Cadot, Roger (1885-1953)

1. Le témoin
Roger Cadot est un journaliste spécialisé dans le domaine boursier. Il commence sa carrière à la Cote Vidal puis est, entre les deux guerres, rédacteur en chef du Journal de la Bourse; il collabore aussi sur le tard au journal Le Monde. Marié en 1908, il est mobilisé en août 1914 comme sergent au 360 RI, régiment dans lequel il fait toute la guerre, étant démobilisé en 1919 avec le grade de capitaine. Mobilisé en 1940, il est fait prisonnier, puis est libéré de l’Oflag XII en 1941. De sympathie dreyfusarde, et en cela en opposition avec son frère plutôt royaliste, sa fréquentation des milieux boursiers fait de lui un libéral sur le plan économique, et c’est à la fois un humaniste et un conservateur sur le plan social. Son fils Michel aimait à évoquer le fait que ses articles avaient participé au dévoilement de l’affaire Stavisky.
2. Le témoignage
Les Souvenirs d’un combattant de Roger Cadot (671 pages) ont paru en 2010 chez Publibook. L’auteur signale en avant-propos que l’essentiel du volume a été rédigé entre 1940 et 1945, grâce à ses carnets, à sa correspondance, à des documents militaires et à «son excellente mémoire». En 1915, on lui avait confié la rédaction du journal de marche du bataillon et en 1918, c’est son colonel qui lui avait imposé d’écrire une partie du l’historique du 360 RI (p. 547) : «J’eus toutes les peines du monde pour rassembler la documentation voulue, personne ne s’intéressant à ce travail. Aussi étais-je obligé de rédiger « de chic », et ce bousillage me faisait horreur. » Ces travaux, dit-il, lui furent bien utiles pour la rédaction de ces souvenirs. L’auteur a aussi réalisé un grand nombre de dessins de guerre, ici absents du volume, mais sa petite-fille Elisabeth Cadot en a organisé une exposition à Hambourg puis à Bonn en 2018/2019. Au début de cette édition, réalisée par son fils Michel Cadot à partir de 2005, l’auteur dit aussi que ces souvenirs n’ont pas pour but d’être rendus publics (p. 11), « je n’ai eu à garder dans mes jugements, aucun des ménagements qui gênent les auteurs de mémoires et de souvenirs, tenus ou désireux de les faire connaître rapidement. » Cette franchise, originale, alliée à la qualité de l’écriture – l’auteur est aussi poète – donne un caractère incisif au propos.
3. Analyse
Sergent resté au dépôt, R. Cadot arrive à Notre-Dame de Lorette le 2 novembre 1914 avec le 360 RI. Il dit écrire aussi objectivement qu’il le peut, et lorsqu’il reconstitue des conversations, il explique essayer de « restituer l’atmosphère aussi fidèlement que possible. » Ce parti pris donne une prose naturaliste dont l’impact est renforcé par les noms véritables des protagonistes, comme par exemple p. 98, la description des mauvais éléments d’une escouade: « Seul faisait tache un groupe de la 15e, auquel donnaient le ton deux basses fripouilles, Malvaux et le coiffeur Orville, dont certains propos m’avaient déjà édifié sur leur compte. Leurs habitudes d’ivrognerie avaient séduit leur camarade Legouin, clerc de notaire aboulique et crasseux, qui ne les quittait pas. Un quatrième acolyte, le petit Cailly, rabougri, fielleux, avec un regard en dessous complétait ce peu sympathique ensemble. » Ce sont aussi de belles évocations des délices de l’arrière dans la famille Demailly à Petit-Servins, ou de la nuit en première ligne et de l’introspection qu’elle permet, lorsque le front est calme: dans ses réflexions et ses interrogations muettes, il témoigne du «profond désir de beauté et de pureté » qu’il sent en lui. On pense à Vigny quand il dit que pour lui, le seul moyen dont il dispose pour satisfaire ce désir «me semblait être de me guinder dans la volonté d’accomplir une tâche militaire avec tout le dévouement dont j’étais capable, et qui pourrait aller jusqu’au sacrifice de la vie. Je peux dire sans vantardise qu’aucun soldat n’a été animé à un plus profond degré que moi de la volonté de « servir » dans toute l’acception du terme. Il y avait, dans la notion du devoir militaire, une simplicité qui séduisait mon esprit épris de clarté, en même temps qu’un appel au sens de la grandeur, ou plus simplement à l’amour-propre, auquel je n’étais pas insensible (p. 133).»
Il décrit la dureté des combats de la fin de l’automne 1914, avec des assauts sur des réseaux de barbelés intacts (p. 107) : « je me souviens d’une de ces attaques, exécutées par une compagnie de chasseurs dans des conditions atroces. (…) ». Il évoque, dans sa description de l’offensive du 9 mai 1915, son commandant de bataillon qui le jour de l’attaque leur recommande de ne pas faire de prisonniers (p. 173), mais à qui ils désobéissent (p. 177). La description des combats de l’Artois se termine par celle du chemin d’Angres (6 juillet 1915, p. 229) « Cinq cents tués ou blessés [au 360 RI] pour avancer notre ligne de 150 mètres sur un front d’un demi-kilomètre à peine ! Tel était le bilan de ces attaques partielles en quoi se résolvait la grande attaque du 9 mai. La prise du chemin creux d’Angres à Souchez fut la dernière de ces attaques absurdes. » . Il est en permission au début des trêves de décembre 1915, provoquées par la pluie envahissant les tranchées et les boyaux, et il décrit précisément ce qu’il voit en arrivant de l’arrière (p. 332): « j’eus la stupéfaction, à un ressaut du terrain, d’apercevoir devant moi, se détachant sur la grisaille du ciel, délavées et floues comme celles d’une photo voilée, des silhouette humaines debout à quelques mètres les unes des autres, formant une longue ligne qui se perdait dans le brouillard. C’était notre première ligne. Un peu plus loin, par devant, on devinait une ligne parallèle qui était celle des autres. » L’auteur évoque une lettre (p. 333) saisie par la censure et renvoyée au colonel, dans laquelle un soldat racontait ses conversations avec les Allemands, et disait qu’ensemble ils avaient maudit la guerre. R. Cadot a une analyse très différente de celle de L. Barthas, car, hostile aux socialistes (p. 157), il ajoute que ces témoignages «montraient la nécessité de lutter contre certains ferments de dissolution. »
L’auteur passe adjudant après l’attaque du 9 mai et souligne les avantages de cet avancement, qui le dispense de recourir aux subsides de sa famille. Nommé sous-lieutenant le 25 juin suivant, il se réjouit pour sa femme «dont les charges seront allégées.» (p.214). Il évoque aussi l’impression de malaise que provoque chez lui le passage au grade d’officier, car l’idée de ne plus partager la misère de ses compagnons lui est pénible. A partir de 1916, dirigeant une section de génie hors-rang, il est souvent à l’EM du régiment ou aux PC de bataillons et il décrit les officiers d’active, montrant les qualités de certains et l’insuffisance de beaucoup. Il évoque leur ignorance des réalités politiques et diplomatiques de la guerre, qui favorisait « une paresse d’esprit à laquelle la vie de caserne ne les avait que trop inclinés, et entretenait leur goût marqué pour les occupations futiles, cartes, apéritifs, femmes, bavardages stériles, etc. Généralement dévoués à leur métier, consciencieux dans l’exécution des ordres (…) ils retrouvaient dans cette guerre immobile les mauvaises habitudes des villes de garnison. (p. 272) » Il reconstitue les conversations, et livre par exemple le récit tout à fait prenant – il a pris des notes aussitôt après -, fait par un capitaine de la Coloniale, de la dramatique mission Voulet-Chanoine en Afrique en 1900 (p. 432 – 437).
L’auteur raconte des permissions, et par exemple expose en détail une visite qu’il fait au journal de bourse pour lequel il écrivait à la mobilisation. Plein de sympathie pour les patrons juifs qui l’emploient, il en fait une description affectueuse, bien que reproduisant des stéréotypes physiques de l’époque. Apprécié de son colonel, il bénéficie de fréquentes escapades à l’arrière, mais en ressent une gêne, car le tour des permissions régulières des hommes était constamment en retard. Il montre aussi que ses supérieurs n’ont pas saisi l’importance de ces repos pour la troupe (p. 487): «beaucoup de chefs de corps en étaient restés à la notion de permission faveur, alors que la permission avait été promise comme un droit. »
En 1917, R. Cadot considère que ses hommes, sauf les Alsaciens-Lorrains et quelques Parisiens, n’ont pas la haine des Allemands et se résignent mal « aux côtés cruels de la guerre ». Pour lui, les soldats de sa section sont de braves gens, mais travaillés par un intense travail de propagande pacifiste auquel se livre la « tourbe politicienne » (p. 487). Déniant à ses hommes une opinion autonome, il les décrit comme circonvenus dans les gares, autour du zinc «où on leur glissait des paroles empoisonnées, on leur remettait des tracts (p. 489)». Lors de l’offensive du 16 avril, il décrit la mutinerie de sa section équipée (p.490) qui refuse de partir : « qu’on nous donne nos permissions, nous marcherons après ! » R. Cadot reproduit le discours qu’il leur adresse, jouant sur l’affectivité, en indiquant que les « gradés et quelques hommes iront se faire tuer seuls, à leur place ». Cet incident se clôt par le départ de la section («un se lève, les autres suivent.») et l’auteur signale que ses supérieurs ne surent jamais rien de l’événement. L’auteur a une vision paternaliste de ses subordonnés, soulignant les rapports confiants, souvent même affectueux, qui unissent les officiers de compagnie avec les hommes. En même temps il les comprend mal, et refuse le doute pour lui-même (p. 420, « la mélancolie n’est pas une attitude militaire. »). Sa réception du Feu de Barbusse témoigne bien de cet état d’esprit (été 1917, p. 511), ce livre lui a été recommandé par le commandant Crimail, et on a noté plus haut que R. Cadot n’était pas antisémite : « Je lus ce livre amer et sombre, où des pages criantes de vérité alternaient avec des tirades déclamatoires (…) où un réalisme désolé n’a pour correctif qu’un âpre aspect de révolte contre l’injustice du monde et la hiérarchie sociale qui le perpétue. (…) Quel que fût son mérite littéraire, un tel livre, paraissant en pleine bataille, ne pouvait être considéré par les officiers du front que comme une drogue pernicieuse pour l’esprit des troupes. Mais les rêveries anarchistes font toujours résonner des cordes profondes dans les âmes judaïques et l’ingénieur Crimail était juif… Heureusement que les poilus ne lisaient guère. »
En 1918, il évoque sa rencontre avec le jeune Henri de Montherlant, et l’impression déplaisante laissée (paresse et morgue, p. 587). Montherlant est blessé sur un pré d’exercice de l’arrière, pour la seule fois du séjour où « trois ou quatre obus vinrent exploser ». En 1919, il fait signer à R. Cadot démobilisé un certificat de blessure en « service volontaire», et se sert de ce papier pour obtenir la croix de guerre. L’auteur est choqué du procédé car, devenu secrétaire du Comité de l’ossuaire de Douaumont, Montherlant parlera des héros de la grande guerre comme à des pairs. « Si je l’avais su, j’aurais refusé de signer, par respect pour la mémoire de tant de combattants authentiques qui sont morts sans jamais avoir obtenu la moindre récompense. » Il s’agit d’une indignation des années vingt, car plus tard il change d’avis pour des raisons littéraires (p. 589) : « Aujourd’hui, après bien des années, je me dis que, tout bien considéré, c’eût été dommage, car nous n’aurions probablement pas le « chant funèbre pour les morts de Verdun », qui contient peut-être les plus belles pages qu’on ait écrites sur la guerre. »
Ecrit à mi-chemin entre la sensibilité d’un Maurice Genevoix et le ton tranchant du journal des frères Goncourt, qui dira, de plus, la part de la réflexion de l’homme mûr dans ce récit rédigé 25 ans après les faits ? En tout cas un témoignage de prix, en même temps qu’une œuvre véritable.
Vincent Suard, mars 2019

