Gasqui, Jacques, Élie Viallet, capitaine de chasseurs alpins. Août 1914 – juin 1915, Paris, Bernard Giovanangeli éditions, 2014, 159 p.
Résumé de l’ouvrage :
Élie Joseph Viallet, né en 1885 dans l’Isère, fait avant-guerre une carrière militaire qui, en août 1914 le trouve lieutenant (depuis 1911) au 13e BCA de Chambéry. Après une courte période de garde à la frontière italienne, le 12 août, le bataillon arrive à Gérardmer, entre en Alsace et reçoit son baptême du feu à Soultzeren. Après la bataille des frontières, et une première blessure, il combat au terrible Hartmannswillerkopf puis est appelé en renfort lors de « l’affaire » de l’Hilsenfirst. C’est là qu’il trouve la mort sous les shrapnells allemands.
Éléments biographiques :
Élie Joseph Viallet naît le 8 juillet 1885 au Gua, dans le département de l’Isère. Son père, également prénommé Élie, est employé au Chemin de Fer Saint-Georges de La Mure (SGLM) qui achemine le charbon extrait des mines du secteur. Sa mère, Mélanie Euphrosine Samuel est lingère. La famille demeure au hameau de Saint-Pierre, dans le village de Saint-Georges-de-Commiers. Une sœur, Marie, rejoint le foyer en avril 1888 ; elle deviendra institutrice et il entretiendra toujours une correspondance avec elle, lui reprochant parfois la rareté de ses lettres (p. 87). Elle vivra dans le souvenir de son frère défunt. Il fait des études à l’école supérieure de Vizille, puis de La Mure à partir de 1901. Il s’engage pour trois ans au 52ème R.I. de Montélimar en octobre 1903 et est promu caporal l’année suivante, en octobre. Il passe sous-officier en juillet 1905, sergent-fourrier puis sergent en septembre 1906. Il est bien noté et désire alors embrasser la carrière d’officier. En 1908, il réussit simultanément les examens d’entrée à l’École d’administration de Vincennes et de l’École militaire d’infanterie de Saint-Maixent, intégrant cette dernière en octobre. Le 1er janvier 1909, il est incorporé élève officier et sort sous-lieutenant, 49e sur 163, le 1er octobre. Il est alors affecté au 13e BACP à Chambéry. Il passe lieutenant un an plus tard. On le retrouve chargé du casernement et des équipages, et remplit les fonctions d’officier d’approvisionnement pendant les manœuvres alpines et d’armée. Il quitte ces fonctions en juin 1913 pour reprendre le service de compagnie puis suit au premier semestre de 1914 les cours de l’École normale de gymnastique et d’escrime de Joinville. Son unité est en Haute-Maurienne pour les traditionnelles manœuvres d’été, en juillet 1914. Le premier courrier publié date du 27 juillet 1914 mais il tient également un journal de marche.
La guerre déclarée et après une courte garde à la frontière italienne, il connaît son baptême du feu le 15 août, participe aux combats de Mandray et de la Tête de la Behouille, dans les Vosges, avant d’être blessé légèrement à la jambe le 3 septembre. Il écrit à sa sœur le 11 qu’il a fait 7 jours d’hôpital et qu’il se remet très bien. Positionné ensuite en Alsace, il participe aux combats du Hartmannswillerkopf au premier trimestre de 1915, date à laquelle il est promu capitaine. Il sera à cette occasion cité deux fois à l’ordre de l’armée, étant l’un des premiers récipiendaires de la Croix de Guerre dans son bataillon (9 juin 1915). Élie Viallet meurt le 15 juin sur l’Hilsenfirst, dans les Hautes-Vosges (Haut-Rhin). Il sera cité une troisième fois et reçoit la Légion d’Honneur à titre posthume (dossier non découvert sur la base Léonore toutefois).
Commentaires sur l’ouvrage :
En page intérieure, l’ouvrage reçoit le sous-titre Élie Viallet, capitaine au 13e bataillon de chasseurs alpins : itinéraire d’un diable bleu.
Très représentative de la correspondance auto-censurée, destinée à rassurer en permanence les siens, les lettres de l’officier Viallet apprennent peu à l’Historien. Mais l’ouvrage trouve toutefois un intérêt dans la qualité de la contextualisation par Jacques Gasqui, présentateur du corpus du capitaine Vialle, qui précise avoir hérité des archives de l’officier, dans son bataillon, donnant à l’ouvrage l’aspect d’une biographie illustrée de correspondances. L’ouvrage est bien présenté et cite nombre d’autres personnages importants cités par le témoin (dont le docteur Boutle par exemple, qui a également témoigné dans l’ouvrage de Jean-Daniel Destemberg, Les Chemins de l’Histoire. L’Alsace, Verdun, La somme (Moulins, Desmars, 1999, 327 p.).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 23 : Durée de la guerre « bien vite réglée et que ce ne serait qu’une affaire de quelques semaines »
24 : Demande à sa sœur de conserver les journaux, « documents intéressants et que je reverrai avec plaisir »
48 : « À côté des amis qui assistaient à notre départ, on voyait des mamans et des sœurs qui pleuraient (elles ne sont pas plus raisonnables à Chambéry qu’ailleurs) ».
59 : Gants de pied supérieurs à la bande molletière pour les chasseurs
83 : Sur l’action de tireurs d’élite : « J’ai organisé depuis mes tranchées plusieurs stands et les bons tireurs les tirent au passage »
96 : Garde un fusil boche
107 : Demande à remplacer son fanion de compagnie, envoie le plan (description p. 108)
113 : Description du chasseur, « uniforme d’homme des bois » : « Béret bleu, peau de mouton, pantalon bleu de mécanicien en culotte de velours, gants de pieds, passe-montagne, cache-nez ; etc., et beaucoup de boue par-dessus tout ça »
114 : Sur l’enrichissement à la guerre : « Je vous envoie un mandat-poste de 300 francs. Je n’avais jamais trouvé autant d’argent dans ma poche en fin de mois. La guerre enrichit, le fait est concluant »
115 : « L’arrivée d’un nouveau galon est une chose dont on se réjouit en temps de paix ; à l’heure actuelle, malheureusement, elle est la conséquence de la disparition d’un camarade »
132 : Stylo Gold Starry
145 : Non-restitution des corps
Yann Prouillet, janvier 2026
Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)
Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.
Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.
Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.
Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.
Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues
Yann Prouillet, janvier 2026
Lasbleis, Eugène (1896-1982)
Les lettres de guerre d’Eugène Lasbleis (1915-1918), Senones, Edhisto, 2015, 386 p.
Résumé de l’ouvrage :
Eugène Lasbleis, jeune breton de Lamballe, à 19 ans lorsqu’il intègre, en avril 1915, le 6e régiment du génie d’Angers. Sa période d’instruction achevée, il rejoint le front, où il arrive en décembre, dans le Pas-de-Calais, puis dans l’Oise. Il bouge peu d’abord, occupé à l’organisation du front (défenses accessoires, bétonisation, génie infrastructurel, etc.). En mars 1917, il passe télégraphiste au 8e génie et stationne au terrible Chemin des Dames. Dès lors, les faits militaires s’accélèrent ; il manque d’être fait prisonnier lors des attaques allemandes du printemps 1918 et termine la guerre dans l’Aisne, avant sa démobilisation en 1919.
Eléments biographiques :
Eugène Lasbleis naît le 18 avril 1896 à Lamballe (Côte-du-Nord puis Côte d’Armor) de Florentin, professeur de mathématique et de sciences à l’Ecole Primaire Supérieure de la ville, et de Irma André, fille d’un Alsacien de Mulhouse, optant, mécanicien à la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest, son épouse. Eugène est le cinquième enfant d’une famille de six. La famille est d’une tradition de marins hauturiers de l’île de Bréhat [son grand-père était capitaine cap-hornier] qui ont payés un lourd tribut à la mer. André Lasbleis, son fils, qui présente le témoignage, dit que son père a été élevé dans une famille très unie et d’éducation très positive, constructive et libre. Il obtient son brevet élémentaire en 1914 et entre au bureau de dessin de la Compagnie des chemins de fer de l’Ouest à Lamballe. La guerre se déclenche donc alors qu’Eugène a 18 ans. Le 10 février 1915, la classe 1916 passe au Conseil de Révision. Déclaré apte, il rejoint avec deux amis lamballais le 6e RG à Angers. Il décède le 16 décembre 1982 dans la commune qui l’a vu naître.
Commentaires sur l’ouvrage :
Entre avril 1915 et sa démobilisation, Eugène Lasbleis écrira près de 1 000 lettres à ses parents, conservées « avec une piété exceptionnelle » (p. 10) par la famille. C’est André, l’un de ses fils qui étudie et reporte ce corpus, dont il publie 526 lettres. Il est très précis sur le lien filial et le parcours de son père. Son introduction donne nombre d’éléments périphériques utiles à la compréhension de l’épistolier et à son parcours dans le siècle comme dans la guerre.
Eugène Lasbleis prend ainsi le train vers le front le 28 décembre 1915 et débarque à Montreuil-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais. Il fait une période d’instruction au camp de Wailly-Beaucamps, à quelques kilomètres au sud de la ville, qu’il quitte le 8 mars 1916 pour l’Oise. Il arrive au hameau de Dizocourt, dans la commune de Jaux, sur la rive droite de l’Oise. Il quitte ce hameau le 6 mai 1916 et sa compagnie arrive au front dans le secteur Berneuil-sur-Aisne / Tracy-le-Mont le 15 juin suivant. Le 16 août, le 6ème Génie revient à Jaux et repars le 12 septembre pour Canny-sur-Matz, à 3 kilomètres à l’ouest de Lassigny, puis se déplace à Gury le 30 octobre. Le 13 mars 1917, Eugène quitte le 6e génie pour le 8e (Nogent-sur-Seine, dans l’Aube), affecté dès le 16 à la 10e armée du général Mangin. Il rejoint Fismes, dans la Marne le 31 suivant et change ainsi de fonction, passant téléphoniste-télégraphiste. Il participe à l’attaque du 16 avril 1917 sur le Chemin-des-Dames, dans le secteur de Craonnelle, en direction de Craonne, heures apocalyptiques dont il ne communique pas toute la réalité dans ses lettres. Le 23 juin, la compagnie télégraphiste du 8e génie dans laquelle se trouve Eugène est mutée dans les Flandres, à Woësten, au bord de l’Yser, en Belgique. Méritant par son comportement au feu, il reçoit la Croix de Guerre le 30 août avec cette citation : « … Sapeur au 8e régiment du génie. Plein de courage et d’entrain, du 29 juillet au 15 août il a assuré la réparation d’un réseau téléphonique constamment coupé par les obus. Est pour ses camarades, un exemple d’énergie et de dévouement » (page 26). En septembre et octobre, il est affecté un temps au front-arrière à un central téléphonique franco-anglais. Sa pratique de l’anglais n’est pas fameuse (il en parle p. 53 et 322) mais, comme la situation linguistique est similaire « en face », chacun parvient toutefois à se faire comprendre. Il est muté comme chef de poste téléphonique à Fismes et manque de se faire capturer lors de l‘attaque allemande sur l’Ailette, le 27 mai 1918. Parvenu a rejoindre son commandement, il est alors menacé de conseil de guerre pour panique devant l’ennemi. Il s’en sort car la retraite de son unité s’est faite dans l’ordre. Son unité se reconstitue vers Trilport puis, à l’été 1918, les armes se retournent. Fère-en-Tardenois le 11 septembre, puis Rethel, et Bergnicourt (Ardennes). Eugène apprend l’Armistice en permission dans une Lamballe où les cloches sonnent à toute volée. De retour dans les Ardennes, le soldat entre en Belgique par la vallée de la Semois et assiste aux cérémonies à Libramont, émaillées par la tonte de femmes « trop accueillantes » avec les Allemands. Le 19 novembre, il assiste à la débâcle d’une armée allemande abandonnant tout son matériel, « en pleine détresse par la faim. Hommes et chevaux tombent de faiblesse ! » (p. 367). Mi-décembre, il est de retour en France et cantonne à Verdun. Il attrape la grippe espagnole en permission, revient dans son régiment en Lorraine (Lunéville et Blainville), est nommé caporal (6 avril 1919) puis sergent (15 août). Le 19 septembre, il est rendu à la vie civile le 19 septembre. Mais, ne s’étant pas « démobilisé de la guerre » : « c’est parmi les ruines qu’il chercha et trouva vite du travail » (p. 34), engagé par l’administration des Régions Libérées au centre de Saint-Quentin dans l’Aisne. C’est là qu’il rencontre celle qui va devenir sa femme, institutrice à l’école du lieu, qu’il épouse à Pâques 1921. Il travaille ensuite au Service de la Navigation de Saint-Quentin. Le couple aura trois garçons (Jean en 1922, André en 1928 et Yves en 1930). Eugène Lableis prend sa retraite en 1957 et meurt le 16 décembre 1982 .
