Marie, reine de Roumanie (1875-1938)

1. Le témoin
La reine Marie de Roumanie est née en Angleterre, petite-fille de la reine Victoria (1837-1901). Son père, Alfred Ernest Albert, duc de Saxe-Cobourg et de Gotha, était le deuxième fils de la reine Victoria, et sa mère, Maria Alexandrovna, était la fille du tsar de Russie Alexandre II. Marie est arrivée en Roumanie en 1892 après son mariage avec Ferdinand de Habsbourg, prince héritier de la couronne de Roumanie. Six enfants naîtront de ce mariage. La reine Marie avait, semble-t-il, une vie amoureuse parallèle ; il y a une série de témoignages sur ses liens avec le prince Barbu Stirbei ou avec l’officier canadien Joe Boyle. En septembre 1914, après la mort du roi Carol Ier, Marie et Ferdinand furent couronnés rois de Roumanie.
Bien que la Roumanie ait secrètement adhéré à l’alliance des Puissances Centrales en 1883 (pour deux raisons : la peur de la politique agressive de l’Empire russe et la parenté du roi Carol Ier avec les Hohenzollern), la Roumanie est restée neutre pendant les deux premières années de la Première Guerre mondiale, et la reine Marie a été un acteur clé dans la décision de 1916 de faire entrer la Roumanie dans la guerre avec l’Entente.
Pendant la guerre, la reine Marie s’affirme par sa foi inébranlable dans la victoire de l’Entente, par ses gestes et ses campagnes caritatives dans les hôpitaux, les orphelinats et les asiles, et par ses nombreuses visites sur la ligne de front où elle encourage constamment les soldats. Grâce à ces faits, sa popularité et celle de la monarchie ont atteint un sommet en Roumanie. En 1919, la reine Marie s’est révélée être la meilleure ambassadrice du pays, visitant Paris et Londres pour obtenir la reconnaissance des frontières de la Roumanie et la volonté des Roumains de Bessarabie, Transylvanie et Bucovine de faire partie de la Roumanie.
Après la guerre, Marie a initié le culte des héros tombés au combat dans les années 1916-1919, encourageant l’érection de monuments dans tous les villages du pays. Son rôle dans la vie publique diminue avec la mort de son mari en 1927. Dans les dernières années, son fils, le roi Carol II, la réprouve parce qu’il l’a toujours blâmée pour sa vie scandaleuse. La reine Marie passe ses dernières années dans les châteaux de Balchik (en Bulgarie aujourd’hui), Bran ou Sinaia.
Elle eut des funérailles nationales à la nécropole royale de Curtea de Arges. Après la chute du communisme, elle est devenue l’une des personnalités les plus populaires de l’histoire roumaine du 20e siècle, et le centenaire de la Première Guerre mondiale et de la Grande Union a été un vecteur important de cette popularité. Beaucoup de monographies ont été écrites, des romans, des films ont été réalisés avec elle comme personnage principal.

2. Le témoignage : « L’histoire de ma vie »
Les années 1914-1919 représentent des parties importantes du journal de la reine Marie écrit tout au long de sa vie. Bien sûr, comme son récit a paru pendant la vie de la reine, quand de nombreux personnages des événements étaient encore vivants, l’auteur a atténué et édulcoré certains des faits. L’histoire de ma vie a été publiée en anglais à Londres et à New York en 1934, donc pendant la vie de la reine, et le texte du manuscrit est écrit dans la langue maternelle de la reine – l’anglais. Il a été traduit par Margarita Miller-Verghy et publié en Roumanie avant que le régime communiste ne soit établi, puis il a été mis à l’index et interdit. Après 1989, il y a eu une série de rééditions, la première en 1991 et la plus récente en 2011 (3 volumes publiés par la maison d’édition RAO que nous avons utilisés dans cette présentation). En 2014, sous l’impulsion du centenaire, la maison d’édition Humanitas a publié en deux volumes l’édition intégrale des manuscrits de la reine conservés sous forme de carnets aux Archives Nationales de Roumanie dans le fonds de la Maison Royale. La traduction à partir de l’anglais a été faite par Anca Barbulescu, et celui qui a pris soin de cette édition était l’historien Lucian Boia.

3. Analyse du livre

L’édition utilisée par nous (L’histoire de ma vie, RAO, 2011) touche à travers les volumes II et III la période la plus difficile, en même temps ridicule et sublime de l’histoire de la participation de la Roumanie à la Première Guerre mondiale. C’est une histoire racontée par une personnalité ayant accès à des informations de premier rang et, évidemment, fait intéressant, c’est une histoire féminine de la guerre. Il faut aussi préciser que le style de l’œuvre est en quelque sorte sirupeux, héroïque et mythique, car il a été la « marque » de la personnalité de la Reine, tant dans sa vie que dans sa postérité.
Du point de vue chronologique, la reine Marie a raconté ses impressions d’août 1916 à mai 1918, et le lecteur est frappé par l’optimisme constant de la reine, qui se glisse à travers tant de tragédies, personnelle (mort de son dernier-né, le prince Mircea le 2 novembre 1916), et nationale qui a culminé avec l’entrée victorieuse à Bucarest des troupes allemandes menées par le maréchal Mackensen le 6 décembre 1916 et le refuge de l’armée, de la maison royale, du gouvernement et de l’administration en Moldavie. La reine est établie à Iasi, la capitale historique de la Moldavie, devenu capitale de l’espoir national et de la renaissance de la Roumanie.
« Je suis entrée dans l’inconnu. Où vais-je ? Combien de temps ? Et pourquoi ? » se demande la reine, mais bientôt les réalités quotidiennes du refuge prennent le dessus. Elle prend des notes brièvement dans la soirée, après une journée épuisante au cours de laquelle elle est prise d’assaut par toutes sortes de demandes de réfugiés qui ont besoin d’aide. Le jour de Noël 1916 est un jour triste dans la ville où les gens n’ont pas de nourriture, et l’épidémie de typhus exanthématique fait des centaines de morts par jour. Chaque jour, la reine tient des audiences, puis appelle les autorités au pays ou à l’étranger à collecter de la nourriture et des vêtements pour les soldats ou les civils. Puis commencent les visites sans fin dans les hôpitaux où, avec les soldats blessés, il y a des civils et des soldats malades du typhus. « L’un des spectacles les plus terribles que j’aie jamais vus est le triage dans la station. C’était une sorte de caserne transformée en hôpital. Dante n’a jamais inventé un enfer plus terrible… », écrit la reine dans son journal.
Bientôt, son nom devient un slogan, celui de la solidarité, du courage et de la résistance. « Je la trouve trop difficile, trop dure, trop lourde, écrit-elle, accablée, mais je vais tout endurer, je me suis juré d’endurer leur amertume jusqu’à la fin. Je crois toujours au fond de mon cœur que cette fin sera brillante, bien que je doive admettre que rien en ce moment ne justifie cet optimisme. »
Le récit de la reine Marie est rare car il montre au lecteur l’histoire d’une tête couronnée qui se manifeste sur plusieurs niveaux. Diplomatiquement : elle entretient des relations avec les membres de la Mission Militaire Française, avec celles des Britanniques et des Américains, et puis avec ses proches à la cour impériale russe. Politiquement : elle soutient et conseille le gouvernement dans ses décisions. Sans oublier le domaine charitable parce qu’elle a visité tous les hôpitaux du pays, aidé les pauvres. Elle est une mère à la fois pour ses enfants et pour les soldats qu’elle encourage en leur rendant visite sur le front. Même si le journal de la reine est subjectif, son attitude au cours de la Première Guerre mondiale reste remarquable, et ce fait a été enregistré par le commentateur et le mémorialiste le plus incisif et malveillant de la vie roumaine dans la première moitié du XXe siècle, Constantin Argetoianu qui a écrit à ce sujet : « Peu importe combien d’erreurs la reine Marie peut avoir commises, avant et après la guerre, la guerre reste sa page, la page qui la caractérise, et la page qui sera placée dans l’histoire comme un lieu d’honneur. On la trouve dans les tranchées parmi les combattants dans les rangs avancés, on la trouve dans les hôpitaux et dans tous les établissements de santé parmi les blessés et les malades. Nous l’avons trouvée dans toutes les réunions qui essayaient de faire un peu de bien. Elle ne connaissait pas la peur des balles et des bombes, car elle ne connaissait ni la peur ni l’absence de douceur ni l’impatience pour des efforts si souvent inutiles, causée par son désir de mieux faire. La reine Marie a accompli son devoir sur tous les fronts de ses activités, mais surtout celui d’encourager et de relever le moral de ceux qui l’entouraient et qui devaient décider, dans les moments les plus tragiques, du sort du pays et de son peuple. On peut dire que, au temps de notre résistance en Moldavie, la reine Marie a incarné les plus hautes aspirations de la conscience roumaine. »
Dorin Stanescu, janvier 2021

Share

Duvau, André (1886-après 1969)

