Jacques, Pierre (1879-1948)

1. Le témoin
Pierre Jacques est né le 9 avril 1879 à Halstroff, village de Moselle situé dans le Pays des Trois frontières (France-Allemagne-Luxembourg). Il est issu d’une famille modeste ; sa mère a travaillé comme femme de chambre au Grand Hôtel de Metz et son père est cocher. Après leur mariage en 1872, ils retournent s’installer à Halstroff et ouvrent une auberge-épicerie. Ils ont plusieurs enfants dont Pierre qui fait des études et cultive de hautes valeurs morales. Formé à la Lehrerausbildunganstalt, centre de formation des maîtres de Phalsbourg, il est nommé instituteur à Coin-sur-Seille puis Moyeuvre-Petite, deux villages mosellans francophones. En 1913, il passe professeur à la Handelsschule, l’Ecole de Commerce, de Metz. En février 1915, il est envoyé à Neuss en Rhénanie pour sa formation militaire mais il est jugé inapte en août et rejoint alors son poste d’enseignant. De fait, il ne fera pas l’expérience des combats et de la tranchée. Il décide toutefois d’écrire un « récit symbolique et didactique », une « fiction allégorique » dans laquelle il mêle ses sentiments et son « expérience ». Il l’attribue à Paul Lorrain, avatar combattant d’un professeur pédagogue qui ne combat pas mais souhaite dénoncer la guerre, seul « ennemi haïssable » à ses yeux, et soucieux de faire comprendre l’arbitraire des frontières et la tragédie des guerres. Il fréquente les milieux catholiques messins et est ami de Robert Schuman. S’il est un « produit du système d’éducation [allemand] de l’époque », il est sensible aux valeurs humaines et chrétiennes et ne se départira jamais de son esprit pédagogue. Pierre ne se mariera jamais et Chantal Kontzler et Véronique Stoffel, parentes de l’auteur, présentatrices de cette édition, indiquent que « sa jeune sœur, Lisa, l’accompagnera dans chacun de ses postes ». Resté à Metz pendant l’autre guerre, il revient un temps dans son village au printemps 1945 et meurt dans la métropole lorraine le 2 octobre 1948. Il est enterré dans son village natal.

2. Analyse
Jacques, Pierre, Prussien malgré lui. Récit de guerre d’un lorrain. 1914-1918, coédition Metz, Les Paraiges – Nancy, Le Polémarque, 2013, 127 pages.
Jean-Noël Grandhomme, préfacier de ce singulier ouvrage nous éclaire très opportunément sur celui-ci. En effet, d’abord, il indique que l’auteur « a maintenu intégralement le texte déjà paru du 21 janvier au 8 février 1922 sous le titre Paul Lorrain. Novelle aus dem Kriegsleben eines Lothringers d’un certain Pierre du Conroy (…) dans la Lothringer Volkszeitung, journal des catholiques germanophones de Metz et de l’Est mosellan, dont le groupe « la Libre Lorraine » publie Muss-Preusse en 1931. » Dès lors, il s’agit bien ici d’une fiction à très fort message politique, revendicateur de la notion de Muss-Preusse, « Malgré-nous », dans la lignée de l’association éponyme créée à Metz le 20 mai 1920 par le Sarthois André Bellard. Prussien malgré lui se veut un plaidoyer pacifiste du paradigme. Pour ce faire, l’auteur donne à son épopée l’apparence d’un récit de guerre, mixant réflexion identitaire et histoire d’amour corrompue par le tiraillement des nations, ce sur fond du drame des populations du Reichsland : « tantôt assujetties et délivrées par l’un puis par l’autre, les provinces sœurs Alsatia et Lotharingia subissent le sort des enfants du divorce qui ne peuvent trouver la tranquillité et la paix que si les parents se réconcilient » (p. 23) ! De fait, à l’étude, l’ouvrage vaut certes pour ses informations opportunes sur l’ambiance mosellane et une analyse plus ou moins directe de la question des Alsaciens-lorrains, de leur âme et des grandes questions qui en font la spécificité plutôt que sur la réalité d’une éventuelle part testimoniale à tenter de retrouver dans le récit. On peut toutefois retenir des éléments sur le Gott Strafe England d’Ernest Lissauer (1882-1937) (p. 74), la germanisation des territoires conquis, cf. la défrancisation des noms et des enseignes (p. 79), des exemples nombreux de bourrage de crâne ou le mot Alboche (p. 105).

Yann Prouillet, février 2021

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Bier, Charles (1898-1977)

1. Le témoin
Charles Bier, 19 ans, domicilié à Saint-Epvre, au sud-ouest de Metz en Moselle est boulanger quand sa classe (1918), est appelée à rejoindre le front. Il doit revêtir l’uniforme feldgrau et désormais se prénommer Karl. Au foyer, sa mère et son beau-père (il est orphelin de père) semblent l’avoir élevé dans un milieu francophile. Il parle français couramment, a une culture littéraire (il cite Barrès ou Déroulède), politique et évoque à plusieurs reprises les stratégies des lorrains de cœur pour maintenir la culture française, y compris en célébrant les anciennes fêtes à Nancy, restée française. Il a une sœur et deux frères, Gaston, qui mourra dans ses bras le 1er décembre 1918 de maladie contractée en forteresse suite à une tentative de désertion, et Antoine, qui reviendra également du front après avoir été « porté disparu en service commandé sur le front anglais ». Il fait ses classes au 137e IR d’Haguenau et au 166e IR de Bitche mais c’est au sein du 462e qu’il est enrégimenté avec la fonction de mitrailleur. Après-guerre, il reprend son métier de boulanger-pâtissier à Metz, se marie en 1931 et de cette union naitront trois enfants.

