincaré. 1913-1926. Paris, Hachette, 1957, 231 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jules Laroche, venant de l’ambassade d’Italie, est nommé secrétaire au ministère des Affaires Étrangères, le quay d’Orsay, en juin 1913. Dès lors commence le report de 13 années de souvenirs, en forme de témoin privilégié, à cette éminente fonction qui l’amène à gérer de nombreux dossiers importants dans la conduite politique, en lien avec le militaire, dans la Grande Guerre. Celle-ci terminée débute une autre phase majeure de son activité ; la gestion de l’après-guerre et de la paix européenne, du traité de Versailles (dont il est l’un des principaux négociateurs) à celui de Locarno, côtoyant Aristide Briand comme Raymond Poincaré et tous les autres hommes politiques européens avec lesquels il a eu affaire. Ainsi peu d’aspects politiques contemporains de cette période n’échappent à son « rapport » précis et éclairant jusqu’à son départ, nommé ambassadeur de Pologne.

Éléments biographiques :
Jules-Alfred Laroche est né le 4 novembre 1872 chez ses parents, 8 rue Las Cases, à Paris (7e arrondissement) de Théodore Joseph, propriétaire, remarié avec Augustine Eugénie Chavanne, sans profession. Il s’unit à Constantinople avec Pauline Caporal le 5 juillet 1899 et a trois enfants ; Hervé, né en 1900, Anne-Marie, née en 1903 et Frédérique, née en 1907. Licencié en droit, il est stagiaire en 1896 puis attaché d’ambassade l’année suivante, ayant la même fonction à la direction politique à Rome en 1898. Il monte les grades dans sa fonction (3e classe en 1900, puis 2e classe en 1904), postes au cours desquels il fait preuve d’efficacité dans des dossiers sensibles européens (annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908 par exemple). Il exercera entre autres les fonctions de ministre plénipotentiaire de 1re classe, sous-directeur d’Europe et directeur des affaires politiques et commerciales au Ministère des affaires Étrangères (dès octobre 1924). C’est à ce titre qu’il aura, après-guerre, de nombreuses importantes fonctions quant à la rédaction du Traité des Versailles et de tous ceux qui vont suivre, et notamment dans les multiples épineuses questions de la redéfinition des frontières européennes redessinées entre vainqueurs et vaincus. Jules Laroche décède à Dinard, Ille-et-Vilaine, le 13 juillet 1961.

Commentaires sur l’ouvrage :
Publiée en 1957, faisant référence à la Deuxième Guerre mondiale, Au Quai d’Orsay est un livre de souvenirs faisant précisément état de la position centrale de l’auteur pendant ses fonctions secrétariales de 1913 à 1926. La période de la Grande Guerre couvre les pages 20 à 56 mais le reste de l’ouvrage traite de ses conséquences. Il gère par exemple la liaison avec le Ministère de la Guerre et dit : « …vécus dès lors heure par heure les douloureux événements dont on dissimulait le développement au public » (page 21). Après avoir mis sa famille à l’abri à Arcachon, chez l’une des sœurs de sa femme, et suit quant à lui le gouvernement à Bordeaux. Sa vision, de l’intérieur, de la grande machine qui gère le conflit, est très éclairante comme parfois vertigineuse. Ses pages sur Paris vivant l’Armistice sont vivantes et émouvantes. À l’issue, il faut gérer la paix, la dissolution des empires, le tracé des nouvelles frontières et la signature des multiples traitées qui vont s’étaler jusqu’à celui de Locarno en décembre 1925. Sur ces points, Laroche décrit les mécanismes, les enjeux mais aussi les arrière-cours et les personnalités de tous les politiques qu’il a eu à côtoyer. Pour la période 1914-1918, il n’a pas à connaître l’ensemble des dossiers qui composent la gestion du conflit tant dans le milieu politique que militaire mais il est éclairant sur certains dossiers qu’il a à traiter ; il faut ainsi se reporter à l’ensemble des sous-chapitres contenus dans les 14 chapitres qu’il reporte sur la période. L’ouvrage est également très précis sur la description et le caractère des grands hommes de la période, certes de Briand comme de Poincaré, qu’il a reportés dès le titre, mais d’une foultitude de contemporains avec lesquels il a des liens plus ou moins étroits. Longtemps affecté en Italie, l’ouvrage est intéressant sur les liens avec ce pays, notamment pour le faire basculer dans le camp des Alliés. Il y a donc un tropisme italien compréhensible dans le témoignage. Dans les pages finales de son récit, Jules Laroche, fait lui-même le bilan de la période qu’il livre au public. Il dit : « Mes longues années de labeur au Quai d’Orsay avaient été marquées pour moi par la diversité de ma tâche autant que par son intérêt et avaient accru mon expérience professionnelle » (…) À Paris, j’appris à connaître l’autre aspect de l’action diplomatique, à discerner mieux l’enchevêtrement des problèmes, leurs répercussions réciproques, et aussi l’influence de la politique intérieure et de l’impératif parlementaire sur la façon d’envisager les événements extérieurs. (…) Pendant cette période, j’avais pu suivre de près la conduite d’une grande guerre et mesurer les difficultés internes d’une coalition. Appelé à participer au règlement territorial le plus vaste depuis le Congrès de Vienne, j’avais vu la divergence des conceptions, la rivalité des ambitions, non moins que le heurt des personnalités, désagréger l’union des vainqueurs. La conséquence la plus grave en fut sans doute le repli des Etats-Unis, qui se désintéressèrent de l’exécution d’une paix qui portait si fortement la marque de leur influence » (p. 229).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
P. 10 : Il apprend l’écriture diplomatique
17 : Coïncidence des auberges tenues par des allemands à proximité de forts d’arrêt. Elaboration d’un projet de Loi restreignant les achats de propriétés et l’exercice de certaines professions par des étrangers dans les département frontières
20 : Après la mobilisation : « Rien n’avait été prévu pour maintenir l’efficacité de notre action diplomatique »
: « Quand la nécessité de combler les vides s’imposa, on eut recours à des auxiliaires dénués de compétence, mais pourvus d’appuis politiques, qui furent plus nuisibles qu’utiles »
23 : Brassard Tricolore A.E. (pour Affaires Etrangères) car les fonctionnaires étaient traités d’embusqués
25 : Crise du 75
: Peur du GQG que leur chiffrement ne fût pas sûr
: Spectre de la dictature en France du fait du rapprochement Doumer/Galliéni
: Retour à Paris le 8 décembre 1914
27 : Giolitti, chantre du neutralisme italien
44 : Bon résumé de la CRB, Hoover, comment Laroche s’en occupe et ce que cela implique. Le Comité des mandataires des villes envahies du Nord présidé par le sénateur Trystram (fin 46) (vap 90)
48 : Relation avec Monaco et problème de succession
52 : Sur l’action des maisons de champagne s’opposant à l’évacuation de Reims du fait de la valeur de leur stock, de plusieurs centaines de millions de francs, et coût de la défense négociée par la consommation par les coloniaux qui ont défendu la ville
53 : Paris au 14 juillet 1918
54 : Projet par des membres du Comité Allié de Versailles de réserver l’occupation de l’Alsace-Lorraine aux Américains à l’exclusion des troupes françaises
57 : Sur la retraite en novembre 1918 de 25 000 allemands en passant par la Hollande, qui ne réagit pas
: Sur les Alliés peu préparés à la victoire, trop concentrés à l’obtenir militairement
65 : Sur le choix de la langue officielle de la conférence de la paix, finalement franco-anglaise. Comment elle s’organise
68 : Sur le problème des carburants entre la Royal Dutch des Anglais et des Français et la Standart Oil des Américains
77 : Wilson à 4 pattes au-dessus d’une carte
80 : Attentat contre Clemenceau
87 : Traités non ratifiés mais ententes quand même entre les parties
90 : Voyage au Chemin des Dames en 1919 (vap 115 dans le Noyonnais), description et colère de Poland, directeur de la CRB dans le Nord et en Belgique, devant les destructions
91 : Wilson a refusé de visiter les régions dévastées « pour que des considérations sentimentales ne vinssent pas influencer son jugement »
93 : Sur l’arrivée des signataires allemands au Traité de Versailles : « Je ne pus me défendre de plaindre ces hommes qui, n’appartenant pas au clan du Kaiser, venaient entériner la défaite de leur pays »
98 : Sur le comportement du Tigre, rogue et impoli
105 : Sur l’article 435 avec la Suisse, sur le maintien problématique des zones franches
122 : « Quiconque n’est pas incurablement atteint de la maladie de la victoire, doit reconnaître que ce n’est pas avec des « diktats » qu’on avance les choses »
: Problème allégué par les Allemands de l’occupation de la Ruhr par les noirs
162 : Salut romain (repris par les nazis), Mussolini pas pris au sérieux
189 : « Il faut que la France paraisse pauvre pour bien montrer notre droit aux réparations ! »

Yann Prouillet, septembre 2025

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Limbour, Jules (1851 – 1933)

Un Douaisien très occupé 1914 – 1918

Allender Roland

1. Le témoin

Originaire des Ardennes, Jules Limbourg, agrégé d’allemand en 1887, enseigne longtemps au lycée de Douai. Il est conseiller municipal de Douai de 1892 à 1900 avec une étiquette radical-socialiste. Retraité en 1912, il assure ensuite la lourde responsabilité d’administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu. Il réintègre le conseil municipal de 1919 à 1925.

