Duvau, André (1886-après 1969)

1. Le témoin
André Duvau, propriétaire, est originaire d’Ingrandes, près de Châtellerault (Vienne). Jugé inapte au service armé, il finit par être accepté à l’âge de trente ans comme navigant-mitrailleur (avril 1917). Passant par l’école de tir de Cazaux, puis par le centre d’entraînement du Plessis-Belleville, il est affecté comme mitrailleur à Luxeuil à la So. 29 (sur Sopwith de bombardement), mais l’obsolescence de cet appareil rend l’unité peu opérationnelle ; ayant reçu en février 1918 ses Bréguet XIV, l’unité renommée désormais Br. 29 va emmener A. Duvau sur une série de terrains, en suivant les évolutions du front au printemps et à l’été 1918. Passé sergent en juin 1918, il est démobilisé en mars 1919 après avoir été crédité d’une victoire aérienne.
2. Le témoignage
« Br. 29 », Souvenirs d’escadrille d’André Duvau, Sergent mitrailleur, a été édité à Vincennes par le Service Historique de l’Armée de l’air, dans une édition établie par Pierre Debofle, archiviste-Paléographe (1976, avec carte, tableaux et photographies, 64 pages de texte). Le court document principal, les « Mémoires de guerre » proprement-dites (38 pages), a été rédigé par l’auteur en 1932 et versé au S.H.A.A. avec des lettres, tableaux et photographies en 1969.
3. Analyse
C’est en 1932 qu’André Duvau commence à rédiger ses souvenirs d’aviation, il signale vouloir fixer des traces par écrit, pour garder une mémoire qui commence alors à s’effacer, notamment pour les noms de ses camarades. Classe 1906, il est handicapé (arthrose de la hanche) et réformé à titre définitif. N’acceptant pas cette humiliation, il obtient (1916) grâce à une première recommandation, la possibilité de monter en place arrière dans une carlingue au Bourget, montrant ainsi qu’il pouvait briguer l’emploi de mitrailleur. L’étape de la visite médicale officielle est toutefois un échec, le major de Dijon-Longvic refusant même un examen complet, lui disant qu’il risquait de se casser une jambe en avion (p. 6) : « Il me mit littéralement dehors, il était vrai que c’était l’heure de l’apéritif et qu’il paraissait avoir hâte de quitter le camp pour le café. » L’auteur finit au début 1917 par obtenir gain de cause, grâce à un ami de son père, qui connaissait bien le général à la tête des services aéronautiques au ministère. Outre l’itinéraire de G. Guynemer, refusé deux fois pour faiblesse de constitution, on pense surtout au fait qu’à partir de 1917, on voit de plus en plus de navigants blessés et diminués continuer à voler. On a besoin de ces personnels entraînés, alors qu’ils auraient été réformés dans d’autres circonstances: le cas de R. Nungesser, plusieurs fois blessé, et porté dans son avion par ses mécanos, reste le plus connu. L’ensemble du témoignage donne un bon aperçu de l’itinéraire original de l’auteur; à 32 ans en 1918, c’est déjà un aîné pour ses camarades et le capitaine de Vézeau de Lavergne l’appelle le « Père Duvau ». Son récit, certes assez concis, comble un vide : si on dispose de récits de pilotes, et de quelques carnets d’observateurs, ces derniers sont en général des officiers, qui certes en cas d’attaque manient la mitrailleuse, mais sont d’abord des techniciens qualifiés du réglage d’artillerie, A. Duvau n’est lui que mitrailleur. L’essentiel de l’évocation est centré sur l’année 1918, avec des Bréguet XIV, et des missions de bombardement toutes détaillées en annexe (47 bombardements avec 10 pilotes différents), et il faut souligner la qualité scientifique de l’édition, liée au travail d’un archiviste du S. H. A. A., alors nouvellement diplômé et effectuant son service militaire, un cas de figure appartenant désormais au siècle dernier.
Dès la page 25, A. Duvau abandonne la narration chronologique et propose « un peu de tout comme ça me vient, en laissant courir le stylo ». Le souvenir global est largement positif, avec une bonne ambiance de camaraderie au sein de l’escadrille et des missions intéressantes bien que dangereuses. Son témoignage montre, malgré sa fonction subalterne, une certaine liberté de ton et il n’hésite pas à critiquer le niveau de pilotage de celui qui mène son avion, souvent un officier: il signale avoir demandé, alors qu’il n’était que sergent, à changer de pilote pour ce type d’insuffisance – ce qui a été accepté-, et il laisse le nom du lieutenant en évidence en 1969. Il insiste peu sur sa victoire aérienne, dont il minimise l’engagement (p. 24) : « Peut-on appeler ça un combat ? Plutôt un échange de balles. ». Il précise que sa chance a surtout résidé dans le fait qu’il a été appuyé, pour l’homologation, par un chef de mission influent. Dans le domaine de la vie quotidienne, il insiste sur le froid à l’occasion des missions en altitude, sur les nombreux incidents et accidents de vol, sur les fréquents déménagements de 1918 et l’inconfort qui les accompagne. Il évoque ce nomadisme dans une lettre à un camarade (p. 48) : « Nous, nous gazons. Dur et ferme. Quelques jours on se repose ; en vitesse l’on emballe, l’on part, l’on arrive ; on en fiche un gros coup quelques jours sur un secteur d’offensive ; retranquilité ; réemballage, etc. » Par contre il évoque peu les excès et débordements supposés accompagner la vie en escadrille (la « bombe », les femmes). La seule évocation repérée de l’univers féminin dans une lettre à son père est discrète (août 1918, p. 46) : « Nous sommes très bien installés ici : la population est accueillante, et l’accueil féminin l’est même trop, paraît-il, et pas sans inconvénients. Enfin, on peut toujours regarder sans que ça vous fasse mal. » Si la camaraderie domine, l’auteur signale aussi des inimitiés, comme par exemple ici, dans un style assez plaisant (p. 28) : « Le lieutenant Mongin, ratant un atterrissage, avait, par suite du choc, été embrasser le bord de fuite du plan supérieur de son avion. Nous ne l’aimions pas du tout (…) et il avait été convenu entre nous que personne n’irait le voir. Certains y étant allés, il fallut bien que moi aussi j’y aille ; je trouvais notre lieutenant alité, la tête complètement enveloppée d’ouate et de bande et au milieu de tout cela des yeux de lapin russe, tout injectés de sang. Cette visite ne m’avait pas été désagréable, j’eus l’impression que nous ne le reverrions plus. »
Dans un ajout de 1968 A. Duvau évoque le grand défilé aérien de la libération au-dessus de la ville de Metz en novembre 1918, regroupant un nombre inédit d’appareils (p. 30) : « Je partis donc avec mon pilote habituel. Après un court temps de vol, celui-ci me dit : « La guerre est finie… Nous ne nous sommes pas fait casser la figure… Il sera bien bête de se la faire casser aujourd’hui pour rien… Si on rentrait ? » J’approuvai cette invitation pleine de bon sens, et nous sommes retournés directement au terrain, accusant le malheureux moteur qui n’y était pour rien. Ce n’est pas un fait d’arme, ce n’est qu’un souvenir. » Lorsqu’il évoque quarante ans après son bilan de la guerre, celui-ci n’est pas négatif, et cette nostalgie à distance, bien plus rare dans l’infanterie, appelle aussi la question mémorielle classique : aurait-il établi cette estimation de la même manière en 1919 ? (p. 19) « Malgré des moments durs, quel beau temps que celui passé dans notre escadrille 29 ; certainement le plus beau temps de ma vie. Toutefois, je dois avouer que lorsque l’armistice vint, ce fut un soulagement car j’appréhendais fortement la guerre en hiver telle que nous aurions eu à la faire. »

Vincent Suard – décembre 2020

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Lecup, Albert (1891-199O ?)

