Prévost, Marcel (1862-1941)

Prévost, Marcel, D’un poste de commandement. Bataille de l’Ailette 23 Octobre – 2 Novembre, Paris, Flammarion, 1918, 248 pages

Résumé de l’ouvrage

Marcel Prévost obtient dans ses fonctions de rédacteur au Bulletin aux Armées l’autorisation de suivre la bataille de l’Ailette, dans l’Aisne, qui se développe au nord de Pinon et de Chavignon, du 23 octobre au 2 novembre 1917. À la manière d’un journaliste, il décrit les lieux comme le poste de commandement qui l’accueille, le G.Q.G. du 21ème Corps d’Armée à Condé-sur-Aisne. Il y suit la bataille, vit la fourmilière active des officiers qui suivent le développement et l’avancée des combats. La victoire acquise, il se rend sur les lieux reconquis, lunaires et glorieux, et en décrit ambiance et héroïsme déployé.

L’auteur

Eugène Marcel Prévost est né le 1er mai 1862 à Paris, de Eugène François, employé au ministère des Finances, et de Eugénie Elisabeth Boudin, sans profession. Après des études au petit séminaire d’Orléans, de Châtellerault et au collège Saint-Joseph de Tivoli à Bordeaux, puis chez les Jésuites à Paris, il intègre à 20 ans l’Ecole Polytechnique. À sa sortie, il devient ingénieur, occupe plusieurs postes industriels (à Lille ou Tonneins), avant d’entrer au ministère des Finances à Paris. Parallèlement et dès 1881, il commence une carrière littéraire et connaît un succès dès son 2ème roman, ainsi qu’au théâtre, ce qui lui vaut d’être élu à l’Académie Française le 27 mai 1909. Le 29 octobre 1902, il épouse à Ville-d’Avray Jeanne Anne Louise Richaud de Servoules, qui décèdera en 1948. Après la guerre, il fonde en 1921 et dirige la Revue de France et préside également la Société des Gens de lettres. Fait chevalier de Légion d’Honneur en 1894, décoré de la Croix de guerre, il se retire à Vianne (Lot-et-Garonne) et décède subitement le 8 avril 1941.
Mobilisé dès août 1914 comme capitaine d’artillerie de Réserve, il occupe le poste de chef adjoint à l’école d’instruction des chemins de fer. En mai 1917, il est promu lieutenant-colonel et chef du service de l’information pour rendre compte des opérations militaires ; à ce titre il rédige le Bulletin aux Armées.

Analyse

L’intérêt de l’ouvrage réside dans le témoignage journalistique d’un intellectuel, officier supérieur non-combattant, hagiographe d’une victoire vue d’un état-major, forcément actif, probe et besogneux. Quelques tableaux d’intérêt toutefois malgré la complaisance, réhabilitant l’État-Major, sur le front-arrière et les territoires reconquis. Bien écrit évidemment, l’ouvrage est à considérer avec mesure, compte-tenu du statut d’académicien et de littérateur de son auteur.
Sur le son du canon, il décrit « Voilà au son de quel orchestre grouille le mouvement ininterrompu des routes, parmi l’inattention sereine des hommes et même des bêtes… » (page 77), artillerie servie par « un peuple d’artilleurs » qui servent « les engins mystérieux » (page 33). Il se met à la place des « Boches » sous le bombardement, « haletant, assourdis et affamés », bien entendu ! Il convoque Barbusse mais aussi Edgar Allan Poe pour « cette sublimité dans la terreur », et avance que « pour détruire un seul être humain pantelant dans sa cavité de glaise, plusieurs centaines de mille francs d’usinage et de matière souvent dépensés, et un effort d’organisation qui assurerait pendant des années la sécurité d’une province » (page 85). Il fustige, dès 1918, la, déjà, désaffection, pour le témoignage publié : « C’est une mode honteuse à l’arrière ; maintenant, de n’en plus vouloir, de ces témoignages d’héroïsme universel, tant de fois publiés, tant de fois lus ; on les juge trop publiés, trop lus !… Dégoûtante lassitude des satisfaits, qui se fatiguent de l’héroïsme avant les héros eux-mêmes » (pages 104-105). Bien entendu, l’allemand n’y est pas dépeint sans outrance ; si le poilu boit un café « corsé d’un peu d’eau-de-vie » (…) « aux Boches le procédé honteux du « dopage » à l’éther ; jamais fantassin de France n’en a usé » (page 124). Et Prévost de se demander devant tant d’acharnement et d’éradication de ce que fut le Chemin des Dames : « S’imagine-t-on la tâche de l’historien, qui, vingt-cinq ou cinquante ans après la guerre actuelle, pénètrera dans ce dédale ? Aura-t-il la joie de l’avare maniant à pleins doigts les trésors d’un souterrain, – ou fera-t-il purement et simplement faillite devant une multitude de documents dépassant les possibilités d’enquête et de coordination d’un cerveau humain ? C’est le secret de l’avenir. » (page 184). En tous cas, il annonce et prêche l’honnêteté de son « rapport » : « Tout cela, je l’ai vu, il est vrai, d’un coin étroit du front, le secteur d’un corps d’armée. Je ne peux parler, je ne veux parler que de ce que j’ai vu » (page 201). Ces quelques réserves dues au statut de ce témoin particulier effectuées, l’ouvrage reste toutefois référentiel sur la bataille de l’Ailette. Un appendice est intitulé : « La Bataille de l’Ailette vue par les Allemands » (pages 231à 247) donne la liste d’unités allemandes (page 236) et des pertes françaises en tués, blessés et prisonniers (page 237).


Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 30 : Bruit de départ et d’arrivée des obus (vap 31 et 77)
33 : Peuple des artilleurs
44 : Sur sa vision d’un État-Major qu’il réhabilite
48 : Cite Barbusse
57 : Sur les cartes d’État-Major aux tranchées rouges et bleues
60 : Importante du renseignement qu’il nomme « guerre des pattes d’épaules »
62 : Le coup de main, son rôle (fin 66), (vap 67 sur le cran)
78 : Fascination, féérie du front de nuit
81 : Il se met « dans la peau du Boche » sous le bombardement.
84 : Stahlhelm appelé « pot-en-tête de bronze »
85 : Tout un régiment allemand enterré dans une creute à Moronvillers, 1000 cadavres déterrés
: Sur la ténacité des deux adversaires
93 : Définition et description du boyau
95 : Gutta, gaine des fils de cuivre
100 : Tranchée de bord de plateau « on croirait marcher dans un chéneau, au bord d’un toit »
104 : Sur la lettre et comment on l’écrit
126 : « Fracas amical » du canon
127 : L’assaut, c’est « être envahi par l’âme collective, par l’âme unanime qui en fera des héros véritables… »
141 : Fantomas
150 : Tank dépanneur
152 : Chaos d’arbres, « comme si les arbres s’étaient affrontés et démolis, d’une lèvre de ravin à l’autre »
154 : Sur l’aspect lunaire du champ de bataille (fin 158)
156 : Boulets ramés (attachés entres eux par une barre) pour détruire les barbelés
160 : Hymne au paysan
162 : Boissons allemandes Hocheimer et Piesporter
165 : Vue des carrières Montparnasse, appelées par les allemands Barbarossa Hœhle (vap 168)
173 : Bruit de crécelle des mitrailleuses et tactique
174 : Ce qu’est devenu le Chemin des Dames, diparu
188 : Visite avec le commandant Henry Bordeaux, du même service que Prévost
201 : « …Nous abattrons le monstre »
202 : Utilise tran-tran pour train-train
207 : Sur l’alcool, il assène : « L’armée française peut être fière, entre autres, de cette spécialité qu’on y voit jamais d’officier ivre » !
244 : Lieutenant allemand déféquant dans un abri de peur de sortir

Yann Prouillet, novembre 2026

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Geisler, Emmanuel (1895-1976)

Emmanuel Geisler, La guerre au quotidien. Carnets et lettres d’Emmanuel Geisler et de ses proches de 1914 à 1918, Montélimar, éditions Marie de la Baume, 2013, 405 pages

Résumé de l’ouvrage :

Emmanuel Geisler (1895-1976) est le fils d’une grande famille propriétaire forestier et de fabriques de papier des Vosges, disposant d’un château, celui des Châtelles, à Etival-Clairefontaine, près de Raon-l’Étape. Il intègre le 10ème BCP le 18 décembre 1914 et arrive sur le front d’Artois en juin 1915. Il termine sa guerre lieutenant au 19ème BCP. S’il tient d’abord un carnet de guerre, ce sont surtout les lettres qu’il écrit à sa mère et à sa famille qui sont aussi publiées, ce jusqu’au 20 novembre 1918. L’ouvrage est complété des notes journalières de Jean Arnoux, tenancier de café du centre de Raon-l’Étape, des souvenirs de Maria Braconnier, cuisinière du château, puis par deux lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, écrites en octobre 1914, d’autres lettres de Jacqueline et Louis de Longeaux, de septembre 1914 à juin 1916 et d’une généalogie.

Éléments biographiques :

Emmanuel Henri Marie Geisler est né le 30 décembre 1895 à Etival-Clairefontaine de l’industriel Gabriel Louis (qui meurt subitement en février 1914) et de Marie Ernestine Amélie Genin dont il est le 7ème enfant. Il épouse à Versailles le 28 décembre 1925 Berthe Albertine Jeanne Le Tellier avec laquelle il aura 6 enfants. Il décède à Etival le 9 mars 1976. Dans une lettre écrite en 1974, il résume son accession aux différents grades dans sa campagne : « Chasseur de 1ère classe mon baptême du feu au « Bois Carré », du 15 au 19 juin 1915, comme je redescends seul de mon escouade on me nomma caporal » (…) Le 15 août suivant, toujours pour boucher les trous, je fus nommé sergent, je fus même sergent fourrier » (…) puis sergent grenadier. (…) À la fin de l’année [1915] je fus déjà proposé comme sous-lieutenant et comme je n’avais pas 20 ans on ne me nomma à ce grade qu’en redescendant de Verdun en 1916, car à Verdun j’avais commandé en fait la section où je me trouvais [5ème compagnie] et 2 ans après, c’est-à-dire au début de mai 1918, j’obtins réglementairement ma 2ème ficelle ». Son dossier de Légion d’Honneur est effectivement plus précis quant à ses grades : Entrée en service le 19 décembre 1914 comme chasseur de 2ème classe au dépôt du 10ème BCP. Caporal (5ème compagnie) sergent du 11 juin 1915 au 4 mai 1916. Sous-lieutenant chef de section à titre temporaire (compagnie hors-rang) (page 137) du 5 mai au 18 septembre 1916. Officier-adjoint du commandant de compagnie, agent de liaison du Corps à la Brigade, du 19 septembre au 9 novembre 1916. Officier de renseignement du 10 novembre 1916 au 10 mai 1918, lieutenant de renseignement du 11 mai 1918 (il fait un stage dans l’aviation en septembre et dit commander un compagnie le 7 novembre) au 15 janvier 1919, lieutenant chef de section du 16 janvier au 22 août 1919 et démobilisé le 23 août suivant pour devenir à son tour industriel.
Il traverse sa campagne en multipliant les miracles ; il reçoit une blessure superficielle par éclat d’obus au mollet droit au Fort de Vaux le 7 avril 1916, légèrement touché au milieu de 3 morts et de deux autres blessés. Il dit à sa mère la concernant : « Dites-vous que j’ai été protégé » (page 179), avoue une autre blessure légère au cou résultant d’un accident de grenade (page 193), confie une ecchymose et avoir été très légèrement gazé le 8 juin 1918 (page 259). Il dit aussi avoir fait une « sorte de crise de paludisme » (page 258) mais n’était-ce pas la grippe espagnole ?
Il est cité le 18 juillet 1915 et le 16 septembre 1916 (transmission d’ordres sur le champ de bataille), en juin 1918 (organisation d’observatoires) et le 29 octobre 1918 (liaison et reconnaissance). Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur le 20 juillet 1927.
Ayant 6 enfants à la seconde déclaration de guerre, il ne sera pas mobilisé en 1939. Bachelier es-lettres, il deviendra président-directeur général des Papèteries de Châtelles. Il exercera également les fonctions de président du Syndicat général des Fabricants de papiers, cartons et celluloses jusqu’en 1945, conseiller de la Banque de France. Localement il exerce aussi les fonctions président de la Société de Secours Mutuels « La Bienfaisante » de Raon-l’Etape, des Anciens Combattants et de Sidi de la même ville et de l’éphémère Association des Anciens de Lorette des Vosges.