2. Le témoignage
Amoros, Nadine, Entre les lignes. & En quête d’Isabelle. Charles, alsacien-lorrain, 1914-1918, chez l’auteure, 2019, 189 pages.
Au seuil d’octobre 1917, Karl rejoint le front dans le secteur de Cheppy en Argonne. Il est mis en réserve un peu plus au nord, dans le secteur Saint-Juvin, Champigneulles, Grandpré, mais, n’ayant pu empêcher un vol de cochon alors qu’il est de garde, se retrouve dans une section disciplinaire qui le renvoie au front dans le secteur de Verdun. « Et là, commença la vraie guerre avec toutes ses cruautés. En mettant cette fois, fin à mes rêves de jeunesse par la vision du spectacle qui s’offrait à mes yeux. Ce grouillement de soldats, entrant et sortant de ces casemates souterraines, attendant avec impatience la relève dans un désordre inextricable, avec leur visage ravagé et leur uniforme saccagé. Une vision douloureuse de cadavres non identifiés, ou d’autres, debout comme des mannequins en vitrine ; barricadés pour l’éternité dans ces barbelés infranchissables. Ces sentinelles accroupies, grelottant de froid avec tout leur fourbi sur l’épaule, les pieds dans la boue, momifiés de stupeur » (p. 26). Devant Verdun, à Noël 1917, sous le feu, il subit la violence et le surréalisme du front, son stahlhelm traversé par un éclat, le commotionnant légèrement. Puis dans la même page, il rapporte la pancarte française écrite en allemand demandant une trêve de Noël : « La surprise fut bien accueillie par les Allemands » dit-il, avant de décrire rapidement son application : « Les ordres durent donnés afin de se replier sur les arrières-tranchées pour mieux participer à ces évènements. Des petits feux furent allumés pour bien spécifier l’accord. Il y eut dans certains endroits des échanges amicaux, des ramassages de blessés de part et d’autre et pas un seul coup de fusil ne fut tiré » (p. 29). Il fait preuve de bravoure, sauvant un temps son lieutenant sous le feu, parvenant également à livrer un message au commandement. Mi-février 18, il est blessé légèrement et intoxiqué par des gaz. Renvoyé du front pour une infirmerie à Laon, il est nommé ordonnance de l’oberleutnant puis capitaine Langberger, un Lorrain. Il est alors embusqué dans les troupes d’occupation (terme cité à deux reprises pages 79 et 94). Il va s’évertuer alors à atténuer le sort de la population, dont il cherche le contact en mettant en avant sa qualité de soldat lorrain arguant volontiers de son pacifisme. Il dit de la perception des envahis à son égard : « Disons que cette population me réservait un bon accueil quand je me permettais de lui dévoiler mon tempérament avec l’accent de chez nous. (…) C’est parmi ces villageois que se développèrent mes capacités de soldat pacifique… » (p. 22). Il va d’ailleurs jusqu’à détourner de la nourriture à leur profit. A Laon, rencontre houleusement (elle le soufflette !) Isabelle, jeune veuve de guerre avec laquelle il va nouer une amitié croissante. La majeure partie de son récit se situant à Laon, il en décrit quelque peu la vie quotidienne. Fin février 18, il est pris dans le bombardement par avions de la gare qui coûte à l’armée allemande « au moins 25 tués, des disparus, un grand nombre de blessés et deux trains avec leur contenu, c’est un désastre » (p. 88). Au cours d’une permission d’ailleurs, il subit à quelques kilomètres de Sedan un mitraillage dans un autre train qui le ramène à Metz, opération occasionnant des morts et des blessés ; « … une fois de plus, je parvins à passer entre les mailles de la mort » (p. 97). Le 28 mars 1918, les Allemands ayant déclenché l’opération Michael, et raclant les fonds de tiroir comme il le lit dans un communiqué « affiché aux pancartes de la Kommandantur », Karl pense retourner au feu mais Landberger parvient à nouveau à l’embusquer en lui confiant une mission d’accompagnement sanitaire « au fin fond de la Prusse », dans un camp de prisonnier de Gros-Strehlitz en Silésie. Au retour, il retrouve toutefois un temps le front d’Argonne (avril-mai) puis participe à la bataille du Bois de Belleau (juin) dans laquelle il est fait prisonnier par les soldats français, puis immédiatement libéré par une contre-attaque. A l’issue d’une seconde permission, il revient à Laon dans un train « entre toutes sortes de soldats allemands qui, eux aussi, ne chantaient plus de belles chansons patriotiques » (p. 160 et 161). Il y retrouve Isabelle qui le travestit en civil, change son identité et lui fait même rouvrir une boulangerie laonnaise en déshérence. Craignant toutefois d’être démasqué, il reprend toutefois l’uniforme vert-de-gris et quitte Laon le 8 octobre 1918, 5 jours avant sa libération par les troupes françaises. Retourné au front, il assiste à la confusion d’une fin de guerre délitante et décrit « à quelques lieues de Chauny » : « Ce fut catastrophique par là. Des soldats allemands disparurent, d’autres firent sauter leurs mitrailleuses à coups de pioches et de grenades à main. Un jour, des soldats de ma section se décidèrent à se rendre, mais n’y parviendront pas, car nous fumes bombardés. Sous ces bombardements nous ferons même plusieurs prisonniers français, sans le vouloir pendant que les murs s’écroulaient sur nous, à nous faire perdre la raison. Français et Allemands finirent par s’enfuir après un véritable adieu amical, où chacun retrouvera sa tranchée. » (pp. 153 et 154).

Insérant quelques chapitres dans les souvenirs de Charles, Nadine Amoros, sa petite-fille, fait état de ses recherches en 2019 pour identifier Isabelle, avec laquelle le musketier semble « avoir continué à échanger par correspondance tout au long de leur vie ». Elle est morte deux années après lui.

