Menditte (de), Charles (1869-1931)

1. Le témoin
Charles de Menditte, originaire du Pays Basque, est sorti diplômé de Saint-Cyr en 1894. Après avoir servi en Algérie et au Tonkin, puis dans diverses unités en métropole, il commande comme capitaine en août 1914, à quarante-cinq ans, une compagnie du 144e RI de Bordeaux. Blessé en septembre et convalescent pendant une longue période, le commandant de Menditte fait ensuite partie, en 1916, de la Mission Berthelot, destinée à réarmer et entraîner l’armée roumaine. À la toute fin de la guerre, il commande le 415e RI lors du franchissement de la Meuse le 9 novembre 1918. Servant ensuite au Liban, puis en métropole, il termine sa carrière en 1926 avec le grade de colonel.
2. Le témoignage
Alain Fauveau, lui-même général retraité de l’Armée de Terre, et petit-fils de l’auteur, a publié chez Geste éditions en 2008 Le vagabond de la Grande Guerre, qui présente les «Souvenirs de guerre de Charles de Berterèche de Menditte, officier d’infanterie» (301 pages). Il s’agit de la mise en regard d’archives personnelles, d’extraits de carnets de campagne, de correspondance ou de conférences de Ch. de Menditte, avec des éléments de présentation historique, contextuelle et cartographique réalisés par A. Fauveau, bon connaisseur de la chose militaire ; l’ensemble est complété par des photographies évoquant les différentes affectations de l’officier durant le conflit.
3. Analyse
Pour l’historien certains passages proposés ici sont souvent originaux et utiles, car n’étant pas, à l’origine, destinés à la publication, ils représentent un témoignage intime et sincère des conceptions et représentations d’un officier d’active engagé dans le combat. Dans d’autres propos, tenus à l’occasion de conférences, c’est plutôt la préoccupation de la pédagogie et du style qui domine. Ch. de Menditte, s’il a une expérience riche de l’outre-mer, n’a pas une carrière fulgurante, et, bien noté, il est rarement promu. Très croyant, assez conservateur, il manque de souplesse et incarne assez bien le sobriquet «culotte de peau », utilisé par les officiers de réserve (M. Genevoix, R. Cadot), c’est-à-dire un officier d’active exigeant, rigide et distant. C’est surtout pour la période de la fin 1914 que la source est riche et originale : si les parties sur la Roumanie (1916) et sur l’opération sur la Meuse (novembre 1918) ont leur intérêt, elles composent une histoire militaire plus classique, aussi la notice insistera surtout sur août et septembre 1914.
Au moment du départ du 144e RI de la caserne de Bordeaux, au début août 1914, sous les vivats de la foule enthousiaste, les pensées de l’auteur des carnets sont moroses, il aurait préféré un départ plus discret : il a l’impression d’être seul à comprendre les enjeux funestes du moment, les deuils et les ruines futures, et constate : « le peuple semble l’avoir oublié » (p. 8). Plus tard (mi-août), le manque de résistance des hommes lors des marches harassantes l’inquiète encore plus (11 août, p. 20) : « mon sentiment est que mes hommes n’ont aucun ressort, ce sont des braillards et des vantards. Que feront-ils au feu, si la chaleur du soleil a raison de leur énergie ? » Son doute se double ensuite de mépris pour des individus qui ne s’intéressent au repos qu’à la recherche de bidons (p. 21) : « le vingue ! le vingue ! on n’entend que cela ! ». Ces formulations, difficilement imaginables dans des récits de guerre publiés dans les années vingt, traduisent une des attitudes possibles des officiers de carrière envers la réserve (20 août, p. 31) : « Je fais le soir [20 août, arrivés