1. Le témoin
André Duvau, propriétaire, est originaire d’Ingrandes, près de Châtellerault (Vienne). Jugé inapte au service armé, il finit par être accepté à l’âge de trente ans comme navigant-mitrailleur (avril 1917). Passant par l’école de tir de Cazaux, puis par le centre d’entraînement du Plessis-Belleville, il est affecté comme mitrailleur à Luxeuil à la So. 29 (sur Sopwith de bombardement), mais l’obsolescence de cet appareil rend l’unité peu opérationnelle ; ayant reçu en février 1918 ses Bréguet XIV, l’unité renommée désormais Br. 29 va emmener A. Duvau sur une série de terrains, en suivant les évolutions du front au printemps et à l’été 1918. Passé sergent en juin 1918, il est démobilisé en mars 1919 après avoir été crédité d’une victoire aérienne.
2. Le témoignage
« Br. 29 », Souvenirs d’escadrille d’André Duvau, Sergent mitrailleur, a été édité à Vincennes par le Service Historique de l’Armée de l’air, dans une édition établie par Pierre Debofle, archiviste-Paléographe (1976, avec carte, tableaux et photographies, 64 pages de texte). Le court document principal, les « Mémoires de guerre » proprement-dites (38 pages), a été rédigé par l’auteur en 1932 et versé au S.H.A.A. avec des lettres, tableaux et photographies en 1969.
3. Analyse
C’est en 1932 qu’André Duvau commence à rédiger ses souvenirs d’aviation, il signale vouloir fixer des traces par écrit, pour garder une mémoire qui commence alors à s’effacer, notamment pour les noms de ses camarades. Classe 1906, il est handicapé (arthrose de la hanche) et réformé à titre définitif. N’acceptant pas cette humiliation, il obtient (1916) grâce à une première recommandation, la possibilité de monter en place arrière dans une carlingue au Bourget, montrant ainsi qu’il pouvait briguer l’emploi de mitrailleur. L’étape de la visite médicale officielle est toutefois un échec, le major de Dijon-Longvic refusant même un examen complet, lui disant qu’il risquait de se casser une jambe en avion (p. 6) : « Il me mit littéralement dehors, il était vrai que c’était l’heure de l’apéritif et qu’il paraissait avoir hâte de quitter le camp pour le café. » L’auteur finit au début 1917 par obtenir gain de cause, grâce à un ami de son père, qui connaissait bien le général à la tête des services aéronautiques au ministère. Outre l’itinéraire de G. Guynemer, refusé deux fois pour faiblesse de constitution, on pense surtout au fait qu’à partir de 1917, on voit de plus en plus de navigants blessés et diminués continuer à voler. On a besoin de ces personnels entraînés, alors qu’ils auraient été réformés dans d’autres circonstances: le cas de R. Nungesser, plusieurs fois blessé, et porté dans son avion par ses mécanos, reste le plus connu. L’ensemble du témoignage donne un bon aperçu de l’itinéraire original de l’auteur; à 32 ans en 1918, c’est déjà un aîné pour ses camarades et le capitaine de Vézeau de Lavergne l’appelle le « Père Duvau ». Son récit, certes assez concis, comble un vide : si on dispose de récits de pilotes, et de quelques carnets d’observateurs, ces derniers sont en général des officiers, qui certes en cas d’attaque manient la mitrailleuse, mais sont d’abord des techniciens qualifiés du réglage d’artillerie, A. Duvau n’est lui que mitrailleur. L’essentiel de l’évocation est centré sur l’année 1918, avec des Bréguet XIV, et des missions de bombardement toutes détaillées en annexe (47 bombardements avec 10 pilotes différents), et il faut souligner la qualité scientifique de l’édition, liée au travail d’un archiviste du S. H. A. A., alors nouvellement diplômé et effectuant son service militaire, un cas de figure appartenant désormais au siècle dernier.
Dès la page 25, A. Duvau abandonne la narration chronologique et propose « un peu de tout comme ça me vient, en laissant courir le stylo ». Le souvenir global est largement positif, avec une bonne ambiance de camaraderie au sein de l’escadrille et des missions intéressantes bien que dangereuses. Son témoignage montre, malgré sa fonction subalterne, une certaine liberté de ton et il n’hésite pas à critiquer le niveau de pilotage de celui qui mène son avion, souvent un officier: il signale avoir demandé, alors qu’il n’était que sergent, à changer de pilote pour ce type d’insuffisance – ce qui a été accepté-, et il laisse le nom du lieutenant en évidence en 1969. Il insiste peu sur sa victoire aérienne, dont il minimise l’engagement (p. 24) : « Peut-on appeler ça un combat ? Plutôt un échange de balles. ». Il précise que sa chance a surtout résidé dans le fait qu’il a été appuyé, pour l’homologation, par un chef de mission influent. Dans le domaine de la vie quotidienne, il insiste sur le froid à l’occasion des missions en altitude, sur les nombreux incidents et accidents de vol, sur les fréquents déménagements de 1918 et l’inconfort qui les accompagne. Il évoque ce nomadisme dans une lettre à un camarade (p. 48) : « Nous, nous gazons. Dur et ferme. Quelques jours on se repose ; en vitesse l’on emballe, l’on part, l’on arrive ; on en fiche un gros coup quelques jours sur un secteur d’offensive ; retranquilité ; réemballage, etc. » Par contre il évoque peu les excès et débordements supposés accompagner la vie en escadrille (la « bombe », les femmes). La seule évocation repérée de l’univers féminin dans une lettre à son père est discrète (août 1918, p. 46) : « Nous sommes très bien installés ici : la population est accueillante, et l’accueil féminin l’est même trop, paraît-il, et pas sans inconvénients. Enfin, on peut toujours regarder sans que ça vous fasse mal. » Si la camaraderie domine, l’auteur signale aussi des inimitiés, comme par exemple ici, dans un style assez plaisant (p. 28) : « Le lieutenant Mongin, ratant un atterrissage, avait, par suite du choc, été embrasser le bord de fuite du plan supérieur de son avion. Nous ne l’aimions pas du tout (…) et il avait été convenu entre nous que personne n’irait le voir. Certains y étant allés, il fallut bien que moi aussi j’y aille ; je trouvais notre lieutenant alité, la tête complètement enveloppée d’ouate et de bande et au milieu de tout cela des yeux de lapin russe, tout injectés de sang. Cette visite ne m’avait pas été désagréable, j’eus l’impression que nous ne le reverrions plus. »
Dans un ajout de 1968 A. Duvau évoque le grand défilé aérien de la libération au-dessus de la ville de Metz en novembre 1918, regroupant un nombre inédit d’appareils (p. 30) : « Je partis donc avec mon pilote habituel. Après un court temps de vol, celui-ci me dit : « La guerre est finie… Nous ne nous sommes pas fait casser la figure… Il sera bien bête de se la faire casser aujourd’hui pour rien… Si on rentrait ? » J’approuvai cette invitation pleine de bon sens, et nous sommes retournés directement au terrain, accusant le malheureux moteur qui n’y était pour rien. Ce n’est pas un fait d’arme, ce n’est qu’un souvenir. » Lorsqu’il évoque quarante ans après son bilan de la guerre, celui-ci n’est pas négatif, et cette nostalgie à distance, bien plus rare dans l’infanterie, appelle aussi la question mémorielle classique : aurait-il établi cette estimation de la même manière en 1919 ? (p. 19) « Malgré des moments durs, quel beau temps que celui passé dans notre escadrille 29 ; certainement le plus beau temps de ma vie. Toutefois, je dois avouer que lorsque l’armistice vint, ce fut un soulagement car j’appréhendais fortement la guerre en hiver telle que nous aurions eu à la faire. »

Vincent Suard – décembre 2020

Share

Lecup, Albert (1891-199O ?)