Commentaires sur l’ouvrage :

Témoignage majeur à plus d’un titre, les correspondances et le carnet de guerre d’Emmanuel Geisler permettent d’appréhender la guerre d’un jeune fils d’industriel qui entre dans le conflit au seuil de ses vingt ans, conservant toute sa guerre son lien avec une mère universellement aidante. Son aspect juvénile est souligné dans une lettre reçue par cette dernière le 21 mai 1916 : « J’ai à côté de moi le plus beau des sous-lieutenants de chasseurs à pied. (…) Il a un petit air d’avoir quinze ans et une physionomie rieuse et fine qui retient les regards et la sympathie. Son capitaine me l’a présenté comme un homme de confiance. À 20 ans, c’est toujours un titre flatteur » (page 187). Le 23 juillet 1916, il lui écrit : « Ce n’est pas la qualité d’officier qui m’empêche d’avoir 20 ans et d’aimer retrouver une Maman » (page 193).
L’ouvrage s’ouvre sur un très intéressant écrit qu’Emmanuel intitule « Journal d’un non combattant, août-décembre 1914, notes prises avec irrégularité et paresse par un non combattant de 4 mois et demi », tenu à partir du 25 juillet 1914. Il y décrit ce qu’il fait et constate avant sa propre entrée en guerre. Il pense d’abord à s’engager ; le 1er septembre, il dit « J’en suis dégouté, toujours fuir, jamais je n’ai tant reculé ! Je me ferai honte moi-même, ah, que je ne suis né un an plus tôt, je partirai maintenant ! » (page 47). Le 6, l’appel de sa classe est enfin annoncé ; il dit « Je vais me choisir des souliers. Je suis bien content ! » (page 49). Son « rapport » de l’ambiance parisienne d’août 14 puis sa visite en voiture, qu’il conduit lui-même, à l’arrière puis au front, dans les régions libérées, de Rambervillers à Raon-l’Etape, est un mélange de constatations visuelles et de rapports d’une guerre par procuration, exagérée par un indéniable bourrage de crâne dont il n’est pas entièrement dupe. Ainsi, ces 50 pages du journal pendant la guerre d’un bourgeois adolescent patriote est particulièrement éclairant.
Le 18 décembre 1914, il est appelé au 10ème Bataillon de Chasseur à Pied et arrive 2ème classe à Langres (13ème compagnie). Il devient rapidement chef d’escouade et passe 1ère classe (27 avril), instruisant la classe 1916. Sa période d’instruction achevée, il arrive sur le front d’Artois en juin 1915, ce jusqu’en janvier 1916. Il découvre au front la guerre, sa saleté et ses conditions de vie. Le 1er août 1915, il écrit à sa mère : « Ecoutez, je sais ce que c’est le feu, eh bien cela va. Mais si jamais je retourne au dépôt, à la suite d’une blessure, jamais je ne serai volontaire pour repartir comme je l’ai été, car je sais ce que c’est la vermine ». Il cherche d’ailleurs à ce moment (page 232) à s’embusquer dans l’artillerie en faisant jouer des relations (page 124), projet finalement vague et inabouti puisque Emmanuel Geisler fera « sa » guerre jusqu’au bout. En août 1915, il occupe un temps le rôle d’avocat d’un caporal accusé d’homicide par accident au Conseil de Guerre, dont il obtient l’acquittement (p. 131), rôle qu’il endosse à nouveau en mars et en avril 1916 (pages 174 et 183). Suivent Verdun (février à août 1916), La Somme (août à décembre 1916), l’Alsace (décembre 1916 à juin 1917), l’Aisne (juin à novembre 1917), les Vosges (fin novembre 1917 à mai 1918), seconde bataille de La Marne (mai à juillet 1918) et Champagne, sous Reims, d’août à novembre 1918 dans une guerre, longue suite de miracles. Il convient parfois de sa chance quand un obus enlève son képi et n’entraîne sur lui « qu’un peu d’abrutissement et de surdité passagère » (page 110).
La lecture de la guerre d’un fils qui maintient tant le lien maternel donne une teinte particulière à ce livre, dans lequel la guerre est finalement secondaire, laissant place à une correspondance domestique, pratique, à hauteur d’homme dans la tranchée (au risque de le faire passer pour un Dandy, mais ses moyens lui permettent), citant beaucoup de produits de consommation. Il s’en explique le 12 septembre 1916 : « La consigne m’empêche de vous dire ce qui serait intéressant » (page 199). Passé sous-lieutenant, il se préoccupe de son apparence par élégance et confie par là-même avoir moins besoin d’argent. Il a conscience que son rôle d’agent de liaison lui confère une certaine protection. Il dit le 9 septembre 1916 : « Je suis en ce moment un sale embusqué ». Mais ce fils bourgeois garde bien entendu sa cuture industrielle ! Le 5 mai 1917, il commente : « L’armée a de drôles de méthodes de travail. Je sais bien que la main-d’œuvre ne lui coûte rien, mais un entrepreneur civil procédant ainsi serait ruiné en quelques jours » ! Censure oblige, il s’épanche peu dans ses courriers mais marque toutefois quelques réflexions plus profondes, signes de maturité. Parfois, il révèle des sentiments plus surréalistes, notamment quand le sujet concerne l’Allemagne et les forêts. Le 12 mai 1917, il dit : « … si nous reprenons l’Alsace comme le Nord, les forêts seront brûlées et les fermes rasées. Il n’y a pas d’hésitation à avoir » (page 226). La guerre est longue et le moral n’est pas bon ; il dit, le 3 août 1917 : « La guerre est maintenant un sujet dont j’évite de parler avec les poilus, quiconque a vécu avec la troupe en fait autant, car il n’est pas difficile de se rendre compte que si vous-même trouvez le temps long, combien le paysan qui n’attend rien que la fin pour s’en aller, doit faire de mauvaises réflexions ! ». Il se confie également sur son rôle d’officier par rapport à la troupe ; plus loin, il dit : « … la discipline se maintient grâce à la force d’inertie et notre rôle est d’éviter les frottements en nous montrant fermes et en s’occupant de la vie matérielle ». Poursuivant son analyse psychologique, mais dévoilant également sa différence sociale et d’éduction, il disserte dans le paragraphe suivant : « Il faudrait parler aux gens du sacrifice. L’éducation qu’ils ont reçue ne leur permet pas de le comprendre. Et pourtant certains actes individuels montrent qu’il y a çà et là cette idée de sacrifice à l’état latent et qu’un choc peut la faire sortir ; mais il faut ce choc et s’il vient, il est amené par des contingences absolument indépendantes de nous » (page 232). Il revient en décembre 1917 sur la durée de la guerre, et s’étonne : « Si je pensais faire 3 ans à ce moment, je ne pensais pas en tout cas faire 3 ans de guerre, ni vous non plus. Il me semble maintenant que je n’ai guère vécu en temps de paix et je ne compte plus avec l’avenir qu’en supputant les repos et les périodes de tranchées et les périodes de permission qui peuvent m’échoir » (page 245). Il confie quelques jours plus tard que sa « sensibilité s’est beaucoup émoussée depuis la guerre » (page 246).
L’ouvrage est complété de lettres et de souvenirs qui centrent l’intérêt sur la demeure familiale des industriels, le château des Châtelles (voir sa visite le 9 décembre 1917, sa description, l’usine et le moral des ouvriers (page 244)).
Publié opportunément par Marie Geisler de la Baume, petite-fille d’Emmanuel, cette correspondance permet d’entrer dans l’intimité et l’histoire des familles industrielles vosgiennes, à l’instar de Marie Favre pour la famille Cuny-Boucher, ou de François Mathey, milieu rarement pénétré par la littérature testimoniale. Ce témoignage, par le caractère adolescent du témoin, au moins dans la première partie d’une guerre qui le forge lentement en combattant meneur d’hommes, l’ouvrage rappelle celui de Pierre Suberviolle ou d’Eugène Lasbleis, autres bons fils.
On note quelques rares coquilles (52 à Coëtquidan ou Loquenaire, pour Laquenaire page 155, abri-caserne (page 217), cuvée pour corvée page 179) ou Hurding Stellung (page 274) et un manque parfois de notes de bas de page. De même les photos qui illustrent l’ouvrage sont trop petites, de basse qualité ou non légendées. La présentatrice donne peu d’informations sur le corpus publié mais précise dans une note qu’Emmanuel Geisler a procédé à des ajouts après la guerre (page 224).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 34 : 28 juillet, disparition de l’or et de la monnaie (vap 37)
: Croit à la guerre dès le 29 juillet
: Passe la frontière allemande au col de Sainte-Marie, ambiance
36 : Vue de Raon-l’Étape le 30 juillet (bilan page 60)
: Pense à s’engager (vap 46, 47, 49, 50, 60)
37 : Enterrement des bijoux
: Exemple de réquisition expresse des chevaux
: Impression de fuite de Raon-l’Étape : « … je relève la capote pour qu’on ne voie pas « notre fuite » dans Raon »
: Sur l’assassinat de Jaurès
41 : 3 août : « On craint la famine, les gens ont monté chez eux un entrepôt d’épicerie »
: Mariages précipités et avancés
42 : Espionnite et fausses nouvelles
47 : Sur l’action des aviateurs anglais que la population ne doit pas prendre pour des allemands
48 : Réquisition d’essence
: Panne de voiture (vap 54, 57)
51 : Ecrit Uhlands au lieu de Uhlan
54 : Sur les uniformes
55 : Réflexion d’adolescent sur la « paire d’avant-scène bien portante » d’une femme
: Durée de la guerre
58 : Les papiers d’une automobile
59 : Gendarmes tatillons (vap 60, épanchement sur la réalité du métier de gendarme)
62 : Etat de La Chipotte en octobre 1914
64 : Raon-l’Etape et La Neuveville, affaire des 51 fusillés de la passerelle
65 : Sur le XVème Corps (vap 69, 77 vol, Mayennais égaux au gens du Midi, 80)
: 12 soldats fusillés pour pillage à Rambervillers
70 : Ivresse générale des sanitaires allemands, état des ambulances (exagéré)
: Etat des lieux du château des Châtelles
72 : Saleté allemande
74 : Senones appelée Seunchen par les allemands, bourrage de crâne mais précise « sans doute »
75 : Abbé Lahache
77 : Vol de cristaux de Baccarat
: 3 sortes de femmes allemandes à Raon, ce qu’il en pense (vap 344)
78 : Alcoolisation du soldat allemand
80 : Sur les médailles pieuses ; il en a 5 et dit : « Si avec cela je ne vais pas tout droit au Paradis, je ne sais vraiment pas ce qu’il m’aura manqué ! »
86 : Préfère la compagnie des Parisiens par rapport à celle des Vosgiens
: Son habillement
89 : Désigne celui qui devra annoncer sa mort (Pierre de la Fontaine, colonel d’artillerie) et comment
90 : Lettre par la crémaillère (pour contourner la censure)
92 : Chasseur de 1ère classe, galon de laine jaune, les caporaux sont nommés seulement au front
93 : Onatoplasure, sinapisme, Momaye, ouate thermogène
94 : 4 compagnies = 64 escouades
95 : Produits « Entub », en tube d’étain : café au lait, chocolat, camembert poudre insecticide, rillette, etc. (vap 124, 130, finalement peu pratique)
105 : Sur le vol dans le courrier
106 : A peur de prendre le képi d’un mort
108 : Crésyl anti mouche
110 : Explosion poche, képi enlevé, chance et accoutumance de la mort
: Mort du lieutenant Ferry, chargé d’affaires à Saint-Dié
: Demande un képi et des vêtements (vap 106 (de l’argent), 113 (un revolver d’un modèle précis), vap 134)
112 : Tabac pour chasser les mouches et les odeurs
113 : Reptation système Hébert
: Caporal à la 5ème compagnie, ce que cela lui a coûté, sa citation, ses étoiles, son prêt (119) (120) (vap 122)
114 : Explique la tension nerveuse du bataillon par le bombardement
115 : Raccripotté, ratatiné sur soi-même
: Secours de la religion
: Prix des denrées
116 : Poux
117 : Artisanat de tranchée
118 : Riquelès
121 : Vue de décoration avec cinéma et généraux
122 : Tirailleurs, « sales troupes »
123 : Où sont les poux, dans quels tissus, pommade contre (vap 124)
: Blaireau à poils rétractables
129 : Demande de l’argent pour payer son tampon (ordonnance de sous-officier, étant sergent fourrier)
132 : Myope et malades du cœur appelés « cinq pattes »
: 2 jours de plus de permission pour les Croix de guerre
134 : « Mettre les bâtons », se sauver
: 50 francs la vareuse Bleu Horizon
: Sac de couchage
136 : Chambre à gaz (vap 153), touche l’Adrian et les 1ers masques à gaz (vap 137 utilité)
139 : Sur les feuillées ; le plus important quand on commande !
140 : Gilet Rasurel
: Produit Saintas contre la vermine
141 : Guêtres
143 : Sur l’emploi du revolver
145 : Cheviet ou Korkrew, noms de drapiers
146 : Pieds gelés (vap 149, description, 150, s’en prémunir), boue avalant les chaussures
150 : Contact et trêve de la boue, accords tacites, admonestation du commandement
153 : Bataille de boules de neige
155 : Remise de croix de guerre
159 : Chocolatier Chauvel
160 : Vue de Boissoudy, ridiculement militaire
162 : Douleur d’un père, prémonition de sa mort par le fils
163 : Dranem
164 : Jumelle Huet, chaussures Cook (rue Auber à Paris)
166 : Sur les coiffes
167 : Descriptions des codes couleurs de sa tenue bleu horizon chasseur
168 : Création de « pelotons d’élèves caporaux, d’élève sous-officiers, d’élèves officiers » et épreuves d’arithmétique, de géométrie, d’histoire, de géographie et une dictée
169 : « La guerre n’a changé que bien peu de gens »… « pour moi principe fondamental. Se f.. de tout ».
175 : Vue de Verdun le 23 mars 1916
: Cirage Lion Noir
193 : Durée de la guerre
194 : Cravate de chasse kaki, « commode car peu salissant »
206 : Troupe théâtrale du 21ème Corps
208 : Il ne sait pas monter à cheval et fait ainsi une différence entre cavalier et officier monté
211 : Costume de chez Richard (trop serré)
216 : Comment on traite les colis
: Sur l’esprit et le moral des chasseurs
217 : Boussole alidade à roulettes de chez Delagrave qui sert aussi de curvimètre
218 : Cache-nez interdit car ce n’est pas militaire selon le général
: Sur le manque de sucre
: « On a des histoires avec les Eaux et Forêts parce qu’on coupe. Ces gens-là vous embêtent. Si on les écoutait une panne vaudrait mieux qu’un homme »
231 : Homme tué par la pale d’un avion au démarrage
246 : Décrit Maria Braconnier
253 : « C’est tout de même étonnant qu’ils ne cherchent pas à démolir la tour Eiffel » !
266 : Mouches
267 : Piqué par une guêpe
270 : Fait un tour en tank
274 : Paragraphe sur l’état d’esprit allemand déterminée et encore combattif, qui « résiste jusqu’à l’épuisement, blessure ou mort » le 31 octobre 1918
275 : Ambiance le 7 novembre 1918 et ce que pense la classe 18
277 : Vue et ambiance au 11 novembre, soviets allemands
278 : Evoque toujours le front le 20 novembre

Le livre se poursuit par « 19 jours d’occupation allemande, du 24 août au 12 septembre 1914. Notes journalières d’un témoin oculaire, Jean Arnoux, Café du point Central à Raon-l’Étape ». Cet ajout comprend le témoignage du gérant du café du Point Central, situé au centre de la ville, à l’intersection des actuelles rues Jules Ferry et Charles Weil sur la période du lundi 24 août au 12 septembre 1914 correspondant à la courte période d’occupation de la ville pendant la bataille des frontières. Le témoignage, référentiel, n’est toutefois pas généalogiquement et socialement introduit par Marie de la Baume.

