Bastide, Auguste (1896-1983)

Né à Castelnaudary (Aude) le 16 janvier 1896. Fils ainé, il doit interrompre ses études en classe de seconde pour aider son père dans son commerce d’épicerie. En janvier 1915, il s’engage et il est affecté dans un bataillon de chasseurs alpins à Die. Il fait toute la guerre, notamment dans les Vosges (La Chapelotte) et dans l’armée d’Orient. Il en ramène le paludisme. Il termine la guerre comme caporal à Carcassonne, secrétaire d’un capitaine.

Démobilisé, il reprend le commerce familial et se marie. Il s’intéresse à l’aviation et fait partie des fondateurs de l’aéro-club de Castelnaudary. Retraite à Fendeille (Aude) où il meurt le 31 décembre 1983 après avoir vu son témoignage de 14-18 publié en août 1982.

C’est tardivement qu’il a rédigé son texte : « J’ai écrit ce cahier l’hiver 1980-81. Pourquoi ? Parce que, sous l’empire des souvenirs, j’ai pris peu à peu conscience que je devais les soustraire à l’oubli. J’ai jugé que quatre ans terré dans les tranchées, avec la mort pour compagne, était quelque chose de barbare et d’impensable. J’ai pensé que je devais porter ces faits, ainsi que l’héroïsme et les souffrances des « Poilus », à la connaissance de mes enfants, de mes petits-enfants et de mes arrière-petits-enfants. J’aurais dû l’écrire plus tôt, cela aurait été plus précis et plus détaillé car, à bien des moments, la mémoire me fait défaut. » Confié à la FAOL, il porte comme titre Tranchées de France et d’Orient, et prend le n° 4 dans la collection « La Mémoire de 14-18 en Languedoc ».

Il s’agit d’une série d’anecdotes personnelles sur la guerre des tranchées, les souffrances des combattants, les rats, les poux, les heurts avec les officiers, etc. En 1917, longue description de la traversée de l’Italie pour aller s’embarquer sur le Charles Roux, transport de troupes escorté par trois bateaux de guerre car, peu de temps avant, l’Amiral Magon avait été coulé par un sous-marin allemand. Description de Salonique, bonnes relations avec les Serbes.

Comme Auguste Bastide l’a reconnu, il s’agit de souvenirs lointains ; ajoutons les risques de confusion avec les jugements politiques de l’entre-deux-guerres.

En plus : le témoignage de Mme Bastide qui se trouvait à Narbonne lors de l’arrivée des premiers blessés. Sa description est à mettre en parallèle avec celle de Louis Barthas.

Une originalité intéressante de ce petit livre est constituée par l’échange entre l’auteur et l’animateur de la collection, celui-ci posant des questions pour susciter compléments et précisions. Par exemple :

– Texte d’Auguste Bastide : « Je ne me hasarderai pas à raconter ce que furent dans les tranchées ces deux années de ma jeunesse, précédant mes deux années d’Orient. Des écrivains de talent l’ont essayé. Mais ce n’était pas ça ! Ce ne pouvait pas être ça ! Car ces souffrances, ces héroïsmes, ces horreurs ne peuvent pas se décrire. »

– Question : « Vous avez fait allusion à des écrivains de talent. Pouvez-vous préciser ? »

– Réponse : « J’ai lu Au seuil des guitounes de Maurice Genevoix, Le Feu d’Henri Barbusse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès. Mais je l’ai dit : ce n’était pas ça. Le seul livre vrai est Les derniers jours du fort de Vaux, par le commandant Raynal. Il ne traite pas de la vie des tranchées, mais de celle toute particulière qu’il a passée dans le fort. Celle des tranchées, et d’ailleurs toute la guerre, est décrite d’une façon simple et totalement vraie par Louis Barthas, tonnelier. Ce livre est une merveille, c’est une véritable fresque de 14 à 18 par un poilu qui l’a vécue. Ce livre est tellement beau et tellement vrai que j’ai pleuré à plusieurs reprises en le lisant. » Rémy Cazals, août 2021

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Mussolini, Benito (1883-1945)

Une biographie complète du militant socialiste ultra gauche devenu interventionniste (partisan de l’entrée en guerre de l’Italie en 1915), directeur du journal Il Popolo d’Italia, chef du parti fasciste et dictateur de l’Italie ne peut trouver ici sa place. On peut renvoyer aux 985 pages du livre de Pierre Milza, Mussolini, Paris, Fayard, 1999.

            Qu’en est-il du témoignage de Mussolini sur la guerre de 1915-1918 ? Dans sa biographie du Duce, Pierre Milza donne cette information : « Selon sa fille Edda qui en fera la révélation en 1950, il [son père] aurait tenu un journal intime, non destiné à la publication et par conséquent non soumis à la censure, que la comtesse Ciano remit au docteur Ramiola avant de se réfugier en Suisse et qui disparut après l’arrestation de celui-ci. ». Ce document étant perdu, on doit donc se contenter de Mon Journal de guerre, dont les pages ont d’abord paru en feuilleton dans Il Popolo d’Italia, puis ont été réunies dans le premier volume des œuvres du Duce, traduit en français chez Flammarion dès 1923. Le texte est clairement travaillé pour servir à une propagande patriotique (puisque c’est le nouveau choix politique de Mussolini) et personnelle (puisque Mussolini a des ambitions). Si un « journal intime » a existé, cela renforce l’idée qu’il faut prendre le témoignage officiel avec quelque précaution.

            La partie la plus fiable concerne la dureté de la guerre dans les Alpes. « Quelle autre armée tiendrait dans une guerre comme la nôtre ? » demande Mussolini qui fait dans ce texte très peu de remarques négatives sur l’organisation militaire et les chefs. Au contraire il signale à plusieurs reprises des contacts familiers entre gradés et simples soldats ; il insiste sur le bon moral des troupes italiennes. Juste avant de mourir, les bersagliers prennent le temps de crier « Vive l’Italie ! » et Mussolini lui-même termine ses pages sur la guerre par la victoire et la phrase : « Qu’un cri immense s’élève des places et des rues, des Alpes à la Sicile : Vive, Vive, Vive l’Italie ! »

            En lisant ce journal de guerre, j’ai été frappé par le très grand nombre de noms de soldats italiens cités. Comme s’il s’agissait de faire appel à des témoins. Si Mussolini peut désigner Tommei, Failla, Pinna, Petrella, Barnini, Simoni, Parisi, di Pasquale, Bottero, Pecere, Bocconi, Strada, Corradini, Bascialla et des dizaines d’autres, ils pourraient témoigner de sa présence dans les tranchées. Je remarque aussi que Mussolini mentionne la ville ou la province de presque tous ces soldats, une façon de montrer l’engagement des Italiens de toute origine géographique, y compris ceux revenus d’Amérique pour défendre la Mère-Patrie.

            Tous les historiens ont montré l’évolution remarquable de l’antimilitariste ayant manifesté violemment contre la guerre de Libye puis ayant poussé à l’intervention dans la guerre européenne en 1915. Et l’antimonarchiste s’est présenté au roi, après la marche sur Rome (lui-même étant venu de Milan en train à l’appel de Victor-Emmanuel) en prononçant la phrase : « Maestà, vi porto l’Italia di Vittorio Veneto. Majesté, je vous apporte l’Italie de Vittorio Veneto. » Le régime fasciste s’est présenté comme l’héritier unique de l’expérience de guerre et de l’héroïsme, en particulier dans l’enseignement, comme l’a montré la communication de Stéfanie Prezioso au colloque de Sorèze, Enseigner la Grande Guerre qui a réuni en 2017 plusieurs membres du CRID 14-18 et de la Mission du Centenaire.

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Painlevé, Paul (1863-1933)

Mathématicien de réputation internationale, membre de l’Académie des Sciences en 1900, et son président en 1919. Il suit de près les débuts de l’aviation et favorise son développement.

Il fait partie des savants convaincus de l’innocence du capitaine Dreyfus. Député du centre gauche, il siège comme ministre dans plusieurs gouvernements pendant et après la guerre.

Président du Conseil des ministres en 1917 (du 12 septembre au 13 novembre) ; à nouveau en 1925 pour une durée plus longue, 7 mois.

Mort en 1933. Funérailles nationales. Inhumé au Panthéon.

Voir sa biographie détaillée dans le livre d’Anne-Laure Anizan, Paul Painlevé, Science et politique de la Belle Époque aux années trente, Presses universitaires de Rennes, 2012.

Son livre de témoignage qui nous intéresse ici est Comment j’ai nommé Foch et Pétain, La politique de guerre de 1917, Le commandement unique interallié, Paris, Félix Alcan, 1923, 424 pages dont 116 de documents en annexe. En couverture, le nom de l’auteur est suivi de l’intitulé de ses fonctions qui lui font comme un devoir d’apporter son témoignage : « Ancien ministre de la guerre, Ancien président du Conseil ». Le titre du livre est valorisant (« j’ai nommé ») et il affirme la supériorité du pouvoir civil sur les chefs militaires aussi célèbres soient-ils. Les premiers chapitres décrivent la période critique de la fin de 1916 et du début de 1917 : crise du haut commandement ; échec de l’offensive Nivelle ; mutineries dans l’armée. Porté au pouvoir dans ces conditions tragiques, Painlevé justifie sa politique et met en valeur ses décisions fondamentales, d’avoir nommé Pétain général en chef de l’armée française, et choisi Foch comme futur généralissime des armées alliées. Dans ce livre comme dans les témoignages d’autres hommes politiques ou généraux, les pièces placées en annexe occupent une large place car Painlevé a eu besoin d’organiser une défense argumentée contre ses adversaires politiques et militaires, en particulier ceux qui ont cherché à mettre en cause le pouvoir civil pour effacer les erreurs des généraux Nivelle et Mangin en avril 1917.

