Rouard Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard (mai 2026)

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Bloch, Marc (1886-1944)

D’une famille alsacienne juive ayant opté pour la France en 1871, fils de l’historien Gustave Bloch, Marc Bloch est né à Lyon le 6 juillet 1886. Lui aussi s’est dirigé vers le métier d’historien, passant par l’ENS et l’agrégation. En 1914, il est professeur au lycée d’Amiens ; il a déjà écrit des articles d’histoire médiévale et sa thèse est en cours. Sergent au 272e RI dans la Meuse, il fait la retraite et la Marne et s’installe dans la guerre de position en Argonne. Adjudant en novembre 1914, il est évacué pour cause de typhoïde de janvier à juin 1915. En Argonne avec le 72e jusqu’en juillet 1916, il échappe à l’offensive de Champagne de septembre 1915 et à Verdun. En mars 1916, il est nommé sous-lieutenant. Il participe à l’offensive de la Somme. De janvier à mars 1917, il est en Algérie, du côté de Constantine. En juin, sur le Chemin des Dames. En août, lieutenant, il est officier de renseignements. Il finit la guerre comme capitaine.
Ses « écrits de guerre 1914-1918 » sont très divers : des carnets contenant des notes laconiques ; des rapports en style officiel, rédigés par lui, mais signés par le colonel ; quelques lettres, dont des testaments à envoyer à sa famille en cas de décès ; des listes de livres à lire, ce qui montre qu’il n’avait pas oublié son projet intellectuel ; des souvenirs rédigés en 1915 ; un article de réflexion publié en 1921. Les « Souvenirs » ont été écrits pendant sa convalescence, « avant que le temps n’efface leurs couleurs aujourd’hui si fraîches et si vives ». Ils montrent d’abord le Paris de la mobilisation, paisible, solennel : « la tristesse qui était au fond de tous les cœurs ne s’étalait point » ; « les hommes pour la plupart n’étaient pas gais ; ils étaient résolus, ce qui vaut mieux ». Dans la retraite, le « cruel tableau » de l’exode des paysans, les pillages, la vie dans la boue, le 75 qui tire trop court, autant de notations présentes dans les carnets des fantassins. Concernant les chefs, Marc Bloch note qu’il ne connaît « qu’un moyen de persuader une troupe de braver un péril : c’est de le braver soi-même ». « Comme tout le monde, ajoute-t-il, j’ai constaté l’extrême insuffisance de notre préparation matérielle et de notre enseignement militaire. » Et : « Je n’ai pas toujours été content de tous les officiers. Je les ai trouvés parfois médiocrement attentifs au bien-être de leurs soldats, trop ignorants de la vie matérielle des hommes et trop peu désireux de la connaître. »
Dans la liste des livres à lire, figure celui de Fernand van Langenhove, Comment naît un cycle de légendes. Francs-Tireurs et atrocités en Belgique (Paris, 1916). Cet ouvrage et quelques autres ont servi de base à l’article de Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », paru dans la Revue de synthèse historique en 1921. Dans l’histoire, dit-il, de faux récits ont été capables de soulever des foules. Or, la guerre de 1914-18 peut être considérée comme « une sorte de vaste expérience » en ce domaine, qui montre qu’une légende ne se crée que si l’erreur trouve « dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable ». Dans le cas de la guerre récente, il faut souligner le rôle de l’émotion et de la fatigue qui affaiblissent le sens critique, de la censure et du bourrage de crâne qui perturbent le sens du vrai et du faux, mais aussi le « renouveau prodigieux de la tradition orale » et l’importance des lieux de rencontre, notamment les cuisines qui furent comme « l’agora » du petit monde des tranchées.
Même s’il n’est pas possible de le développer ici, il est clair que l’œuvre historique ultérieure de Marc Bloch fut marquée par son expérience de la guerre, qu’il s’agisse de l’étude topographique des paysages ruraux ou de la réflexion comparative sur la défaite de 1940. Résistant sous l’Occupation, Marc Bloch fut pris par les Allemands et fusillé le 16 juin 1944, dix jours après le Débarquement.
RC
*Marc Bloch, Écrits de guerre 1914-1918, textes réunis et présentés par Étienne Bloch, introduction de Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Armand Colin, 1997, illustrations.
*Olivier Dumoulin, Marc Bloch, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.