Page 293 : Beauté et horreur de l’incendie de Raon-L’Étape
299 : Officiers allemands parlant presque tous français

Nous mentionnons que les témoignages de Jean Arnoux et de Maria Braconnier ont été publiés dans le numéro 1 des Cahiers d’Archipel sous le titre 1914 à Raon-L’Etape, récits inédits, Kruch éditeur en 1985, 32 pages.

L’ouvrage se poursuit par les souvenirs de Marie-Louise Jouvenot (1863-1948), appelée Maria, épouse de Louis Braconnier (1861-1906), régisseur des fermes des Châtelles, attenantes au château. Cuisinière au château, elle est une femme de grande conscience et d’autorité qui a passé toute sa vie au service de la famille Geisler, tant dans les Vosges qu’à Poncillon, près de Metz. Son témoignage couvre la période qui va de la veille de la mobilisation à la fin de la guerre sur 20 pages. Il permet à la fois de suivre son propre déplacement d’exode, chassée par l’invasion, et ses conditions de périple, ballottée dans les premières semaines de guerre, voyage surréaliste avec ses trois chiens et un âne, jusqu’au retour aux Châtelles libérées par le recul allemand du 12 septembre 1914, puis tout ce qu’elle a fait pour remettre en état un château profondément impacté par les bombardements et les dégradations dues à 19 jours d’occupation ennemie qui le laissent dans un état d’insalubrité particulièrement impressionnant.

Page 305 : Comment elle cache l’argenterie (vap 314, retrouvée intacte (p. 334) mais détériorée
(p. 382), lard dans le calorifère (p. 314).
317 : Inhumations à La Chipotte, vue de tombes avec bouteilles renversées
319 : Invasion de mouches, brûlage à la torche la nuit
322 : Miracle de bombardement
323 : Chambre transformée en chapelle
325 : Le 11 novembre à Raon-l’Étape

Il se poursuit avec la reproduction de lettres de Michel Geisler, frère d’Emmanuel, (cité page 135 à l’hôpital de Bourges pour amibes) sur la période du 15 au 9 octobre 1914.
331 : Clavières, maire de Raon, fuyard, hâbleur (vap 332)
: Odeur de La Chipotte, déblaiement
: Particulièrement violent sur les soldats du Midi : « Quant aux Méridionaux… !!!! Je préfère ne pas en parler, ce que je pourrais dire sur leur comportement ne s’écrit pas. Je crois du reste que les balles françaises en ont tués autant que les balles allemandes et ce n’est que justice ! Race misérable et lâche ! »
332 : Qui sont les lâches à Raon-l’Étape : « Le maire et tout le Conseil sauf trois membres. Curé et vicaires ! Charles Martin président de la Croix Rouge ! »
: Description des Châtelles
: Pied humain retrouvé dans un massif de fleurs
334 : Les véhicules
: Animaux enterré dont les pattes dépassent du sol
: Michel Geisler fait un petit musée
335 : Que faire des corps allemands ?

Suivent les lettres de Jacqueline, sœur d’Emmanuel, et de Louis de Longeaux, sur la période septembre 1914 à juin 1916. Jacqueline a quitté les Vosges en juillet 1914 avec ses enfants pour s’installer en Bretagne, à La Gacilly, chez sa belle-mère, Hélène de Longeaux, pour les vacances. Elle y restera jusqu’au décès de son fils Daniel, le 17 août 1915, et s’installera au Mans. Son mari Louis, d’abord mobilisé dans la Place de Toul, sera démobilisé en 1915 car père de 6 enfants. C’est lui qui va assurer le redémarrage et le fonctionnement de la papèterie des Châtelles pendant la guerre en tenant régulièrement informée sa belle-mère, Marie.

Page 344 : Allemands pillant avec leurs propres femmes
359 : Echo des montagnes
363 : Poudres de Coch contre les problèmes gastriques
365 : Bonheur insolent de Schwindenhammer, dont les autos n’ont pas été réquisitionnées
370 : Piqûres d’oesmastyl et eau de la Bourboule pour les problèmes de digestion
374 : Bombardement de La Neuveville, qui est touché
385 : Général Bruté de Rémur
: Geisler s’oppose à son installation

Yann Prouillet, octobre 2026

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Rouard, Ulysse (1884 – 1914)

1. Le témoin

Ulysse Rouard est né en 1884 à Laviéville (Somme). À la mobilisation, marié et père de deux petites filles, il est instituteur et directeur de l’école de Cavillon. Mobilisé au 272e RI comme caporal, il combat vers Virton, à la bataille de la Marne à l’Est de Vitry-le-François, puis en Argonne. Passé sergent le 23 septembre puis adjudant le 22 octobre, il est tué au Bois de la Grurie devant la Harazée le 1er novembre 1914.

2. Le témoignage

Murielle Lebrun a publié avec l’aide scientifique de Laurent Soyer « La mallette bleue d’Ulysse Rouard – un instituteur picard au front » aux éditions de la librairie du Labyrinthe (Amiens, 103 pages) en 2017. Son arrière-grand-père Ulysse Rouard a rédigé au jour le jour un carnet de campagne, et sa veuve Charlotte l’avait rangé dans une petite mallette, avec des souvenirs, des lettres de jeunesse et du front. La publication comprend une première partie de 1900 à 1914, où M. Lebrun présente des informations biographiques sur les débuts d’Ulysse, ainsi que son caractère volontaire ou ses convictions, marquées par l’engagement laïque ; viennent ensuite les deux carnets proprement-dits (été et automne 1914), entrecoupés de lettres du soldat aux siens, et enfin des informations sur le décès et la recherche de la sépulture. À noter un intéressant petit sujet de France 3 (2014) toujours disponible en 2026 : https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/2014/05/19/grande-guerre-l-odyssee-d-ulysse-480569.html

3. Analyse

Murielle Lebrun insiste au début du petit livre sur la jeunesse atypique d’Ulysse Rouard, forte tête à l’école Normale, pacifiste convaincu, anticlérical et marié civilement avant sa majorité. Les carnets de guerre de cet humaniste libre-penseur ne consistent qu’en une quarantaine de pages – il a été tué tôt – mais les notations sont denses et réfléchies ; il y a aussi des lettres, il écrit par exemple aux siens le 6 août 1914 depuis sa caserne d’Amiens (p. 29, avec autorisation de citation) « Il faut espérer que nos troupes de couverture seront assez fortes pour repousser l’Allemand et que la militarisation sera courte. » En effet, très souvent lors de l’évocation des opérations ou de ce qu’il éprouve pendant la campagne, ses remarques sont accompagnées du rappel de sa haine de la guerre, que ce soit en août, encore à la caserne (p. 31) -« La guerre est une invention diabolique. Quel sort affreux est réservé à cette chair à canon qui m’entoure et au-dessus de laquelle je m’élève, par la pensée que l’idéal de paix dont je rêve sortira forcément de la guerre. », en septembre, à propos du spectacle lamentable des réfugiés à Stenay (p.40) – « Tout cela me transporte de fureur contre ce peuple allemand, qu’un militarisme outré a fermé à toute générosité. » – ou encore en octobre, peu avant sa mort (p. 64)  – « Encore 1 tué, Lefebvre 11e escouade, sa femme institutrice. Pauvre garçon ! Comme tout ce carnage me fait mal et pourtant il faut rester et vivre cette vie féroce, bestiale. Ah ! Qu’ils soient maudits ceux qui ont déchaîné de pareils maux. ». Pour lui, il n’y a par ailleurs pas de contradiction entre le combat patriotique assumé et son idéal de civilisation pacifique, il évoque (p. 37) s’il ne revient pas, la communication à faire à ses filles, selon laquelle « leur père chéri a été l’humble artisan fondu dans la grande famille française qui a fait le sacrifice de sa vie, de ses affections, pour la Patrie, pour l’humanité. » Au début du mois d’août, encore à la caserne, il a rapporté dans son carnet son sentiment selon lequel (p. 31) il était mort depuis le jour où il avait endossé l’uniforme, un état de mort qu’il espère temporaire en faisant son devoir : « J’ai assisté à ma propre mort. Ma femme et mes filles ont pleuré sur moi. Puissé-je, après avoir accompli tout mon devoir de soldat, revoir la vie, revivre comme par le passé.» 

Dans les nouvelles qu’il envoie à sa femme, il constate avec satisfaction ne pas trop souffrir physiquement des fatigues de la campagne, au contraire de certains soldats d’apparence robuste, mais qui faiblissent vite. Ses camarades souffrent beaucoup de l’absence d’alcool et de tabac, et il attribue ainsi à deux reprises son endurance à sa sobriété (il est par ailleurs chasseur) (p. 53) : « Je remarque en passant que les intellectuels résistent physiquement mieux que les manuels et j’attribue ce fait à la tempérance. » Il mentionne souffrir moralement de l’ignorance et de la grossièreté de ses camarades, mais heureusement (p. 42) son «escouade semble faire exception, ce sont tous de bons garçons sur lesquels j’exerce un certain ascendant moral, surtout en leur inspirant de la pitié pour les blessés et les prisonniers ennemis. » La vraie découverte des horreurs de la guerre a lieu le 10 septembre, lors des combats violents de la Marne, ils restent toute une journée tapis en rase-campagne en avant de leurs tranchées sommaires sous un bombardement continu et sous la pluie battante, puis ils peuvent reculer un peu pour s’abriter à la nuit (p. 47) : « Quelle nuit glacée sur le champ de bataille, des quantités de blessés et de tués sont restés là. Les blessés gémissent, se tordent, appellent (Maman). Oh ! Que c’est affreux. » Arrivé à la fin du mois de septembre, il estime que le plus dur est fait, et il espère voir revenir bientôt le temps de l’école, pour faire à ses élèves le récit de la campagne : c’est aussi dans ce but qu’il prend des notes journalières.

Les lettres d’Ulysse à sa femme débordent d’affection pour elle et leurs filles, et cette réaffirmation amoureuse lui donne du courage (p. 55, 28 septembre 1914, lettre ?) : « À aucun moment de la journée mon cœur n’est en défaut. Je revis en imagination ma vie auprès de vous et ce m’est très douce consolation dans mon triste isolement au milieu de mes compagnons. Je vous vois, je vous entends. Cent fois par jour, je suis parmi vous. » Lorsqu’il termine son premier carnet, il le confie à un camarade sûr, pour le remettre à sa femme s’il lui arrive quelque chose ; sur les dernières pages, arrivé dans la forêt de l’Argonne, il envisage sérieusement la possibilité de ne pas revenir vivant (19 octobre 1914 p. 67) : « croyez que si je ne devais pas vous revoir, ma pensée dernière, le dernier battement de mon cœur seront pour vous ; je partirai avec la suprême impression d’une vision charmante et ineffable, vos têtes aimées pour lesquelles je ne voudrais aucun chagrin dans toute votre existence  (…) Que je suis heureux de n’avoir que des filles. Ce mortel souci qui me ronge aujourd’hui, la guerre, et qui ne ronge que moi, combien serait-il plus grand encore s’il me fallait savoir un fils, la chair de ta chair, ô femmes adorée, souffrant de ce que j’endure. »

Dans le deuxième carnet, passé adjudant et chef de section, il mentionne ses préoccupations, son secteur dangereux et difficile à organiser, les ennemis agressifs et la responsabilité qu’il a vis-à-vis de ses hommes (p. 78) «que de soucis ! Il me faut réfléchir, voir, combiner pour ma section, les tirs, les distributions (…) Allons mon ami du courage, me dis-je à moi-même. Plus la tâche est lourde plus il faut se roidir. Du courage et nous vaincrons. » La dernière page du carnet est datée du 31 octobre 1914, et signale que les Allemands sont très actifs ; les documents officiels indiquent qu’il a été tué le lendemain 1er novembre, et qu’il est mort des suites de ses blessures. Son lieu de sépulture est inconnu, il a probablement été enterré dans le parapet d’une tranchée et la trace la tombe a été perdue.

Ulysse, un témoin vivant

La dernière partie du témoignage contient l’enquête de Laurent Soyer, qui reprend les éléments de la recherche de la sépulture, et la conclusion de la démarche de Murielle Lebrun, qui a été amenée à reprendre le contenu de la petite mallette bleue. Elle met en évidence les différentes étapes mémorielles, avec d’abord la veuve Charlotte, remariée en 1917 avec un ami proche d’Ulysse, veuf lui-aussi ; sa fille Liliane, qui fut une fidèle gardienne des choix politiques du défunt – son anticléricalisme notamment – et qui a transmis la mallette à Pierre, le petit-fils, plus indifférent, « peu concerné par le mythe familial » dans sa jeunesse. C’est l’arrière-petite-fille Murielle qui fait la synthèse, témoignant de manière subtile du poids un peu ambivalent qu’occupe Ulysse dans l’histoire de la famille (p. 98) : « La force d’esprit d’Ulysse, à travers l’homme qu’il fut et ses écrits, a marqué quatre générations ; Charlotte a conservé, Liliane a transmis, Pierre a appliqué et moi réactivé sa mémoire un siècle plus tard. Sacré parcours pour un homme mort si jeune. » Selon les desseins du combattant, les carnets ont été présentés dans les écoles de Mollens-Dreuil et de Oissy, où sont désormais scolarisés les élèves de Riencourt et de Cavillon.

Murielle Lebrun clôt sa démarche par un dialogue avec le défunt, disparu depuis plus d’un siècle. Elle montre que la figure d’Ulysse, transmise à travers les carnets, avec sa mort édifiante, et sa dernière pensée tournée vers les siens, a été un peu écrasante pour ses proches. Seuls les carnets étaient connus des descendants, et elle souligne que l’idéalisation liée au témoignage pouvait être (p. 101) « excluante pour les autres, souvent les suivants, car elle les enferme, les dépouille de ce qu’ils sont, en ne leur laissant aucun espace de respiration. » Les carnets présentaient en eux-mêmes une image très forte, mais cette « figure du commandeur » était aussi un peu envahissante. Aussi, ajouter des lettres de jeunesse, décrire la fougue amoureuse, évoquer le combat politique, citer la tendresse des lettres de guerre… tous ces ajouts ont permis de libérer les descendants. Murielle Lebrun conclut en s’adressant à Ulysse (p. 101) : « l’idée a germé d’inclure le jeune homme parce que ces carnets sans toi, tel que tu étais, n’avaient plus de sens », et c’est donc une quatrième génération apaisée qui termine ainsi ce précieux petit recueil.