3. Analyse
L’auteur, Mosellan « Malgré nous » de la Grande Guerre nous donne à lire un livre de souvenirs simplement écrit et relativement singulier. Enrôlé tardivement dans ce qu’il qualifie « d’armée d’invasion » (p. 139), il décrit une année d’un conflit qu’il tente d’éviter sans parvenir, comme son compatriote Eugène Lambert, à s’éloigner du front qui le rattrapera épisodiquement. Il parvient tant bien que mal à faire son devoir entre le marteau de la suspicion du commandement, qui enquête sur ses sentiments patriotiques du fait des évasions tentées ou réussies de ses frères (voir son interrogatoire pages 36 à 40), et l’enclume d’une guerre contre les français dont il dit à plusieurs reprises s’être retenu de tuer. Plus encore, au cours de sa bataille du bois de Belleau, il décrit dans le chaos : « … il nous fallut à nouveau partir pour rejoindre une vaste grotte à proximité du lieu. Durant trois jours, un sorte de vision de terreur nous accabla sans distinction, où il ne put être question de boire ou de manger quoi que ce soit ». Suit une vision dantesque des conditions de vie souterraine d’une « garnison » surchargée, narration à l’issue de laquelle il conclut : « La positon n’étant plus tenable il fallait sortir. Alors, durant une courte interruption des combats, je laissai nos prisonniers français prendre le large vers l’arrière » pp. 143 et 144). Dans ce parcours contraint, il parvient à s’embusquer à Laon et noue avec la population civile des relations occupants/occupés qu’il tempère en permanence par sa qualité d’alsacien-lorrain. Et, cas relativement rare dans la littérature testimoniale de ces Reichlander sous l’uniforme allemand, il met en avant l’amitié profonde qu’il noue avec Isabelle, jeune veuve de 2 ans son aînée. C’est cette histoire intime qui nourrit la quête de sa petite-fille pour parvenir à identifier la jeune femme, qu’elle maintiendra toutefois anonyme. C’est également le cas pour Charles dont le patronyme n’est pas révélé et nous remercions l’auteure pour nous avoir permis d’attribuer ce témoignage écrit par Charles quelques décennies plus tard. Il délivre sa démarche d’écriture, située entre 1965 et 1970, en incipit : « J’ai voulu transmettre ma version de cette période telle que je l’ai vécue. Tout particulièrement en pensant à tous ces militaires incorporés par le destin dans les rangs germaniques, disons « malgré eux » (…) Je raconte à la fois, les étapes de cette guerre, notre quotidien de soldat, et aussi des secrets plus personnels ». Il revient d’ailleurs sur cette initiative à la fin de son récit en disant : « Il faudra que mes nombreux amis me pardonnent d’aborder de telles révélations qui touchent tant de secrets personnels. J’ai pris mes responsabilités dans ce que j’ai cité en détail et dont j’atteste la valeur d’authentique réalité ». Il est évident que les souvenirs de Charles ont un double but politique ; démontrer son pacifisme et s’inscrire dans le paradigme des enrôlés de force alsaciens-lorrains qui ont gardé leurs sentiments francophiles malgré 44 ans d’annexion. Charles s’en explique ouvertement ou de manière plus subliminale. Lors de sa visite à la femme de son capitaine protecteur, le messin Landberger, celle-ci lui demande : « Mon mari est-il bien vu par la population ? ». Plus loin, il décrit Metz où les habitants « parlaient en sourdine le français ou le patois régional ». Il fera toutefois une concession au militarisme à l’issue de la cérémonie funèbre des victimes du bombardement de la gare de Laon : « Le garde à vous et la présentation des armes furent si impeccables que cela me réconcilia avec la discipline » (p. 88).

L’ouvrage est bien publié et seules quelques imprécisions dans la transcription du récit ou la toponymie ont été relevées.

Yann Prouillet, février 2021


Edith Wharton (1862-1937)

1. Le témoin
Edith Wharton, romancière, nouvelliste, poète et essayiste américaine, née le 24 janvier 1862 à New-York (décédée le 11 août 1937 à Saint-Brice-sous-Forêt dans le Val-d’Oise), est installée à Paris depuis 1907. Elle y revient à la déclaration de guerre et y décrit, du 30 juillet 1914 à février 1915 l’ambiance et l’évolution des choses, des gens comme des mœurs. A la fin de ce dernier mois, elle parvient à décrocher « l’autorisation de visiter quelques ambulances et quelques hôpitaux d’évacuation à l’arrière des lignes ». Son premier voyage l’amène en Argonne sur les traces de la bataille de La Marne. Le second lui fait parcourir la Lorraine et les Vosges, du 13 au 17 mai, de Nancy à la première ligne d’un front de montagne qu’elle s’applique, censure oblige, à ne pas localiser précisément. Du 19 au 24 juin elle visite dans le Nord le front anglo-belge puis glisse à l’opposé, à partir du 13 août pour un voyage en Alsace (Thann) jusqu’à Belfort (le 17, en revenant par le front des Vosges lorraines, également non précisé. Son dernier texte se propose de comprendre l’âme française et le « Moral de la France », se penchant sur l’état d’esprit, mettant en avant l’abnégation, l’intelligence et le courage dans un élan éminemment francophile.

2. Le témoignage
Débutant par un long tableau de Paris, de l’effervescence de la mobilisation à l’accoutumance du temps de la guerre, et à l’installation d’une habitude et d’une adaptation qui finiront, pour le poilu, dans le surréalisme et la dichotomie. Parvenant à obtenir, on devine avec toutes les difficultés, les autorisations de circulation et de mouvements idoines, et manifestement munie d’un guide touristique, elle décrit tour à tour quelques arrières front en Champagne, Argonne, dans le Nord, en Lorraine, en Alsace ou dans les Vosges.

3. Analyse
A l’instar de Gérald Campbell, d’Edmond Bauty et de beaucoup d’autres, Edith Wharton, à la manière d’une journaliste, fait quelques voyages au front pour, selon l’oxymore relevé par Annette Becker, qui assure la préface de cette édition, nourrir la fascination et l’horreur du grand massacre, du spectacle de la guerre. mais avec une double superficialité qui la place en-dessous des voyages des journalistes. Edith Wharton, qui verse, comme tous à leur époque, dans le martyrologe, fournit en fait une vision superficielle de la réalité des fronts, ce dans une écriture qui privilégie le plus souvent la stylistique à la profondeur descriptive. Bien entendu, soumise à une censure allant croissant au fur et à mesure qu’elle approche les fronts actifs, ses visions se transforment en balades champêtres anonymes lorsqu’elle approche des premières lignes, comme c’est le cas dans le massif des Vosges, fronts alsacien comme lorrain. Ainsi rencontre-t-elle sans le nommer l’abbé Collé, curé de Ménil-sur-Belvitte (p. 118) et décrit-elle peut-être le front aux alentours de La Chapelotte ou de La Fontenelle mais de manière tellement superficielle que ce pourrait se trouver partout ailleurs dans le secteur. Bien entendu, elle commet des erreurs, voyant à Nancy les grilles de Jean Damour, plaçant au même rang Verdun, Badonviller et Raon-L’Etape dans l’évacuation (p. 150) et passant l’ancienne frontière alsacienne sans s’en rendre compte (p. 177). Bref, malgré une stylistique recherchée et quelques métaphores intéressantes, l’absence de profondeur descriptive de l’auteure rend son ouvrage trop superficiel pour être référentiel et utile à l’historien. L’ouvrage est agrémenté de 12 photographies mal reproduites en cahier final. Cet ouvrage n’apporte que très peu à l’historien, les descriptions étant trop sommaires et les toponymes utiles absents. L’ouvrage reste toutefois à mentionner dans les bibliographies de paradigme similaire des voyages et tableaux civils au front. Quelques coquilles toponymiques n’ont pas été corrigées par l’éditeur (p. 177 Massevaux pour Masevaux).