1. Le témoin
Albert Lecup, originaire de Bapaume (Pas-de-Calais), doit faire en 1912 son service militaire au 110e RI à Dunkerque: inscrit au « carnet B », c’est un militant socialiste, de tendance hervéiste et libertaire. Il accepte toutefois de « défendre le pays » en 1914, et est rapidement promu sergent ; il passe au 8e RI après une blessure reçue à Verdun, et y occupe les fonctions de sergent-major. Quincailler en gros à Arras après sa démobilisation, il évolue politiquement vers le radical-socialisme puis est gaulliste de gauche après 1945. Il siège pendant quinze ans comme conseiller municipal à Arras, d’abord comme R.P.F. puis comme indépendant.
2. Le témoignage
Avant le dernier cantonnement a été publié par Albert Lecup en 1974 (Imprimerie centrale de l’Artois, 211 pages). La couverture du livre présente une savoureuse photographie de groupe d’avant-guerre (début 1914 ?), montrant l’auteur posant en uniforme avec six camarades, chacun tenant un exemplaire d’une publication socialiste différente (L’Humanité, La Bataille syndicaliste, Rénovation, La Guerre sociale…). La photographie prend sa seconde signification avec une légende où figure le nom des soldats, et leur sort durant le conflit (quatre tués, deux blessés dont l’auteur, un prisonnier). La dédicace de l’exemplaire présenté ici est la suivante : « C’est la vie d’un jeune antimilitariste dont la régression idéologique a été totale au cours de la grande épopée. Puis le travail, mes 15 ans de conseiller municipal et la suite. Ça me ferait plaisir qu’après lecture, tu m’envoie ton avis objectivement. Dans cette attente je te donne une vigoureuse poignée de main.» La période chronologique qui nous intéresse (service militaire – période du conflit) court jusqu’à la page 102.
3. Analyse
L’auteur, antimilitariste, a un réel talent pour restituer des scènes de caserne, à l’occasion desquelles il défend ce qu’il estime être son bon droit. Il fait un tableau, souvent sur un mode humoristique et provocateur, de ce qui pouvait attendre un socialiste, déclaré et surveillé comme tel, lors de ses deux puis trois ans de service militaire. Facteur aggravant, il est disciple du docteur Legrain, et à ce titre militant antialcoolique. Il évoque les brimades, les inévitables           « vaches » de « rempilés », tout en considérant que la « gradaille » n’était pas mauvaise dans son ensemble. Il accepte le galon de 1ère classe, car évoquant les deux tendances possibles chez les hervéistes, c’est-à-dire le refus de tout galon ou l’acceptation, de façon à avoir plus d’influence sur les hommes, il signale (p. 15) : « J’étais, sans emballement, pour la deuxième tendance. » Un savoureux passage, du type « récit édifiant », décrit un cas de conscience chez l’auteur, qui refuse de faire partie d’un bataillon chargé d’aller assurer l’ordre, dans la région de Lens, lors d’une grève de mineurs. Il rencontre – contre le règlement – son chef de bataillon et lui exprime son refus d’affronter les grévistes (p. 15) : « Je connais les chefs syndicalistes. Si je me trouve en face d’eux, il se peut que je les rejoigne. » Son chef, fou de rage, le menace, mais rien n’y fait, A. Lecup refusant de tirer si on lui en donne l’ordre. La tension retombe alors brutalement et le commandant Rogez, redevenu très calme, lui fait le récit suivant : « Lecup, l’ordre m’avait été donné [1906] de me rendre à l’église de Coudekerque pour prêter éventuellement main forte aux fonctionnaires des Domaines qui devaient procéder à l’inventaire des biens de cette église. En m’y rendant, ma conscience de catholique m’a dit : si le prêtre refuse d’ouvrir les portes, que feras-tu ? Je lui ai répondu : je ferai demi-tour. » Il me serre la main et me dit : « Lecup, vous n’irez pas aux grèves. » À l’annonce de la mort de Jaurès, l’auteur décide avec ses camarades socialistes de défendre la République car, dit-il, en termes de libertés politiques, le régime de la 3e République vaut mieux que celui du Kaiser. Le 4 août, il est appelé chez le colonel Lévi, chef de corps lui-même assez peu conventionnel : sur l’assurance faite par le militant socialiste de « défendre la Patrie », l’ordre de l’envoyer à Lille (carnet B) est déchiré devant lui (p. 26).
Ferme du Choléra – 1914
A. Lecup décrit au ras du sol les combats, comme par exemple celui de la ferme du Choléra (septembre 1914), au moment où les Allemands cessent leur repli, après la Marne. Il souligne les incohérences tactiques et estime que les échecs sanglants sont largement dus à des généraux incompétents. Le style indirect se transforme parfois en notations journalières :
24 09 14. Au bois de la Miette (Choléra), l’arrivée d’un nouveau commandant de compagnie, le lieutenant Bouve (celui-ci a fait une courte mais saisissante évocation de ce combat, voir sa notice CRID).
25 09 14. Nous attaquons le Choléra. Où est donc notre artillerie ? Nos pertes sont élevées. Rien à faire : l’ennemi, bien retranché, brise, chaque fois, notre élan. La nuit, nous creusons hâtivement des trous.
28 09 14. Notre commandant de Cie Bouve est tué.
Intervient ensuite une scène courtelinesque (septembre 1914, p. 37) où A. Lecup, descendu depuis peu de la première ligne après une mission dangereuse et éreintante, encore plein de boue, rencontre le général Deligny, qui l’engueule :
– « Vous n’avez pas honte de prendre la garde dans cet état de malpropreté ? »
– « Mon Général, vous devriez vous mettre au garde à vous devant cette boue glorieuse. »
Le Général est rouge de colère et veut le casser de son grade
– « Mon Général, vous permettez ? Je lui décris la situation au Choléra où un homme vu est un homme mort ; plus de 120 camarades jonchent la plaine, je lui raconte. » (…) « La température a bien baissé et pour finir il me demande de lui dessiner au tableau noir, car ce poste de garde est une école, un schéma du secteur. » L’auteur semble bien s’en tirer, et au général qui lui demande sa profession, il répond qu’il est journaliste, ce qui n’est pas vrai.
– « Puis-je savoir à quel journal vous collaborez ? »
– « Je collabore à trois journaux : L’Humanité, La Victoire et La Bataille Syndicaliste.» Le rouge de la figure a fait place à une grande pâleur. Le Général, sur un ton presque amical : « J’y suis peut-être allé un peu fort…. » (p. 38)
Le livre fourmille d’anecdotes savoureuses de ce type, racontées par un homme de 83 ans, et même si La Guerre Sociale» d’Hervé ne devient La Victoire qu’en 1916, et même si cette scène est difficilement croyable, Albert Lecup est réellement une « personnalité » : il semble que, tout en restant prudent, on puisse donner à son témoignage un certain crédit, et puis se non è vèro, …
Beauséjour (Champagne) 1915
A. Lecup raconte d’une manière prenante les âpres combats de l’offensive de Champagne de février – mars 1915 contre le fortin de Beauséjour. Il est amené à refuser une proposition pour le grade de sous-lieutenant (p. 45) : « Mes principes, qui ne sont pas très militaristes, m’obligent à rester avec les hommes.» Il évoque l’égoïsme des commandants de bataillon ou de compagnie, qui rechignent à s’entraider et le sort parfois funeste réservé à des prisonniers allemands (9 mars 1915, attaque du fortin, p. 46) [des Allemands se rendent] mais une mitrailleuse allemande recommence à tirer, « Nous sommes près des prisonniers et ils se collent à nous par peur d’être embrochés. Le lieutenant X, révolver à la main, en tue 1, 2. D’un coup de poing, je lui fais lâcher son revolver : « On ne tue pas des prisonniers. » Lors de sa première permission en mai 1915, il va vendre pour 75 francs au Miroir, trois clichés du front qu’il a réalisés, puis il rend visite à Gustave Hervé au siège de La Victoire (p.55) : « Nous commentons les événements. Je demande à Hervé : « Et le drapeau dans le fumier ? » Je le blesse, même fortement. Il me répond : « C’était le drapeau napoléonien. »
Verdun – village de Douaumont
Le récit de l’engagement à Verdun, de très bonne qualité, mais toujours picaresque et dans le ton « Lecup », se situe au tout début de la bataille (26 février – 1er mars 1916), avec un 110e RI chargé de défendre le village de Douaumont, encore largement debout, et sis à 400 mètres à l’ouest du fort du même nom, ouvrage déjà occupé par les Allemands. Sa compagnie est durement touchée par le bombardement et les assauts successifs de l’ennemi, mais, tout en étant évacué pour blessure au visage le 28, il témoigne que le 110e n’a « pas reculé d’un pouce, malgré la faute criminelle de notre capitaine, faisant fonction de chef de bataillon » (p. 73). De Gaulle sera pris le surlendemain dans ce secteur, le 33e RI y ayant remplacé le 110e. L’auteur fait état d’un épisode de lâcheté des officiers commandant sa compagnie, sous le bombardement très violent, devant les maisons de Douaumont (p. 65) : « Nous trouvons le capitaine [dans une cave] dans un lit prétextant une crise de rhumatismes et le lieutenant qui le soigne !!! Comyn met des gants pour sommer ces deux chiards de rejoindre leur compagnie. N’oublions pas qu’il est adjudant de bataillon et qu’il est tenu à certains égards envers les officiers. Quant à moi, je m’en fous et j’explose. Je les engueule, les traitant de lâches et qu’ils méritent tout simplement 12 balles dans la peau. Ils s’exécutent et vont rejoindre leur unité. » Que penser de ce passage ? Disons simplement qu’en 1974 à la publication du livre, il y a encore, de cette unité, des vétérans survivants. A. Lecup, évacué à l’Hôpital temporaire n° 20 d’Angoulême, est aussi libre-penseur (p. 77) : « Vers 9 heures, une religieuse, la supérieure, vient faire notre connaissance. Gentillesse de part et d’autre. Puis, elle fait un signe de croix et récite une prière à haute-voix. La prière terminée, je lui fais remarquer qu’à l’entrée de la chambre, il y a la circulaire Millerand qui interdit toute manifestation religieuse. Elle part en claquant la porte. J’ai pourtant été bien aimable. » Il est sans surprise assez mal considéré et rapidement renvoyé au dépôt du régiment à Sarlat (« Sarlatte, comme disent les habitants. »). Il est ensuite muté au 8e RI (Saint-Omer/Bergerac) puis fait à La Courtine de l’instruction pour la classe 16.
Avec le 8e RI
A. Lecup fait partie de l’attaque du 16 avril dans le secteur de Craonne, mais son groupe est rapidement arrêté, avec de sérieuses pertes. Ils sont mitraillés pendant trois jours, mais ne reculent pas non plus, enrayant les contre-attaques. Le moral de tous, y compris celui des officiers subalternes, est très bas, ils ont la certitude que cette offensive est une erreur. L’auteur conclut (p. 92) : « Craonne : un crime ! (…) Le responsable : le général Nivelle. Il aurait dû être fusillé : il a simplement été limogé», mais il n’évoque pas les révoltes de 1917. Après son mariage en septembre 1917 avec sa fiancée institutrice qui a été rapatriée à Saint-Pol-sur-Ternoise, ses compétences le font muter à la compagnie hors-rang pour réorganiser la comptabilité et l’approvisionnement. Il passe assez vite sur l’année 1918, et après l’armistice vécu en Alsace, il participe à l’occupation de Wiesbaden.
Après avoir signalé, pour finir, qu’A. Lecup indique être toujours surveillé politiquement en 1918 dans son unité, et enfin que malgré ses protestations réitérées, il n’a pas pu, pendant et après la guerre, échapper à diverses citations et décorations, on peut affirmer que ce texte savoureux mérite largement une réédition.