Vincent Suard, mai 2026

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Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)

Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.

Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.

Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.

Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues

Yann Prouillet, janvier 2026


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Lasbleis, Eugène (1896-1982)

Les lettres de guerre d’Eugène Lasbleis (1915-1918), Senones, Edhisto, 2015, 386 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène Lasbleis, jeune breton de Lamballe, à 19 ans lorsqu’il intègre, en avril 1915, le 6e régiment du génie d’Angers. Sa période d’instruction achevée, il rejoint le front, où il arrive en décembre, dans le Pas-de-Calais, puis dans l’Oise. Il bouge peu d’abord, occupé à l’organisation du front (défenses accessoires, bétonisation, génie infrastructurel, etc.). En mars 1917, il passe télégraphiste au 8e génie et stationne au terrible Chemin des Dames. Dès lors, les faits militaires s’accélèrent ; il manque d’être fait prisonnier lors des attaques allemandes du printemps 1918 et termine la guerre dans l’Aisne, avant sa démobilisation en 1919.

Eléments biographiques :
Eugène Lasbleis naît le 18 avril 1896 à Lamballe (Côte-du-Nord puis Côte d’Armor) de Florentin, professeur de mathématique et de sciences à l’Ecole Primaire Supérieure de la ville, et de Irma André, fille d’un Alsacien de Mulhouse, optant, mécanicien à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, son épouse. Eugène est le cinquième enfant d’une famille de six. La famille est d’une tradition de marins hauturiers de l’île de Bréhat [son grand-père était capitaine cap-hornier] qui ont payés un lourd tribut à la mer. André Lasbleis, son fils, qui présente le témoignage, dit que son père a été élevé dans une famille très unie et d’éducation très positive, constructive et libre. Il obtient son brevet élémentaire en 1914 et entre au bureau de dessin de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest à Lamballe. La guerre se déclenche donc alors qu’Eugène a 18 ans. Le 10 février 1915, la classe 1916 passe au Conseil de Révision. Déclaré apte, il rejoint avec deux amis lamballais le 6e RG à Angers. Il décède le 16 décembre 1982 dans la commune qui l’a vu naître.

Commentaires sur l’ouvrage :
Entre avril 1915 et sa démobilisation, Eugène Lasbleis écrira près de 1 000 lettres à ses parents, conservées « avec une piété exceptionnelle » (p. 10) par la famille. C’est André, l’un de ses fils qui étudie et reporte ce corpus, dont il publie 526 lettres. Il est très précis sur le lien filial et le parcours de son père. Son introduction donne nombre d’éléments périphériques utiles à la compréhension de l’épistolier et à son parcours dans le siècle comme dans la guerre.
Eugène Lasbleis prend ainsi le train vers le front le 28 décembre 1915 et débarque à Montreuil-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. Il fait une période d’instruction au camp de Wailly-Beaucamps, à quelques kilomètres au sud de la ville, qu’il quitte le 8 mars 1916 pour l’Oise. Il arrive au hameau de Dizocourt, dans la commune de Jaux, sur la rive droite de l’Oise. Il quitte ce hameau le 6 mai 1916 et sa compagnie arrive au front dans le secteur Berneuil-sur-Aisne / Tracy-le-Mont le 15 juin suivant. Le 16 août, le 6ème Génie revient à Jaux et repars le 12 septembre pour Canny-sur-Matz, à 3 kilomètres à l’ouest de Lassigny, puis se déplace à Gury le 30 octobre. Le 13 mars 1917, Eugène quitte le 6e génie pour le 8e (Nogent-sur-Seine, dans l’Aube), affecté dès le 16 à la 10e armée du général Mangin. Il rejoint Fismes, dans la Marne le 31 suivant et change ainsi de fonction, passant téléphoniste-télégraphiste. Il participe à l’attaque du 16 avril 1917 sur le Chemin-des-Dames, dans le secteur de Craonnelle, en direction de Craonne, heures apocalyptiques dont il ne communique pas toute la réalité dans ses lettres. Le 23 juin, la compagnie télégraphiste du 8e génie dans laquelle se trouve Eugène est mutée dans les Flandres, à Woësten, au bord de l’Yser, en Belgique. Méritant par son comportement au feu, il reçoit la Croix de Guerre le 30 août avec cette citation : « … Sapeur au 8e régiment du génie. Plein de courage et d’entrain, du 29 juillet au 15 août il a assuré la réparation d’un réseau téléphonique constamment coupé par les obus. Est pour ses camarades, un exemple d’énergie et de dévouement » (page 26). En septembre et octobre, il est affecté un temps au front-arrière à un central téléphonique franco-anglais. Sa pratique de l’anglais n’est pas fameuse (il en parle p. 53 et 322) mais, comme la situation linguistique est similaire « en face », chacun parvient toutefois à se faire comprendre. Il est muté comme chef de poste téléphonique à Fismes et manque de se faire capturer lors de l‘attaque allemande sur l’Ailette, le 27 mai 1918. Parvenu a rejoindre son commandement, il est alors menacé de conseil de guerre pour panique devant l’ennemi. Il s’en sort car la retraite de son unité s’est faite dans l’ordre. Son unité se reconstitue vers Trilport puis, à l’été 1918, les armes se retournent. Fère-en-Tardenois le 11 septembre, puis Rethel, et Bergnicourt (Ardennes). Eugène apprend l’Armistice en permission dans une Lamballe où les cloches sonnent à toute volée. De retour dans les Ardennes, le soldat entre en Belgique par la vallée de la Semois et assiste aux cérémonies à Libramont, émaillées par la tonte de femmes « trop accueillantes » avec les Allemands. Le 19 novembre, il assiste à la débâcle d’une armée allemande abandonnant tout son matériel, « en pleine détresse par la faim. Hommes et chevaux tombent de faiblesse ! » (p. 367). Mi-décembre, il est de retour en France et cantonne à Verdun. Il attrape la grippe espagnole en permission, revient dans son régiment en Lorraine (Lunéville et Blainville), est nommé caporal (6 avril 1919) puis sergent (15 août). Le 19 septembre, il est rendu à la vie civile le 19 septembre. Mais, ne s’étant pas « démobilisé de la guerre » : « c’est parmi les ruines qu’il chercha et trouva vite du travail » (p. 34), engagé par l’administration des Régions Libérées au centre de Saint-Quentin dans l’Aisne. C’est là qu’il rencontre celle qui va devenir sa femme, institutrice à l’école du lieu, qu’il épouse à Pâques 1921. Il travaille ensuite au Service de la Navigation de Saint-Quentin. Le couple aura trois garçons (Jean en 1922, André en 1928 et Yves en 1930). Eugène Lableis prend sa retraite en 1957 et meurt le 16 décembre 1982 .
Jeune homme « brutalement » plongé dans la guerre, il bénéficie de toute l’affection et de l’aide matérielle (colis et argent, jusqu’à demander d’en recevoir moins !) de sa famille, très proche, composée de ses parents et de ses trois sœurs. Itératives ces lettres témoignent d’un quotidien parfois trop long et dont il se sort finalement sans trop de casse. Par sa jeunesse et son « apprentissage au feu de la guerre », l’ouvrage est à rapprocher de celui de Pierre Suberviolle ou celui d’Emmanuel Geisler.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 44 : Punition aux manquants à la mobilisation, faites au front (vap 98)
45 : Est confiant en « son étoile » (superstition)
46 : Ovations pendant le trajet en train
51 : Poux appelés « grenadiers »
53 : Anglophone (vap 322)
56 : Touche des épaulettes d’acier et le casque (vap 66, 76 mais d’« infanterie au lieu du Génie », 78, 79, 87)
59 : Changement d’écriture (pour tromper le contrôle ?)
61 : Salycilate contre les rhumatismes
63 : Touche des cas (ou poches) à grenades non cousus, il les fait coudre
Hameau de Dizocourt où « on ne voit que des vieillards »
70 : Reçoit des bêtises le 1er avril
71 : Permission accordée au numéro de matricule (vap 72 sur l’âge)
78 : Attrape des écureuils
80 : « Un sapeur a toujours la gorge en pente »
81 : Fait de la photo (vap 285)
82 : Pluie = « artillerie de Saint-Pierre » (vap 170 utilise « plume d’oie » pour l’orage)
: Cuistots tournants au régiment
85 : Punis expédiés aux « bat d’Af »
86 : Sénégalais « beaux vilains noirs ! » (vap 110)
94 : « Mocos », soldats du Midi
99 : Artilleurs ivres
: Animaux mascottes (151, adopte un chat errant, tué p. 156 par un ami, 268 une chèvre)
: « Monoplans » = paillasses
100 : « Forte ration » = 1 quart ½ de vin par jour, 5 cl d’eau de vie tous les soirs
104 : Espoir de victoire sur la Somme
109 : Menu
111 : Paye
114 : Se moque d’un prisonnier boche mais dit « C’était pourtant un type qui avait l’air très doux et qui n’avait pas l’ai d’un c… » (vap 209)
115 : « … nous couchons à côté des vaches. (…) Il paraît qu’il n’y a rien de plus sain que de coucher près de ces bêtes ! »
125 : Coupe militaire
126 : Mauvais résultat des zouaves
130 : Ce qu’il pense d’une séance de cinéma aux armées
132 : Apprécie une séance de « vrai » théâtre
141 : Prix du papier à l’auto-bazar (vap 204)
167 : Spectacle d’un duel aérien, avion allemand abattu, description
156 : Explosion d’une lampe à acétylène, 2 blessés
: Etat sanitaire médiocre de la compagnie
157 : Ce qu’il mange en « extra »
158 : Fabrique un piège à rat (vap 274, 275, 278 (il en brûle un vif), 279
162 : Sur le pinard (vap 185 « quand le pinard est signalé dans les environs » !, 187 (abus), 206, 222 « nerf de la guerre », 227
163 : Cafard après la permission (vap 168)
168 : Touche des équipements d’hiver (vap 222, 263, 366)
169 : Utilise des sabots « sans ordre »
170 : Indemnités de voyage, 2,50 f.
171 : « Les boches sont comme nous, ils en ont marre ! », prévoit la fin de la guerre en 1917
172 : Se moque de Mme de Thèbes
174 : Tout gèle. « De ce temps, le moral du poilu baisse avec la température ! » (vap 179)
185 : Espère apprendre les raisons d’un coup de main allemand en lisant le journal !
186 : Vue de civils délivrés, « tels des cadavres »
210 : Après l’espoir du 16 avril,1ères impressions de la « boucherie », moral, il parle de « confirmation du feu »
212 : Alcool de menthe, usage potabilisant (vap 215)
: Mange du cheval
213 : L’escouade prend le nom d’atelier du génie
214 : Pinard manquant, eau potable rare
215 : Durée de la guerre (+ 3 ans) après la publication des buts de guerre français
219 : Motif de retenue de permission (vap 242, différents régimes, 237, 2 jours de plus pour citation)
232 : Espions belges !
233 : Belges curieux
: Chemin des Dames, « zone d’extermination »
241 : Supplément du 14 juillet
247 : Punitions pour les indiscrétions contenues dans les lettres
248 : Vue de prisonniers : « loustics heureux de se sauver de là-dedans ! » (vap 264, 267 et 268)
258 : Fier de porter sa croix de guerre
263 : Ce qu’on trouve pour 3 francs par jour
273 : « Le Russe et le Macaroni valent le même prix ! »
280 : Punition et sentiment d’être « traités comme des chiens », lieutenant forcé de punir
295 : Sur le changement de position du port du calot, ce qu’il en pense !
296 : Fin du tabac gratuit le 16 février 1918
297 : Sur le pommes de terre germées à garder pour les potages militaires
300 : Italien « pas sympathique » ?
302 : Sa famille écrit en morse, clin d’œil à son apprentissage de la discipline au Génie
307 : Repas du Vendredi Saint
312 : Recommande des réfugiés possibles à ses parents
319 : Eau de Vals
325 : Fin de guerre appelée « grande permission »
327 : Abandon d’affaires personnelles dans la fuite, mais en y mettant le feu sur consigne
333 : Américains buveurs « de tout », cuites et bagarres
336 : Sur les risques encourus par les soldats de la classe 1920, dont son petit frère, qu’il conseille en vue de son incorporation (vap 338)
337 : Vision d’un terrain libéré, odeur, utilise sa pipe (vap 339, mouches, 341, 344)
341 : Sur l’absence de respect aux morts
345 : Disparition de la pomme de terre
347 : Les armes tranquilles selon Lasbleis : Génie, RAL, RAC
357 : Vue de prisonniers d’octobre, « jeunes et contents de leur sort »
: Quinquina complet contre la grippe espagnole (vap 363 autres remèdes)
360 : Durée et fin de la guerre, « bout de l’histoire » pour cette année (le 11 octobre !)
361 : « Grand Goastel », utilisé pour l’Armistice, gâteau breton en forme de récompense
: Ravage du Chemin des Dames
366 : Ambiance au 18 novembre 1918
367 : « Les copains n’ont rien eu pour l’Armistice, ni congé, ni pinard …»
: Vue du Luxembourg, débâcle allemande, ambiance, faim des allemands

Yann Prouillet, 21 janvier 2026

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Javal, Adolphe (1873-1944)

Javal, Adolphe, La grande pagaïe, Denoël, 1937, 329 p.

Résumé de l’ouvrage :
La feuille de route de sa mobilisation affecte le docteur Adolphe Javal à l’ambulance n°5 du 5e corps d’armée, qu’il rejoint à Fontainebleau avec 24 heures d’avance, avant même la déclaration de guerre. Se considérant plus comme un administrateur de formations sanitaires que comme un « urgentiste », la narration de sa guerre est dès lors une impressionnante suite d’anecdotes, émaillant ses nombreuses mutations, dans un monde médical du front et de l’arrière-front qui évolue lui-même au fil de la guerre. Il « collectionne » ainsi un nombre impressionnant d’affectations jusqu’à sa démobilisation en 1919, offrant un nombre tout aussi conséquent d’analyses de ces milieux divers et variés.