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Labbé, Albert (1893-?)

1. Le témoin
Albert Labbé est né à Pas-en-Artois (Pas-de-Calais) en 1893, ses parents tenaient avant 1914 un café-cinéma. Il est incorporé à vingt ans au 43e RI de Lille en octobre 1913. Engagé dans les combats sur la Meuse (Saint-Gérard) le 23 août 1914, il participe ensuite à la bataille de la Marne à Esternay. Il est blessé d’un éclat à la tête le premier jour de l’offensive de Champagne, à Beauséjour le 16 février 1915. Soigné à Arcachon jusqu’en avril, il est peut-être réformé ou classé auxiliaire après cette période.
2. Le témoignage
Le carnet d’Albert Labbé, qui va du 2 août 1914 au 17 mars 1915, est un récit succinct des événements qu’il vit, avec en général deux ou trois lignes par jour, et un peu plus lors des journées d’engagement, comme par exemple celle du 16 février 1915. Le document, entrecoupé de coupures de presse, se termine par une chanson recopiée et les adresses de quelques camarades. L’emploi du terme boche dès le 14 août 1914, et des erreurs de dates (jours de novembre datés d’octobre), font penser à la reprise d’un document original, peut-être réalisée lors de la convalescence.
Ce carnet, numérisé par les Archives départementales du Pas-de-Calais, est disponible sur Internet (« Albert Labbé Wikisource »). La mise à disposition du public de ce témoignage, résulte d’abord de la campagne de collecte de documents venant de particuliers, réalisée par les différentes Archives Départementales et par le programme Europeana 14-18. Dans une démarche « Open Data », un accord entre les Archives Départementales des Alpes-Maritimes (AD 06) et la bibliothèque numérique collaborative Wikisource, accord élargi ensuite aux AD 37 et AD 62, a permis de mettre à la disposition de volontaires transcripteurs des manuscrits numérisés, pour réalisation et mise en ligne d’une version typographiée. La version définitive doit être certifiée par deux contributeurs, mais surtout, pour chaque page, l’onglet « source » permet de vérifier avec l’archive originale. Si les AD ne garantissent pas le résultat final (en terme de fidélité absolue), le protocole permet un résultat assez satisfaisant, et surtout de porter à la connaissance du public des documents qui sinon dormiraient dans les rayonnages (conversation avec A. Lestiennes, Webmestre éditorial aux AD du Pas-de-Calais, janvier 2018).
3 Analyse
Albert Labbé mentionne, en date du 11 août 1914, sept morts du fait de la chaleur – ce qui fait beaucoup – et de nombreux malades, ce qui est plus plausible. L’auteur consacre une vingtaine de lignes au combat du 23 août entre Dinant et Givet, et c’est une impression de confusion qui domine: (23 août pdf 17 – 18) « on reçoit l’ordre de battre en retraite mais un obus tombe juste sur un caisson ; qui explose ; des officiers crient sauve-qui-peut, c’est la déroute; comme des maladroits au lieu de suivre le capitaine on traverse le champs de bataille d’un bout a [sic + suite pour orthographe – syntaxe] l’autre et après avoir couru 7 k dans les récoltes au milieu du feu des mitraillieuses et des obus un général nous fait déployer sur une crête ; ne voulant pas tirer devant nous ; puisque nos camarades arrivent ; j’ai laisser mon sac comme tout le monde pour reprendre ma course. » Mention est faite ensuite du combat d’arrêt du 30 août (bataille de Guise), A. Labbé en revendique la victoire, avec beaucoup de pertes pour les Allemands. La mention du 6 septembre (bataille de la Marne) signale l’impréparation des Allemands et l’avancée des Français. Le 7 septembre : (pdf 25-26) « A sept heures du matin après avoir fait le jus ont reprend ses positions. A 5 heures on avance et on arrive à Esternay. Les allemands ont allignés leurs tués dans les prairies, de tous côtés, ont fait une grande partie de la croix rouge bôche prisonnière et on soigne de nombreux blessés, qui n’ont pas arriver a se sauver. Dans ce pays un officier bôche, après avoir abuser d’une fillette, il lui a cassé le bras et sa mère demandait secours au major du 43e. Ils ont tué 2 civils dans les prairies.» La poursuite prend fin à Reims, où ils sont acclamés par la foule, « vin, bière, on nous donne chocolat, gateaux et même des portemonaies garnis. ». Les durs combats de septembre et octobre sont évoqués succinctement, devant les forts de Reims puis dans le secteur de Pontavert. Le 15 octobre, le carnet fait état d’un stratagème allemand, compliqué dans son application, si l’on suit la source en termes de véracité : «L’attaque [française] ratée, le soir, quelques blessés arrivent à repasser le pont, ceux qui demandaient des secours furent achever par les patrouilles allemandes qui venaient près de nous crier « feu par salves », ce qui nous obliger de tirer sur eux ; le lendemain, la crête était recouverte de nos cadavres français qui sont restés là durant deux mois devant nos yeux. » Mention est faite d’une parade d’exécution le 20 octobre, puis en novembre d’une prise de contact avec des Allemands (échange de journaux et d’une boîte de cigares), la fraternisation ayant été déclenchée par « le lieutenant Robert qui a chanté un air allemand que les bôches ont applaudi » (pdf 51). Le 5 décembre, avec l’arrivée de la classe 1914, la Saint-Nicolas est fêtée jusqu’à 2 heures du matin. Le 43e est en ligne en Champagne devant le fortin de Beauséjour dès décembre 1914, et, avec des conditions météorologiques difficiles, les combats sont âpres dès avant la grande offensive française du 16 février 1915.
Un passage intéressant du récit réside dans la description de l’attaque à l’occasion de laquelle il a été blessé : 16 février, 10 heures « Toute la compagnie franchit le parapet a la baïonette avec fanion rouge pour l’artillerie. Plus un piquet, plus de fil de fer, une panique chez les bôches qui se sauvent avec leurs mitraillieuses. Pas un de nous est blesser . Arriver dans la tranchée bôches, on s’empare d’un théléphone, le lieutenant Givet casse une mitrailleuse (avant de se replier). On voit des équipements bôches partout de Ceux qui ne se sont pas enfui sont prisonnier. On les pique avec la baïonette pour les faire regagner nos lignes. Ils se trainent a genoux, offrant leurs montres, boîtes d’allumettes, etc., etc. (…). On avance toujours en chantant, les bôches se sauvent, nous voici presque à la 3e tranchée, on se retourne, on aperçoit qu’il y a des bôches a gauche qui nous tirent dans le dos. On demande du renfort, rien ne vient. Le renfort bôche, la garde impériale arrive, on tire a bout portant, plusieurs tués dans notre côté. On économise nos cartouches. La poussée devient terrible, on revient sur ses pas, après avoir vider 2 équipements (celui de Martin tué à mon côté.). Les bôches lancent des grenades, c’est alors que j’en ai reçu un éclat sur la tête. A moitié assommer, je me suis réfugier dans une sappe. » A. Labbé réussit à regagner l’arrière vers 13 heures, et clôt son récit en signalant que les restes de sa compagnie, faute de renfort, ont dû aussi regagner le soir les lignes de départ. Evacué, il arrive à Arcachon le 20 février, mention qui termine son récit.