Vincent Suard octobre 2020

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Laffray, Jean (1897- ?)

1. Le témoin
Jean Laffray, né à Beaugency (Loiret) en 1897, se présente comme publiciste au moment de son engagement volontaire en 1916. Artilleur au 82e RA en janvier 1916, il sert ensuite au 282e RAL à Verdun. Après avoir obtenu son transfert comme élève pilote à Chartres en août 1917, il se forme à la chasse à Pau puis intègre la Spa 103, une des 4 escadrilles du groupe de chasse Les Cigognes, en décembre 1917. Maréchal des Logis en juillet 1918, il est démobilisé en janvier 1919. Fondateur de la revue et des éditions La Griffe, Jean Laffray mène une carrière de journaliste dans l’entre-deux guerres. En 1941 et 1942, il est critique cinématographique à la publication collaborationniste « l’Œuvre ». Après-guerre, il évoque les réunions festives (banquets de l’Aéro-Club de France) qui réunissent les anciens de toutes les escadrilles de chasse.
2. Le témoignage
Pilote de chasse aux Cigognes (Fayard, 1968, 209 pages) est le récit de la guerre de Jean Laffray, centré sur son expérience dans l’aviation à partir de 1917, mais l’ouvrage comprend aussi une longue introduction faite de diverses considérations sur l’aviation française en 1940. L’ouvrage est illustré de 8 pages de reproductions photographiques, avec en fin de volume des annexes de type documentaire.
3. Analyse
Ce témoignage est inscrit dans son temps, la fin des années soixante, et l’auteur écrit probablement ce qu’il croit que les amateurs d’aviation ont envie de lire. Au lieu de se cantonner à ce qu’il a vu comme jeune pilote, il évoque beaucoup l’aviation en général, celle popularisée par J. Mortane, avec des anecdotes sur J. Védrine, C. Guynemer R. Garros et surtout R. Fonck, avec qui il a volé en formation. Avoir appartenu aux Cigognes passe avant tout semble-t-il, mais le livre produit un témoignage intéressant quand l’auteur s’en tient à sa propre expérience.
Les premiers chapitres racontent le cursus de sélection et de formation des pilotes, ils insistent sur le danger de la formation pour la chasse, à Pau. Ces périls sont illustrés par la première semaine de stage, en général occupée par la corvée d’enterrement, il faut accompagner à la gare de Pau la famille d’un camarade disparu, et rendre un dernier hommage officiel à sa dépouille (p. 44). L’auteur souligne que ces émotions leur étaient imposées de propos délibéré par leurs chefs, pour éprouver leur moral. Du reste, le jour de sa « première vrille en solo », l’élève qui le précède n’arrive pas à rattraper et se tue devant lui. Il indique aussi qu’il était loisible à tout moment de se « dégonfler » et de demander à passer dans une école de bombardement ou d’observation, où l’acrobatie n’était pas exigée.
Le chapitre « un geste chevaleresque » (p. 96) évoque un paquet lancé en 1918 par un Allemand au-dessus du terrain de la Spa 103, envoi qui contient les papiers personnels du sergent Baux, tombé la veille chez l’ennemi. Dans ce paquet il y a son portefeuille, ses papiers, sa médaille militaire, son insigne de pilote… Le pilote français Drouilh va alors à son tour lancer une couronne sur la tombe de son camarade, repérable par un tumulus qu’il peut apercevoir et viser car les ennemis au sol n’ont pas tiré. L’escadre de chasse allemande qui s’honorait par ce geste avait pour commandant Hermann Goering. L’anecdote laisse dubitatif, puisqu’il est dit aussi que Goering était le successeur de von Richtofen, qui « venait d’être descendu par Fonck », ce qui est faux. On a par ailleurs du mal à imaginer, connaissant la soif de trophées des aviateurs, un pilote prendre des risques de ce type en juin 1918, pour rendre une médaille ou un insigne: peut-être est-ce ce type d’histoire que goûte particulièrement le public.
Plus mystérieux encore est le chapitre « Le grand Cirque » (p. 116), qui évoque une trêve dans le ciel au-dessus de Montdidier. La période, non précisée, peut se situer de mars à août 1918, dans ce secteur très disputé du front occidental. A la fin d’un jour épuisant de bataille, toutes les escadrilles des Cigognes (103, 3, 26, et 73) sont encore en vol. Montdidier en feu se consume, une longue colonne de fumée monte au-dessus de la ville « droite, immense. » Quelques-uns des avions français se mettent alors à tournoyer, en larges spirales, autour de ce gigantesque obélisque de fumée, bientôt rejoints par tous les autres (p. 117) «Ailes dans ailes, inclinés à la verticale. Au passage des gestes amicaux s’échangent entre les pilotes. C’est un ballet de grand cirque. » Puis des avions allemands arrivent, des fokkers à damiers, et les rangs s’augmentent par l’arrivée de l’adversaire « qui veut entrer dans le cercle et prendre part à ce divertissement pacifique et sportif. » L’auteur décrit l’évolution côte à côte des Spads et des Fokkers, dans une même sarabande « sans qu’aucune mitrailleuse ne crépite», puis chacun se sépare et rentre de son côté, sans rompre la trêve. Quelques jours plus tard, sur le terrain d’Héromesnil, un groupe de sous-officiers d’un régiment d’infanterie voisin vient leur rendre visite, et ces fantassins témoignent de leur saisissement : «Au sol, tout s’arrêta subitement devant ce spectacle. Nous, nous n’oublierons jamais. C’était si beau dans les feux du couchant ! » L’auteur conclut que ce soir-là, un souffle de fraternité passa. L’aspect « Conte moderne de la guerre » interroge, la prudence est ici requise, comme du reste dans un certain nombre de pages de ce récit, mais cet épisode de trêve aérienne spontanée n’est pas forcément imaginaire, espérons que la mise en lumière future d’autres sources permettra de confirmer cet épisode.