4. Parcours emprunté par l’auteure / date
30 juillet 1914 – pages 29 à 61 : Part de Poitiers – Chartres – Paris
Février 1915 – pages 63 à 100 : Meaux – Montmirail – Châlons-en-Champagne (pages 66 à 71) – Auve – Sainte-Menehould – Clermont-en-Argonne – Blercourt – Verdun – un village au sud, à 6 kilomètres à l’ouest des Eparges – Bar-le-Duc – Laimont – Heitz-le-Maurupt – Châlons-en-Champagne
13-17 mai – pages 101 à 137 : Sermaize-les-Bains – Commercy – Gerbéviller – Nancy – Mousson – Pont-à-Mousson – Crévic – Ménil-sur-Belvitte – colline isolée à trois kilomètres de la frontière allemande – des « villages nègres »
19 juin – 12 août – pages 139 à 200 : Quelque part entre Doullens et Montreuil-sur-Mer – Saint-Omer – Cassel – route de Cassel à Poperinge – Poperinge – Ypres – Poperinge – Furnes – Bergues – Dunkerque – Cassel – « Bois triangulaire » – Nieuport – La Panne (Belgique) – Dunkerque – La Panne – Saint-Omer.
13-15 août : Près de Reims – Reims
15-16 août : Masevaux – Thann – sommets à l’est de Thann
17 août : Belfort – Dannemarie
18 août : « Une chaîne de collines près des frontières de la Lorraine » pouvant être en Déodatie (la description d’un village occupé ressemble au hameau-centre de Launois, au Ban-de-Sapt).

5. Quelques annotation à retenir
Page 35 : Vue de la mobilisation à Paris, ambiance
43 : « Ambiance » administrative, difficulté pour communiquer, comportement des agents
49 : Parisiens allant voir les premiers drapeaux pris à l’ennemi
54 : Vue de « l’armée des réfugiés »
68 : Uniformes bigarrés et différentes teintes de bleu
72 : 75 et camions : « On aurait dit des gazelles géantes au milieu d’un troupeau d’éléphants »
77 : A Clermont-en-Argonne, voit la guerre d’une terrasse gazonnée, comme un balcon sur la guerre
93 : Disparition des panneaux directionnels à l’arrière du front ; elle manque de perdre son chemin
100 : Evoque sans être explicite (« sa dépouille fut déshonorée ») le viol d’une morte par l’ennemi à Gerbéviller
130 : Vue d’orfèvres parisiens artisans de tranchée
158 : Bruit du canon comparable « au bruit que feraient tous les rideaux de fer du monde s’ils retombaient en même temps »
162 : Métaphore sur la vision des forêts : « Lorsque les belles forêts continentales sont victimes du canon, les troncs puissants jetés à terre se prêtent à des visions majestueuses de temples en ruines »
« La ville moderne de Nieuport semble être morte de la colique » !
185 : « Chaque canon avait son canonnier, qui veillait sur lui avec l’œil fier et jaloux du jeune marié pour son épouse »
190 : Alsacien repeignant les enseignes en français à Dannemarie

Yann Prouillet – avril 2020

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Lugand, Fernand (1888-1950)

1. Le témoin

Fernand Lugand est né le 28 janvier 1888 à Saint-Germain-de-Joux dans l’Ain. Il est le cinquième enfant d’Ennemond Alfred-François Lugand, préposé aux douanes (lequel mourra le 25 janvier 1917), et de Marie-Eugénie Burdet, modiste et lapidaire. Il fait son service militaire à Remiremont (Vosges) du 10 octobre 1909 au 24 septembre 1911, puis se marie avec Marie-Antoinette Ballivet, diamantaire. Le couple s’installe à Lajoux (Jura), où il est affecté comme préposé aux écritures à la capitainerie des douanes. Le 28 juillet 1914, il est mobilisé au 13ème Bataillon de Chasseurs alpins de Chambéry et part occuper le col de la Faucille, à la frontière suisse. De fait, il ne rejoindra pas immédiatement la ligne de feu : « …J’avais un peu honte de rester chez moi, mais l’ordre était formel, les douaniers devaient rester à leur poste d’après les plans de mobilisation » (page 45). Il a même le temps de connaître la naissance, le 8 mars 1915, de sa première fille, Renée (qui mourra d’une angine pernicieuse en 1929, à l’âge de 15 ans). Le 3 mai suivant, il intègre le 13ème BCA comme chasseur de 2ème classe et rejoint finalement le front des Vosges le 24 juin. Même si son baptême du feu, à Sondernach, date du 10 juillet, 1915, il reste dans un premier temps relativement à l’arrière des points chauds, aidé en cela par son grade de caporal-fourrier, qui lui permet de rester au pied des champs de bataille en pleines batailles d’une année 1915, celles des « Grands orages » sur les Vosges. Il finit par participer aux combats du HWK, (décembre 1915 – janvier 1916) puis du Linge (avril 1916), jusqu’à sa très grave blessure par balle, le 24, puisqu’il perdra l’usage d’un bras. Sa guerre est donc terminée et après opérations et convalescence, il est finalement renvoyé dans ses foyers le 27 février 1917. Il reprend alors ses fonctions dans les Douanes à la capitainerie de Châtillon-de-Michaille (Ain). Sa seconde fille, Andrée, naît le 21 novembre 1918. Il perd son épouse de tuberculose en 1922 et se remarie avec Emma Michel, fille d’un hôtelier. Il poursuit sa carrière jusqu’à sa retraite en 1949, après avoir eu une action manifeste dans la Résistance. Fernand Lugand meurt le 13 octobre 1950 à Cognin (Savoie), emporté par une attaque cérébrale.

2. Le témoignage

Lugand, Fernand, Les carnets de guerre d’un « poilu » savoyard. (Mémoires et souvenirs de Fernand Lugand). Ouvrage présenté par Xavier Charvet. Préface du Professeur Jean-Jacques Becker, Montmélian, La Fontaine de Siloé, collection Les carnets de vie, 2000, 154 pages.