Eléments biographiques :
Louis Adolphe Javal est né le 11 juin 1873 à Paris (16e arrondissement). Il est le fils du célèbre docteur Emile Javal, membre de l’Académie de médecine et homme politique, et de Maria-Anna Elissen, demeurant un hôtel particulier 5 boulevard de la Tour-Maubourg. Il a deux sœurs, Alice et Jeanne et aura deux enfants (Mathilde et Sabine). Ses travaux en médecine lui font obtenir en 1904 le prix Desportes (thérapeutique médicale). Il écrit dans la presse spécialisée, teintant ses écrits de militance. Il dit : « J’étais tellement écœuré de voir pratiquer ce système, que je fis paraître dans la « Tribune Médicale » du mois de septembre 1915… » (p. 75). Passionné d’agriculture, il possède un château dans l’Yonne, à Vauluisant, ferme de 250 hectares dans laquelle il se rend fréquemment pendant la Grande Guerre, parvenant même à se faire un temps affecter dans des formations proches pour « gérer » le domaine. Son parcours pendant le conflit est particulièrement divers, avant d’être démobilisé le 24 avril 1919. Après-guerre, à plusieurs reprises, il tente une carrière politique, notamment sénatoriale, et écrit de nombreux articles médicaux et au moins deux ouvrages, le plus souvent anecdotiques, notamment sur ses relations ubuesques avec l’administration (26 références à la BNF). Juive, toute la famille (sa fille Mathilde et ses deux filles) est déportée à Auschwitz, en 1943 et 1944. Son nom est inscrit sur un cénotaphe dans le Panthéon parmi les 197 écrivains morts pour la France dans la Deuxième Guerre mondiale.

Commentaire sur l’ouvrage :
La guerre médicale d’un docteur Javal plongé dans le monde sanitaire kafkaïen à la guerre mêle empêcheur d’embusquer en rond et journal de route d’un médecin qui tient parfois plus de l’adjudant de compagnie (même si on doit lui reconnaître en ce domaine une évidente compétence). Il dit d’ailleurs lui-même préférer le rôle d’administrateur (p. 168) que du praticien d’ambulance de front. Aussi, son témoignage est une œuvre finalement très surréaliste mais de référence quant au parcours d’un médecin au sein de différences formations (hôpitaux, ambulances, fixes ou mobiles, centres sanitaires, etc.) dans les différentes phases de la Grande Guerre. Comme d’autres témoins des ambulances hippomobiles de 1914, Javal évoque un certain inemploi, voire un abandon de blessés autour de la bataille de la Marne, notamment pendant ce qu’il appelle le « circuit de la Meuse ». Il synthétise ce sentiment : « Nous parcourûmes environ 500 kilomètres pour fonctionner exactement quatre fois : c’était extrêmement peu pour s’initier à l’art de faire la guerre » (page 45). Son ouvrage, dense et très militant, fourmille, toutefois d’indications sur le milieu médical subordonné au monde militaire, récit souvent teinté de surréalisme voire de truculence.

Particulièrement critique, mais tout aussi lucide, il analyse en permanence et dénonce à chaque fois qu’il le faut, et il ne s’en prive jamais, les situations qu’il vit, dans le détail comme dans le fonctionnement général des services qu’il côtoie ou subit le plus souvent. Resté civil même sous l’uniforme, il ne se conformera finalement jamais à l’omnipotence parfois surréaliste du militaire. Par-delà son caractère polémique (et procédurier), l’ouvrage fourmille d’informations. Il dit : « J’estime le rendement de la main d’œuvre militaire à 25 % au maximum de celui de la main d’œuvre civile à l’heure, et à 10 % de celui de la main d’œuvre civile à la tâche » (p. 35). Il applique d’ailleurs cette sentence peu amène plus loin : « Le rendement du travail d’un militaire, se chiffre, chacun le sait, par un coefficient extrêmement bas. Le chef est désarmé pour améliorer ce rendement, puisque le travail du militaire est, en général, sans sanctions. Il faut truquer pour obtenir quelque chose » (page 245). Il n’est parfois pas moins tendre à l’endroit des fonctionnaires : « Ce petit jeune homme de dix-huit ans avait du sang de fonctionnaire dans les veines » (p. 66). Souvent, il mâtine son récit d’axiomes, de réflexions psychologiques, voire philosophiques, luttant sans cesse contre la démagogie également. Sur l’égalitarisme, il dit : « L’égalité, appliquée à l’espèce humaine, produirait ce que les critiques appellent le nivellement par le bas. Au point de vue de la guerre actuelle, ce principe a causé des désastres irréparables » (p. 94). Plus loin, il avance : « Rien ne ressemble moins en effet à la médecine militaire du temps de paix que la médecine militaire du temps de guerre et, au risque de passer pour paradoxal, j’ose dire que les médecins civils de réserve qui ne connaissent ni l’une ni l’autre et encore moins les règlements, étant exempts de tous préjugés et de toute idée préconçue, faisaient beaucoup meilleure besogne que certains médecins de l’active » (p. 96-97). Aussi, il n’hésite pas cette sentence : « … l’infirmerie est mon domaine : c’est même mon royaume » (p. 189) et en effet, il y fait régner une manière de despotisme éclairé, bien à sa main, avec parfois des luttes pied à pied contre une hiérarchie qu’il épargne rarement. Aussi il fait de son temps militaire un combat incessant contre la hiérarchie, les normes, le fonctionnarisme et l’impéritie. Analyste du quotidien et des mœurs, il explique la haine du gendarme : « C’est par l’intermédiaire de la prévôté que se faisait souvent la liaison entre l’état-major du C. A. et la troupe chargée des travaux de cantonnement, ce qui explique facilement la haine farouche du gendarme qui s’encra rapidement dans le cœur du poilu » (p. 135). L’étude de son récit permet également d’alimenter l’étude de nombreux symptômes de guerre tels la simulation, le gestion de la syphilis (autre stratégie d’évitement parfois), les contagieux, les embusqués, etc. Il aime à dire « je guéris les simulateurs et je débusque les embusqués » (page 243), sport dont il se fait le champion, notamment lors de son séjour à Fontainebleau. De même quelques épisodes cocasses, comme cet accouchement qu’il gère dans son ambulance, générant des débats tout militaires, sont représentatifs de la dichotomie militaire/civil. Il fustige souvent l’administration idiote, par exemple appliquée à la gestion des réfugiés, cas qu’il étudie de près puisqu’il en recueille, et emploie, comme des prisonniers d’ailleurs, dans son château bourguignon (cf. son chapitre sur les réfugiés p. 150 à 158). Il évoque ce qu’on peut appeler des « affaires » comme le pillage de Louppy-le-Petit, la débandade de Vauquois, les typhiques de Bar-le-Duc, estimés à 3 000, l’affaire de Joinville, l’affaire Rabier, etc. Il reporte également parfois intégralement plusieurs rapports, parfois techniques, qu’il rédige soit dans le cadre de ce qu’il pense être de bonne gestion, soit médicaux, soit comme comptes-rendus hiérarchiques, dont certains sont « gratinés » et d’une spiritualité peu militaire. Il participe ainsi à la statistique, y compris rétrospective (comme à Verdun, voir p. 232), et la paperassite qu’il dénonce à longueur d’ouvrage. Il dit : « … la capacité du chef se mesurait au volume de paperasse envoyé à ses supérieurs » (p. 237). Il résume souvent sa pensée, en forme de leitmotiv du livre : « Au début, en août 1914, c’était la pagaïe : mais en janvier 1916, c’était encore la pagaïe avec une différence cependant : le gaspillage d’argent en plus » (p. 177). Il n’est pas tendre non plus sur la classe 17, « élevés dans du coton », considérant leur « gestion » par des auxiliaires ou des territoriaux comme grotesque ! (page 182). Bien entendu, son caractère entier lui vaut jalousies (notamment quand il rentre hebdomadairement dans sa ferme de Vauluisant), inimitiés, y compris politiques (voir page 93) et plaintes, qu’il traite sérieusement sans s’en faire, et avec une certaine routine (voir p. 185). Il rapporte une punition elle-même surréaliste, à la suite de son long chapitre sur sa « question noire », celle de la « température anale » constituant « une grossière inconvenance » (p. 288). Mais en grande partie, l’ouvrage, qui se veut caustique, ne manque pas de finesse d’analyse et est écrit avec un savoureux second degré. Par exemple, pages 189-190, il dresse une liste des maladies qu’il considère comme « contagieuses » : pigritia (paresse), claudication, colique, réformite, auxiliarite (vap 319) ! Il reporte quelques « méthodes », parfois « fermes », pour lutter contre les simulateurs et les maladies arrangeantes pour les tire-au-flanc, ce qu’il appelle les « attitudes vicieuses » (il cite les coxalgies, les ankyloses ou les adhérences par exemple (p.197)). Son livre abonde ainsi en personnages cocasses, surréalistes, qui témoignent d’une réalité entre évitement du front et déviance comportementale qui touchent souvent à la psychiatrie, formant un tableau général de soldats bien loin de l’héroïsme patriotard lisible par ailleurs. Il en débusque souvent et partout, parfois dans l’auxiliaire même, osant cette sentence : « tous ces déchets humains qui ont encombré les dépôts et les formations sanitaires, n’ont produit aucun travail utile et ont coûté très cher » (p. 204-205). Plus loin, il dit même : « Le dépôt fut l’école de la paresse » (p. 226). Pourtant il doit souvent faire des choix qui lui posent cas de conscience. Il dit : « Peut-on concevoir au monde quelque chose de plus injuste que la sélection qu’un médecin doit faire entre les hommes qui auront le devoir de faire la guerre et ceux qui auront le droit de ne pas la faire ? » (p. 205). Plus loin, il dit : « Que les chiffres soient exacts ou faux, utilisables ou non, peu importe ; il y en aura des millions. La médecine militaire est bien plus occupée à compter les malades qu’à les soigner. Personne ne s’occupe d’ailleurs de savoir si la circulaire est exécutable, si les infirmiers ou les thermomètres sont en nombre suffisant. L’ordre est formel : il faut des chiffres » (p. 221 et aussi 316). De forte personnalité, il goûte peu les gens du midi… et les curés et les religieuses, qui transforment son ambulance en « séminaire » et pratiquant des conversions plus ou moins forcées (p. 241 et suivantes) ! Il n’aime pas beaucoup plus la hiérarchie, et assène : « … la pléthore des chefs superposés ne sert qu’à défaire par l’un ce que l’autre à fait » (p. 245). Il a également une analyse singulière de la question noire, qu’il expose dans le chapitre « le tutu des nègres » (page 284). L’armistice signé, qu’il vit à Coulommiers, l’ambiance est particulière. Javal fait une analyse également singulière de son environnement ; il dit par exemple, sur le traitement féminin des rapatriés : « Les dames infirmières n’étaient pas contentes de le nouvelle orientation que prenait mon établissements. Elles voulaient des blessés : elles avaient soif de sang. A la rigueur, elles auraient accepté des malades, mais laver, épouiller et nourrir ces rapatriés ne leur allait pas… » (p. 300). Ses analyses, permanentes, classent cet ouvrage tant dans le domaine du témoignage que dans celui de la réflexion analytique détaillée sur la Grande Guerre sanitaire.

Son parcours est très diversifié ; le 24 avril 1918, il écrit : « né en 1873 et ramené à la classe 1891 par mes deux enfants, j’ai fait deux ans et demi de front ». Le reprendre en totalité est fastidieux ; il est ballotté d’abord dans l’ambulance 5 puis se trouve à Bar-le-Duc le 16 juillet 1916. Le 18 mars 1917, il est nommé médecin-chef de l’ambulance 4/37. Le 1er janvier 1918, il est nommé (par le ministre) médecin-chef de service de groupement des centres (centre de réentraînement d’Estissac et de Cravant), centre de rééducation physique de Pithiviers) de la 5e région. Il monte une station-magasin à Montereau le 23 avril 1918 (« avec 600 hommes à soigner : 200 vieux territoriaux et 400 nègres qu’on avait fait venir du Maroc et qu’on payait 7 fr. 50 par jour ») (il y revient p. 238 et 289 zone d’étape), puis c’est l’hôpital d’évacuation de Vasseny, entre Reims et Soissons (2 août 1917), au camp d’Estissac (2 octobre 1917), à l’hôpital de Sens (11 février 1918), à l’hôpital mixte d’Orléans (29 août 1918), à l’hôpital 92 de Coulommiers, le 5 novembre 1918 par exemple. Après l’Armistice, arrivé à Paris (7 décembre 1918), à la direction du service de santé du gouvernement militaire qui siégeait au lycée Buffon, et avant sa démobilisation le 24 avril 1919, il est un temps affecté au Val-de-Grâce (mais dans les affres de la guerre tout juste finie, ne semble pas y avoir exercé). Le fourmillement de ses affectations a certainement à voir avec son comportement personnel comme ses pratiques professionnelles. Il conviendrait de rependre précisément le déroulé de l’ouvrage pour en retracer le parcours complet daté et localisé.