2. Le témoignage

Le journal d’occupation de Jules Limbour, constitué de 1200 feuillets manuscrits oubliés dans une boîte à la bibliothèque de Douai, a été découvert par Roland Allender ; celui-ci a, non sans difficultés, retranscrit ce texte (mauvais état, feuillets manquants, lisibilité, passages en allemand…) ; le résultat de ce long travail a été publié en 2014 par la SASA (Mémoires de la Société Nationale d’Agriculture, Sciences et Arts de Douai, 5e série, tome XVII, 429 p.).

3. Analyse

Ce texte est d’un grand intérêt : Jules Limbour, administrateur bénévole de l’Hôtel-Dieu, a une position qui lui fait connaître l’état sanitaire de la population douaisienne, ainsi que celui des blessés hébergés, ceux-ci devenant bientôt uniquement des soldats allemands. Ancien élu municipal, c’est un notable qui connaît bien les rouages de la cité, ainsi que l’état social de l’agglomération. Agrégé d’allemand, il peut négocier avec les autorités (défense de « son » matériel et de « son » personnel), mais aussi échanger sur le fond (situation de la guerre, politique ou philosophie) avec certains officiers qu’il est tenu de loger. Grand connaisseur de l’Allemagne, il produit des remarques sur l’organisation de l’armée, de l’occupation, ou sur la mentalité allemande et ses points forts, sans jamais quitter le parti de la France ni douter de la victoire finale.

Douai dans la guerre

L’auteur donne au fil de son journal de précieuses informations sur l’occupation. Son ton est souvent critique et ironique, c’est un homme autoritaire et sûr de ses jugements, volontiers acerbe, ainsi par exemples à propos des étudiants en médecine français restés à l’Hôtel-Dieu en septembre 1914 : (p 30, avec autorisation de citation) « Les jeunes Tersen et Beaumont, embusqués qui distinguent à peine une veine d’un os, se croient des princes de la science et se font donner du Monsieur le major. » Il défend son institution, critique l’établissement religieux rival Sainte-Clotilde (p.31),  tenu par des sœurs « où l’on passe son temps à déblatérer sur la Gueuse, où une trentaine de charmantes jeunes filles porte un joli costume de la croix rouge bien orné d’étoffe fine, et joue (…) la comédie de la charité mondaine. » Il a toutefois aussi dans son établissement des sœurs dont il reconnaît la qualité du travail. Ses relations avec la hiérarchie allemande  sont  correctes, et sa connaissance de l’allemand et quelques facilités qui lui sont propres permettent d’apaiser les tensions (9 février 1915, p.84) : [un conflit à l’hôpital] «Quelque chose me dit que la solution est chez Schroeder si dur et si emporté. J’y vais. Il me reçoit d’abord durement. Je fais un signe maçonnique. Il s’adoucit et nous voilà bons camarades. C’est entendu.  Mesures raisonnables, etc… »  .

Un hygiéniste

On citera ici un long extrait qui montre les conceptions de J. Limbourg, à la fois fervent républicain, moraliste et hygiéniste  [on amène à l’Hôtel-Dieu une quarantaine de femmes malades et capables de contaminer les soldats allemands] (p. 81) « Ces femmes de 14 à 30 ans, quelques-unes avec des enfants ont pour la plupart été ramassées dans les cabarets de Hanay [Hantay ?], Harnes, dans Billy-Montigny, Hénin-Liétard. Beaucoup sont saines, un tiers a la gale. Quelques jolies filles admirablement faites, beaucoup de traîneuses, des filles de cabaret, des femmes de mineurs habituées aux logeurs, des mères de famille fainéantes, toute une génération d’alcoolisme, végétation d’estaminets, de terrils et de bals borgnes, filles d’une ignorance crasse, paresseuses, cruelles à l’occasion, dangereuses, produits redoutables de notre démocratie elle–même paresseuse, veule, incapable de vouloir et de réaliser la moindre réforme, d’organiser l’instruction, l’éducation, de veiller à la salubrité physique et morale de la population (…) L’industrie du cabaret est une monstruosité sociale. La prospérité du commerce de l’eau-de-vie est la pire des prospérités Elle équivaut à la ruine physique et morale. La République a un rude mea culpa à faire. »

Il est impressionné par la propreté physique des Allemands, leur fréquentation assidue des Bains Douaisiens, les hommes y allant par ordre, par unité ; il insiste à plusieurs reprises sur cette propreté, qui s’accorde avec ses conceptions, lui qui « à 64 ans est tous les jours savonné des pieds à la tête (p. 159) ». Il évoque aussi l’hygiène publique, ainsi du village de Raimbeaucourt (p. 203) : « Les Allemands ont pris 32 jeunes gens pour nettoyer le village  (…) Jamais on n’avait pensé qu’un village pût être propre, leur caractéristique jusqu’ici était la boue, le fumier, les maladies contagieuses qui vont de pair avec la saleté. » Ceci fait aussi penser aux villages de la Meuse, où les autorités françaises comme allemandes font enlever le fumier entassé entre les maisons et la rue.

Un syndrome de Stockholm?

Jules Limbour est impressionné par ce qu’il estime être la supériorité de l’organisation allemande, qui confirme la connaissance qu’il en avait avant-guerre, ainsi p. 47 « Gracy me disait hier : « Vous avez des sentiments allemands. » À quoi j’ai répondu : « je connais l’Allemagne et il ne m’est pas possible de dire le contraire de ce que j’ai vu » L’auteur souligne la correction de certaines troupes, et contrairement aux autres diaristes, salue la correction des Prussiens, comparés à des Bavarois plus douteux (déc. 1914). Il évoque les qualités humaines d’officiers qu’il doit loger, ainsi par exemple (oct. 1914, p. 42) « Le capitaine Lutz est parti, me laissant une bouteille de vin et une boîte de cigares. Nous le regrettons tous. C’était la crème des hommes. » C’est plus loin un aviateur (juin 1916, p. 268) « Presque tous les aviateurs de la Brayelle s’en vont (…). Monsieur Mickler nous a donné sa photographie avec une affectueuse dédicace, c’est un bon garçon qui paraît regretter beaucoup de s’en aller. (…) il était serviable et affectueux … » Il refait son éloge lorsqu’il apprend sa mort en octobre (p. 289)  « Je lui avais donné un mot de recommandation dans le cas où il serait prisonnier, si j’avais pu lui donner un contre la mort, je l’aurais fait. » Jules Limbourg est ainsi un témoin très atypique par sa proximité culturelle avec l’occupant : au tout début de l’occupation, un sous-officier allemand lui avait par exemple raconté le sac de Louvain, en le lui présentant comme amplement justifié (p. 29).

En même temps, notre témoin est lucide, soulignant la différence d’attitude entre les troupes de l’arrière (Douai) et celle des zones de combat (déc. 1914, p.62) « L’institutrice d’Athies me raconte à l’Hôtel-Dieu l’épouvantable existence des habitants d’Athies et de Feuchy et de Tilloy [sur la ligne de front]. Ces deux derniers mois la barbarie des Bavarois n’a pas eu de limites. Ils ont détruit et sali par plaisir, tailladé des robes, des draps, sans utilité. » Il sait aussi se faire respecter chez lui et n’hésite pas à « raisonner » les officiers qu’il loge si c’est nécessaire (nov. 1915, p. 171) « Mon officier est revenu à minuit saoul comme une grive, il a dû vomir. Je l’ai traité durement, le lendemain, il s’est excusé. »

Un patriotisme lucide

Cette volonté constante de reconnaître les qualités des Allemands rend d’autant plus intéressantes ses critiques à leur égard (p. 88) « Quiconque a fréquenté un Allemand a été frappé et repoussé par son manque de tact, d’aménité, son affectation de supériorité. » Il n’a aucun doute sur les risques collectifs courus, évoquant Louvain et le Lusitania (p. 112) : « Nous le sentons ici, nous sommes à la merci des fantaisies d’un chef qui pourrait faire brûler la ville sous le prétexte créé de toutes pièces qu’on a tiré sur les soldats ou communiqué avec l’ennemi. » En mai 1915 : « Je crois que l’Empire expiera, que ses violences inutiles, son attitude blessante seront châtiées (…) » Avec Verdun en 1916, il souligne que cette guerre «n’est qu’une épouvantable folie et il n’est presque plus d’Allemands qui n’en soient convaincus, il suffit de les entendre pour s’en assurer ». Dès avril 1916 (p. 243) il remarque « un violent mouvement anti-officier, un accroissement de la haine contre l’aristocratie, un esprit révolutionnaire intense et cela chez les sous-officiers comme chez les soldats. » J. Limbour n’abandonne jamais son soutien à la France et aux alliés, ainsi que sa certitude de la victoire (25 juin 1916, p. 275) « Autour de moi je sens une vague de pessimisme, je finirai par être un des rares qui croient au succès final, moi qui fus le seul à soutenir la supériorité allemande dans tous les domaines. Ils succomberont sous le nombre à la longue. »