Jeune homme « brutalement » plongé dans la guerre, il bénéficie de toute l’affection et de l’aide matérielle (colis et argent, jusqu’à demander d’en recevoir moins !) de sa famille, très proche, composée de ses parents et de ses trois sœurs. Itératives ces lettres témoignent d’un quotidien parfois trop long et dont il se sort finalement sans trop de casse. Par sa jeunesse et son « apprentissage au feu de la guerre », l’ouvrage est à rapprocher de celui de Pierre Suberviolle ou celui d’Emmanuel Geisler.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 44 : Punition aux manquants à la mobilisation, faites au front (vap 98)
45 : Est confiant en « son étoile » (superstition)
46 : Ovations pendant le trajet en train
51 : Poux appelés « grenadiers »
53 : Anglophone (vap 322)
56 : Touche des épaulettes d’acier et le casque (vap 66, 76 mais d’« infanterie au lieu du Génie », 78, 79, 87)
59 : Changement d’écriture (pour tromper le contrôle ?)
61 : Salycilate contre les rhumatismes
63 : Touche des cas (ou poches) à grenades non cousus, il les fait coudre
Hameau de Dizocourt où « on ne voit que des vieillards »
70 : Reçoit des bêtises le 1er avril
71 : Permission accordée au numéro de matricule (vap 72 sur l’âge)
78 : Attrape des écureuils
80 : « Un sapeur a toujours la gorge en pente »
81 : Fait de la photo (vap 285)
82 : Pluie = « artillerie de Saint-Pierre » (vap 170 utilise « plume d’oie » pour l’orage)
: Cuistots tournants au régiment
85 : Punis expédiés aux « bat d’Af »
86 : Sénégalais « beaux vilains noirs ! » (vap 110)
94 : « Mocos », soldats du Midi
99 : Artilleurs ivres
: Animaux mascottes (151, adopte un chat errant, tué p. 156 par un ami, 268 une chèvre)
: « Monoplans » = paillasses
100 : « Forte ration » = 1 quart ½ de vin par jour, 5 cl d’eau de vie tous les soirs
104 : Espoir de victoire sur la Somme
109 : Menu
111 : Paye
114 : Se moque d’un prisonnier boche mais dit « C’était pourtant un type qui avait l’air très doux et qui n’avait pas l’ai d’un c… » (vap 209)
115 : « … nous couchons à côté des vaches. (…) Il paraît qu’il n’y a rien de plus sain que de coucher près de ces bêtes ! »
125 : Coupe militaire
126 : Mauvais résultat des zouaves
130 : Ce qu’il pense d’une séance de cinéma aux armées
132 : Apprécie une séance de « vrai » théâtre
141 : Prix du papier à l’auto-bazar (vap 204)
167 : Spectacle d’un duel aérien, avion allemand abattu, description
156 : Explosion d’une lampe à acétylène, 2 blessés
: Etat sanitaire médiocre de la compagnie
157 : Ce qu’il mange en « extra »
158 : Fabrique un piège à rat (vap 274, 275, 278 (il en brûle un vif), 279
162 : Sur le pinard (vap 185 « quand le pinard est signalé dans les environs » !, 187 (abus), 206, 222 « nerf de la guerre », 227
163 : Cafard après la permission (vap 168)
168 : Touche des équipements d’hiver (vap 222, 263, 366)
169 : Utilise des sabots « sans ordre »
170 : Indemnités de voyage, 2,50 f.
171 : « Les boches sont comme nous, ils en ont marre ! », prévoit la fin de la guerre en 1917
172 : Se moque de Mme de Thèbes
174 : Tout gèle. « De ce temps, le moral du poilu baisse avec la température ! » (vap 179)
185 : Espère apprendre les raisons d’un coup de main allemand en lisant le journal !
186 : Vue de civils délivrés, « tels des cadavres »
210 : Après l’espoir du 16 avril,1ères impressions de la « boucherie », moral, il parle de « confirmation du feu »
212 : Alcool de menthe, usage potabilisant (vap 215)
: Mange du cheval
213 : L’escouade prend le nom d’atelier du génie
214 : Pinard manquant, eau potable rare
215 : Durée de la guerre (+ 3 ans) après la publication des buts de guerre français
219 : Motif de retenue de permission (vap 242, différents régimes, 237, 2 jours de plus pour citation)
232 : Espions belges !
233 : Belges curieux
: Chemin des Dames, « zone d’extermination »
241 : Supplément du 14 juillet
247 : Punitions pour les indiscrétions contenues dans les lettres
248 : Vue de prisonniers : « loustics heureux de se sauver de là-dedans ! » (vap 264, 267 et 268)
258 : Fier de porter sa croix de guerre
263 : Ce qu’on trouve pour 3 francs par jour
273 : « Le Russe et le Macaroni valent le même prix ! »
280 : Punition et sentiment d’être « traités comme des chiens », lieutenant forcé de punir
295 : Sur le changement de position du port du calot, ce qu’il en pense !
296 : Fin du tabac gratuit le 16 février 1918
297 : Sur le pommes de terre germées à garder pour les potages militaires
300 : Italien « pas sympathique » ?
302 : Sa famille écrit en morse, clin d’œil à son apprentissage de la discipline au Génie
307 : Repas du Vendredi Saint
312 : Recommande des réfugiés possibles à ses parents
319 : Eau de Vals
325 : Fin de guerre appelée « grande permission »
327 : Abandon d’affaires personnelles dans la fuite, mais en y mettant le feu sur consigne
333 : Américains buveurs « de tout », cuites et bagarres
336 : Sur les risques encourus par les soldats de la classe 1920, dont son petit frère, qu’il conseille en vue de son incorporation (vap 338)
337 : Vision d’un terrain libéré, odeur, utilise sa pipe (vap 339, mouches, 341, 344)
341 : Sur l’absence de respect aux morts
345 : Disparition de la pomme de terre
347 : Les armes tranquilles selon Lasbleis : Génie, RAL, RAC
357 : Vue de prisonniers d’octobre, « jeunes et contents de leur sort »
: Quinquina complet contre la grippe espagnole (vap 363 autres remèdes)
360 : Durée et fin de la guerre, « bout de l’histoire » pour cette année (le 11 octobre !)
361 : « Grand Goastel », utilisé pour l’Armistice, gâteau breton en forme de récompense
: Ravage du Chemin des Dames
366 : Ambiance au 18 novembre 1918
367 : « Les copains n’ont rien eu pour l’Armistice, ni congé, ni pinard …»
: Vue du Luxembourg, débâcle allemande, ambiance, faim des allemands
Yann Prouillet, 21 janvier 2026
Catusseau, Fernand (1895-1987)
Le témoin
Pierre Fernand Catusseau est né le 10 mai 1895 à Saint-Émilion, canton de Libourne (Gironde) dans une famille de viticulteurs au lieu-dit Pindefleurs, un cru Saint-Émilion réputé. On connait mal ses études, interrompues par la mort de son père en 1912, moment où il a dû prendre en main l’exploitation. Il écrit un français correct. En décembre 1914, il est incorporé au 100e RI, puis au 109e. Caporal en juin 1915 ; sergent en octobre (les galons sont arrosés au Saint-Émilion). La famille est aisée : il demande et reçoit de très nombreux mandats. Blessé et évacué le 25 octobre 1917 dans l’attaque de la Malmaison. Mort le 8 mai 1987.
Le témoignage
La famille a conservé les lettres envoyées à sa mère entre le 3 janvier 1915 et le 3 décembre 1917. Son petit-fils Jean-Luc Michelet les a transcrites et réunies avec reproduction de nombreux documents dans un petit livre hors commerce tiré à 50 exemplaires pour la famille et les amis. Les originaux seront déposés aux Archives départementales de la Gironde.
Deux aspects originaux par rapport à la plupart des témoignages
Une première originalité des lettres, c’est qu’on n’y découvre pas d’autocensure pour rassurer sa mère. Dès juillet 1915, à Lorette, il décrit une situation terrible, des morts à chaque pas ; à Souchez, c’est intenable. Il décrit la boue, la faim, la soif, le froid (en particulier en janvier 1917), « les mauvaises odeurs des macchabées », les bombardements. La lettre du 9 décembre 1915 décrit précisément les torpilles allemandes : « Ils nous ont envoyé des torpilles de 50 kg ce qui est je crois plus terrible qu’un obus, car tu la vois arriver en l’air à 200 mètres de hauteur et tu ne sais exactement où elle va tomber ; c’est impressionnant je t’assure, elle éclate avec un fracas épouvantable. » La guerre est un « terrible fléau » qu’il faut souhaiter voir finir au plus tôt. Fernand est conscient de sa décision de tout raconter : il demande pardon à sa mère en expliquant que c’est pour lui un soulagement.
Deuxième originalité : il ne craint pas de dire où il se trouve à telle date. Le 8 novembre 1915, par exemple : « Nous prenons les tranchées à gauche de la route d’Arras, au Bois en Hache à gauche de Souchez. »
Analyse
Pour sa Patrie et la défense de ses intérêts
Le 5 juillet 1915, depuis Souchez, Fernand Catusseau termine une lettre par la phrase : « Ton fils pour la vie, qui combat glorieusement pour sa Patrie et la défense de ses intérêts. » Sans doute est-ce une allusion au risque d’une défaite pour la prospérité des activités économiques de la France, donc de la vente du vin. Mais le thème de la Patrie revient souvent, de même que la forte critique de l’ennemi. Le 4 septembre 1915, il souhaite « anéantir au plus tôt cette insolente nation ». Le 2 octobre, il se dit heureux d’avoir « massacré pas mal de boches ». Il aime le spectacle magnifique des revues, les émouvantes remises de décorations.