Vincent Suard novembre 2019

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Talmard, Jean-Louis (1895-ap.1971)

1. Le témoin
Jean Louis Talmard est cultivateur à la Chapelle-sous-Brancion (Saône-et-Loire) lorsqu’il part faire ses classes à Novillard (Doubs) de décembre 14 à mars 15. Versé au 121e BCP, il tombe malade et est évacué en avril 1915. Il ne rejoint le front de l’Artois qu’en septembre 1915 et c’est ce même mois qu’il passe au 3e BCP, où il reste jusqu’à sa blessure à la tête, reçue à Verdun en avril 1916. Trépané puis passé au service auxiliaire, il reprend après 1919 son métier de cultivateur.
2. Le témoignage
L’exemplaire de Pages de guerre d’un paysan de Jean-Louis Talmard (Lyon, auto-édition, Imprimerie E. Vitte, 1971, 176 pages) utilisé pour cette notice est un tirage papier de la société theBookEdition qui possède ce titre sur son catalogue numérique. Cette édition « à la demande » présente l’inconvénient d’être en partie buggée (nombreux mots collés entre eux à partir de la moitié de l’ouvrage). Ce procédé permet en revanche de disposer aisément d’un ouvrage sinon introuvable. Dans le Canard Enchaîné (1971), Roger Semet présente l’auteur comme un paysan solitaire mais accueillant: « Et là, sur le coin d’une table de cuisine envahie de paperasse jaunies, de vaisselle à torcher et de patates à éplucher, il vient de terminer l’un des meilleurs livres écrits sur la Grande Guerre. (…). S’il m’avait écouté, je lui aurais déniché un éditeur. Mais il appartient à cette race qui « ne veut rien devoir à personne ». Il a donc fait imprimer son bouquin. Dont il est le seul éditeur. » Cet extrait, disponible sur le site theBookEdition, mais pas sur l’exemplaire reproduit, est probablement issu de la quatrième de couverture. On trouve aussi trace de cette édition dans une lettre de R. Semet à Louis Calas (A.D. Tarn, cote 123 j 98) où il évoque pour les Pages de guerre un tirage de 300 exemplaires pour un coût de « 800 000 francs environ »[anciens évidemment].
3. Analyse
Le témoignage de J.-L. Talmard est intéressant en ce qu’il décrit en détail l’itinéraire d’un jeune paysan de la classe 15, avec sa désillusion progressive sur le fait militaire, sans pour autant diminuer sa conscience patriotique. En racontant son départ, le jeune soldat évoque sa peine à quitter sa mère, veuve encore chargée d’enfants jeunes, car il s’était promis de seconder celle-ci pour élever la famille. On pense au départ d’un conscrit de 1810 lorsqu’il cite le dernier tournant de la route (p. 9) « où je pouvais encore entrevoir ce petit pays de mon enfance, un long regard mêlé de larmes fut l’adieu que je lui fis. » Il décrit les conditions très dures de ses trois mois de classes, ils sont à plusieurs centaines dans un hangar d’usine fabriquant du papier. Le froid et la saleté sont omniprésents et il mentionne le très grand nombre de malades qui sont quotidiennement évacués sur Besançon ; de plus, son sergent (p. 15) « sait se servir du bâton, et du pied ; nous sommes ravalés un peu plus bas que la bête de somme.» Malgré cela, il dit qu’à cette époque, il est content d’être soldat.
Parti en ligne le 6 avril 1915, il tombe malade et est évacué à Châlon-sur-Marne, puis à Riom. Passant une visite de réforme, il s’insurge lorsque l’on insinue qu’il n’a pas attrapé sa maladie au régiment « J’étais solide 6 mois auparavant. Il est vrai que pendant les trois mois de classe que j’avais passés à Novillars, les gens à qui étaient confiées ma jeunesse, ma santé, n’avaient qu’un but : nous faire mourir au plus tôt. » (p. 29). Il ajoute qu’à cette époque, il voit l’armée sous un jour beaucoup moins favorable, à cause de «tout le cortège de stupidités que l’on m’a fait faire, et qui n’ont aucun rapport avec la défense du pays, mais qui froissent la dignité de l’homme et le rabaissent. »
Une fois remis, il décrit l’épisode de son départ en train comme renfort vers l’Artois (Langres, septembre 1915, p. 33). Parmi ses camarades, beaucoup retournent au front pour la deuxième et même la troisième fois : « Aussi, chez eux, de sourds grondements de révolte se font entendre [contre les embusqués du dépôt] car ils ont la sensation que c’est toujours les mêmes qui retournent au front. » La fanfare du dépôt joue la « Sidi-Brahim » et en réponse, de son wagon, s’élève l’Internationale. « « Voulez-vous vous taire ! » crient des officiers, mais alors on répond de tous côtés à l’adresse des officiers : « Viens donc avec nous, salaud, fainéant, t’as peur d’en avoir une dans la peau… » Les deux sous-officiers et l’adjudant de mon détachement crient aussi fort que les hommes ; c’est un beau tumulte. » La mauvaise réputation de ce détachement le précède et il est serré de près par l’encadrement à son arrivée au front. L’auteur est engagé avec le 3e BCP à la hauteur du Bois en Hache, lors de l’offensive du 25 septembre 1915. Il participe à une attaque à minuit mais la lune et les fusées éclairantes les font décimer par des mitrailleuses qui n’avaient pas été repérées. Il se terre quelques heures dans un trou d’obus, et suit alors la description hélas classique des cris des blessés qu’on ne peut secourir (p. 49) : «A moi ! au secours ! Je meurs ! » – « Par pitié, venez me chercher ! Ne me laissez pas… » J’entends des noms de femmes dans la nuit ; plusieurs fois j’ai compris ce mot : « Maman… ». Oh ! Ces plaintes, ces râles, ces cris déchirants qui me brisent le cœur. » Il décrit ensuite la dureté des conditions de l’automne et du début de l’hiver 1915, avec des moments en première ligne où, (p. 56) sans avoir à boire, au milieu des cadavres, il se décrit à posteriori : « nous étions des bêtes cherchant leur vie dans un carnage, inféodés que nous étions à un idéal plus ou moins juste, inculqué depuis 1870. » Les repos sont aussi très occupés avec une succession de revues et d’exercices (p. 73) : « vraiment on se paye notre tête. Mais aucune récrimination parmi ces hommes de 17 à 40 ans ; nous sommes des esclaves. »
Alertés le 23 février 1916 à Abbeville, ils montent en ligne à Verdun le 10 mars, sous des bombardements intenses. Il raconte une attaque de nuit, la panique en résultant, et sa réaction hésitante « soudain le tac tac des mitrailleuses françaises se fait entendre, tout près de nous, une vingtaine à la fois ; les 75 tirent à toute vitesse ; les Allemands allongent et dispersent leur tir. Un homme passe en courant en criant « sauve qui peut ». C’est la panique générale, il voit les ombres de ses camarades s’éloigner, et « le lieutenant Champagne, répétant lui aussi « Sauve qui peut ! ». (…) je crus que la guerre était finie, je vis la France envahie, vaincue. Néanmoins, après quelques mètres de course aussi, je revins à mon trou où je pris mon fusil et mes musettes. » Il fait partie des soldats hésitants, une minorité, regardant les fuyards partir dans la nuit. Finalement l’attaque ennemie ne se concrétise pas. La suite du récit, précise et organisée par demi-journées, est une description de la bataille de Verdun à hauteur d’homme, ici autour du fort de Vaux. J.-L. Talmart et son unité alternent des positions d’attente, le jour, dans le fort ou serrés dans de petites redoutes, et la nuit, dehors en première ligne, le tout sous un constant bombardement. Il décrit le travail à la pioche dans la tranchée (p. 130), «péniblement, cherchant avec les doigts les joints entre les pierres, j’enlève un peu de ce sol aride. » En ligne, avec son petit groupe, ils sont isolés, sans consignes, sans savoir où sont les autres, mais il signale que malgré leur ignorance, « en gens simples, nous nous serions défendus âprement. »
On citera ensuite volontairement un extrait assez long pour illustrer la qualité du récit ; Le jour venu, seuls restent dehors quelques guetteurs, et c’est pour l’auteur « encore une journée de cachot ». C’est à ce moment (p. 132) qu’il apprend qu’à côté d’eux se trouvent des Allemands blessés. Par un couloir boisé semblable à celui d’une mine, il arrive à une deuxième redoute plongée dans l’obscurité, « de chaque côté, deux rangées de claies superposées, sur lesquelles des soldats sont allongés, sans mouvement, les yeux hagards, dans des visages de démons (…) A la lueur d’un bout de bougie, je fais le tour de ce cachot sans lumière ; aucun homme valide, aucun infirmier, rien !…. et je compte tous ces malheureux dont les blessures sont si graves qu’ils ne peuvent se retourner : cinquante-cinq, dont dix Allemands. Certains rendent leur dernier soupir, ou peu s’en faut, dans cette obscurité complète, cette odeur, ces plaintes, ces divagations, auxquelles s’ajoute le bruit sourd des obus labourant la terre, le béton ; tout cela me saisit l’imagination, je ne peux y croire, et pourtant c’est réel. » Il partage son bidon d’eau, retourne à l’autre redoute en rechercher, mais certains soldats valides refusent de partager ; il revient avec des camarades, et continue son récit, qu’on dirait sorti de « Civilisation » d’A. Duhamel, mais à Verdun, et en première ligne. « Un Allemand, la cuisse fracassée, fumait une grosse pipe, c’était le seul sans fièvre, et quand je lui avait offert à boire, ce Prussien me fit comprendre d’un geste que les blessés français étaient plus à plaindre que lui, et nous crûmes que celui-ci ne ressemblait pas aux autres. » L’auteur commence alors une conversation avec un blessé qui se trouve être un jeune de son pays. Le soldat raconte qu’ils étaient deux frères du 408e, lui fut touché aux reins, son frère voulut l’emporter, mais un obus tua « celui qui n’avait aucun mal », et il fut apporté là. « Il sait ce qu’il dit, ne délire pas, mais sent ses forces dépérir. Huit jours bientôt dans ce souterrain. (…) Avant de partir il me pria aussi de lui venir en aide : ne pouvant bouger, il avait fait sous lui tous ses besoins. Le changer n’était pas possible, car au moindre mouvement il criait. Je lui coupai donc sa chemise avec mon couteau et je lui passe une vieille veste sous lui. Je partais, mais avant, dans un élan du cœur, il voulut m’embrasser. Cette émouvante scène prit fin par ces mots : « Tu reviendras me voir », me dit-il, ce que je promis. Mais je pensais que mieux valait le laisser espérer encore !…»
Après une relève, son unité remonte dans le même secteur le 28 mars et l’auteur évoque le discours du capitaine Giabicani, leur commandant de compagnie, avant de remonter en ligne (p. 153) : «Nous les tenons, ils ne passeront pas, ils se briseront contre notre opiniâtreté. (…) Beaucoup d’entre nous auront les tripes au soleil, mais courage, au mois d’octobre nous serons dans les plaines du Rhin en train de « b…er » toutes les Allemandes ! ». Il est blessé le 8 avril d’un éclat à la tête et après deux jours d’errance vers l’arrière, il est finalement hospitalisé. L’auteur signale à la fin de son récit qu’il a fini la guerre cuistot à la Caserne de la Vierge à Epinal, et que ces pages de guerre y furent écrites en 1918.
Ce témoignage a été donc rédigé a posteriori, mais avec une double temporalité, puisqu’à la première étape (1918), les faits étaient suffisamment rapprochés et le souvenir encore frais, et qu’à la deuxième étape, dans les années soixante, la reprise du manuscrit permettait, sur une base fiable, de laisser aussi transparaître l’évolution du sentiment de l’homme âgé : c’est ce mélange qui fait la qualité historique et humaine de ce témoignage.
Vincent Suard octobre 2019