Vincent Suard, mars 2018

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Collin, Bernard (1881-1915)

Le témoin
Joseph Alfred Bernard est né le 19 mars 1881 à Selongey (Côte d’Or) dans une famille de la bourgeoisie catholique cultivée. Il fait des études de biologie à l’université de Montpellier et devient spécialiste des micro-organismes aquatiques à la station zoologique de Cette (Sète) au bord de l’étang de Thau. Il a appris l’allemand, ce qui lui sera utile pendant la guerre. Le 5 novembre 1909, il épouse Magali Cuisinier (voir notice à ce nom), petite-fille du géographe anarchiste Élisée Reclus. Leur fille Jeannie nait en 1911. Sergent au 21e RI de Langres, il arrive sur le front le 7 novembre 1914, secteur de Béthune. Son régiment combat notamment à Notre-Dame-de-Lorette. Le sergent Collin est tué près de Souchez, en Artois, le 27 septembre 1915 (voir la fiche de « mort pour la France » sur le site « Mémoire des hommes »).

Le témoignage
Sa petite-fille, Marion Geddes a conservé 619 lettres ou cartes postales échangées entre le couple, ou adressées par le soldat à sa très jeune fille. Ces dernières sont souvent illustrées de dessins de plantes, de petits animaux, du sac et des outils du combattant. Quelques vues des ruines d’Arras. Bernard a pratiqué le codage. Déposés aux Archives municipales de Sète dans le cadre de la Grande Collecte, ces documents sont la base d’une exposition à la médiathèque François Mitterrand de Sète du 2 au 16 septembre 2017. Une édition d’extraits est envisagée à cette occasion, ce qui est très souhaitable.

Contenu
Les extraits qui sont venus à ma connaissance témoignent d’une réflexion non conformiste très intéressante. La « guerre imbécile » est pour lui une rupture brutale avec ses activités de recherches. Il demande : à quand le retour dans la Patrie « physique, intellectuelle et morale » qui serait un laboratoire où il pourrait vivre avec sa femme et sa fille. Dans les tranchées, il continue à observer rotifères et orchidées. Il lit Anatole France, Tolstoï, Goethe, Romain Rolland, la revue La Paix par le Droit (voir les notices Jules Puech et Marie-Louise Puech-Milhau). Les lettres de sa femme lui sont un soutien indispensable. Une fois de plus, cette correspondance révèle l’amour conjugal au milieu de la violence de la guerre : le 13 mars 1915, un camarade est tué près de lui et il reçoit sur sa capote les débris de sa cervelle.
Bernard Collin est désolé de voir des gosses mobilisés, envoyés à l’abattoir « qu’on appelle champ d’honneur dans l’argot officiel ». Des deux côtés, les charges à la baïonnette sont stupides, « si brillantes dans les journaux, si infécondes en résultats, sauf pour celui qu’on charge ».
Très concrètement, il montre l’attente de la « bonne blessure » qui est le vœu le plus cher de ses soldats (9 décembre 1914), et de lui-même (28 mai 1915). Il montre la joie qui s’installe dans le groupe qui vient d’être relevé. Il évoque avec indignation les parades qui transforment les hommes en pantins.
A Noël, il entend les cantiques allemands. Peu après, un soldat lui apporte un lot de lettres qu’il a prises sur un cadavre allemand dans le no man’s land ; l’une signale un départ de soldats pour le front « et c’était tellement triste que tout le monde pleurait ». En février, une conversation avec les Allemands est interrompue par l’arrivée d’officiers supérieurs « qui voient toujours d’un mauvais œil ces rapprochements funestes pour le « moral des troupes » ; l’illusion de l’ennemi tomberait trop facilement si l’on pouvait s’apercevoir que l’on a en face de soi des hommes et non pas seulement des créneaux garnis de fusils à faire feu ; des hommes souffrant les mêmes choses de part et d’autre, victimes des mêmes machinations sociales et dont on entretient et cultive l’animosité réciproque, comme une fleur de serre chaude utile au luxe d’un petit nombre. » En avril 1915, il a « le plaisir de contempler plus de visages heureux et rayonnants » qu’il n’en avait vus depuis août précédent. Il s’agit de prisonniers allemands : « Certains déliraient et dansaient de joie, ils ne demandaient qu’à filer à toute bride dans le boyau conduisant vers l’arrière, peu soucieux de courir, une fois sauvés, de nouveaux risques de mort. » Un Badois, grièvement blessé par un éclat d’obus, est pris en charge par les soldats français qui lui donnent du vin, du café, tandis que le sergent lui parle pour lui remonter le moral.
Plusieurs pages évoquent la haine en mai 1915. « Où est-elle ? » demande-t-il. Elle n’est pas chez les soldats français, vraisemblablement pas chez ceux d’en face. « Mais où donc est la haine nationaliste contre l’étranger, telle que la prêchent Barrès et autres ? Je ne la vois pas sur le front ailleurs que dans les journaux qui, d’ailleurs, sont plutôt lus ici le sourire aux lèvres et traités par le troupier sceptique de simples « bourreurs de crâne » rédigés par des embusqués qui chantent bien haut, pour n’être pas venus y voir. » Sur le front, on en veut aux Allemands de n’être pas restés chez eux, ce qui oblige à les chasser, et il faut les chasser, mais c’est « mauvaise humeur bien plus que haine ». Comme l’a expliqué Jean Norton Cru, la haine est un produit de l’arrière, « une drogue grisante pour civils ».
Les soldats vont à la mort et sèment la mort « au seul profit d’une minorité qui ne risque généralement rien ». C’est à cause « de combinaisons louches émanées de hautes sphères capitalistes » que la guerre a été déclarée. Les soldats vont mourir « pour laisser une humanité un peu plus bête et méchante qu’elle ne l’était avant. C’est tout ! » Il y a « de quoi se sentir dégoûté d’être homme » : Bernard Collin retrouve ici des accents jaurésiens. De même lorsqu’il estime qu’à côté des marchands de canons, les exploités aussi sont responsables « parce qu’ils se laissent faire ».
Quelques jours avant sa mort, il écrit : « Si la France d’après la guerre est trop inhospitalière et chauvine, peu propice à la vie libre, ce que j’ai de fortes raisons de craindre, nous irons planter notre tente à Genève, à Naples ou Florence, au Brésil ou à Java, n’importe où le vent nous portera. »
Rémy Cazals, avril 2017

Le témoignage vient d’être publié : Une famille dans la Grande Guerre, Correspondance de Bernard et Magali Collin, août 1914-septembre 1915, avec les dessins de Bernard pour sa fille, présentée par Marion Geddes, 2017, 376 p., chez l’auteur Marion Geddes, 12 avenue de Limoux, 11300 La Digne d’Amont, marion.geddes@wanadoo.fr