Un homme de gauche

Ancien élu radical, anticlérical et franc-maçon, Jules Limbour critique violemment à plusieurs reprises la bourgeoisie locale, ainsi p. 155 : « Pourquoi ne pas conclure comme je l’ai fait souvent : c’est uniquement dans la petite bourgeoisie et dans l’ouvrier qu’il y a du dévouement réel et des sentiments nobles, le jour où l’éducation populaire sera ce qu’elle doit être, le vide de la bourgeoisie riche et fainéante apparaîtra dans toute sa laideur. » Fervent républicain, décrit lors de son oraison funèbre (1933, p. 11)) comme un « républicain des temps héroïques, alors qu’il était dangereux pour un fonctionnaire de l’être » notre diariste est solidement établi dans le camp laïc. Perdant sa femme en 1918, il témoigne de sa tristesse en même temps que de tendresse, puis conclut ce triste événement (p. 394) : « Je la quitte, l’embrassant mille fois. J’ai 68 ans, le cœur malade, les poumons usés. Je croyais et espérais mourir avant elle. Je lui aurais fait de la peine par mon enterrement civil (…). » Au plan politique, il est peu intéressé par les maximalistes et soutient la manière forte de Clémenceau (décembre 1917, p. 340) : « Les pacifistes sont mis sur le même pied que les traîtres. Ma foi, il n’a peut-être pas tort. Le vin est tiré, il faut le boire. On ne peut du reste très logiquement faire la guerre et la paix en même temps. Imiter les Russes, c’est vraiment trop dégoûtant. »  À la fin de l’occupation, il insiste sur les problèmes de ravitaillement et sur la faim à Douai, sous les obus anglais qui se rapprochent. Le récit s’arrête brutalement le 2 septembre, avec l’évacuation des civils de la ville par les Allemands ; le journal est repris le 13 janvier 1919 : « Je vais essayer à mon retour d’exil de résumer les événements des 4 derniers mois. » Les Douaisiens ont été pendant cette période chaleureusement accueillis par la population de Mons.

Ce texte est donc d’une grande valeur, à la fois documentaire et humaine ; son caractère personnel, au ton d’une grande franchise, souvent acerbe, en fait une source historique très riche.  Cette liberté de ton est tellement poussée que R. Allender – qu’il faut ici remercier pour cette restitution – dit en préface avoir gommé deux noms, car les notations relevaient de la diffamation manifeste…. Une fois de plus, c’est un texte tardif, inédit et personnel, non destiné à la publication, qui se révèle être un excellent témoignage, car débarrassé de l’autocensure habituelle : c’est une source riche pour la description de l’occupation, des Allemands rencontrés, et de la société ouvrière et bourgeoise de la cité. Le paradoxe, c’est que ce notable fait un peu figure de marginal parmi les siens, justement à cause de sa bonne connaissance des Allemands (p. 301) « On peut être patriote dévoué, on peut être ennemi de l’Allemagne sans être pour autant aveugle sur nos défauts et reconnaître que l’ennemi a des qualités. »

Vincent Suard, septembre 2025

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Gheusi, Pierre-Barthélemy (1865-1943)

Pierre-Barthélemy Gheusi, Cinquante ans de Paris. Mémoires d’un témoin, (1889 –1938), Paris, Plon, 1939, 505 pages

Résumé de l’ouvrage :
Pierre-Barthélemy Gheusi, journaliste, écrivain et directeur de théâtre à Paris, livre, de 1889 à 1938, ses souvenirs déroulés au fil d’une vie dense et à multifacette dans les domaines du journalisme (il est rédacteur au Figaro), de la musique (il est directeur de l’Opéra-Comique), de la politique et même de la Grande Guerre, occupant, en tant que capitaine, la fonction d’officier d’ordonnance de Galliéni. Ses souvenirs sont distillés dans autant de tableaux chronologiés dans les petits et les grands épisodes de sa vie omnisciente. L’ouvrage se décompose ainsi en trois tiers inégaux ; l’avant-guerre, la Grande Guerre et un après-guerre qui se termine peu avant la survenance de la Deuxième Guerre mondiale.

Eléments biographiques :
Pierre-Barthélemy Gheusi est né à Toulouse, le 21 novembre 1865, de Joseph Antoine, alors employé de banque, cousin de Gambetta, et de Hélène Mimard, sans profession. Il étudie au collège de Castres, où il rencontre Jean Jaurès, puis fait des études de droit à Toulouse. Dès 1887, il collabore à une revue (Le Décadent) et se frotte un temps à la politique. Il devient chef de cabinet du sous-préfet de Reims puis, obtenant une mutation à Paris, demeurant rue de Miroménil puis rue Saint-Florentin, il collabore avec le Gouvernement. Il fait ensuite plusieurs voyages à l’étranger, avec des rôles divers, dont diplomatiques. Il occupe diverses fonctions, comme officier de l’Instruction publique, chargé de mission en Syrie et en Palestine, membre de la commission du Théâtre Antique d’Orange, membre de la commission d’admission et d’installation de l’exposition de 1900, membre de la Société des Auteurs Dramatiques, de la Société des Gens de Lettres, du Comité des Expositions à l’Étranger ou de l’Association des Journalistes Parisiens. Il est ancien chef de cabinet du préfet et du secrétaire général de la Seine, attaché aux Ministères de l’Intérieur et des Travaux Publics. Enfin, il est, pendant la Guerre, officier à l’état-major de l’artillerie territoriale de Paris (cf. Base Léonore). Il épouse en 1894 Adrienne Willems, avec laquelle il a plusieurs enfants, dont un fils, Raymond, artilleur, et Robert, aviateur. Directeur de la Nouvelle Revue, il est promu directeur-administrateur du Figaro après-guerre, avant d’être congédié en 1932. Directeur également de l’Opéra-Comique, il en est renvoyé en 1918 par Clemenceau puis, rétabli dans ses fonctions, contraint à la démission en 1936. Il aura écrit dans sa vie 23 œuvres musicales, œuvres dramatiques ou livrets d’opéra, 12 romans, 8 livres d’Histoire et divers autres livres (source Wikipédia). Il meurt à Paris, à son domicile du 4 rue de Florentin, dans le 1er arrondissement, le 30 janvier 1943.