1. Le témoin
Albert Lecup, originaire de Bapaume (Pas-de-Calais), doit faire en 1912 son service militaire au 110e RI à Dunkerque: inscrit au « carnet B », c’est un militant socialiste, de tendance hervéiste et libertaire. Il accepte toutefois de « défendre le pays » en 1914, et est rapidement promu sergent ; il passe au 8e RI après une blessure reçue à Verdun, et y occupe les fonctions de sergent-major. Quincailler en gros à Arras après sa démobilisation, il évolue politiquement vers le radical-socialisme puis est gaulliste de gauche après 1945. Il siège pendant quinze ans comme conseiller municipal à Arras, d’abord comme R.P.F. puis comme indépendant.
2. Le témoignage
Avant le dernier cantonnement a été publié par Albert Lecup en 1974 (Imprimerie centrale de l’Artois, 211 pages). La couverture du livre présente une savoureuse photographie de groupe d’avant-guerre (début 1914 ?), montrant l’auteur posant en uniforme avec six camarades, chacun tenant un exemplaire d’une publication socialiste différente (L’Humanité, La Bataille syndicaliste, Rénovation, La Guerre sociale…). La photographie prend sa seconde signification avec une légende où figure le nom des soldats, et leur sort durant le conflit (quatre tués, deux blessés dont l’auteur, un prisonnier). La dédicace de l’exemplaire présenté ici est la suivante : « C’est la vie d’un jeune antimilitariste dont la régression idéologique a été totale au cours de la grande épopée. Puis le travail, mes 15 ans de conseiller municipal et la suite. Ça me ferait plaisir qu’après lecture, tu m’envoie ton avis objectivement. Dans cette attente je te donne une vigoureuse poignée de main.» La période chronologique qui nous intéresse (service militaire – période du conflit) court jusqu’à la page 102.
3. Analyse
L’auteur, antimilitariste, a un réel talent pour restituer des scènes de caserne, à l’occasion desquelles il défend ce qu’il estime être son bon droit. Il fait un tableau, souvent sur un mode humoristique et provocateur, de ce qui pouvait attendre un socialiste, déclaré et surveillé comme tel, lors de ses deux puis trois ans de service militaire. Facteur aggravant, il est disciple du docteur Legrain, et à ce titre militant antialcoolique. Il évoque les brimades, les inévitables           « vaches » de « rempilés », tout en considérant que la « gradaille » n’était pas mauvaise dans son ensemble. Il accepte le galon de 1ère classe, car évoquant les deux tendances possibles chez les hervéistes, c’est-à-dire le refus de tout galon ou l’acceptation, de façon à avoir plus d’influence sur les hommes, il signale (p. 15) : « J’étais, sans emballement, pour la deuxième tendance. » Un savoureux passage, du type « récit édifiant », décrit un cas de conscience chez l’auteur, qui refuse de faire partie d’un bataillon chargé d’aller assurer l’ordre, dans la région de Lens, lors d’une grève de mineurs. Il rencontre – contre le règlement – son chef de bataillon et lui exprime son refus d’affronter les grévistes (p. 15) : « Je connais les chefs syndicalistes. Si je me trouve en face d’eux, il se peut que je les rejoigne. » Son chef, fou de rage, le menace, mais rien n’y fait, A. Lecup refusant de tirer si on lui en donne l’ordre. La tension retombe alors brutalement et le commandant Rogez, redevenu très calme, lui fait le récit suivant : « Lecup, l’ordre m’avait été donné [1906] de me rendre à l’église de Coudekerque pour prêter éventuellement main forte aux fonctionnaires des Domaines qui devaient procéder à l’inventaire des biens de cette église. En m’y rendant, ma conscience de catholique m’a dit : si le prêtre refuse d’ouvrir les portes, que feras-tu ? Je lui ai répondu : je ferai demi-tour. » Il me serre la main et me dit : « Lecup, vous n’irez pas aux grèves. » À l’annonce de la mort de Jaurès, l’auteur décide avec ses camarades socialistes de défendre la République car, dit-il, en termes de libertés politiques, le régime de la 3e République vaut mieux que celui du Kaiser. Le 4 août, il est appelé chez le colonel Lévi, chef de corps lui-même assez peu conventionnel : sur l’assurance faite par le militant socialiste de « défendre la Patrie », l’ordre de l’envoyer à Lille (carnet B) est déchiré devant lui (p. 26).
Ferme du Choléra – 1914
A. Lecup décrit au ras du sol les combats, comme par exemple celui de la ferme du Choléra (septembre 1914), au moment où les Allemands cessent leur repli, après la Marne. Il souligne les incohérences tactiques et estime que les échecs sanglants sont largement dus à des généraux incompétents. Le style indirect se transforme parfois en notations journalières :
24 09 14. Au bois de la Miette (Choléra), l’arrivée d’un nouveau commandant de compagnie, le lieutenant Bouve (celui-ci a fait une courte mais saisissante évocation de ce combat, voir sa notice CRID).
25 09 14. Nous attaquons le Choléra. Où est donc notre artillerie ? Nos pertes sont élevées. Rien à faire : l’ennemi, bien retranché, brise, chaque fois, notre élan. La nuit, nous creusons hâtivement des trous.
28 09 14. Notre commandant de Cie Bouve est tué.
Intervient ensuite une scène courtelinesque (septembre 1914, p. 37) où A. Lecup, descendu depuis peu de la première ligne après une mission dangereuse et éreintante, encore plein de boue, rencontre le général Deligny, qui l’engueule :
– « Vous n’avez pas honte de prendre la garde dans cet état de malpropreté ? »
– « Mon Général, vous devriez vous mettre au garde à vous devant cette boue glorieuse. »
Le Général est rouge de colère et veut le casser de son grade
– « Mon Général, vous permettez ? Je lui décris la situation au Choléra où un homme vu est un homme mort ; plus de 120 camarades jonchent la plaine, je lui raconte. » (…) « La température a bien baissé et pour finir il me demande de lui dessiner au tableau noir, car ce poste de garde est une école, un schéma du secteur. » L’auteur semble bien s’en tirer, et au général qui lui demande sa profession, il répond qu’il est journaliste, ce qui n’est pas vrai.
– « Puis-je savoir à quel journal vous collaborez ? »
– « Je collabore à trois journaux : L’Humanité, La Victoire et La Bataille Syndicaliste.» Le rouge de la figure a fait place à une grande pâleur. Le Général, sur un ton presque amical : « J’y suis peut-être allé un peu fort…. » (p. 38)
Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses de ce type, racontées par un homme de 83 ans, et même si La Guerre Sociale» d’Hervé ne devient La Victoire qu’en 1916, et même si cette scène est difficilement croyable, Albert Lecup est réellement une « personnalité » : il semble que, tout en restant prudent, on puisse donner à son témoignage un certain crédit, et puis se non è vèro, …
Beauséjour (Champagne) 1915
A. Lecup raconte d’une manière prenante les âpres combats de l’offensive de Champagne de février – mars 1915 contre le fortin de Beauséjour. Il est amené à refuser une proposition pour le grade de sous-lieutenant (p. 45) : « Mes principes, qui ne sont pas très militaristes, m’obligent à rester avec les hommes.» Il évoque l’égoïsme des commandants de bataillon ou de compagnie, qui rechignent à s’entraider et le sort parfois funeste réservé à des prisonniers allemands (9 mars 1915, attaque du fortin, p. 46) [des Allemands se rendent] mais une mitrailleuse allemande recommence à tirer, « Nous sommes près des prisonniers et ils se collent à nous par peur d’être embrochés. Le lieutenant X, révolver à la main, en tue 1, 2. D’un coup de poing, je lui fais lâcher son revolver : « On ne tue pas des prisonniers. » Lors de sa première permission en mai 1915, il va vendre pour 75 francs au Miroir, trois clichés du front qu’il a réalisés, puis il rend visite à Gustave Hervé au siège de La Victoire (p.55) : « Nous commentons les événements. Je demande à Hervé : « Et le drapeau dans le fumier ? » Je le blesse, même fortement. Il me répond : « C’était le drapeau napoléonien. »
Verdun – village de Douaumont
Le récit de l’engagement à Verdun, de très bonne qualité, mais toujours picaresque et dans le ton « Lecup », se situe au tout début de la bataille (26 février – 1er mars 1916), avec un 110e RI chargé de défendre le village de Douaumont, encore largement debout, et sis à 400 mètres à l’ouest du fort du même nom, ouvrage déjà occupé par les Allemands. Sa compagnie est durement touchée par le bombardement et les assauts successifs de l’ennemi, mais, tout en étant évacué pour blessure au visage le 28, il témoigne que le 110e n’a « pas reculé d’un pouce, malgré la faute criminelle de notre capitaine, faisant fonction de chef de bataillon » (p. 73). De Gaulle sera pris le surlendemain dans ce secteur, le 33e RI y ayant remplacé le 110e. L’auteur fait état d’un épisode de lâcheté des officiers commandant sa compagnie, sous le bombardement très violent, devant les maisons de Douaumont (p. 65) : « Nous trouvons le capitaine [dans une cave] dans un lit prétextant une crise de rhumatismes et le lieutenant qui le soigne !!! Comyn met des gants pour sommer ces deux chiards de rejoindre leur compagnie. N’oublions pas qu’il est adjudant de bataillon et qu’il est tenu à certains égards envers les officiers. Quant à moi, je m’en fous et j’explose. Je les engueule, les traitant de lâches et qu’ils méritent tout simplement 12 balles dans la peau. Ils s’exécutent et vont rejoindre leur unité. » Que penser de ce passage ? Disons simplement qu’en 1974 à la publication du livre, il y a encore, de cette unité, des vétérans survivants. A. Lecup, évacué à l’Hôpital temporaire n° 20 d’Angoulême, est aussi libre-penseur (p. 77) : « Vers 9 heures, une religieuse, la supérieure, vient faire notre connaissance. Gentillesse de part et d’autre. Puis, elle fait un signe de croix et récite une prière à haute-voix. La prière terminée, je lui fais remarquer qu’à l’entrée de la chambre, il y a la circulaire Millerand qui interdit toute manifestation religieuse. Elle part en claquant la porte. J’ai pourtant été bien aimable. » Il est sans surprise assez mal considéré et rapidement renvoyé au dépôt du régiment à Sarlat (« Sarlatte, comme disent les habitants. »). Il est ensuite muté au 8e RI (Saint-Omer/Bergerac) puis fait à La Courtine de l’instruction pour la classe 16.
Avec le 8e RI
A. Lecup fait partie de l’attaque du 16 avril dans le secteur de Craonne, mais son groupe est rapidement arrêté, avec de sérieuses pertes. Ils sont mitraillés pendant trois jours, mais ne reculent pas non plus, enrayant les contre-attaques. Le moral de tous, y compris celui des officiers subalternes, est très bas, ils ont la certitude que cette offensive est une erreur. L’auteur conclut (p. 92) : « Craonne : un crime ! (…) Le responsable : le général Nivelle. Il aurait dû être fusillé : il a simplement été limogé», mais il n’évoque pas les révoltes de 1917. Après son mariage en septembre 1917 avec sa fiancée institutrice qui a été rapatriée à Saint-Pol-sur-Ternoise, ses compétences le font muter à la compagnie hors-rang pour réorganiser la comptabilité et l’approvisionnement. Il passe assez vite sur l’année 1918, et après l’armistice vécu en Alsace, il participe à l’occupation de Wiesbaden.
Après avoir signalé, pour finir, qu’A. Lecup indique être toujours surveillé politiquement en 1918 dans son unité, et enfin que malgré ses protestations réitérées, il n’a pas pu, pendant et après la guerre, échapper à diverses citations et décorations, on peut affirmer que ce texte savoureux mérite largement une réédition.

Vincent Suard octobre 2020

Share

Herse H. Après la guerre. Une visite au patelin (Suite aux Récits du Grand-Père)

1) Le témoin

Pour sa présentation, nous renvoyons le lecteur à la fiche consacrée à la première partie de ce témoignage (Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.) présentée sur ce site.

2) Le témoignage

Herse H., Après la guerre. Une Visite au Patelin (suite au Récits du Grand-Père), Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1933, 20 p.

Ce deuxième volume, plus court que le premier, s’inscrit dans une parfaite continuité. Après une longue période d’exil qui s’est étendue de septembre 1914 à 1919, la famille du témoin revient dans un village non localisé précisément, situé dans la vallée de l’Aisne, à l’est de Soissons et appartenant au canton de Vailly-sur-Aisne.

Ce deuxième témoignage nous apporte cependant un détail précis de localisation géographique : « Nous l’aimions bien notre petit bien notre petit patelin ! Bâti en amphithéâtre, face à la jonction de l’Aisne et de la Vesle, il date de bien des siècles. Les Romains y avaient jeté sur l’Aisne un petit pont en pierre. Notre montagne qui domine et où se trouve le fort, avait été, par eux, au 1er siècle de notre ère, transformée en camp retranché. » (p. 5) Il s’agit donc très probablement de Condé-sur-Aisne, commune possédant un fort Serré-de-Rivières.

Comme pour la majeure partie de la première fiche consacrée à ce témoin, nous ne recenserons ici que les passages les plus intéressants.

Chronologiquement, le récit se situe après la signature de la paix, donc après juin 1919. A l’évidence, l’année 1920 est aussi mentionnée, du fait de l’évocation du retour des corps des soldats pouvant être inhumés dans une tombe familiale (article 106 de la loi de finance du 31 juillet 1920).