On peut cependant noter quelques nuances. Le 23 septembre 1916, dix-septième jour de tranchées, il écrit : « On parle même de nous faire attaquer de nouveau, mais je crois qu’ils ne feront pas grand-chose de nous. C’est vraiment trop pour une fois. » Le 18 octobre, il souhaite obtenir une permission extraordinaire pour les vendanges, tout en admettant qu’elles « sont terminées et dans de bonnes conditions ». Soigné à l’arrière pour sa blessure, il écrit à sa mère : « Je suis heureux d’être enfin à l’abri et je t’assure que j’y resterai le plus possible. »
Il ne dit rien des grandes fraternisations de décembre 1915 mais, le 18 novembre, il décrit une période calme au cours de laquelle « les boches causaient avec nous ». En juin 1916, les paroles échangées sont plutôt des moqueries, mais restent un dialogue.
Le lien avec « le pays »
Dans sa correspondance avec sa mère chargée de l’exploitation familiale en son absence, reviennent très souvent les demandes de nouvelles de Saint-Émilion. Fernand souhaite connaitre l’état de la récolte et l’évolution du prix du vin. Le 28 août 1917, jour de pluie et de grand vent, il souhaite qu’il n’en soit pas de même chez lui « car pour la maturité cela pourrait bien nuire et amener la pourriture ». Le 30 septembre, il attend avec impatience le résultat des vendanges et il rappelle à sa mère qu’il faut bien mécher les fûts destinés à la nouvelle récolte.
Un lien avec sa région est également constitué par le « journal de tranchées » (imprimé à Bordeaux), Le Poilu St Émilionnais de l’abbé Bergey, qu’il mentionne à plusieurs reprises. Le journal dont une édition en facsimilé a été publiée récemment signale la blessure et la citation de Fernand Catusseau dans deux numéros d’octobre-novembre 1917 et avril 1918. L’abbé Bergey et son journal ont une notice dans le présent dictionnaire des témoins ; leur existence est rappelée dans le récent livre de Rémy Cazals, Écrire… Publier… Réflexions sur les témoignages de 1914-1918, Edhisto, 2025.
Des informations sur la vie des poilus
Les poilus fabriquent des bagues et autres objets. La rubrique « poux » est traitée comme souvent avec humour : « Les poux continuent toujours à se déployer en tirailleurs sur mon dos. » Il y a des repas juste bons pour être balancés sur le parapet. Les conserves venant de la maison sont les bienvenues.
La chasse permet aussi d’améliorer l’ordinaire. Au repos, le 6 janvier 1916, il écrit : « Nous sommes dans un pays très giboyeux, il y a des faisans, du lièvre et du lapin à foison, nous en mangeons tous les jours. Mais il a paru une circulaire interdisant la chasse car vraiment c’était pire que dans les tranchées la fusillade ! » La suite est du 18 janvier : « C’est couvert de gibier, nous les attrapons au lacet maintenant puisqu’il est interdit de tirer des coups de fusil. »
Le 6 février 1917, Fernand Catusseau évoque « une bien triste cérémonie ». « J’étais désigné avec 8 Sergents de mes camarades pour servir de peloton d’exécution à un misérable poilu condamné à mort, c’est une bien mauvaise besogne. Enfin lorsque l’on est commandé, l’on ne peut pas reculer. Je ne te développe pas plus ceci car ce n’est rien de beau, tu en sais suffisamment. »
Le 30 septembre, une note originale : « Nous sommes à l’instruction des tanks depuis 2 jours, nous ne sommes pas trop mal, notre travail consiste à manœuvrer pour les mettre un peu sur la voie de la réalité afin qu’ils puissent connaitre toutes les embûches que peuvent leur faire les Allemands. Ils font du magnifique travail, tout le monde en est émerveillé, aussi j’espère que les boches seront bien servis. »
Rémy Cazals, décembre 2025
Bron Albert (1894 – 1980)
Lettres d’un poilu de 14 – 18
1. Le témoin
Albert Bron, originaire d’Oran, voit ses études classiques interrompues en août 1914. Mobilisé au 1er régiment de zouaves, il est d’abord secrétaire à Alger, puis sergent après un passage à Saint-Maixent en 1915. Il fait ensuite de l’instruction, avant d’intégrer l’Armée d’Orient avec le 2ème bis de zouaves ; il y alterne secteurs en ligne (Macédoine, Serbie) et périodes d’instruction. Volontaire pour une formation d’aspirant à Saint-Cyr au printemps 1917, il revient à Salonique en octobre et intègre comme sous-lieutenant un bataillon de tirailleurs sénégalais (81e BTS). Rentré en Algérie en juillet 1918, il continue à former des Sénégalais au sein du 113e BTS. Après la guerre, il poursuivra une carrière d’enseignant, essentiellement au lycée d’Oran.
2. Le témoignage
Albert Bron a publié en 1980 à compte d’auteur Lettres d’un poilu de 14 – 18, Contribution à l’Histoire de la Grande Guerre (431 pages). Ce recueil reprend l’essentiel de toutes les lettres et cartes adressées de juin 1916 à juillet 1919 aux siens, essentiellement ses parents, et indirectement ses frères plus jeunes que lui. En début d’ouvrage, il évoque quelques anecdotes qu’il n’a pas rapportées dans ses lettres (Lacunes, p. 13), essentiellement la description des moments où il a été le plus en danger et quelques thèmes un peu scabreux qu’il aurait été gêné d’évoquer avec ses parents.
3. Analyse
En préface, l’auteur signale avoir voulu dans ses lettres restituer tous ses faits et gestes, au jour le jour, d’abord pour rassurer ses parents inquiets, puis pour constituer une riche matière documentaire qu’il pourrait exploiter par la suite.
Pas d’offensives
Albert Bron, s’il n’est pas un « guerrier » (il le théorise à plusieurs reprises), fait consciencieusement son devoir ; paradoxalement, alors qu’il est sous-officier puis officier dans des unités de choc, il échappe à la plupart des grandes tueries du conflit : il ne participe à aucune des grandes offensives occidentales, et arrive en Orient après l’échec des Dardanelles. Ses périodes en ligne devant les Bulgares voient des affrontements modérés, et il est souvent en stage de formation pour lui-même ou comme instructeur. Il a aussi compris que ses demandes de formation (Saint-Maixent, stage de mitrailleur, instructeur mitrailleuse pour les Russes, Saint-Cyr, stage de chef de section) le mettent temporairement à l’abri. Il ne fuit pas le danger : c’est lui, aspirant nouvellement promu, qui arrive à voir le général Sarrail pour demander un commandement dans l’armée coloniale ; sa chance est qu’il devient sous-lieutenant d’un BTS qui hiverne à la fin de 1917, et qui ne sera engagé en 1918 en Orient que dans des secteurs moyennement agités.
Un intellectuel curieux
Albert Bron aime écrire, et quand il en a le loisir, il décrit l’emploi du temps de sa journée, ce qu’il a vu au long des rues, lors d’une promenade dans Salonique, ses lectures du jour, ses conversations avec des militaires de rencontre. Dès qu’il le peut, ses occupations sont savantes : ethnographie, archéologie, art byzantin, études des langues… (août 1916, p. 43) : « Je fais toujours beaucoup de grec moderne. Et maintenant que je passe chaque jour cinq heures avec les sous-officiers russes, je vais tâcher d’apprendre le russe. J’ai abandonné l’étude du serbe. » Dès qu’il le peut, il rencontre des Français responsables de fouilles, le proviseur du lycée français de Salonique, et il correspond avec Jérôme Carcopino. Il effectue son service avec un grand sérieux, pour pouvoir ensuite se consacrer à ce qui l’intéresse (p. 65): « (…) en ordonnant ma vie, en ne faisant pas la grasse matinée, en ne jouant pas aux cartes, en ne sortant pas le soir, enfin en me traçant chaque soir avant de me coucher l’emploi du temps du lendemain. Ç’a m’a été un peu dur au début de me conformer à cet emploi du temps. Mais je le fais à présent sans le moindre effort. Et ma satisfaction est autrement vive que si je me laissais, comme les autres, aller à la paresse. » Il recherche une compagnie éclairée, celle des officiers de réserve et médecins avec qui il pourra converser de manière intéressante (octobre 1917, p. 206) : « C’est un plaisir de manger en semblable société. Nous avons causé de toute sorte de choses, mais particulièrement de bouddhisme, de numismatique, d’ethnologie et de philosophie. » D’autres moments laissent évidemment la place à la solitude intellectuelle [à propos d’un médecin-auxiliaire] (p. 201) « Il est instruit et a de l’éducation et l’on peut causer avec lui d’autres choses que du service, du vin et des femmes. Je regrette bien qu’il s’en aille demain. »
Stage d’aspirant à Saint-Cyr
Un des intérêts du récit épistolaire réside dans la description minutieuse de son stage d’aspirant près de Versailles (p. 124 à p.162), avec un rythme de travail très exigeant durant la semaine, mais le dimanche laissé libre (7 mars 1917, p. 124) : « Du réveil (6 h1/4) à l’extinction des feux, pas une seconde de répit ; je n’exagère nullement en vous disant : pas une seconde, je suis plutôt au-dessous de la vérité ! C’est excessivement dur. Cela se comprend : les 1200 élèves aspirants qui suivent ce cours sont exclusivement des jeunes des classes 1914 à 18. Mais enfin, l’on n’entend pas les marmites ! » Les sorties du dimanche sont très appréciées (p. 124) « Ce jour-là un train spécial appelé « l’es spécial » emporte tous les élèves aspirants de St-Cyr à 7 h ¼ vers Paris. L’on arrive à Paris à 8 heures. L’on est ramené à l’école le soir à 9 h ½ par un autre train spécial. » Comme toujours avec notre futur professeur de Lettres, c’est son attitude volontariste pour se former et progresser qui lui permet d’obtenir cette situation qu’il juge chanceuse (17 avril) « Journée froide et pluvieuse. Comme l’on plaint ceux qui sont dans les tranchées ! Et comme on apprécie de ne pas y être ! ». Il s’intéresse beaucoup à la guerre et à l’évolution de la situation internationale, et chaque dimanche matin, il se livre dans un café à une revue de presse, dont il tire des éléments d’ambiance qu’il rapporte à ses parents et ses frères (4 juin 1917) : « Le ton des journalistes a changé, il s’est fait plus conciliant (…) une nouvelle formule se fait jour : droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – l’on ne rencontre plus à chaque ligne comme il y a quelques temps l’expression outrée : jusqu’au bout (…). ». Les titres consultés se composent de L’écho de Paris, Le Pays, L’œuvre, l’Humanité, La Libre Parole, La Victoire, et L’Action française (p. 159).