3. Analyse
Xavier Charvet, qui biographie très précisément le parcours de l’auteur, indique que celui aurait écrit ses mémoires à l’hôtel de Savoie à Chambéry à l’hiver 1934-1935. Car en effet, certainement basé sur un carnet de guerre, l’ouvrage, qui retrace 10 mois de guerre dans les Hautes-Vosges, forme en fait une succession de tableaux chronologiques, parfois didactiques (« qu’est-ce que ma cagna ? » page 74) voire justificatifs (« le feu des tentations », page 115, où il tente de se disculper d’un non-amour !) mais en forme de transmission orale à sa seconde fille Andrée, à laquelle il s’adresse nommément (comme page 77 où il dit « Laisse-moi te raconter une petite histoire ». Fernand Lugand s’en explique en forme d’introduction : « J’écris ceci, afin que tu saches ce que ton père a pu voir et endurer pendant les longs jours de malheurs de 1914 à 1918. » (page 43) et reviens sur sa démarche dans l’ultime chapitre : « A mes descendants » : « J’ai écrit ce qui précède sans prétention aucune et sans recherche littéraire, tous simplement pour que tu connaisses mes diverses péripéties qui ont marqué ma vie pendant cette période tourmentée… ». Toutefois, celle-ci a 13 ans lorsque Lugand prend la plume pour son récit et il est donc vraisemblable qu’il l’a édulcoré d’une vérité trop crue. Il tient à plusieurs reprises à démontrer qu’il fut un bon soldat (voir page 124), ce que nous croyons volontiers quand Lugand dit sa décision de ne pas tuer au fusil, (il se dit bon tireur) un allemand occupé à creuser un trou à la pioche : « Je me dis qu’il serait lâche de tuer ainsi un homme qui peut-être travaille à ce trou pour donner une sépulture à un camarade. Je relève mon arme, la dépose à mes pieds et ma conscience me dit : « Tu as bien fait » » (page 59). Sur le rôle moral fondamental de la correspondance, il dit : « … les lettres sont au moral ce que le ravitaillement en vivres est au corps ». A plusieurs reprises, il donne des éléments sur la mort (page 62), y compris par pulvérisation (page 93), et l’inhumation des camarades. Il réfléchit à sa propre mort en dormant dans un … cercueil (page 71) et s’interroge sur la résistance de l’Homme aux conditions climatiques de la guerre dans les Vosges : « … Comment le corps humain peut-il offrir pareille résistance à tous ces éléments ? ». Enfin, sa blessure renseigne sur les conditions sanitaires d’extraction du champ de bataille et d’évacuation d’un blessé depuis la ligne de feu, ce, jusqu’à sa démobilisation, avec une anecdote d’intérêt lorsqu’il se réveille d’opération chirurgicale : « Je passe la main droite autour de mon cou où je trouve suspendue la balle qui m’a été extraite du flanc. Je l’ai pieusement conservée, rangée dans la boîte qui contient ma médaille militaire » (page 130).
L’ouvrage, bien édité, est enrichi d’un avant-dire de Xavier Charvet sur la famille, longue lignée de douaniers, les lieux, terres de montagnes (Savoie, Jura, Vosges) qui forment la ligne commune de ce témoignage, et sur la démarche de publication. Le livre produit également des cartes, photos du soldat, reproductions d’un ordre de Serret (66ème D.I.) et d’une page du cahier de Lugand, d’une généalogie et d’une bibliographie sommaire.

Yann Prouillet – mars 2017

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Artis, Lucien (1895-1985)

1. Le témoin

Lucien Artis naît le 23 mars 1895 à Marbache (Meurthe-et-Moselle). Deuxième fils des trois enfants de Lucie et Joseph Artis, dont les professions ne sont pas connues, il vient manifestement d’un milieu ouvrier. Il catholique très pratiquant. Après des études sommaires, il dit, dans une petite introduction pour ses enfants à ses carnets, être entré à l’usine de Montataire, à Frouard, à 13 ans : « Vos grands-parents n’avaient pas les moyens de nous faire donner une instruction supérieure en ce temps-là… » (page 5). La guerre déclenchée, il occupe dans cette usine un poste de secrétaire de l’ingénieur, chef du service des Hauts-fourneaux. C’est le futur capitaine Aubertin, du 39ème d’artillerie qu’il saluera sur le front en avril 1915. Son frère, ainé de quatre ans, est au service militaire comme sergent téléphoniste au 160ème R.I. de Toul. Dès lors, il aspire à lui-même à prendre l’uniforme. Rongeant son frein, il est spectateur d’une guerre dont il finit par entendre le son se rapprochant, à la fin août 1914. Le 23, « Tous les habitants [de Marbache] sont en état d’alerte, nous nous attendons à recevoir l’ordre d’évacuation. Ma petite charrette est arrangée, elle est prête, chargée » (page 26). Mais la ligne tient bon et le village n’est pas envahi ; il restera toutefois à l’immédiate proximité du front, à quelques kilomètres du Bois-le-Prêtre. Le 10 décembre, il reçoit enfin sa feuille d’appel pour le 156ème R.I. à Decize (Nièvre), régiment dans lequel il reste quelques semaines avant de voir une demande acceptée pour qu’il rejoigne le 160ème de son frère en avril 1915. Il y occupera, dans son équipe, le poste de sapeur téléphoniste. Il rejoint le front en Artois le 8, y retrouve enfin Léon le 10. Il ne s’approche du front actif qu’à la fin du mois, dans le secteur de La Targette, mais c’est le 9 mai qu’il y participe à son premier coup de chien. Sa vision du front est dantesque et surréaliste. Léon y est blessé assez gravement à la cuisse. Il subira lui-même plusieurs petites blessures, et une grippe, mais le 26 juillet 1918, à Hautvillers, au nord d’Epernay (Marne), il est gravement blessé par éclat d’obus à la tête. Sa guerre est terminée. Le 13 janvier 1919, il est réformé temporaire, invalide à 40 % (trépané), a reçu la croix de guerre et est démobilisé. Il rentre à Marbache où il retrouvera Léon, également survivant. Lucien Artis épousera Catherine, qui lui donnera 5 enfants et deviendra en avril 1955 frère Lucien chez les Camilliens. Il décède à Arras le 19 février 1985.

2. Le témoignage

Artis, Lucien, A mes enfants, chez l’auteur, 2015, 263 pages.