 

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Bairnsfather, Bruce (1887-1959)

1) Le témoin
Ce célèbre caricaturiste britannique a créé le personnage d’Old Bill, un tommy grincheux avec moustache à la gauloise qui connaîtra un immense succès pendant la guerre et reste à ce jour une figure emblématique du combattant de la Grande Guerre.
Bruce Bairnsfather naît et grandit en Inde, dans une famille de militaires. Comme le veut la tradition, ses parents l’envoient en Grande-Bretagne pour qu’il y poursuive des études. Destiné à une carrière militaire, il rejoint les rangs de l’armée britannique mais démissionne en 1907. Après avoir suivi des cours à l’école d’art John Hassal, il décroche quelques contrats publicitaires pour les thés Lipton et les cigarettes Player’s mais ces commandes sont loin d’être suffisantes pour vivre.
Au déclenchement de la guerre, Bairnsfather s’engage dans le régiment des Royal Warwickshire, où il obtient au bout de quelques semaines le grade de lieutenant. Il est envoyé en France, où il commande une section de mitrailleurs. Choqué par les conditions de vie dans les tranchées, il craint d’être envoyé en permission, doutant de sa capacité à trouver ensuite le courage de revenir au front. Il participe au célèbre épisode de fraternisation de Noël 1914 et évite de justesse la cour martiale.
Pendant qu’il est au front, il dessine des scènes de la vie des tranchées. En avril 1915, il prend part à la 2e bataille d’Ypres, où il est exposé au gaz et blessé suite à une explosion d’obus. A l’hôpital général de Londres, les médecins diagnostiquent une commotion. Pendant sa convalescence, le Bystander lui demande de fournir au journal un dessin par semaine. C’est ainsi qu’il crée Old Bill (et ses camarades Bert & Alf). Ces dessins sont publiés sous la forme d’une chronique intitulée Fragments From France. Old Bill est immédiatement apprécié des soldats. Mais l’état-major trouve les caricatures vulgaires et peu respectueuses des « héros qui se battent dans les tranchées ». Si les dessins s’inscrivent dans une tradition humoristique populaire, ils reflètent néanmoins la réalité de la vie au front telle que leur auteur l’a vécue. On peut légitimement avancer que la publication de ces caricatures est ce qui s’est fait de mieux en matière de contre-propagande. Old Bill illustre l’humour propre aux tommies, lequel les aidait à affronter le quotidien de la guerre. Les autorités militaires finissent par juger que l’impact de ces caricatures sur le moral des troupes est très positif. Dès lors, le ministère de la guerre demande à Bairnsfather de produire des dessins équivalents pour l’ensemble des forces alliées.
Après la guerre, Old Bill ne perdra pas de sa popularité et ses aventures seront adaptées pour le grand écran. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Bruce Bairnsfather reprend du service en tant que caricaturiste, mais cette fois pour les Américains.
Bruce Bairnsfather meurt en 1959. Si le succès d’Old Bill lui a permis de mener une brillante carrière de caricaturiste, il l’a également enfermé dans un registre restreint, ce qu’il a parfois regretté.
2) Le témoignage
Bullets & Billets paraît en 1916. Le texte est illustré par des dessins d’Old Bill. Par la suite, les caricatures parues dans le Bystander paraîtront en plusieurs volumes jusqu’à la fin de la guerre.

3) Analyse
Le récit de l’expérience combattante de Bruce Bairnsfather, publié en 1916 sous le titre de Bullets & Billets, propose de très intéressantes descriptions de la mission d’un officier en 1914 et 1915. Chargé de superviser un ensemble de postes de mitrailleurs, il se doit d’acquérir une connaissance exacte du terrain, ce qui nous vaut des descriptions précises du système de tranchées et du paysage dans lequel il s’inscrit. La période concernée – fin 1914 et début 1915 – correspond à l’élaboration de ce système, encore chaotique. Bairnsfather insiste sur ce point et parle d’une « époque » révolue : « Pendant ces jours anciens – d’août 14 à juillet 15 – tout était si précaire et primitif. Les tranchées étaient encore affaire d’amateurisme et la vie militaire mal définie, ce qui à mes yeux donnait à cette guerre ce dont elle avait tristement besoin : une touche d’aventure et de romance. » Au cœur de ces « temps anciens », la célèbre trêve de Noël 1914, apparaît effectivement comme une anomalie au vu des Noëls suivants. Son compte rendu détaillé et objectif remet les pendules à l’heure et donne les limites exacte de la fraternisation. Dans une maison en ruines du village de Saint-Yvon, près de Ploegsteert, Bairnsfather commence à dessiner de petits instantanés de guerre et en envoie un au Bystander. Le journal le sollicitera pour qu’il en dessine d’autres. Les périodes de cantonnement en Flandre française, à Nieppe, Armentières et Bailleul, constituent un autre aspect intéressant du témoignage. Rarement un combattant ne s’attardera autant sur les rapports entre combattants britanniques et population locale. La période de dix jours passée dans une famille d’Outtersteene, hameau de Bailleul, donne ainsi lieu à plusieurs pages dans lesquelles il est possible d’identifier les habitants cités et même de goûter à un mini récit sur la vie de ces villageois en temps de guerre. Après quelques mois où prédomine la « routine des tranchées », qui entraîne des humeurs changeantes, il obtient une permission, au terme de laquelle il découvre, étonné, un curieux phénomène : « J’étais impatient de repartir. La chose est étrange mais néanmoins vraie. D’une certaine façon, patauger dans les champs lugubres de la guerre était ce qui comptait le plus. Si quelqu’un m’avait offert un poste tranquille et sécurisé en Angleterre, j’aurais refusé. Je n’accorde aucune gloire à cette sensation. Je sais que nous l’avions tous. »
Au printemps 1915, Bairnsfather participe à la deuxième bataille d’Ypres, au cours de laquelle il est blessé et il est rapatrié en Angleterre.
Bullets & Billets est d’une écriture agréable et soignée, preuve que le dessinateur avait également de réels talents d’écrivain. Le ton, proche de celui des dessins d’Old Bill, possède cette propension caractéristique des Britanniques à la dérision, qui fut un atout pour maintenir le moral des troupes. Ce passage évoquant avec humour un épisode où l’auteur est obligé de révéler ses piètres talents d’écuyer est représentatif du style de Bullets & Billets, qui oscille sans cesse entre le récit conventionnel d’un parcours de combattant, des scènes cocasses et des réflexions sur la guerre :

« Je dois confesser que je n’ai jamais été un grand adepte des plaisirs de l’équitation. Ce qui est dommageable pour un officier de mitrailleurs, lequel a le rare privilège de bénéficier d’un cheval. J’étais autorisé à quitter les tranchées, et à les regagner, à dos de cheval, tout comme je pouvais faire trotter ou galoper ma monture où bon me semblait pendant les périodes de repos. Mais cet avantage, que m’enviaient mes camarades sans monture, me laissait de marbre. Je ne ferai jamais partie de la Haute École, j’en ai bien peur, même si j’ai essayé d’aimer l’équitation pendant que j’étais en France. Quand le dernier jour de la période de repos est arrivé, c’est à cheval que j’ai accompagné mes hommes vers les tranchées.
« Faire du cheval en Angleterre, ou dans n’importe quel pays civilisé, est une chose mais c’en est une autre dans les étendues désolées et truffées de trous d’obus des Flandres. Le soir où il nous a fallu regagner les tranchées, la pluie et la boue étaient comme d’habitude au rendez-vous. Mon palefrenier – maudit soit-il ! – n’avait pas oublié de seller mon cheval et de me l’amener. L’animal était bien là, grand et émacié, devant ma section de grenadiers au garde-à-vous. De ma plus belle démarche équestre, j’ai traversé la cour, je suis monté sur le cheval et j’ai donné d’une voix étouffée l’ordre de reprendre la route des tranchées.
« Dieu merci, je n’avais pas été versé dans un régiment de cavalerie. Les routes que nous empruntions ne faisaient pas plus de deux mètres de large, avec de chaque côté un fossé à pic. A ceci s’ajoute le fait qu’il nous fallait croiser ou être dépassé par un camion toutes les dix minutes. Ces conditions étaient celles où je devais faire valoir mes supposés talents de cavalier.
« Mais pendant toute la durée de ma carrière équestre en France, j’ai tenu bon. Ce jour-là, je précédais ma section, à la manière d’un Vaisseau du désert, devant les estaminets, les moulins et les maisons en ruines. Je n’en menais pas large quand mon cheval, trop souvent, me proposait un demi-tour dans un champ pour éviter un énorme camion dont l’unique phare éclairait aussi fort qu’un millier de bougies. Finalement, nous sommes arrivés à l’endroit où tout cavalier doit descendre de sa monture pour regagner la terre ferme : au seuil des tranchées, une fois de plus. »
Francis Grembert, mars 2016
Jean Norton Cru avait attiré notre attention sur « l’admirable série de dessins de guerre » de Bairnsfather dont quelques-uns illustrent le livre de Fernand Laurent, Chez nos alliés britanniques, Boivin, 1917. Voir Témoins, p. 447-448.

