Jauffret, Wulfran (1860-1942)

Fils d’un industriel du savon, il est né à Marseille le 22 janvier 1860. Il avait 10 ans lors de la guerre de 70 et ses cahiers en conservent quelques souvenirs. Avocat (il sera bâtonnier en 1925). Administrateur de la Caisse d’épargne de Marseille, il en devient président en 1915, succédant au père d’Edmond Rostand. La famille possède un domaine agricole aux environs d’Aix-en-Provence. Il commence la rédaction d’un premier cahier le 5 août 1914. Il y en a dix au total. À chaque nouveau cahier, il note qu’il n’aurait jamais cru que la guerre puisse durer aussi longtemps. C’est un témoignage au jour le jour sur les réactions de l’auteur, un notable catholique, conservateur, patriote, aux nouvelles de la guerre apportées par la presse, notamment par les communiqués officiels. Tant que l’Italie reste neutre, la lecture des journaux italiens est utile car ils informent différemment. Lorsque la censure empêche leur distribution, c’est qu’ils contiennent des nouvelles défavorables à la France. Wulfran Jauffret décrit également ce qu’il voit à Marseille, la situation économique, la hausse des prix, les fluctuations de l’opinion. Ses notes portent aussi sur la marche bonne ou désastreuse de son exploitation agricole. Il signale les blessures et les décès dans sa famille et son entourage. Les cahiers appartiennent à M. Stephane Derville qui souhaite les déposer aux Archives des Bouches-du-Rhône avec de nombreux documents familiaux remontant au 15e siècle.

Premiers jours

Dès le 27 juillet 1914, on constate « un chiffre anormal de retraits » à la Caisse d’épargne. Deux jours après, la foule enfonce les portes, il faut faire venir 60 agents de police. Une « queue interminable » se forme aussi à la Banque de France pour échanger les billets. Après l’annonce de la mobilisation générale, on saccage des biens supposés allemands. Les travailleurs arabes repartent en Algérie, les Italiens en Italie.

WJ pense que la guerre sera courte car les nations ne pourraient pas en supporter longtemps le poids. Elle sera victorieuse car la Russie est une puissance formidable et l’armée française est bien entraînée et bien commandée. D’ailleurs, dès les premiers jours, les Allemands se rendent facilement ; l’ennemi craint l’arme blanche ; les aviateurs français font des exploits ; les Serbes remportent des succès ; les Allemands ne se font remarquer que par les atrocités qu’ils commettent.

Le 17 août, WJ souhaite que la guerre ne soit pas suivie « de troubles intérieurs plus terribles encore » (il se souvient de 1870-71).

Fin août, tout va mal. Le découragement est général. On dit que les Allemands vont nous écraser, puis vont s’entendre avec les Anglais et les Russes. Les gens sont abattus, ils ne parlent que de blessés et de morts. La République sera-t-elle balayée ?

WJ est indigné par l’article de Gervais contre les soldats du XVe Corps, sans insister.

La Marne

La bataille de la Marne annonce la victoire générale. Malgré la massive arrivée de blessés et les deuils nombreux, la confiance est revenue. WJ approuve un confrère qui dit : « Moi, je crois en Dieu et au communiqué officiel ! » À Marseille, les magasins sont ouverts, la Canebière est active, « les cafés regorgent de clients ».

Mais il admet s’être trompé : la guerre sera plus longue qu’il ne le pensait. Son fils s’engage dans la cavalerie des Chasseurs d’Afrique à Mascara.

Une note insolite, dans une lettre reçue d’un combattant le 19 décembre (donc décrivant une situation antérieure à Noël) : « Il me confirme cette chose étrange qu’à certains moments on fraternise avec les Boches. On se joue des airs de phonographe. On applaudit d’une tranchée à l’autre. Et même on s’invite à prendre le café. Après quoi, on rentre dans les tranchées et l’on se massacre ! »

1915

Le 1er janvier : « Qui aurait cru que la guerre commencée il y a cinq mois durerait encore en 1915 ? » Le 12 juin : elle sera finie en septembre.