3. Analyse

Publié dans une version familiale, l’ouvrage a les défauts de ses qualités. Comme le plus souvent dans ce type de publication, ce livre souffre de problèmes typographiques, de composition, (un paragraphe est doublé par exemple), et de toponymie. Il est agrémenté de 11 photos (dont un portrait en pied, une page de son carnet, 3 clichés de Verdun, 2 de la Somme, 2 du Chemin des Dames et 2 de la Lorraine) mais sans indication de source. Sont elles de l’auteur, sachant qu’il dit (page 182) faire de la photo ? Il ne dispose pas non plus de sommaire ou d’index mais l’envoi par l’auteur lui-même à ses enfants répond à cet amateurisme : « Vous m’avez dit, ne pas pouvoir lire mon écriture. Alors je me suis mis au travail, j’ai recopié textuellement le contenu de mes carnets de route. » Pourtant quelques traces de réécriture (pages 68 et 118) se détectent au fil de la lecture, révélant le caractère pédagogique de sa démarche. L’intérêt pour l’Historien de ce petit témoignage se démontre dès son introït, Artis résumant tout d’une phrase : « Je n’ai rien fait d’extraordinaire. J’ai suivi le mouvement, les copains, je me demande encore comment j’en suis sorti. » L’autre intérêt du témoignage est celui d’un lorrain dont le village, ouvrier et industrieux, se situe à l’immédiat arrière-front du Bois-le-Prêtre. Il dépeint ainsi l’ambiance du village et des usines de la mobilisation à son départ au front en décembre 1914 et à plusieurs reprises, il veut rejoindre la guerre : « Quand donc sera mon tour ! » (p. 22), avec des volontés belliqueuses : « C’est à nous de les venger quand je serai soldat. Je penserai à tout cela, ma première balle sera ma première vengeance ! Mais quand ? » (p. 25), attiré par l’appel de la bataille : « De tous les côtés le canon tonne. Je veux m’engager ainsi que les jeunes de ma classe » (p. 32), sa proximité du front l’amène à voir la guerre depuis les hauteurs de son village. Il découvre la guerre mais la traverse finalement, par sa fonction de sapeur téléphonique, traverse les combats en spectateur, sans les décrire ainsi par le détail. Quelques tableaux sont toutefois signifiants (pages 97 ou 104). L’auteur relate plusieurs permissions, sans toutefois, règle commune aux témoins, en décrire le contenu. Toutefois, cet ouvrage est éclairant sur la mentalité ouvrière dans le conflit. Comme nombre de soldats, sa guerre est un spectacle impressionnant : il rencontre Poincaré dès son arrivée au front (p. 70), sa marraine de guerre (31 octobre 1916) (p. 184), voit un général (Bablon) chercher des poux (p. 134), un noble (Vilatte de Peufayot) recevant un colis (« un oreiller pneumatique, un petit réchaud, du parfum, etc… ») (p. 108) et même la mer pour la première fois (p. 181). Si l’ouvrage apporte techniquement peu d’informations sur le rôle spécifique de sapeur-téléphoniste régimentaire, le témoignage reste informatif et tout à fait utile dans une bibliographie testimoniale très ténue pour ce régiment lorrain.

Yann Prouillet, février 2017

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Castelain, Gabriel (1890-1915)