Commentaire sur l’ouvrage :
L’ouvrage, dense, fouillé et multifacette, est un document incontournable sur la vie politique, artistique, mondaine et militaire (pour la Grande Guerre) parisienne pendant toute la 3ème République. Ami de Jaurès, zélateur de Gambetta (par lien familial), et sectateur-réhabilitateur universel de Galliéni, dont il est l’officier d’ordonnance, et sur lequel il a écrit plusieurs livres, Gheusi est un personnage incontournable. Son livre, qui suit un fil chronologique, tout en reportant peu de dates, en est donc difficile à appréhender dans toutes ses acceptions et subtilités, sauf à être un contemporain du même milieu social ou très fin connaisseur de la période. Œuvrant dans de nombreux domaines liés à ses fonctions et la centralité de ses rôles, il construit son ouvrage par tableaux dans une foultitude de domaines, à Paris, en France, comme à l’étranger. Divisé en quatre grands chapitres (Souvenirs de jeunesse – Avant la guerre – La Guerre et Après la guerre), c’est bien entendu le chapitre consacré à la guerre (pages 223 à 387), et notamment par sa position centrale, en 1914, dans l’entourage de Galliéni, qui forme le cœur de l’intérêt de ces mémoires. Il est donc heureux qu’un index paginé des noms cités soit présent en fin d’ouvrage. Il convient donc de s’y reporter pour toute analyse des données que ce livre contient. Bien entendu, quelque peu auto-promotionnel comme autocentré, le contenu de cet ouvrage demande à être confronté aux témoignages politiques et artistiques de mêmes niveau et ampleur. Gheusi est assez direct, décrivant opportunément le plus souvent les milieux qu’il côtoie, y compris montrant les intellectuels habillés en uniforme pendant la Guerre. Le livre est mâtiné, çà et là, de phrases centrales et frappées du coin du bon sens voire même de descriptions à contre-courant. Ainsi par exemple, il n’est pas tendre sur les « m’as-tu-vue-en-infirmière », assimilant les bénévoles sanitaires mondaines en demi-mondaines (page 228). Tout au long de l’ouvrage, il milite pour Gambetta et Galliéni, martelant bien entendu que ce dernier a sauvé Paris. Il donne également quelques éléments militaires intéressants, ainsi bien sûr que des éléments d’ambiance sur le Paris de la Grande Guerre, dans de nombreux domaines, civils comme militaires, et mondains comme politiques. L’ouvrage est donc bien celui d’un témoin, privilégié par sa position comme par sa centralité. Certes, il parisiannise tout, quitte à faire des erreurs factuelles, comme « l’affaire du Zeppelin Z-VIII – L22 » abattu au-dessus des Vosges meurthe-et-mosellanes, qui selon son témoignage menaçait Paris au point de lui faire passer une nuit d’« insomnie de fièvre et d’attente » (page 232). Sa vision d’une Paris menacée, occasionnant le départ du gouvernement, instructive, notamment pour l’ambiance politique pendant les quatre mois de son absence. Il évoque les « réfugiés en province » invités à partir, les députés « paniquards », ceux qui se plaçaient, pour fuir, sur la liste des otages allemands quand ces derniers seraient entrés dans Paris, évoquant une véritable « phrase-médaille » (page 239), etc. Il décrit l’ambiance militaire des tirs contre avions et de leurs risques pour les parisiens, et rapporte également quelques rumeurs de bourrage de crâne, comme les notables de Senlis assassinés et enterrés les pieds en l’air (page 240). Mais cette partie de son récit, dans les heures pénibles précédant la bataille de La Marne et son issue victorieuse, est intéressante. Témoin privilégié, il rapporte faits et ambiance, jusqu’à affirmer : « Pour donner une idée de l’autorité indiscuté de Galliéni, dès ce jour [3 septembre 1914], dans tous les milieux, rappelons un fait sans précédent en une cité menacée des pires désordres par l’approche de l’ennemi. Pendant quatre mois, malgré la réduction quasi-totale de toute police administrative, dispersée désormais et employée ailleurs, pas un crime et pas un délit n’ont été commis, fût-ce dans une des innombrables maisons abandonnées de la capitale – pas même un vol à la tire. Le « jusqu’au bout ! » du Chef, devenu en une nuit l’idole et l’égide de Paris, a rassuré les bons et terrifié les autres » (pages 241 et 242). Il ajoute plus loin, relativement au départ pour Bordeaux du gouvernement : « Le Ministre de la Guerre, une heure avant de rallier le train furtif, mais gouvernemental, qui allait gagner Bordeaux sans être sûr – autre légende que nous laissions circuler malgré son ânerie – de ne pas être enlevé, vers Villeneuve-Saint-Georges, par les uhlans de Von Kluck (…) » (page 243). Bien que n’ayant pas lui-même suivi les exilés bordelais, il y rapporte une atmosphère empoisonnée (page 276). Évoquant les possibles d’une invasion allemande de Paris, il donne détails intéressants sur la rédaction de la proclamation de Galliéni aux parisiens, où elle a été imprimée, ce que voulait dire son « jusqu’au bout » et conclut : « Nous avions, à tous les degrés de la hiérarchie, la bravoure facile de l’indifférence et de la fatalité » (page 243). Il fait même quelques excursions au front, dont il dresse des tableaux parfois surréalistes. Là encore, il atteste : « Nous avons vécu les journées suivantes dans le sillage de la retraite ennemie. Derrière eux, les Allemands on laissé, de chaque côté de la route, des amoncellements de bouteilles vides. Elles attestent que l’orgie est venue au secours du sol envahi et que les vins du terroir ont, eux aussi, contribué à démoraliser l’envahisseur. Mais il laisse après lui la tenace puanteur de ses excès stercoraires, les profanations sacrilèges de son luthéranisme congénital, la nausée de ses atrocités et de ses crimes » (page 255). Sensible à l’ambiance d’alors du champ de bataille, Gheusi rapporte quelques récits d’espionnite, tel celui du pont d’Epluches, qui n’était que prostatique ! (page 267).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Il convient de se reporter à la table des chapitres (4 majeurs et 12, 16, 15 et 17 sous-chapitres) pour hiérarchiser l’ouvrage, ainsi qu’à l’index des patronymes.

Page 197 : Publie dans La Nouvelle Revue, « deux ans et demie avant qu’elle éclatât » un article sur la guerre inévitable, lequel lui vaut des reproches du Quai d’Orsay
224 : En voyage à Berlin six semaines avant la guerre, et dit : « Toute l’Allemagne pue la guerre »
: Camp de concentration en Bretagne (vap 248 pour y interner l’autrichien Max Nordau, qui considère la France « comme le peuple le plus pourri, le plus faraud, le plus gangrené de toutes les tares latines du vieux monde »)
: Sur les Allemands, il dit : « Ce peuple absorbe la musique comme il absorbe de la bière et de la saucisse. Son avidité musicale se satisfait d’ailleurs de n’importe quels sons, de même que sa gloutonnerie se satisfait de n’importe quelle nourriture »
225 : Mort de la femme de Galliéni, qui le plonge dans la guerre corps et âme
232 : Antiallemand, il dit : « Il ne suffira plus, maintenant, de châtier l’Allemagne ; il faut aussi la déshonorer devant le monde »
239 : Tirs contre avions par les Écossais (vap 240 sur les risques encourus et le tireur d’élite de l’Opéra-Comique)
240 : Maire, M. Eugène Odent, et notables de Senlis fusillés et enterrés les pieds en l’air
242 « Train furtif » gouvernemental pour Bordeaux
250 : Sur l’épisode des Taxis de La Marne
252 : Abattage des chiens errants et achèvement des chevaux, puis leur enterrement par des zouaves et des sapeurs de Paris, après La Marne
255 : Bouteilles vides de la retraite allemande au bord des routes, orgies contributrices à la défaite allemande
255 : Effets de 75
260 : Officiers allemands fuyards exécutés par des officiers allemands
: Sur des dormeurs qui sont en fait des soldats morts !
: Réservistes angevins modèles de terrassiers par leurs tranchées paysannes
274 : Contrôle télégraphique et ses surréalismes pour l’affaire Louis-Dreyfus (fin 283), qui rappelle que l’espionnite, multiforme, ne concernait pas que la zone du front
279 : Ordre en blanc
290 : Sur le retour du gouvernement : « Le Gouvernement rentre dans Paris comme il en est sorti, avec une discrétion qui ne comporte ni tambours, ni trompettes, en sorte que la population ne se sera guère plus aperçue du retour des ministres que de leur départ… »
310 : Spectacle des zeppelins pour les parisiens
316 : Crise des 75
344 : Il adjective tous les ministres (le 4 février 1916)
353 : Chiffres sur l’Opéra-Comique
358 : Textilose pour les décors
363 : Voit Mussolini en 1917
369 : 74 voyages d’artistes dans les cantonnements de repos du front (en 1917)
372 : Vue de Mata-Hari (vap 373 son exécution, par une seule balle l’ayant atteinte !)

Yann Prouillet, 5 septembre 2025

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Le Roux, Hugues (1860-1925) – Le Roux, Robert (1887-1914)

Hugues Le Roux, Au champ d’honneur et Te souviens-tu…, Paris, Plon, 1916 et 1920, 297 et 289 pages

Résumé de l’ouvrage :
Hugues Le Roux, journaliste parisien ayant ses entrées dans les ministères, évoque l’entrée en guerre de son fils, Robert, sous-lieutenant au 356ème R.I. de Toul, dès le 1er août 1914, la mobilisation décidée. Par de courtes descriptions et l’appui de quelques lettres échangées entre son fils et sa fiancée, Hélène, il suit son parcourt et les premiers combats que le fils connaît dans la bataille des frontières et du Grand Couronné qui défend la ville de Nancy. Le 26 septembre, il reçoit un avis de blessure qui semble peu grave mais qui contient la mention d’une paralysie des jambes. Le père obtient l’autorisation de rejoindre son fils à l’hôpital Gama de Toul où, très gravement blessé, il est sur son lit de souffrance. Dès lors, l’ayant rejoint, il recueille les circonstances de sa blessure héroïque puis assiste à son agonie et à sa mort, qui survient le 18 octobre à 3 heures du matin. Il l’enterre alors dans un cimetière de la ville. Son second ouvrage, placé à la suite dans l’édition présentement étudié, est un hommage, Robert Le Roux étant le fil dans ses voyages divers, sur le front comme autour de la terre, entre novembre 1914 et juin 1919.