 

« Nous quittons Paris, jusqu’à Crépy, en apparence rien n’a souffert ; les armées allemandes n’ayant guère venu jusque-là. Rien n’a changé, si ce n’est que les gens que l’on coudoie en chemin de fer manquent pour la plupart d’élégance ; on n’est plus aussi bien qu’avant la guerre. Dame ! on a bien d’autre chose à penser. D’ailleurs, ce sont des gens comme nous qui vont à la recherche du patelin.
Nous faisons le voyage tantôt en troisième classe, tantôt en première, enfin dans les wagons à bestiaux. Tout arrive à présent. Heureux encoure quand il n’y a pas d’autres ennuis.
Nous Voici à Villers-Cotterêts ; on commence à voir des maisons et des arbres blessés, aussi, nous ressentons un frisson, on a froid au cœur. » (p. 4)

« A présent, plus on avance vers le Nord, plus les villages semblent torturés ; enfin nous arrivons face à Soissons ; c’est un spectacle navrant, une ruine. Nous voilà place de la République ; il est épargné à demi le monument élevé à la mémoire de nos moblots et de E. Ringuier, c’est toujours autant. Il va y avoir des volumes à écrire sur ces destructions. De plus qualifiés que moi le ferons. Seulement deux mots en passant.
Rafistolés par tous les bouts, tels sont les établissements des commerçants qui se réinstallent. Vous y voyez des fenêtres aux vitres en papier huilé. Dans l’intérieur, des bancs grossiers, pas de chaise, des tables boiteuses. Dans les bars, des consommateurs attendent pour prendre leur café que le voisin ait bu le sien. Verres et tasses sont rares. On voit des gens, qui mangent à table, passer vivement cuillères, fourchettes et assiettes aux camarades impatients ; c’est qu’il n’existe plus rien d’avant-guerre.
Tout est cassé, brisé… Infortunés Vases de Soissons ! Mais, loin de nous, les soucis du passé. Aujourd’hui, le devoir, c’est d’organiser la solidarité qui nous aidera à tout réparer et à tout remettre debout. » (pp. 4-5)

« Aujourd’hui, nous ne rencontrons que notre matériel de culture et nos machines agricoles démolis ou à moitié brûlés. Après, c’est de barbelés, des trappes prêtes à nous happer au passage. Encore faut-il se méfier, car tout est camouflé. Et, que malgré des artificiers aient déjà passé, de la mitraille ça-et -là est savamment dissimulée. Ce qui n’empêche pas encore des fils tendus partout comme des toiles d’araignées.
Les champs de bataille ne laissent rien d’aussi tragique ni d’aussi dangereux. C’est pourquoi, que, malgré toute la prudence qu’on y apporte, cela fait encore des victimes. Oui, cela désoriente, c’est navrant.
Nous arrivons en face de ce que fut notre maison… eh bien ! on a pleuré… » (p. 6)

« Et l’on marchait les yeux égarés et toujours dans les ruines. Là, c’est la place où l’on venait jouer, ensemble, tous les petits camarades. On y installe une baraque : la mairie. A côté, une autre baraque, c’est l’école. La municipalité est réinstallée, le curé revient, un baraquement va resservir au culte. Beaucoup de choses sont encore embryonnaires, mais, on sent qu’un monde est là qui se refait. » (p.7)

« Nous venons de rencontrer des voisins qui reviennent aussi au pays. On est content de se revoir ; il y avait cinq ans qu’on ne s’était vu. Avant la guerre, on vivait en indifférents vis-à-vis les uns des autres, mais, aujourd’hui, en se revoyant, on se prend le cou et l’on s’embrasse. L’adversité est bonne conseillère. D’ailleurs n’avons-nous pas couru les mêmes risques, les mêmes tourments, les mêmes peines, les mêmes misères : la douleur d’être séparés de la famille et des amis. » (p. 8)

« Une démarche qui nous tient à cœur, nous allons au cimetière. C’est un devoir pour nous ; les père et mère, les grands-pères et grands-mères, tous les ascendants sont là en attendant que nous allions les retrouver […] Et beaucoup de tombes ont été atteintes par les obus ; certaines sont complètement abîmées et des sépultures à découvert. Mais on a le culte des Morts dans nos patelins et avant peu tout sera religieusement réparé. » (pp. 8-9)

« En attendant, voilà encore un aperçu de la triste situation que nous lègue la guerre. Nous passons près d’un tertre nouvellement remué. C’est là que vient d’être enterré un honorable citoyen de la commune, terrassé par les inquiétudes et le chagrin. Il était à peine entré au pays ; rien n’était encore organisé ; pas de médecin, pas de pharmacien ; les rues, des précipices, aucune communication ; on ne peut même pas se porter secours ; la désespérance en tout. » (p. 10)

« Maintenant au chef-lieu de canton fonctionne une Commission des Dommages de Guerre et le District pour toutes les réparations et rétablissement à faire.
Il nous faut justifier nos droits aux dommages de guerre.
Voilà les entrepreneurs de maçonnerie et les architectes qui s’apprêtent, qui multiplient.
La Coopérative de Reconstruction s’amène à l’œuvre. Il semble que tout va reprendre vie comme avant le désastre.
Un détail : on commence à revoir des chats : pas les nôtres. Ceux que nous avions en 14 sont devenus sauvages ; ils habitent les bois : on ne peut plus les approcher. » (p. 11)

« Aussi, malgré toutes les peines qu’on a à se ravitailler en pain, en lait, en épicerie et autres comestibles et, malgré tous les achats qu’on a faits pour se remettre en ménage, on s’aperçoit qu’il en manque toujours. Tantôt il faut courir chez la voisine, tantôt chez le voisin. Une fois, il manque une marmite ; une autre fois, c’est un broc. Prêts, échanges, échanges et prêts et c’est ainsi tout le temps
Il y a encore plus malheureux ; quelquefois, le soir, des gens qui regagnent le lointain patelin entrent en passant. – Ah ! Monsieur, auriez-vous un petit grenier et une botte de paille pour nous coucher ! – Ah ! mes pauvres gens, qu’est-ce que vous me demandez là ! Regardez donc ? Et l’on reste bouche bée. C’est une scène pénible. Alors, quoi ! L’hospitalité est-ce encore un coin derrière les pierres ? Non, dans l’étroite baraque, on se serrera. » (pp. 13-14)

« Voilà notre petit village qui se repeuple. C’est la reconstruction qui amène un grand nombre d’ouvriers : Limousins, Bretons, et toutes les provinces de France et aussi une masse d’étrangers.
Depuis six mois, les travaux vont bon train. Des Portugais m’installent une baraque dans mes vignes. Maintenant, on déblaie les ruines pour pouvoir reconstruire ; on commence à tailler de la pierre. Des gens du pays et des Espagnols y sont occupés. Des Italiens et des Grecs trouvent aussi des emplois. On voit quelquefois des Allemands avec les initiales : P et G, marqués entre les épaules et qu’on traduit par : prisonnier de guerre, mais, quelques fois aussi, par ironie et un peu par égard, ce qui vaut mieux de : Pauvres garçons. Ils sont calmes et travailleurs.
Ici, maintenant, on entend parler dans toutes les langues, car nous avons aussi des Chinois, des Annamites et que sais-je encore. Tous les soirs, on entend chanter. De graves et mystérieuses voix nous arrivent de la plaine, c’est, dit-on, des Russes. On rencontre aussi, ce qui est naturel des Algériens et des Marocains. Cela est bien, mais que ce ne soit tout de même pas une nouvelle tour de Babel. » (p. 14)

« Depuis peu, le Gouvernement autorise les familles à faire revenir la dépouille mortelle de ceux qui leurs sont si chers pour les inhumer non loin de leur foyer paternel aux frais de l’Etat. (Ainsi, on pourra fleurir les tombes.) » (p. 15)

« Nous allons entrer dans un autre ordre d’idée. Il nous faut présenter devant la Commission des Dommages de guerre. Nous avons fait parvenir à la dite (sic) Commission le devis qui représente nos pertes et le devis qui représente nos pertes et évaluations. Vous savez que ce n’est pas une mince affaire.
Quant à moi, je ne m’en cache pas, je crois avoir présenté tout ce qu’il y a de plus baroque en fait d’évaluation. D’ailleurs, je vous dirais, comme excuse, qu’à vivre dans les ruines et à leur contact, le cerveau est anémié, malade. » (p. 16)

3) Analyse

Ce court témoignage est pourtant riche sur la période de l’après-guerre pour la région dévastée du Soissonnais. On ne peut bien sûr s’empêcher de le comparer au futur roman de Roland Dorgelès, Le Réveil des Morts, paru en 1923, narrant des faits comparables situés dans une région très proche de celle décrite par H. Herse.

Là où le roman de Dorgelès décrit un tableau noir, peint au vitriol des dessous d’un petit monde de profiteurs peuplant les régions dévastées, notre témoin est à l’évidence beaucoup plus mesuré, serein et optimiste. Il est vrai aussi que son témoignage n’évoque que le tout début de ce retour et de la reconstruction de son village.

Sans doute y a-t-il aussi une différence de perception de l’après-guerre entre ce civil qui a vécu un long exil et l’ancien soldat qui, quant à lui, a connu toutes les affres du combat. Là où le premier comme le second constatent un tableau affligeant de l’ampleur des dévastations, l’espoir d’une renaissance possible transparaît cependant chez H. Herse. Ses propos au sujet de la main d’œuvre étrangère dénotent à l’évidence de ceux de Dorgelès quant aux préjugés raciaux, notamment au sujet de la main d’œuvre étrangère, en particulier celle des Chinois et des Annamites.

De l’importance de multiplier et croiser les sources et les points de vue, de toujours peser le pour et le contre, pour tenter de se construire un regard critique quand on aborde un fait historique par le biais d’une œuvre purement littéraire qui tend toujours à défendre une thèse sans nuances pour mieux capter son lecteur.

JFJ, septembre 2020

Share

Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

Share

Laffray, Jean (1897- ?)