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De Bock, Georgette (1901-?)

1. le témoin
Née en 1901 à Onnaing (Nord), Georgette De Bock est la fille d’un représentant-livreur d’une maison de gros en articles de ménage à Denain (Nord). En août 1914, à treize ans, elle fuit devant l’avance allemande; rattrapée à Denain, elle et sa famille vont ensuite à Lille, où ils assistent au bombardement d’octobre, puis ils reviennent à la campagne, dans le Hainaut occupé. Le père réussit à quitter la région avec des mobilisables. La mère et la fille sont rapatriées par la Suisse à la fin de 1915, et passent le reste de la guerre à Boulogne-sur-Mer auprès du père, mobilisé auprès des Anglais. Georgette a plus tard exercé les métiers de modiste, de commerçante, puis a travaillé dans le secteur de la blanchisserie.
2. le témoignage
Le Nord de mon enfance, récit auto-édité de Georgette De Bock, publié en 1977 (176 p.), contient les souvenirs de jeunesse de l’auteure, depuis sa petite enfance jusqu’au mois de décembre 1915, le récit s’arrêtant lorsque l’adolescente et sa mère sont rapatriées en France non-occupée. Elle indique qu’elle a commencé à écrire au début de 1916, alors qu’elle avait quatorze ans et demi, sur des cahiers d’écolière. Le récit de la guerre occupe les pages 85 à 176, Georgette a alors de douze à quatorze ans.
3. Analyse
Ce récit attachant, partagé entre la ville minière et industrielle de Denain et Onnaing, le village de ses grands-parents, évoque d’abord la petite enfance, avec par exemple le souvenir vivace des dragons, qu’elle observe de sa fenêtre, rangés sur la place lors des grèves de 1906. Dans une évocation vivante de ce que pouvait être la vie à la campagne entre Valenciennes-Denain et la Belgique du Borinage vers 1914, l’auteure cite par exemple ses tantes, pour qui « elle était la seule enfant de la famille », et pour qui, quittant rarement leur village «elle était la gaîté, les histoires de la ville, les nouvelles chansons et surtout l’enfant qui savait parler français et que l’on aimait présenter aux amies. » (p. 79). A partir du 20 août 1914, elle décrit l’exode des Belges et la panique qui s’empare de la famille à Onnaing, parce qu’une femme belge a raconté à la grand-mère que plusieurs jeunes filles avaient été enlevées et malmenées par des soldats. La famille fuit vers Denain, sur une charrette, avec les tantes qui ont revêtu leur lourd costume du dimanche (24 août…), et deux grands sacs de poules et de lapins vivants, qui mourront tous d’asphyxie pendant le trajet. Les Allemands les rattrapent à Denain le lendemain 25, et elle témoigne de sa fenêtre « Moi j’étais médusée : je me représentais les Allemands d’après les images du livre de « Hansi », c’est-à-dire ronds comme des barriques, et je les trouvais plutôt normaux. » (p. 98).
Son père, qui depuis début-août gardait une petite gare avec des territoriaux, a réussi à échapper aux Allemands qui l’ont dépassé (uhlans et compagnies cyclistes) ; il essaie de revenir à Denain, déguisé en ouvrier agricole. Sa fuite vire au calvaire à Douchy-les-Mines : il rencontre un groupe de cavaliers allemands qui, le prenant pour un domestique de ferme, le forcent à pomper à l’abreuvoir pour une file de chevaux toujours renouvelée. Avec la peur d’être découvert, la fatigue et la chaleur, il manque de s’évanouir ; il réussit à s’éclipser dans un bâtiment avec le fermier propriétaire, c’est-alors qu’ils entendent des cris dans la rue. Georgette retranscrit le récit de son père : «la femme de mon compagnon, qui était sur le seuil, crie quelque chose à son mari, mais en pleurant si fort que je n’ai rien compris… Son mari me prend par le bras en m’entraînant vers la cour et me crie « Sauve qui peut ! » » (p.104). Le père de l’auteure s’enfuit, finit par s’aplatir dans un champ de luzerne, au bout duquel il y a un chemin de terre qui conduit à un ancien four à chaux. « Les cris et les pleurs allaient en s’amplifiant, je me demandais ce que cela pouvait signifier quand, sur le chemin au bout de mon champ, je vis passer un groupe d’une douzaine de personnes dont beaucoup étaient de tout jeunes gens, presque des gamins, encadrés par des Allemands en armes. Je ne réalisais ce qui se passait qu’entendant la salve d’exécution suivie d’un grand silence…Prostré, je perdis la notion du temps et je ne repris conscience qu’en fin d’après-midi. » (p. 104). E. Carlier (1920), qui a une notice au CRID, et F. Rémy (2014), ont montré que ces civils sortis de leurs habitations (dix en fait, six ont 36 ans et plus, mais trois ont 17, 18 et 19 ans, ont été fusillés par les Allemands en représailles à un tir, sur leurs arrières, de territoriaux garde-voie en train de se replier.
Le père part vers l’ouest pour se faire réincorporer, et réfugiées à La Madeleine, un faubourg de Lille, Georgette et sa mère assistent au bombardement de la ville qui précède sa reddition (12 octobre ici daté par erreur 25 octobre). « Certains [des rares passants] disaient que c’était tout le centre commercial qui brûlait…. D’autres d’un grand geste disaient « tout brûle » et tante Maria se désolait en pensant à sa sœur Sidonie. La jeune dame disait son chapelet et Maman lui répondait. » (p. 123). Lorsque les Allemands occupent durablement le centre du département, la famille repart à Onnaing, et le récit se poursuit avec les difficultés de ravitaillement, et les désagréments liés au logement forcé de soldat allemands. Mention est faite de l’âpreté des occupants, qui contrôlent tous les aspects de l’économie agricole : « des réservistes d’origine paysanne, venus d’Allemagne, étaient nommés chefs de culture, et surveillaient tout… » (p. 141).
La fin du recueil de souvenirs évoque le rapatriement vers la France à travers la Suisse, et l’intérêt réside dans un récit documentaire, réalisé avec le souci du détail, pour une aventure vécue par de nombreuses femmes et enfants de la zone occupée. Sont évoqués d’abord le fait que les premiers évacués, souvent les plus misérables, sans ressources et donc des bouches inutiles pour les Allemands, appréhendaient beaucoup le déplacement, eux qui n’avaient jamais voyagé : « il serait superflu de raconter les drames que l’arrachement brutal de ces personnes tirées de leur milieu d’origine provoquèrent. » (p. 143). D’abord craint, le transfert devient peu à peu désiré, mais Georgette et sa mère sont plusieurs fois rayées des listes, n’étant ni de famille nombreuse, ni inscrites au bureau de bienfaisance. Elles finissent, contre dédommagement financier, par se faire inscrire à la place d’une famille pauvre et sont alors assaillies par des connaissances, qui leur donnent des adresses, pour transmettre de leurs nouvelles à des proches de l’autre côté : c’est évidement strictement interdit, et la fouille au corps dans la zone de quarantaine est particulièrement minutieuse (chignons particulièrement examinés). L’auteure met les adresses « dans sa tête »: « C’est de cette façon que j’ai appris 22 adresses par cœur, et chaque jour, Yvonne me faisait réciter ce que nous appelions « la litanie des Saints ». (p. 147). La quarantaine avant le transfert, vécue dans une école de Denain, dure une quinzaine de jours, et Georgette se lie avec une jeune femme: « A la déclaration de guerre, elle était jeune mariée, mais sachant que son mari, boiseur aux mines, était sapeur au front, elle voulait aller le retrouver pour ne pas qu’il l’oublie. » (p. 151). Vient ensuite un voyage pénible en train qui dure trois jours et l’accueil des infirmières suisses leur donne l’impression d’arriver dans un pays de cocagne : « là aussi, ce qui eut le plus de succès, ce fut le savon de toilette. Il était si rare dans le Nord. » (p. 161). Ayant eu ensuite l’autorisation de rejoindre Boulogne-sur-Mer, elles se retrouvent isolées toute une nuit à Paris, dehors dans le quartier de la gare du Nord, et se font voler par un faux-logeur, semble-t-il spécialisé dans l’escroquerie des réfugiés isolés. La réunion de la famille finit par avoir lieu et le père clôt le récit : « la guerre est une chose horrible, dit mon père, que Dieu fasse qu’il n’y en ait plus jamais. »
Vincent Suard mars 2018