Eléments biographiques :
Robert Charles Henri Le Roux, est un journaliste parisien connu sous le pseudonyme d’Hugues Le Roux. Il est né le 23 novembre 1860 au Havre (Seine-Maritime), de Charles Clovis et de Henriette Gourgaud. Il collabore avec plusieurs grand journaux parisiens (Le Matin, Le Journal, Le Figaro ou Le Temps mais aussi la Revue politique et littéraire) et est également auteur de près d’une quarantaine d’ouvrages entre 1885 et 1920. Dans son dernier livre, Te souviens-tu…, il raconte d’ailleurs comment il trouve l’un de ceux-ci, Ô mon passé…, sur une étagère dans un local de la gare à Haparanda, en Suède. Grand voyageur, il dit, page 91 de Tu te souviens… « …le Celte que je suis ne se sent tout à fait chez lui qu’en mer ». Il a deux fils, Guy et Robert, et une fille, Marie-Rose, qui a 18 ans en 1914. Ceux-ci semblent avoir été miraculés lors d’une attaque de croup lorsqu’ils étaient jeunes. Avant la guerre, il a la douleur de perdre son épouse, puis son premier fils. Un paragraphe nous renseigne aussi sur le « poids » de la guerre sur toute la famille : « Dans le Midi, mon beau-frère, le professeur à la Faculté de chirurgie, est placé d’office à la tête d’un hôpital de la Croix-Rouge. Mon second beau-frère, le père de Charles, reprend son uniforme de médecin-major. Mes deux sœurs ont revêtu l’une et l’autre la robe de l’infirmière. Ma chère fille, Marie-Rose, ma nièce Alice, entrent comme assistantes dans des hôpitaux normands que leur tante administre en qualité de Présidente de l’Union des Femmes de France. Moi je suis accrédité auprès du Ministre de la Guerre. J’ai charge de recueillir à son cabinet et puis de commenter, ces nouvelles que, chaque jour, le Grand Quartier Général, assisté du Gouvernement, met au point vers minuit. À l’heure tardive où je viens chercher cette manne qui, demain, nourrira les cœurs d’espoir ou d’inquiétude, la porte du ministère est gardée comme un accès de forteresse » (pages 25 et 26). Il fait après-guerre une carrière politique, conseiller général puis sénateur (1920). Il meurt à son domicile, 58 rue de Vaugirard à Paris, le 14 novembre 1925. Au Champ d’honneur évoque la vie et la mort du dernier fils qui lui reste, Robert Charles Henri, né le 15 août 1887 à Sèvres, en Seine-et-Oise. Licencié es-sciences, il a fait des études d’ingénieur-chimiste dans une école du Luxembourg. Il parle plusieurs langues, ayant voyagé en Allemagne, où il passe une année, et en Angleterre. Peu avant la déclaration de guerre, il se fiance avec Hélène Aigner, jeune artiste-peintre, née en 1891, membre du Salon des artistes français depuis 1912, puis rejoint son corps à la mobilisation. Il dirige une section de la 19ème compagnie du 356ème R.I. de Toul, partie de la 145ème Brigade de la 73ème division du XXème Corps. L’ouvrage ne mentionne aucun toponyme précis mais le JMO précise les conditions des combats de Lironville, dans lesquels il est gravement blessé et un temps laissé paralysé sur le terrain avant d’être enfin relevé et envoyé à l’hôpital de Toul. Il meurt finalement le 18 octobre 1914.

Commentaire sur l’ouvrage :
L’ouvrage, composite, d’Hugues Le Roux, débute par une série de tableaux dont le premier se situe le 1er août 1914 à Paris. Le père indique la mobilisation de Robert, comme sous-lieutenant, en partance pour l’Est (Toul), puis son départ, dès le 2. Il s’adresse alors à lui, narre ses activités liées à l’écriture des communiqués pour son journal, avant de recevoir l’annonce des premiers morts de son entourage, qu’il cache à son fils, déjà au combat. A partir du 21 septembre (page 49) ; il publie des « fragments » de lettres échangés entre les deux promis, entre le 2 août et le 20 septembre 1914 (page 79). C’est dans cette partie de l’ouvrage que se trouvent des éléments utiles à l’étude du témoignage de Charles Le Roux. Sur sa mobilisation, et avant même son premier engagement, il fait ré-aiguiser son sabre mais dit « mes bonshommes sont ma meilleure arme » (page 57). Mobilisé dans un régiment de réserve, il dit : « Ne croyez pas qu’on nous juge inutilisables. Nous sommes prêts. On nous garde pour nous porter au point où nous serons le plus utiles quand aura lieu ce choc dans lequel nous vaincrons… » (page 58). Il tient au comportement irréprochable de ses hommes, réprime le pillage ou le simple vol, et dit : « Je suis très sévère sur ce point-là. Je veux qu’ils se comportent poliment » (page 62), (il y revient page 74, au grand étonnement même de propriétaires lorrains de fruits). Volontaire et patriote, il puise sa force dans l’amour de la Patrie et de sa fiancée ; le 30 août, il déclare : « Je me donnerai corps et âme pour mon pays et pour vous ; vous ne faites qu’un dans mon cœur. Mais lorsque j’aurai fait tout ce que je dois, je tâcherai de revenir » (page 67). Il avance même le 17 septembre, à l’endroit de l’ennemi : « Mais pour les rosser il va falloir les rattraper chez eux » (77). Ce avant qu’Hugues Le Roux reçoive lui-même la lettre terrible dans laquelle son fils annonce sa blessure. Il dit « Mon cher papa, j’ai : 1° le bras traversé, et ce n’est rien, 2° la poitrine traversée de droite à gauche, avec plaie à la moelle : c’est plus ennuyeux, car cela paralyse mes jambes… » (page 81). Dès lors, Hugues Le Roux, grâce à ses contacts avec les ministères, parvient à obtenir rapidement du Gouverneur de Paris, Joseph Galliéni en personne, l’autorisation de se rendre à Toul au chevet de son fils. Il le trouve gravement blessé mais ayant pleine conscience. Il recueille alors les circonstances dans lesquelles il a été blessé (sans toutefois en donner les précisions toponymiques). Hélène et sa mère le rejoignent pour voir une dernière fois le mourant, que le père assiste jusqu’à son dernier souffle, le 18 octobre, à 3 heures du matin. Ayant acheté un cercueil, il inhume son fils dans le cimetière de la ville puis rentre à Paris, dès le 20 octobre, devant une ultime réflexion sur la belle terre de France qui défile devant lui sur le chemin de son retour. Ayant perdu le dernier de ses fils, et donc sans descendance, l’ouvrage s’achève sur un éditorial et un projet de Loi, en juillet 1916, visant à faire perdurer le nom des morts dont la lignée s’éteint avec le dernier fils. Robert Le Roux fera, sur son lit de mort, ce constat désabusé : « Ma guerre, çà été une demi-heure et trois cents mètres » (page 158). Au final, l’ouvrage apparaît globalement double, ayant l’apparence d’un témoignage, composite car contenant des lettres échangées ou reçues, s’étalant du 1er août au 20 octobre 1914, mais qui en fait forme une biographie militaire sommaire et un recueil daté de réflexions, souvent poignantes, d’un père orphelin de ses fils. L’ouvrage rappelle, dans la démarche mémorielle, celui de Roger Allier, enquêtant sur la mort de son fils dans les Vosges, à Saint-Dié, à l’été 1914. Au Champ d’honneur, publié en 1916, est en fait le premier volet d’un diptyque à croiser avec le livre Te souviens-tu…, publié aux mêmes éditions quatre ans plus tard, deux ans plus tôt (1920). Ce second volume, prolongeant l’hommage à son fils, est quant à lui un livre de réflexion psychologique faisant état de ses voyages, multiples, autour du monde, entre novembre 1914 et la signature du traité de Versailles en juin 1919. Leur relation, localisée et datée, est prétexte à se souvenir de son fils et à penser qu’il l’accompagne dans chacune de ses stations. Il est en effet mandé, tout au long de la guerre, de parcourir les pays soit pour exercer une mission péri-diplomatique, soit pour faire acte de propagandisme, soit pour recueillir des fonds ; notamment pour la Croix Rouge, aux Etats-Unis. Il annonce avoir recueilli 10 millions de dollars dans cette action. Il dit, au Japon, en septembre 1915 : « On m’envoie ici, mon Enfant, pour que je m’efforce à lire dans l’âme indéchiffrable de nos Alliés, à deviner jusqu’où il leur plaira de collaborer avec nous » (page 100). C’est parfois l’occasion d’en décrire, par des tableaux simples, ambiance et caractéristiques, parfois anthropologiques. Il revient sur la mort de son fils et sur ce qui survient dans les 5 années qui suivent. Par exemple il dit recevoir, en mars 1916, un diplôme de chancellerie attestant de la blessure à mort de son fils dans les combats de Lironville (page 142) puis un autre, en 1918 ; en hommage de la Nation, dont il fait une poignante et sobre description (pages 237 à 242). Après son tour du monde, il effectue un court pèlerinage sur les terres lorraines, en 1916, parcourant les « Pays-de-Sans-Femmes » (page 150). Il visite un fort, monte en avion avec « Pivolo », surnom de l’as Georges Pelletier-Doisy (page 215), espérant avoir tué à la mitrailleuse des boches pris pour cible depuis le ciel. Aussi, la fin de son récit itinérant bascule parfois dans le bourrage de crâne et l’invraisemblance des témoignages par procuration. Mais de belles lignes psychologiques d’un père qui ne se remet pas de la mort de son fils peuvent être toutefois relevées.