1. Le témoin
Jean Laffray, né à Beaugency (Loiret) en 1897, se présente comme publiciste au moment de son engagement volontaire en 1916. Artilleur au 82e RA en janvier 1916, il sert ensuite au 282e RAL à Verdun. Après avoir obtenu son transfert comme élève pilote à Chartres en août 1917, il se forme à la chasse à Pau puis intègre la Spa 103, une des 4 escadrilles du groupe de chasse Les Cigognes, en décembre 1917. Maréchal des Logis en juillet 1918, il est démobilisé en janvier 1919. Fondateur de la revue et des éditions La Griffe, Jean Laffray mène une carrière de journaliste dans l’entre-deux guerres. En 1941 et 1942, il est critique cinématographique à la publication collaborationniste « l’Œuvre ». Après-guerre, il évoque les réunions festives (banquets de l’Aéro-Club de France) qui réunissent les anciens de toutes les escadrilles de chasse.
2. Le témoignage
Pilote de chasse aux Cigognes (Fayard, 1968, 209 pages) est le récit de la guerre de Jean Laffray, centré sur son expérience dans l’aviation à partir de 1917, mais l’ouvrage comprend aussi une longue introduction faite de diverses considérations sur l’aviation française en 1940. L’ouvrage est illustré de 8 pages de reproductions photographiques, avec en fin de volume des annexes de type documentaire.
3. Analyse
Ce témoignage est inscrit dans son temps, la fin des années soixante, et l’auteur écrit probablement ce qu’il croit que les amateurs d’aviation ont envie de lire. Au lieu de se cantonner à ce qu’il a vu comme jeune pilote, il évoque beaucoup l’aviation en général, celle popularisée par J. Mortane, avec des anecdotes sur J. Védrine, C. Guynemer R. Garros et surtout R. Fonck, avec qui il a volé en formation. Avoir appartenu aux Cigognes passe avant tout semble-t-il, mais le livre produit un témoignage intéressant quand l’auteur s’en tient à sa propre expérience.
Les premiers chapitres racontent le cursus de sélection et de formation des pilotes, ils insistent sur le danger de la formation pour la chasse, à Pau. Ces périls sont illustrés par la première semaine de stage, en général occupée par la corvée d’enterrement, il faut accompagner à la gare de Pau la famille d’un camarade disparu, et rendre un dernier hommage officiel à sa dépouille (p. 44). L’auteur souligne que ces émotions leur étaient imposées de propos délibéré par leurs chefs, pour éprouver leur moral. Du reste, le jour de sa « première vrille en solo », l’élève qui le précède n’arrive pas à rattraper et se tue devant lui. Il indique aussi qu’il était loisible à tout moment de se « dégonfler » et de demander à passer dans une école de bombardement ou d’observation, où l’acrobatie n’était pas exigée.
Le chapitre « un geste chevaleresque » (p. 96) évoque un paquet lancé en 1918 par un Allemand au-dessus du terrain de la Spa 103, envoi qui contient les papiers personnels du sergent Baux, tombé la veille chez l’ennemi. Dans ce paquet il y a son portefeuille, ses papiers, sa médaille militaire, son insigne de pilote… Le pilote français Drouilh va alors à son tour lancer une couronne sur la tombe de son camarade, repérable par un tumulus qu’il peut apercevoir et viser car les ennemis au sol n’ont pas tiré. L’escadre de chasse allemande qui s’honorait par ce geste avait pour commandant Hermann Goering. L’anecdote laisse dubitatif, puisqu’il est dit aussi que Goering était le successeur de von Richtofen, qui « venait d’être descendu par Fonck », ce qui est faux. On a par ailleurs du mal à imaginer, connaissant la soif de trophées des aviateurs, un pilote prendre des risques de ce type en juin 1918, pour rendre une médaille ou un insigne: peut-être est-ce ce type d’histoire que goûte particulièrement le public.
Plus mystérieux encore est le chapitre « Le grand Cirque » (p. 116), qui évoque une trêve dans le ciel au-dessus de Montdidier. La période, non précisée, peut se situer de mars à août 1918, dans ce secteur très disputé du front occidental. A la fin d’un jour épuisant de bataille, toutes les escadrilles des Cigognes (103, 3, 26, et 73) sont encore en vol. Montdidier en feu se consume, une longue colonne de fumée monte au-dessus de la ville « droite, immense. » Quelques-uns des avions français se mettent alors à tournoyer, en larges spirales, autour de ce gigantesque obélisque de fumée, bientôt rejoints par tous les autres (p. 117) «Ailes dans ailes, inclinés à la verticale. Au passage des gestes amicaux s’échangent entre les pilotes. C’est un ballet de grand cirque. » Puis des avions allemands arrivent, des fokkers à damiers, et les rangs s’augmentent par l’arrivée de l’adversaire « qui veut entrer dans le cercle et prendre part à ce divertissement pacifique et sportif. » L’auteur décrit l’évolution côte à côte des Spads et des Fokkers, dans une même sarabande « sans qu’aucune mitrailleuse ne crépite», puis chacun se sépare et rentre de son côté, sans rompre la trêve. Quelques jours plus tard, sur le terrain d’Héromesnil, un groupe de sous-officiers d’un régiment d’infanterie voisin vient leur rendre visite, et ces fantassins témoignent de leur saisissement : «Au sol, tout s’arrêta subitement devant ce spectacle. Nous, nous n’oublierons jamais. C’était si beau dans les feux du couchant ! » L’auteur conclut que ce soir-là, un souffle de fraternité passa. L’aspect « Conte moderne de la guerre » interroge, la prudence est ici requise, comme du reste dans un certain nombre de pages de ce récit, mais cet épisode de trêve aérienne spontanée n’est pas forcément imaginaire, espérons que la mise en lumière future d’autres sources permettra de confirmer cet épisode.

Vincent Suard novembre 2019

Share

Talmard, Jean-Louis (1895-ap.1971)

1. Le témoin
Jean Louis Talmard est cultivateur à la Chapelle-sous-Brancion (Saône-et-Loire) lorsqu’il part faire ses classes à Novillard (Doubs) de décembre 14 à mars 15. Versé au 121e BCP, il tombe malade et est évacué en avril 1915. Il ne rejoint le front de l’Artois qu’en septembre 1915 et c’est ce même mois qu’il passe au 3e BCP, où il reste jusqu’à sa blessure à la tête, reçue à Verdun en avril 1916. Trépané puis passé au service auxiliaire, il reprend après 1919 son métier de cultivateur.
2. Le témoignage
L’exemplaire de Pages de guerre d’un paysan de Jean-Louis Talmard (Lyon, auto-édition, Imprimerie E. Vitte, 1971, 176 pages) utilisé pour cette notice est un tirage papier de la société theBookEdition qui possède ce titre sur son catalogue numérique. Cette édition « à la demande » présente l’inconvénient d’être en partie buggée (nombreux mots collés entre eux à partir de la moitié de l’ouvrage). Ce procédé permet en revanche de disposer aisément d’un ouvrage sinon introuvable. Dans le Canard Enchaîné (1971), Roger Semet présente l’auteur comme un paysan solitaire mais accueillant: « Et là, sur le coin d’une table de cuisine envahie de paperasse jaunies, de vaisselle à torcher et de patates à éplucher, il vient de terminer l’un des meilleurs livres écrits sur la Grande Guerre. (…). S’il m’avait écouté, je lui aurais déniché un éditeur. Mais il appartient à cette race qui « ne veut rien devoir à personne ». Il a donc fait imprimer son bouquin. Dont il est le seul éditeur. » Cet extrait, disponible sur le site theBookEdition, mais pas sur l’exemplaire reproduit, est probablement issu de la quatrième de couverture. On trouve aussi trace de cette édition dans une lettre de R. Semet à Louis Calas (A.D. Tarn, cote 123 j 98) où il évoque pour les Pages de guerre un tirage de 300 exemplaires pour un coût de « 800 000 francs environ »[anciens évidemment].
3. Analyse
Le témoignage de J.-L. Talmard est intéressant en ce qu’il décrit en détail l’itinéraire d’un jeune paysan de la classe 15, avec sa désillusion progressive sur le fait militaire, sans pour autant diminuer sa conscience patriotique. En racontant son départ, le jeune soldat évoque sa peine à quitter sa mère, veuve encore chargée d’enfants jeunes, car il s’était promis de seconder celle-ci pour élever la famille. On pense au départ d’un conscrit de 1810 lorsqu’il cite le dernier tournant de la route (p. 9) « où je pouvais encore entrevoir ce petit pays de mon enfance, un long regard mêlé de larmes fut l’adieu que je lui fis. » Il décrit les conditions très dures de ses trois mois de classes, ils sont à plusieurs centaines dans un hangar d’usine fabriquant du papier. Le froid et la saleté sont omniprésents et il mentionne le très grand nombre de malades qui sont quotidiennement évacués sur Besançon ; de plus, son sergent (p. 15) « sait se servir du bâton, et du pied ; nous sommes ravalés un peu plus bas que la bête de somme.» Malgré cela, il dit qu’à cette époque, il est content d’être soldat.