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Dantoine, Pierre (1884-1955)

1. Le témoin

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Pierre Dantoine est né à Carcassonne le 22 février 1884. La disparition précoce de son père, huissier, oblige le garçon, tout juste âgé de quinze ans, à interrompre ses études pour subvenir aux besoins de sa famille. Il est alors employé à la gare de Carcassonne où il travaille parfois de nuit. Lorsque la guerre éclate en 1914, il est mobilisé et combat au 272e RI. Il consacre alors ses moments libres à la réalisation de dessins et d’esquisses. Après la guerre, il trouve un emploi à la préfecture de l’Aude où il finit sa carrière en 1944 comme chef de bureau. Jusqu’à sa mort à l’âge de 71 ans, il ne va cesser de dessiner. Sa notoriété régionale se double de la reconnaissance officielle de son talent : en 1926, il reçoit les palmes académiques, puis est décoré en 1938 de la croix de chevalier de la Légion d’honneur.

2. Le témoignage

Si de nombreux soldats se sont mis à écrire au moment de la guerre, le témoignage de Dantoine s’inscrit pleinement dans ses pratiques d’avant-guerre : observateur, il croque ainsi, déjà avant 1914, scènes de rue, personnages pittoresques et figures originales de la vie politique locale et internationale. Nombre de dessins sont déjà accompagnés de légendes en languedocien ou dans les deux langues. Dans la guerre, il multiplie les dessins de soldats ou de civils. La correspondance est aussi l’occasion d’envoyer des nouvelles sous une forme qu’il affectionne particulièrement : le dessin humoristique. Cette anecdote, rapportée par Le courrier montre que son activité n’est pas née après-guerre : « Au moment de la mobilisation, en 1914, il demande à sa famille qu’on lui envoie du gros tabac de troupe, car c’est un grand fumeur de pipe. Mais ne recevant rien, il envoie une carte sur laquelle il gribouille un dormeur en train de rêver à du gros tabac de troupe, avec comme légende : ‘ le rêve passe’ » (cité par Audrey Fernandez, voir bibliogr., p. 5 n. 8)

C’est principalement sous la forme de dessins humoristiques que Dantoine nous offre un témoignage de la Grande Guerre : 43 dessins sont publiés dans un recueil simplement intitulé La guerre (Fédération Audoise des Œuvres Laïques, coll. « La mémoire de 14-18 en Languedoc », n°11, 1987. Recueil déjà publié en 1932 et 1970). A quelle date ont-ils été réalisés ? Une note de J.-F. Jeanjean, extraite du recueil de 1932, laisse entendre qu’il s’agit là de dessins réalisés après la guerre : « Ancien combattant, Dantoine n’a pas eu à faire appel à son imagination toujours si vive. Cette fois, il s’est souvenu ! Son album est un document. Le caricaturiste s’est fait historien ! » Certains bon mots, pourtant, apparaissent dans des dessins réalisés pendant la guerre. Notons pour les lecteurs que les légendes en languedocien sont traduites sur le côté de chaque page, rendant ainsi la lecture accessible à tous.

A ce recueil déjà riche, on doit ajouter la compilation d’œuvres de Dantoine réalisée à l’occasion d’une maîtrise par Audrey Fernandez : à partir de 1921, Dantoine collabore à La Dépêche du Midi où il publie en 1ère ou 2ème page. Ce détail n’est pas anodin : dans un journal peu illustré, cela confère à ses images une force particulière. Par ailleurs, d’avril 1932 à avril 1940, il publie à la une du Journal des Anciens Combattants de l’Aude ; il apporte sa contribution à La Démocratie de l’Aude, un organe de la fédération radicale socialiste, dont il partageait les positions. Enfin, quelques ouvrages, revues, hebdomadaires bénéficient de ses talents. En tout, c’est près de 2000 dessins qui ont été référencés.

