Rouard Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard (mai 2026)

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Lemoine Armand et douze autres institutrices et instituteurs meusiens

Témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918

Pascale Verdier

1. Les témoins

Armand Lemoine, instituteur à Avioth (Meuse), a répondu comme vingt-huit autres collègues à une requête de l’Inspecteur d’Académie de la Meuse, le priant de lui adresser (février 1919) un « mémoire retraçant, avec tous les détails que vous jugerez utiles, votre existence pendant l’occupation allemande. » On trouve dans ces réponses presque autant d’hommes que de femmes, mais ces instituteurs sont en moyenne plus âgés que les institutrices, car les plus jeunes ont été mobilisés.

2. Le témoignage

Pascale Verdier a publié en 1997 « Les instituteurs meusiens, témoins de l’occupation allemande 1914 – 1918 », un livre édité par les archives départementales de la Meuse (198 pages). L’ouvrage met en valeur l’article 14 de la cote 27 T conservé aux AD 55, qui contient les réponses à la demande de témoignage de l’Inspecteur d’Académie. Jacques Mourier, alors directeur des Archives, avait retenu treize rapports, avec un critère essentiellement géographique, c’est-à-dire des mémoires issus de villages représentatifs de l’ensemble de la Meuse occupée. Pascale Verdier présente dans une longue introduction (p. 7 à 51) la source, le contexte local et les éléments historiques que l’on peut extraire de l’enquête. Les treize rapports, de taille inégale, sont reproduis ensuite intégralement (p. 53 à 180).

3. Analyse

Ces enseignantes et enseignants des écoles primaires ont été amenés par leurs fonctions à bien connaître la vie de leur commune pendant l’occupation ; familiers de l’écrit, ils ont une bonne capacité à formuler des réponses structurées, et certains sont restés secrétaires de mairie pendant la guerre. Les textes évoquent les débuts de la guerre, l’arrivée des Allemands, puis le quotidien du village occupé. Le travail forcé, les réquisitions et la pénurie alimentaire, avec la souffrance physique et morale qui en découle, sont des passages obligés des récits. La source présente l’inconvénient spécifique, pas assez souligné lorsqu’on s’intéresse à ce type de documents, d’être très influencée par la nature hiérarchique des relations entre les instituteurs et leur supérieur. L’Inspecteur d’Académie est un individu lointain, puissant, et la soumission est la règle. Il faut ainsi lire entre les lignes, pour évaluer la valeur factuelle et un éventuel degré de minoration ou d’exagération. Les enseignants gardent évidemment une part de liberté, et le ton adopté dans les treize rédactions est assez variable : il va d’un style plaintif et larmoyant à une écriture stoïcienne et détachée, en passant par des rapports techniques centrés sur un bilan strictement professionnel. La souffrance est ce qui réunit tous les témoignages, mais Pascale Verdier souligne aussi que cette approche des occupés est rapportée « dans un style imagé qui en fait tout le charme … »

On peut proposer trois thèmes pour illustrer ces rapports ;

Violences à l’arrivée des Allemands

L’arrivée des uhlans dans les villages se fait dans le cadre du combat, les derniers Français viennent de partir et les mesures de terreur évoquées sont à comprendre dans ce cadre. Pour les Allemands, il faut sécuriser rapidement et brutalement les arrières : otages, regroupement de la population, jeunes gens immédiatement emprisonnés, obsession de l’espionnage…. En général, le degré de dureté dépend de la proximité du front et de la personnalité de l’officier chef de la Kommandantur du village. Le maréchal-ferrant de Butgnéville s’était rebellé lors de la confiscation des armes, il fut abattu et sa maison incendiée. À Herbeuville (p. 121), la population du village fut enfermée pendant une semaine dans l’église. Les hommes en âge de travailler ayant été conduit à Hannonville, le reste de la population fut emmenée dans un camp à en Bavière (19 octobre 1914). Ces femmes, enfants et vieillards furent ensuite rapatriés via la Suisse en février 1915. À Gouraincourt (p. 113) tous les hommes furent emmenés en novembre 1914 dans un périple qui finit par les installer à Bellefontaine en Belgique.