Rémy Cazals, août 2021

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Latzko, Andreas (1876-1943)

Cet écrivain hongrois de langue allemande, citoyen de l’empire des Habsbourg en 1914 a laissé un témoignage sous forme de pamphlet pacifiste : Menschen im Krieg publié en 1917 à Zurich pour échapper à la censure. Hommes en Guerre est traduit en français dès 1918, repris par les éditions Agone en 1999. Traduit aussi en anglais, néerlandais, hongrois, espagnol, suédois, russe, grec, bulgare, etc.

Pour une mise au point sur cet auteur, un colloque s’est tenu à l’université de Toulouse-Jean-Jaurès en 2017 dont les communications ont été réunies par Jacques Lajarrige en 2021 aux éditions Frank & Timme de Berlin sous le titre Andreas Latzko (1876-1943) – Ein vergessener Klassiker der Kriegsliteratur ? (un classique de la littérature de guerre oublié ?). Ce livre contient une introduction par Jacques Lajarrige et Kerstin Terler, dix articles en allemand sur l’auteur, la réception de ses œuvres, ses relations avec d’autres écrivains (Miroslav Krležas, Stefan Zweig, Alexander Moritz Frey), des annexes faisant la liste des œuvres de Latzko et de la bibliographie le concernant.

Cinq articles de ce livre sont en français :

– « La Suisse dans l’itinéraire d’Andreas Latzko (1916-1919) » par Landry Charrier.

– « La réception de l’œuvre de Latzko en Belgique » par Philippe Beck.

– « Andreas Latzko et les gauches littéraires françaises » par Alfred Prédhumeau.

– « Marcia Reale : la guerre après la guerre », par Jacques Lajarrige.

– « Hommes en guerre au miroir des témoignages français de 14-18 » par Rémy Cazals.

Ce dernier texte est évidemment en rapport étroit avec l’intérêt porté par le CRID 14-18 aux témoins. L’article reprend quatre thèmes, quatre expressions de Latzko lui-même :

– « L’enfer », mot qui fait l’unanimité parmi les fantassins français.

– « Le vainqueur de *** », équivalent du vainqueur de la Marne et du vainqueur de Verdun. Latzko fait une critique féroce des grands chefs et des officiers.

– « Les mots dévorateurs de vie », que les Français connaissaient bien et qu’ils ont stigmatisés sous le terme de « bourrage de crâne ».

– Les soldats se sentent « livrés, expédiés » au front par les autorités, par l’arrière, et sans que les femmes ne s’y soient opposées. Thème également fréquent chez les Français. Rémy Cazals, août 2021

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Daia, Alexandru (1900-1993)

Le témoin:

Alexandru Daia est né à Bucarest dans une famille de petits bourgeois. Il a fréquenté le prestigieux lycée de Gheorghe Lazare, devenant membre d’organisations scoutes du Royaume de Roumanie. Les scouts roumains étaient généralement recrutés parmi les lycéens, qui représentaient à l’époque la source des futurs cadres intermédiaires de l’État : enseignants, médecins, avocats, officiers, etc. Au moment où la Roumanie entre en guerre aux côtés de l’Entente, il doit se retirer en Moldavie avec l’armée et l’administration, et dans cette situation, il est témoin et indirectement participant à la guerre.

Après la fin de la Grande Guerre, il devient enseignant et est un membre actif du mouvement scout. Au fil du temps, il a publié plusieurs livres et articles, dont un journal de guerre. Avec la chute du communisme, il a été le militant le plus actif pour rétablir la recherche, réussissant à relancer ce mouvement en Roumanie.

Le témoignage :

Héros à 16 ans. Les notes d’un ancien scout. Journal de guerre 1916-1918, Bucarest, Maison d’édition Ion Creanga, 1981.

Ion Creanga est une maison d’édition d’État qui publiait exclusivement de la littérature pour enfants et jeunes et qui contribuait, au-delà de l’enrichissement de la culture générale, à l’éducation des enfants dans l’esprit nationaliste et communiste du régime totalitaire. Le travail d’Alexandru Daia parlait de courage, de patriotisme, de la Grande Union de 1918 et n’abordait naturellement pas les sujets politiques, ni l’apologie de la monarchie et des institutions de l’ancien monde capitaliste. Certes, sur la base des pratiques des maisons d’édition de l’époque du régime totalitaire communiste, le manuscrit a été modifié ou coupé par endroits par l’œil vigilant de la censure qui était le plus souvent directement liée à la police politique – Securitatea.

Le meilleur argument à cet égard est que le récit se termine par la description du défilé militaire du 1er décembre 1918, lorsque l’armée roumaine dirigée par le roi Ferdinand et la reine Mary défile victorieusement à travers Bucarest. La presse de l’époque, mais aussi les documents, ont évidemment enregistré que les souverains et l’armée ont été accueillis sous les acclamations de la foule, et comme c’était naturel au cœur de la fête était la famille royale. Or, dans les sept dernières pages dans lesquelles l’auteur décrit le défilé et l’atmosphère du 1er décembre 1918 à Bucarest, les souverains ne sont pas mentionnés, on ne parle que d’un héros collectif – l’armée, les soldats et la population en liesse…

Analyse de livre :

Le livre d’Alexandru Daia est une œuvre singulière dans le paysage de la mémorialisation de guerre dans l’espace de l’ancien royaume de Roumanie. C’est l’histoire de la guerre vue du point de vue d’un adolescent, mais aussi de sa participation aux opérations à proximité du front. Le gouvernement roumain a pris la décision de faire quitter aux jeunes dès l’âge de 15 ans le territoire du sud du pays, qui devait être occupé par les armées des puissances centrales. La raison d’être de cette décision était évidemment militaire, en cas de guerre durable, ils devaient être intégrés dans l’armée et envoyés au front lorsqu’ils seraient aptes à combattre.

En conséquence, de tout le pays, des milliers de jeunes sont partis en retraite pour la Moldavie. Dans l’histoire de la guerre roumaine, il y a aussi un épisode unique dans lequel les scouts se sont engagés, y compris dans les combats. Le 27 octobre 1916, à Târgu Jiu, lorsque le 12e Régiment de chasseurs du Corps alpin bavarois attaqua de façon inattendue la ville, et la résistance armée des scouts et des habitants permit à l’armée roumaine d’arriver et de repousser l’attaque. Les scouts étaient des forces auxiliaires derrière le front, maintenant grâce à une activité inlassable des institutions et des entreprises fonctionnelles. Alexandru Daia raconte en 282 pages son point de vue sur la guerre, avec acribie dans son carnet de notes, qui a ensuite été à la base de l’écriture du journal.

Son histoire commence chronologiquement le 1er août 1916 et se termine par le 1er décembre 1918. En août 1916, la vie du lycéen est insouciante, il participe à diverses excursions et erre dans la ville. Il est jeune et a le monde à ses pieds. Puis, tout à coup, la guerre commence. Il capture l’atmosphère électrisante et l’enthousiasme des Bucarestiens lorsque l’armée roumaine entre en guerre, traverse les montagnes et commence sa marche triomphale apparente à travers la Transylvanie. Soudain, la situation change et l’armée roumaine doit commencer à se retirer en menant de violents combats à la frontière de Transylvanie. L’enthousiasme a péri, et l’inquiétude est omniprésente. En novembre 1916, l’auteur nous raconte le moment de son départ de Bucarest pour la Moldavie dans un groupe de 200 jeunes scouts organisé par les autorités. Fait intéressant, le 13 novembre, lorsque le groupe commence à se déplacer, les Bucarestiens qu’ils croisent ne semblent pas paniqués et inquiets que les autorités déplacent ces jeunes en Moldavie.

En fait, il nous révèle, en quelque sorte, un état d’esprit irréaliste et illusoire qui, induit par les autorités, régnait encore sur le pays, même si les résultats sur le front étaient inquiétants. Si les Bucarestiens avaient su que 23 jours plus tard, les troupes d’August von Mackensen entreraient dans la ville, leur calme et leur apathie les auraient sûrement quittés. À la gare du Nord, le groupe monte à bord d’un train et se rend à Perim, où il s’arrête aux champs de la Couronne; l’arrêt a l’apparence d’un voyage, comme l’adolescent perçoit cette expédition. De Perim à Ploieşti, leur route se déroule à pied, en conservant l’apparence d’une randonnée. Arrivés à la gare de Ploiesti, les scouts sont mis dans un train à destination de la Moldavie. Leur train s’arrête dans toutes les gares et laisse passer d’autres trains qui évacuent les biens de l’État. C’est pourquoi leur voyage, à destination finale de Vaslui, dure cinq jours.