3. Analyse

Le témoignage que Dantoine livre sur la guerre s’inscrit pleinement, par la forme, dans les dessins qu’il réalisait avant 1914. Ainsi, comme avant-guerre, ses productions se caractérisent par une forte dimension régionale, une attention aux personnages ou aux situations pittoresques et un humour basé en grande partie sur les contrastes.

– Une forte dimension régionale : L’artiste est fermement attaché à sa région. Ses légendes en occitan sonnent comme une affirmation identitaire. Les « bons mots de la légende sont ainsi en occitan. De plus, certains dessins révèlent la communauté de rieurs que Dantoine vise en priorité, la communauté rurale. Ainsi, dans un dessin intitulé « le mildiou », deux soldats assis dans une tranchée, un masque à gaz fixé sur la tête, se font la remarque : « Aco, tèl règlario LE MILDIOU, e, Jousep ! » [« Ça, ça règlerait le mildiou, eh, Joseph ! » dans « alerte aux gaz« ]. Le mildiou désigne une série de maladies touchant les plantes, bien connues des agriculteurs.

– Des personnages et des situations pittoresques : de même qu’il caricaturait les personnages pittoresques de sa ville et de sa région avant-guerre, il s’attaque aux figures emblématiques de la vie dans les tranchées comme les cuisiniers, colporteurs de bruits et rumeurs en tout genre [« le tuyau »] Les situations pittoresques se trouvent également mises en scène, à l’image de ce soldat, aux prises avec un des « ânes des tranchées » [dessin du même nom].

– Dantoine, attentif aux contrastes et aux quiproquos : beaucoup de dessins se déroulent dans le contexte de la gare, point de rencontre entre le front et l’arrière, que le soldat emprunte pour rejoindre sa famille en permission ou, une fois celle-ci terminée, pour quitter les siens et retrouver ses frères d’armes [« le cafard »]. C’est également un lieu de rencontre entre les civils et les combattants [Vos quarts… bouillon ! Bouillon ! »] ou un lieu de confrontation entre ces derniers et les embusqués [« en attendant le train des permissionnaires »]. Attentif aux contrastes, Dantoine en a donc fait un lieu récurrent dans son œuvre.

Il aime jouer, en effet, avec les malentendus qui naissent du contact entre deux mondes, entre deux langues : entre l’occitan savoureux des soldats du midi et le français des officiers [« le filon »]. Le vocabulaire militaire peut aussi être mal compris par les combattants, « civils sous l’uniforme » [« système D »] et par les civils eux-mêmes [« la morale de la guerre »].

L’humour de Dantoine réside dans ces contrastes. Mais il bénéficie aussi de la simplicité de ses coups de crayons qui suffisent à faire reconnaître un lieu ou un personnage. Le regard du spectateur glisse ainsi sur la forme pour le concentrer sur le fond : la guerre. Comment la dépeint-il ?

Il dessine des instants comiques aux accents réalistes. Ces tranches de vie campent une guerre à hauteur d’hommes. Ainsi : « le combattant a des vues courtes… mais parce que ses vues sont étroites, elles sont précises ; parce qu’elles sont bornées, elles sont nettes. Il ne voit pas grand chose mais il voit bien ce qu’il voit », écrivait un capitaine pendant la guerre (Kimpflin Georges, Le premier souffle, Paris, Perrin, 1920, pp. 12-14). Dantoine a vu, et ce qu’il donne à voir de la guerre s’en ressent : il présente toujours l’espace des tranchées comme un univers limité et clos qui correspond au champ de vision des soldats.