Il existe un tome 2 pour le journal de guerre de Georgette De Bock, avec pour titre « Le Pays de ma jeunesse », il a été publié à compte d’auteur en 1979 (163 pages). Ce volume raconte la suite chronologique du « Nord de mon enfance », après que, par la Suisse, la famille ait rejoint le père qui avait un poste de régulateur à la gare de Boulogne-sur-Mer. Le récit, toujours agréable à lire, est moins intéressant en ce qui concerne le témoignage sur le conflit. Pour la période 1916 – 1918, il décrit la vie à Boulogne, l’école (cours complémentaire à quinze ans), les nombreux Anglais visibles dans la ville, et les bombardements aériens de plus en plus dangereux : elle a deux amies de sa classe qui sont tuées par une bombe en 1918. Elle évoque à la fin de cette année la visite de Denain, dans une maison sinistrée, et les retrouvailles avec la famille à Onnaing. Lorsqu’elle revient pour un temps à Boulogne (décembre 1918 – janvier 1919), elle évoque les prisonniers français rapatriés qui ont pris la place des Anglais dans les camps  (p. 119) : « Ils débarquent dans le port par pleins bateaux et ils doivent faire un stage sanitaire avant de regagner leur région d’origine, car affaiblis et malades, ils sont une proie facile pour une nouvelle épidémie appelée « grippe espagnole ».

V. S. octobre 2020

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Rieulle, Clotaire (1884-après 1984)

Le témoin
Clotaire Rieulle, qui a servi de 1902 à 1907 comme engagé volontaire dans les équipages de la Flotte, est mobilisé en 1914 dans l’infanterie. À aucun moment, dans ses souvenirs, il n’indique le numéro de son unité, mais les étapes de son régiment en 1915, son départ en Orient et le torpillage du transport de troupes « Amiral Magon » font franchement opter pour le 40ème RI de Nîmes. Sous-officier pendant toute la guerre, il est démobilisé en mars 1919 et travaille ensuite comme employé de banque à Paris.
Le témoignage
Les Souvenirs et pensées d’un sous-officier d’infanterie ont été éditées à compte d’auteur en 1978 (dépôt légal n°78001, 105 p.). L’ouvrage est illustré d’un certain nombre de reproductions photographiques sans crédits, iconographie semblant provenir essentiellement de l’hebdomadaire L’Illustration. Sur notre exemplaire, une dédicace rédigée d’une écriture hésitante et datée de 1985 amène à penser que l’auteur est décédé centenaire.
Analyse
Clotaire Rieulle, arrivé au soir de sa vie, souhaite laisser un récit de son expérience de la guerre. Il décrit d’abord sa période de tranchées en France (1914-1916), avec les combats de la région de Verdun en septembre-octobre 1914, puis à Saint-Mihiel ou en Champagne. Le récit, souvent anecdotique, évoque l’établissement des tranchées continues, un assaut infructueux sous Montfaucon, des combats de petits postes et les patrouilles de nuit, avec par exemple la mention hélas commune d’un agonisant entre les lignes appelant « venez me chercher » pendant toute une nuit et toute une journée alors que les Allemands empêchent tout mouvement, « ses appels nous déchiraient le cœur » (p. 21). Il évoque aussi, dans la région de Saint-Mihiel, des attaques et contre-attaques allemandes à l’occasion desquelles il assiste à la mort d’un camarade qui avait reçu des éclats d’obus dans le ventre (p. 23) : « Pendant de longues heures, il prononça toutes sortes d’injures contre l’Armée, contre le Pays, contre Dieu et le Monde (…) les brancardiers attendaient un arrêt des bombardements pour le transporter mais aucun soin ne pouvait le sauver. J’avais hâte de ne plus l’entendre proférer des paroles atroces, ordurières, méchantes qui lui passaient dans la tête. » L’auteur s’endurcit après cet incident : « Sa mort augmenta ma confiance en moi, jusqu’à ce jour, je n’avais pas éprouvé de telles émotions. »
C. Rieulle, sergent-chef, évoque ses responsabilités, avec un grade non sollicité qui lui a apporté de fâcheux ennuis au cours de la guerre (p. 42), « faire exécuter des ordres par des hommes fatigués par la longueur de la guerre n’était pas chose facile. » Il raconte que, désigné pour la dégradation solennelle d’un condamné aux bataillons d’Afrique (p. 41), il va la veille à la prison pour préparer les boutons de l’uniforme du détenu, l’écusson de son képi et le numéro de son régiment, « afin qu’ils soient plus faciles à arracher. » Le témoignage se poursuit avec des anecdotes variées, comme par exemple son refus de charger un caporal, « rude Aveyronnais et homme de montagne », qui l’avait insulté et risquait le conseil de guerre (p. 29), ou l’empoisonnement et le décès de deux hommes à Souain en Champagne par ingestion de champignons : « Ces deux hommes étaient originaires des Cévennes, pays réputé pour les champignons, ils prétendaient les connaître (…) la mort de mes deux hommes intoxiqués fut apprise dans le régiment avec émotion » (p. 33).
L’unité de C. Rieulle est transférée à Toulouse à l’automne 1916, pour être préparée à un transport vers le front d’Orient. Il apprend ce transfert avec un immense soulagement (p. 42) : «Je considérais mon éloignement du front français pour celui de Salonique comme si la guerre était terminée pour moi. J’exagérais certainement car j’ignorais complètement les dangers que je rencontrerais. N’importe, j’étais optimiste. (…) Ne plus revoir le front français et tout ce que j’avais souffert était ce que je pouvais le mieux désirer. » Il évoque ensuite le torpillage du transport de troupe « Amiral Magon » le 25 janvier 1917, qui fait plus de 160 morts, essentiellement du 40ème RI, et auquel il échappe car, resté à Toulouse, il attendait la livraison d’un canon de 37. L’auteur fait partie des troupes transférées à Athènes en juin 1917 pour pousser le roi Constantin à l’abdication, et il est désigné pour « occuper l’Acropole » (p. 61) avec un petit canon de montagne. Le correspondant de guerre de L’Illustration l’y photographie, lui et ses hommes, en position de tir, face à la ville. Le cliché, reproduit p. 76, est relativement connu et popularisé ensuite par « l’Album de la guerre de l’Illustration »: C. Rieulle est le personnage de gauche, en casque colonial, appuyé debout contre le mur d’enceinte (Google Image [« acropole canon mitrailleuse»]). L’auteur raconte ensuite (p. 67 à p. 82) un épisode sentimental et platonique avec une femme francophile d’Athènes, séparée de son mari grec et dont le fils est engagé volontaire en France. Il décrit leur idylle et ses tourments moraux, car il est marié en France. Ils vont au spectacle, ils discutent littérature (p. 75) : « de nos écrivains, elle apprécie leurs œuvres, de Balzac, de Paul Bourget, du roman d’analyse, d’Henri Bordeaux, de Pierre Loti, de Melchior de Vogüé… ». Son unité fait mouvement vers Monastir (août 1917) puis il revient à Salonique en avril 1918. Il évoque les marraines de guerres, des jeunes filles qui envoient des colis avec des tricots, laissant au fond d’une chaussette leur nom et adresse, dans l’espoir de connaître le nom du soldat destinataire. Cette correspondance se développe toutefois avec difficulté, car aucun des hommes de C. Rieulle ne veut écrire à ces jeunes filles de Paris, « de peur d’être critiqués sur leur écriture ou sur leur manière de s’exprimer. » (p. 90). C’est leur supérieur qu’ils chargent d’entrer en relation avec ces « charmantes expéditrices », mais après deux échanges, tout s’arrête. Il est frappé de paludisme en 1918 et, inquiet sur l’état de santé de sa femme en France (grippe espagnole), il réussit à se faire rapatrier en décembre 1918 en délaissant son amie athénienne avec qui il était resté en relation : « Mon aventure sentimentale devait se terminer avec la guerre. C’était elle la coupable qui avait créé ces circonstances et fait naître le hasard de ma rencontre. »
Clotaire Rieulle, très âgé au moment de la rédaction de ses souvenirs, présente un témoignage succinct, discontinu et parfois marqué par une sorte de sentimentalisme, mais la description de la dure condition de la tranchée au début du conflit est précieuse. Pour lui c’est l’expérience la plus douloureuse, et il conclut en 1919 (p. 103) : « Me voilà libéré de cette abominable guerre».