La première nuit, ils la passent à dormir sur les bancs d’une école qui les abrite, et d’ici, ils se sont rendus au village de Solesti, où ils se sont installés. Peu à peu, ce sentiment de voyage, d’expédition disparaît, car les pénuries commencent. Depuis un certain temps, le seul plat est les haricots, et aussi quelques pommes de terre, et le désespoir et le pessimisme font leur place dans les pensées du jeune scout : « Nous commençons une nouvelle année (il note le 1er janvier). Le 13 novembre 1916, quand nous avons quitté Bucarest, on disait qu’au plus tard pour les vacances, nous serions de retour chez nous. Et voilà que nous sommes toujours dans les terres moldaves. Quelques réfugiés  loin de la maison, loin de leurs proches qui sont sous le talon de l’ennemi ». Les nombreuses privations, la solitude et l’éloignement de la famille, l’épidémie de typhus et la mort de camarades de classe représentent de véritables moments où l’adolescent mûrit avant l’heure.

Parti à Iasi, où il rencontre des amis et des parents, Alexandru Daia est témoin de la plus grande catastrophe de l’histoire des chemins de fer roumains – le déraillement d’un train surchargé de personnes à Ciurea, qui a fait 650 morts. Sous l’impression de nouvelles et d’images là-bas, l’auteur enregistre dans son journal le chiffre irréaliste de 2500 morts, laissant néanmoins l’un des rares témoignages sur l’accident. En janvier 1917, Alexandru Daia est affecté à l’hôpital mobile de l’armée II en tant que scout-hygiéniste, et dans les mois qui suivent, il assiste fièrement à la renaissance de l’armée : « Dans le champ voisin, les officiers apprennent le maniement de nouvelles armes, que nous recevons, après tant de temps, des usines et des usines françaises… Maintenant, les soldats ne peuvent plus se plaindre qu’ils manquent d’outils… Équipés à nouveau, équipés d’armes modernes, chargés de munitions abondantes, ils sont impatients de faire face à l’ennemi ».  Alexandru Daia est témoin, à l’été 1917, des batailles de Mărasesti et d’Oituz, qui pour l’espace roumain sont de véritables légendes de la guerre. Il est témoin de ces combats parce qu’il opère maintenant à un point de triage sanitaire à Bacau, à proximité du front. À Bacau, l’éclaireur passe encore une grande partie de l’année 1918, même après que les hostilités cessent par la signature de la paix du Buftea-Bucarest, servant toujours dans un hôpital de la région. Sa mission se termine fin juillet à son retour à Bucarest. Le livre d’Alexandru Daia se termine par le récit du 1er décembre 1918 à Bucarest, avec le moment du défilé de la victoire. Son journal, écrit dans un style simple reste toujours l’un des témoignages de la Grande Guerre. On en tire des extraits sur l’histoire et le sacrifice des scouts roumains de l’époque.

Dorin Stanescu, juin 2021

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Questel, Jean-Marie

Carnet de guerre 1914 – 1917

1. Le témoin :

Jean-Marie Questel, né à Sulniac (Morbihan) en 1880, est l’aîné d’une fratrie de 6 enfants, dans une famille de cultivateurs. Il est rappelé le 3 août comme maréchal des logis au 4e régiment d’artillerie lourde, passe au 107e RAL en novembre 1915 puis au 105e RAL en novembre 1917. Il est à l’arrière, probablement comme instructeur, d’avril 1917 à novembre 1917, puis il revient sur le théâtre des opérations de 1917 à l’Armistice, puis est démobilisé en février 1919. Il décède dans son village natal en 1959.

2. Le témoignage :

Le Carnet de guerre de Jean-Marie Questel, qui a comme sous-titre « maréchal-des-logis dans des régiments d’artillerie lourde, 22 octobre 1914 – 8 avril 1917 », a été édité par l’association Bretagne 14-18 en 2020 (80 pages). Anne-Yvonne Questel a confié ce témoignage à l’association, et la mise en page et les annotations ont été réalisées par Julien Prigent et René Richard. Le recueil est illustré de photographies, d’origine familiale et extérieure, et se termine par un intéressant dossier biographique, bien documenté, intitulé « les enfants Questel, acteurs du drame de la Grande Guerre ».

3. Analyse

Le carnet de Jean-Marie Questel représente une chronique journalière des faits et impressions survenus tout au long de son engagement jusqu’à 1917. Les mentions, d’importance inégale, sont en général courtes; elles décrivent un tir, la pénurie de munitions à la fin de 1914, un incident, l’état du moral, l’ambiance autour de la pièce dont il a la responsabilité : l’auteur est longtemps chef de pièce d’un canon de 120 appelé « le Coq ». Les mentions évoquent aussi la contre-batterie, le bilan des victimes, ou les transferts, les étapes, et les travaux qui accompagnent ces mouvements.

D’un tempérament égal, il décrit le « métier de sergent » (p.9), disant qu’il «ne faut jamais être familier, mais aimable, ferme, peu bruyant. » Ses rapports semblent sereins avec ses hommes, mais lui regrette de ne pas avoir dans son entourage un seul vrai ami (p. 27). Il évoque très tôt la guerre longue, l’ennui, le sentiment d’impuissance, ainsi le 29 décembre 1914 (p. 15) : «Inactifs toute la journée, la vie nous pèse et l’on pense au pays, aux parents, à la femme, aux enfants. Fantassins qui reviennent des tranchées, boueux jusqu’à la tête. Vie terrible pour eux et vie d’ennui pour nous. Quand viendra donc le moment de donner le coup d’épaule ? Mais rien ! Rien ! » Les pronostics sur la fin du conflit sont constants dans les conversations, ainsi en mai 1915 : « Quand finira la guerre ? On s’attend à une guerre longue, très longue. Moi, je n’espère pas m’en aller avant le mois de mai de l’année prochaine. [c.à.d. 1916]». Dans ses réflexions, l’auteur se sent plus posé, plus solide et plus résolu que ses hommes, probablement plus jeunes que lui (il a 35 ans), et il pense que c’est l’ennui qui les amollit (mai 1915, p. 25) : « Les hommes se plaignent de tout et sans raison aucune. Ils ne sont guère plus raisonnables que des enfants. Ils n’écoutent que leur ennui ; ils ne voient rien plus haut. Ils souffrent, mais ils ne savent pas souffrir. S’ils étaient chrétiens dans leur âme, dans leurs sentiments, ils auraient un point d’appui. En plus, ils n’ont pas d’idéal. » Précisons ici que J. M. Questel a une sœur religieuse, qui donne durant toute la guerre des soins aux blessés dans différents hôpitaux, et un frère et un cousin qui sont prêtres et mobilisés.

Il décrit les tirs de sa batterie lors de l’offensive de Champagne en septembre 1915, mais de ses positions successives, on ne voit pas grand-chose, le réglage est fait par avion (p. 35) : « Nous sommes sans nouvelles du travail fait par l’infanterie et le 75 à 4 km devant nous. » puis après plusieurs jours, c’est le constat d’échec (8 -11 octobre) « Pour l’attaque, c’est fini. C’est aussi le découragement, le marasme, le brouillard d’hiver qui enveloppe tout. C’est le sentiment de l’inefficacité, de la disproportion entre nos efforts et le résultat. La Bulgarie ? La Serbie ? Et Jean-Marc ! Ne serait-il pas parti là-bas ? Je crains. Et mes parents, et ma mère surtout, doivent-ils avoir la poitrine serrée à la pensée des siens dispersés au loin ! Et quelle issue surtout, quel aboutissement à tout cela ? » Il apprend peu après la mort de son frère Marc, prêtre-brancardier au 65e RI, tué devant Tahure en octobre 1915 ; il obtient ensuite des détails par un autre frère : «  Marc est parti à l’attaque à l’est de Tahure, avec 4 compagnies. Il en est revenu l’effectif de 2 compagnies. Malgré les conseils du major, lui disant que là n’était pas sa place, étant infirmier, Marc avait tenu à en être. Il était, dit le major, très emballé. Il avait dit quelque temps avant que si les boches le prenaient, ils ne l’auraient pas vivant. » Un second frère est tué à la côte au Poivre à Verdun en avril 1916.

La batterie de l’auteur est installée à Verdun le 18 février 1916 juste avant la poussée allemande, mais placée à la droite de Vaux, elle participe peu à l’effort principal (24 février « journée relativement calme dans mon secteur »). Il y a toutefois évacuation précipitée du secteur le 25, réorganisation plus au sud, et J. M. Questel restera à Verdun jusqu’à l’été ; il participera ensuite à l’offensive de la Somme en juillet et août 1916. Il quitte le front le 8 avril 1917 pour la caserne de Dôle et une période de 10 mois à l’arrière, et malgré un retour dans une unité au front en novembre 1917, c’est à ce moment qu’il arrête ses notations : (p. 65) « Et je clos ici mon carnet de front, aujourd’hui dimanche de Quasimodo, étant de garde par une journée de pluie. »

Vincent Suard juin 2021

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Riondet, Pierre (1866 – 1942)

De l’Artois aux Flandres 1914 Souvenirs d’un officier du 158e

1. Le témoin

Pierre Riondet (1866 – 1942) est un officier de carrière venu du rang, passé par l’école de Saint-Maixent, il a servi dans la Gendarmerie. Capitaine dans la Garde Républicaine quand arrive la guerre, il assure d’abord des missions de protocole, puis de service d’ordre et de place à Paris. Il prend ensuite un commandement au 158e RI, en Artois (octobre 1914) et en Flandres (novembre 1914) ; blessé, et par ailleurs de santé fragile, le commandant Riondet revient au front pour l’offensive de mai 1915, mais il est ré-évacué en juillet 1915 et dès lors il exercera des missions diverses à Paris jusqu’à l’Armistice. Passé hors-cadre, et jusqu’à 1936, il a été adjoint au commandant militaire du Sénat, offrant aux sénateurs ses talents de polyglotte, pour des traductions variées.

