De Lagarde, Joseph (1872 – 1939),

Carnets d’Allemagne 1919 – 1920

1. Le témoin

Joseph Guilhot de Lagarde est originaire d’une famille de la petite noblesse du pays Toulousain (Saint-Jean de Lherm). Saint-Cyrien et capitaine en 1908, il est à la mobilisation officier-adjoint au colonel commandant le 156e RI. Combattant avec le 20e CA en août 1914, promu commandant en octobre, il est sur l’Yser de novembre à avril 1915. Blessé au genou lors de l’offensive de mai en Artois, il alterne ensuite opérations chirurgicales et périodes de convalescence. De l’été 1916 jusqu’à 1918, il est réintégré comme commandant de Centre d’instruction divisionnaire, et il ne retrouve un commandement actif qu’en octobre 1918 au 97e RI. Après l’Armistice, son unité est en Belgique, puis participe à l’occupation de la Rhénanie.

2. Le témoignage

François de Lagarde a publié « Carnets d’Allemagne 1919 – 1920 – L’occupation de la Rhénanie vécue par un officier français» aux Éditions Entre-temps en 2015 (157 pages). Il s’agit de la retranscription commentée d’une petite partie des carnets de guerre de son grand-père Joseph de Lagarde. L’accent est mis sur la période rhénane, et les extraits, assez courts, illustrent ou motivent les explications et remarques du transcripteur. Le livre est richement illustré, avec des reproductions de documents et photographies ayant appartenu au commandant ; l’éditeur a aussi intercalé d’autres documents ayant trait au thème de l’Allemagne occupée (presse de l’époque, de l’Illustration à Simplicissimus, photographies, caricatures…).

3. Analyse

Le livre n’étant pas uniquement une publication d’archives, on le classera plutôt comme essai historique, avec comme matériau de base des carnets dans lesquels il a été puisé. François de Lagarde, ancien professeur d’Histoire-Géographie, et dont le seul nom apparaît sur la couverture, a fait un choix centré sur la période allemande (1919 et 1920) ; cela a été motivé [entretien téléphonique de février 2026], à l’occasion du Centenaire, par la volonté de présenter la période de l’occupation en Allemagne en 1919, puisque tout le monde risquait de parler un peu de la même chose pour la période de 1914 à 1918. C’est une bonne idée, car souvent les carnets s’arrêtent à novembre ou décembre 1918, et si certains rares conscrits continuent leurs mentions au début de 1919, celles-ci s’interrompent à leur démobilisation. Le choix de plan est thématique, mais en suivant aussi une trame qui recoupe globalement la chronologie, on peut ainsi suivre un officier d’active sur ses presque deux années d’occupation.

Un officier qui déteste les Allemands

Après une présentation biographique et quelques informations sur les débuts de la guerre, le livre commence vraiment avec le sous-titre  « l’ensauvagement d’un officier français » (p. 22). Si dans des trois premières années de guerre, il n’émet pas de jugement sur ses adversaires, tout change en 1917, il adopte le terme « Boche » pour la 1ère fois en mars 1917, la traversée de l’Aisne volontairement dévastée ayant semble-t-il déclenché sa haine (p. 23, avec autorisation de citation) « Il nous reste au cœur une haine implacable qui, loin de nous décourager, augmente notre force de résistance et notre désir de bouter hors de France ces hordes de sauvages (…) ». Cette évolution est intéressante, mais outre des désaccords pour certaines affirmations (« Comme partout et pour tous, l’ensauvagement fait son chemin chez le commandant. » F.d.L.), je reprendrai l’interrogation d’Erwan Le Gall dans sa recension du livre [En Envor Erwan Le Gall François de Lagarde, sans date] : avec ce choix de composition illustrée de courts extraits des carnets « on finit par ne plus savoir si les choix sont le fait du petit-fils ou du grand-père ». En effet, avec une contextualisation qui devient l’essentiel du propos, il se produit un effet de frustration pour le chercheur, on aimerait se faire son idée par soi-même, avec des sources plus abondantes. Ce travail comblera donc plus le grand public que les exégètes, mais la présentation apporte aussi des éclairages précieux, comme cet extrait sur la répression des mutineries en juin 1917 reproduit en annexe : il y aurait donc intérêt à poursuivre la publication de cette source pour la période 1914 à 1918.