vers la frontière belge] une course assez mouvementée après quelques hommes de ma compagnie qui rôdent dans les cabarets. (…) Les Bordelais sont une vilaine race ; vantards et menteurs, ils n’ont même pas comme le Parisien, le courage de leurs défauts, ils ont le verbe haut et le geste plat. » Il fait « marquer» la traversée de la frontière belge en forçant les hommes de sa seule compagnie à adopter le pas cadencé ; il explique ensuite ce geste incompris à ses hommes – jetant par là-même un froid volontaire – en soulignant que cette attitude martiale est destinée à honorer d’avance « beaucoup d’entre nous qui seront tués en Belgique et qui ne reverrons jamais la Patrie. » Lui-même, décidé à affronter la situation, se fait aider par Dieu et la prière, qui lui apporte « l’apaisement, le calme et la force. (p. 36)»
Le récit des affrontements est passionnant, car très bien mis en perspective par A. Fauveau, et servi par la clarté de l’analyse sur le terrain de de Menditte ; devant les premiers échecs sanglants de son unité, celui-ci en arrive rapidement à la conclusion : « nous ne sommes pas commandés (p. 44).» Après un premier engagement piteux, mais dont il réussit à se dégager grâce à une charge à la baïonnette improvisée, c’est surtout la bataille de Guise qui le marque. Il a auparavant l’occasion de narrer un incident où il « compte » (boxe) un pillard qui refuse d’obéir (29 août, sud de Guise, p. 56) : « Je trouve dans une salle à manger une dizaine de soldats des 24e, 28e et 119e régiments, attablés autour de provisions volées. Je les somme de filer. Un grand diable, plus audacieux que ses voisins, me répond avec insolence « toujours pas avant d’avoir fini de croûter ! » Je marche vers lui, tire mon revolver et lui mettant sous le nez, je lui dis « je compte jusqu’à 10; si à 10 vous n’êtes pas parti, je vous tue comme un chien enragé », et froidement je me mets à compter. À mesure que les nombres sortaient lentement de ma bouche, je voyais les autres soldats gagner la porte. À 8 mon insolent, pâle comme la mort, recula et disparu dans la nuit. Jamais homme n’a été plus près de sa dernière heure que ce misérable. Il avait certainement lu mon irrévocable décision dans mes yeux. »
L’échec que son unité subit lors de la journée du 30 août le marque profondément ; sa compagnie, isolée et sans liaisons, bien visible sur un coteau de l’Oise, subit le bombardement allemand de deux batteries croisées dont il voit parfaitement la gueule des canons à la lunette; le mouvement de panique déclenché par le bombardement sanglant fait fuir ses hommes qu’il ne peut retenir (p. 58) « À la vue de ce sauve-qui-peut, j’éprouvai une douleur poignante. Quoi de plus cruel pour un chef que d’être abandonné par ses hommes sur le champ de bataille ! Je m’écriai « Vous allez donc me laisser seul ! » Seuls sept hommes se rallient à lui à ce moment. Ch. de Menditte réussit à faire retraite mais reste profondément éprouvé. Il laisse sur le plateau de Pleine-Selve 62 hommes, et « j’y laissais surtout l’illusion que j’avais eue jusqu’alors de pouvoir conserver ma troupe autour de moi sous n’importe quel feu, tant que je ne faiblirais pas moi-même. J’eus un chagrin profond. (p. 59)» Paradoxalement, cette situation humanise sa perception des hommes, car sans les absoudre de leur fuite sur le plan militaire, « mon cœur d’homme excuse ces pauvres enfants de n’avoir pu recevoir sans broncher l’avalanche de fer et de feu qui s’abattit sur nous. » Il conclut en disant sa certitude que c’est Dieu qui les a protégés, lui et le peu d’hommes qui ont accepté de le suivre.