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Mascaras, Paul (1894-1955)

Fils unique de bijoutiers d’Albi (Tarn), il naît à Toulouse le 5 septembre 1894. Études au lycée Lapérouse d’Albi, puis aux Beaux-Arts à Toulouse. Passionné de photographie. Catholique pratiquant. Devance l’appel pour pouvoir choisir son régiment et rester près de chez lui. La guerre le trouve donc au 15e RI d’Albi, où il a obtenu le grade de caporal. Commotionné par un bombardement en novembre 1914, il est évacué vers Lourdes, puis il effectue un stage à Nice avant de remonter comme sergent mitrailleur au 1er RI, puis sous-lieutenant. Il participe aux deux batailles de Champagne en 1915. L’année suivante, il est à Verdun en mars (côte du Poivre) et dans la Somme en août et septembre (Maurepas, Combles). Son régiment subit de lourdes pertes au cours de l’offensive Nivelle à Craonne et au plateau de Californie. D’août à octobre 1917, il appuie l’armée anglaise à Passchendaele. Il demande à être muté dans l’arme aérienne et l’annonce à ses parents dès janvier 1918 : « Je n’agis pas à la légère. Souhaitez que je rentre dans l’aviation. » Mais il doit encore, fin mars-début avril 1918, combattre pour la défense de Noyon au cours de l’offensive Ludendorff. À partir du 5 avril, tout change ; il passe de l’école d’aviation militaire de Dijon à l’école de pilotage de Levroux-Vineuil (Indre), où il bousille « un zinc qui ne volera plus, je vous l’assure », à celle de Pau et enfin à l’école de tir aérien de Biscarrosse. Le 11 novembre arrive alors qu’il n’est pas encore reparti vers le front ; son petit-fils pense que le choix de l’aviation, malgré les risques, lui a sauvé la vie. Après la guerre, il reprend le petit commerce familial, mais continue à s’intéresser à l’aviation civile comme instructeur et examinateur, ainsi qu’au rugby au Sporting Club albigeois.
Son petit-fils, Pierre, a retrouvé dans le grenier de la maison familiale une malle contenant le témoignage du combattant de 14-18 : deux carnets de route ; 1200 lettres adressées à ses parents ; 200 photos. Il a utilisé ce corpus en donnant des articles à la Revue du Tarn et en organisant, avec le service départemental de l’ONAC une exposition pour le Centenaire. Certaines de ces lettres furent ouvertes par le contrôle postal militaire, notamment en mai 1917, époque des mutineries, mais il n’y avait rien à censurer. Par contre, dans une autre lettre, du 19 juin 1915, deux pages sont caviardées, mais de façon tellement maladroite qu’on peut lire tout le texte sans trop de difficulté, un récit de fraternisation en première ligne, du côté de Sapigneul : « Nos tranchées sont parfois à 6 ou 8 mètres de distance. Je viens à l’instant de causer un petit brin avec les Boches qui nous disent qu’ils en ont assez. Ils viennent de m’envoyer un boîte de cigares et mes poilus, en échange ont envoyé deux journaux, Le Matin et Le Petit Journal ainsi que quelques billes de chocolat. Nous nous voyons car personne ne se cache et ne se tire un coup de fusil. » Les photos prises par le mitrailleur représentent son équipe et son matériel, sa cagna, un groupe de prisonniers allemands blessés à Maurepas, fin août 1916, des prisonniers transportant des blessés sur un brancard, puis quelques clichés du jeune pilote.
Rémy Cazals
* Articles de Pierre Mascaras dans la Revue du Tarn n° 188, hiver 2002, p. 637-656 et n° 196, hiver 2004, p. 695-710. Catalogue d’exposition, Fragments de Vie, Paul Mascaras, un Albigeois dans la Grande Guerre, Albi, ONAC, s. d., 54 p.

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Pescay, Camille (1885-1951)

Ouvrier typographe de formation né à Verdun-sur-Garonne (Tarn-et-Garonne), il devient avant la guerre ouvrier dans une des nombreuses usines textiles de Labastide-Rouairoux (Tarn). Mobilisé au 296e de Béziers, il part comme des milliers d’hommes « musique en tête » le 4 août 1914 et traverse toute la guerre, sans aucune blessure, pour n’être libéré qu’en mars 1919. Son témoignage se présente, à l’image de celui du tonnelier audois Louis Barthas, qui fut dans le même régiment, sous la forme d’un récit au jour le jour, retranscrit sur 12 cahiers d’écolier reliés entre eux et numérotés, sans doute mis au propre très rapidement au lendemain de la guerre à partir de notes prises sur le vif. L’auteur relève le nombre de jours passés sous l’uniforme et achève son récit à l’unisson du tonnelier socialiste : « Avant de terminer, je pourrais dire ce qu’au cours de cette campagne j’ai pu voir comme injustices et abus de toute sorte mais je préfère m’abstenir. Je constate simplement que nous n’aurons la Paix dans le monde que le jour où le militarisme sera renversé dans toutes les puissances, chose qui n’est pas près d’arriver ! » Il souligne un peu plus loin : « Je me suis tiré de cet enfer (…) et je m’incline devant ceux qui moins heureux que moi n’ont pas vu la fin de ce cataclysme et ont payé de leur vie. » On trouve dans ce témoignage inédit une relation méticuleuse de ses faits et gestes et ceux de son unité, et moins d’allusions directes sur son moral. Mais plusieurs éléments intéressants donnent à comprendre à la fois le quotidien combattant, fractionné et encadré, et les pratiques de guerre du fantassin.
Camille Pescay vit la guerre comme une contrainte et avec résignation. Il note le banal quotidien dans les tranchées, auquel les hommes s’adaptent comme ils peuvent. La prise de notes régulière fait partie de cet arsenal d’éléments stabilisateurs dans un univers instable. Dans ce cadre, la camaraderie entre « pays » offre un important support de sociabilité. « C’est avec peine qu’on se sépare des camarades avec lesquels on vivait depuis si longtemps, mais à la guerre il faut se faire à tout », note-t-il en juillet 1916 au moment où est dissoute la 24e compagnie à laquelle il appartient depuis le début du conflit. Même sentiment de résignation lors de la dissolution du régiment en novembre 1917. Camille passe alors au 248e RI comme une grande partie de ses connaissances. Il observe plus généralement le théâtre de la guerre, notant les rumeurs d’Africains égorgeant les retardataires allemands qui n’ont pas fui à temps, les blessés prisonniers que son escouade tente de rassurer, les soldats qui se portent malades à la fin de décembre 1914 afin d’éviter les exercices harassants imposés au repos par le commandement. Il relève également les échos des chants émanant en ligne des 280e, 296e et 281e RI qui répondent aux chants de Noël des Allemands en 1914. Et au fur à mesure que la guerre s’installe dans un temps long, deux éléments prégnants émaillent de manière régulière son récit à partir de sa première permission : le fossé séparant les civils et les combattants sur la façon de se représenter le conflit, et l’attente de la paix qui tarde à venir. « Lors de ma première permission en novembre dernier [1915], j’ai dit dans quel état j’avais trouvé les civils ; la situation n’a pas changé, confiance inébranlable, sauf pour quelques-uns qui raisonnent et qui constatent que cette victoire tant promise est longue à venir. En ce qui concerne la vie à Labastide, elle y est supportable, les usines vont grand train pour la fabrication du drap bleu horizon et des couvre-pieds militaires », écrit-il en juin 1916, à la suite de sa deuxième permission et de la dénonciation des « engraissés de la guerre ».
Après la découverte de la guerre de siège, c’est pour Camille Pescay deux années d’attente difficile en 1916 et 1917. Deux passages méritent d’être évoqués ici, le premier rédigé au front, (27 avril 1916), après plusieurs semaines de repos : « Après 21 mois de campagne, effectuer une marche de 18 ou 20 kilomètres, sous un soleil de plomb et avec un chargement à faire plier un mulet, doit être une simple promenade aux yeux de nos gradés puisqu’ils ont défendu d’être fatigué ! Oh ! Le militarisme ! Cette guerre te fait apparaître tel que tu as été et que tu seras toujours : ridiculement bête ! Et de ce côté-là, il n’y a rien à envier à celui de nos ennemis. » Un second résume à lui seul la pensée de Camille Pescay noyé dans « une vie de brute » : « Les vrais Français n’attendent qu’une chose, la Paix ! » (1er janvier 1917). L’année 1918, de ce point de vue et à travers ses annotations, ne milite aucunement en faveur de l’idée d’une remobilisation combattante.
Sur la forme et sur le fond, ce témoignage se rapproche décidément de celui de Louis Barthas, sans offrir la même abondance de réflexions sur la guerre et le comportement des hommes. Il n’en reste pas moins qu’il livre une parole populaire critique qui a su se développer et se démarquer, en guerre, à côté d’un discours dominant patriotique.
Alexandre Lafon