Les relations entre l’occupant et les civils semblent s’apaiser dans un second temps (Butgnéville, Emile Dion, p. 92) : «Après la période de terreur qui dura plusieurs mois au début de la guerre, les soldats étaient assez convenables. (…) Il souligne que les Allemands sont choqués d’être présentés comme des barbares (toujours à Butgnéville) : « Lorsqu’ils étaient convenablement ravitaillés, dans les premières années d’invasion, ils donnaient volontiers du pain, du tabac, des cigares aux civils ; j’en ai vu offrir aux enfants des friandises qui venaient d’Allemagne, aussi disaient-ils : « Soldats allemands, pas barbares ! » Combien de fois se sont-ils défendus d’être barbares ». Mademoiselle Magny, de Mouzay, évoque aussi ce thème (elle maîtrise l’allemand, p. 163) « Lorsque des officiers rendaient un service à l’école, et qu’elle les en remerciait,  ils répondaient invariablement : « Voilà, Mademoiselle, ce que savent faire les Boches » ou bien « Vous voyez que nous ne sommes pas tout à fait des barbares. » »

Le difficile quotidien de l’occupation

On peut citer :

* la faim, le froid, la hausse des prix, les pénuries, la paupérisation (absence de traitement)

* les réquisitions constantes, les perquisitions

* l’arbitraire : la plupart des plaintes devant des injustices manifestes se heurtent au « C’est la guerre » de l’interlocuteur allemand.

* les otages, le travail forcé, la déportation du travail

* la privation de liberté, l’interdiction de circuler, de rendre visite au village voisin.

* les bombes et obus français, puis américains, suivant la période et la distance du front.

* le manque de nouvelles des proches de l’autre côté du front, ou déportés à l’intérieur.

* enfin globalement le tourment moral que constitue l’ensemble de toutes ces épreuves sans qu’on puisse en envisager la fin.

On peut exemplifier avec le thème de la promiscuité avec les soldats hébergés et du danger des rôdeurs la nuit (Denise Valentin, Baâlon, p. 68) : « Les soldats reviennent des tranchées, on les aiguillonne à chaque retour, avec un tonneau de bière qu’ils vident en mangeant des tartines, au son d’une musique discordante (un vrai tam-tam des nègres) et des chants et des hourras prolongés. (…) Quand ils sont endormis, les ivrognes, notre journée n’est pas encore finie à nous [elle vit avec sa sœur]. Il faut maintenant compter avec les rôdeurs de nuit qui attendent l’heure favorable pour faire leur tour. Les voilà qui arrivent à la porte, à la fenêtre, leur lampe électrique éclaire notre chambre de leurs projections. Je tremble comme une feuille. Dans la nuit noire résonnent les sourds coups de marteau qui cherchent à démastiquer nos carreaux, vite je donne l’alarme dans la maison. Il y en a heureusement dans la quantité qui sont prêts à nous protéger. »

Dans le domaine des violences sexuelles, seule une tentative de viol est signalée par Armand Lemoine, elle est commise sur sa femme par un territorial alcoolique, un trésorier-comptable hébergé qui essaie aussi de l’étrangler lorsqu’il la défend (p. 57). Le commandant de place réveillé envoie deux sentinelles qui s’installent dans la maison, devant la porte et la fenêtre du fautif, dont on ignore le sort ultérieur. Mais on peut aussi se demander si les institutrices aborderaient librement ce thème avec leur supérieur.

En fait le seul élément réellement positif cité est la qualité des soins apportés par les médecins militaires allemands aux malades civils, mais ces mentions ne concernent pas le début de la guerre. Lors de la déportation à Amberg en Bavière, l’élève-maîtresse Jeanne Paquel déplore qu’au camp, malgré les hospitalisations possibles (p. 127), « Beaucoup de personnes moururent faute de soins. Les enfants, par le froid rigoureux de l’hiver, contractèrent des pneumonies qui les emportaient en quelques jours. » Lors d’évacuations de villageois trop proches du front (1915), ou des civils lors de l’avancée des Américains et des Français (1918), les différents témoignages soulignent le bon accueil des Belges.