1918

Les extraits reproduits montrent l’état de destruction de la Flandre reconquise et les difficiles combats du 97e RI du bataillon de Joseph de Lagarde en octobre 1918 ; la visite de Poincaré au roi des Belges à Roulers le 9 novembre est évoquée, mais l’événement qui marque le plus notre diariste est le grand défilé de Bruxelles du 3 décembre : il dure deux heures « au pas cadencé »  (p. 44) « Le défilé dans Bruxelles constitue pour moi un souvenir inoubliable, on sent que la France est en ce moment placée sur un pied d’estal [sic] de gloire ou aucun autre pays ne peut l’atteindre. Puissions-nous conserver longtemps cette auréole. » On lui fait visiter un musée à Bruxelles, et regardant les tableaux, il est frappé par un passé belge se rapportant entièrement à la « domination hispano-autrichienne. » (p. 45) « Un gardien belge, en m’expliquant les scènes et les personnages de ces tableaux, me disait : « Voyez, ce sont bien des Boches, ils ont des têtes de mangeurs de choucroute. » On éprouve un très grand plaisir à constater que le Boche est carrément disqualifié dans toute la Belgique. » Les pages suivantes regroupent une compilation d’extraits relatant des témoignages belges des souffrances vécues lors de l’occupation, avec pénuries, exactions et pillages.

1919

F. de Lagarde évoque les campagnes de presse allemandes contre la présence d’indigènes dans les troupes d’occupation, et il détaille les effectifs français par origine « L’armée française qui pénètre en Rhénanie compte à peu près 100.000 hommes dont un tiers de Maghrébins et Noirs. En 1925, toutes les troupes coloniales ont quitté les pays rhénans. » Le commandant, lui, consigne dans son journal (mais pour 1920) un meurtre lié à une histoire de femme (Juliers) et plus loin (p. 60) «Les Boches de Siegburg sont aussi peu bien disposés pour ces indigènes que ceux de Juliers. C’est à mon avis une grosse erreur de maintenir des Arabes en occupation. L’influence française en souffre énormément. » Joseph de Lagarde décrit à plusieurs reprises (p. 67) la Hohestrasse de Cologne, principale artère commerçante et rue piétonne avant l’heure, aux boutiques très achalandées, mais aux prix fort élevés (26 mars 1919) : « (…) Partout des Anglais avec les uniformes les plus variés, les Hindous, des troupes anglaises de l’inde avec des peaux de panthère sur le dos, des Écossais… les Boches regardent ces accoutrements avec une certaine curiosité, mais ils ne bronchent pas. »  À son arrivée en Allemagne, il est surpris par des villes intactes, les décrit comme en pleine activité, et il ne voit semble-t-il ni le chômage et la misère, passant aussi à côté de la faim : peut-être celle-ci est-elle moins prononcée en Rhénanie méridionale. Une prise de conscience se fait lorsque, responsable de place et de cantonnement à Grevenbroich, avec des fonctions de police, il aura à sévir contre des vols et trafics liés à la pénurie de denrées alimentaires. Chasseur, notre commandant savoure ses battues dans des réserves de chasse réquisitionnées et il note avec félicité en septembre (p. 79) : « Quelle joie on éprouve à démolir en si grande quantité le gibier de ces sales Boches ! ». Il doit aussi intervenir comme arbitre dans un conflit social à l’usine d’aluminium Erftwerk (28 mars 1919) « Journée fort pénible encore, toute la matinée a été consacrée à des consultations de directeurs et d’ouvriers ; je suis en somme livré à mes propres moyens dans ces questions d’ordre économique, où l’autorité militaire n’y entend à peu près rien. » En juin 1919, son unité est sur le pied de guerre au moment la signature du Traité, prévoyant une réaction allemande désespérée. À la nouvelle de la signature allemande, son unité sursoit à l’occupation de Düsseldorf. À la fin de 1919, il dit travailler la langue allemande une heure par jour, et commence à voir certains Allemands sous un jour moins négatif ; la période des fêtes n’est pas gaie, car les officiers n’obtiendront l’autorisation de faire venir leur famille qu’en avril 1920.

1920

Le commandant, conservateur et clérical, a été choqué en Champagne en 1918 par (p. 26) « l’indifférence religieuse navrante des villages » (…) « Que nos sales gouvernements sont donc coupables d’avoir détruit ce qui a fait l’ancienne France… » Au contraire il a été favorablement impressionné par la piété de la Rhénanie catholique, y compris dans des zones industrialisées (février 1920, p. 124) : « Aujourd’hui dimanche, je constate qu’à Troisdorf, pays ouvrier par excellence, le sentiment religieux reste profondément ancré dans la population.» Il note la forte autorité normative des curés dans les villages ; ainsi à Uedesheim (p. 128), une délégation de 28 jeunes filles vient se plaindre à lui de menaces proférées par le curé : elles risquent d’avoir les cheveux coupés après le départ des Français, et un écriteau posé sur la porte de la maison de chacune. Protestant de leur attitude réservée, elles plaident « qu’elles n’avaient rien à se reprocher de sérieux », elles sont surtout terrorisées par la menace de se voir interdire l’entrée de l’église. Joseph de Lagarde convoque le curé, et articule son exigence de changement d’attitude par des arguments basés sur les atrocités allemandes de 1914 (« j’ai dû lui dire quelques rudes vérités… »).