2. Le témoignage

« De l’Artois aux Flandres 1914 », Souvenirs d’un officier du 158e, de Pierre Riondet, a paru aux éditions Bernard Giovanangeli en 2012, (138 pages). Claude Vigoureux, auteur par ailleurs d’ouvrages historiques, connaissait depuis longtemps l’existence de ce manuscrit, écrit par un cousin de son grand-père maternel. Il l’a retranscrit, annoté et présenté, avec un dossier biographique et deux photographies. Il indique qu’il est vraisemblable que P. Riondet destinait ces pages à la publication, car il avait déjà donné des articles à différentes revues (avec autorisation de C. Vigoureux pour les citations).

3. Analyse

La période couverte par les souvenirs du commandant Riondet représente environ quatre mois, de la fin juillet 1914 à la fin de novembre. C’est d’abord un capitaine de la Garde Républicaine de 48 ans qui assure à la mobilisation des tâches diverses, comme la surveillance de l’embarquement des mobilisés, le signalement et l’enquête sur des individus suspects (espionnage), ou le transfert des prisonniers de la prison de Fresnes lorsque les Allemands approchent de Paris… Un des deux principaux intérêts de l’ouvrage (l’autre étant la description de la bataille d’Ypres) réside dans la relation de l’embarquement des soldats à la gare de « Saint-Germain-Ceinture »  (Saint-Germain-en-Laye-Grande-Ceinture) à l’ouest de Paris, il supervise le départ des trains pendant la première quinzaine d’août 1914; sa relation du départ fait état d’un grand calme de la foule, de bonne volonté sans effusions extrêmes : le récit est-il rédigé ici pour lui-même ? Pour un projet de publication ? (p. 31) « À l’heure des trains, je passais au milieu de cette foule pour prévenir ; adieux silencieux, pas un cri, pas une larme ; pas d’exaltation non plus : chacun s’en allait, suivant docilement les indications (…). Ceux qui restaient, mères, jeunes femmes, grands-parents survivants de 70, restaient sans protester en dehors de la gare, s’approchaient des barrières et regardaient sans mot dire, agitant leur mouchoir dans un dernier adieu au moment du départ du train, et s’en allaient la tête haute, quand il avait disparu, quelques-unes essuyant furtivement une larme dont elles avaient souvent l’air d’être honteuses… » L’auteur évoque aussi le passage des trains de réfugiés italiens, qui voyagent parfois dans de dures conditions (wagons à découvert) ; début septembre, c’est le spectacle des trains de réfugiés et leur « défilé lamentable » dans Paris, ou le choc de la vision des premiers trains de blessés ; il est d’ailleurs chargé d’empêcher les blessés légers d’entrer dans Paris, où « d’aucuns, paraît-il, s’étaient perdus » (p.43).

Volontaire pour le front, il prend le commandement d’un bataillon du 158e RI en Artois en octobre 1914 (il est promu commandant à cette occasion) ; il décrit une unité très éprouvée par les combats qui ont précédé sa venue, et son évocation de Mazingarbe et Vermelles est courte mais précise, décrivant les lignes qui passent devant les habitations de mineurs (p. 59) : « Tous ces corons avaient été occupés un moment par les Allemands, puis repris par nous. Tout y était dans un désordre inexprimable ; les murs avaient été percés et l’on passait de l’un à l’autre, à l’abri des rues et, relativement, des coups. »

Le second intérêt de l’ouvrage réside dans la description de la Première Bataille d’Ypres à laquelle l’auteur a participé, lors de la poussée allemande de fin octobre-novembre 1914. L’auteur décrit au ras du sol les violents affrontements, sans répit et avec des effectifs fondants, entre combats en rase-campagne et début de la guerre de position. Ses fonctions à la tête d’un bataillon lui permettent d’avoir une bonne vue des opérations, et de les restituer clairement pour le lecteur. Le récit est tendu, haletant. Ainsi dans un passage, l’auteur, épuisé, doit prendre un moment de sommeil ; il est réveillé par un lieutenant qui lui apprend que le colonel Houssement, commandant le régiment, (4 novembre, p. 95) : « venait d’être tué au bord d’une tranchée de première ligne, et que je prenais dès lors le commandement du régiment. Je ne compris pas tout d’abord, mais peu à peu, la réalité se présenta à moi. J’étais atterré et navré… Il n’y avait pas quinze jours que j’étais au front et je me voyais chef, responsable de tout un régiment, en plein combat, sur une position importante qu’il fallait conserver à tout prix. Je ne pense pas que jamais officier ne se soit trouvé en situation plus tragique. » Bien que de « culture gendarmerie», c’est-à-dire peu entraîné à la direction du combat d’infanterie, il semble s’en sortir à peu près bien.

L’auteur décrit à un autre moment une tranchée pilonnée, dont les effectifs fondent, et que les occupants rescapés demandent à évacuer : il refuse et trouve péniblement deux sections de renfort qu’il envoie, (p. 100) « L’une de ces sections perdit 15 hommes pour faire 100 mètres environ, en rampant, tellement la crête était balayée par les balles. » En effet, si ténues soient les altitudes, vers Wijtschate ou Messine, la Flandre n’est pas plate et chacun cherche à surplomber l’ennemi. Le régiment qui tient sa gauche cède, « Les Allemands se lancèrent à la baïonnette sur cette partie de la position et, au moment où ils arrivaient à la tranchée, les occupants jetèrent leurs armes et se rendirent. Un capitaine de la barricade tua d’un coup de feu l’officier qui se rendait avec ses hommes… Les Allemands commencèrent à se rabattre sur nous. » La situation finit par être rétablie au terme d’un dur combat.

La nuit venant, il reçoit en soutien une compagnie de territoriaux : «Elle était commandée par un ancien officier démissionnaire qui me parut étrange ; il devint fou, en effet, le lendemain. Je lui expliquai ce que j’attendais mais je ne parvins pas à me faire comprendre. » Le lendemain, dans le brouillard, sur une ligne à peu près rétablie, il reçoit, avec des renforts, un ordre d’attaque du C.A., ses hommes épuisés « devant se mettre en marche vers l’avant dès qu’ils seraient atteints par les éléments de troupe d’attaque, pour servir de guide. » Sceptique, à cause l’état d’usure de ses hommes, il prévoit l’échec inéluctable qui ne manque pas de se produire. (p. 105) «Cet ordre me parut singulier, mais je n’eus pas le temps de réfléchir longtemps (…) Le même ordre, du reste, contenait autre chose : il prévenait que l’artillerie avait reçu l’ordre de tirer et la cavalerie de charger sur les hommes que l’on verrait quitter les lignes de combat pour se porter en arrière. C’était probablement la capitulation des Méridionaux, la veille, qui avait inspiré le chef qui avait donné de tels ordres ; (…) Le chef, du reste, qui avait donné cet ordre, et celui qui l’avait rédigé, furent relevés de leur commandement quelques jours plus tard. »

À la mi-novembre, il est à Saint-Éloi, au sud-ouest d’Ypres, et il évoque la totalité du front septentrional dont il perçoit la réalité : (p.113) « Pendant que nous dinions et bavardions, les propriétaires de la maison faisaient en commun et à haute voix la prière du soir dans une pièce voisine. Une prière en flamand, longue et recueillie : grands-parents et petits-enfants, maîtres et domestiques. (…) Je passai une partie de la nuit dehors, à écouter cette canonnade, à regarder les éclairs à l’horizon, à écouter le ronflement et le fracas des très gros obus que les Allemands envoyaient sur Ypres, du nord-ouest et du sud-est. Toute la nuit, depuis l’extrémité de l’horizon du côté de la mer, jusque vers le sud, vers La Bassée et Lens, je sentais le sol trembler sous moi sans arrêt, comme en un mouvement sismique continu. Jusque-là, je n’avais jamais entendu que les canons proches de moi ; à la distance où je me trouvais, j’entendais ceux de toute la ligne : c’était grandiose et terrifiant… » Dans des combats ultérieurs de novembre, faisant toujours fonction de commandant du 158e, il tente, en courant, de rallier des hommes qui gagnent l’arrière sans ordres, tombe dans un fossé à cause de « la nuit épaisse » et se démet gravement l’épaule. Il finit par devoir être évacué et c’est à ce moment que s’interrompent ces carnets, ponctuels, mais documentés et évocateurs.

Vincent Suard juin 2021

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Paruit, Germaine (1900-1990)

14 ans en 1914, journal d’une adolescente

1. Le témoin

Germaine Paruit (1900 – 1990) grandit avec sa sœur Suzanne dans une famille de petite bourgeoisie commerçante, ses parents tiennent à Sedan (Ardennes) un magasin de vaisselle – porcelaine – cadeaux. Ceux-ci maintiennent leur activité commerciale pendant l’occupation allemande, et en décembre 1917 les deux jeunes filles sont évacuées par la Suisse vers la France non-occupée. Les deux sœurs terminent la guerre chez une tante à Dompaire (Vosges) en Lorraine.