1. le témoin
Jean Gabriel Castelain est né à Santes (Nord) en 1890. Il grandit à Haubourdin, un faubourg de Lille, dans une famille catholique très pratiquante. Il a deux frères et deux sœurs : Emile, religieux et brancardier, est blessé grièvement en 1914, et Paul, classe 17, fait la guerre au 8e BCP à partir de 1916. Une sœur meurt de la grippe espagnole en 1918. Gabriel adolescent suit l’enseignement du petit séminaire d’Haubourdin, qui accueille aussi des élèves sans vocation ecclésiastique. Il fait son service militaire de 1911 à juin 1914 (loi des trois ans) puis se marie avec Suzanne le 21 juin 1914. Mobilisé comme sergent au 110e Régiment d’infanterie de Dunkerque, il combat en Belgique, devant Reims, puis sur l’Aisne (Bois de la Miette – ferme du Choléra) à l’automne 1914. Transféré en Champagne en décembre 1914, il est tué lors de la première grande offensive devant le Mesnil-les-Hurlus le 18 février 1915. Il est enterré au cimetière du village, mais les lieux seront totalement bouleversés par la seconde offensive de septembre 1915 : en 1917, son jeune frère Paul ne parviendra pas à retrouver sa tombe.
2. le témoignage
Les carnets furent rendus à sa veuve par l’autorité militaire en 1919. L’association « La Mémoire de Ronchin » a publié en février 2016 un livret (68 pages, ISBN 802 750 778 00010) reproduisant le « Journal de guerre 1914/1915 de Jean Gabriel Castelain ». Cette publication est la copie fidèle des calepins rédigés au jour le jour au crayon, dans la tranchée ou à l’arrière. Une double page présente une photographie de deux pages des carnets originaux en regard de leur transcription et montre le souci de véracité de la reproduction, la seule modification étant des italiques non présentes dans l’original. L’iconographie a été ajoutée par l’association.
3. analyse
Le journal relate les faits de guerre, mais son originalité tient d’abord à ce qu’il traduit des sentiments, des émotions. La rédaction sert un propos intime, un dialogue avec soi-même qui semble aussi destiné à être montré à sa femme après la campagne : « A la pensée que petite Suze lira bientôt ces quelques pages, véritable roman d’un cauchemar vécu, je me sens vaillant, Dieu est là c’est tangible. » (p. 29).
Les combats
Le premier domaine est celui de l’affrontement avec les « alboches », qui ne deviennent les « boches » qu’en octobre. Lors de la bataille de Charleroi, le spectacle des réfugiés fuyant les combats provoque compassion et colère (27 août) : « Que c’est triste : une jeune femme, chassée de la frontière par les alboches, tient dans ses bras une petite mioche qui se meurt. Derrière elles suivent un moussaillon de sept ans et une petite fille de huit ans, ils sont perdus et ne savent où aller, la mère est en haillons (…) quels bandits que ces alboches ! » p.13. La bataille de Guise (29 août) est un traumatisme (« la journée la plus terrible de ma vie ») ; l’affrontement dure toute la journée : «L’officier que je venais de tuer devant moi d’un coup bien ajusté m’avait rendu tout drôle. Que c’est donc terrible. » p. 17. Après la retraite et le combat d’arrêt du 6 septembre, c’est le recul allemand et la description classique du champ de bataille de la Marne qui se découvre aux combattants : «Je suis témoin d’un spectacle horrible, des cadavres par dizaines sont étendus partout, dans les bois, dans les fossés, ruisselant de sang, des têtes déchiquetées, des ventres ouverts, je regardai cela sans trop de haut-le-cœur, la guerre vous endurcit son homme. » p. 21. La reprise de contact à Pontavert devant l’Aisne est violente et l’ennemi ne veut pas déloger : (27 octobre) «par ordre du général, le 110e va être cité à l’ordre du jour : nous avons perdu 1128 hommes du 15 septembre au 15 octobre. Horrible chose que la guerre ! » p. 42. A partir de novembre les considérations personnelles dominent, mais le combat revient par épisodes, 1er février 1915 : «le caporal de demi-section qui avait remplacé celui blessé vendredi dernier tombe, tué d’une balle ou d’un éclat d’obus au cœur. Il dit « je suis blessé » et tombe raide mort près de moi. La mort plane autour de nous à toute seconde depuis le début de la guerre. C’est une compagne terrible, cruelle, ignoble, qui veut de nous à chaque pas (…) Sales boches, il faudra payer un jour toutes vos infamies et vos atrocités. » La dernière description est un tir trop court de préparation de 75 en vue d’un assaut. C’est l’épisode le plus dramatique du recueil (12 février au Mesnil-les-Hurlus) « Ah ! je comprends maintenant quelle doit être la terreur de ceux d’en face pour ces engins effroyables ! (…) un obus ennemi a, paraît-il, coupé le téléphone ; notre capitaine fait lancer plus de 20 fusées rouges pour avertir, rien n’y fait, un brouillard nous sépare. (…) Ils me regardent de côté, les yeux hagards, en répétant, fous d’horreur et de terreur « trop court, Sergent, trop court. » (…) L’horrible tragédie se déroule toujours. J’ai fait depuis quelques minutes le sacrifice de ma vie. A mes voisins immédiats, je crie « c’est le moment de bien mourir mes enfants, pensons à Dieu.» Un mourant me répond « Ah ! Quel malheur, mon Dieu, quel malheur. » Il a 3 enfants. (…) Le capitaine est à l’entrée de la tranchée. Il a les yeux humides et hagards. Fou du spectacle que j’ai vu, je passe, en allant je ne sais où (…) le capitaine me fait brutalement « Ah ! Combien ? Castelain, combien ? » Mon Capitaine, j’ai marché sur tous, mais tous ne doivent pas être morts.» p. 64. L’épisode fait une quinzaine de tués à la demi-section (il y a neuf survivants).
La chère femme
G. Castelain, 24 ans, est très épris de son épouse, et n’a eu qu’un mois de vie maritale jusqu’à la mobilisation. Son journal est jalonné de témoignages d’affection pour « sa petite Suze ». Cette intimité est en permanence reliée à un patronage religieux, à l’évocation d’une protection divine. (6 octobre 1914, courrier) « Quelle confiance quelle résignation, j’ai pu lire entre les lignes ! Oh merci mon Dieu, c’est ce qui m’a fait le plus plaisir ! (…) Ma confiance est sans bornes. Dieu est avec nous. » p. 34. Les dimanches sont importants car les époux se retrouvent réunis dans la communauté de la prière (6 septembre) «Il est dimanche 6 heures « Suze prie pour son Gaby » quel réconfort ! » p. 21 ou « Là-bas ils sont en prières et nous ici assis au soleil sur les bords de l’Aisne paisible (…) nous unissons notre prière à celles ferventes de là-bas, le doux nid familial où il nous tarde toujours de rentrer ! Que c’est réconfortant mon Dieu cette union de prière ! » p. 34
Le déchirement de l’occupation
Le soldat nordiste en campagne prend aussi progressivement conscience de l’envahissement des deux tiers du département (chute de Lille le 12 octobre) : aux tracas du front s’ajoute bientôt une autre inquiétude : (17 octobre) «On parle de l’arrivée des boches près de Lille. Serait-ce possible ? » p. 39. Le journal illustre ce tourment, sans aucunes nouvelles des proches : (22 octobre) « Les nouvelles sur Haubourdin et Lille nous arrivent. Que Dieu nous aide dans cette grande épreuve. Plus de lettres, comme c’est dur aussi, puis l’incertitude. Que c’est angoissant ! » 23 octobre : «le bruit court que Lille a souffert de l’invasion. (…) Ah, combien dure est l’épreuve ! » p. 40. Des communications postales avec des proches à Armentières le rassurent un peu, mais en 1915 les rumeurs et l’absence totale de nouvelles minent le moral du sergent : (19 janvier 1915) «Un nouveau bruit court encore sur la libération de Lille. J’écris une carte à Haubourdin à ma bien-aimée petite femme dont le cœur doit souffrir tant et dont l’idée de cette souffrance me poursuit nuit et jour, augmentant mon chagrin. »
Un croyant au combat
Ce témoignage d’un fervent catholique, dont le frère aîné est rédemptoriste, relève d’une conception d’une religion protectrice : 17 août « Dieu me garde, la bonne Vierge et Saint-Joseph sont là. Courage. ». La foi permet de tenir (à Pontavert) : « Quel épouvantable spectacle que ces morts, que ces hurlements de blessés dans la nuit. (…). Quel réconfort aussi d’avoir la foi en ces horribles moments !… » Le terme «Fiat !» (résignation et résolution) scande les carnets et apporte un calme moral, « fiat donc et patience » p. 29. Les centres d’intérêt sont religieux (après la messe de Minuit à son frère) : « J’écris à Emile une lettre de 6 pages lui donnant les détails de la belle cérémonie. ».
Pour lui la guerre a ramené les soldats vers Dieu, il s’en réjouit : (2 octobre) «Il est bon de remarquer combien le revirement dans la foi est profond. Les sorties d’églises ressemblent maintenant à des sorties de cinéma et ces derniers sont fermés. Alors la constatation est bonne et cela me réjouit fort. C’est sans nul doute ce que Dieu veut à tout prix et il a employé de grands moyens terribles. » p. 33. Ce mouvement touche surtout des croyants auparavant discrets sur leurs convictions : «beaucoup de ceux que l’on ne voyait jamais parler de Dieu, n’ont plus peur maintenant d’afficher leur foi et la plupart ont leur chapelet en main.» p.49. Le retour vers l’autel ne semble toutefois pas général : (28 octobre) «Que Dieu nous aide, nous en avons tous besoin ! Ah ! Qu’ils sont donc malheureux ceux qui n’ont pas la foi ! J’en entends, malgré tout, blasphémer : les malheureux, ce n’est guère le moment ! » p. 42. Pas d’évocation de croisade, mais la seule évocation positive des Allemands détestés est celle de la Toussaint dans la tranchée (1er novembre) «on s’attend à une attaque et à voir surgir des têtes. Non, des chants latins d’une musique douce comme la nôtre, parfois dans les paroles. C’est la Toussaint. Ils ne l’oublient pas, eux au moins. » p.43.
L’auteur est persuadé d’être personnellement protégé, ce qui lui apporte un grand réconfort moral : 28 novembre «La meilleure preuve que je suis protégé miraculeusement, la voici : je viens à l’instant d’échapper à une mort certaine, une fois de plus parmi toutes les autres fois. Je causais tranquillement au Caporal Cavrois (…) une balle boche avec le dzz habituel vient lui traverser la main et écorner ma pipe (…) Pour moi, quelles actions de grâces, n’ai-je pas immédiatement fait monter au ciel ! » p. 51. Le raisonnement poussé à l’extrême déroute un peu le statisticien contemporain: (11 décembre) «Une simple constatation éloquente entre toutes. Je reste à la compagnie le seul sergent réserviste parmi ceux partis de Dunkerque. N’est-ce pas consolant pour moi et encourageant ? » p. 54.
Au total donc un témoignage intéressant sur « ceux de 14 », sur l’expérience nordiste du combat et sur le vécu intime des plus fervents des catholiques flamands français, comme l’illustre encore ce dernier extrait : (1er janvier 1915) « Heureux de se trouver encore vivants, nous nous présentons mutuellement les souhaits de bonne année. Triste journée, quand même où, malgré moi, je me sens bien chagrin. Par la pensée, j’envoie à ma bien-aimée petite Suze mes meilleurs vœux avec mes plus tendres baisers ainsi qu’à mes parents bien-aimés dont de si douloureuses épreuves me séparent. Dieu seul me reste encore présent en moi. Vers lui, montent mon chagrin et toutes mes pensées. Vers lui, je crie ma confiance inébranlable, ma foi au retour cette année sans nul doute. Oh ! Que le découragement viendrait donc vite si Dieu, la bonne Vierge et Saint-Joseph n’étaient là. Chaque jour, là-bas, l’on pense et l’on prie. »
Vincent Suard, juin 2016