J. de Lagarde mentionne la faible qualité militaire de l’armée d’occupation : les conscrits lui produisent une impression médiocre, peu ont connu le régiment en opération, et il déplore une perte de motivation chez les officiers (p. 100,  exercice de liaison avec le 8e régiment de Tirailleurs) : « Bien peu d’intérêt, parce qu’on rencontre bien peu de convaincus, surtout chez les jeunes officiers actuels. » Il réussit à la fin de 1920 à rentrer en France en se faisant muter au 99e RI à Lyon.

Annexes

À la fin du livre est présenté un extrait du journal mentionnant les troubles de 1917 dans le secteur de Soissons  (77e DI, annexe II, p. 144 – 146).  À 15 heures le 19 juin, il est prévenu d’avoir à organiser quatre exécutions capitales pour le lendemain à Chacrise : « Il me semble qu’un coup de massue me jette à terre. C’est donc moi qui vais remplir ce rôle de justicier pour lequel je ne suis pas fait. » Il signale qu’après l’exécution, un homme du 97e et deux hommes du 159e RI se trouvent mal. L’ambiance est terrible car : « En quittant cet emplacement j’entends des cris effroyables, c’est un homme du 159e qui par suite de la trop forte émotion est devenu complètement fou. » À noter aussi la mention le lendemain 21 juin de civils étant allés fleurir la tombe des soldats fusillés.

Vincent Suard, septembre 2026

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Aribaud, André (1896-1989)

1. Le témoin

Né à Montolieu (Aude) le 27 décembre 1896 dans une famille de cultivateurs, fils de Joseph Aribaud et de Marguerite Combettes. Le lendemain de son succès au certificat d’études primaires en 1909, il entre au travail dans une usine textile (où, à partir de 1915, on produit du drap bleu horizon). Engagé volontaire pour quatre ans dans l’artillerie en 1916. Brigadier le 17 mars 1918. Maréchal des logis le 26 août 1919. Rengagé en 1920. Marié le 14 mars 1922. Sous-lieutenant en 1933. Commandant de réserve en 1953, puis lieutenant-colonel. Médaille interalliée, médaille militaire, chevalier de la Légion d’Honneur en 1950. André Aribaud est mort à Carcassonne le 31 mars 1989.

Photo d’André Aribaud dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 37.

2. Le témoignage

André Aribaud, Un jeune artilleur de 75, Carcassonne, FAOL, collection « La Mémoire de 14-18 en Languedoc », 1984, 72 p., illustrations.

Texte rédigé en 1984, à l’âge de 87 ans, en suivant de près ses carnets de notes de l’époque et sans ajouter de commentaires anachroniques.

3. Analyse

Le premier chapitre raconte brièvement son enfance et son adolescence à Montolieu, petite ville d’industrie textile proche de Carcassonne, puis la période des classes au 3e RAC. Il arrive sur le front à Verdun en mai 1917, au 273e RAC (97e division), participe à la reprise de la cote 304 et du Mort Homme, puis à la défense face à l’offensive Ludendorff dans l’Aisne en mai 1918 (seule occasion de pointer à vue sur l’infanterie ennemie). En septembre 1918, le régiment est employé dans la reconquête de la poche de Saint-Mihiel et dans la poursuite jusqu’à l’armistice.

Le récit d’André Aribaud suit de près le contenu de ses carnets originaux, sans prise de position pour ou contre la guerre, mais avec des descriptions concrètes utiles pour illustrer l’accueil des bleus par les anciens, l’angoisse sous les obus à gaz, l’horreur du champ de bataille, la compassion pour les blessés, même allemands… Un chapitre explique précisément le fonctionnement de l’artillerie au front. André Aribaud montre, lui aussi, ce que Jean Norton Cru avait tiré de son expérience personnelle et de ses lectures : l’infanterie allemande sans défense contre un barrage par les batteries de 75, et celles-ci, à leur tour, victimes de l’artillerie lourde ennemie (Témoins…, p. 27). Les derniers chapitres de l’ouvrage portent sur l’occupation en Allemagne, les troubles en Haute Silésie en 1920-21, dans la Ruhr en 1923.

4. Autres informations

– Registre matricule, Archives de l’Aude, RW 642.

– Notice dans Les Audois, dictionnaire biographique, sous la dir. de Rémy Cazals et Daniel Fabre, Carcassonne, 1990, p. 39.

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