2. Le témoignage

Germaine Paruit a tenu un journal durant toute la guerre et sa famille n’en a pris connaissance qu’à son décès ; sa fille, Colette Lubin-Pasquier, en a retranscrit les quatre cahiers qui formaient le manuscrit d’origine. Jean-Michel Pasquier, un des petits-enfants de Germaine, et possesseur actuel du manuscrit, ainsi que sa sœur et leurs enfants, ont décidé de le porter à la connaissance du public. Il a fait partie d’une exposition à Sedan, et d’une publication intégrale et permanente sur internet (14ansen1914.wordpress.com). Le texte, assez conséquent, présente quelques lacunes, des pages ayant été arrachées : il s’agit probablement d’autocensure [entretien téléphonique avec J.-M. Pasquier, avril 2021]. Quelques photographies d’époque en possession de la famille ont été intercalées dans la publication.

3. Analyse

Le journal de Germaine Paruit est un document riche, minutieux, il restitue bien l’ambiance de l’occupation, avec les pénuries, les réquisitions, les différentes brimades subies par la population civile, l’évolution du conflit tel qu’il peut être perçu par les occupés, et globalement les inquiétudes et les espoirs d’une jeune sedanaise. Celle-ci possède un beau niveau d’expression écrite, et sa chronique de l’occupation est animée par un patriotisme constant (« ces sales boches », quand dans son récit elle s’emporte). L’auteure décrit précisément les événements journaliers, elle utilise le communiqué, la presse (elle n’hésite pas à recopier de très longs articles) et les conversations familiales. Le magasin de ses parents est aussi un lieu privilégié pour le recueil de toute sorte d’informations.

À la fin du mois d’août 1914, le père reste pour garder le magasin tandis que Germaine, sa sœur aînée Suzanne, et d’autres femmes de la famille fuient devant l’avance allemande. Elles sont rattrapées à Reims et retournent rapidement dans Sedan occupé. Le magasin intact peut rouvrir, mais le père est à plusieurs reprises désigné comme otage. C’est d’octobre à décembre 1914, comme souvent chez les diaristes nordistes occupés, que les canards sont les plus nombreux et les plus « relayés »; et comme dans beaucoup de ces autres témoignages, Germaine montre assez vite qu’elle n’est pas dupe(23 septembre 1914) : « «On dit que Guillaume, en raison de la mort de ses trois fils (deux à la guerre, un de maladie), a demandé la paix à la France (…). Il est probable qu’il n’y a rien de vrai. » Le monde des informations extérieures n’est pas totalement clos, car la jeune fille cite parfois le Matin, ou décrit longuement en janvier 1915 les Horreurs de Dinant (août 1914), avec des sources évidemment proscrites en zone occupée.

L’année 1915 est assez lacunaire dans le récit, mais on peut trouver quelques mentions intéressantes. Ainsi le terme boche, en janvier 1915, est un « gros mot » et doit être à ce titre interdit aux jeunes filles : « le curé (…) est en colère quand il entend qu’on les appelle « Boches », « Prussiens » ». Il a dit à M. Devin qu’il y a quelque temps, [que] nous l’avions dit quand il a passé dans le jardin à côté de nous. ». Dans l’affaire de la crise des prisonniers allemands envoyés au Maroc, en février 1915, Germaine retranscrit le discours du commandant de la Place, qui justifie aux otages les mesures de rétorsion. La scène lui a probablement été racontée par son père : (16 février 1915) « Messieurs, voilà ce qui se passe au Maroc. Nos officiers prisonniers sont envoyés au Maroc et là, sous l’ordre des noirs, des noirs, ils travaillent tout nu, tout nu. C’est une injure faite à l’armée allemande et nous avons droit aux représailles. [« Quelle bêtise. Et puis ils ne méritent que ça ! »]. Mais comme la population s’est toujours montrée bonne pour nos soldats [« parlons-en ! »], nous n’userons pas de nos droits. »

Le magasin-maison familiale est, semble-t-il, d’assez grande taille, et de nombreux soldats allemands y sont souvent logés en 1916 et 1917. Germaine se plaint du bruit qu’ils font, des serrures du grenier qu’ils crochètent : «ils vont encore aller partout (…) de vrais cambrioleurs ». Un incident, en janvier 1916, se produit pour la troisième fois : des soldats, sans ordre, disent acheter de la porcelaine de prix en promettant de payer, le répétant plusieurs fois, puis, une fois la marchandise emballée, sortent un bon de réquisition. « Maman s’habille vivement pour aller avec eux à la commandanture, papa est obligé de se mettre en travers de la porte pour les obliger à attendre. (…) les soldats se sauvent, les parents réussissent à les faire arrêter par deux officiers qui passaient par là (…) Puis chez le commandant : « Là, ils sont vivement sermonnés par Alexander (Maman le devine à son ton et à l’attitude penaude des deux hommes). » Il reste que ce chef veut baisser les prix de la facture, la faire payer en bon de ville… Cet incident peut illustrer ce qu’est ce régime d’occupation léonin, qui repose en général sur un semblant de légalité, mais révocable à tout moment, selon les circonstances. Une autre mention peut compléter ce tableau d’ambiance, avec les réquisitions « abusives » : (avril 1916) « deux chauffeurs d’automobile sont venus aujourd’hui réquisitionner, et ont été très impolis. Comme nous n’avions pas ce qu’ils voulaient, ils ont regardé partout, ouvert toutes les armoires, maman avait beau se fâcher, leur demander s’ils étaient chargés de perquisitionner, ils continuaient toujours en riant. (…) J’ai regardé bien pendant ¼ d’heure dans la rue pour appeler un officier, aucun ne passait par malheur. Peut-être ne leur aurait-il rien dit, ils paraissent plus polis, mais au fond, ils ne le sont pas plus que ces deux sales types, quand on n’est pas de leur avis.»

Germaine évoque la pitié que lui inspire le spectacle des prisonniers, à cause de leur aspect famélique : ce sont des Russes, qui « ne cessent de nous regarder, espérant que nous leur apportons quelque chose. (…) ils ont l’air bien malheureux. », ou des civils français, déportés dans les Ardennes pour le travail forcé. Elle mentionne des fleurs portées au cimetière : (septembre 1916) « Il y a 55 Russes enterrés et beaucoup de prisonniers civils du nord (Wattrelos, Roubaix…). » Son témoignage direct est précis pour la description du passage à Sedan des prisonniers roumains en janvier 1917. Lorsque passent ces captifs sous-alimentés, les habitants essaient de leur lancer du pain ou du biscuit, «Ils se précipitent tous en rompant les rangs, les Allemands crient, maman a les mains égratignées par tous ceux qui se sont ainsi lancés comme des bêtes qui n’ont pas mangé depuis quelques jours, sur une proie. (…) c’est un désordre épouvantable, ils se précipitent sur tout ce qu’on leur donne. (…) Les Allemands tapent à coup de crosse er de bâtons sur les pauvres Roumains qui hurlent de douleur. Les soldats qui passent s’en mêlent également. Les officier prennent ces malheureux au collet, et les envoient rouler par terre en riant d’un air sarcastique. On ne se possède plus d’indignation d’un pareil traitement. (…) heureusement que les Allemands ne nous ont pas trop bousculés, sans cela nous n’aurions certainement pas pu nous contenir, on bouillonnait. Les gens étaient pâles, les yeux hagards, les traits contractés, beaucoup de femmes pleuraient. On pensait aux nôtres. Ceux qui ont un mari, leur fils ou leur parent prisonnier se demandaient avec terreur s’ils n’étaient pas ainsi traités. Si c’est cela, de la civilisation, qu’est-ce donc que la barbarie ? » L’alimentation est insuffisante, toute la famille maigrit, mais le « ravitaillement américain » et la proximité relative de la campagne permettent d’endurer ces temps difficiles : (9 juin 1916) « Il devient de plus en plus difficile de manger. Nous ne mangeons plus que du riz. Nous qui ne l’aimions pas ! Le pain est mauvais, indigeste. ». La jeune fille vit dans un foyer familial où les relations semblent harmonieuses, et son journal est aussi celui de la vie quotidienne d’une jeune fille sans histoires. Des « trains d’émigrés » sont régulièrement formés pour transférer des civils vers la France non-occupée. Le père n’a pas le droit de partir, la mère veut rester pour l’aider à éviter le pillage, et Germaine et Suzanne hésitent, mais le travail forcé aux champs commence à les menacer sérieusement, et leur mère les inscrit en juin 1917. La description minutieuse des conditions et règlements de transfert (copie intégrale des documents), ainsi que de son déroulement, de la composition des malles à l’accueil en Suisse, forme un document utile pour l’histoire de ce type de transfert.