Après la Marne, son unité est bloquée par les Allemands au nord de l’Aisne devant Pontavert, et il combat dans ce secteur jusqu’à sa blessure du 24 septembre ; la position à mi-pente du village de Craonne est âprement disputée, et celui-ci disparaît rapidement sous les obus de l’artillerie allemande. Les Français sont obligés d’évacuer le village mais le bombardent à leur tour et contrôlent l’avancée ennemie : « Je passe mon après-midi à tirer sur les Allemands qui garnissent peu à peu le village ; avec Guasqueton, je m’amuse (il n’y a pas d’autres expressions) à empêcher les mitrailleurs allemands de faire un abri pour leur engin de mort. Mon tir doit être bien ajusté car chaque fois que je presse sur la détente, il y a des cabrioles dans les hommes d’en face et interruption du travail pendant quelques minutes.» Le lendemain la compagnie de de Menditte est déplacée vers l’Est, à 800 mètres de la ferme du Choléra. L’auteur peut y observer l’échec sanglant de l’attaque des régiments du Nord le 17 septembre (p. 89) : « Il fait un temps atroce, un vent violent plaque sur mes vêtements une pluie glaciale. Le canon fait rage et une attaque montée par les 8e et 110e régiments se déclenche sous nos yeux. Ce que j’en vois n’est pas beau : un bataillon à peine débouché, pris sous le feu des mitrailleuses allemandes, qui se disloque, et je vois passer à travers mes hommes une compagnie débandée. Je ne puis la retenir puisque, hélas ! le capitaine était un des premiers fuyards et semblait affolé. ». Le 24 septembre, revenu dans un secteur plus à l’ouest, au sud du plateau, l’auteur des carnets est blessé par un éclat d’obus lors de l’attaque du moulin de Vauclair. Avec une mauvaise fracture et de multiples éclats dans tout le corps, il est sérieusement touché, et sa période de convalescence sera longue.
Le récit de sa participation à la Mission Berthelot en Roumanie est lui-aussi un témoignage utile, peut-être surtout par la description qu’il fait de la désintégration de certaines unités russes à partir de novembre 1917 ; son récit est ici très construit car il est rédigé pour une conférence donnée à Coblence en 1923. Sa vision des Bolcheviks est, sans surprise, très hostile et pleine de mépris, son antibolchevisme est total et il insiste sur la vénalité des révoltés, leur ivresse quasi-permanente ainsi que l’odeur forte qu’ils dégagent; la solution trouvée avec l’armée roumaine et quelques Russes « encore loyaux » est de laisser partir les soldats révoltés « vers la lointaine isba, le bâton à la main (p. 168) », mais à condition qu’ils laissent leurs armes sur place, ce qui n’est pas obtenu sans peine.
La fin du recueil évoque le passage de la Meuse (à Vrigne-Meuse, entre Charleville-Mézières et Sedan) à l’extrême fin du conflit, puis l’affectation de l’auteur au Liban et en Syrie en 1919 et 1920. Cette traversée du fleuve, par le 415e RI commandé par l’auteur, est narrée dans le détail, avec un dossier étoffé d’explications d’A. Fauveau, et cette opération apparaît comme une attaque dangereuse, assez incompréhensible puisque les pourparlers d’armistice sont alors bien engagés : il s’agit probablement de prendre des gages, comme le dit le général Marjoulet, commandant le 14e CA (p. 198) : « Il faut franchir la Meuse cette nuit : il le faut à tout prix… l’ennemi hésite à signer l’armistice. Il se croit à l’abri derrière la Meuse…Il faut frapper son moral par un acte d’audace… ». L’opération est réussie, mais avec des pertes non-négligeables. Il reste que le succès de ce franchissement est une des rares satisfactions militaires de l’auteur, pour un conflit qui n’a pas été déterminant pour sa carrière, à cause de sa blessure précoce.
En définitive, même si la période la plus fertile pour ce témoignage d’un officier de carrière est relativement courte, on a ici un document intéressant par sa clarté et sa franchise; on aurait aimé savoir dans quelle catégorie, – fiable ou non digne de confiance -, J. N. Cru l’aurait situé. Cette réflexion est évidemment un peu gratuite, dans la mesure où l’existence d’une telle publication, peu après la guerre, sans corrections ni amendements au texte, sans ce que l’on pourrait appeler le « politiquement correct d’après-guerre» apparaît comme fort peu imaginable, et c’est ce qui fait la valeur de ces textes parus en 2008.

Vincent Suard octobre 2020

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Lecup, Albert (1891-1990 ?)