WJ condamne la guerre sous-marine allemande avec le torpillage du Lusitania, ainsi que les atermoiements de l’Italie, et l’échec des Dardanelles. L’attitude trop neutre du pape le déçoit, de même que le rouleau compresseur russe qui « marche à reculons ».

Marseille ne souffre pas de la guerre, l’industrie est active. Précisément, le 7 décembre : « Marseille ne se plaint pas car l’argent y afflue. Les commerçants en général y font très bien leurs affaires. Certaines fortunes s’édifient, ce qui est inévitable. Mais il y a bien des choses fâcheuses. » Le succès de l’emprunt s’explique par la confiance du public. Les prix montent, notamment de la viande. Les boucheries créées par le Conseil général les font baisser.

1916

Du début à la fin, récriminations contre le système parlementaire. Le 16 mars : « On serait satisfait si l’on se sentait gouverné ! Mais hélas ! C’est pitoyable. Le parlement est au-dessous de tout. » Le 28 novembre : « Il faudrait un maître et non pas un millier de parlementaires pour gouverner. » On signale des bruits de révolte en Algérie : « Il faut frapper vite et fort. »

Nouvelles de Verdun. Les généraux Pétain et Castelnau ont chargé eux-mêmes à la tête d’une division.

Nouvelles de la propriété : les oliviers ne donnent pas, on n’avait jamais vu ça. Il faut organiser des battues contre les lapins qui sont devenus un fléau pour l’agriculture.

Nouvelles de Marseille : arrivée des troupes russes le 26 avril ; exécution de l’espionne Félicie Pfaadt le 22 août, qu’il avait défendue vainement devant le conseil de guerre en mai. WJ réprouve cette exécution qu’il décrit.

1917

C’est bien « l’année trouble ».

Le 18 janvier, à propos de la grève chez Panhard-Levassor à Paris, qui travaille pour la défense nationale : « Comment peut-on tolérer un fait pareil ? En temps de guerre ? » Il y a ensuite d’autres grèves, même à Marseille, dans lesquelles « l’étranger » joue un rôle. À Paris, la CGT manifeste avec des drapeaux rouges. La crise alimentaire pourrait provoquer la révolution.

Sur le front, les poilus disent qu’il est impossible de chasser les Allemands par les armes. Mais WJ pense que le recul allemand de mars est « une véritable victoire » et se fait des illusions sur l’offensive Nivelle, dont il faut finalement constater l’échec. Le 31 mai : « L’opinion de Pierre [son fils] est que l’insuccès de l’attaque du 16 avril a découragé le poilu. Aucun fantassin ne croit plus à une percée possible. » 2 juin : « Le front a le cafard. » 27 juin : « On chuchote que trois ou quatre régiments ont fait défection, qu’ils voulaient marcher sur Paris. »

La Russie est en révolution. « Il est à craindre que les éléments les plus mauvais de la nation ne submergent les bons et que nous ayons tous à en pâtir. »

On a de très mauvaises nouvelles d’Italie [Caporetto].

31 octobre : « Dieu seul dirige tout. Les hommes ont bien peu d’influence sur les événements. »

1918

Fréquentes diatribes contre les bolcheviks accusés d’être à la solde de l’Allemagne.

9 avril : Pendant la grande offensive allemande, «  à l’arrière on travaille et on s’enrichit. On achète les immeubles de la Canebière à des prix fous. »

11 novembre : « Deo gratias ! » Description de l’ambiance à Marseille.

Le peuple allemand « est capable de toutes les fourberies. Il s’aplatit devant nous ! Il se couche ! Mais il faut l’empêcher de se relever pour nous frapper. » Il faut aussi que la France ne connaisse plus de politique antireligieuse. Mais, après avoir échoué à préparer la défaite, les socialistes préparent la révolution.