Le fonctionnement de l’école

Les situations sont très variées : si presque toutes les écoles ont été pillées au début de la guerre, c’est avec des dégâts variables ; les locaux ont souvent été réquisitionnés, il n’y a plus de matériel, et l’autorité militaire s’oppose à la réouverture ; dans d’autres au contraire le commandant de place encourage la reprise rapide des cours, quitte à trouver des locaux improvisés. Les blocages allemands semblent liés à la volonté d’éviter que trop d’enfants, notamment ceux qui n’habitent pas le bourg, se déplacent librement dans la campagne.

Armand Lemoine résume bien la situation générale en évoquant la réquisition définitive de l’école en octobre 1916 (p. 59) « Pour ne pas laisser les enfants sans instruction, je fis classe dans la salle qui servait à distribuer le ravitaillement américain. (…) Continuellement dérangés dans leurs études pour aller travailler aux champs [glanage, cueillette], ces enfants ont beaucoup perdu comme instruction et éducation. En compagnie de tous les ouvriers du village, ils entendaient journellement et voyaient ce qu’ils ne devaient pas voir ni entendre, et ils ont rapporté en classe des habitudes d’indiscipline, de paresse et d’impolitesse. ». Mademoiselle Lepezel, de Bouligny, signale en hiver des fermetures de l’école en raison du froid, et précise qu’à l’été 1918, avec la faim, « mes élèves et moi sommes incapables de tout travail sérieux. Notre cerveau est vide. Je ne puis former de cercles pour les leçons car ces pauvres enfants ne tiennent pas debout. » Ces enseignants font donc des constats de carence pédagogique, ce qui n’est pas le cas d’Eugène Gœuriot, instituteur à Lachaussée (p. 150) : « Les enfants ont fait preuve d’assiduité et d’application. Le travail en classe a laissé rarement à désirer et a produit des résultats satisfaisants. Les grands élèves surtout se sont montrés laborieux, très laborieux même. » Madame Macquart, de Dun-sur-Meuse, évoque l’enseignement de l’allemand (p. 103) « Sur la demande des parents, je l’appris un peu. Je considérais cet enseignement nécessaire pour le moment : les enfants pourraient ainsi aider leurs parents à comprendre les soldats qui venaient chez eux, soit pour faire laver leur linge ou pour le faire raccommoder. (…) Les enfants, sortis de l’école, constamment avec les soldats, parlaient la plupart en 1918 très couramment l’allemand, leur prononciation était meilleure que celle des grandes personnes.» Cette institutrice signale avoir été en conflit avec le maire de Dun et son adjoint qui souhaitaient qu’elle enseigne en plus le catéchisme, et qu’elle fasse dire les prières : « Tous deux voulaient profiter que je n’étais qu’une femme sans appui, sans défense ; je sus leur montrer en maintes circonstances que je savais être ferme. » (…) (p. 105) « C’était la guerre, il est vrai, mais ce n’était pas une raison pour retourner ½ siècle en arrière. »

Souvent, les personnels restent sans traitement. On connait l’arrangement trouvé pour Mademoiselle Magny, qui se fait aider par sa sœur à Mouzay en juin 1916 (p. 161) « C’est alors que le commandant nous offrit de nous payer comme employées de la Commandature, à raison de 0,75 fr par jour. » J’acceptai pour ma sœur mais refusai pour moi. Le Commandant, vexé, me força à accepter. » À Dun le maire refuse d’aider financièrement l’institutrice (p. 106) « Les parents d’eux-mêmes vinrent me trouver et insistèrent pour me payer (…) [puis après résistance] je me décidai à demander 1 sou par jour par élève, de manière à ne pas gagner plus que les personnes qui étaient obligées de travailler. [de 1 à 2 fr.] Je n’obligeai personne, neuf ne payèrent jamais. ».

Des soldats allemands, enseignants dans le civil, passaient souvent dans la classe de Mademoiselle Magny, et celle-ci signale avoir eu avec eux des discussions intéressantes (p. 162). Ils reconnurent en général, dit-elle, la supériorité de « nos livres sur les leurs, surtout en ce qui concerne les illustrations. » Leur critique récurrente était l’omniprésence de l’idée de guerre dans les manuels français, « Un jour un Commandant d’active prit dans une Histoire une gravure représentant une bataille et me dit sans autre commentaire : « Voilà ce que vous ne trouverez pas chez nous. »

Vincent Suard, février 2026

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