Après le passage par la Suisse, les deux jeunes femmes passent un mois à Montbrison, où elles doivent attendre la décision des autorités militaires, car elles veulent habiter chez une tante à Dompaire (Vosges), dans la zone des armées. Germaine mentionne la rigueur spartiate de l’hébergement à l’institution « La protection de la jeune fille », mais elle relativise aussi (décembre 1917) : « Dans les autres cantonnements, (…) ils sont mélangés avec des gens de toute sorte qui insultent ceux qui ont des chapeaux. Tandis qu’ici, nous ne sommes pas mal sous ce rapport, c’est déjà cela. » Le discriminant « chapeau » est ici notable, et elle décrit une distribution de vêtements gratuits (21 décembre) : « De tous les gens qui sont là, il n’y a que nous qui avons des chapeaux. Les gens nous regardent comme des bêtes curieuses.». Aussi le 4 janvier 1918, lorsqu’elles retournent à la distribution – à laquelle elles ont droit – « nous y allons toutes les deux en cheveux pour avoir l’air plus misérable. » Le reste de la guerre se passe sans histoires à Dompaire, chez leur tante, et en mars 1918, Germaine mentionne qu’elle a repris 11 kilos. La description de la journée du 11 novembre, minutieuse et colorée, est de grande qualité, et le journal s’interrompt en décembre, sans que les sœurs aient encore pu regagner Sedan. On conclura l’évocation de ce riche témoignage avec un passage qui illustre la précision de sa narration ; elle décrit, le 12 août 1918 à Dompaire, l’arrêt de camions transportant des soldats américains de couleur, il est probable qu’elle n’a jamais vu auparavant de troupes de tirailleurs africains : « J’étais à la salle à manger quand j’entends passer beaucoup de camions. Je regarde par la fenêtre et je vois des gros camions pleins de noirs américains. Ils nous font signe bonjour, nous leur répondons, ils rient et envoient des baisers. Il y a une longue file d’autos qui avancent, quand tout-à coup elles s’arrêtent. L’une d’elle stationne juste devant la maison, les autres un peu plus loin. Il y en a de tout à fait noirs, comme du charbon, d’autres couleur chocolat, des bronzés. Mais ils sont vraiment drôles avec leurs yeux blancs et leurs grosses dents si blanches dans leurs figures noires. Beaucoup descendent de leur camion, il y a des officiers avec des bottes et bien habillés, noirs aussi. (…) Toute la population est en branle, tout le monde dévalise les jardins pour leur donner des fleurs, ils sont si contents ! Et piquent les roses et autres fleurs à leur boutonnière, beaucoup chargent des gamins de remplir leurs bidons avec de l’eau. Ils restent là quelque temps, puis démarrent, nous leur faisons au revoir, ils répondent avec de grands gestes, l’un d’eux dit : « au revoir », nous leur crions : « good bye », et ils répondent ravis : « good bye ! ». »

Vincent Suard juin 2021

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Plantié, Léon (1878-1917)

Léon Plantié est né à Fauguerolles (Lot-et-Garonne) le 23 décembre 1878 dans une famille de cultivateurs. Il est allé à l’école jusqu’au niveau du certificat d’études ; il n’est pas certain qu’il l’ait obtenu. Dans ses lettres il fait beaucoup de fautes d’orthographe. Mais il sait écrire de belles pages sur le rôle du courrier (p. 122), sur la nature (p. 177), sur son arrivée par surprise lors d’une permission (p. 478). Il n’est pas dépourvu du sens de l’humour. Il sait aussi parfaitement gérer son exploitation : une toute petite propriété et une terre en fermage ; la culture du tabac et l’embouche de jeunes bovins… Service militaire à Agen de 1899 à 1902 ; il reste 2e classe (photo p. 42). Le 28 juin 1909, il épouse Madeleine, du même milieu paysan, mais sur laquelle nous ne sommes pas renseignés. Le couple a un fils, Étienne, né en novembre 1913. Un travail intense et le sens des affaires ont donné quelque aisance aux Plantié. Avec leurs économies, il ont acheté des titres d’emprunts russes. Dans ses lettres, Léon parait détaché de la religion catholique. En août 1914, il est mobilisé au 130e régiment d’infanterie territoriale. Pendant une partie de la guerre, il occupe des postes relativement peu exposés, mais il doit passer dans un régiment d’active en 1917 (le 5e RI) en première ligne d’un secteur « mauvais » où il est tué le 16 août près du Chemin des Dames à Paissy. C’est une époque où le couple était occupé à planifier une nouvelle situation pour l’après-guerre. Il est toujours émouvant de découvrir le courrier d’une femme écrivant à son mari dont elle ignore encore la mort, lettre portant la mention brutale : « Retour à l’envoyeur. Le destinataire n’a pu être atteint. »

Écrire

Madeleine s’est remariée en 1920. Elle a cependant conservé la correspondance de 1914-1917 dans une caisse en bois, arrivée entre les mains de son arrière-petite-fille, Cécile Plantié, professeure de français dans un collège de Bordeaux, qui l’a publiée : Que de baisers perdus… La correspondance intime de Léon et Madeleine Plantié (1914-1917), préface de Clémentine Vidal-Naquet, Presses universitaires de Bordeaux, 2020, 520 p. La séparation du couple a produit une abondante correspondance (1500 lettres). Au début, Léon a dû insister à plusieurs reprises pour que sa femme prenne la plume régulièrement. Le 28 novembre 1914, il se comparait à un alcoolique qui serait privé de sa dose habituelle : « si moi je n’ai pas de tes lettres, je suis malheureux ». Et le 1er mai 1915 : « Nous avons besoin du pain, c’est la nourriture des corps, mais actuellement les lettres sont une nourriture de l’âme. » Léon demande à Madeleine de conserver ses missives : « plus tard, il me semble que je serai content de repasser ces longues lettres » (14 mars 1915). Le 24 mars, à propos des lettres de Madeleine, il décrit une situation fréquente : « Quant à moi ne m’en veux pas, je les ai gardées longtemps mais quand je m’en suis vu encombré j’ai fait comme tous les autres et je les ai faites brûler. » En août 1915, le couple trouve une solution pour que soient sauvegardées les lettres dans les deux sens. Léon écrit à la suite des textes de Madeleine, ou dans les marges, ou par-dessus même comme le montrent quelques illustrations.

L’amour

L’étude de nombreux témoignages d’origine populaire a montré que la plupart des combattants ne sont pas devenus des brutes, que la guerre a permis de découvrir ou de redécouvrir l’amour conjugal et l’affection pour les enfants (voir notre livre collectif 500 témoins de la Grande Guerre et les notices sur notre site). Dans la correspondance Plantié, l’amour est le thème principal, exprimé parfois de façon romantique (p. 395, envoi d’un poème), ou avec des points de suspension de pudeur mais explicites, et même avec les mots les plus précis (p. 162, 468). Le manque rend les lettres indispensables. Elles disent le regret de Léon de ne pas voir grandir son fils, de ne pas pouvoir jouer avec lui (5 janvier 1915). Elles abordent aussi un thème précis (5 décembre 1914) : « Dis à notre fils que jamais quand il sera homme il ne soutienne le parti, n’importe quel qu’il soit, qui veuille faire la guerre. » Il faut lui apprendre à crier « À bas la guerre ! » (18 août 1915).

À bas la guerre !

Par ordre d’importance des thèmes de cette correspondance, la condamnation de la guerre vient en deuxième position. Il est vrai que Léon regrette en août 1914 de ne pas partir tout de suite pour aller tuer « quelques Prussiens » (p. 49). « Je ne peux lire les atrocités qu’ils commettent sans frémir », précise-t-il, le 2 septembre. Par la suite, on ne trouvera qu’une seule mention des « sales Boches » criminels et barbares (p. 192). Mais, dès le 8 septembre 1914, Léon affirme : « Ma Patrie, c’est toi et mon enfant. » La critique de la guerre revient sans cesse, accompagnée d’imprécations contre les responsables : les Grands, riches, spéculateurs, capitalistes, nobles réactionnaires qui voulaient « foutre la République de jambes en l’air » (p. 207). « J’en ai assez de ces gens-là, partisans de la guerre, de ces tueurs d’hommes, de ces mangeurs d’enfants de 20 ans » (18 avril 1915). Tous ces patriotes jusqu’au-boutistes préfèrent causer « au coin d’un bon feu » (12 octobre 1914) ; qu’ils viennent dans les tranchées ! La guerre est « maudite » (27 novembre 1914), « putain » (10 mai 1915), « déshonneur du siècle » (2 août 1915). Léon voit plus haut en affirmant qu’il y a un seul genre humain, il ne devrait y avoir qu’une seule patrie qui rassemblerait Français, Allemands, Russes, Anglais. Aucun de ces peuples ne veut la guerre « car ils aiment eux aussi et ils sont aimés par leurs familles, alors ils veulent vivre » (17 décembre 1914). S’il ne fallait que la signature des poilus, la Paix serait vite là (13 janvier 1915). L’indignation de Léon Plantié s’exprime avec force contre l’emprunt de la Défense nationale.

Ne pas souscrire !

En décembre 1915, les lettres de Léon reviennent à plusieurs reprises sur l’emprunt de la Défense nationale (p. 308 à 338). Cet argent est collecté pour faire durer la guerre et tuer des hommes : « Nos assassins, sans mentir, versent de l’or et de plus font une propagande ignoble pour le faire verser. […] Vous autres, derrière, vous n’hésitez pas non plus à leur fournir de l’argent et de l’or pour acheter et faire des choses qui peut-être serviront à tuer un des vôtres. Ah ! si vous entendiez toutes les malédictions qui vous pleuvent dessus et vous tombent sur la tête, sûrement vous ne le feriez pas, mais on vous berne et on vous bourre le crâne et vous vous laissez faire, les uns bien volontairement et les autres innocentement. » En versant, Madeleine est devenue la complice de ceux qui veulent « nous » faire tuer. Léon lui pardonne, mais souhaite que ses camarades ne l’apprennent pas « car ils me mangeraient tout vif ». L’attitude de Léon Plantié rappelle celle de l’instituteur Émile Mauny et les reproches qu’il adressait à sa femme (voir ce nom dans notre dictionnaire). Ici, le thème du refus de verser est exposé en même temps que se déroulent des fraternisations.