Parti en ligne le 6 avril 1915, il tombe malade et est évacué à Châlon-sur-Marne, puis à Riom. Passant une visite de réforme, il s’insurge lorsque l’on insinue qu’il n’a pas attrapé sa maladie au régiment « J’étais solide 6 mois auparavant. Il est vrai que pendant les trois mois de classe que j’avais passés à Novillars, les gens à qui étaient confiées ma jeunesse, ma santé, n’avaient qu’un but : nous faire mourir au plus tôt. » (p. 29). Il ajoute qu’à cette époque, il voit l’armée sous un jour beaucoup moins favorable, à cause de «tout le cortège de stupidités que l’on m’a fait faire, et qui n’ont aucun rapport avec la défense du pays, mais qui froissent la dignité de l’homme et le rabaissent. »
Une fois remis, il décrit l’épisode de son départ en train comme renfort vers l’Artois (Langres, septembre 1915, p. 33). Parmi ses camarades, beaucoup retournent au front pour la deuxième et même la troisième fois : « Aussi, chez eux, de sourds grondements de révolte se font entendre [contre les embusqués du dépôt] car ils ont la sensation que c’est toujours les mêmes qui retournent au front. » La fanfare du dépôt joue la « Sidi-Brahim » et en réponse, de son wagon, s’élève l’Internationale. « « Voulez-vous vous taire ! » crient des officiers, mais alors on répond de tous côtés à l’adresse des officiers : « Viens donc avec nous, salaud, fainéant, t’as peur d’en avoir une dans la peau… » Les deux sous-officiers et l’adjudant de mon détachement crient aussi fort que les hommes ; c’est un beau tumulte. » La mauvaise réputation de ce détachement le précède et il est serré de près par l’encadrement à son arrivée au front. L’auteur est engagé avec le 3e BCP à la hauteur du Bois en Hache, lors de l’offensive du 25 septembre 1915. Il participe à une attaque à minuit mais la lune et les fusées éclairantes les font décimer par des mitrailleuses qui n’avaient pas été repérées. Il se terre quelques heures dans un trou d’obus, et suit alors la description hélas classique des cris des blessés qu’on ne peut secourir (p. 49) : «A moi ! au secours ! Je meurs ! » – « Par pitié, venez me chercher ! Ne me laissez pas… » J’entends des noms de femmes dans la nuit ; plusieurs fois j’ai compris ce mot : « Maman… ». Oh ! Ces plaintes, ces râles, ces cris déchirants qui me brisent le cœur. » Il décrit ensuite la dureté des conditions de l’automne et du début de l’hiver 1915, avec des moments en première ligne où, (p. 56) sans avoir à boire, au milieu des cadavres, il se décrit à posteriori : « nous étions des bêtes cherchant leur vie dans un carnage, inféodés que nous étions à un idéal plus ou moins juste, inculqué depuis 1870. » Les repos sont aussi très occupés avec une succession de revues et d’exercices (p. 73) : « vraiment on se paye notre tête. Mais aucune récrimination parmi ces hommes de 17 à 40 ans ; nous sommes des esclaves. »
Alertés le 23 février 1916 à Abbeville, ils montent en ligne à Verdun le 10 mars, sous des bombardements intenses. Il raconte une attaque de nuit, la panique en résultant, et sa réaction hésitante « soudain le tac tac des mitrailleuses françaises se fait entendre, tout près de nous, une vingtaine à la fois ; les 75 tirent à toute vitesse ; les Allemands allongent et dispersent leur tir. Un homme passe en courant en criant « sauve qui peut ». C’est la panique générale, il voit les ombres de ses camarades s’éloigner, et « le lieutenant Champagne, répétant lui aussi « Sauve qui peut ! ». (…) je crus que la guerre était finie, je vis la France envahie, vaincue. Néanmoins, après quelques mètres de course aussi, je revins à mon trou où je pris mon fusil et mes musettes. » Il fait partie des soldats hésitants, une minorité, regardant les fuyards partir dans la nuit. Finalement l’attaque ennemie ne se concrétise pas. La suite du récit, précise et organisée par demi-journées, est une description de la bataille de Verdun à hauteur d’homme, ici autour du fort de Vaux. J.-L. Talmart et son unité alternent des positions d’attente, le jour, dans le fort ou serrés dans de petites redoutes, et la nuit, dehors en première ligne, le tout sous un constant bombardement. Il décrit le travail à la pioche dans la tranchée (p. 130), «péniblement, cherchant avec les doigts les joints entre les pierres, j’enlève un peu de ce sol aride. » En ligne, avec son petit groupe, ils sont isolés, sans consignes, sans savoir où sont les autres, mais il signale que malgré leur ignorance, « en gens simples, nous nous serions défendus âprement. »
On citera ensuite volontairement un extrait assez long pour illustrer la qualité du récit ; Le jour venu, seuls restent dehors quelques guetteurs, et c’est pour l’auteur « encore une journée de cachot ». C’est à ce moment (p. 132) qu’il apprend qu’à côté d’eux se trouvent des Allemands blessés. Par un couloir boisé semblable à celui d’une mine, il arrive à une deuxième redoute plongée dans l’obscurité, « de chaque côté, deux rangées de claies superposées, sur lesquelles des soldats sont allongés, sans mouvement, les yeux hagards, dans des visages de démons (…) A la lueur d’un bout de bougie, je fais le tour de ce cachot sans lumière ; aucun homme valide, aucun infirmier, rien !…. et je compte tous ces malheureux dont les blessures sont si graves qu’ils ne peuvent se retourner : cinquante-cinq, dont dix Allemands. Certains rendent leur dernier soupir, ou peu s’en faut, dans cette obscurité complète, cette odeur, ces plaintes, ces divagations, auxquelles s’ajoute le bruit sourd des obus labourant la terre, le béton ; tout cela me saisit l’imagination, je ne peux y croire, et pourtant c’est réel. » Il partage son bidon d’eau, retourne à l’autre redoute en rechercher, mais certains soldats valides refusent de partager ; il revient avec des camarades, et continue son récit, qu’on dirait sorti de « Civilisation » d’A. Duhamel, mais à Verdun, et en première ligne. « Un Allemand, la cuisse fracassée, fumait une grosse pipe, c’était le seul sans fièvre, et quand je lui avait offert à boire, ce Prussien me fit comprendre d’un geste que les blessés français étaient plus à plaindre que lui, et nous crûmes que celui-ci ne ressemblait pas aux autres. » L’auteur commence alors une conversation avec un blessé qui se trouve être un jeune de son pays. Le soldat raconte qu’ils étaient deux frères du 408e, lui fut touché aux reins, son frère voulut l’emporter, mais un obus tua « celui qui n’avait aucun mal », et il fut apporté là. « Il sait ce qu’il dit, ne délire pas, mais sent ses forces dépérir. Huit jours bientôt dans ce souterrain. (…) Avant de partir il me pria aussi de lui venir en aide : ne pouvant bouger, il avait fait sous lui tous ses besoins. Le changer n’était pas possible, car au moindre mouvement il criait. Je lui coupai donc sa chemise avec mon couteau et je lui passe une vieille veste sous lui. Je partais, mais avant, dans un élan du cœur, il voulut m’embrasser. Cette émouvante scène prit fin par ces mots : « Tu reviendras me voir », me dit-il, ce que je promis. Mais je pensais que mieux valait le laisser espérer encore !…»
Après une relève, son unité remonte dans le même secteur le 28 mars et l’auteur évoque le discours du capitaine Giabicani, leur commandant de compagnie, avant de remonter en ligne (p. 153) : «Nous les tenons, ils ne passeront pas, ils se briseront contre notre opiniâtreté. (…) Beaucoup d’entre nous auront les tripes au soleil, mais courage, au mois d’octobre nous serons dans les plaines du Rhin en train de « b…er » toutes les Allemandes ! ». Il est blessé le 8 avril d’un éclat à la tête et après deux jours d’errance vers l’arrière, il est finalement hospitalisé. L’auteur signale à la fin de son récit qu’il a fini la guerre cuistot à la Caserne de la Vierge à Epinal, et que ces pages de guerre y furent écrites en 1918.
Ce témoignage a été donc rédigé a posteriori, mais avec une double temporalité, puisqu’à la première étape (1918), les faits étaient suffisamment rapprochés et le souvenir encore frais, et qu’à la deuxième étape, dans les années soixante, la reprise du manuscrit permettait, sur une base fiable, de laisser aussi transparaître l’évolution du sentiment de l’homme âgé : c’est ce mélange qui fait la qualité historique et humaine de ce témoignage.
Vincent Suard octobre 2019