 

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Waag, Félix (1894-1989)

Né de parents alsaciens à Rouffach en 1894, Félix Waag grandit à Sarreinsming en Lorraine annexée. Après un baccalauréat technique, il effectue à partir de septembre 1912 son service militaire en tant que volontaire annuel (privilège réservé aux bacheliers) au sein du 8e bataillon de chasseurs à pied de Sélestat. En 1913, il obtient le diplôme de garde forestier, mais préfère travailler dans les mines de charbon. La mobilisation générale d’août 1914 interrompt le stage qu’il effectue aux houillères de Forbach ; il est alors mobilisé en qualité de sous-officier au 17e régiment d’infanterie de Morhange. A la tête de sa section, il participe aux combats de Lorraine dans le secteur de Dieuze, au cours desquels il est blessé à la jambe par un éclat d’obus. D’abord transféré dans un hôpital près de Francfort, il achève sa convalescence au sein du bataillon de réserve de son régiment à Herford (Westphalie), puis bénéficie d’une permission. Accompagné de sa mère, il en profite pour rendre visite à son père mobilisé dans la réserve territoriale et stationné à Barr (Alsace). De retour à Herford, il est employé à former les recrues jusqu’en décembre 1914, puis rejoint son régiment sur le front de la Somme, près de Péronne. Fin janvier 1915, son régiment est transféré en Prusse orientale. Il y est décoré de la Croix de fer 2e classe, puis nommé sous-lieutenant. Le 27 août, il est blessé par balle lors du siège de Kaunas. On l’évacue vers l’hôpital militaire de Königsberg, puis il retourne à Herford et y reprend ses activités d’instructeur. Le 1er novembre, il est incorporé au 55e régiment d’infanterie de la Landwehr à Clèves. Jusqu’au 10 janvier 1916, il profite des charmes de cette ville en dehors de ses heures de formateur, puis est envoyé en Picardie dans le secteur des monts Saint-Aubin et du Plémont, assez calme à ce moment. Il y commande la compagnie pendant les permissions de son commandant. Au début de l’année 1917, il se distingue lors d’offensives ennemies, ce qui lui vaut d’être décoré de la Croix de fer 1ère classe. Vers le 20 mars, il repart pour le front oriental, en direction de la Galicie où il stationne jusque fin 1917. Il y assiste à un mouvement de fraternisation des troupes russes : « nous acceptâmes naturellement » (p.41), ce qui était moins du goût de sa hiérarchie qui y coupa court. En juin, il est temporairement détaché dans une compagnie de lance-mines. En juillet, il a l’honneur d’être félicité par l’empereur Guillaume II en personne, qui, lors du passage en revue de sa compagnie, s’arrêta à sa hauteur en apercevant sa Croix de fer. De la fin novembre 1917 à janvier 1918, il suit des cours pour devenir commandant de compagnie. A partir de janvier, il participe à l’occupation allemande d’anciens territoires russes : il commande la garnison militaire dans le secteur de Genitschesk (nord-est de la Crimée). Détenant le pouvoir militaire, il fréquente l’élite locale et profite de conditions de vie agréables jusqu’au 19 avril 1918, date à laquelle il est à nouveau muté sur le front occidental. Comme d’autres officiers rapatriés, il bénéficie d’abord d’une permission de huit jours à Cologne, puis d’une période d’exercice dans un camp d’entraînement à Gand en Belgique. Là, il constate avec effroi des comportements d’insubordination parmi les nouvelles recrues. Le 2 juillet, il est affecté comme chef de compagnie au 60e IR, et parcourt dès lors le front « partout où ça chauffait » (p.52). Vers la fin de juillet 1918, il est blessé par balle à l’aisselle près de Fresnoy-lès-Roye, emmené à l’hôpital militaire de Saint-Quentin puis transféré à Fribourg. Le 24 août, il est envoyé pour un mois de convalescence à Badenweiler, une station thermale de Forêt-Noire. Son avant-bras gauche demeurant à moitié paralysé, il part subir un traitement par électrochocs à l’hôpital d’Eisenach (Thuringe). Le 21 octobre, il est de retour à Wissembourg, sa nouvelle ville de garnison, et le 27 il obtient une permission. Celle-ci lui permet à la fois d’observer en civil le mouvement révolutionnaire à Sarreguemines, et d’apprendre l’armistice à domicile. Il se rend dès lors à sa caserne pour se faire démobiliser et perçoit du même coup sa solde de novembre. Plusieurs jours plus tard, les troupes françaises arrivent dans son village ; il y assiste avec un camarade en permission, et note à ce propos : « nous les regardions passer avec des sentiments mitigés » (p.55). Commencent alors pour lui les tracasseries avec les autorités militaires françaises à cause de ses états de service en qualité d’officier de l’armée allemande : des soldats français viennent le chercher pour le conduire auprès de leur état-major puis le transférer à la citadelle de Bitche, où se trouvent déjà rassemblés d’autres officiers lorrains. Tous sont soumis aux mêmes interrogatoires, qui consistent notamment à élucider la raison pour laquelle ils sont devenus officiers et pourquoi ils n’ont pas cherché à déserter. A cela Waag répond qu’il détient le baccalauréat allemand et qu’il n’a jamais eu aucune relation avec la France. Il demeure ainsi huit jours à Bitche, puis deux jours au fort de Saint-Julien de Metz avant d’être libéré. En 1919, il se verra finalement attribuer par les commissions de triage une carte d’identité A comme descendant d’Alsaciens français avant 1871. [Des commissions de triage ont été mises en œuvre pour classer la population des provinces reconquises selon des critères nationaux, empruntant à la tradition allemande du droit du sang. Quatre types de cartes d’identité sont crées à cet effet : la carte A est attribuée aux descendants de familles déjà établies en Alsace-Lorraine avant 1871, la carte B à ceux dont l’un des parents est étranger, la carte C aux habitants nés de parents étrangers « alliés », et la carte D aux étrangers de pays ennemis comme l’Allemagne ou l’Autriche, et à leurs descendants.] La même année, il entre dans l’administration des douanes, mais en démissionne dès 1923, déçu de voir son avancement freiné par rapport à celui de ses collègues « Français de l’intérieur ». [Cette expression qui subsiste encore aujourd’hui désigne les habitants des provinces de la France dans ses frontières d’avant 1918, par opposition aux Alsaciens-Lorrains. Les différences de traitement entre ces Français venus travailler dans les administrations des provinces recouvrées en 1919 et les fonctionnaires alsaciens-lorrains sont un des facteurs du « malaise alsacien » qui culmine au milieu des années 1920.] Entre-temps, il épouse Louise Nilès en 1921, avec qui il aura deux enfants nés respectivement en 1923 et 1930. En 1926, il entre comme porion à la Société Métallurgique de Knuttange puis est embauché en 1931 par l’entreprise de construction Dietsch pour diriger les travaux de l’ouvrage fortifié de Drachenbronn sur la Ligne Maginot. Le 2 septembre 1939, il est mobilisé comme soldat de 2e classe dans la réserve et affecté en tant que technicien sur la Ligne Maginot à Forbach. Après l’annexion de fait de l’Alsace-Moselle par le IIIe Reich, il est sollicité en tant qu’ex-officier allemand pour adhérer au parti nazi, mais il décline, considérant qu’il ne s’agit pas des mêmes Allemands qu’en 1918. De son côté, son fils aîné tente de se soustraire à l’incorporation de force dans l’armée allemande, mais en vain ; il fait finalement partie des 130 000 « Malgré-Nous » de la Seconde Guerre mondiale. Retraité en 1959, Félix Waag décède à Thionville en 1989.
Félix Waag a rédigé ses mémoires de guerre à l’âge de 89 ans, entre mai et juin 1983, à la demande de son petit-fils François Waag. Ce dernier, professeur d’histoire-géographie et militant autonomiste, est à l’origine de leur publication (Les Deux Félix. 1914-1918 vu par un combattant d’Alsace-Lorraine, Do Bentzinger, Colmar, 2005, 128 p.). En outre, il en rédige l’avant-propos, l’appareil de notes ainsi qu’une partie introductive et conclusive replaçant le récit de Félix Waag dans le temps long de l’histoire familiale. L’ouvrage est préfacé par l’essayiste autonomiste Bernard Wittmann, qui retrace sous une forme partisane l’histoire de la Première Guerre mondiale en Alsace. Enfin, nombreuses photographies et documents sont reproduits et commentés en annexe.
Outre ses propres souvenirs, Félix Waag s’est appuyé sur sa feuille d’état de services pour reconstituer la trame chronologique, et sans doute aussi sur de la correspondance d’époque. C’est sans doute ce qui explique qu’en dehors de ses mouvements successifs et des anecdotes, le récit se révèle assez pauvre en ce qui concerne sa participation aux opérations militaires : il n’en donne qu’un survol rapide, ce qui est regrettable car il est rare de disposer du point de vue d’un officier alsacien-lorrain de l’armée allemande. Il semble avoir répondu à ses obligations militaires avec un certain sens du devoir. Par la suite, sa vie durant, il a conservé avec une certaine fierté les marques de reconnaissance de sa hiérarchie, comme le certificat de son général d’armée ou les photographies de sa rencontre avec Guillaume II, qui figurent en annexe de l’ouvrage. A la fin de la guerre, il ne semble pas opposé au retour de l’Alsace-Lorraine à la France, mais il accepte mal de se voir reprocher d’avoir servi dans son armée légitime. Maîtrisant assez bien le français depuis le lycée, il semble n’être ni un grand défenseur de la cause impériale allemande, ni un francophile. Comme nombre d’Alsaciens-Lorrains peu politisés, il est surtout attaché à sa petite patrie (Heimat), dont le sort allemand ou français ne lui importe que peu, aussi longtemps que cela n’interagisse pas défavorablement sur sa propre vie. C’est pourquoi après-guerre il se rapproche peu à peu du mouvement autonomiste alsacien, déçu par une politique d’assimilation française dont il a le sentiment d’être victime.
Raphaël GEORGES, avril 2013.