Les annexes reportées sont intéressantes, surtout la 2ème, intitulée « La Paperassite », sous-titrée (étude bactériologique, clinique et expérimentale), avec comme chapitrage I. Etude bactériologique, II. Formes cliniques, III. Marche – Durée – Terminaison. IV. Complications. V. Traitement (p. 309 à 318). L’ouvrage est enrichi d’un index des noms cités.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 16 : 16 ambulances de Corps d’Armée, 96 médecins
24 : Composition de la colonne
62 : Général Micheler assassinant un soldat car il avait perdu son fusil
64 : Autobus touristique Cook pour visiter Paris
: Chiffres des malades (dysentériques, typhiques, gelures) et blessés fin septembre 1914
66 : Comment il crée la gare sanitaire de Clermont-en-Argonne
70 : Sur la vaccination antityphoïdique
77 : Chambre de sulfuration pour l’épouillage
79 : Notice d’utilisation des douches
85 : Crée un magasin d’occasion distribuant des effets donnés après désarmement des hommes abandonnant leurs vêtements et par les apports des gendarmes (vap 87 les 1 500 fusils qu’il « recycle »)
100 : « Débandade de Vauquois », négociation avec les docteurs, menaces du commandement
103 : Cas de conseils de guerre
106 : Pieds gelés : « malades ou blessés » ? (vap 227, statistiques, 235, nombre)
109 : Vue des Garibaldiens, qui ils sont, but
123 : Douche froide contre les simulations (vap 128 sur ce sujet)
129 : Gère un accouchement, polémique tout militaire
136 : Sur les gendarmes pendus à Verdun
142 : Salvarsan contre la syphilis
154 : Gabegie de l’allocation aux chevaux de réfugiés
164 : Sur les typhiques de Bar-le-Duc
170 : Il couche dans la maison de Poincaré à Sampigny
172 : Chiffres sur la consommation de liquide (café, thé, vin) des troupiers du centre de Condé
173 : Chiffres de l’argent touché par hommes par mandats et bons de poste
178 : Rédige un billet d’hôpital qu’il considère comme efficace, aucun succès
180 : Sur la permission de 24 heures
182 : Comment il traite la classe 17 « élevés dans du coton » ! (vap 189 sur les visites médicales, 220, 222 : « Les bleus de la classe 17 ont acquis, pendant leur séjour au dépôt, un entraînement magnifique à défiler tout nus devant leur médecin : ils me paraissent aptes à partir maintenant pour les camps d’instruction militaire »)
182 : Chasse aux embusqués
195 : Février 1916, entrée des femmes de service embauchées dans les casernes
199 : Scandale de l’avancement des embusqués
200 : Repère sur les pansements pour éviter qu’ils ne soient défaits
206 : Hôpital du Tibre à Fontainebleau pour les malades mentaux
207 : « Ne jamais résoudre une difficulté, mais la repasser au voisin »
208 : Sur l’héroïsme : « Des centaines de mille hommes n’ont pas fait autre chose, pendant la guerre, que le circuit des formations sanitaires, parce que l’administration du service de santé, c’était la pagaïe, du commencement jusqu’à la fin. Et ce sont ceux-là qui crieront le plus fort après la guerre, qui porteront les chevrons, débanderont des décorations et des pensions. Les costauds sont morts et seront vite oubliés »
214 : Pansement Leclerc
215 : Registres et paperasserie (vap 237, 238, 305, 313, qualifié de « torchecul »)
216 : Orléans, hôpital Chataux pour les contagieux
: Problème administratif d’un homme ayant deux maladies contagieuses !
217 : Manques de médicaments, différences entre deux établissements (« affaire » des médecins du fort Saint-Bris)
226 : « Le règlement, c’est comme l’argent, il y en a de deux espèces : le sien et celui des autres »
: Sur l’après-guerre : « Avoir fait la guerre, la vraie guerre, avoir eu l’indépendance, la camaraderie et les initiatives du front, puis, tout à coup, retrouver les brimades de l’intérieur, les règlements de la vie de caserne, non, ce n’était pas supportable »
232 : Ecrit cagnia pour cagna
242 : Antimidi, car « l’ambulance 4/37 était une ambulance de méridionaux. On y parlait beaucoup mais on agissait peu »
: Curés syndiqués
251 : 65 médecins sans malades ni blessés à l’hôpital d’évacuation de Vasseny
257 : Description du camp d’Estissac
258 : Différence entre infirmerie (maladies légères) et hôpital
261 : 100 litres d’essence par mois pour son infirmier-chauffeur d’ambulance (vap 283, crise)
263 : Moniteurs pompiers
277 : Voit des nègres du Maroc, fainéants, nés paresseux
280 : Permission agricole
284 : Grippe espagnole
: Noirs refusant la température rectale (vap 285 polémique, et 292, conférence) et ramadan
: Soviet des nègres
285 : Rôle de l’inspecteur de la main d’œuvre
291 : Il dit, après une sanction : « il est sans exemple que, dans un rapport militaire, un chat soit appelé un chat » !
297 : Désordre gai, dû à la victoire proche, à Coulommiers le 5 novembre 1918
: Hôpital de Coulommiers
298 : Traitement des prisonniers allemands et utilisation civile de la troupe
: Paye des permissionnaires
: 7 signatures pour un sortant
299 : Armistice et ambiance : « Ces hommes avaient fait la guerre pendant si longtemps ! La guerre finie, on ne pouvait plus les tenir dans une caserne »
300 : « Ce n’était plus l’hôpital, ce fut l’auberge » et retour des prisonniers
302 : Perte de clientèle par les médecins
: 17 00 médecins mobilisés
320 : Centres de réentrainement et de rééducation et méthode de Joinville (circulaire ministérielle du 12 décembre 1917) et chiffres

Yann Prouillet, janvier 2026

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Bourrillon, Henri (1891-1945)

Samuel Caldier, responsable des archives municipales de Mende a publié un ouvrage sur Henri Bourrillon (Maire de Mende et chef de la Résistance en Lozère mort en déportation) : Henri Bourrillon (1891-1945), L’ours de granit, Médiathèque de Mende, 2025, 243 p. Si l’auteur évoque longuement l’action publique de cette personnalité locale et son combat de l’ombre face à l’occupant nazi, il consacre également deux chapitres inédits sur son parcours militaire durant la Grande Guerre puis sur son militantisme au sein des associations d’anciens combattants.

Un poilu dans la Grande guerre (p 47-58)
Né dans une famille de notable lozérien profondément acquise aux valeurs de la Troisième République, Henri Bourrillon n’a aucune vocation pour suivre une carrière militaire. Etant de la classe 1911, il termine ses études en droit en 1913 puis effectue son service militaire dans la subdivision de Clermont-Ferrand. Le 11 août 1914, il est incorporé à la 1ère compagnie du 105ème RI. Simple 2ème classe au début du conflit, il obtient le grade de sous-lieutenant à la fin de la guerre. Son courage et son énergie expliquent cette promotion. Le 30 avril 1916, au cœur de la bataille de Verdun, il obtient une première citation pour avoir assuré la liaison entre le chef de bataillon et le commandant de la brigade sous le feu de l’ennemi. L’année suivante, au petit matin du 20 août, il est grièvement blessé par balle lors d’une attaque menée contre les lignes allemandes dans cette même région d’Avocourt. Encore convalescent, il reçoit une deuxième citation avec croix de guerre (étoile dorée) ainsi que la distinction de chevalier de la Légion d’Honneur. Il est démobilisé le 24 août 1919.

Durant ces années de guerre, Henri Bourrillon écrit quelques courriers à ses proches [aujourd’hui conservés par sa famille]. Certains se distinguent par leur contenu et leur contexte. Dans une lettre écrite en 1917, il décrit l’attaque entrainant sa blessure. Non seulement ce courrier témoigne de la violence des combats mais il décrit également les différentes étapes de prise en charge d’un blessé sur le front ainsi que les difficultés et parfois l’impréparation d’une partie du personnel médical face aux contraintes et aléas de la guerre. Deux autres cartes postales sont envoyées à son père en novembre-décembre 1918. Il l’informe qu’il se rend à Paris pour assister au passage du couple royal de Belgique dans la capitale. Il envisage aussi de se rendre dans les régions dans lesquelles il a combattu : Oise et Somme. Henri Bourrillon a besoin de se souvenir et de réfléchir sur les conséquences de cette boucherie humaine qui caractérise ce conflit majeur.

Un militant des anciens combattants (p 61-79)
Après sa démobilisation, Henri Bourrillon prend la présidence de l’Association mendoise des Anciens Combattants et Mobilisés de guerre puis de la Fédération lozérienne des A.C. Il participe également à la rédaction de quelques articles dans le journal Le Poilu lozérien. Mais la réflexion et la volonté d’agir d’Henri Bourrillon ne s’arrêtent pas là. L’originalité de son militantisme est d’être un des pionniers de la Semaine du Combattant créée en 1922. Ce mouvement, né en province, entend échapper à « la domination parisienne » et veut unir toutes les associations françaises (rurales et urbaines) pour être force de proposition et élaborer un socle commun de revendications. En 1923, lors du congrès de Tours, Henri Bourrillon s’exprime en ces termes :
« Je me demande aujourd’hui si le mouvement généreux qui nous fit nous grouper à notre retour des armées ne se serait pas éteint bientôt sans l’action de la « Semaine » et si nous n’aurions pas eu à enregistrer la faillite définitive de nos associations, de celles du moins qui prétendent à autre chose qu’à l’organisation d’un banquet annuel.
En appelant toutes les associations de France, même les plus petites sections de village, à participer à ses travaux et à étudier en commun ces questions d’intérêt majeur qui sont portées à l’ordre du jour du congrès, la « Semaine » marquera le réveil de beaucoup de nos groupements qui ne chercheront plus leur raison d’être puisque cette grande coalition dans le travail aboutira à la rédaction du cahier minimum de nos revendications et, pour le triomphe de celles-ci à l’indispensable conjonction de nos efforts. »
A la fin des années 20, de nombreuses avancées sont réalisées (carte d’ancien combattant, retraite, journée officielle du 11 novembre, etc.). Henri Bourrillon voit ses efforts récompensés par la venue du ministre de la Guerre André Maginot à Mende lors du congrès national de la Fédération des Associations françaises des Mutilés, Réformés, Anciens Combattants, Veuves, Orphelins et Ascendants qui se tient du 29 au 31 mai 1931.
En plus de son engagement pour donner une plus grande place aux anciens combattants dans la société française notamment pour encadrer la jeunesse, Henri Bourrillon n’a de cesse de militer pour la paix. Tous ses discours publics, qu’ils soient associatifs ou politiques, mettent en avant son pacifisme. Malgré tout, il sera à nouveau mobilisé en 1939 comme capitaine de réserve sur la place de Lavaur dans le Tarn puis il mènera un nouveau combat de l’ombre au sein de la Résistance lozérienne.

Samuel Caldier, juillet 2025

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Evrard, Louis (1897-1994)

Jean-Noël Grandhomme. Ultimes sentinelles. Paroles des derniers survivants de la Grande Guerre. La Nuée Bleue, 2006, 223 p.

Résumé de l’ouvrage :
Jean-Noël Grandhomme, historien et universitaire, a interviewé, de 1995 à 1999, 17 des derniers témoins du Grand Est (Vosges, Moselle, Bas-Rhin, Jura, Aube, Haut-Rhin, Meurthe-et-Moselle, Suisse et Ardennes). Des histoires d’hommes jeunes, tous nés dans la dernière décennie du XIXe siècle (de 1893 à 1899), jetés dans le conflit et qui se souviennent de leur parcours dans la Grande Guerre, à l’issue de laquelle ils ont miraculeusement survécu, et qui fut pour eux le plus souvent une aventure extraordinaire. L’auteur, spécialiste de la période, a opportunément résumé les entretiens et certainement gommé les erreurs cognitives, les confusions ou les anachronismes attachés à ces entretiens, réalisant un exercice dont il conclut que « l’enquête orale est d’ailleurs devenue une science auxiliaire de l’histoire à part entière depuis une vingtaine années », correspondant à l’ère des ultimes témoins. Il dit : « Avec ces derniers témoins, ce n’est pas seulement la mémoire de la Grande Guerre qui s’en va, mais aussi cette d’une société rurale, mêlée de rudesse et de solidarité. » Par son questionnement en filigrane ; « Quel regard ces anciens soldats, dressés les uns contre les autres par l’Histoire, portent-ils sur cette gigantesque conflagration ? Qu’en ont-ils retenu, et oublié ? Surtout, qu’avaient-ils à nous dire, à nous, Français et Européens du XXIe siècle, juste avant de disparaître ? » érigent cette œuvre mémorielle et testimoniale en véritable livre-hommage. Plus profondément, chacun des témoins, servant dans les deux armées belligérantes, témoignent de leur implication soit dans l’armée française, soit en tant qu’alsaciens ou lorrains dans l’armée allemande, avec les particularismes ou des traitements différenciés attachés cette origine : engagement dans la marine, envoi systématique sur le front de l’est, distinction dans le commandement ou le statut de prisonnier, etc. Le chapitre consacré à Louis Evrard concerne les pages 155 à 172 de l’ouvrage.

Eléments biographiques :
Louis Evrard est né le 15 février 1897 à Thionville-la-Malgrange (Moselle) et est domicilié à Florange. Il entre à 14 ans au laminoir de Sérémange, spécialisé dans la fabrication de la tôle. Il a 17 ans quand la guerre se déclenche et travaille maintenant sous régime militaire. Le 1er avril 1916, à cause des pertes de Verdun, il est convoqué par la direction pour apprendre qu’il ne peut rester à son poste et qu’il va être mobilisé. Il est incorporé le 4 août 1916, au 37 Feldartillerie Regiment et prend la direction de Königsberg, en Prusse orientale. Après un mois d’instruction, il se retrouve sur le front des Carpates, en septembre, au sein du 268. Feldartillerie Regiment, puis est rapidement muté au 52. Feldartillerie Regiment jusqu’à la fin de la guerre, où il occupe la fonction d’observateur-téléphoniste. Il confirme que, malgré qu’il soit lorrain, il n’a pas subi de discrimination. Il dit : « Les Prussiens étaient bons. Aucun d’eux, jamais, ne m’a manqué de respect, sauf un… » (p. 158). Par contre il convient que le régime des permissions n’était pas le même que celui des allemands, lui-même n’en n’ayant jamais obtenu une ! Sa guerre en Galicie et en Roumanie est assez peu violente. Il subit surtout le froid mais il connaît quand même son baptême du feu, en montagne. Une nuit, il songe à déserter mais, manquant d’être tué, il annule son dangereux projet. Le 24 juillet 1917, son unité franchit le Siret, rivière qui sépare la Roumanie occupée de la Moldavie. La guerre de mouvement complique sa fonction de téléphoniste, devant maintenir coûte que coûte la communication entre les unités et l’état-major. Atteint par la malaria, il connaît un peu l’hôpital puis le régiment, par Budapest, puis un bateau, rejoint la France. Alors qu’il traverse la Lorraine pour rejoindre le front de France, il passe près de son domicile. Il « s’évade » alors pour rejoindre son village. Regagnant son unité au bout d’une semaine de « fausse perme », il est emprisonné un mois à la forteresse de Montmédy, dans la Meuse. Au début du mois d’avril 1918, il débarque à Armentières et participe à l’offensive de la Lys. Il dit : « Les combats étaient nettement plus durs que sur le front Est » (page 168). « Comme il s’est bien comporté au feu, Louis Evrard obtient la Croix de fer le 9 octobre 1918 » mais il dit : « Ce qui était une récompense pour tout soldat allemand m’est apparu comme la honte suprême. Jamais mon père ne m’aurait laissé passer le seuil de la maison en arborant cette décoration. Mes grands-parents, nés français, en seraient peut-être morts de chagrin » (page 169). Il ne va donc pas chercher sa croix. Obtenant une permission, car le capitaine « m’aimait bien », il rentre chez lui alors que l’Empire s’effondre. La guerre s’arrête et il dit : « Nous étions tous très heureux d’être redevenus français » (p. 171). Il reprend alors son poste chez Wendel. Il décède le 27 décembre 1994 à Florange (Moselle) à l’âge de 98 ans.