Renseignements tirés de l’ouvrage Au Champ d’honneur :

Page 15 : Vue de la mobilisation à Paris
45 : « À cette heure, toutes lumières éteintes ou voilées, la lune triomphante fait de Paris un grand mausolée »
65 : Description de la chambre d’une enfant lorraine, concluant « … ce qui fait l’âme de Jeanne d’Arc… »
68 : Comment il fait matriculer ses effets et complète (p. 75) « …le propre de la guerre est de modifier les uniformes »
77 : Wigwam = tipi
: Pain grillé à la pointe de la baïonnette
103 : Sur les blessés graves : « Ils savent encore qu’ils vivent, parce qu’ils souffrent »
153 : Vue poignante de l’intérieur d’un ambulance
204 : L’autorité militaire de Toul autorise l’ouverture de magasins pendant quelques heures
205 : Fait un oreiller mortuaire en cousant deux mouchoirs bourrés de coton
212 : Cité à l’ordre de l’armée
254 : Colonel Dehay, commandant le 356ème R.I., décousant les rubans de ses croix pour les donner à Hugues Le Roux
272 : « On voit sur le pommeau [de son épée] de petites éraflures en cercle. C’est la marque des dents de sa fiancée. À Paris, au moment du départ, il lui a demandé de mordre dans cet acier. Elle y a laissé une trace que ses lèvres à lui ont effleurée bien des fois »

Renseignements tirés de l’ouvrage Te souviens-tu :

Parcours suivi dans l’ouvrage :
1915 : Dans l’Atlantique – New-York, mars – Harvard, avril – Potomac, mai – Washington, Far West, San Francisco, Océan Pacifique, août – Polynésie, septembre – Yokohama, septembre – Tokyo, octobre – Miyajima, Pékin, novembre – De Pékin à Petrograd, décembre 1915 – janvier 1916.
1916 : Haparanda, février – Paris, mars – Lorraine, Verdun, Montreuil-sur-Mer, avril – Paris, juin
1917 : Somme (à la N69), été – Camp de Mailly, octobre
1918 : A bord de La Lorraine, avril – Washington, West Virginia, mai – Paris, juin à novembre
1919 : Saint-Germain-en-Laye, 23 juin

Page 46 : Evoque en mars 1915 le torpillage du Lusitania (qui aura lieu le 7 mai suivant)
59 : « Et les morts sont bien morts quand nul ne parle d’eux » (Victor Hugo)
105 : Fait dire une messe à Tokyo le 18 octobre 1915
108 : « Si aujourd’hui, je suis venu dans ce temple rendre visite à ta mémoire, c’est que je souffre trop de ne plus te rencontrer nulle part »
128 : Soldat russe crachant par terre sur le passage de l’Impératrice en janvier 1916
132 : Perd des cadeaux dans le naufrage du paquebot Ville-de-la-Ciotat (le 24 décembre 1915)
138 : Il se questionne sur sa foi
142 : Mur-mausolée pour son fils dans son appartement parisien
218 : Nommé « Oncle de la 69 », N69 à l’été 1917
246 : Récolte d’argent jeté dans un drap aux Etats-Unis
277 : Comment il apprend l’Armistice à Paris
284 : Coup de canon Place du Carrousel à Paris pour la signature du 23 juin 1919

Yann Prouillet, 24 août 2025

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Testes (-)

TESTES, Vies sacrifiées, Paris, Spès, 1926, 176 pages

Résumé de l’ouvrage :
L’auteur, TESTES, qui pourrait être Marie Le Mière, présente un recueil de biographies, ayant valeur de Livre d’Or, 19 contemporains du fondateur de l’Union Catholique des Malades, au premier semestre de 1914, avec pour point de catalyse le sanatorium de Leysin, en Suisse, spécialisé dans le traitement des tuberculeux. Autant de personnages dont la vie, sacrifiée par la maladie, se sont, en entrant dans l’association, rapprochés de Dieu.

Commentaires sur l’ouvrage :
Très peu d’intérêt dans ces biographies de malades qui se sont, à un moment de leur vie brisée par la maladie, tournés vers la religion dans l’U.C.M. Malgré qu’ils soient contemporains de la Grande Guerre, certains n’ont pour la plupart qu’un lien assez ténu avec « l’expérience de guerre ». Aussi très peu d’éléments peuvent être dégagés à la lecture de cet ouvrage qui fait un lien profond entre l’Histoire de l’Union Catholique des Malades et de ses créateurs ainsi que des sanatoriums, dont celui de Leysin. L’ouvrage donne aussi quelques éléments sur l’association protestante des Coccinelles, fondée par les suissesses Adèle Kamm et Louise Dévenoge en 1909 et dont Louis Peyrot s’inspira. L’ouvrage peut toutefois se révéler intéressant dans le cadre d’une étude de parcours des malades et des empêchés dans la Grande Guerre.
Louis Peyrot (fondateur de l’U.C.M. le 4 mars 1914) est né le 11 janvier 1888 à Néris-les-Bains, près de Montluçon (Allier) d’un père docteur. Il est dans cette commune lorsque la guerre se déclenche et les blessés y affluent rapidement. C’est probablement lors de son service militaire, en octobre 1906, au 121ème qu’il commence à développer sa maladie, il sera à jamais écarté de la Grande Guerre à cause de sa tuberculose, qui lui ôtera finalement la vie en août 1916.
Jean Girardot, fondateur de l’U.C.M., qui semble avoir toujours été malade, dit, la guerre déclarée : « Nous sommes des contemplatifs par force » (page 42) avant de distiller, dans un court extrait de journal de maladie en guerre, ses pensées religieuses, se disant, le 24 février 1917, très heureux d’être malade à la maison entourés des siens. Il meurt le 24 juillet suivant.
Thérèse Mias, rémoise, sœur d’un médecin, tombe malade à l’âge de 22 ans, en juin 1915. Elle aussi fréquente Leysin, foyer religieux qui l’invite à entrer dans les ordres, le Tiers-Ordre de Saint-François, qu’elle intègre en mai 1916.
Charles Rheinart, autre fondateur de l’U.C.M., naît le 25 mai 1873 à Charleville dans les Ardennes. Militaire, malade, il se tourne vers la religion avant de décéder le 18 mai 1914.
Marie Louise Geneviève Marcellot, né en 1891, se destine à la religion dès l’âge de 8 ans en entrant dans une église près d’Eurville, en Haute-Marne. Mais au cours d’un voyage en Angleterre et à Rome, elle tombe malade et la guerre la surprend dans son village, à quelques kilomètres au sud-est de Saint-Dizier. Malgré la menace de l’invasion, elle ne le quitte pas et y installe même une ambulance. Se démultipliant, elle dit : « Sans l’avoir choisie, j’ai la meilleure part », ajoutant : « Ici, on a presque la nostalgie du champ de bataille », se morfondant d’un front si proche mais pour tant si lointain, où elle pourrait rencontrer « le grand souffle » de la guerre et « l’élan vivifiant de la bataille » (pages 74 et 75). Deux années de ce « régime » l’affaiblissent à nouveau, l’obligeant elle-aussi à Leysin. Elle rechute en 1921 avant de mourir le 1er juin 1923, dans sa 32ème année, d’une hémoptysie.
Marie-Thérèse Pinot « fit à 11 ans sa première communion sous l’égide de son oncle, l’abbé de Cabanous, curé de Saint-Thomas d’Aquin » (page 84). Elle perd ses parents très tôt et rêve d’embrasser une carrière médicale pour se consacrer aux pauvres. Un de ses frères combat en Argonne, dont elle s’occupe lorsqu’il est évacué pour pieds gelés. Malade, elle rechute en octobre 1915. Elle décède à Boulogne-sur-Seine le 16 janvier 1916.
Madeleine Vernhett, qui a habité Nîmes et Genolhac, dans le Gard, semble mourir en 1919.
Anaïck Petit de la Villéon, appelée familièrement Yeddy, a 14 ans quand elle entre à l’U.C.M. Ayant passé la quasi-totalité de sa vie malade et alitée, elle meurt le 19 mai 1920.
L’abbé Louis Delcroix, qui souffre étant enfant d’Hémoptysie, fait le Grand Séminaire à Lille. Habitant la Belgique lorsque la guerre se déclenche, il raconte en quelques phrases l’arrivée des Allemands à Lille le 4 septembre 1914, échappant de justesse à l’occupation et au bombardement, contrairement à ses deux sœurs, restées dans la ville. Il meurt le 8 mai 1918 au Dorat, en Haute-Vienne.
Albert Lapied, né en 1903, est issu d’une famille d’artisans parisiens de 8 enfants. Son père est imprimeur, l’un de ses frères sera typographe, un autre lithographe. Il perd sa mère en août 1919 et est quant à lui gravement malade, passe de sanatoriums en sanatoriums. Il meurt paisiblement à Paris.
Florence Peyrard est la 15ème de 17 enfants. Née dans une famille pauvre, elle travaille dès l’âge de treize ans dans une des deux usines Sainte-Julie et Sainte-Marthe de tissage de soieries à Saint-Julien-Molin-Molette, dans la Loire. Elle y subit les grèves de 1917 qui lui font perdre son emploi. Elle a 17 ans lorsque ses parents la placent comme domestique à Lyon, puis à Paris, mais elle y attrape la tuberculose. Elle décède en mars 1921.
Mme Philippe habite à Solal, petite commune de Suisse où elle est paysanne. Elle épouse un français qui est mobilisé dès le 3 août alors qu’elle est enceinte d’une petite fille qui naît le 21 septembre 1914. Son mari, cité à l’ordre du jour et déjà croix de guerre, vient en permission à Soral le 3 août 1915, faisant connaissance enfin avec son enfant. Elle ressent les premiers symptômes de sa maladie le 14 septembre suivant. Elle donne à sa fille une petite sœur le 15 juillet 1916. Mais, son état s’aggravant, elle doit elle-aussi intégrer le sanatorium de Leysin et le 2 novembre 1918, elle s’éteint quelques jours avant l’Armistice et le retour de son mari.
Alors qu’il est admissible aux examens de l’école Polytechnique en juin 1910, Louis Teisserenc doit partir pour Leysin, qu’il quitte en 1913 pour entrer à Combo-les-Bains. Il retourne enfin dans sa famille à Lodève en mai 1914 mais finit par s’éteindre le 13 juillet 1915.
L’ouvrage cite encore Anne-Marie de Germiny, dont le frère aîné meut meurt au champ d’honneur, Mme Fagneux, dont le mari et les quatre frères sont au front, Marthe Hortet, Marguerite Ducrest, Georgette Francey, Suzanne Legoux, de Mantes, tombant malade en quêtant pour les orphelins de 1915. Suivent encore Pierre Colin et Pierre Vallot, « qui connurent tous deux la douleur d’être retenus par la maladie loin des champs de gloire, aux jours de la Grande Guerre » (page 157) aux sanas de Durtol, Cambo, Montana ou Leysin.
Henriette Ferté naît quant à elle le 17 juillet 1892 à Acy, près de Soissons, dans l’Aisne, dans une vielle famille de propriétaires terriens. Elle perd son père à l’âge de trois ans et demi et se destine à entrer chez les petites Sœurs de l’Assomption, le 15 octobre 1913. Mais la maladie l’en empêche et, moins d’un an plus tard, elle fuit devant l’invasion allemande, pour s’arrêter dans le Limousin. Elle revient à Acy, où les tranchées de seconde ligne commencent derrière la ferme. Son état s’aggrave en février 1916 et elle entre à Leysin en juillet suivant. Le 27 mai 1918, la famille Ferté doit à nouveau fuir devant l’avancée allemande, exode organisé par Victor, le frère aîné d’Henriette, pour échouer comme réfugiée au château d’Arthé, dans l’Yonne. Son frère tente à plusieurs reprises de rentrer en pleine bataille : « Il a vu les ruines plus nombreuses qu’au premier voyage, écrit-elle le 30 août, et n’a pu demeurer même 24 heures, étant repéré par avion ou enveloppé de ces gaz odieux… La maison tenait toujours, et le jardin, transformé en forêt vierge, embaumait. Un silence désertique sur le village. Pas une âme alentour. Et, seule, la voix du canon pour scander les heures. Les Barbares ont pris nos vieilles cloches, fidèles amies de toujours, qui avaient tant sonné pour nos joies et nos deuils » (page 170). Elle quitte toutefois le manoir d’Arthé le 1er octobre pour renter dans une maison restée miraculeusement debout malgré une guerre si proche, et où elle va vivre les « jours exaltants de la victoire » (page 170). La vie d’après-guerre reprend et Henriette s’installe à Soissons le 13 août 1919. Mais la maladie trouve son chemin et elle finit par s’éteindre le 21 octobre 1920 à midi.