Vincent Suard octobre 2017

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Lassale, Charles (1889-1981)

Charles Lassale naît dans le village d’Albussac en Corrèze le 29 juin 1889. Elève au lycée de Tulle, il intègre ensuite l’Administration des PTT et y effectue toute sa carrière, jusqu’à devenir chef du Centre des Télécommunications de Brive-la-Gaillarde. Retraité, il rédige en 1968 ses souvenirs de guerre qu’il publie à compte d’auteur sous le titre Guerre 1914-1918. Journal d’un combattant (56 p.). Il s’appuie alors sur la correspondance d’époque ainsi que sur ses carnets de notes du front, et agrémente son texte de cartes et de quelques photographies. Sa guerre débute au Fort de Vincennes où il est détaché par l’Administration des Postes afin d’ « exploiter (…) les liaisons militaires du camp retranché de Paris. » En septembre 1915, quand commence son récit, il est affecté au 3e Régiment du Génie aux Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire) pour une période d’instruction de deux mois. Le 15 novembre, il est transféré au 8e Régiment du Génie basé à Nersac (Charente) en tant qu’agent de liaison. Il y apprend le fonctionnement des appareils téléphoniques de l’armée et la construction des lignes. Le 20 janvier 1916, il quitte son régiment pour intégrer le détachement télégraphique de la 76e division d’infanterie. Avec elle, il participe à la bataille de Flirey (en Woëvre méridionale) à la fin du mois de février puis, le mois suivant, aux combats de la cote 304 et du Bois d’Avocourt dans le secteur de Verdun. Du 5 au 23 mai 1916, il est hospitalisé à Contrexéville pour une otite et une rupture de tympan − ses deux tympans ayant été affectés sur le front, on lui reconnaîtra après-guerre une invalidité de 30%. A sa sortie, il réintègre son unité en mouvement vers le front des Vosges. Suite à un accident lors de l’installation d’une ligne téléphonique dans le secteur du massif de l’Ormont, il passe une partie de l’été à l’hôpital de St-Dié afin d’y soigner une entorse. Il enchaîne ensuite une mission à La Fontenelle de la mi-août à la fin du mois d’octobre 1916, juste avant d’être transféré de la 76e D.I., qui prépare son départ pour Salonique, à la 161e D.I. fraîchement constituée. Avec elle, il passe successivement des hauteurs vosgiennes au camp d’Arches, pour une courte période d’instruction, puis à la région de Belfort, avant de revenir dans le massif vosgien le 10 janvier 1917. Il y dirige pendant un mois le poste téléphonique au pied du Hohneck. Après une permission en Corrèze, il est nommé chef de poste au Central téléphonique de la division à Gérardmer, ce qui améliore nettement ses conditions de vie. A la mi-juillet, la division prend la direction du Chemin des Dames et y est engagée dans les combats du secteur de la Bovelle, Courtecon et Cerny d’août à octobre. En novembre, elle est employée du côté de Quincy – Barisis. Employé au poste de Folembray, Lassale est élevé au grade de caporal fourrier (une fonction qu’il assure parfois en remplacement) le 24 décembre, puis nommé sergent en mars 1918. Suit le front de Champagne, duquel il est retiré à deux reprises en été 1918 pour former les élèves téléphonistes au camp de Mailly. En septembre, il est engagé dans la bataille de Sommepy, avant de prendre la direction de l’Alsace, d’abord à Masevaux puis à Saint-Amarin où il est nommé chef de poste optique. Aux premières loges pour assister au retour de la région à la France, il participe à l’entrée de la 161e D.I. à Ensisheim, où il contribue à prendre le contrôle des liaisons de télécommunication allemandes, puis à la venue de Poincaré à Mulhouse.
Le principal intérêt de ce témoignage est de nous renseigner – malheureusement, sans trop de détails – sur la fonction et les conditions de vie d’un téléphoniste. Opérateur en télécommunications déjà qualifié au début de la guerre, Lassale est versé dans un régiment du Génie, tout comme son frère d’ailleurs, qui a peut-être suivi la même formation et avec qui il se retrouve au sein de la 161e D.I. Globalement, ses différentes missions consistent à mettre en place ou maintenir en état les lignes téléphoniques entre le front et les postes d’état-major, une tâche dangereuse quand elle s’effectue sous le feu des combats : un jour par exemple, un obus éclate au pied d’un poteau au sommet duquel il est occupé à effectuer des réparations (p.9). Les lignes sont généralement des fils déroulés à même le sol, plus rarement enterrées ou aériennes. Des aménagements sont parfois nécessaires, comme ce pont devant lequel l’équipe pose fièrement (p.37). Ses conditions de vie varient, mais sont globalement meilleures que celles des soldats du front, puisqu’il cantonne souvent en arrière des premières lignes. De cette différence naît sans doute cette volonté de louer à plusieurs reprises les mérites des équipes de téléphonistes, qui ont rempli leurs missions « sans jamais se soucier des dangers encourus » (p.6), et aussi celle de « justifier une fois de plus [sa] participation à cette grande bataille » (p.12), à savoir Verdun, restée hautement symbolique dans le milieu combattant d’après-guerre. En ce sens, ce n’est donc pas un hasard s’il adresse prioritairement son témoignage « à l’intention des anciens combattants » (p.1).
GEORGES Raphaël, avril 2013

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Fenix, Laurent, Joseph (1892–1958)

1. Le témoin

Laurent Joseph Fenix est le né le 19 mai 1892 à Grignon, en banlieue d’Albertville (Savoie), où son grand-père est bûcheron charbonnier. Une de ses filles, paysanne gardant les chèvres, épouse un journalier agricole qui travaille également comme ouvrier de four à plâtre. De cette union naîtront 12 enfants survivants (sur 14 conçus), dont Laurent, 7ème de la fratrie. Il va quelques années à l’école où l’instituteur, républicain anticlérical, aura manifestement une influence sur le jeune garçon. En effet, il ne comprend pas une religiosité de sa mère confinant à la bigoterie, malgré ses conditions d’extrême pauvreté. Loué comme berger par son père, il quitte rapidement les études pour devenir ouvrier agricole. Adolescent, il devient ramoneur (et il y gagne le sobriquet de « souris ») et, bon ouvrier, va jusqu’à diriger une équipe. Jeune adulte, il quitte le métier et, après deux années d’apprentissage, devient charpentier. Toutefois, devant souscrire à ses obligations militaires, il rejoint le 133ème R.I. de Belley (Ain). Il devient tampon[1] d’un caporal puis d’un sous-officier avant d’être employé comme menuisier dans un atelier de sapeurs. La guerre l’affecte à la 4ème compagnie du 133 qui part en Alsace dès les premiers jours d’août 1914. Blessé gravement à la tête par une torpille française le 9 juillet 1915, en reprenant la colline de La Fontenelle dans les Vosges, il est évacué. Commence alors une longue période entre hôpitaux de traitement et de convalescence, avant d’être réformé, inapte à poursuivre la lutte. Démobilisé, il reprend sa vie d’ouvrier menuisier, participant d’ailleurs à la reconstruction de la zone envahie à Soissons. Il poursuit sa carrière à Paris, Grenoble, Lyon, part en Afrique et revient se marier « dans un pays du Dauphiné » avec une femme qui se jettera sous un train. Lui-même se suicide le 11 novembre 1958 à Voiron (Isère), après une vie qu’il a qualifiée de misère.

2. Le témoignage

Fenix, Laurent-Joseph, Histoire passionnante de la vie d’un petit ramoneur savoyard, écrite par lui-même. Paris, Le Sycomore, 1978, (réédité aux éditions Michel Chomarat (Lyon) en 1994 et à La Fontaine de Siloé (Montmélian) en 1999), 120 pages.

Marcel Peyrenet, journaliste, qui épilogue cet ouvrage, nous renseigne sur ce petit témoignage, en forme de souvenirs autobiographiques : « Telle a été la vie de Laurent, Joseph Fenix. Racontée par lui-même. Ecrite d’un trait, selon toute apparence, comme pour libérer une mémoire » (page 191). Il reçoit de lui un cahier contenant ses souvenirs, portant en frontispice la mention, « écrit dans le Dauphiné, le mois de novembre 1955 » (page 15). Fénix raconte sa vie en deux parties à peu près égales : l’avant-guerre, son enfance et son adolescence pauvres et besogneuses et la Grande Guerre(qui représente 30 pages sur l’ensemble de l’ouvrage) et ses conséquences pour un soldat de la « piétaille », brisé et aigri par la société.

