Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre
1. Les témoins
Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.
2. Le témoignage
Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par Noëlle Michel.
3. Analyse
Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…
Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.
On peut citer quelques thèmes sans développer :
Les réfugiés belges
* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs.
* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.
* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches, (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »
Les Français
* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)
* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. » (Georges Deconinck, p. 109)
Les Anglais
Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.
Jeunes femmes
Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »
On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »
Vincent Suard (mai 2026)