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Molinet, Louis (1883-1979)

Louis Molinet naît de parents alsaciens le 31 octobre 1883 à Wengelsbach, une annexe de Niedersteinbach, en Alsace du Nord. A la fin de sa scolarité, il est employé à la carrière de Pirmasens (Palatinat), puis aux aciéries de Rombas et de Hayange (Moselle), et enfin comme charbonnier. D’octobre 1905 à septembre 1907, il effectue son service militaire au 9e régiment d’infanterie rhénan à Diez-an-der-Lahn. En novembre 1909, il épouse Madeleine Spill ; le couple s’installe à Lembach. De leur union naissent quatre enfants, dont trois avant 1914. Au début de la guerre, il est mobilisé dans le 60e régiment d’infanterie de réserve et participe aux combats sur le front de Lorraine. Il passe près d’une année, entre juillet 1915 et juin 1916 dans le secteur d’Avricourt-Amenoncourt. De juillet à novembre 1916, il alterne les séjours à l’hôpital pour soins dentaires et les permissions pour travaux agricoles et forestiers. Cette période à l’arrière prend fin le 22 novembre, jour de son départ pour le front oriental (en Volhynie, Galicie et Bucovine). A la mi-mai 1917, l’ensemble de son régiment retourne sur le front ouest, à l’exception des Alsaciens-Lorrains. Transféré dans un autre régiment, Molinet est alors formé au tir de mortier, poste auquel il est désormais affecté. Il passe l’été 1917 entre le front et l’arrière. En septembre, son régiment rejoint le front balte, et il y participe notamment à la conquête des îles estoniennes. Il est décoré de la Croix de fer 2e classe le 20 novembre 1917. Suite à une hospitalisation au début de janvier 1918, il est muté dans un bataillon de réserve et demeure dès lors à l’arrière. Il obtient deux permissions d’un mois en juin (suite au décès de son frère Alfred au front), et en septembre. Le 9 novembre, il adhère au comité de soldats de son régiment. Il est ensuite démobilisé le 16 janvier 1919. De retour, il est employé comme mineur aux puits de pétrole de Pechelbronn, où il travaille jusqu’à sa retraite en 1939. Le 1er septembre 1939, comme tous les habitants de Lembach, la famille Molinet est évacuée à Droux en Haute-Vienne. A leur retour, l’Alsace est à nouveau allemande, mais cette fois sous le régime nazi. Leur maison est détruite par un obus américain en décembre 1944 et n’est reconstruite qu’en 1955 grâce aux dommages de guerre. Louis Molinet décède en septembre 1979 à l’âge de 96 ans. Tout au long de sa vie, son expérience de la Grande Guerre demeura un souvenir fort, qu’il se plaisait à raconter (selon le témoignage de son petit-fils Jean-Claude Fischer, que nous remercions pour ses nombreuses précisions).
Publié sous une forme traduite (« Le carnet de Louis Molinet. Un habitant de Lembach raconte sa guerre de 14-18 », in l’Outre-Forêt, n°109, 2000, p.21-36), ce journal de guerre est à l’origine rédigé par Louis Molinet au fur et à mesure des évènements, au crayon et en allemand, sa langue maternelle, dans un petit carnet de poche. Celui-ci contient en outre un certain nombre d’informations usuelles : des listes d’adresses (les siennes, successives, ainsi que celles d’amis, camarades ou parents), des listes de courriers ou colis reçus, les dates auxquelles il a communié, la signification des signaux lumineux, les dates et le montant versé aux emprunts de guerre, ainsi qu’une liste de mots courants français traduits et transcrits phonétiquement. L’ensemble s’apparente donc à un carnet de route recueillant les informations que l’auteur a jugé utile de conserver auprès de lui. Dans ce carnet, le récit ne commence qu’en juin 1915, sans aucune référence aux mois précédents, ce qui laisse supposer qu’un premier carnet contenant les mois d’août 1914 à juin 1915 a dû être perdu.
Louis Molinet y livre un récit chronologique très détaillé de ses mouvements, stipulant consciencieusement les dates, horaires et lieux de destination. Il s’agit souvent de l’essentiel de l’information relatée. Il ne s’attarde pas sur certaines périodes comme ses séjours à l’hôpital ou ses permissions, ni sur l’année 1918 passée essentiellement à l’arrière. Les descriptions des évènements vécus ne tiennent souvent qu’en quelques mots, jugés sans doute suffisamment évocateurs pour pouvoir lui rappeler les faits le moment venu. C’est le cas pour les moments de la vie quotidienne comme pour les combats successifs. Certaines batailles, notamment celle où il échappa de peu à la mort, et certains évènements exceptionnels sont un peu mieux renseignés, comme les tentatives de fraternisations russes en avril 1917 ou la désertion de deux soldats français le 9 mai 1916 : « vidant une grenade à main, ils y ont mis un billet signé avertissant de leur venue dans la soirée (…) ils sont arrivés comme prévu » (p.26). Quand il revient plus longuement sur des épisodes, il garde un certain détachement : il décrit ainsi, sans émotion, comme trop habitué à ce genre de spectacle, les derniers moments d’un camarade alsacien mourant, qui en plus est en parenté avec sa femme : « Jambes et entrailles arrachées, il ne mesurait plus que 80 cm, mais vivait encore (…) puis il a rendu l’âme » (p.29). Ses impressions personnelles, plutôt rares, sont aussi succinctes. Elles portent cependant autant sur les horreurs (le 8 octobre 1915 : « c’est terrible à voir (…) C’est en fait la journée la plus terrible que j’aie vécu jusque-là »), les difficultés (liées au froid et à la neige par exemple : « je n’ai jamais vu ça de ma vie », p.29), que sur les moments plus agréables (le 14 mai 1917, après un repas copieux et une séance de cinéma, représente sa « plus belle journée en Russie »). De la même manière, il nous laisse entrevoir ses préoccupations de soldat, qu’il s’agisse de sauver sa peau et de survivre aux épreuves de la guerre (la religion tient une place importante à cet égard), de la nourriture qui manque parfois cruellement, notamment sur le front oriental (« nous souffrons beaucoup de la faim », p.30), ou de l’attente impatiente du courrier et des colis de sa famille.
Contrairement à certains témoignages d’Alsaciens ou de Lorrains, le carnet de Louis Molinet ne contient aucune considération politique, ni formes de critiques à l’égard du militarisme allemand. Certes, il peut exister une forme d’autocensure, l’auteur pouvant être soucieux de ne rien écrire qui puisse se retourner contre lui dans le cas où le carnet se perde. Il ne fait par exemple aucun commentaire lorsque tout son régiment, à l’exception des Alsaciens-Lorrains, retourne sur le front occidental. Cependant, il semble qu’il ne remette pas en cause son service dans l’armée allemande et qu’il effectue sa tâche avec un certain sens du devoir. Peut-être est-ce lié à la transmission de valeurs militaires par un père qui connut le service de 6 ans et la guerre de Crimée dans l’armée de Napoléon III. En tout cas, tandis que Louis est décoré de la Croix de fer en novembre 1917, son frère Pierre est élevé au rang de caporal. Par ailleurs, Louis évoque avec déférence ses généraux (« Son Excellence le général en chef Falkenhausen », p.22 ; « son Excellence le lieutenant général Von Estorff », p.30), et quand son camarade alsacien décède au front, c’est en « donnant ainsi sa vie pour la patrie » (p.29). Loyal pour le régime impérial, il ne semble pas pour autant vouer de haine particulière à l’égard des Français. Ceux-ci sont simplement les adversaires d’en face, contre qui « nous déployons (…) nos mitrailleuses devant les barbelés et vengeons nos camarades qui viennent de tomber » (p.22). Cela ne l’empêche pas de noter plus loin : « nos fusils crachent le plomb sur ces pauvres Français (…) Les pauvres camarades Français tombent comme fauchés ». Dans cette guerre qui divise les hommes en deux camps, Molinet reste à la place qui lui est attribuée, et projette ses espoirs sur les moments préservés du danger du front : il apprécie ainsi la période de formation au tir de mortier « car là nous sommes en paix, bien tranquilles à l’arrière du front » (p.30). De même, il n’hésite pas à contrevenir au règlement quand il s’agit de rejoindre se femme lors de cantonnement à Sarrebourg (p.25).
Raphaël GEORGES, mars 2013