Sur l’U.C.M., la lecture de cet ouvrage peut être complétée par celle de L’apostolat d’un malade : Louis Peyrot et l’Union catholique de malades / Jean-Paul Belin | Gallica

Yann Prouillet, 29 juillet 2025

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Saint-Clair-Erskine, Millicent (1867-1955)

Résumé de l’ouvrage :

Duchesse de Sutherland, Six semaines à la guerre. Bruxelles – Namur – Maubeuge. Paries, Librairie militaire Berger-Levrault, 1916, 91 pages

Issue d’une des familles les plus riches d’Angleterre, grande propriétaire terrienne, Millicent Sutherland, crée dans un de ses nombreux châteaux, celui de Dunrobin, une association au profit de ses ouvriers et fonde un hôpital pour les enfants malades de ses terres. Une fois la guerre déclarée, membre de la Croix-Rouge française, elle décide de poursuivre cette œuvre et d’utiliser son statut et son argent pour créer de toutes pièces une ambulance qu’elle emploierait dans une zone de guerre, pensant d’abord à la France. À Paris, elle apprend que la Belgique manque d’ambulance ; elle monte alors une « équipe » composée d’un chirurgien et de 8 infirmières (page 12) et se rend à Bruxelles où elle est redirigée sur Namur. Là, elle s’installe au couvent des sœurs de Notre-Dame, au centre de la ville, à quelques mètres de la confluence entre la Sambre et la Meuse (la photographie de la porte gardée par deux sentinelles, page 53, correspond aujourd’hui au 41 rue du Lombard), qui dispose de 150 lits. C’est là qu’elle est submergée par la vague de l’invasion allemande, de ses cortèges d’exactions et destructions, et qu’elle reçoit jusqu’à 100 blessés. Elle semble alors découvrir l’ampleur et les implications de sa tâche. Le 23 août, elle dit : « Ce dont auparavant, je me fusse crue incapable me semblait alors tout naturel : laver les blessures, enlever les habits et les loques tachés de sang, tenir des cuvettes pleines de sang, calmer les gémissements des soldats, soutenir un blessé recevant l’extrême-onction entouré des religieuses et du prêtre, tant il paraît près de mourir ; tout cela devient un devoir facile à accomplir ». Devant l’affluence, elle complète : « … je comprends soudain qu’elle bénédiction est notre ambulance » et devant la réalité de l’implication de son personnel, elle précise enfin : « Personne ne peut, tant que ces horribles choses ne sont pas réalisées, s’imaginer la valeur des infirmières anglaises entraînées et disciplinées » (page 23). Elle assiste au bombardement et à l’incendie partiel de la ville, rencontre le général von Bülow, dont le quartier général est situé à l’hôtel de Hollande, et décrit « la vie avec les envahisseurs ». Le 4 septembre, elle obtient l’autorisation de se rendre à Mons (à 70 kilomètres à l’ouest de Namur) afin « de voir les Anglais blessés » (page 43). Tous ses blessés finalement évacués, elle se voit contrainte de quitter Namur par ordre du gouverneur allemand. Elle essaye alors de rejoindre la France en pleine bataille de La Marne et finit par rentrer en Angleterre, par Liège et la Hollande, avec son personnel particulièrement dévoué, le 18 septembre 1914, après six semaines rocambolesques dans une Belgique en guerre et occupée. Reconnaissant l’héroïsme de son « équipe », elle dit : « C’est à leur courage et à leur habileté professionnelles que je dédie ce livre » (page 12). L’ouvrage est illustré de 8 photographies intéressantes, dont deux du personnel de l’ambulance au complet (pages II et 81). Elle donne parfois quelques éléments sur les circonstances de ces prises de vues dans le livre, d’une carte de la Belgique et du nord de la France, et de deux fac-simile de ses passeports pour circuler dans la Belgique occupée. Elle dit également nourrir sa narration sur la base d’un carnet de guerre dans lequel elle puise parfois des éléments, comme elle l’annonce le 22 août, quitte à entraîner quelques confusions, notamment sur la date du lendemain, celle de l’afflux des premiers blessés dans son ambulance (pages 23 et 24). Son témoignage semble fiable, d’autant que lorsqu’elle reporte des éléments douteux, comme ces pièces lourdes de siège prépositionnés dans une usine allemande avant la guerre, elle prend soin d’ajouter : « Cette histoire me paraît peu admissible » (page 65).

Eléments biographiques :

Lady Millicent Fanny Saint-Clair-Erskine naît le 20 octobre 1867 à Dysart, ancienne ville royale située dans le comté de Fife en Ecosse. Elle est la fille aînée d’un homme politique écossais, Robert Saint-Clair-Erskine, comte de Rosslyn, et de Blanche Adeliza Fitzroy. Elle a deux sœurs, Sybil Fane et Angela Forbes. Elle a 17 ans, le 20 octobre 1884, quand elle épouse Cromartie Sutherland-Leveson-Gower, lequel hérite de son père du duché de Sutherland. Ce dernier meurt en 1913 après lui avoir donné 4 enfants (Victoria Elizabeth (1885-1888), George (1888-1963), Alastair (1890-1921) et Rosemary (1893-1930)). Bien que noble et mondaine, elle développe une réputation de réformiste sociale ; Elle crée plusieurs associations et une école technique, montant même un hôpital dans l’un de ses châteaux, celui de Dunrobin, « pour les petits malades de ses terres » (page IX). S’impliquant dans la guerre, elle relate son épopée sanitaire entre le 8 août et le 18 septembre 1914 avant de rentrer en Angleterre où elle épouse, le mois suivant, Percy Desmond Fizgerald, major au 11ème régiment de Hussards, devant Lady Millicent Fitzgerald. Elle en divorcera en 1919 pour se marier, en octobre, avec le lieutenant-colonel George Hawes. Homosexuel, elle divorce une nouvelle fois en 1925. Après son épopée belge, elle revient en France et crée, à l’été 1915, l’hôpital militaire de Bourbourg, à quelques kilomètres de Dunkerque. Voyageuse, elle vit un temps en France. Au cours de sa vie, elle écrit 7 ouvrages, romans, nouvelles, pièce de théâtre, dont Six Weeks at the War, en 1915, qu’elle autorisera à traduire en français pour la prestigieuse collection La guerre – les récits des témoins de la Librairie Militaire Berger-Levrault l’année suivante. Elle est aux Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale et revient à Paris en 1945. Elle décède le 20 août 1955 à Orriule, dans les Pyrénées-Atlantiques, après une vie aussi riche qu’extraordinaire.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours suivi par Millicent Fanny-Saint-Clair-Erskine : Angleterre – Boulogne (8 août 1915) – Paris (9 août) – frontière belge – Bruxelles (17 août) – Charleroi – Moustier -Namur (14 août) – voyage Namur – Binche – Mons (5 septembre) – Voyage en train par Charleroi (9 septembre) – Landelis – Thuin – Erquelinnes – à pied jusqu’à Maubeuge – en voiture depuis Maubeuge – Bavai (Bavay) – Valenciennes (11 septembre) – Tournai – Bruxelles – Namur – Liège – Visé – Eben-Emael – Maestricht (Maastricht) – Utrecht – La Haye – Rotterdam – Fluching (18 septembre)