1919

WJ semble vouloir tenir ses cahiers jusqu’à la signature de la paix. Il n’apprécie pas le président américain. Ainsi le 8 février : « Wilson paraît un rêveur ; avec ses libres aspirations des peuples, il nous jettera, croit-on, dans le gâchis. » Le 12 : « Les Boches relèvent la tête avec arrogance. Ils parlent de l’unité allemande et de l’adjonction des Autrichiens allemands. C’est évidemment une menace de revanche pour ce peuple essentiellement brutal. »

Sur les questions économiques (12 février), l’État doit revenir à sa place : « Il n’y a qu’à rendre la liberté au commerce et toutes les difficultés de ravitaillement s’aplaniront. »

Sur les questions sociales (25 mars) : « Le groupe socialiste unifié s’agite et veut arriver à la grève générale. Les prétentions des ouvriers, cheminots et autres travailleurs sont excessives. »

WJ choisit la date du 2 août 1919 pour terminer son dixième cahier, cinq ans après la mobilisation générale de 1914.

Rémy Cazals, juin 2022

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Brusson, Gabrielle (1873-1963)

Née Gabrielle Rous. Épouse d’Antonin Brusson, patron de l’entreprise de pâtes alimentaires Brusson Jeune de Villemur-sur-Tarn (Haute-Garonne) ; elle a trois enfants, André qui est mobilisé et à qui elle écrit, Jeanne et Marie-Louise (voir les notices Brusson).
Pendant la guerre, on manque de personnel qualifié, et la femme d’Antonin doit s’improviser caissière à la rentrée des vacances d’été de 1916 : « Quand on revient ici, on rentre dans la fournaise ; adieu les moments de liberté et de farniente. Il faut toujours songer à la lutte pour la vie, aux affaires, aux ennuis de toutes sortes qui surgissent de partout. Dès le lendemain de notre arrivée, j’ai été convoquée à remplacer M. Gourdou à la caisse. » Un peu plus tard, elle ajoute : « Aujourd’hui, c’était jour de quinzaine. Près de dix mille francs de monnaie me sont passés entre les doigts, et je t’assure que la tâche n’est pas commode avec ces horribles billets de 1 franc et de 0,50, sales et dégoûtants, ainsi que ces tickets de carton qui remplacent la monnaie de billon. Je suis très satisfaite parce que ma caisse tous les soirs est juste. J’aime assez mon nouveau métier, mais il absorbe tous mes instants. Je te dirai que je signe maintenant par procuration ; ton Père m’a donné cette marque de confiance que je ferai tous mes efforts pour conserver et accroître constamment. »
Dans une lettre du 27 mars 1917, c’est-à-dire avant le grand mouvement d’indiscipline dans l’armée, Gabrielle décrit à son fils « la mutinerie des ouvrières » : « Elles ont passé toute la semaine chez elles, essayant de comploter et d’amener la grève générale, ce à quoi elles n’ont pas réussi. Mercredi matin, à l’arrivée du train de Bessières, tout le groupe était à la gare pour attendre les ouvrières, les interpeller et chercher querelle et bataille. Mais un seul gendarme, qui s’était rendu là tout exprès, a suffi pour les tenir en respect. L’une d’elles a essayé de lui tenir tête, il l’a menacée de la prison, cela a servi de leçon. Tout est rentré dans le calme. Elles comptaient sur le maire pour se faire donner raison. Il n’est arrivé de Montauban que vendredi. Une grande réunion a eu lieu à la mairie, après laquelle M. Ourgaud est venu rendre compte à ton Père, essayer de le fléchir pour obtenir quelque chose et lui demander de bien vouloir se rendre à la mairie pour discuter avec ces fortes têtes. Mais ton Père a refusé carrément de s’y rendre et n’a fait que de très légères concessions qu’il a autorisé le maire à leur soumettre. Sur ce, elles sont toutes rentrées lundi matin sans tambour ni trompette et, dans les ateliers où je me suis rendue deux fois, elles sont silencieuses et ne lèvent pas les yeux de sur leur travail, au moins pendant ma présence. Je crois qu’elles auront eu une bonne leçon et qui leur servira. Une semaine de chômage à cette époque n’est pas désirable. […] Maintenant, tout a repris le cours normal ; l’usine donne son plein. »
Rémy Cazals
*Rémy Cazals, « Lettres du temps de guerre » dans le livre collectif du CAUE de la Haute-Garonne, La Chanson des blés durs, Brusson Jeune 1872-1972, Toulouse, Loubatières, 1993, p. 70-128, illustrations. Photo de Gabrielle Rous et de ses deux filles dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 102.

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