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Ninet, Jules (18..-19..)

Jules Ninet, simple soldat au 89e RI, a pris le parti de décrire son expérience de 1917 et 1918 sous l’angle de l’amitié qui lie les soldats à l’échelle d’une escouade de la 9e compagnie de ce régiment, d’où le titre de son livre. Très bien écrit, son récit est vivant et très humaniste : il fait les portraits de ses camarades et décrit les relations entre eux, ainsi que, sans complaisance, les conditions de vie épouvantables du front du Chemin des Dames à la Somme. Il relate aussi les repos à l’arrière et les permissions. Il peut également se livrer à de belles introspections sur la nostalgie, la mort, etc. Argot, sueur et crasse brossent la toile de fond du témoignage. Mais ce récit authentique très axé sur la vie quotidienne et les sentiments humains peut sembler parfois bien lisse et le rendrait suspect pour Jean Norton Cru : pas de conflits (tous ces camarades ainsi que les gradés sont de « braves types »), pas de gros jurons (du patois tout au plus), pas de sexe (il n’arrive aux protagonistes que de chastes amourettes d’adolescents), et surtout pas d’opinion grave : une seule fois, quand un gradé dit que l’on fait tout cela « pour la France », un poilu râleur le moque, sans autre réaction par ailleurs. La préface du livre, écrite par un officier supérieur, constitue l’unique indice du consentement de l’auteur au contexte de l’époque. Employé de banque originaire de Bellegarde-sur-Valserine (Ain), il ne s’exprime donc pas sur les grands sujets, malgré son instruction soignée. On apprend juste qu’il ne souhaite que la paix, la fin de la guerre pour apaiser ses misères personnelles. Tout est subi, mais sans considération d’ensemble, sans critique. Il cherche le « filon », la bonne blessure, comme tout le monde, mais pas l’embuscade ; car les roulantes, et surtout l’artillerie, à ses yeux, c’est déjà l’arrière. Il ne maudit la guerre qu’à la fin de son récit, en voyant les mourants dans son hôpital en 1918. L’épilogue du récit finit 18 ans plus tard sur un gros meeting d’anciens combattants, sans que l’on sache d’ailleurs de quelle association il s’agit. Juste une réunion des anciens copains revenus du front. La guerre de Jules Ninet est, en somme, ramenée à une belle histoire d’amitié.
Sébastien Chatillon (doctorant à l’Université Lyon2)
*Jules Ninet, Copains du front, éditions d’Hartoy, 1937, 345 p.

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Berger, Joannès (1893-1976)

Écrivant le 30 juillet 1915, Joannès Berger signalait qu’il avait reçu 45 lettres en trois semaines. Lui-même envoyait à ses parents « une lettre par jour », titre repris par son fils pour l’édition d’un immense corpus, une édition d’une extrême rigueur, accompagnée d’une enquête sur l’écriture et sur les délais d’acheminement du courrier. Le tome I, seul paru, compte 397 pages, 1414 notes, 31 illustrations, de précieux index des noms de personnes et de lieux, et surtout des thèmes, depuis « abcès » jusqu’à « zouaves ». Une introduction détaillée situe la famille Berger dans sa région et ses activités, et insiste sur sa forte imprégnation catholique. Joannès Berger est né à Rozier-Côtes-d’Aurec (Loire) le 18 décembre 1893 d’un père serrurier et d’une mère ménagère. Dans la même commune, il s’est marié tardivement, en 1945, et il est mort le 30 avril 1976. Il avait étudié dans un pensionnat catholique ; il est devenu enseignant dans un autre.
La première série de lettres correspond à l’époque du service militaire à partir du 25 novembre 1913. On bascule dans la guerre et Joannès participe aux combats d’août 1914 en Lorraine avec le 17e RI ; en été 1915 il est en Artois avec le 158e RI ; en 1916, il passe quelque temps dans les Vosges où il est blessé accidentellement par un camarade ; en août 1917, sur le Chemin des Dames, des éclats d’obus le touchent aux deux jambes ; en 1918, on le trouve surtout à l’arrière, dans le Midi. Tous les soldats de la Grande Guerre n’ont pas été en permanence sur le front : Joannès a fait de fréquents et longs séjours à l’hôpital, en convalescence, en permission, en stage… La guerre n’a rien changé à ses convictions religieuses, même si le vin remplace bientôt le plaisir de boire du tilleul en chantant un cantique (3 octobre 1914). À plusieurs reprises, il regrette que des officiers bien pensants ne soient pas « bons » pour leurs hommes car ce sera une occasion pour ces derniers d’attaquer la religion. Le 2 avril 1915, il écrit que la guerre doit durer afin que les anticléricaux et ceux « qui sont abrutis dans leurs théories soc. » aient le temps de réfléchir et de changer d’opinion. Mais il se trouve à ce moment-là au camp d’entraînement de Nyons, dans la Drôme, et il y restera jusqu’en juin. Lui-même n’est pas volontaire pour repartir. Son « consentement patriotique » du début fait place à la volonté de rester à l’arrière le plus longtemps possible, ce qui est parfaitement humain.
RC
*Gérard Berger, Une lettre par jour, Correspondance de Joannès Berger, poilu forézien, avec sa famille (1913-1919), tome I : D’Épinal (Vosges) à Legé (Loire-Inférieure), novembre 1913 à septembre 1915, Publications de l’Université de Saint-Étienne Jean Monnet, 2005.

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