Share

Cadot, Roger (1885-1953)

1. Le témoin
Roger Cadot est un journaliste spécialisé dans le domaine boursier. Il commence sa carrière à la Cote Vidal puis est, entre les deux guerres, rédacteur en chef du Journal de la Bourse; il collabore aussi sur le tard au journal Le Monde. Marié en 1908, il est mobilisé en août 1914 comme sergent au 360 RI, régiment dans lequel il fait toute la guerre, étant démobilisé en 1919 avec le grade de capitaine. Mobilisé en 1940, il est fait prisonnier, puis est libéré de l’Oflag XII en 1941. De sympathie dreyfusarde, et en cela en opposition avec son frère plutôt royaliste, sa fréquentation des milieux boursiers fait de lui un libéral sur le plan économique, et c’est à la fois un humaniste et un conservateur sur le plan social. Son fils Michel aimait à évoquer le fait que ses articles avaient participé au dévoilement de l’affaire Stavisky.
2. Le témoignage
Les Souvenirs d’un combattant de Roger Cadot (671 pages) ont paru en 2010 chez Publibook. L’auteur signale en avant-propos que l’essentiel du volume a été rédigé entre 1940 et 1945, grâce à ses carnets, à sa correspondance, à des documents militaires et à «son excellente mémoire». En 1915, on lui avait confié la rédaction du journal de marche du bataillon et en 1918, c’est son colonel qui lui avait imposé d’écrire une partie du l’historique du 360 RI (p. 547) : «J’eus toutes les peines du monde pour rassembler la documentation voulue, personne ne s’intéressant à ce travail. Aussi étais-je obligé de rédiger « de chic », et ce bousillage me faisait horreur. » Ces travaux, dit-il, lui furent bien utiles pour la rédaction de ces souvenirs. L’auteur a aussi réalisé un grand nombre de dessins de guerre, ici absents du volume, mais sa petite-fille Elisabeth Cadot en a organisé une exposition à Hambourg puis à Bonn en 2018/2019. Au début de cette édition, réalisée par son fils Michel Cadot à partir de 2005, l’auteur dit aussi que ces souvenirs n’ont pas pour but d’être rendus publics (p. 11), « je n’ai eu à garder dans mes jugements, aucun des ménagements qui gênent les auteurs de mémoires et de souvenirs, tenus ou désireux de les faire connaître rapidement. » Cette franchise, originale, alliée à la qualité de l’écriture – l’auteur est aussi poète – donne un caractère incisif au propos.
3. Analyse
Sergent resté au dépôt, R. Cadot arrive à Notre-Dame de Lorette le 2 novembre 1914 avec le 360 RI. Il dit écrire aussi objectivement qu’il le peut, et lorsqu’il reconstitue des conversations, il explique essayer de « restituer l’atmosphère aussi fidèlement que possible. » Ce parti pris donne une prose naturaliste dont l’impact est renforcé par les noms véritables des protagonistes, comme par exemple p. 98, la description des mauvais éléments d’une escouade: « Seul faisait tache un groupe de la 15e, auquel donnaient le ton deux basses fripouilles, Malvaux et le coiffeur Orville, dont certains propos m’avaient déjà édifié sur leur compte. Leurs habitudes d’ivrognerie avaient séduit leur camarade Legouin, clerc de notaire aboulique et crasseux, qui ne les quittait pas. Un quatrième acolyte, le petit Cailly, rabougri, fielleux, avec un regard en dessous complétait ce peu sympathique ensemble. » Ce sont aussi de belles évocations des délices de l’arrière dans la famille Demailly à Petit-Servins, ou de la nuit en première ligne et de l’introspection qu’elle permet, lorsque le front est calme: dans ses réflexions et ses interrogations muettes, il témoigne du «profond désir de beauté et de pureté » qu’il sent en lui. On pense à Vigny quand il dit que pour lui, le seul moyen dont il dispose pour satisfaire ce désir «me semblait être de me guinder dans la volonté d’accomplir une tâche militaire avec tout le dévouement dont j’étais capable, et qui pourrait aller jusqu’au sacrifice de la vie. Je peux dire sans vantardise qu’aucun soldat n’a été animé à un plus profond degré que moi de la volonté de « servir » dans toute l’acception du terme. Il y avait, dans la notion du devoir militaire, une simplicité qui séduisait mon esprit épris de clarté, en même temps qu’un appel au sens de la grandeur, ou plus simplement à l’amour-propre, auquel je n’étais pas insensible (p. 133).»
Il décrit la dureté des combats de la fin de l’automne 1914, avec des assauts sur des réseaux de barbelés intacts (p. 107) : « je me souviens d’une de ces attaques, exécutées par une compagnie de chasseurs dans des conditions atroces. (…) ». Il évoque, dans sa description de l’offensive du 9 mai 1915, son commandant de bataillon qui le jour de l’attaque leur recommande de ne pas faire de prisonniers (p. 173), mais à qui ils désobéissent (p. 177). La description des combats de l’Artois se termine par celle du chemin d’Angres (6 juillet 1915, p. 229) « Cinq cents tués ou blessés [au 360 RI] pour avancer notre ligne de 150 mètres sur un front d’un demi-kilomètre à peine ! Tel était le bilan de ces attaques partielles en quoi se résolvait la grande attaque du 9 mai. La prise du chemin creux d’Angres à Souchez fut la dernière de ces attaques absurdes. » . Il est en permission au début des trêves de décembre 1915, provoquées par la pluie envahissant les tranchées et les boyaux, et il décrit précisément ce qu’il voit en arrivant de l’arrière (p. 332): « j’eus la stupéfaction, à un ressaut du terrain, d’apercevoir devant moi, se détachant sur la grisaille du ciel, délavées et floues comme celles d’une photo voilée, des silhouette humaines debout à quelques mètres les unes des autres, formant une longue ligne qui se perdait dans le brouillard. C’était notre première ligne. Un peu plus loin, par devant, on devinait une ligne parallèle qui était celle des autres. » L’auteur évoque une lettre (p. 333) saisie par la censure et renvoyée au colonel, dans laquelle un soldat racontait ses conversations avec les Allemands, et disait qu’ensemble ils avaient maudit la guerre. R. Cadot a une analyse très différente de celle de L. Barthas, car, hostile aux socialistes (p. 157), il ajoute que ces témoignages «montraient la nécessité de lutter contre certains ferments de dissolution. »
L’auteur passe adjudant après l’attaque du 9 mai et souligne les avantages de cet avancement, qui le dispense de recourir aux subsides de sa famille. Nommé sous-lieutenant le 25 juin suivant, il se réjouit pour sa femme «dont les charges seront allégées.» (p.214). Il évoque aussi l’impression de malaise que provoque chez lui le passage au grade d’officier, car l’idée de ne plus partager la misère de ses compagnons lui est pénible. A partir de 1916, dirigeant une section de génie hors-rang, il est souvent à l’EM du régiment ou aux PC de bataillons et il décrit les officiers d’active, montrant les qualités de certains et l’insuffisance de beaucoup. Il évoque leur ignorance des réalités politiques et diplomatiques de la guerre, qui favorisait « une paresse d’esprit à laquelle la vie de caserne ne les avait que trop inclinés, et entretenait leur goût marqué pour les occupations futiles, cartes, apéritifs, femmes, bavardages stériles, etc. Généralement dévoués à leur métier, consciencieux dans l’exécution des ordres (…) ils retrouvaient dans cette guerre immobile les mauvaises habitudes des villes de garnison. (p. 272) » Il reconstitue les conversations, et livre par exemple le récit tout à fait prenant – il a pris des notes aussitôt après -, fait par un capitaine de la Coloniale, de la dramatique mission Voulet-Chanoine en Afrique en 1900 (p. 432 – 437).
L’auteur raconte des permissions, et par exemple expose en détail une visite qu’il fait au journal de bourse pour lequel il écrivait à la mobilisation. Plein de sympathie pour les patrons juifs qui l’emploient, il en fait une description affectueuse, bien que reproduisant des stéréotypes physiques de l’époque. Apprécié de son colonel, il bénéficie de fréquentes escapades à l’arrière, mais en ressent une gêne, car le tour des permissions régulières des hommes était constamment en retard. Il montre aussi que ses supérieurs n’ont pas saisi l’importance de ces repos pour la troupe (p. 487): «beaucoup de chefs de corps en étaient restés à la notion de permission faveur, alors que la permission avait été promise comme un droit. »
En 1917, R. Cadot considère que ses hommes, sauf les Alsaciens-Lorrains et quelques Parisiens, n’ont pas la haine des Allemands et se résignent mal « aux côtés cruels de la guerre ». Pour lui, les soldats de sa section sont de braves gens, mais travaillés par un intense travail de propagande pacifiste auquel se livre la « tourbe politicienne » (p. 487). Déniant à ses hommes une opinion autonome, il les décrit comme circonvenus dans les gares, autour du zinc «où on leur glissait des paroles empoisonnées, on leur remettait des tracts (p. 489)». Lors de l’offensive du 16 avril, il décrit la mutinerie de sa section équipée (p.490) qui refuse de partir : « qu’on nous donne nos permissions, nous marcherons après ! » R. Cadot reproduit le discours qu’il leur adresse, jouant sur l’affectivité, en indiquant que les « gradés et quelques hommes iront se faire tuer seuls, à leur place ». Cet incident se clôt par le départ de la section («un se lève, les autres suivent.») et l’auteur signale que ses supérieurs ne surent jamais rien de l’événement. L’auteur a une vision paternaliste de ses subordonnés, soulignant les rapports confiants, souvent même affectueux, qui unissent les officiers de compagnie avec les hommes. En même temps il les comprend mal, et refuse le doute pour lui-même (p. 420, « la mélancolie n’est pas une attitude militaire. »). Sa réception du Feu de Barbusse témoigne bien de cet état d’esprit (été 1917, p. 511), ce livre lui a été recommandé par le commandant Crimail, et on a noté plus haut que R. Cadot n’était pas antisémite : « Je lus ce livre amer et sombre, où des pages criantes de vérité alternaient avec des tirades déclamatoires (…) où un réalisme désolé n’a pour correctif qu’un âpre aspect de révolte contre l’injustice du monde et la hiérarchie sociale qui le perpétue. (…) Quel que fût son mérite littéraire, un tel livre, paraissant en pleine bataille, ne pouvait être considéré par les officiers du front que comme une drogue pernicieuse pour l’esprit des troupes. Mais les rêveries anarchistes font toujours résonner des cordes profondes dans les âmes judaïques et l’ingénieur Crimail était juif… Heureusement que les poilus ne lisaient guère. »
En 1918, il évoque sa rencontre avec le jeune Henri de Montherlant, et l’impression déplaisante laissée (paresse et morgue, p. 587). Montherlant est blessé sur un pré d’exercice de l’arrière, pour la seule fois du séjour où « trois ou quatre obus vinrent exploser ». En 1919, il fait signer à R. Cadot démobilisé un certificat de blessure en « service volontaire», et se sert de ce papier pour obtenir la croix de guerre. L’auteur est choqué du procédé car, devenu secrétaire du Comité de l’ossuaire de Douaumont, Montherlant parlera des héros de la grande guerre comme à des pairs. « Si je l’avais su, j’aurais refusé de signer, par respect pour la mémoire de tant de combattants authentiques qui sont morts sans jamais avoir obtenu la moindre récompense. » Il s’agit d’une indignation des années vingt, car plus tard il change d’avis pour des raisons littéraires (p. 589) : « Aujourd’hui, après bien des années, je me dis que, tout bien considéré, c’eût été dommage, car nous n’aurions probablement pas le « chant funèbre pour les morts de Verdun », qui contient peut-être les plus belles pages qu’on ait écrites sur la guerre. »
Ecrit à mi-chemin entre la sensibilité d’un Maurice Genevoix et le ton tranchant du journal des frères Goncourt, qui dira, de plus, la part de la réflexion de l’homme mûr dans ce récit rédigé 25 ans après les faits ? En tout cas un témoignage de prix, en même temps qu’une œuvre véritable.
Vincent Suard, mars 2019

Share

Blunden, Edmund (1896-1974)

La Grande Guerre en demi-teintes. Mémoires d’un poète anglais. Artois, Somme, Flandres (1916-1918), par Edmund Blunden
Traduit de l’anglais par Francis Grembert
Editions Maurice Nadeau
Prix public : 25€

Le livre
Undertones of war est un classique anglais de la Grande Guerre. Salué comme le meilleur récit de son genre, ce texte a été publié à Londres en 1928. Le voici enfin traduit pour la première fois en français. Le poète Edmund Blunden y relate son expérience dévastatrice de la guerre de tranchées en France et en Belgique. Il prend part aux batailles meurtrières de la Somme, Ypres et Passchendaele, où il décrit cette dernière comme “le massacre, non seulement des soldats mais aussi de leur foi et de leurs espoirs”. Dans une écriture poétique mais sans emphase, il raconte la ténacité, l’héroïsme et le désespoir des hommes de son bataillon. Ce texte est enrichi de 31 poèmes de l’auteur composés sur le front. Edmund Blunden a été sélectionné six fois pour le prix Nobel de littérature.

À propos de l’auteur
Edmund Blunden (1896-1974) est un poète, auteur et critique anglais. Il a été professeur de poésie à l’Université d’Oxford. Pendant la Première Guerre mondiale, il a été sous-lieutenant au Royal Sussex Regiment jusqu’à la fin de la guerre. Enrôlé à dix-neuf ans, il a participé à de lourdes offensives à Ypres et sur la Somme. Il a été décoré de la Military Cross.
Contact presse : Laure de Lestrange : 01 46 34 30 42 / editions.mauricenadeau@orange.fr

Extraits de critiques parues :

Aux idéologies figées de la Grande Guerre, le livre d’Edmund Blunden oppose une attention sidérante aux paysages dévastés et une empathie exemplaire pour toute forme de vie atteinte par la destruction.
(…)
Edmund Blunden ne généralise pas, n’explique rien. Le peu de vérité atteignable par sa remémoration ne semble susceptible d’apparaître qu’à travers l’exposition de singularités. Si elle comporte un enjeu référentiel direct, l’accumulation des détails concrets procure une émotion intense, déclenche la narration chez son auteur en même temps que le recueillement chez son lecteur.
(Pierre Benetti dans En Attendant Nadeau)

Il ose écrire dans la chute d’un chapitre :« Mais malgré tout, ce monde était beau » ; et cette pensée d’un survivant des combats de Beaumont-Hamel, d’un rescapé du piège de la Redoute des Souabes, d’un revenant de l’enfer de Thiepval, seul un poète pouvait oser l’écrire.
(Pierre Assouline dans La République des livres)

Ces mémoires sont d’une précision absolument démente, au taillis près, à la minute près parfois.
(Manou Farine – France-Culture – La compagnie des poètes)

Extraits de la préface (Francis Grembert) :