Reçu aspirant, il rejoint Salonique après une permission en Algérie, et y suit un long cours de chef de section ; il monte ensuite quelques semaines en ligne, y est bien accueilli par ses nouveaux camarades, mais il veut passer sous-lieutenant : après beaucoup d’efforts, il réussit à voir entre deux portes le général Sarrail, et celui-ci accepte de le faire nommer, à condition que ce soit dans un régiment de coloniaux.
Officier dans un Bataillon de Tirailleurs Sénégalais
Nommé au 81e BTS en décembre 1917, il décrit longuement sa nouvelle situation, son emploi du temps ainsi que ses hommes, leur ethnie, leurs langues, leurs habitudes… Avec l’hivernage des troupes africaines, il peut se contenter au début de diriger des exercices à l’arrière, et superviser des travaux publics (aménagement de route). Il sera plus souvent en ligne en 1918, dans des secteurs d’activité moyenne, mais son ordonnance Abdou est tué à ses côtés par un obus en mai 1918 (p. 335). Il est d’entrée très satisfait de son affectation car sa compagnie, dit-il, est la plus disciplinée du bataillon (p. 258) « je vous entretiendrai longuement dans mes prochaines lettres de ces braves Noirs. » On trouve souvent dans les sources « Grande Guerre » le terme « Nègre » [substantif], employé par les contemporains avec un sens neutre, et il serait très utile de savoir exactement à partir de quel moment ce terme devient inutilement – ou volontairement – méprisant, et doit être remplacé par le terme neutre de « Noir » [fin des années vingt ?]. Ce terme courant « Nègre » n’apparaît pas une seule fois dans le corpus, peut-être y a-t-il eu substitution lors de la dactylographie dans les années soixante-dix ? En tout cas, en regard de bien d’autres témoins, A. Bron, très empathique pour ses hommes, fait ici preuve de progressisme. Comme toujours, notre intellectuel s’enthousiasme pour l’ethnographie, et sans cesser de se perfectionner en grec moderne, il a le projet d’étudier les langues « sénégalaises », il envoie à ses parents un tableau des chiffres de un à cent en langue bambara (p. 265) ; il explique aussi que le terme « sénégalais » est générique, et qu’il a affaire à de nombreux Maliens, Tchadiens ou Burkinabés, qu’il essaie de catégoriser (pays, ethnie, langue, coutumes…).
Plus loin, il raconte de manière intéressante comment son ordonnance Abdou a été recruté aux BTS (p. 268) « Un beau jour, Abdou Sergui, le chef du village Kantché, vint à Ichernaoua Ouachada et s’en retourna avec Abdou (…) pieds et poings liés, la corde au cou, pleurant toutes les larmes de son corps (…). Abdou fus remis aux autorités militaires et devint soldat. Voilà ce qu’Abdou m’a raconté ce matin. » Sa vision des Noirs est très paternaliste (p. 265) : « Ces Noirs sont des enfants que la moindre dure parole chagrine. Le capitaine les blesse souvent. Pour moi, je mets sur leurs plaies le baume des douces paroles. » Sans surprise, un autre extrait montre qu’A. Bron représente une exception avec sa conception des rapports respectueux envers les Tirailleurs (p. 294) : « Mr Duchez nous a dit ce soir qu’un officier d’un autre BTS avait été tué par les Noirs, pour avoir frappé l’un d’eux, chose courante et admise aux BTS. Pour ma part je suis bien tranquille. Mes Noirs se couperaient quatre pour me faire plaisir. Jamais je ne les maltraite. (…) Je suis seul à appliquer cette méthode ou presque. »
Il peut revenir à Tunis en juillet 1918, ayant terminé « ses » 18 mois d’Orient. Durant sa dernière année de service (démobilisation en juillet 1919), l’auteur s’occupe d’instruction au sein des BTS (surtout le 113e BTS) à Biskra, Touggourt et Hussein-Dey. Il souligne la réussite d’un cours de perfectionnement des caporaux et sous-officiers sénégalais, « fils de chefs de villages », qu’il a dirigé avec beaucoup d’investissement et de plaisir, et mentionne à cet égard les nombreux témoignages de gratitude (courriers de remerciement) de ces hommes promus par la suite (p. 375), «Les remerciements dont ils m’ont abreuvé avec une telle chaleur et une telle sincérité ne sont pas, on s’en doute, d’un vocabulaire suffisamment adéquat aux sentiments exprimés et je ne voudrais pour rien au monde qu’on sourît en les lisant. »
Albert Bron produit ici un témoignage attachant, et la somme de ses lettres permet de reconstituer un des itinéraires possibles de la Guerre en Orient : en profiter pour progresser humainement, et tout simplement pour se cultiver. En cela, notre témoin est marginal et peu représentatif des autres cadres coloniaux subalternes : il ne joue pas aux cartes, boit modérément et il indique lui-même que sa conception du commandement des Noirs, basée sur le respect, n’est pas partagée. Il faut aussi prendre en compte le fait que ses lettres sont adressées à ses parents, et ce rapport filial transparaît en permanence : il veut rassurer mais aussi montrer qu’il est digne de l’éducation reçue, ce qui donne à voir des actions peut-être un peu idéalisées. En soulignant aussi qu’Albert Bron a sur ses tirailleurs une vision très paternaliste bien de son temps, on conclura en remarquant que cet excellent homme, Européen oranais, n’évoque jamais, dans ses échanges avec les siens, les paradigmes du fait colonial.
Vincent Suard, décembre 2025
Janériat, Joseph (1879 – 1916) et Joséphine (1884- 1956)
Lettres à Joséphine Histoires intimes de la Grande Guerre 1914 – 1916
Karine Chavas
« Mon Joseph aimé, je te quitte, il faut aller donner aux vaches. Voilà quatre heures, le temps est sombre, ça sera vite nuit. »
1. Les témoins
En 1914, Joseph et Joséphine Janériat sont des cultivateurs qui vivent dans une ferme à Sainte-Colombe (Rhône). En 1914, leurs trois filles ont respectivement 9, 7 et 5 ans. J. Janériat est d’abord affecté au 109e RIT à Vienne puis à Bollène (Vaucluse) ; il monte en ligne en avril 1915 avec le 299e RI et est longtemps stationné en Lorraine en secteur calme ; il est tué en novembre 1916 à Verdun, dans la bataille de reconquête de Vaux-Douaumont (début le 24 octobre 1916).
2. Le témoignage
La correspondance échangée entre Joseph et Joséphine a été découverte par la famille, classée et présentée à Sainte-Colombe à l’occasion du Centenaire. Karine Chavas a retranscrit cet ensemble (une centaine de lettres et une centaine de cartes) et l’a publié en 2017 (Lettres à Joséphine, éditions Sutton, 190 p.). Elle précise en avant-propos avoir seulement corrigé l’orthographe et ajouté de la ponctuation, en gardant la syntaxe et la grammaire d’origine, pour profiter au mieux de « de la verve et du langage typique de l’époque ».
3. Analyse
Nous avons ici une correspondance paysanne marquée surtout par l’affection et l’attachement familial. L’évocation de l’arrière-plan agricole est constante mais le détail des activités militaires de Joseph est lui presque complètement absent.
a. « Joséphine, contrairement à Joseph, aime beaucoup écrire » (Karine Chavas)
Joséphine adresse de longues et fréquentes lettres à son mari (avec autorisation de citation, 5.01.1915, p. 20) « Mon époux bien aimé, je m’en vais te quitter pour aujourd’hui. Voilà trois lettres que je t’envoie à la file, je vais finir par écrire comme un notaire, toutes mes soirées passant à faire des lettres. » Elle correspond le plus souvent possible, faire écrire les trois filles à leur père, et révèle une aisance réelle dans ses courriers, avec un style très marqué par l’oralité ; elle donne des nouvelles des enfants, de proches ou de connaissances qui sont « montés » à la ferme, fait le bilan des travaux de la journée et des projets pour le lendemain.
Joséphine reproche à Joseph de ne pas écrire assez souvent, et surtout de n’en pas « mettre suffisamment », elle voudrait que ses lettres ressemblent aux siennes ; dès le début de la séparation, elle lui signale (p. 16) « Tu m’a fait joliment attendre pour m’écrire depuis mercredi. J’attendais, je n’ai reçu qu’aujourd’hui. J’étais désolée (…) Mon Joseph aimé, écris moi bien souvent, tu seras si gentil. Moi, je te fais de si jolies lettres. » Les cartes de Joseph sont laconiques, ce qui déclenche des plaintes répétées (p. 26)« Et encore, on dirait toujours que tu es pressé de finir. Tu me racontes que des choses ennuyeuses. Tes lettres n’ont point d’amitié. » Soulignons que toujours, après les reproches, vient un changement de ton et de nombreux témoignages de tendresse, ce qui fait que Joseph ne peut se formaliser, les missives n’ayant jamais une tonalité acariâtre ; dans la même logique, avec malice, les filles sont instrumentalisées (p. 64), ainsi de Marie : « Mon cher papa aimé Que je suis contente que tu nous aies écrit aujourd’hui. Maman t’écrivait tous les jours, nous étions si tristes de n’avoir point de réponse. Tu avais trop à faire car tu nous aimes trop pour nous oublier comme ça.»Joséphine sait aussi reconnaitre les progrès (p. 34) : « C’est bien gentil pour toi de m’avoir vite répondu, surtout de m’en avoir bien mis.» Il est probable que le courrier est plus vital pour elle, un peu isolée dans sa ferme en haut du village, que pour lui, socialisé en permanence avec les camarades de sa section.
b. Joseph, une courbe d’apprentissage de la correspondance ?
L’historien préfère toujours l’authenticité de la source, mais ici la transcriptrice a eu raison de rectifier l’orthographe, cela permet d’apprécier ce que dit Joseph sans le diminuer, par exemple p. 15 : « je dérdire bauqot que mas lettre tant trouve de même » pour « je désire beaucoup que ma lettre t’en trouve de même. » ou p. 124 « s’il na reverien » pour « s’il n’arrive rien ». Il n’a pas l’inspiration de sa femme (p. 29) : « Je te réponds de nouveau car on me dit que je ne t’écris jamais assez souvent. Je ne sais pas quoi il faut mettre pour garnir ce pareil papier. » Ses cartes restent courtes mais apparaît progressivement un jeu sur ses amorces et ses salutations, marqué par une inventivité tendre qui le dédouane probablement un peu de son manque d’inspiration, on a successivement : « Chère bien aimée, Chère épouse, Chère amie, Bien chère petite maman, Ma bonne amie ou Chère bonne amie… » et on passe en signature du « Joseph » tout simple à « Ton ami bien aimé, Joseph, Ton Joseph qui t’embrasse bien fort, Ton Joseph qui t’aime, Ton ami (plusieurs fois) », et un tendre « À ma petite maman » signé « Ton gamin ».