Yann Prouillet, 28 juin 2025

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Gaston, Gras (1896-1961)

Résumé de l’ouvrage :

Douaumont, 24 octobre 1916, Frémont (Verdun), 1929, 159 p.

Gaston Gras, classe 1916, jeune sergent, commandant une escouade de la 4e section de la 3e compagnie du 4e bataillon du régiment d’infanterie coloniale du Maroc (RICM) se souvient, à Toulon, le 3 mars 1928, de l’attaque et de la reprise du fort de Douaumont, le 24 octobre 1916. Son récit de deux semaines haletantes débute à Stainville, le 20 octobre, relate la montée en ligne, la capture du fort, l’état dans lequel il se trouve, reconquis aux Allemands, sa réorganisation, la relève, épique et mortifère, le repos à Verdun et son retour à Stainville, le 3 novembre, auréolé de victoire.

Eléments biographiques :

Gaston, Marius, Joseph, Antoine Gras naît le 28 février 1896 à Toulon (83) de Victor, François, Pierre, Gras et de Marie, Gabrielle, Joséphine, Françoise Funel. Il est marié à Germaine, Paula, Adèle Bergondy et, après la guerre, fait une brillante carrière d’avocat, terminant bâtonnier. Il s’éteint étonnamment à l’opéra de Toulon le 7 janvier 1961. Son épouse décède quant à elle le 26 juin 1975 à l’âge de 75 ans.

Commentaires sur l’ouvrage :

Gaston Gras ouvre son ouvrage sur ces mots : « Ces pages, écrites voici près de trente ans, parues pour la première fois en 1929. (…) j’ai pensé que ces souvenirs – ce témoignage de bonne foi – ne seraient point inopportuns ». L’ouvrage s’ouvre également ensuite sur le RICM, premier Régiment du Monde, qui écrit la page de gloire qui suit, également rappelé dans la préface du lieutenant-colonel, alors capitaine, Dorey.
C’est à Stainville, le 20 octobre 1916, que Gaston Gras, à la tête de sa section, monte dans les camions qui, par Bar-le-Duc, le déposent à la Citadelle de Verdun. Par le Faubourg Pavé, il monte en ligne, sur le Bled. Suivent les pages épiques de l’attaque du Fort de Douaumont, son description après sa reprise à l’ennemi qui l’a occupé depuis le 25 février, et son organisation pour sa conservation. Quelques jours plus tard, l’ordre de relève, la tâche accomplie, arrive ; c’est le retour à Verdun dans une marche vers l’arrière épique et mortifère. Il revient à Verdun, qu’il décrit, au tout début de novembre avant de revenir, en camion, à Stainville, pour que le régiment y reçoive, des mains du Président de la République, la Légion d’Honneur. L’ouvrage se décompose donc ainsi en épisodes : Montée en ligne, en avant !, le Fort, après la conquête, retour… et Stainville encore. Ces deux semaines homériques sont précisément décrites, à quelques rares exceptions, les noms sont indiqués dans un style quasi journalistique, fourmillant de tableaux vivants et de données utiles. L’ouvrage est bien entendu teinté d’hommage, voire un hymne au RICM qui a payé un lourd tribu (rappelé page 19) pour cette reprise au retentissement mondial.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 15 : Peinture des camions
16 : Parachute de fusée utilisé comme foulard
19 : Pertes et captures du RICM à la guerre
20 : Légende des gendarmes pendus à Verdun à des crocs de bouchers
21 : Comment on prononce shrapnels
29 : Caresse hideuse de la boue, son bruit
: Eau sortant de la tranchée dans le champ de bataille de Verdun au « goût indécis de terre grasse et de poudre délayée, de sang peut-être »
: Horreur d’un soulier 28/4 dépassant dans la tranchée
32 : Odeur d’une cagna
42 : Nuit d’avant-combat
43 : Sur les Sénégalais « ce sont des électeurs, mais on voit sur leur poignet, à moitié caché sous les manches, des courroies de cuir brun ; leurs gri-gri, qu’ils serrent fanatiquement »
Martiniquais et le froid
44 : Eclat d’obus terminant sa course dans sa capote (vap 48)
: Humour, bravade factice à la mort imminente
: Belles phrases que quelques minutes avant l’assaut, finalement libératoire
45 : Calepin réclame de Pétrole-Hahn, bloc-note de coopé
48 : Touché par une balle sans force
: Horreur
50 : Service de récupération et délai de retours des sacs
51 : « Cigares gros comme des Zeppelins »
: Prisonniers allemands heureux
55 : Calicots blancs pour signaler la présence aux avions
: Annonce de la prise de Douaumont (vap 58 comment)
57 : Fusées et signalisation
62 : Rôle et difficulté des nettoyeurs
66 : Sur la légende du drapeau, de la prise par le 321
67 : Sergent Belton Chabrol, « flic » à Paris, décisif dans la prise du fort
68 : Problème de l’aiguille de la boussole déviée par le fer du casque et l’acier du révolver
69 : Compagnie 19/2 du Génie, nettoyeuse du fort
: Sergent Salles, un des premiers à pénétrer dans le fort, qui capture le capitaine allemand Prollius, commandant le fort
: Surprise allemande
71 : Etat des allemands : « Ce sont de pauvres loques humaines, qui ont faim, qui ont froid, qui ont peur, et qui portent dans ls portefeuilles grossiers qu’ils nous tendent des photographies de femmes ou d’enfants, comme on aurait trouvé dans nos portefeuilles de faux cuir. Alors je comprends que la Victoire, ce n’est guère que de la Pitié »
72 : Singe en boîte rouge
75 : Pour Dessendié, « on est embusqué toutes les fois qu’on, est pas « à portée de grenade des Boches » »
77 : « Nous avons bu ce soir-là pour la première fois, de cette eau bourbeuse qui stagnait dans les trous de 105 ou de 210. Un affreux relent de terre pourrie, de fumier humain régnait dans nos bouches, mais il fallait calmer la fièvre » (vap 99)
81 : Bilan de la prise de Douaumont : 200 prisonniers et le commandant, pertes : 2 morts et une douzaine de blessés légers
85 : Odeur de l’ennemi, « odeur de rat mouillé qui le caractérise à notre odorat – cette odeur que nous devions exhaler aussi bien que lui après cinq ou six jours de négligence corporelle »
: « Mais Fritz avait le génie de l’installation » et explication
86 : La Chipotte et Charleroi citées comme des lieux de combats de 1914
91 : Couleurs des cartouches des pistolets lance-fusée de signalisation
: Description du contenu de la musette, trophées : bidon allemand et une patte d’épaule
92 : Gros homme surnommé « Crapouillot »
96 : Pêche à la grenade dans la Meuse, qui a détruit une passerelle
: Ode à la toile de tente : « La toile de tente, c’était notre maison volante, c’était notre édredon nocturne, et ce pouvait être aussi notre linceul éternel »
103 : Ravitaillement dans les sacs allemands : « A la guerre on boit ce qu’on peut »
114 : Fiche rouge d’évacuation
: Homme blessé alors qu’il urinait
117 : Boue s’insinuant partout, jusque dans les parties intimes
121 : Sur la miction au front
122 : Lecture du journal au garde à vous
123 : Sa tentative de réveiller deux hommes morts le fait analyser la mort des hommes
132 : Horreur d’un coup direct sur un homme projeté par l’explosion
141 : Son aspect après la bataille
142 : Roulante surnommée le « torpilleur »
143 : Liste des survivants de sa compagnie (vap 148, 100/800 au début de la bataille)
: Photo grotesque de soldats déguisés à Verdun dans l’Illustration
: Vue de Verdun fin octobre 1916
146 : Le sommeil « c’est une sorte de mort accablée qui vous absorbe entièrement »
147 : Coupe sa capote à cause de la boue
155 : Effets changés et hommes tondus
156 : Revue et décoration du RICM par Poincaré, Nivelle, Mangin, Guyot de Salins, colonel Régnier
159 : Assassinat par un officier allemand prisonnier du commandant Nicolay

Yann Prouillet,15 avril 2025

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Jamet, Albert

La guerre vue par un paysan, Paris, Albin Michel, 1931, 314 pages

Résumé de l’ouvrage :

Albert Jamet suit la mobilisation et les premières batailles de la Grande Guerre dans la capitale, conflit généralisé qui finit par le rattraper. « Et un beau matin, on nous habille tout à neuf. Nos cartouchières sont garnies de munitions et l’on a complété nos vivres de réserves ; en un mot, nous sommes équipés du barda du fantassin au complet. Je pèse le mien par curiosité : 32 kilogs ! » (page 15). Débute alors une guerre épique et intense, longue suite de survivances d’un soldat qui dit « avant notre départ, je suis nommé caporal » (page 15). Débarqué à Commercy (Meuse) et « accueilli » par le 134ème RI, c’est finalement à la 33ème compagnie du 29ème RI qu’il échoue. Après avoir vu ses premiers morts de la guerre, il établit quelques travaux de défense dans le secteur de Girauvoisin, devant le fort de Liouville. Mais c’est en avril 1916 que débute la précision de sa narration qui commence par un baptême du feu, sous la rafale des obus, dont la peur a des répercussions sur sa dignité. Il est en permission dès juillet, mais un bombardement de Paris le rappelle à la guerre, puis il revient au front comme caporal d’ordinaire avant d’intégrer le 2ème bataillon, (6ème compagnie), détaché au Génie au fameux « point X ». Là, il subit la terrible guerre des mines, la boue, la soif, les conditions dantesques d’un petit poste des premières lignes dans l’enfer des Éparges. Après un repos bien mérité et reconstitutif, le régiment est affecté dans la Somme en décembre 1916 puis en Champagne en janvier 17. D’autres heures pénibles se succèdent, notamment sur les pentes du Mont Cornillet. Après une permission, où il constate l’ampleur du phénomène des mutineries, Jamet retrouve son unité en Argonne à partir de juin. La guerre change de nature et il est de plus en plus désigné pour des coups de mains nocturnes, rôle normalement dévolu aux compagnies franches, pour tenter de faire des prisonniers. C’est l’occasion pour lui de continuer à tromper la mort mais il dit : « A cette mort brutale et si proche on pense toujours, et malgré soi, on l’imagine lointaine, à droite ou à gauche, mais pas là sur soi » (page 183), ce qui lui fait dire plus loin : « La mort ne veut pas de moi » (page 190). Il s’obstine pour autant à vivre et analyse souvent sa relation à la mort qui rode. Il dit « On veut désespérément ne pas mourir ! Un détail singulier : je crois avoir remarqué que c’est par beau temps que l’on défend sa vie avec le plus d’acharnement » (page 192). Passé à la 11ème compagnie, il constate que peu de camarades autour de lui lui sont connus. En mars 1918, il revient dans la Somme et le mois suivant, il combat dans le secteur de Montdidier. Sa relation d’une attaque d’un petit poste pour tenter d’y faire des prisonniers afin d’identifier le régiment allemand en face de lui est épique et terrible (elle est à rapprocher avec le témoignage similaire de Paul-Marie Lacombe Bon de La Tour dans La Vosgienne). Il en déduit d’ailleurs que la destruction du château du Monchel du député Louis Lucien Klotz à Ayencourt-le-Monchel, peut-être bien attribuée à une représailles à sa propre opération. Cette pratique des coups de main est alors la nouvelle façon de faire la guerre, qu’il réitère au niveau de la compagnie en juin. Dans ces actions d’éclat, il « attrape » des citations mais en dit : « La citation ne m’intéresse pas, mais cela fait toujours deux jours en plus à la prochaine permission » (page 214). Mais il commence également à nourrir quelque inquiétude. Il dit : Cette existence-là dure encore quelques temps, et nous avons comme un pressentiment que cela ne peut pas durer toujours » (page 216). Ayant conscience qu’il est un miraculé perpétuel, il revient à ce sentiment un peu plus loin et dit : « J’ai l’impression que pour moi ce sera la dernière attaque, car je reste le plus ancien de la compagnie, le seul qui n’a pas encore été évacué ? » page 261. En août suivant, c’est « la grande attaque » devant Montdidier, entre Assainvillers et Piennes, retrouvant la guerre de mouvement et même l’emploi de la cavalerie (chapitre XX page 229). Il y fait état de l’hyperviolence de ce type de guerre sans merci, parfois au corps à corps. Il évoque jusqu’à l’égorgement d’un ennemi (page 224), précision rare dans les témoignages. Une nouvelle permission est le prétexte à donner son sentiment sur la guerre, la lassitude de sa longueur, sa perception dans la population, voire la sienne. Il dit, en septembre 1918, « A la gare du Nord, où je prends le train, pas un cri de protestation. Un silence qui fait mal. Chacun va comme le mouton dans un troupeau qu’on mène à l’abattoir » (page 249). La guerre a radicalement changé de nature et l’avance se poursuit. C’est maintenant l’attaque de la Ligne Hindenburg, en avant de Saint-Quentin. « Nous appréhendons le choc, que nous pressentons terrible » (page 260), un pressentiment tel qu’il rédige une lettre à ses parents dans laquelle il dit : « Si je suis tué, c’est la destinée qui l’aura voulu. (…) Que voulez-vous, c’est la guerre ; la guerre est faite pour se tuer mutuellement. C’est un miracle de s’en sortir avec rien. Il peut arriver aussi que je sois fait prisonnier. Tout ça, encore une fois, c’est une question de destinée » (page 261). Et en effet, l’attaque et le massacre des hommes, comme des prisonniers, sont terribles ; lui-même s’interroge pour assassiner de sang-froid un officier prisonnier, avant finalement de renoncer. « Dois-je le tuer celui-là ? J’hésite. Il me regarde et tremble près de moi » (…) et je dis au soldat Catel : – Fous-lui une balle dans la peau, moi je ne peux pas. Catel le regarde et me dit : – Cabot, maintenant qu’il s’est rendu, et se trouve sans défense, je ne peux tirer dessus, et peut-être arrivera-t-il tout de même dans nos tranchées » (pages 266-267). Mais à force de pousser en avant, « le 29 septembre, vers trois heures de l’après-midi », il est fait prisonnier devant Urvillers (page 273). Débute la relation rare de la capture, de l’interrogatoire, et le départ en lamentable troupeau vers une Allemagne elle-même en piteux état. Il arrive à Aix-la-Chapelle puis est interné au camp de Giessen où il subit les privations jusqu’à ce qu’il soit, avec ses camarades de misère, rassemblés pour entendre : « L’Allemagne est en République ! Vous les prisonniers, vous allez être libérés… » (page 303). A la fin de novembre, il rentre enfin chez ses parents à qui l’on répondait invariablement : « Disparu le 29 septembre 1918 » ! (page 310).


