Arnout Jules (1901 – 1988), Beck Marie (1893 – 1973) et 63 autres témoins

Témoignages de la Grande Guerre – Groupe du Onze novembre

1. Les témoins

Les femmes et les hommes qui témoignent dans ce recueil sont essentiellement des Belges, civils déplacés en Flandre, réfugiés en France ou soldats combattants ; la plupart sont originaires de la région rurale de Heuvelland, dans le Westhoek belge néerlandophone. On peut aussi désigner cette région comme de la partie belge du nord des Monts de Flandres, de Poperinge à Ypres. D’autres témoins du recueil, moins nombreux, sont anglais, français ou allemands.

2. Le témoignage

Dans les années soixante, le projet de développement rural Opbouwerk Heuvelland a pris l’initiative d’associer des jeunes de cette région rurale, qui correspondait à l’arrière-front de 1914 à 1918, à une commémoration du 11 novembre (1977), en y associant des témoignages d’anciens, hommes et femmes qui avait connu le conflit dans ces villages. Devant le succès de la démarche, des témoignages complémentaires furent collectés et ont donné lieu à une publication en flamand : Van den Grooten Oorlog, (Éditions Malegijs, 1978). Le présent livre, Témoignages de la Grande Guerre, sous-titré Des hommes et des femmes, des Belges, des Français, des Britanniques et des Allemands racontent la Première Guerre mondiale, révisé et complété, en est la traduction (2016, Éditions Malegijs, 365 pages). Ces témoignages recueillis par le Groupe du Onze novembre ont été adaptés et transcrits par Marieke Demeester et traduits du néerlandais par  Noëlle Michel.

3. Analyse

Le recueil expose ici la transcription d’entretiens menés avec la génération de ceux qui avaient de 10 à 20 ans au moment de la guerre, avant qu’ils ne disparaissent progressivement au début des années 80. De nombreux thèmes sont abordés, comme la déclaration de guerre, l’invasion, la vie à proximité du front, ou la fuite comme réfugiés. On peut citer pêle-mêle le sort des habitants d’Ypres, le destin des Belges en Normandie, les fructueuses relations avec les Anglais pour certains, le quasi-esclavage agricole mis en place par les Allemands pour d’autres, les pénuries, les prix, la mortalité importante par maladie, le déminage en 1919…

Le recueil est particulièrement dense pour le début de la guerre, et on peut évoquer le traumatisme de l’arrivée des Uhlans (chapitre : les voilà !). Julie Cattryse (13 ans en 1914, p. 32) témoigne (avec autorisation de citation): « Les premiers soldats étaient à peu près cinquante, de grands hommes montés sur de grands chevaux (…) Partout où ils arrivaient sur leurs grands chevaux, les gens mouraient quasiment de peur. » Si les habitants sont très surpris par l’éclatement de la guerre, tous connaissent au début de septembre les atrocités allemandes de la fin du mois d’août. J. Cattryse raconte que des Allemands entrent chez son grand-père, un soldat demande du pain (p. 33) « on arrivait bien à le comprendre, il parlait presque comme nous. » Un des soldats veut emballer son pain et voit une moitié de journal, s’en sert, et quand il le retourne, lit : « « Barbares allemands à Malines » Il a sursauté. « Pépé, ce n’est pas vrai. Si tu as encore des journaux de ce genre, brûle-les avant que d’autres Allemands arrivent. » Il a déchiré l’article. « Si les civils n’avaient pas jeté de vitriol pour blesser les soldats allemands, ceux-ci n’auraient rien fait. » Gaston Boudry, 13 ans, évoque la progression des uhlans entre les villages (p. 34) « Quand ils voyaient quelqu’un dans la rue, ou un fermier dans ses champs, ils disaient : « Mitkommen ». Viens. Si on ne venait pas avec eux, ils tiraient. Quand on les avait accompagnés assez loin, ils disaient : « tu peux partir. » C’était un moyen d’avancer sans se faire tirer dessus. » À Westhoutre, le garde champêtre tombe sur les Uhlans alors qu’il a gardé son uniforme et son révolver de fonction : il est attaché à la porte du cimetière et exécuté ; (Oscar Ricour, 22 ans, p. 40) « Les habitants étaient horrifiés, comme vous pouvez l’imaginer. Personne n’osait plus sortir. Personne ne voulait donner un coup de main pour enterrer le garde champêtre. C’est le bourgmestre et le curé qui l’ont enterré. » On peut clore ce thème des débuts avec Fernand Denuwelaere (14 ans à l’époque, p. 50) « Les premiers Allemands, c’était des uhlans. Des prisonniers qu’on avait libérés » (…) plus loin il évoque le retrait allemand après leur avancée maximale « Un prince allemand a été tué [Maximilien de Hesse]. Un Anglais s’est faufilé à travers un champ de betterave jusqu’à l’abbaye [du Mont des Cats]. Le Prince se trouvait sur l’escalier, sa tête dépassait du mur et l’Anglais l’a abattu. Un seul coup et il était mort. » Enfin il termine par l’évocation des espions allemands avant la guerre, ceux-ci faisaient du colportage dans la région pour des outils en acier, pioches et faux, et « se promenaient par tous les petits chemins. Mais c’étaient des espions. En fait c’étaient des officiers. On s’en est aperçu à Reningelst. L’un des officiers a dit à un type qui n’avait pas payé sa pioche : « Vous devez encore me régler une pioche. » C’est comme cela qu’on a su. » Ce propos est intéressant, car le témoin, très certainement sincère, et qui a dû raconter cette histoire à de nombreuses reprises, commet trois erreurs : les uhlans ne sont pas des repris de justice libérés, le Prince allemand est mort en un jour et demi, la nuit, d’une blessure au ventre, et il n’y a probablement eu qu’un seul uhlan colporteur d’outils agricoles avant la guerre ; on peut remonter la rumeur grâce au récit de Julie Cattrysse. Les Uhlans sont entrés dans la maison communale d’Aartijke, qui est en même temps une auberge (p. 32) « Les soldats allemands ont commandé une bière. Léonie, la patronne de l’auberge, était livide de peur. On avait raconté tant de choses à leur sujet. Elle tremblait comme une feuille. L’un d’eux lui a dit : « Mais Léonie, tu ne vas quand même pas me dire que c’est la peur qui te rend aussi pâle ? » Elle l’a regardé sans comprendre, alors il a enlevé son bonnet et son uniforme ; (…) elle l’a reconnu. Une semaine avant le début de la guerre, il avait encore logé à l’auberge. (…) » Cette anecdote du voyageur de commerce allemand s’est ainsi transformée en une cinquième colonne avant l’heure, formée d’officiers espions.