Inédit en français, La Grande Guerre en demi-teintes compte au rang des classiques du témoignage britannique de 14-18. Tout comme les ouvrages de Siegfried Sassoon, Robert Graves, Wilfred Owen et Vera Brittain, il n’a cessé d’être réédité depuis sa parution en 1928. Ces mémoires sont à bien des égards atypiques. La Grande Guerre en demi-teintes se démarque par son rejet du sensationnalisme et une démarche qui refuse tout didactisme. Dans cette chronique douce-amère, l’auteur a délibérément choisi l’euphémisme pour retracer son parcours de combattant. Qualifié de « long poème en prose » à sa sortie, l’ouvrage surprend par ses partis-pris, sur la forme comme sur le fond. La Grande Guerre en demi-teintes procède par la juxtaposition d’éléments disparates, reflets fidèles de la réalité. L’ironie qui s’en dégage n’est jamais complaisante. La première phrase du livre – « Je n’étais pas impatient d’y aller. » – résume bien le ton choisi pour évoquer la guerre.
La dénonciation de la guerre n’est pas son propos, du moins n’est-elle pas explicite. L’auteur préfère nous faire entrer sans commentaires superflus dans la routine de la vie des tranchées, avec ses codes, ses bizarreries et son quota de morts dans les duels d’artillerie quotidiens. Observateur scrupuleux des paysages, il s’imprègne des vergers, des marais et des maisons de Festubert et de Richebourg, des vallées dévastées de la Somme et du bourbier de Passchendaele pour les restituer avec une surprenante profusion de détails. L’art subtil d’Edmund Blunden consiste à allier les descriptions précises de villages et d’aménagements militaires à un détachement ironique permanent. Un des grands mérites de l’ouvrage est de nous montrer que le théâtre des opérations militaires n’est pas un vaste ensemble uniforme. Le combattant vit dans un secteur et non un autre. Il évolue dans des configurations de tranchées, de boyaux et d’abris à chaque fois différentes. Ce paysage temporaire est la référence unique du combattant, dont la survie dépend de sa capacité à s’adapter à un environnement hostile.
La Grande Guerre en demi-teintes est aussi, et peut-être avant tout, un livre d’une écriture dont la richesse n’est que rarement attestée dans les mémoires de combattants. On y goûte une langue généreuse, inventive, à la syntaxe méandreuse et hardie, qui n’hésite pas à puiser sans vergogne dans le riche passé des lettres britanniques. Shakespeare, Byron, Tennyson, Keats sont convoqués parmi d’autres. La réponse à la guerre est la littérature, semble nous dire Edmund Blunden. En recourant à un style complexe, nourri d’échos anciens, il affirme la persistance d’un héritage littéraire que la barbarie des tranchées n’a pas réussi à balayer.
(…) Cette volonté quasi obsessionnelle du mot juste pour dire l’indicible est ce qui fait l’originalité de ces mémoires, mélange subtil de topographie militaire, d’instants de camaraderie, de combats sauvages, d’absurdités administratives et d’érudition. L’objectif est clairement de rendre compte de la complexité de la réalité combattante et de dire la résilience des troupes. On se perd parfois dans ses longues phrases, agrémentées de chausse-trappes, de bizarreries et de ruptures en tous genres, mais cet égarement est porteur de sens : la guerre est multiple et tentaculaire, elle glisse entre les mains, mais il faut tenter de la dire.
La Grande Guerre en demi-teintes regorge de noms de camarades, qui associés aux lieux, personnalisent le récit. Les Doogan, Penruddock, Kapp, Cassels et autres Clifford ponctuent le récit et donnent lieu, au détour d’une phrase, à de petites notations qui en disent autant qu’un long portrait. Quand l’un d’eux meurt, Blunden ne s’attarde pas, par pudeur, par volonté aussi de ne pas tomber dans un pathos facile. Les « excellents compagnons » et les « parfaits amis » suffisent amplement à dire la force du lien, et le cas échéant la douleur de la perte. (…)
Tout au long de sa vie, Edmund Blunden, reviendra régulièrement sur la guerre, dans ses poèmes comme dans ses essais. Il sera nommé au poste de conseiller littéraire auprès de la Commission des Sépultures de Guerre et publiera des « poètes de tranchées » tels que Wilfred Owen et Ivor Gurney. Siegfried Sassoon affirmait que de tous les écrivains-combattants, il était sans conteste celui que son expérience combattante avait le plus obsédé. Il n’a jamais caché que la guerre le hantait et que le passage du temps n’y faisait rien. Peut-être n’a-t-il jamais vraiment compris pourquoi il avait survécu. Son jeune âge explique aussi la force de l’impact qu’a exercé la guerre sur lui. Il a tout juste 19 ans quand il arrive en France. Surnommé Le Lapin par ses camarades, en raison de sa vivacité, il possède une force intérieure que ne laisse pas supposer ce sobriquet. La Médaille Militaire obtenue pour bravoure dans la Somme sera d’ailleurs passée sous silence dans La guerre en demi-teintes. Blunden n’est jamais sorti de la guerre. Les fantômes du passé l’ont accompagné jusqu’à sa mort. La culpabilité de s’en être sorti tandis que bon nombre de ses camarades avaient laissé leur vie dans la boue continentale est une constante dans sa vie et son œuvre.
Auteur typiquement britannique, grand amateur de soirées au pub et de matchs de cricket, Edmund Blunden a bâti une œuvre de premier plan, essentiellement axée sur la poésie, la critique littéraire et les biographies. Professeur à l’université de Tokyo pendant les années 20 et à Hong Kong pendant les années 50, chroniqueur au Times Literary Supplement, ce Britannique si attaché à la culture de son pays a toujours fait preuve d’un grand souci d’universalité. Quand en 1958, il publie une anthologie de poètes de la Grande Guerre, ce n’est pas pour exploiter un filon mais bien pour dire que quarante ans après l’Armistice, avec une autre guerre mondiale venue s’intercaler au passage, ce qui s’est passé entre 1914 et 1918 reste la matrice, mystérieuse et incontournable, à partir de laquelle s’est construite sa vie d’homme et d’écrivain.

Share

Richards, Frank (1883-1961)

Réserviste de l’armée coloniale, Franck Richards a combattu sur le front occidental pendant toute la durée de la guerre. Il a connu de très nombreux secteurs : Ypres, Houplines, Bois-Grenier, Laventie, la Somme, Arras. Ses mémoires forment un récit alerte et riche en informations, notamment pour ce qui est des relations entre Français et Britanniques. On y trouve également beaucoup de colère contre les planqués.

Né Francis Philip Woodruff en 1883 et devenu orphelin à l’âge de neuf ans, le jeune garçon est adopté par son oncle. Après avoir travaillé dans les mines du Pays de Galles, Frank Richards s’engage dans les Royal Welsh Fusiliers en 1901. Pendant sept ans, il sert dans les forces impériales en Inde et en Birmanie, avant de devenir réserviste en 1909. Rappelé en août 1914, il se bat pendant quatre ans sur le front occidental sans subir de blessure notable.

Après la guerre, Richards doit vivre de petits boulots, des problèmes de santé lui interdisant de travailler dans les mines de charbon. Publié en 1933, Old soldiers never die a été écrit avec l’aide non créditée de Robert Graves, l’auteur de Au-revoir à tout cela. L’ouvrage donne le point de vue d’un combattant de l’armée régulière, resté simple soldat durant tout le conflit, ce qui en fait l’originalité Le succès sera au rendez-vous. En 1936, Frank Richards publiera Old Soldier Sahib, qui relate son expérience militaire en Inde.

Old soldiers never die est par certains aspects un livre de mémoires type, qui rassemble l’ensemble des thématiques de la vie quotidienne du combattant britannique de la Grande Guerre. Les cantonnements, le no man’s land, les cadavres, les aumôniers, les Françaises, l’alcool, les corvées, le chapardage, les médailles, les services sanitaires, la trêve de Noël, la nourriture, la combine, l’incompétence de l’État-major, les coups de main, les rumeurs, la prostitution, la désertion, les superstitions, la censure du courrier… rien ne manque au catalogue, ni les anecdotes cocasses ni les personnages hauts en couleur. Tout cela est inséré dans le parcours personnel d’un soldat de métier qui sait allier l’art du coup de gueule à un humour parfois cynique. Robert Graves est passé par là ! Du moins, le livre est-il très bien écrit et la crédibilité de l’auteur ne fait aucun doute. Les états de service de Frank Richards parlent pour lui. Il est l’un des seuls écrivains-combattants à s’être battu d’août 1914 à novembre 1918. Si le trait est parfois un peu forcé, les coups de colère et la dénonciation des injustices ayant cours au front nous apportent un éclairage d’autant plus précieux sur le quotidien des combattants qu’il n’est relayé par aucune idéologie, pacifiste ou patriotique.
Plus d’un critique a vu dans Old soldiers never die un des meilleurs témoignages britanniques de la Grande Guerre. Si le livre est effectivement d’une lecture très agréable, il souffre néanmoins de son regard rétrospectif et de son approche parfois didactique.

Francis Grembert, décembre 2018

L’extrait qui suit a pour thème l’alcool. L’auteur tient à rétablir la vérité par rapport à ce qu’il a pu entendre ou lire sur les fameuses rations de rhum qu’on donnait aux combattants avant un assaut.

J’ai lu dans un journal que les troupes étaient gavées d’alcool avant de monter à l’assaut. Dans mon bataillon, la quantité de rhum qu’on nous donnait n’aurait pas réussi à soûler un pou. Bien sûr, certains d’entre nous se débrouillaient parfois pour en avoir un peu plus mais la ration réglementaire était d’une cuiller et demie, et nous devions nous estimer heureux si nous en avions une entière. Le rhum arrivait en même temps que la nourriture et était remis au sergent-major de la compagnie. Si le cœur lui en disait, il se servait. Puis les sergents de section prenaient les bonbonnes pour chaque section en s’octroyant naturellement une petite rasade en passant. Parfois, les caporaux prenaient le relais et agissaient de même, si bien qu’à la fin il ne nous restait pas grand-chose. Il arrivait que des sergents de section servent le rhum eux-mêmes et la majorité de ceux que j’ai connus étaient honnêtes, mais nous en avions un dans la compagnie qui était un véritable requin. Les sous-offs et les hommes que j’ai vus ivres au combat ne l’étaient pas du fait de leur propre ration mais bien de celles des autres. Notre ration ordinaire nous était très bénéfique et nous aidait à nous réchauffer, mais celui qui en buvait davantage avant une patrouille, un coup de main ou une attaque prenait des risques. Quand il participait à une quelconque action militaire, le soldat avait besoin de tous ses esprits et la goutte supplémentaire pouvait le rendre imprudent.

Old Soldiers Never Die, Frank Richards, Faber and Faber, 1933, nombreuses rééditions, dont Parthian Books, 2016

Share