Joseph, souvent bonhomme, est toujours rassurant et parfois savoureux (p. 114, 24.06.15) : « L’on vit un peu en philosophe dans les bois. L’on ne sait pas trop les nouvelles. Tout va bien ici, rien de nouveau. » Remerciant pour un colis qu’il partage (2.07.15, p.118) : «J’en ai trois à mon escouade qui ne sont pas riches (…) Ici, l’on s’aime les uns aux autres. » Il fait une seule fois allusion aux embusqués, ne parle jamais des opérations militaires ni des Allemands, et sur ces sujets adopte toujours avec Joséphine un ton distancié (21.07.15, p. 127) « Aujourd’hui, l’on apprend à lancer des boîtes à mitraille et des fusées. Tu sais, je vais finir par devenir galopin, l’on apprend rien qu’à mal faire au régiment. »
c. Plus que de guerre, il est avant tout question d’amour dans cette correspondance (Karine Chavas)
Ici, comme dans d’autres correspondances d’époux séparés par la guerre, c’est l’éloignement qui fait découvrir la force de l’attachement (p.42, 3.02.15) : [perspective de se revoir] « Mon Aimé, nous serons plus libres, nous serons comme des jeunes amoureux car je crois qu’on le devient. » et plus loin « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent, nous nous étions jamais si bien compris. Je prie Dieu beaucoup que tu reviennes pour t’aimer encore d’avantage (…) ». De même, comme dans d’autres témoignages ruraux, l’éloignement fait attribuer aux correspondants les désaccords passés à une mère ou à un père qui vit à la ferme avec eux (p. 54, 19.02.15) :« jusqu’à présent, nous étions jamais bien compris, supporté et aimé l’un l’autre grâce à mon pénible père qui était l’auteur de tous nos ennuis et tous nos désaccords ; [son frère François] « Il me disait : pauvre petite sœur, prend patience, que veux-tu, il n’est au monde que pour le travail et pour ronfler. Il n’a jamais su ce que c’était qu’autre chose.»
d. Les enfants
Joséphine donne souvent des nouvelles des enfants, et attache de l’importance au maintien du lien familial (p. 69, 3.03.15) « Toute ta petite famille va bien. Marie et Marcelle dorment sur la table. Alice fait des additions. Nous allons faire notre prière pour toi. Chaque soir nous la faisons ensemble. » Elle fait écrire aux filles des cartes pour les fêtes ou l’anniversaire (p. 39) : « (…) Le temps nous dure bien que tu viennes pour de bon. Espérons que ce sera bientôt petit père chéri. Les gros mimis de tes trois filles qui t’aiment bien. » Elle aide la plus petite (6 ans, p.60) : (…) Je t’envoie une jolie carte en attendant que tu viennes me faire des gros mimis. La maman conduit ma petite menotte et moi je suis bien contente.» Alice envoie à son père en mars 1916 un poème qu’elle a composé et celui-ci a annoté au dos de la carte (p.151) « Chère Alice, que Dieu du ciel entende ta petite voix pour toujours Ton papa qui t’embrasse. »
e. les travaux et les jours
Pour Joséphine les journées de travail, jointes aux soins aux enfants, sont harassantes, et l’inquiétude du lendemain et un relatif isolement produisent une véritable usure physique et psychologique. L’extrait conséquent qui suit pourrait tout à fait être reproduit à titre d’exemple pédagogique dans un manuel d’histoire au collège (28.05.15, p. 100) – elle dit ne pas avoir le temps de faire une grande lettre – «Mais tu me pardonneras pour cette fois, petit adoré, ta mignonne est si las ce soir. J’ai tant bûché ces deux jours. Nous avons fini de rentrer nos luzernes de la baraque cet après-midi. Nous avons fait trois voyages avec Lulu et puis avec les bœufs de Joséphine. C’est moi, petit chéri, qui ai fait le voyage et puis tu sais, il était même gros. Le père Combe m’a fait compliment comme j’avais bien su faire. J’ai bien bûché cette semaine et je ne sais vraiment pas ce qui peut me tenir debout. Ce doit être la Sainte Vierge car je ne suis guère forte. Je n’ai pas un pauvre moment pour le foin, les vignes qu’il faudrait attacher. Mon quatre-fonds est resté tout inculte, maintenant il ne faut pas songer. De tout côté il sort du travail et toujours du monde en moins pour le faire. Le père Rivoire m’aidait encore de temps en temps. Il a reçu sa feuille. »
f. La fin
Joseph passe avec le 299e en octobre 1916 à l’arrière de Verdun, pour une période d’entraînement avant une offensive, et il rassure sa femme, sur des secteurs « pas mauvais. » Joséphine n’est qu’à moitié dupe, déjà en 1915 (p. 118) elle lui avait fait remarquer : « Jean Guignard a écrit aujourd’hui, j’ai vu sa lettre qui explique comme ta compagnie est mal placée. Un homme a été tué. Toi, tu ne racontes rien de tout ça à ta petite femme pour ne pas l’effrayer. » Les préparatifs de l’offensive Nivelle-Mangin (24 octobre 1916 – reprise de Vaux et Douaumont) finissent par être connus à l’arrière, et Joséphine s’inquiète (22.10.16, p. 174) : « (…) Beaucoup me disent que vous allez attaquer dans l’endroit où vous êtes et que ça sera très dangereux. »
La dernière carte de Joseph date du 23 octobre, veille de l’offensive :
« Nous sommes par là, dans des camps de bivouac, pour des divisions. Je suis en bonne santé. (…) Rien de bien important pour le moment que bien des cassements de tête. Reçois mes nouvelles chère femme et en t’embrassant de tout mon courage, et bien des caresses aux enfants. » « rien de bien important pour le moment… » : quand on pense au tumulte effroyable de la préparation d’artillerie qui précède cet assaut général sur Verdun… Joseph minore jusqu’au bout les dangers, et le lecteur contemporain, lui aussi anesthésié, est finalement assez surpris d’apprendre sa mort le 1er novembre : au propre comme au figuré, Joseph a jusqu’au bout protégé les siens.
On voit en définitive que c’est surtout par l’évocation de la forte affection que se portent les membres de cette famille paysanne que ce recueil est intéressant ; cet univers est si puissant que la transcriptrice termine ses remerciements par une mention bien sympathique, assez rare dans l’univers austère de l’historiographie de la Grande Guerre (p. 186) : « Et comme il s’agit dans ces lettres bien plus de famille et d’amour que de guerre, je souhaite pour conclure renouveler justement tous mes vœux d’amour à mes merveilleuses filles et à mon compagnon (…) pour qui je vais voler… quelques mots à Joséphine : « Je ne t’avais, je crois, jamais aimé comme à présent ». »
Vincent Suard, septembre 2025
Taboureux, Charles (1889 – 1916)
Charles T. héros ordinaire
Olivier Taboureux
1. Le témoin
À la mobilisation, Charles Taboureux se prépare à devenir notaire. Scolarisé au Collège Stanislas, puis licencié en droit, il a terminé son service militaire en 1913 et vit à Froissy (Oise). Mobilisé au 72e RI comme brancardier, il devient infirmier en décembre 1914. Participant aux durs engagements de la Marne (Maurupt), de l’Argonne (La Grurie), et du Mesnil-les-Hurlus, il est tué par un obus à Bouchavesnes en octobre 1916.
2. Le témoignage
Olivier Taboureux, petit-neveu de Charles, a publié en 2020 « Charles T. héros ordinaire » aux éditions Sydney Laurent. L’ouvrage, enrichi, a été réédité en 2023 (Nombre 7 éditions, 306 pages). Ce travail méticuleux de retranscription, assisté par les conseils éclairés de Laurent Soyer, spécialiste du 72e RI, fait se succéder des extraits des carnets de l’auteur, de lettres adressées à sa famille, ainsi que des passages des lettres reçues de sa marraine de guerre. Des croquis et des photographies personnelles illustrent les textes, directement en lien avec le propos.
3. Analyse
Ce témoignage est un récit évocateur, à la fois vivant et documenté, des nombreux engagements, vécus depuis la ligne ou le poste de secours, auxquels le 72ème a participé. De par sa position intermédiaire (brancardier puis infirmier), C. Taboureux est bien renseigné. C’est un jeune homme lettré, qui sait écrire et manier l’ironie.
Guerre de mouvement, guerre de tranchée
Le 72e RI d’Amiens plonge rapidement dans les combats de Virton, Cesse, puis surtout Maurupt, à la fin de la Marne ; l’unité est durement éprouvée, et on peut comparer les extraits des carnets personnels aux lettres envoyées (typographie différente dans le livre). Ainsi [avec autorisation de citation] du 21 août 1914, p.20, carnets : « Marche très dure. Pluie torrentielle. (…) » et carte envoyée : « Je vais bien. Ne vous inquiétez pas. (…) » ou du 26 août (p. 25), carnets : « Tout le monde est vanné et démoralisé. Le commandant du 2e bataillon dit qu’il tuera à coup de revolver les hommes qui resteront à l’arrière. » et aux siens, le 27 : « je vais bien et vous supplie de ne pas vous inquiéter. » Les mentions sont interrompues le 6 septembre à Etrepy, les brancardiers ont dû se retirer sous un déluge de balles ; les carnets ne reprennent que le 13 septembre, après cette période de combats violents, C. Taboureux ayant été submergé par ses tâches sanitaires. Ces combats de Maurupt sont bien décrits par André Delattre (cf notice CRID), qui connait bien C. Taboureux, et que l’on voit sur des photographies en compagnie de l’auteur.
A la Harazée, il décrit de manière intéressante les débuts de la guerre de position. L’espoir provoqué par le recul allemand s’éteint peu à peu avec la fixation de la ligne dans les bois escarpés et touffus d’Argonne. Le ton envers les parents devient plus réaliste, comme par exemple quand il décrit les combats passés (25.10.14, p. 48) « Je risque le coup de vous adresser une lettre un peu plus longue, vous donnant quelques détails. Qu’a été pour nous la campagne ? Très dure. La retraite a été terrible. On s’est battu du 6 au 11 septembre à Blesmes, Étrepy, Saint-Lumier, Maurupt, d’une façon épouvantable. Les Allemands y ont reçu une leçon. (…) La marche en avant nous a montré ce spectacle. Des cadavres étaient partout. On pleurait, tellement c’était terrible. (…) de ma section nous sommes 8. » Il ne redoute pas la censure postale lorsqu’il évoque, par exemple, les pertes en officiers (p. 50) «À la 12e cie, le capitaine a été tué le 6 septembre, le lieutenant le remplaçant le 7, le nouveau commandant de compagnie le 9, et le nouveau lieutenant le remplaçant blessé le 15. » Cette franchise factuelle envers les proches est encore plus nette pour les combats de l’Argonne, à la fin de novembre 1914 (p. 67) « Que de blessés ! Que de tués surtout ! On est à une distance moyenne de 50 mètres de l’ennemi. Toutes les balles portent. Beaucoup sont fous. Je vous écris les nerfs encore secoués et les larmes aux yeux, au seul souvenir de ces heures. »
Un 72e RI très exposé
Encore éprouvé par les combats de décembre-janvier (La Gruerie), le régiment vient participer à la première offensive de Champagne au Mesnil-les-Hurlus. C. Taboureux décrit les opérations depuis le village en ruines, mentionnant par exemple le fait qu’un grand nombre de soldats (p. 103) « appartenant à différents corps restent dans les gourbis du Mesnil, au lieu d’être dans leurs tranchées. » Après un repos, nouvelles attaques le 5 mars, et il mentionne nominalement des officiers tués, sans illusions préalables sur leur destin (« il se savait condamné par les ordres reçus ».) Le 8 mars, nouveau courrier aux siens qui ne censure rien de ce qu’il voit (p.109) : (…) « La plaine est couverte de cadavres. C’est un charnier épouvantable. Les boyaux et tranchées sont pavés de morts sur lesquels on passe et (p. 111) « Je me fais à voir des blessures. Je regarde très bien une tête ouverte, et me promène deux jours au Mesnil avec les mains rouges de sang humain.»