Fraternisations

Au cours du même mois de décembre 1915, Léon fournit un témoignage de plus sur les fraternisations entre soldats ennemis. Bien que Cécile Plantié place ces lettres dans une partie sur la Somme, divers indices montrent qu’il s’agit des fraternisations en Artois, après des pluies torrentielles, celles qu’a merveilleusement décrites le caporal Barthas. Les indices sont la présence du 280e RI, régiment de Barthas, devant le 130e territorial, et le lieu-dit Le Labyrinthe. Léon relie les fraternisations au fait que « les troupes n’en veulent plus » (11 décembre 1915) : « Et pour preuve, c’est qu’ils fraternisent tous ensemble, en effet il n’est pas rare de les voir tant d’un côté comme de l’autre, faire échange de pain, de conserves ou de tabac, et pour cela ils montent sur les tranchées et se promènent comme sur un champ de foire, sans qu’un coup de fusil soit tiré de part ni d’autre. » Léon ne peut participer directement à ces fraternisations, n’étant pas en première ligne, mais il les voit : « Je travaillais à 400 mètres des 1ères lignes et j’ai pu m’en rendre compte. » Madeleine répond que les Allemands des tranchées sont « des hommes comme vous autres » (15 décembre). On ne peut retenir le commentaire de Cécile Plantié affirmant que le phénomène des fraternisations « s’est répandu comme une trainée de poudre simultanément sur tout le front ouest » (p. 364). Elle aurait eu une meilleure idée si elle avait cité le fameux texte de Louis Barthas, son appel à la construction d’un monument fraternel, et la réalisation de celui-ci en 2015 près de Neuville-Saint-Vaast, inauguré par le président Hollande.

Autres aspects de la vie sur le front

Sur la vie dans les tranchées, Léon Plantié n’apporte pas de nouveau, mais il décrit les bleus baissant la tête chaque fois qu’ils entendent un obus (p. 87), il évoque les vaches de son exploitation mieux traitées que les poilus (p. 119), les rats qui ont tellement proliféré que leurs ressources sont devenues insuffisantes (p. 204), les poux, eux aussi de plus en plus nombreux (p. 417 : « les veinards, ils ont fait l’amour, eux, et nous autres nous nous en passons »). La nourriture est exécrable, les envois familiaux sont indispensables ; on manque cruellement de légumes. Un moment, cependant, en janvier 1915, étant « bien avec le cuisinier des officiers », il peut écrire : « Souvent ils mangent les bons morceaux, auxquels je ferais bien honneur et qu’il faut que je m’en passe, mais souvent aussi avec les restes je prends quelques bons régals. » Plus tard (10 mai), son escouade fait chauffer sa popote « en puisant du charbon chez les officiers ». La boue est bien sûr présente dans le témoignage ainsi que les frissons en voyant venir une nouvelle campagne d’hiver (4 juillet 1915). Ce thème avait été souligné dans 500 témoins de la Grande Guerre.

Léon condamne les offensives stériles qui font tuer tant de monde (le 27 juin 1915, puis le 28 avril 1917). Lors d’un retour de permission, il décrit, le 28 mai 1917, les soldats cassant les vitres des trains par désir de vengeance, et criant : « Vive la Russie, vive la Révolution, à bas la guerre. » Tandis que les femmes, à Paris, réclament la paix et le retour de leurs hommes.

Un thème encore : dès le 8 octobre 1915, Léon comprend qu’après la guerre « des touristes ou des curieux viendront visiter les tranchées » et que des familles essaieront de retrouver les tombes de leurs morts.

Le travail des femmes

Cette correspondance renseigne également sur le travail des femmes à l’arrière avec le cas de Madeleine. Une des rares lettres conservées du début de la guerre (26 septembre 1914) raconte « une rude journée » à labourer et à curer l’étable. Léon lui donne des conseils, mais en précisant (p. 150) : « Tu feras ce que tu pourras et tu laisseras le reste. » Parce que c’est trop dangereux, il lui interdit de mener seule un taureau à la foire (p. 181). Il s’indigne de rester lui-même sans rien faire au camp de Mourmelon alors qu’il pourrait soulager sa femme dans ses multiples travaux. En effet, Madeleine écrit le 30 novembre 1916 qu’elle mène « une vie de galérienne ». Elle se débrouille cependant assez bien, sachant prendre ses responsabilités dans la vente du tabac et le commerce des jeunes bovins, par exemple. Le 14 mai 1916, elle écrit : « Laisse-moi maîtresse je t’en prie jusqu’à la fin de la guerre, et après comme tu voudras je te cèderai la place bien volontiers. »

Regrets

Sur la forme, Cécile Plantié a voulu respecter l’authenticité des lettres. Mais la seule véritable authenticité réside dans les documents originaux ou dans une reproduction en fac-similé d’excellente qualité. Qui peut prétendre retranscrire exactement des textes à l’orthographe imparfaite ? Une mauvaise lecture peut supprimer des fautes ou en ajouter. L’orthographe des Plantié étant ce qu’elle est, certaines notes me paraissent inutiles (par exemple préciser que le mot « espectateur » doit être lu comme « spectateur », ou « assasins » comme « assassins », ou encore « aluminion » comme « aluminium »). Je regrette aussi quantité de « (sic) » tout à fait intempestifs. En toute logique, il aurait fallu en placer après toutes les fautes (mais aussi, alors, après les quelques coquilles décelées dans les commentaires de la présentatrice). Surtout, beaucoup de « (sic) » proviennent de la méconnaissance d’un procédé d’écriture qui consiste, pour l’épistolier quand il tourne la page, à reprendre en haut le dernier mot de la page précédente. Alors, dans ce livre, on a profusion de formules comme « te te (sic) », « et et (sic) », « c’est de m’en c’est de m’en (sic) », etc. Dans cette notice, j’ai choisi pour mes transcriptions de rectifier l’orthographe.

Maladresses et erreurs historiques

Des commentaires « historiques » sont maladroits. Par exemple lorsque Léon critique « le commandement », Cécile pense qu’il vise les caporaux (p. 107). Page 126, elle écrit cet étonnant passage : « Du 23 janvier au 3 février [1915], Léon et ses camarades sont aux tranchées. Jamais au front, ils sont malgré tout en première ou deuxième ligne pour effectuer diverses tâches d’intendance. » En annonçant la mort de son arrière-grand-père, Cécile Plantié écrit (p. 497) : « Un obus français mal calibré l’a atteint. » Le cas s’est produit assez souvent mais, ici, on n’a pas la source de cette information. Et que signifie « mal calibré » ? Voici encore un commentaire (p. 108) qui n’a aucun rapport avec le texte original, et même aucun sens : « Parfois même, il [Léon] tiendra un discours rigoureusement anticommuniste, accusant ces derniers d’avoir fomenté la guerre afin de parvenir au pouvoir. » Je n’arrive pas à comprendre d’où peut venir cette phrase aberrante.

Pour terminer :

La présentatrice du témoignage d’un lot-et-garonnais aurait pu s’appuyer sur 500 témoins de la Grande Guerre et le dictionnaire des témoins sur le site du CRID 14-18 pour découvrir d’autres combattants lot-et-garonnais. Son arrière-grand-père y figure à présent à son tour.

Rémy Cazals, mai 2021

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Ciumbrudean, Dumitru (1890-1985)

Le témoin

Dumitru Ciumbrudean est né à Alba Iulia en Transylvanie, Empire austro-hongrois, dans une famille de paysans roumains pauvres. Il apprit le métier de barbier et travailla comme tel dans plusieurs villes de Transylvanie. Entre 1908 et 1911, il vécut à Budapest, puis il fut incorporé au 50e régiment d’infanterie à Alba Iulia, où il se spécialisa dans les transmissions téléphoniques et dans le domaine sanitaire et obtint le grade de caporal. Au moment où il devait être libéré de l’armée, a commencé la Première Guerre mondiale et il a été forcé de rester et de participer aux batailles de l’armée austro-hongroise sur les fronts de Galicie, puis de l’Isonzo. Il fut blessé et il perdit trois doigts de sa main droite.

Attiré par les idées socialistes, il devint membre du Parti socialiste de Transylvanie en 1907 alors qu’il faisait partie de l’Empire austro-hongrois. À ce titre, il était noté comme un participant actif dans la lutte pour le rattachement de la Transylvanie à la Roumanie, un phénomène désigné dans l’historiographie roumaine comme la Grande Union. Après la guerre, il travailla comme barbier à Alba Iulia, Bucarest et Cluj entre 1921 et 1944 En 1921, il participa à la formation du Parti communiste de Roumanie, et fut arrêté pour cela.

Toujours suivi par les services secrets roumains, il se marie et a deux enfants: un garçon Tiberiu, une fille qu’il appelle Lenina, et c’est un scandale. La presse nationale écrivit à ce sujet qu’il faudrait « forcer le père misérable à changer d’urgence le nom de l’enfant ». En 1944-1947, il a été impliqué dans la création d’organisations communistes et syndicales de travailleurs à Alba Iulia. En 1948, il a dirigé l’activité culturelle du comté d’Alba Iulia. Entre 1949 et 1956, il a été directeur du Musée d’histoire de cette même ville, puis il a pris sa retraite. Il est décédé le 15 avril 1985. (Les informations sur la biographie de Dumitru Ciumbrudean sont synthétisées de Marius Rotar, « Communistes albaiuliens jusqu’au 23 août 1944. Le cas d’une ville de province », dans la revue Terra Sebus, n° 10/2018).