Commentaires sur l’ouvrage :

Dans la préface de Jean Martet, écrivain, secrétaire de Georges Clemenceau, rapporte les propos introductifs de l’auteur : « Je m’appelle Albert Jamet. Avant la guerre, je poussais la charrue. La guerre est venue, j’ai été envoyé au front, et j’y suis resté jusqu’au jour où j’ai été fait prisonnier, expédié en Allemagne. Je suis revenu en France après l’armistice. Aujourd’hui, je suis chauffeur d’auto » (page 7). On sait en effet peu de choses sur Jamet, berrichon, mais que la guerre ne vient pas chercher chez ses parents mais dans un appartement parisien (page 21). Il dit avoir plusieurs frères, dont un est déjà tué en juillet 1916. A part une légère blessure au début de 1917, Jamet traverse la guerre en voyant se succéder les miracles tant il aurait dû être tué mille fois. Aussi, le livre de ce soldat-paysan aurait pu être sous-titré « Journal de guerre d’un miraculé ». Le témoignage est dense, daté et précis et Jamet exerce différentes fonctions au cours de son parcours, sur toute la durée de la guerre (fonction diverse de caporal, organisateur de corps franc, ou un stage de grenadier). Son style, vivant et enjoué, vaut également pour le vocabulaire du soldat. Jamet est notamment relativement obnubilé par l’hygiène et sa possibilité de souscrire à des besoins naturels, volontaires ou provoqués par les circonstances ! Il rapproche cet aspect à celui de sa condition d’homme traqué et dit « Voilà ce qu’on a fait des hommes ! » (page 66). L’ouvrage peut être sur ce seul aspect physiologique utilement analysé. Mais, plus fortement, l’ouvrage a de fréquentes et profondes analyses psychologiques ; son acceptation d’une mort inéluctable par exemple n’est pas tue. Au terrible Point X, il dit : « La mort, je ne la redoute pas. Je la sens présente. Je lui appartiens. Je l’attends » (page 55). Mais, échappant souvent à l’inéluctable, il développe quelque peu le sentiment, qu’il collectivise même, d’être invulnérable. Il dit : « … la pensée intime de tous, c’est que les obus tombent toujours à côté de nous. Le sentiment bizarre d’être invulnérable soutient notre espérance, c’est ce qui nous donne la force de tant souffrir. Sans cette illusion nul homme ne pourrait vivre dans cette misère (p. 90) ». Plus loin, en 1918, revenu miraculeusement d’un coup de main nocturne, il dit : « Décidément pour avoir réussi à me tirer vivant de ce coin-là, c’est que la mort ne veut pas de moi » (page 190). Il ne tait pas également son sentiment, comme celui, général, lorsqu’il est en permission. Haletant et très dynamique, il est aussi riche que fourmillant d’informations utiles à l’Historien, révélant malgré une origine (relativement) plébéienne un des très bons témoins de la Grande Guerre. En témoigne le nombre conséquent d’éléments utiles extraits de cette « Guerre vue par un paysan ». Peu d’éléments dépréciant ce témoignage sont décelés à sa lecture ; on note toutefois que certains noms cités, tels Rasterre ou Vilbac (le Vosgien) page 188 par exemple, n’ont pas été retrouvés sur le site de Mémoire des Hommes mais celui de Louis Arquinet, tué le 11 avril 1918 à Ayencourt y figure (page 187). Enfin, la relation de sa capture et les dernières semaines sous le statut de prisonnier dans une Allemagne exsangue sont parmi les pages rares des témoignages de cette qualité.


Renseignements tirés de l’ouvrage :

Page 15 : Il pèse son sac qui fait 32 kg.
18 : « Pisse » par la fenêtre de sa chambre car il ne connaît pas la caserne dans laquelle il dort et qui n’a pas de lumière
19 : Voit ses premiers morts
21 : Fait dans son pantalon à cause d’un obus ; c’est son baptême du feu (vap 40, 41, 44, 48, 66, 67, 107)
27 : Découvre la guerre : « … faire le « plat ventre » lorsqu’arrive un obus, qui du reste le plus souvent est arrivé avant que l’on ait eu le temps de se coucher à terre, je me rends compte que c’est là un genre d’existence auquel il sera difficile de s’habituer »
28 : Ramène un souvenir d’artisanat de tranchée
30 : Bombardé à Paris, il fait confiance à sa chance
34 : Comment fonctionne la cuisine d’une compagnie, répartition des vivres
41 : Vision dantesque du front au Point X
42 : Bruit des obus, galéjade
55 : Sur la mort, inéluctable : « La mort, je ne la redoute pas. Je la sens présente. Je lui appartiens. Je l’attends »
62 : Boue (vap 186)
66 : Odeur du front : « A l’odeur des cadavres et de la poudre se mêle celle de nos excréments »
67 : Rats
72 : La soif
75 : Faire l’exercice, occupation idiote en grand repos
76 : Lance-flammes Vermorel
81 : Horreur de la tentative de récupérer les bottes d’un allemand mort
86 : Vue d’obus au départ : « À le voir partir on dirait un enfant s’élançant dans l’espace à la conquête du ciel »
: Poux et lutte contre (vap 91, 173, 239)
87 : Froid (vap 93, 95 (pain et vin gelés))
88 : Bois des Satyres, bois du Casino, anciens lieux de libations allemands expliqués
90 : Sentiment bizarre comme illusoire d’être invulnérable
91 : La Madelon chantée par un soldat
97 : Horreur
99 : Bruit du no man’s land
104 : Pourquoi il se bat : « La consolation, c’est de savoir que nous nous battons pour le Droit et la Civilisation, la Liberté des Peuples et la Paix Perpétuelles, quand la guerre sera finie. J’ai seulement bien peur qu’au train dont vont les choses il ne reste plus personne pour assister au triomphe de ces belles choses-là ! »
: les lettres, la censure et les auto-mensonges, le moral
106 : Solidarité de misère
107 : Horreur d’un homme gravement blessé
108 : Sur la sape : « Le pilonnage continue. Que d’obus ! que d’obus ! Sans la sape, il ne resterait pas un homme vivant. Il n’y a que l’être humain qui puisse résister à une chose de pareil. Les rats n’ont pas pu tenir le coup. Ils sont tous crevés. Un chien ne supporterait pas quinze jours de cette existence-là ; vivre couché dans la boue, respirer continuellement l’odeur de la poudre et des cadavres, et avec cela être dans un continuel état d’anxiété ou d’épouvante qui use les forces nerveuses ».
109 : « Dans notre enfer, il arrive qu’on chante pour ne pas pleurer »
117 : Tromblon VB, Chauchat (vap 269 (il ne l’aime pas !) et 280)
121 : Prix du champagne
122 : Vol d’un cochon
131 : Conseil de guerre pour les hommes qui ne sont pas montés au Cornillet : « Nous ne savons pas la suite »
: Moral en permission, mutineries dans les trains : « Au départ des trains de permissionnaires, ça va mal » (vap 133)
133 : Vue d’un cimetière de fusillés (secteur de Sainte-Menehould)
134 : Cartes de ravitaillements diverses, ambiance
135 : Reboursite appelée « guerre de repos »
: Live and let live, fraternisation, contacts
: Désertion allemande, répression
140 : Corps francs (vap 146)
145 : Comment on rentre « au bruit » d’une patrouille nocturne, pour trouver la direction
147 : Ration de vin réduite au repos : « 3/4 de litre seulement pour la journée », vin ordinaire (aramon), différence avec le vin bouché et prix (fin 148)
151 : Sentiment de gêne du permissionnaire « il y a dans leur attitude quelque chose pour nous reprocher d’être encore vivants ». Se sent responsable. Bourreurs de crânes. Son sentiment dans le train au retour, ambiance après les mutineries : « Comme si le train emportait la mort avec lui », vue de la gare de l’Est
152 : « On s’est déshabitué si entièrement de la vie civile qu’on se demande en soi si l’on pourra jamais reprendre son ancien métier »
158 : Vue d’un convoi de camions
162 : Respect d’une maison abandonnée
164 : On utilise les portes et les volets pour faire la cuisine
166 : Femme collabo
174 : Sur les métiers de nécessité de la guerre « Et un employé de bureau dans le civil se transforme en bon terrassier lorsqu’il s’agit pour lui de sauver sa peau »
: « … le village de Veaux qui est en zone neutre. Mais pour les obus il est en zone internationale, du fait que nous en bombardons une partie et les Allemands l’autre »
181 : « Camarade ! », « langue internationale, entendu des deux côtés de la tranchée »
: « Tu as les grôles ! » : tu as peur
186 : « Ainsi qu’il a été convenu en prévision d’évènements, j’écris à une tierce personne chargée de prévenir la famille avec tous les ménagements possibles. La pauvre mère d’Arquinet étant grave malade, il importe de lui cacher la triste nouvelle », il en est récompensé d’une somme de 100 francs pour faire une belle tombe à Louis Arquinet
187 : Vue d’obus incendiaires tirés sur Montdidier
188 : Relation épique d’une patrouille au contact, se croit mort
193 : Reçoit l’ordre de monter un coup de main pour identifier le régiment allemand, prime de prisonnier ou d’effet capturé (cf. témoignage de Bon de La Tour) (vap 211)
195 : Comment il se déroule, échec mais Jamet gagne 100 francs pour un fusil récupéré
198 : Destruction du château de Monchel appartenant au député Klotz, répercussion possible de son coup de main
201 : Retire un éclat d’obus dans le corps d’un homme, horreur
203 : Boutons recousus avec du fil téléphonique
208 : Vague d’avions ressemblant à un gros nuage
211 : Autre coup de main, au niveau compagnie, résultat, décoration, le pourquoi du désintérêt pour mais permission et récompenses (vap 243)
215 : Trêve tacite suite à une inondation de tranchée pour écoper, contact, « nous nous faisons des révérences avec le bras »
216 : Présentiment néfaste (vap 261)
220 : Attaque d’avions sur les ballons puis attaque générale
223 : Combat entre une mitrailleuse et un canon de 37
224 : Egorgement
231 : Reddition réglée par la cavalerie
232 : Fusil-mitrailleur, trop encombrant et manquant de précision, non jeté « par crainte du Conseil de guerre »
: Sapes allemandes camouflées par effet de peinture, vue de l’intérieur, pillage
233 : Démine un dépôt de munitions
244 : Vue de Martiniquais et de Sénégalais, ce qu’il en pense
246 : Permission. Remarque un changement dans la population, froideur à l’égard du soldat
247 : Fait des cauchemars
249 : Ambiance de retour au front : « A la gare du Nord, où je prends le train, pas un cri de protestation. Un silence qui fait mal. Chacun va comme le mouton dans le troupeau qu’on mène à l’abattoir. »
259 : Rencontre un condamné d’une compagnie de discipline
260 : Envoi une lettre testament, délai postal
263 : Sauve un camarade chargé de grenades qui prend feu
264 : Carnage de prisonniers
266 : S’interroge pour tuer un officier prisonnier, puis renonce, brutalisation
268 : Coincé entre deux mitrailleuses ennemies
: Fusée à 6 feux
273 : Fait prisonnier, sa relation avec les allemands
279 : Pense être assassiné ! Mais 3 interrogatoires, sans violence
: Vue d’un alsacien francophile (vap 282)
283 : A caché un Louis d’or dans son calot (vap 309)
: Camp de prisonnier, nourriture et misère
287 : Convoi vers l’Allemagne, vision épique : « Il faut voir cette misère de la guerre sur les routes : nos chariots lourdement chargés tirés par trente hommes environ, et suivis d’une horde humaine, maigre, sale, déchirée, et que la vermine ronge »
288 : Boîte de sang en conserve
291 : En train
292 : Moral allemand
294 : Vue des Allemands en Allemagne

Chapitrage de l’ouvrage
C’est la guerre (p.7) – Le baptême du feu (p.21) – La permission (p.27) – Caporal d’ordinaire (p.33) – Aux Eparges (p.36) – La guerre de mine (p.47) – La corvée de soupe (p.53) – La relève du petit poste (p.61) – Le grand repos (p.75) – Dans la Somme (p.79) – En Champagne (p.92) – Au Mont Cornillet (p.117) – En Argonne (p.133) – Retour dans la Somme (p.157) – Vers Montdidier (p.173) – Attaque d’un petit poste (p.193) – Attaque des Allemands (p.205) – Coup de main de la Compagnie (p.211) – La grande attaque (p.217) – Attaque de la cavalerie (p.229) – La relève (p.241) – La permission (p.245) – Le retour à la Compagnie (p.249) – Attaque de la Ligne Hindenburg (p.253) – Prisonniers (p.273) – Vers l’Allemagne (p.287) – En Allemagne (p.295) – La révolution en Allemagne (p.301) – Le retour (p.307).

Yann Prouillet – août 2024

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