1. Le témoin
Albert Lecup, originaire de Bapaume (Pas-de-Calais), doit faire en 1912 son service militaire au 110e RI à Dunkerque: inscrit au « carnet B », c’est un militant socialiste, de tendance hervéiste et libertaire. Il accepte toutefois de « défendre le pays » en 1914, et est rapidement promu sergent ; il passe au 8e RI après une blessure reçue à Verdun, et y occupe les fonctions de sergent-major. Quincailler en gros à Arras après sa démobilisation, il évolue politiquement vers le radical-socialisme puis est gaulliste de gauche après 1945. Il siège pendant quinze ans comme conseiller municipal à Arras, d’abord comme R.P.F. puis comme indépendant.
2. Le témoignage
Avant le dernier cantonnement a été publié par Albert Lecup en 1974 (Imprimerie centrale de l’Artois, 211 pages). La couverture du livre présente une savoureuse photographie de groupe d’avant-guerre (début 1914 ?), montrant l’auteur posant en uniforme avec six camarades, chacun tenant un exemplaire d’une publication socialiste différente (L’Humanité, La Bataille syndicaliste, Rénovation, La Guerre sociale…). La photographie prend sa seconde signification avec une légende où figure le nom des soldats, et leur sort durant le conflit (quatre tués, deux blessés dont l’auteur, un prisonnier). La dédicace de l’exemplaire présenté ici est la suivante : « C’est la vie d’un jeune antimilitariste dont la régression idéologique a été totale au cours de la grande épopée. Puis le travail, mes 15 ans de conseiller municipal et la suite. Ça me ferait plaisir qu’après lecture, tu m’envoie ton avis objectivement. Dans cette attente je te donne une vigoureuse poignée de main.» La période chronologique qui nous intéresse (service militaire – période du conflit) court jusqu’à la page 102.
3. Analyse
L’auteur, antimilitariste, a un réel talent pour restituer des scènes de caserne, à l’occasion desquelles il défend ce qu’il estime être son bon droit. Il fait un tableau, souvent sur un mode humoristique et provocateur, de ce qui pouvait attendre un socialiste, déclaré et surveillé comme tel, lors de ses deux puis trois ans de service militaire. Facteur aggravant, il est disciple du docteur Legrain, et à ce titre militant antialcoolique. Il évoque les brimades, les inévitables           « vaches » de « rempilés », tout en considérant que la « gradaille » n’était pas mauvaise dans son ensemble. Il accepte le galon de 1ère classe, car évoquant les deux tendances possibles chez les hervéistes, c’est-à-dire le refus de tout galon ou l’acceptation, de façon à avoir plus d’influence sur les hommes, il signale (p. 15) : « J’étais, sans emballement, pour la deuxième tendance. » Un savoureux passage, du type « récit édifiant », décrit un cas de conscience chez l’auteur, qui refuse de faire partie d’un bataillon chargé d’aller assurer l’ordre, dans la région de Lens, lors d’une grève de mineurs. Il rencontre – contre le règlement – son chef de bataillon et lui exprime son refus d’affronter les grévistes (p. 15) : « Je connais les chefs syndicalistes. Si je me trouve en face d’eux, il se peut que je les rejoigne. » Son chef, fou de rage, le menace, mais rien n’y fait, A. Lecup refusant de tirer si on lui en donne l’ordre. La tension retombe alors brutalement et le commandant Rogez, redevenu très calme, lui fait le récit suivant : « Lecup, l’ordre m’avait été donné [1906] de me rendre à l’église de Coudekerque pour prêter éventuellement main forte aux fonctionnaires des Domaines qui devaient procéder à l’inventaire des biens de cette église. En m’y rendant, ma conscience de catholique m’a dit : si le prêtre refuse d’ouvrir les portes, que feras-tu ? Je lui ai répondu : je ferai demi-tour. » Il me serre la main et me dit : « Lecup, vous n’irez pas aux grèves. » À l’annonce de la mort de Jaurès, l’auteur décide avec ses camarades socialistes de défendre la République car, dit-il, en termes de libertés politiques, le régime de la 3e République vaut mieux que celui du Kaiser. Le 4 août, il est appelé chez le colonel Lévi, chef de corps lui-même assez peu conventionnel : sur l’assurance faite par le militant socialiste de « défendre la Patrie », l’ordre de l’envoyer à Lille (carnet B) est déchiré devant lui (p. 26).