Le 72e donne décidément, et après la dure offensive de Champagne, où il perd beaucoup de monde, les hommes vont aux Éparges dans un secteur très actif : on comprend alors leur désir – assez incompréhensible vu d’aujourd’hui – d’être transportés aux Dardanelles. Il s’en explique (p. 148) : « Ce serait un voyage superbe, sans risque comparables à ceux de notre front. » Mais après un repos en mai 1915, leur train arrive de nouveau aux Islettes : « Quelle désillusion ! À 3 heures du matin (…) Nous voici donc encore dans cette Argonne maudite. Colère de tous. » En février 1916, ce jeune juriste refuse de se porter volontaire pour plaider en conseil de guerre (p. 213) « j’ai formellement refusé de me prêter à une comédie qui a coûté la vie à tant (2 fusillés au 72e par nous en mars 1915). » Il avait toutefois noté en mars 1915 à l’occasion de cette exécution (soldat Rio, p. 114) : « C’est pénible, mais c’est nécessaire. »
Un jeune homme curieux
Charles Taboureux demande aux siens de lui envoyer des cartes d’état-major et un guide Joanne, il est curieux des endroits où il se trouve (nov. 1914, p. 59) « Mes cartes me rendent service. Je sais enfin où nous sommes et comprends quelque chose au pays. » Il lit beaucoup et signale par exemple en avril 1916 « Je suis en train de lire Le Livre de la Jungle, de Rudyard Kipling, c’est épatant. » ou en octobre, lettre à son frère, p. 269) : « Lis-tu Le Feu de Barbusse ? C’est extraordinaire de vérité : l’attaque, le retour du blessé, le poste, la promenade dans la sous-préfecture, c’est épatant ! Plusieurs le lisent ici. Les réflexions sont celles que nous faisons. » Il s’agit ici de la première parution en feuilleton dans le périodique l’Œuvre.
Notre infirmier a une écriture aisée et utilise souvent l’humour ; ainsi par exemple, pour remercier d’une nouvelle vareuse envoyée par la famille (p. 169) : « la vareuse est très bien. Les biches s’arrêtent avec émotion dans la forêt et les laies en oublient de nourrir les marcassins. » Même humour avec le procédé classique de l’acrostiche qui brave la censure pour dire, malgré l’interdiction, où il est positionné (p. 249):
« Comme il est formellement interdit d’
avertir de l’endroit où l’on est, je ne puis que
me répéter : nous ne sommes pas en danger donc
pas de mauvais sang à vous faire (etc…) : acrostiche « Camp de Mailly »
Une marraine de Lyon
Un des intérêts de ce témoignage réside dans les extraits significatifs de lettres de Thérèse, sa marraine de guerre. Cette jeune Lyonnaise de 20 ans écrira 29 lettres entre juillet 1916 et la mort de Charles en novembre. Nous n’avons pas ses lettres à lui, mais on peut déduire des réponses de sa correspondante les sujets abordés, et le soin qu’il a apporté à cet échange. La jeune femme s’était adressée à un inconnu, « qu’une annonce peu prétentieuse m’avait désigné » (p. 234). Il s’agit d’un sous-lieutenant, qui a donné à Charles la réponse de Thérèse. Celle-ci écrit – au moins au début – en cachette de ses parents : (p. 241) « Personne ne sait que j’ai l’audace de bavarder avec un inconnu et la permission m’aurait été refusée si j’avais eu la maladresse de la demander. » Le livre adopte une typographie de type « cursive anglaise » pour reproduire les extraits de Thérèse : c’est une bonne idée, cela produit un effet d’authenticité et de familiarité. La conversation est enjouée et confiante, on aborde de nombreux sujets, vie quotidienne, moral, goûts de lectures… Elle dit par exemple (p. 253) apprécier Cami et « mon Dieu, vous qui lisez Virgile, allez être bien effrayé ! Hélas je ne connais pas le latin et ne demanderais pas mieux que de savoir un tout petit peu ce qu’est Virgile dont la postérité a bien voulu entretenir les générations jusqu’à vous.»
Deuil et mort
Charles Taboureux se réjouissait, à la fin de l’été 1916, d’être transporté dans la Somme, car cela le rapprocherait des siens : la situation découverte sur place le fait rapidement déchanter (Bouchavesnes). Les bombardements sont intenses, et Alexandre Scellier, son meilleur ami au poste de secours, est blessé puis meurt quelques jours après à l’ambulance. L’ambiance est sinistre (lettre à la famille, 16 octobre 1916, p. 263) « Scellier est mort. Enterré à 2 km d’ici. Suis excessivement peiné. N’ai jamais eu un tel chagrin. C’était mon compagnon de tous les instants depuis si longtemps ! Son unique frère avait été tué déjà. (…) nous sommes 3 rescapés. » Il écrit le lendemain à son frère : « Ce n’est pas la bataille, c’est la tuerie, le suicide collectif. » Sa jeune marraine essaie de le consoler (p. 272) « On ne peut se consoler de la perte d’un tel ami, et je sais bien qu’on soulage son cœur en parlant de l’être aimé, je suis aussi votre amie et pour cela je vous prie de ne pas craindre de pleurer près de moi. » C’est peu de temps après cette perte que Charles est tué à son tour le 5 novembre. Frappé par un éclatement d’obus relativement loin de la ligne allemande, il était sorti de l’abri pour regarder la progression du barrage avec un camarade. C’est celui-ci, infirmier au 72e, qui nous donne la classique lettre à la famille décrivant les circonstances du décès (14.11.16, p. 278). Ce type de courrier, d’abord destiné à apaiser la douleur des proches, ne doit pas forcément être pris littéralement ; la mort est décrite comme immédiate, et après avoir enveloppé le corps « sous les obus qui tombaient avec rage tout autour de nous, nous nous sommes agenouillés nous trois, seuls autour du brancard et nous avons dit une longue prière. »Et ce même camarade continue (p. 280) : « Alors mes nerfs m’ont abandonné et moi qui n’avait pas versé une larme lorsque Hurrier et Scellier sont morts, j’ai éclaté en sanglots sur le corps de Charles. Ce fut une crise qui dura je ne saurais dire combien, peut-être une heure, peut-être deux, je ne sais pas. » Plus loin à la fin du livre, on a aussi reproduit la lettre de Thérèse à la mère de Charles – on sait que cette dernière fera le voyage à Lyon pour faire sa connaissance – (15.09.17, p. 295) « Je n’étais qu’une marraine de guerre, mais je l’ai pleuré de tout mon cœur comme si ce lien de parenté eut été vérifiable, et j’ai pleuré avec vous, de votre chagrin de maman. »
Donc une restitution de qualité, pour un ensemble d’un grand intérêt historique et humain.
Vincent Suard, septembre 2025
Bourrillon, Henri (1891-1945)
Samuel Caldier, responsable des archives municipales de Mende a publié un ouvrage sur Henri Bourrillon (Maire de Mende et chef de la Résistance en Lozère mort en déportation) : Henri Bourrillon (1891-1945), L’ours de granit, Médiathèque de Mende, 2025, 243 p. Si l’auteur évoque longuement l’action publique de cette personnalité locale et son combat de l’ombre face à l’occupant nazi, il consacre également deux chapitres inédits sur son parcours militaire durant la Grande Guerre puis sur son militantisme au sein des associations d’anciens combattants.
Un poilu dans la Grande guerre (p 47-58)
Né dans une famille de notable lozérien profondément acquise aux valeurs de la Troisième République, Henri Bourrillon n’a aucune vocation pour suivre une carrière militaire. Etant de la classe 1911, il termine ses études en droit en 1913 puis effectue son service militaire dans la subdivision de Clermont-Ferrand. Le 11 août 1914, il est incorporé à la 1ère compagnie du 105ème RI. Simple 2ème classe au début du conflit, il obtient le grade de sous-lieutenant à la fin de la guerre. Son courage et son énergie expliquent cette promotion. Le 30 avril 1916, au cœur de la bataille de Verdun, il obtient une première citation pour avoir assuré la liaison entre le chef de bataillon et le commandant de la brigade sous le feu de l’ennemi. L’année suivante, au petit matin du 20 août, il est grièvement blessé par balle lors d’une attaque menée contre les lignes allemandes dans cette même région d’Avocourt. Encore convalescent, il reçoit une deuxième citation avec croix de guerre (étoile dorée) ainsi que la distinction de chevalier de la Légion d’Honneur. Il est démobilisé le 24 août 1919.
Durant ces années de guerre, Henri Bourrillon écrit quelques courriers à ses proches [aujourd’hui conservés par sa famille]. Certains se distinguent par leur contenu et leur contexte. Dans une lettre écrite en 1917, il décrit l’attaque entrainant sa blessure. Non seulement ce courrier témoigne de la violence des combats mais il décrit également les différentes étapes de prise en charge d’un blessé sur le front ainsi que les difficultés et parfois l’impréparation d’une partie du personnel médical face aux contraintes et aléas de la guerre. Deux autres cartes postales sont envoyées à son père en novembre-décembre 1918. Il l’informe qu’il se rend à Paris pour assister au passage du couple royal de Belgique dans la capitale. Il envisage aussi de se rendre dans les régions dans lesquelles il a combattu : Oise et Somme. Henri Bourrillon a besoin de se souvenir et de réfléchir sur les conséquences de cette boucherie humaine qui caractérise ce conflit majeur.
Un militant des anciens combattants (p 61-79)
Après sa démobilisation, Henri Bourrillon prend la présidence de l’Association mendoise des Anciens Combattants et Mobilisés de guerre puis de la Fédération lozérienne des A.C. Il participe également à la rédaction de quelques articles dans le journal Le Poilu lozérien. Mais la réflexion et la volonté d’agir d’Henri Bourrillon ne s’arrêtent pas là. L’originalité de son militantisme est d’être un des pionniers de la Semaine du Combattant créée en 1922. Ce mouvement, né en province, entend échapper à « la domination parisienne » et veut unir toutes les associations françaises (rurales et urbaines) pour être force de proposition et élaborer un socle commun de revendications. En 1923, lors du congrès de Tours, Henri Bourrillon s’exprime en ces termes :
« Je me demande aujourd’hui si le mouvement généreux qui nous fit nous grouper à notre retour des armées ne se serait pas éteint bientôt sans l’action de la « Semaine » et si nous n’aurions pas eu à enregistrer la faillite définitive de nos associations, de celles du moins qui prétendent à autre chose qu’à l’organisation d’un banquet annuel.