Le témoignage: Caporal Dumitru Ciumbrudean, 1914-1918, Journal de Guerre, Maison d’édition politique, Bucarest, 1969, 376 pages.

En général, l’historiographie roumaine exploitait et citait peu les écrits des soldats qui ont combattu dans l’armée austro-hongroise, parce que l’intérêt était centré sur les journaux intimes des soldats qui avaient combattu dans l’armée roumaine et avaient contribué à la naissance de la Grande Roumanie. Dans les témoignages des anciens combattants de l’armée austro-hongroise, seuls les événements de la fin de la guerre et leur implication dans la lutte pour l’union de la Transylvanie avec la Roumanie étaient d’intérêt. Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a connu un peu le même silence et c’est le mérite de l’Université Babes-Bolyai et de l’Institut d’Histoire « George Baritiu » à Cluj qui ont réédité ou mis dans le circuit scientifique les témoignages de Roumains ou de Hongrois dans l’armée austro-hongroise.

L’œuvre de Dumitru Ciumbrudean est une exception dans le sens indiqué ci-dessus, et c’est parce que l’auteur avait été un membre important du mouvement socialiste et communiste. Le livre a été publié un an après que la Roumanie communiste avait célébré le 50e anniversaire de la Grande Union de 1918, à la Maison d’édition politique, la maison d’édition du Parti communiste roumain. Mais Dumitru Ciumbrudean avait également publié des extraits de son journal sous la forme d’une série de 250 épisodes dans le journal « Nouvelle Roumanie » à Cluj en 1936-1937. Un destin étrange a fait que dans les deux moments de la publication de 1937 et de 1969 ses fragments de journal n’ont pas été entièrement rendus, et la préface de l’œuvre est intensément politisée, soulignant pour les lecteurs les aspects qu’il fallait comprendre: les soldats regardaient avec admiration le monde russe et sa révolution ; le socialisme et le communisme étaient contre la guerre impérialiste et capitaliste. D’une part, le journal « Nouvelle Roumanie » avait censuré les références des soldats à la révolution russe et à Lénine, puis la censure communiste avait fonctionné avec la même mesure, coupant certains passages qui n’étaient pas d’accord sur le mouvement socialiste et ses dirigeants. Son journal est actuellement dans les archives du Musée National de l’Unité d’Alba Iulia. Sa notoriété en tant que communiste le met très probablement dans une zone d’ombre après la chute du communisme et son journal n’a jamais été réédité à l’occasion du Centenaire de la Grande Guerre comme cela a été fait pour d’autres œuvres d’anciens combattants.

Analyse du livre

Le journal du caporal Ciumbrudean Dumitru contient ses notes pendant 1619 jours, du 28 juin 1914 au 1er décembre 1918. Dans son avant-propos, Ciumbrudean avertit le lecteur que « mes notes sont souvent des vérités cruelles, comme l’étaient les gens dans les vagues de secousse morale et physique, perdant parfois leur sang-froid du jugement humain. Pas de tendance ou un grain de passion que je n’ai marqué dans mon carnet. Je le pensais pour moi, sans penser qu’il verrait la lumière de l’imprimé. Mon but est que mes sentiments soient connus des autres, en particulier ceux qui n’ont pas prêté attention au cauchemar mondial; pour connaître les affaires de la guerre, à ceux qui n’avaient aucune idée de la façon dont les jours amers se sont écoulés entre la vie et la mort de millions d’êtres envoyés à l’abattoir » (p.34).

Au-delà de ce qu’il déclare au départ, le journal de Ciumbrudean regorge de ses convictions socialistes et nationalistes. Ses souvenirs sont écrits avec une coloration pacifiste selon la déclaration du mouvement socialiste européen qui avait à cette époque appelé à la « Guerre à la Guerre ». Ensuite, l’autre note est celle du nationalisme roumain qui milite pour l’union de tous les Roumains sous l’égide de la Roumanie. Comme tous les Roumains de Transylvanie contraints de se battre pour une cause qui n’est pas la leur, Ciumbrudean ne participe pas avec enthousiasme à la guerre et veut la paix, mais aussi la désintégration de l’empire. « Nous n’avons pas de droits, pas de pays à combattre. Vous, mon enfant, vous ne devez pas mourir pour la stupidité des dirigeants de l’empire. » Il enseigne une leçon sur la façon de se comporter sur le front, une leçon qu’il donne en décrivant l’attitude de tous les soldats enrôlés presque par la force dans l’« armée sans âme » comme il appelle l’armée de l’empire austro-hongrois.

Le journal commence par la description de l’atmosphère de Budapest le 28 juin 1914, après l’annonce de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand. Ciumbrudean est témoin des manifestations guerrières des citadins qui descendent dans la rue et crient : « À bas la Serbie ! Mort à la Serbie ! » Suivent des chansons guerrières et nationales hongroises. Il est forcé de retourner à Alba Iulia et le 2 août est mobilisé au 50e Régiment, compagnie 12. Le 15 août, le régiment part pour le front. Sur la paroi du wagon, il est écrit: pour six chevaux ou 40 personnes… Destination du front galicien. Sur le chemin tous les soldats murmurent: Galicie, Galicie, brûler votre feu!

Le 27 août 1914, le caporal connaît le baptême du feu : « Ah je ne vois plus. Un brouillard de peur joue dans mes yeux, mais mon arme fonctionne. Je me tords pour tirer plus vite. Nettoie ceux qui veulent me tuer. Je tire, je tire, je tire… Nous tirons car nous devons tirer … Pour l’idéal et l’humanité, plus de guerre, ne tirez plus », note Ciumbrudean. Le 16 janvier 1915, un professeur hongrois, un Roumain et un volontaire polonais parlent de littérature sur les grands poètes, et un soldat illettré demande : « Mais ces gens, célèbres comme vous le dites, n’ont rien écrit sur la paix ? À cette question, tout le monde se regarde et se ferme. »

Le 27 septembre 1915, après plus d’un an de guerre, en permission, il quitte sa maison. Dans la rue, écrit-il, tout le monde regarde mes décorations et m’interroge à leur sujet : « Je souris et je leur dis que je ne suis pas un héros et que les héros meurent. » Il retourne au front et se bat à nouveau en Galicie.

Encore une fois son journal enregistre l’absurdité de la guerre. Le 23 janvier 1916, il note une discussion dans le même esprit contestataire : « Je crache sur ton art ! », dit encore un soldat qui assiste à une discussion sur Léonard de Vinci, Le Titien, Van Dyck, etc., « Si vous ne pouviez pas arrêter la guerre pour sauver l’art. Il fallait apprendre aux gens à ne pas faire la guerre ! » leur dit le même soldat en colère.

En juin 1916, son régiment est transféré sur le front italien. De là, il apprend que la Roumanie a déclaré la guerre aux Puissances Centrales, les soldats de nationalité roumaine sont un peu confus. Qu’est-ce qu’ils font ici ? Les dirigeants leur donnent des rations plus importantes et des cigarettes pour renforcer leur attachement à l’armée impériale, mais le mal est déjà fait: le combat n’est plus le leur.

En 1917, le caporal Ciumbrudean décrit les violents combats menés sur le front italien, mais aussi la situation de plus en plus difficile des Roumains en Transylvanie, familles affamées et persécutées. Les soldats parlent de plus en plus des bolcheviks et de Lénine, et sur leurs lèvres l’adage est: « laisser combattre les rois entre eux ».

Dans la ville où il y a trois ans les gens criaient : « Nous voulons la guerre ! Vive la guerre ! Mort à la Serbie ! », il chuchote: Nous voulons la paix! On n’a plus besoin de guerre ! écrit avec ironie Ciumbrudean le 5 janvier 1918 dans son journal lors de son passage à travers Budapest après un congé militaire. En juillet, il a subi une blessure à la main et a été hospitalisé à Belgrade où il séjourna jusqu’au 18 septembre, date à laquelle il fut transféré en Hongrie, puis a été déclaré inapte à la guerre. L’armistice le trouve à Alba Iulia, où il est de nouveau impliqué dans le mouvement socialiste et participe le 1er décembre 1918 à l’Assemblée Nationale des Roumains qui ont voté pour unir la Transylvanie à la Roumanie.

Le journal de Dumitru Ciumbrudean, c’est le journal d’un socialiste, il a évidemment une portée politique, mais c’est aussi le journal d’un pacifiste, d’un homme qui condamne la guerre. Il conclut le récit de son expérience personnelle de participation à la Grande Guerre: «J’ai connu des nations et des coutumes. J’ai appris à connaître l’âme humaine. J’ai vu des milliers de morts et de blessés. Tout cela m’a terriblement secoué, car maintenant je ne peux plus regarder un animal mort sans me faire mal. J’ai été blessé plusieurs fois et de la main droite je suis devenu invalide de guerre. Combien j’ai traversé! Pourquoi avons-nous été incités? Qui a semé la haine dans les âmes de la foule? Pourquoi avons-nous été aveuglément poussés à tuer? Sur la ruine du vieux monde, j’ai rêvé d’un autre monde après tant de souffrances et de misères. Nous qui avons vécu la guerre ne devrions pas être accusés de la haïr. Au nom de la paix, je condamne la guerre et je veux rendre hommage à travers mes notes à tous ceux qui se sont révoltés contre elle. »

Dorin Stanescu, mai 2021

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