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Boudard, Marcel (1892-1917)

Tué le 16 avril 1917, premier jour de la calamiteuse offensive Nivelle, Marcel Boudard est né à Clamecy (Nièvre) le 28 décembre 1892 dans une famille modeste dont le père meurt en 1910. Le fils aîné, Alexandre, manœuvre, est aussi mobilisé en 1914 et capturé par l’ennemi en juillet 1915. Marcel est maçon. Il n’a pas fait de longues études et son « Carnet de Mémoires » contient quelques fautes, mais il se souvient que c’est à Varennes que Louis XVI « fut arrêté alors qu’il essayait de passer en Allemagne » (2-9-14) et son style n’est pas dénué d’humour. Ainsi, le même jour : « Les obus commencent à pleuvoir ; moi, je suis entré dans un jardin et suis derrière le mur mais pas un obus ne tombe sur nous, il est vrai que nous n’en réclamions pas. » Le carnet retrouvé par son arrière-petit-neveu (qui a corrigé les fautes d’orthographe) est très dense pour août et septembre 1914, puis plus décousu par la suite, avec quelques passages illisibles. Il se termine le 20 août 1915 à l’occasion d’une permission (le carnet a été volontairement laissé à la famille). On ne sait pas s’il a poursuivi sur un autre support.
Le départ de Marcel avec le 4e RI se fait au milieu des ovations et des distributions de « toutes sortes de boissons et de friandises », mais aussi de médailles apportées par certaines dames. Le régiment arrive en Argonne. Le 20 août, il fait un exercice que Marcel résume avec un humour laconique : « Exercice le soir de tout le régiment ; nous chargeons à la baïonnette sur Gremilly ; en réalité, nous aurions été tous morts avant d’arriver au but. » Ce qui se vérifie deux jours après. Le 22 août, en effet, la journée commence par un défilé de blessés du 113e : « C’est horrible à voir et dire que nous-mêmes dans un instant nous reviendrons peut-être pareil ou ne pas revenir du tout. » Plus tard, le brouillard s’étant levé, l’artillerie et les mitrailleuses allemandes entrent dans la danse : « Criblés de balles, impossible de tirer un seul coup de fusil, le nez en terre et le sac sur la tête, voici notre position pendant trois heures. Puis, impossible de tenir plus longtemps, canardés de partout, nous sommes obligés à la retraite et j’en suis encore à me demander comment je suis sorti indemne dedans cette mitraille. Joli début. Véritable boucherie. » Les bombardements continuent les jours suivants. Le 1er septembre, les Allemands ayant fortement reculé, c’est « la première journée où tous les blessés français ont pu être ramassés ». Blessés qui sont peut-être victimes d’un tir trop court de l’artillerie française (31 août), tandis que, quelques jours plus tard, le 4e doit se replier pour échapper au 76e qui lui « tire dans les fesses ».
En avril 1915, il faut attaquer pendant trois jours pour prendre une « tranchée boche mais autant qu’il en sortait, autant de bousillés ». Le 13 mai, par contre, « les Boches se montrent aux postes d’écoute, alors un poilu de ma compagnie causant l’allemand discute avec eux pendant trois heures et finalement le Boche sort avec une bouteille de gnole et notre poilu sort aussi : ils trinquent ensemble. De toute la journée, nous ne tirons pas un coup de fusil et pas un crapouillot n’est envoyé d’un côté et d’autre ». Mais ce ne fut qu’une courte trêve.
RC
*« Marcel Boudard (1892-1917), un Clamecynois durant la Grande Guerre », document présenté et annoté par Michaël Boudard, dans Bulletin de la Société scientifique et artistique de Clamecy, 2009, p. 113-128.

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Viriot, Paul (1883-1953)

De famille paysanne, fils du maire de Laître-sous-Amance (Meurthe-et-Moselle), Paul Viriot est resté célibataire, un choix d’avant 1914, peut-être renforcé par ce qu’il a vécu alors et qu’il voulait éviter de faire vivre à un fils éventuel. Il a tenu des carnets, disparus, mais recopiés (« J’ai respecté scrupuleusement mes notes prises au jour le jour ») sur le « livre » de l’adjudant Numa Vincent, blessé, qui contenait déjà un hommage au sergent Chammerond du 224e RI. Les notes de Viriot sont brèves, sauf lors des journées les plus terribles.
Mobilisé à Nancy au 37e RI, Paul Viriot fait d’abord la campagne de Lorraine, d’abord l’avance où l’on se charge d’équipements pris aux Allemands, puis la retraite, « le moral en berne », tandis qu’on ne comprend rien à ce qui se passe. En novembre, c’est la Belgique, et arrive la classe 14 : « Ils ne savent pas ce qui les attend. » Peut-être cette « grande fosse commune » vue au cimetière de Woesten. Relativement à l’arrière jusque là, Paul est versé dans une compagnie de combat le 26 décembre et il découvre le séjour en tranchée parmi les morts et leur odeur. Le 4 janvier 1915, il participe au sauvetage de quelques survivants dans une maison effondrée sous les obus, mais il note qu’il faut abandonner d’autres camarades. Le 26 mars, il décrit une fraternisation que les officiers font cesser. En Artois, en mai, le régiment s’apprête à aller « manger des betteraves », synonyme d’attaquer. Et, en effet, ceux qui sortent sont fauchés. Le capitaine donne l’ordre de tirer sur les fuyards français ; Paul Viriot fait semblant ; un caporal en tue un. Jours et nuits se passent sous les obus, les hommes mourant de soif et obligés de prendre leur nourriture dans les musettes des morts. « Nous sommes vraiment peu de choses sur terre », note-t-il. Et encore, le 20 mai : « Nous attendons à chaque instant l’obus bienfaisant qui nous délivrera des affreuses visions et cauchemars qui sont notre quotidien depuis onze jours. Hâves, fiévreux, pouilleux, affligés de rictus effrayants, nous n’avons plus rien d’humain. Qui pourrait reconnaître en nous des êtres humains ? Nous sommes méconnaissables et proches de la folie. » Le 13 juin, seul volontaire pour la corvée de soupe, il échappe à un obus qui pulvérise ses camarades, et il note, le lendemain : « Pauvres petits riens, perdus au milieu de si grandes choses qui déferlent sur nous de tous côtés. Qui nous broient, nous cisaillent, vous laissent pantelants et sanguinolents au milieu de la mitraille. » Une nouvelle attaque anéantit la compagnie, alors qu’il a eu la chance d’être envoyé en arrière comme vaguemestre, éprouvant des « sentiments mélangés de chance et de culpabilité d’avoir abandonné les copains ».
Le 11 juillet 1915, il est évacué pour maladie, et va en profiter pour recopier ses notes. Réformé temporaire, il ne revient sur le front qu’en août 1916 dans la Somme, mais : « J’aurais aimé donner une description de cette bataille, mais dans l’action j’ai perdu mon carnet de route. » Il échappe une fois de plus à la mort par une chance extraordinaire, et combat encore en Lorraine en janvier 1917.
Rémy Cazals
*Transcription sur http://mirabelle.nuxit.net/viriot

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