1. La témoin
Antoinette est l’aînée des sept filles de Joseph et Antoinette Toulemonde, une famille d’industriels du textile de Roubaix. Ayant commencé à tenir son journal à l’âge de 11 ans, elle a 15 ans à la rentrée 1914 et fréquente l’institution Ségur. En décembre 1915, la famille est évacuée via la Suisse puis passe le reste de la guerre à Paris. Antoinette se marie en 1921 avec Antoine Leurent et aura huit enfants.
2. Le témoignage
Alban Lepoutre, arrière-petit-fils d’A. Toulemonde, a publié en 2022 Le Journal d’Antoinette Toulemonde (autoédition, 197 pages) ; ayant découvert ces cahiers d’écolier rédigés entre 1909 et 1919, il a choisi pour cette publication de se focaliser sur la vie sous l’occupation, reproduisant les passages qui vont d’août 1914 à décembre 1915, date d’évacuation de la famille ; il précise que le livre restitue environ 20 % du total du journal.
3. Analyse
Ce journal relate les événements dramatiques de la guerre à Roubaix : mobilisation, arrivée des Allemands, réquisitions, pénuries, etc… Si on dispose de témoignages comparables (Bornay [A.D. 80], Dhalluin, Maquet, Masquelier par exemple), ici la jeune fille rapporte ce qu’elle apprend via les conversations familiales ou avec le voisinage, à travers les affiches allemandes ou les conversations avec ses amies du cours Ségur.
L’arrivée des Allemands
L’ambiance de la mobilisation est bien restituée, l’autrice mentionne le 9 août 1914 les affiches collées aux fenêtres des magasins (p. 18) : « le patron est [à] un tel régiment », « le vendeur a un frère officier », « le patron est décoré de la légion d’honneur » etc… ». Les femmes et les enfants, c’est-à-dire aussi des tantes et de nombreux cousins, réussissent à fuir Roubaix en train le 24 août, et par Dunkerque et Boulogne atteignent la cité balnéaire de Dinard. Tout le monde s’entasse à l’hôtel puis on loue une villa. Notre diariste s’ennuie dans ce décor estival (6 septembre 1914, p. 32, avec autorisation de citation) : « Vivre calme et tranquille comme une… moule pendant la guerre c’est enrageant. Je voudrais faire quelque chose mais que puis-je faire ? Je voudrais être à Roubaix. Je voudrais voir les Allemands. Je voudrais entendre le canon (…) ». Curieusement, la famille va se jeter dans la gueule du loup à la fin septembre, en rentrant à Roubaix au moment où les incursions de uhlans deviennent fréquentes sur le Grand Boulevard (25 septembre 1914). Le père a écrit : « Nous revenons vous chercher » et « instantanément la maison prend un air de fête, les mines sont réjouies, jamais on ne vit gens si heureux. Et pourtant nous quittons un pays fort joli pour retrouver quoi ? Des cheminées et du noir de fumée. Quel attrait exerce donc sur nous le pays natal ? » On peut supposer que les pères privilégient la reprise des affaires, et tout ce monde se retrouve dans la zone des combats le 5 octobre. Se rendant compte de la situation réelle, les hommes réussissent à fuir par Armentières juste avant que la nasse ne se referme, mais le reste de la famille se retrouve dans Roubaix occupé.
Une jeune patriote
L’hostilité envers l’occupant est exprimée à de nombreuses reprises, et cela concerne aussi les occupantes (29 novembre 1914, p. 76) « Nous rencontrons des Diaconesses, grosses et laides femmes, au costume sévère : cape et voile noir. Elles viennent tout droit d’Allemagne. On en a mis une dizaine à Ségur malgré les protestations indignées des dames de la Croix rouge. On rencontre aussi dans la rue de grandes jeunes filles, blondes comme les blés et poseuses comme pas une. Ce sont les dames de la Croix rouge allemande. Elles se promènent avec les officiers, se font saluer et se tiennent très mal.» Les pénuries se multiplient, la rédactrice formulant des jugements définitifs, peut-être des reprises de ce qu’elle a entendu (21 novembre 1914, p. 71) : « Les pauvres sont exaspérés, ça va craquer un jour ou l’autre. Lebas [socialiste] est vraiment un sale maire il ne défend aucunement nos intérêts, Dron [radical], le maire de Tourcoing est beaucoup mieux, quant à Lille, les Allemands ne veulent plus avoir affaire qu’à Monseigneur Charost. » La pratique religieuse occupe une place importante dans la vie de ces jeunes filles, sœurs ou cousines (avril 1915, p. 109) : « Tous les Lestienne ont, à tour de rôle, fait une ½ heure de prière cette nuit, c’est tout à fait touchant et le bon Dieu s’est sûrement laissé toucher. Elise monte les escaliers à genou. Ninette va à pied à la Treille, nous entrons dans toutes les églises pour prier à « l’intention particulière » c’est vraiment édifiant. »
On trouve aussi des éléments intéressants sur un épisode de résistance patriotique, « l’affaire des cocardes ». Les sœurs Bornay de Lille mentionnent en mars 1915 (AD 80) : « Déjà depuis plusieurs jours déjà à Tourcoing et à Roubaix des femmes ornent leurs vêtements de cocardes tricolores. » Antoinette a recopié un tract reçu dans la boîte aux lettres familiale, celui-ci soulignant le caractère spécifiquement féminin de l’action (20 février 1915, p. 97) :
(…) « Halte-là ! Le sexe faible proteste n’ambitionnant pas la grâce toute germaine de nos voisins d’Outre-Rhin.