En appelant toutes les associations de France, même les plus petites sections de village, à participer à ses travaux et à étudier en commun ces questions d’intérêt majeur qui sont portées à l’ordre du jour du congrès, la « Semaine » marquera le réveil de beaucoup de nos groupements qui ne chercheront plus leur raison d’être puisque cette grande coalition dans le travail aboutira à la rédaction du cahier minimum de nos revendications et, pour le triomphe de celles-ci à l’indispensable conjonction de nos efforts. »
A la fin des années 20, de nombreuses avancées sont réalisées (carte d’ancien combattant, retraite, journée officielle du 11 novembre, etc.). Henri Bourrillon voit ses efforts récompensés par la venue du ministre de la Guerre André Maginot à Mende lors du congrès national de la Fédération des Associations françaises des Mutilés, Réformés, Anciens Combattants, Veuves, Orphelins et Ascendants qui se tient du 29 au 31 mai 1931.
En plus de son engagement pour donner une plus grande place aux anciens combattants dans la société française notamment pour encadrer la jeunesse, Henri Bourrillon n’a de cesse de militer pour la paix. Tous ses discours publics, qu’ils soient associatifs ou politiques, mettent en avant son pacifisme. Malgré tout, il sera à nouveau mobilisé en 1939 comme capitaine de réserve sur la place de Lavaur dans le Tarn puis il mènera un nouveau combat de l’ombre au sein de la Résistance lozérienne.
Samuel Caldier, juillet 2025
Watkins, Owen Spencer (1873-1957)
Avec les français en France et en Flandre, Owen Spencer Watkins, Berger-Levrault, collection La guerre – les Récits des Témoins, 1915, 114 p.
Résumé de l’ouvrage :
Owen Spencer Watkins, révérend et aumônier du corps expéditionnaire britannique est versé, à Dublin, le 16 août 1914, à la 14e ambulance de 14e brigade de la 5e division. Il débarque en France, au Havre, et le 22 août est embarqué en train pour la région de Valenciennes. Par 9 lettres-tableaux qui se succèdent depuis cette date jusqu’au 31 décembre 1914, l’auteur nous fait vivre successivement la retraite de Mons et la bataille du Cateau (jusqu’au 6 septembre), la bataille de La Marne, celle de l’Aisne, la poursuite vers le nord, la résistance sur la ligne Béthune – Arras – La Bassée, la route de Calais barrée, la bataille d’Ypres – Armentières et la fixation du front préliminaire au premier hiver de guerre. Un appendice, en forme de post-scriptum, révèle, avant l’impression de l’ouvrage (déposé en octobre 1915), le destin de quelques hommes cités, le plus souvent tués dans l’exercice de leur mission.
Eléments biographiques :
L’ouvrage s’ouvre sur une notice biographique des éditeurs qui indique que le révérend Owen Spencer Watkins est né le 28 février 1873 à Southsea, un quartier du sud de Portsmouth (Angleterre). Son père, Owen Watkins, est lui-même révérend, pionnier du champ missionnaire de l’Afrique centrale. Il fait ses études à l’école de Kingswood et au Richmond college. En 1896, à l’âge de 23 ans, il est aumônier wesleyen auprès de la garnison militaire de Londres. Il sert également ailleurs qu’en Angleterre, dans le corps d’occupation en Crète (1897-1899), fait partie de l’expédition du Nil et prend part à la bataille d’Omdurman, qui se déroule le 2 septembre 1898 au Soudan, pendant la guerre des mahdistes. Il fut un des quatre aumôniers qui célébrèrent le service commémoratif du général Gordon, mort le 26 janvier 1885 à Khartoum. En 1899-1900, il se rend dans le sud africain et prend part aux batailles de Lombard’s Kop, de Nicholson’s Neck, au siège de Ladysmith, de Majuba, etc. Ces quatre années de campagnes lui apportent plusieurs citations à l’ordre du jour de l’Armée, la médaille de la Reine et la médaille de l’Egypte, avec plusieurs agrafes. Il attrape manifestement en Afrique une malaria qui le rattrape sur le front. Il parvient toutefois, par ses relations, à éviter l’hôpital de la Base, disant : « Une ambulance n’est pas faite pour s’encombrer de malades » ! Nommé honorary chaplain de 3ème classe le 19 août 1910, il est délégué à la conférence œcuménique de Toronto et aumônier du corps expéditionnaire britannique en 1914, promu à la second classe, ayant rang de lieutenant-colonel. Bien qu’il n’en parle pas dans sa lettre du chapitre V, de l’Aisne au nord de la France, correspondant à la période du 1er au 17 octobre 1914, il est cité à l’ordre du jour par le maréchal sir John French lui-même le 8 octobre. Grand amateur de golf, il a publié avant la guerre plusieurs ouvrages sur son expérience et sa mission africaines. Il réside à la publication du livre, qu’il dédie à sa femme, à Londres, dans le quartier de West Ealing. O.-S. Watkins sera une figure importante dans le développement de l’aumônerie méthodiste et poursuivra sa carrière d’aumônier général. Il quitte l’armée en 1928 et décède en 1957.
Commentaires sur l’ouvrage :
Cet ouvrage est de définition composite, ayant l’apparence d’un carnet de guerre, dument daté, aux noms restitués et au suivi géographique précis, facile à suivre, mais qui indique une suite de tableaux de guerre formés de 9 lettres écrites du 16 août au 31 décembre 1914. L’auteur rejoint l’ambulance de campagne n°14, formée à Dublin, le 16 août 1914, formation sanitaire du Corps Expéditionnaire Britannique (CEB). Embarqué sur le City of Benares, le navire transporte les éléments sanitaires de la Division (entre autres l’hôpital de la Base et son ambulance), il côtoie quatre aumôniers de l’Eglise anglicane et un catholique. Le 22, l’ambulance embarque dans un train à destination de Valenciennes alors que la bataille de Mons est déjà commencée. Mais les marches épuisantes successives vers le nord se heurtent au gros des troupes allemandes qui foncent vers le sud ; c’est la retraite, les premiers secours de l’ambulance à peine déclenchés. La marche vers le sud, par Cambrai, à partir du 26 août, lui fait côtoyer des hommes de toutes armes, agissant au secours des blessés en retraite de Mons ou du Cateau, ce jusqu’au revirement de La Marne, qu’il vit, le 6 septembre, au sud de la rivière, à Saacy. La retraite changeant de camp, la bataille de l’Aisne s’engage suivie d’une remontée effrénée en direction du nord, jusqu’à la Belgique, engagé dans la terrible bataille d’Ypres où le front va finir par se cristalliser à l’entrée de l’hiver. L’ouvrage permet d’entrer dans l’organisation du C.E.B., des différents régiments qui le composent, issu des villes ou des comtés, et des grandes unités qui prennent le nom de leur commandant. Il permet également de toucher du doigt l’action du témoin, sanitaire, médicale mais aussi sacerdotale, même si la diversité des obédiences religieuses anglaises apparaît clairement en filigrane. Mais paradoxalement il exerce peu son ministère, avouant même que la première messe qu’il peut donner au front survient seulement un dimanche de la fin de septembre (p. 47), un mois environ après son départ d’Angleterre. Il s’en ouvre (p. 74) disant : « Quant à l’œuvre d’aumônier, qu’importe ? (…) Peu d’occasions de réunir les hommes en un office solennel ». Peu d’erreurs sont décelées et les épisodes d’espionnite, réelle ou supposée, sont le reflet de la période d’écriture. Il ne sont pas totalement absents toutefois, avec une concentration de multiples cas rapportés (allemands déguisés, signaux lumineux, nuages de fumée ; ailes de moulins, trahison des habitants) (page 81). Existent aussi de rares exagérations (comme ce soldat blessé d’une balle « pénétrant dans la nuque (..) (et) ressorti[e] par la bouche » qui s’exprime aussi héroïquement que sans séquelle !) (page 69) ou ces tireurs allemands embusqués dans les lignes anglaises (p. 86), ne gêne pas fondamentalement le témoignage globalement crédible et opportun. L’ouvrage est titré « avec les français » mais ceux-ci sont relativement peu présents dans le récit qui n’est pas non plus teinté de francophobie exacerbée. Il n’aligne pas non plus les outrances de la « bochophobie », également courante dans les ouvrages ayant cette date d’écriture (1914) ou de publication (1915). Certes le livre met en avant sa « communauté », il dit : « Il n’y a vraiment pas dans l’armée anglaise d’hommes plus braves et plus remplis d’abnégation que les infirmiers et les brancardiers du corps médical » (p. 42). Pendant la bataille de l’Aisne, Owen Spencer Watkins aligne le chiffre des pertes des quatre premières journées de la bataille de l’Aisne : « 13 officiers et 450 blessés passèrent par l’ambulance n°14 ; les aumôniers enterrèrent 2 officiers et 230 hommes. Combien furent accueilli par d’autres ambulances ou inhumés par d’autres aumôniers, il est impossible de le savoir » (p. 46), y revenant quelques jours plus tard, disant, dans le chapitre Béthune – Arras – La Bassée : « Pendant les trois jours de notre présence au front, il ne passa pas moins de 100 officiers et de 3 000 soldats par la 14ème ambulance de campagne, à destination de l’Angleterre ou des hôpitaux de la Base » (page 74 ». Précis sur les lieux cités, le parcours de l’ambulance d’O.S. Watkins (p. 42) est aisé à suivre. Il contient aussi, par son long périple entre Paris et la Belgique, des éléments anthropologiques à noter. Par exemple, il décrit, dans les environs de Villers-Cotterêts : « En beaucoup d’endroits, les villageois veillèrent toute la nuit ; devant leurs maisonnettes, ils dressèrent des tables couvertes de rafraîchissements qu’ils distribuèrent aux troupes qui passaient d’heure en heure – café, thé, pain et beurre, tablettes de chocolat, fruits, cigarettes, gâteaux ; il est probable que tout ce qui pouvait se manger, se boire et se fumer fut consommé longtemps avant le passage de la queue de la colonne » (page 55). L’ouvrage est également intéressant sur le contraste entre l’armée anglaise, non basée sur la conscription universelle, et qui révèle, après la bataille de la Marne, l’absence de renforts due à une armée régulière exsangue dès les premières semaines de guerre (voir pages 89 et 90). Owen Spencer Watkins rend hommage à cette armée et aux sacrifices des soldats du CEB Il dit : « Point de renforts, pas de réserves, rien qu’une mince ligne khaki tenant opiniâtrement en respect des armées allemandes écrasantes » (p. 90) en plein cœur de la bataille d’Ypres en octobre.
L’ouvrage est enrichi d’une carte, d’un portrait de l’auteur et de 6 intéressantes illustrations montrant officiers et personnels de l’ambulance, malades et blessés dans l’église de Dranoutre ou l’ambulance dans un hameau proche du village.
Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 14 : Respect du drapeau de la Croix Rouge planté sur un tertre près de la gare d’Honnechy (Belgique). Horreur de l’ambulance
15 : Evoque des tranchées dès le 26 août
: Français en retard ou ayant battu en retraite
19 : Voiture hippomobile filtre pour la potabilité de l’eau
25 : Voitures anglaises portant des inscriptions des maisons de commerce
26 : Inscription sur les maisons pour éviter le pillage, parfois respectées par l’ennemi
27 : Bravoure des éclaireurs à moto, étudiants d’Oxford ou de Cambridge
28 : Vision émouvante d’un enterrement et de la participation de la population au traitement du corps en amont (vap 45)
34 : Assainissement du champ de bataille et enterrement des « braves allemands »
37 : Explication du surnom de Tommy : « À une certaine époque, les soldats anglais reçurent un calepin sur lequel ils devaient inscrire leur nom, le numéro de leur régiment et certains détails les concernant personnellement. Une formule imprimée fut jointe au calepin comme modèle à suivre. Thomas Atkins fut le nom hypothétique choisi par l’autorité militaire. Ce nom s’étendit au calepin, puis au soldat lui-même ».
59 : Sur la couleur de l’uniforme anglais : « Notre khaki est sans doute plus pratique, mais paraissait bien terne et bien sale à côté » de celui des cuirassiers
61 : Sur les apports inestimables des véhicules transformés en ambulances par des particuliers
63 : Saccages allemands, consommation des bouteilles et corvée de nettoyage (fin 64)
66 : Croix de Victoria, décoration instituée en 1856, décernée pour haut fait de guerre, avec rente annuelle de 250 francs
80 : Note sur la ceinture Sam Browne, large ceinture de cuir portée par les officiers anglais et imaginée par le général Sam Browne, qui se fit connaître particulièrement à l’époque de la révolte des Cipayes en 1857
80 : Espionnite multiple : allemand déguisé, signaux lumineux, nuage de fumée ; ailes de moulin, trahison des habitants
83 : Autobus londoniens transportant les troupes
86 : Tireurs embusqués dans les lignages anglaises, débusqué pas des gendarmes
88 : Note sur la chanson, sur la route de Tipperary, composée dans les premiers mois de la guerre par Harry Williams et Jack Judge
: Général von Kluck surnommé « Vieux five o’clock », vap 103 « Têtes carrées »
89 : Plaisanterie : « Il y a probablement une armée de Kitchener, mais pas un des pauvres diables qui sont ici ne vivra assez longtemps pour la voir arriver ! »
90 : Premiers froids dans la bataille d’Ypres
92 : Eloignement de l’ambulance (16 kilomètres aller-retour), trajet
96 : On entend le son du canon depuis Folkestone (première permission, 7 jours, du 23 novembre au 1er décembre)
: Visite du roi et du Prince de Galles, remise de décorations
101 : Être « fricassé », être cuit, avoir « du chien », du courage
106 : Foot au front et note sur la différence entre foot-ball Rugby et foot-ball Association
107 : Docteurs soignant gratuitement les nécessiteux, réfugiés et paysans ruinés par la guerre, état sanitaire des hommes
109 : Vue de Noël 1914 anglais
Yann Prouillet, 12 mai 2025
Well Jean (1896 – 1917), Well Charles (1891) et Mantz Michel (1893 – 1918 ?)
Écrits de la Grande Guerre
1. Les témoins
Jean Well (1896-1917) et son frère Charles (1891) ont grandi dans une famille d’artisans ébénistes de Paris. Jean, classe 1916, est incorporé au camp de Mailly en 1915 au 156e RI. Passé au 35e RI en 1916, il est tué lors de l’offensive du 16 avril 1917. Charles a rejoint l’artillerie en 1912, il sera démobilisé en 1919 avec le grade de maréchal des logis. Michel Mantz, beau-frère des deux précédents, est infirmier en Serbie en 1915.
2. Les témoignages
Les éditions Le Lavoir Saint-Martin ont publié en 2014 « Jean, Charles et Michel, écrits de la Grande Guerre » (155 pages). Ce recueil de lettres et d’un extrait de journal est préfacé par Manon Pignot, et la mise en forme et l’introduction ont été réalisées par Frédéric Vassord, petit-neveu des frères Well.
3. Analyse
Ce petit volume présente un ensemble assez hétéroclite, avec quelques lettres et cartes postales, un fragment du journal de marche de 1915, et des documents officiels, ainsi que des lettres de camarades à l’occasion de la mort de Jean. Frédéric Vassord a eu la volonté, par fidélité mémorielle, de rassembler ces éléments épars.
Logique du corpus.
Les documents sont centralisés autour la grand-mère de F. Vassord, Marie Well, dite Gaby ; elle est mariée en 1917 à Prosper Mantz, qui travaille dans une usine d’aviation à Paris, et c’est à lui que sont adressées les lettres de Jean et Charles, frères de Gaby et amis de Prosper. La grand-mère a raconté la guerre et le deuil à son petit-fils à la fin des années 50, quand celui-ci avait une dizaine d’année. Il a été frappé enfant par le grand portrait de Jean, en pied et en uniforme, à côté du lit, dans la chambre de la grand-mère. Cette famille est française d’origine luxembourgeoise, et Prosper Mantz et son frère Michel ont encore la nationalité luxembourgeoise, ce qui leur avait semble-t-il permis d’éviter l’infanterie.
Jean Well (20 lettres) p. 27 à p. 95
C’est lui qui est le plus présent dans cette évocation ; il s’adresse à son ami Prosper, fiancé de sa sœur, et les quelques lettres permettent de formuler quatre remarques ;
– C’est d’abord un jeune (classe 16) très peu enthousiaste pour l’uniforme, il dit souffrir de son état de soldat (13 juin 1915, p. 30) : «J’en ai assez, ne le dit pas chez nous, mais fais le comprendre à ma chère soeurette, elle elle comprendra, elle verra que réellement si j’écris « chez nous ça va » c’est que je ne puis faire autrement. (…) mais au feu je n’y serai pas longtemps ; j’aurai vite fait de me faire évacuer, plutôt une balle dans le bras que de crever pour eux (…) chez nous jamais un mot je compte sur toi Jean
Ps Rencar à ba ta clan Jeudi je déserte Si c’était vrai
Avec cette lettre je ne signe pas, car des fois… + rien au père
Et une suggestion ajoutée : NDLR « calligraphie incontrôlée et inhabituelle, ne peut-on faire l’hypothèse d’un état d’ébriété ? »
– Il envoie de nombreux messages d’affection à sa sœur, il était très tendre avec elle, et celle-ci témoignera n’avoir jamais pu se faire à cette disparition.
– c’est une langue jeune et parisienne ; souvent les restitutions de dialogue en argot vieillissent mal et ont un caractère artificiel, mais ici la langue ouvrière du XXe arrondissement est fluide (p.39) : « [permission] J’irai pour quatre jours, et alors comme je veux arriver en lousdé, n’en cause pas. Tu peux le dire à Gaby en lui recommandant de ne pas l’ouvrir : tu lui diras que j’ai reçu le colis avec les chlapps ; enfin arrange toi pour ne pas qu’elle jaspine. »
– enfin on trouve pour le décès un ensemble classique de plusieurs lettres : un camarade explique qu’il faut garder espoir (« blessé légèrement »), un autre narre une mort paisible (« il s’est endormi pour ne pas se réveiller »), ou encore explique comment retrouver la tombe, ce qui prendra un certain temps après-guerre. En fait blessé grièvement le 16 avril par éclat au ventre, il meurt le 17 à l’ambulance.
Charles Well (3 lettres) p. 97 à 108
On peut mentionner, dans un de ses 3 courriers, que Charles, artilleur en s’adressant à ses parents, évoque son jeune frère (décembre 1914, p. 102) : «mon lieutenant m’a dit que sans doute la classe 16, celle à Jean, serait appeler dans quelques mois pour faire ses classes, mais, écoute bien maman, jamais cette classe n’irait à la guerre. Tu vois le môme Jean avait l’air de me dire que çà lui plairait assez cette vie là s’il avait été là tu parles d’une engueulade que je lui aurais servi ; c’est vrai lui et les autres ne peuvent pas savoir ; »
Michel Mantz (journal de marche), du 23 sept. au 11 nov. 1915, p. 116 à 140
On sait par une carte que Michel, le frère de Prosper, est infirmier en poste à l’hôpital de Zajétchar (Serbie) en mai 1915. L’essentiel du journal décrit à l’automne 1915 le retrait et la fuite devant la poussée autro-allemande, c’est-à-dire ici le retrait progressif du personnel et du matériel hospitalier vers le sud du pays et le Monténegro vers l’Albanie. Si le son du canon est omniprésent, le récit évoque d’abord un mouvement en assez bon ordre (mais les civils serbes souffrent bien davantage), la situation se dégradant dans la deuxième partie de la retraite (marches difficiles, faim) avec la pression bulgare qui précipite les menaces.
On peut évoquer le roi de Serbie (23 octobre, p. 128) : « j’ai vu le roi en automobile », mais il ne s’agit pas encore de la voiture du célèbre cliché de l’Illustration du 9 novembre, avec Pierre 1er dans un char tiré par 4 bœufs faméliques (Wiki « Le roi Pierre la tragédie serbe » [non libre de droits]). La direction de l’hôpital fait le projet d’abandonner les infirmières françaises, protégées par leur statut (p. 128, 23 octobre) « Le directeur nous dit qu’il nous faudra porter nos bagages sur le dos (…). Il dit à Jo, Marthe, Isabelle, Léontine et Clotilde qu’elle doivent rester et attendre les Allemands car il ne peut se charger d’elles. Elles me remettent des lettres pour leurs parents. (…) » Mais celles-ci ne l’ont pas entendu de cette oreille, car après une journée de marche, « je vois les 5 françaises que j’ai quitté hier, elles m’expliquent qu’aussitôt après notre départ elles ont été trouvé le commandant de la place et ont obtenu une voiture à bœufs ; elles ont marché toute la nuit. » Certains repos d’étapes sont parfois un peu plus longs et permettent une ébauche de tourisme, basé sur des connaissances anthropologiques assez sommaires : (1er nov. 1915, p. 134) « Le matin nous nous promenons dans la ville [Vouchiterm], nous voyons un pope en haut d’un minaret qui lève les bras au ciel et chante une prière, ensuite nous allons au hammam avec le pope, mais il nous faut nous déchausser et aussitôt entrer le turc met sa tête par terre et fait sa prière car nous sommes des impies qui pénétrons chez lui, nous nous sommes bien amusés. » Le journal prend fin le 11 novembre 1915 lorsqu’ils passent la frontière. Quelques documents évoquent ensuite l’hospitalisation de Michel Mantz dans l’Indre, probablement d’une maladie pulmonaire, dont il meurt en 1918 (pas de date certaine – récit de la grand-mère).
Donc un recueil modeste, mais qui montre qu’une fois réunies, ces bribes disparates peuvent produire, si fugace soient-elles, un témoignage très ponctuel mais pas vain.
Vincent Suard, février 2025