Ferme du Choléra – 1914
A. Lecup décrit au ras du sol les combats, comme par exemple celui de la ferme du Choléra (septembre 1914), au moment où les Allemands cessent leur repli, après la Marne. Il souligne les incohérences tactiques et estime que les échecs sanglants sont largement dus à des généraux incompétents. Le style indirect se transforme parfois en notations journalières :
24 09 14. Au bois de la Miette (Choléra), l’arrivée d’un nouveau commandant de compagnie, le lieutenant Bouve (celui-ci a fait une courte mais saisissante évocation de ce combat, voir sa notice CRID).
25 09 14. Nous attaquons le Choléra. Où est donc notre artillerie ? Nos pertes sont élevées. Rien à faire : l’ennemi, bien retranché, brise, chaque fois, notre élan. La nuit, nous creusons hâtivement des trous.
28 09 14. Notre commandant de Cie Bouve est tué.
Intervient ensuite une scène courtelinesque (septembre 1914, p. 37) où A. Lecup, descendu depuis peu de la première ligne après une mission dangereuse et éreintante, encore plein de boue, rencontre le général Deligny, qui l’engueule :
– « Vous n’avez pas honte de prendre la garde dans cet état de malpropreté ? »
– « Mon Général, vous devriez vous mettre au garde à vous devant cette boue glorieuse. »
Le Général est rouge de colère et veut le casser de son grade
– « Mon Général, vous permettez ? Je lui décris la situation au Choléra où un homme vu est un homme mort ; plus de 120 camarades jonchent la plaine, je lui raconte. » (…) « La température a bien baissé et pour finir il me demande de lui dessiner au tableau noir, car ce poste de garde est une école, un schéma du secteur. » L’auteur semble bien s’en tirer, et au général qui lui demande sa profession, il répond qu’il est journaliste, ce qui n’est pas vrai.
– « Puis-je savoir à quel journal vous collaborez ? »
– « Je collabore à trois journaux : L’Humanité, La Victoire et La Bataille Syndicaliste.» Le rouge de la figure a fait place à une grande pâleur. Le Général, sur un ton presque amical : « J’y suis peut-être allé un peu fort…. » (p. 38)
Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses de ce type, racontées par un homme de 83 ans, et même si La Guerre Sociale» d’Hervé ne devient La Victoire qu’en 1916, et même si cette scène est difficilement croyable, Albert Lecup est réellement une « personnalité » : il semble que, tout en restant prudent, on puisse donner à son témoignage un certain crédit, et puis se non è vèro, …
Beauséjour (Champagne) 1915
A. Lecup raconte d’une manière prenante les âpres combats de l’offensive de Champagne de février – mars 1915 contre le fortin de Beauséjour. Il est amené à refuser une proposition pour le grade de sous-lieutenant (p. 45) : « Mes principes, qui ne sont pas très militaristes, m’obligent à rester avec les hommes.» Il évoque l’égoïsme des commandants de bataillon ou de compagnie, qui rechignent à s’entraider et le sort parfois funeste réservé à des prisonniers allemands (9 mars 1915, attaque du fortin, p. 46) [des Allemands se rendent] mais une mitrailleuse allemande recommence à tirer, « Nous sommes près des prisonniers et ils se collent à nous par peur d’être embrochés. Le lieutenant X, révolver à la main, en tue 1, 2. D’un coup de poing, je lui fais lâcher son revolver : « On ne tue pas des prisonniers. » Lors de sa première permission en mai 1915, il va vendre pour 75 francs au Miroir, trois clichés du front qu’il a réalisés, puis il rend visite à Gustave Hervé au siège de La Victoire (p.55) : « Nous commentons les événements. Je demande à Hervé : « Et le drapeau dans le fumier ? » Je le blesse, même fortement. Il me répond : « C’était le drapeau napoléonien. »