Montrons que nous restons vraiment Françaises et ne sortons pas Dimanche sans porter ostensiblement notre cocarde.
L’arborer chaque jour et la répandre, ce sera notre victoire à nous.
Vive la France ! »
L’exaltation patriotique et chrétienne chez la jeune fille bat son plein ce jeudi 26 février (p. 98) « Nous sortons de retraite, sanctifiées, prêtes à mourir dans le « boum » final puisque notre retraite a été une préparation à la mort possible. Cela ne nous empêche pas d’être très gaies. Nous continuons à porter nos cocardes, les officiers allemands sont de plus en plus furieux. Tout le monde nous arrête dans la rue pour savoir ce que signifie cet insigne. » Les Allemands font cesser le mouvement avec des menaces d’amendes et d’emprisonnement (p. 99) « L’affiche pour les cocardes est parue à Tourcoing. Ici, Lebas a écrit à Monseigneur Berteaux pour lui demander d’user de son influence pour faire enlever la cocarde aux élèves des institutions libres.»
Correspondance clandestine
La famille reçoit assez vite des nouvelles du père et des oncles, Antoinette fait mention de lettres clandestines, en général via la Hollande (p. 70, p. 77 ou p. 85) ; une rencontre avec des neutres hollandais permet aussi d’avoir des nouvelles, et on voit que c’est grâce à son réseau professionnel que la famille peut arriver, contrairement à la grande majorité des Roubaisiennes, à avoir rapidement des signes de vie de proches venant de l’autre côté des lignes (p. 104, 21 mars 1915) « Au retour du salut nous trouvons chez tante Marie-Louise deux messieurs qui disent avoir vu nos pères. (…) Ce sont des Hollandais s’occupant de notre ravitaillement, venant tout droit de Paris où ils ont vu mon oncle Louis Toulemonde et oncle Pierre et Jean Lestienne. Le plus âgé tire son calepin de sa poche et commence sa litanie de renseignements. J. Toulemonde, bonne santé, va bien etc. »
Les évacuations
Comme dans les autres témoignages, le spectacle des premiers évacués (février 1915), des vieillards ou des indigents assistés, provoque horreur et pitié (p. 105) : « Encore s’ils allaient en France [ils y vont effectivement] mais la France et la Suisse n’en veulent pas et ils vont aller échouer dans un trou perdu en Allemagne pour bien montrer partout les affamés du Nord ! ». Classiquement aussi, l’attitude change radicalement à l’automne, on passe par tous les affres de l’espoir et de la déception en essayant d’être consignées sur la liste des évacuables. Antoinette, sa mère et ses sœurs partent en France via la Suisse en décembre 1915, en même temps semble-t-il que des tantes et des cousines. Le transfert est accueilli avec ferveur (p. 156, 14 décembre) « Le soir à 5 h les papiers arrivent nous sommes folles de joie. Quel beau cadeau le bon Dieu me fait pour mes 17 ans !! » Le voyage est épuisant mais à Annemasse tout le monde se retrouve (p. 164, 21 décembre) : « Les papas jubilent, les enfants sont fatigués, les mamans sont heureuses. C’est un bon moment. » Ce happy end, cette réunion harmonieuse des familles est très rare en 1915 ; les enfants Toulemonde ont pu tous être évacués car il n’y a pas de frère de plus de 13 ans (sept sœurs). À ce moment, les autres « papas » sont dans la tranchée, ou ont été blessés ou tués, ou faits prisonniers (beaucoup de nordistes pris dans la garnison de Maubeuge), et les hommes valides en zone occupée ne sont pas évacuables. D’après sa fiche matricule, Joseph Toulemonde père, classe 1896, est sergent de réserve (1897), et a effectué des périodes : à 38 ans en 1914, ses 7 enfants lui font « gagner » des classes, et il n’est pas immédiatement convoqué comme territorial. C’est encore plus net pour les oncles Jean Lestienne (classe 1894, 6 enfants) et Pierre Lestienne (classe 1892, 16 enfants) ; ces hommes peuvent donc retrouver leur famille à Annemasse car ils ont réussi à fuir Roubaix en octobre 1914. Le journal reproduit dans le volume s’arrête avec ce rapatriement, et on sait que la diariste évoque ensuite sa vie dans Paris en guerre, avec un père souvent absent pour ses « affaires », celles-ci, non précisées, consistant vraisemblablement en reprise ou fondation de filatures textiles.
Donc un récit qui n’apporte pas d’innovations majeures par rapport à ceux, souvent plus longs, dont on dispose déjà, mais qui présente l’intérêt sociologique de bien montrer ce qu’est l’occupation vécue par une jeune fille de la couche supérieure de la société roubaisienne (14 juin 1915, p.125) : « Bonne maman a vendu Tom Pouce pour l’abattoir. Pauvre bourrique, vieux serviteur de la famille, souvenir vivant des heureux jours ! Quelle misérable fin d’une si belle existence. »
Vincent Suard (Mai 2026)