3. Analyse

La misère de sa jeunesse, la dureté de sa vie et le poids psychique de la guerre forment le fil conducteur de ce témoignage d’une gueule cassée, dont « la bouche elle-même n’était réduite qu’à une ouverture de moins de deux centimètres » (pages 191-192). Sa description de l’arrivée dans le secteur du Ban-de-Sapt (Vosges), à la mi-septembre 1914, est dantesque : « Là il y avait déjà des milliers de morts à moitié enterrés, on voyait leur tête et leurs jambes qui sortaient, il y avait autant de Français que d’Allemands (…) Ils étaient là mélangés Français et Allemands. Je les ai vus pendant
plus d’une semaine, de mes yeux vus, aucun ne ressuscitait. Ils étaient tous bien d’accord les uns et les autres. Il n’y avait plus de rancune, de question de fortune, de politique ou de religion
» (page 123) et il poursuit sur ce parallèle social avec les vivants : « Même les camarades qui étaient avec moi, il y en avait de toutes sortes d’opinions, des croyants et des incroyants, de toutes sortes d’idées politiques, sauf des communistes puisque ça n’existait encore pas. Mais il n’y avait que des riches qu’on ne voyait pas, surtout pas dans mon bataillon dans tous les cas. Il y avait des ouvriers, des petits paysans, des petits commerçants, des  instituteurs… Les riches, après la guerre, on les a appelés les morts-vivants. Ils étaient tous malades à ce qu’il paraît, pour ne pas aller à la guerre. Et ils ont trouvé des braves gens pour les réformer ou les camoufler dans un coin bien tranquille. Et bien longtemps après la guerre, ils sont redevenus très lurons tandis que d’autres sont morts par suite de guerre sans même pu toucher une pensions » (pages 123-124). Sa vision de l’Armistice est celle-ci : « Ce jour-là que tout le monde fêtait en guinguette, pour moi ça a été le plus triste de ma vie. Je n’aurais fait que pleurer. Je pensais à tous ces camarades que je ne reverrais plus, à tous ceux que j’avais vu mourir dans des atroces souffrances, surtout que je commençais à comprendre que nous étions des imbéciles. Car je me rendais déjà compte que c’était les profiteurs qui s’étaient engraissés avec notre sang. On allait être leurs esclaves et comme récompense de notre souffrance, il allait falloir livrer une deuxième guerre toute sa vie pour obtenir une aumône » (page 165). En effet, il ne se remettra jamais du traumatisme de la Grande Guerre ; en témoignent le ton de ses souvenirs, sa récurrence à se focaliser sur les nantis et les profiteurs de guerre, sa vie de « réprouvé » et jusqu’à son suicide un 11 novembre 1958, 40 ans après l’armistice, dans l’explosion de sa maison, laquelle entraînera également la mort de deux locataires, deux sœurs âgées de 20 et 23 ans. « Sous un balcon, au premier étage, pend un écriteau portant, en lettres rouges, ces mots : « Profiteurs de guerre, monstrueux profiteurs. Vous serez châtiés » (page 194). Son témoignage est imprécis, distordu par le ressentiment, peu daté et ténu mais suffisamment représentatif du poids psychique et psychologique de la Grande Guerre chez ceux qui y ont souffert de la conjonction des traumatismes du feu et de la misère sociale qu’elle engendra. Il se replace en tous cas dans l’expérience moins socialement marquée de Charles Vuillermet, d’André Cornet-Auquier, de Louis de Corcelles ou des docteurs Joseph Saint-Pierre et Frantz Adam[2].

Yann Prouillet, janvier 2013

 


[1] Le tampon exerce les fonctions d’ordonnance.

[2] Voir leur notice dans le présent dictionnaire.

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Grenadou, Ephraïm (1897-1979)

Il est né à Saint-Loup (Eure-et-Loir) le 25 septembre 1897. Son père était charretier et cultivateur, conseiller municipal républicain. Sa mère « gagnait dix sous par jour pour coudre la journée chez le monde ». Sortant de l’école, il devait travailler pour la famille. Son instituteur manquait de pédagogie et, bien que doué de qualités qui allaient lui servir toute sa vie, ‘Phraïm n’obtint pas le certificat d’études primaires. Alors, le travail occupait la plus grande partie du temps : « Mon père m’envoyait dans les champs dix minutes avant le petit jour, pour qu’aussitôt arrivé je puisse travailler. »
Lorsque la guerre éclate, il est assez intelligent pour comprendre qu’il vaut mieux s’engager pour quatre ans dans l’artillerie, à 18 ans, que connaître le sort des fantassins. Il servira au 26e et au 27e RAC, se faisant remarquer par sa bonne connaissance des chevaux. Autre preuve de réflexion : « De rester au dressage, on avait peur de se trouver affiché d’un seul coup et qu’ils nous aient foutus aux crapouillots. Parce que les crapouillots, c’était des canons qui tiraient d’une tranchée dans l’autre, et des artilleurs tenaient ça en ligne avec les fantassins. Les crapouillots étaient toujours repérés et les autres tapaient dedans. On avait beau ne pas être allés au front, les anciens nous disaient comment ça marchait. » Il se porte donc volontaire pour partir dans une batterie de 75, en février 1916, et il a la chance de devenir ordonnance d’un lieutenant de 20 ans. Il est désigné pour servir à table les officiers, ce qui lui fait découvrir une définition de la guerre : « Il y en a qui se font tuer et puis il y en a d’autres qui se font servir. » Ces derniers fréquentent assidûment le « bistrot qu’on appelait les Six Fesses, à cause des trois bonnes ».
Fin juin 1916, tous ont « le trac » d’aller à Verdun, mais on les déplace vers la Somme. Grenadou assiste aux combats de l’infanterie et se dit : « L’artillerie, c’est quand même de la rigolade à côté de ça. » Peut-être à cause du choc reçu lorsqu’il se trouve avec des boyaux humains plein les mains, il tombe malade et il est évacué en septembre. À l’hôpital, il se souvient qu’une bonne amie lui a donné des médailles pieuses, il les arbore à son cou et : « Les jeunes filles du pays, la femme du notaire, toutes les dames de la ville s’occupaient de nous. Des dévotes. Elles me posaient des cataplasmes et quand elles ont vu toutes les médailles de Désirée, j’ai été soigné mieux qu’à la maison. » Il repart en janvier 1917 pour un secteur calme, dans le Haut-Rhin. Au cours de l’année 1916, il fait des remarques corroborées par ailleurs : les cadavres dont les poches sont retournées par les voleurs ; l’arrivée ultra-rapide de l’obus de 88, avant qu’on ait entendu le départ ; un commandant lâche qui ne sort pas de son trou et un autre, courageux, que tout le monde aurait suivi ; l’autocensure des lettres aux parents, pour ne pas dire que ça va mal ; le souci de rencontrer des gars « du pays » pour parler et boire un litre ; l’obsession de sauver sa peau avant tout.
Lors de l’offensive Nivelle, son régiment fait partie des troupes de poursuite. Les chefs annoncent : « Vous arriverez quand l’attaque aura crevé le front allemand. Et alors, en rase campagne ! Vous coucherez à Laon. » Mais c’est un échec ; les troupes de poursuite s’entassent sans pouvoir avancer et forment une cible parfaite pour l’artillerie ennemie. La désorganisation est totale. Plus tard, des chasseurs, lassés d’attendre une relève qui ne vient pas, décident de s’en aller. À l’ordre de raccourcir le tir pour les atteindre, certains artilleurs désobéissent ; d’autres acceptent et les fantassins qui sont arrivés jusqu’aux batteries « ont foutu des coups de baïonnette aux artilleurs ». Les mêmes chasseurs menacent leurs officiers de leurs mitrailleuses pour réclamer des permissions et, quand ils les obtiennent, la « mutinerie » cesse. Le 10 novembre, le régiment part pour l’Italie où il reste jusqu’en mai 1918, constatant que les Autrichiens sont moins solides que les Allemands. Il participe à la contre-offensive de l’été 1918 mais, en septembre, « tout le monde commence à mourir de la grippe espagnole ». Le 11 novembre, alors qu’Ephraïm est en permission dans son village natal, les cloches annoncent l’armistice. Il peut alors voir sa promise et lui dire : « La guerre est finie et je suis point mort. » Il doit cependant terminer la quatrième année de son engagement. Dans le Nord et en Belgique, il décrit des représailles contre des collaborateurs. Il est finalement démobilisé, il se marie et gère ses biens de main de maître à travers la crise de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale.
Le récit oral d’Ephraïm a été enregistré par Alain Prévost (60 heures de magnétophone). La partie sur la guerre de 1914-1918 occupe environ un tiers du livre qui en est résulté.
Rémy Cazals
*Ephraïm Grenadou, Alain Prévost, Grenadou paysan français, Paris, Le Seuil, Points Histoire, 1978 [1ère édition 1966].

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