Page 3 : Potage Maggie
: Londres-Paris, 15 heures le 8 août 1914
: Couvre-feu
: Rue François 1er, siège de la Croix Rouge
: Autorisation par Messimy
6 : Barricades sur les routes belges : «Faites de cars culbutés, d’arbres et de branches destinées à ralentir la marche des automobiles allant à une trop grande vitesse»
7 : Nom des forts de Namur : Suarlée, Emines, Cognelée (au nord), Marchovelette, Maizerat, Andoy (à l’est), Dave, Saint-Héribert (au sud) et Malomme (à l’ouest)
9 : Boy-scouts
11 : Femmes allemandes belliqueuses envers les déplacés
: Confusion entre allemands et britanniques du fait de l’uniforme kaki (vap 69)
17 : Taube appelé « frelon de l’enfer »
21 : Effectif des Sœurs de Notre-Dame : 4 000 pour 41 couvents en Belgique, 72 en Amérique, 19 en Grande-Bretagne, 2 au Congo belge, 2 en Rhodésie et 1 dans l’Etat libre d’Orange
22 : 23 août 45 premiers blessés belges et français. Eclats d’obus rarement mortels s’ils sont pris à temps !
24 : Armes et munitions récupérées par les gendarmes belges
: Homme fou
25 : Entrée en ville des Allemands, soulagement paradoxal signifiant la fin des combats
: « Que pouvait faire ce brave petit peuple contre cette force ? »
: Enterre son revolver
27 : Comment tire le soldat allemand selon elle, le fusil sur la hanche
: Seconde ligne de soldats appelés « surveillants »
29 : L’ami de l’ordre, journal de Namur
31 : Utilisation massive des automobiles sanitaires et problème de l’essence
32 : Enigme de la chute rapide des forts et fuite du général belge Staff
: Vue du général von Bülow, anglophone, qui visite son ambulance
34 : « Les Flamands étaient bien amusants dans leurs efforts pour se faire comprendre de nous »
36 : Allemands sales et tatoués
: Proclamation multiples sur les murs, menaces diverses sur les populations
39 : Rumeurs sur l’utilisation anglaise des balles dum-dum
43 : Vol de livres à la bibliothèque de Louvain incendiée sous prétexte de sauvegarde
50 : Peur d’un officier allemand d’être rasé par un Belge
53 : Réservistes ayant leur arme chez eux, source de répression ou d’exactions allemandes
55 : Inscription sur les trains
56 : Vue et description de trains sanitaires
64 : Vue de tombes
65 : Vue d’inscriptions sur des canons
: Rumeur de canons de siège de 17 cm prépositionnés avant la guerre dans une usine allemande, bourrage de crâne
68 : « Il est vexant de constater comme un grand nombre d’officiers allemands parlent correctement le français, voire l’anglais. Je ne puis me défendre d’une certaine honte du fait qu’une notable proportion de nos soldats et marins ne parlent aucune langue étrangère »
72 : Vue des drapeaux belges dans Bruxelles que les Allemands n’ont pas eu le temps de faire enlever
76 : Vue de Jim Barnes, écrivain voyageur américain (1866-1936), utile pendant le voyage
82 : Vue de préparatif de guerre en Hollande
83 : Sur les espions en Hollande

Yann Prouillet – 25 juillet 2025

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Deries, Léon (1859-1933)

Léon Deries, La terre qui ne meurt pas, collection France, Librairie Berger-Levrault, 1918, 64 pages.

1. L’auteur
Armand, Jean, Léon Deries, né à Angers (Maine-et-Loire) le 22 septembre 1859 était agrégé d’université et enseignant. Il est inspecteur académique de la Manche de 1892 à 1923, date à laquelle il part à la retraite. Agé de 55 ans en 1914, il semble ne pas avoir été mobilisé. On lui connait une fille, Madeleine, qui sera également une brillante universitaire. Il écrit une dizaine d’ouvrages dont ce La terre qui ne meurt pas, qui semble être le seul qui traite entièrement de la Grande Guerre. Qualifié de « fin lettré, un humaniste distingué, connaissant à fond les littératures anciennes, un chercheur passionné de l’inédit, doué d’une vive intelligence et d’une érudition à laquelle s’ajoutait une activité débordante (selon sa biographie dans Wikipédia citant L’Ouest-Eclair) », il décède le 5 avril 1933 à Saint-Lô (Manche) à l’âge de 73 ans.

2. Analyse
Dans un petit opuscule de la « Collection France », Léon Deries livre 14 chapitres hommages à la terre et à ceux qui la travaillent. Il fait une analyse qui se veut profonde du lien entre l’homme et le terroir, rappelant d’abord leur lien ancestral, parfois perdu dans les habitudes ; il dit : « Nous vivons et nous ne savons même plus à qui nous sommes redevables de notre existence » (page 17). Circonstances obligent, il multiplie les figures de style, parfois audacieuses, faisant le lien entre les différentes composantes d’une nation en arme. Ainsi, il compare les paysans qui n’ont pas été mobilisés, ces vieillards « doublement vieux, vieux par les années et vieux aussi par les souffrances » (page 46) à une armée dont le fusil est l’outil, la faux ou le râteau : « Pauvre armée aux rangs clairsemés, défaillante et débile, dont les efforts auraient été impuissants si à elle ne s’étaient jointes deux autres armées, l’armée des femmes et l’armée des enfants ! » (page 18). Il n’oublie pas que ce sont bien les femmes qui ont assuré les vendanges à la place des hommes, lesquels ont déserté la terre qui nourrit pour celle qui combat, tue et meurt dans une guerre qui nivèle une terre elle-même désertifie (page 44). Il évoque tout autant la « mobilisation des enfants » (page 51), ces fils qui ont remplacés les pères aux champs, et ces filles à la conduite des bêtes devant la charrue, certains donnant leur vie également dans les accidents d’un quotidien besogneux qui lui aussi comporte bien des dangers mortels. Deries n’oublie pas non plus le retour diminué des mutilés, ces « revenants dans les campagnes » (page 56). Au final, cet hommage à la terre, aux hommes, aux femmes et aux enfants qui nourrissent, se destine à tous les contemporains, avec des adresses plus particulières, distillées ci et là au fil des pages. Ainsi, il proclame : « Touristes du souvenir qui plus tard visiterez ces royaumes de la mort, devenus des royaumes de la vie, découvrez-vous. Vous ne rencontrerez plus le grand vieillard qui est allé dormir avec les aïeux son dernier sommeil, mais vous rencontrerez ses fils et petits-fils, et, en les saluant, ayez pour l’aïeul un souvenir, un pieux souvenir de respect, amour et de reconnaissance » (page 47). On ne peut à la lecture de ces mots que penser aux paysans qui ont redonné jusqu’à aujourd’hui leur aspect aux terres du Nord, du Chemin des Dames ou de la Champagne. Toutefois, le chapitre « L’entente des cœurs et l’entr’aide des bras », qui célèbre une concorde intérieure arasant les querelles de toutes sortes entre les français, est un vœux pieux. Les dernières lignes closent l’hommage aux gens de la terre, de la vigne, de l’herbe ou de l’arbre, et révèlent ce que l’ouvrage proclame, en ce début de 1918 (l’ouvrage est publié en février) : « C’est parce qu’ils ont pour elle le même amour indéfectible que la terre de France n’est pas morte, qu’elle survit et survivra au plus formidable ouragan qui ait jamais secoué le monde jusqu’au plus profond de ses entrailles » (page 63).

La table des matières résume la progression de l’opuscule : « A la fin de juillet 1914 », « L’appel du 1er août », « La plaie béante de la France des champs », « La campagne de France à vol d’oiseau », « Un miracle de patience et d’énergie », « À la porte de Paris », « Aux pays des herbages », « Aux bords de la Loire », « Au pied des Alpes », « Sur le sol des pardons », « Au seuil de la bataille », « L’entente des cœurs et l’entr’aide des bras », « Les revenants dans les campagnes » et « La terre de France qui vit toujours ».

Yann Prouillet, juillet 2025

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