– Un décor qui en dit long : les tranchées sont tantôt inondées [« le mouillage »], tantôt bouleversées et encombrées comme après un bombardement. Un certain nombre d’objets sont dispersés et leur récurrence en fait des symboles de la guerre. Ils prennent valeur de métonymie : la partie est prise pour le tout. Ainsi, troncs calcinés, armes brisées, fils de fer, rats, cadavres, suggèrent, au fil des pages, par leur répétition, la violence qui s’abat sur les paysages et les hommes [voir par exemple « nouveau secteur »]. Les soldats semblent évoluer dans cette atmosphère, comme résignés à vivre dans ces conditions difficiles. Dans cet univers de mort, Dantoine éclaire avec tendresse leur humanité.

– Sous l’humour, des hommes … Les soldats sont croqués avec tendresse, et leurs souffrances transparaissent sous l’humour : la boue, par exemple, dont tant de combattants ont souffert durant leurs années de guerre, est ici vue au miroir de l’enfance [« attendrissement »] ; de même évoque-t-il, sous couvert de l’humour, l’angoisse avant l’attaque [« l’heure H »], les secteurs agités [« corvée de soupe »] et les bombardements meurtriers. Les échappatoires à la guerre, fréquemment rencontrées dans les témoignages, sont également évoquées [« unis comme au front »].

– Des soldats civils sous l’uniforme : Les soldats restent, dans les dessins de Dantoine comme dans nombre de témoignages, des civils sous l’uniforme. Ainsi, les hommes restent marqués par leurs origines géographiques (rappelons qu’ils s’expriment en languedocien) et sociales (nombre sont issus du monde rural) [voir « Kamarad ! »]

– Des cibles privilégiées : « stratèges de l’intérieur », embusqués : le regard sur l’arrière est sans complaisance. Dantoine y trouve ses cibles privilégiées : il dénonce le bourrage de crâne [« le communiqué »], épingle le ridicule des stratèges de l’intérieur et égratigne à de nombreuses reprises les embusqués [« en attendant le train des permissionnaires »].

Signalons avant de conclure que si l’activité d’écriture s’arrête pour de nombreux soldats avec la démobilisation, Dantoine poursuit son travail auprès de divers journaux, revues, etc. Ses dessins offrent donc, là encore, un regard éclairant sur la politique française et internationale et sur la société d’après-guerre. Ainsi apparaissent sous son crayon trois figures récurrentes – les nouveaux riches, les militaires et les femmes – qui témoignent tous de la mutation de la société française dans l’entre-deux-guerres.

L’œuvre de Dantoine est, à l’image des anciens combattants, fortement marquée par ses années de guerre. Ce témoignage nous offre un très riche regard, celui qu’un observateur fin, très attaché à sa région, porte sur la société et les évènements marquants de son temps. En ce sens, il se rapproche sensiblement des témoignages de combattants (lettres, carnets et souvenirs notamment) qui sont autant de regards subjectifs sur la guerre. Une source extrêmement riche, donc, tant par la forme que par le fond.

4. Autres informations

– FERNANDEZ Audrey, Dantoine, un caricaturiste audois (1884-1955), mémoire de maîtrise (dir. R. Cazals), Université Toulouse le Mirail, 2003, 2 tomes. [A noter que le second tome rassemble un grand nombre d’œuvres de l’artiste.]

– Le colloque de Carcassonne Traces de 14-18, Les Audois, 1996 présente un certain nombre d’illustrations du dessinateur en couverture et dans un cahier couleur.

– Le site du Crid 14-18 présente une page de dessins de Dantoine.

Cédric Marty, 12/2007

Complément : le livre collectif dirigé par Caroline Poulain, Manger et boire entre 1914 et 1918, Bibliothèque municipale Dijon & Snoeck, 2015, reprend quatre dessins de Dantoine dans l’article « Les saveurs du village, la réception des produits du « pays » par les hommes des tranchées ». La revue Infoc, de l’Institut d’Etudes Occitanes de Toulouse, donne une chronique « Barthas illustré par Dantoine » dans ses numéros 346 à 352 (année 2016).

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