Verdun – village de Douaumont
Le récit de l’engagement à Verdun, de très bonne qualité, mais toujours picaresque et dans le ton « Lecup », se situe au tout début de la bataille (26 février – 1er mars 1916), avec un 110e RI chargé de défendre le village de Douaumont, encore largement debout, et sis à 400 mètres à l’ouest du fort du même nom, ouvrage déjà occupé par les Allemands. Sa compagnie est durement touchée par le bombardement et les assauts successifs de l’ennemi, mais, tout en étant évacué pour blessure au visage le 28, il témoigne que le 110e n’a « pas reculé d’un pouce, malgré la faute criminelle de notre capitaine, faisant fonction de chef de bataillon » (p. 73). De Gaulle sera pris le surlendemain dans ce secteur, le 33e RI y ayant remplacé le 110e. L’auteur fait état d’un épisode de lâcheté des officiers commandant sa compagnie, sous le bombardement très violent, devant les maisons de Douaumont (p. 65) : « Nous trouvons le capitaine [dans une cave] dans un lit prétextant une crise de rhumatismes et le lieutenant qui le soigne !!! Comyn met des gants pour sommer ces deux chiards de rejoindre leur compagnie. N’oublions pas qu’il est adjudant de bataillon et qu’il est tenu à certains égards envers les officiers. Quant à moi, je m’en fous et j’explose. Je les engueule, les traitant de lâches et qu’ils méritent tout simplement 12 balles dans la peau. Ils s’exécutent et vont rejoindre leur unité. » Que penser de ce passage ? Disons simplement qu’en 1974 à la publication du livre, il y a encore, de cette unité, des vétérans survivants. A. Lecup, évacué à l’Hôpital temporaire n° 20 d’Angoulême, est aussi libre-penseur (p. 77) : « Vers 9 heures, une religieuse, la supérieure, vient faire notre connaissance. Gentillesse de part et d’autre. Puis, elle fait un signe de croix et récite une prière à haute-voix. La prière terminée, je lui fais remarquer qu’à l’entrée de la chambre, il y a la circulaire Millerand qui interdit toute manifestation religieuse. Elle part en claquant la porte. J’ai pourtant été bien aimable. » Il est sans surprise assez mal considéré et rapidement renvoyé au dépôt du régiment à Sarlat (« Sarlatte, comme disent les habitants. »). Il est ensuite muté au 8e RI (Saint-Omer/Bergerac) puis fait à La Courtine de l’instruction pour la classe 16.
Avec le 8e RI
A. Lecup fait partie de l’attaque du 16 avril dans le secteur de Craonne, mais son groupe est rapidement arrêté, avec de sérieuses pertes. Ils sont mitraillés pendant trois jours, mais ne reculent pas non plus, enrayant les contre-attaques. Le moral de tous, y compris celui des officiers subalternes, est très bas, ils ont la certitude que cette offensive est une erreur. L’auteur conclut (p. 92) : « Craonne : un crime ! (…) Le responsable : le général Nivelle. Il aurait dû être fusillé : il a simplement été limogé», mais il n’évoque pas les révoltes de 1917. Après son mariage en septembre 1917 avec sa fiancée institutrice qui a été rapatriée à Saint-Pol-sur-Ternoise, ses compétences le font muter à la compagnie hors-rang pour réorganiser la comptabilité et l’approvisionnement. Il passe assez vite sur l’année 1918, et après l’armistice vécu en Alsace, il participe à l’occupation de Wiesbaden.
Après avoir signalé, pour finir, qu’A. Lecup indique être toujours surveillé politiquement en 1918 dans son unité, et enfin que malgré ses protestations réitérées, il n’a pas pu, pendant et après la guerre, échapper à diverses citations et décorations, on peut affirmer que ce texte savoureux mérite largement une réédition.

Vincent Suard octobre 2020

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