On peut citer quelques thèmes sans développer :

Les réfugiés belges

* L’importance de la Normandie pour le regroupement des Belges, des familles et la possibilité d’y travailler, dans les arsenaux, les usines, et aux champs. 

* Le fait que les réfugiés belges n’ont pas droit à l’allocation lorsqu’ils restent à proximité de la frontière, pour les obliger à se disperser plus loin en France ; Henri Demey, 15 ans en 1914, l’évoque (p. 91) :« Dans tout le nord de la France, de Dunkerque à Hazebrouck, les gens parlaient encore flamand, à l’époque (…) L’abbé Lemire, député d’Hazebrouck [a fait] son discours à la Chambre : « Les réfugiés belges sont tous des Flamands. Ils ne parlent pas français. À part quelques exceptions. Ils voudront tous rester dans le nord du pays, à cause de la langue. Mais cette région est surpeuplée, la France est grande et on manque de gens ailleurs beaucoup plus que dans le Nord. Je propose de ne pas payer d’allocations aux réfugiés belges qui restent dans le département du Nord. Tous ceux qui le veulent pourront rester, mais ils devront se prendre en charge eux-mêmes. » L’allocation est toutefois aussi attribuée aux Belges du Nord à partir de 1916, le souci d’équité l’emportant.

* en cas de conflits (trois mentions), des Belges sont traités de Boches,  (Martha Brion, 6 ans en 1914, p. 93) « Quand on se disputait à l’école, les autres enfants avaient aussi vite fait de nous traiter de sales Boches. Les garçons comme les filles. Mais on ne se laissait pas faire, on se battait. Pourtant, il faut quand même dire que la plupart des Français étaient gentils et que nous étions bien vus. » De même Jules Leroy (p. 94) confirme la bonne réputation des Belges au travail: le père de la fermière dirigeant la ferme de l’Eure où les parents de Jules travaillaient disait souvent : « Personne ne fait mieux le travail que les Belges, mais on ne peut rien leur demander le dimanche. Le dimanche, ils ne veulent pas travailler. Ils vont à la messe. Et toute la journée bien lavés et bien rasés, bien habillés, à fumer des cigarettes… »

Les Français

* Les soldats français, les premiers, ceux de l’automne 1914, étaient des « pauvres diables », et n’avaient rien pour s’abriter, alors que les Anglais étaient riches, avec de grandes tentes et des baraques. (André Houwen, p. 108)

* « Les Français dormaient dans une porcherie aux tuiles disjointes, la neige rentrait dans le bâtiment. Les soldats se serraient deux par deux les uns contre les autres pour se réchauffer. Ils n’avaient qu’une seule couverture par personne. Ils venaient d’une région où il faisait chaud, dans le sud de la France. Ils n’avaient pas l’habitude du froid, et l’hiver était très rigoureux. »  (Georges Deconinck, p. 109)

Les Anglais

Pour les civils qui réussissent à rester à proximité du front anglais, Maurice Liefoohghe affirme (p. 121) : « Tout le monde gagnait très bien sa vie. On travaillait tous pour les soldats. Réparer les routes, couper du bois pour faire des piquets destinés à étayer les tranchées. On a abattu presque entièrement les bois du Mont Rouge, du Mont Noir et du Mont des Cats.» Marie Beck et Julienne Deweerdt racontent que les cafés de leurs parents faisaient des affaires, et Florent Denuwelaere évoque p. 121 le commerce des dentelles, que les Anglais demandaient « For the Ladies ». « Presque toutes les femmes avaient appris à en faire à l’école dentellière. (…) Les dentellières ont fait de bonnes affaires pendant la guerre. Quand elles avaient fait un bon bout de dentelle, elles le coupaient et le vendaient aux Anglais. Et eux l’envoyaient en Angleterre. » Theoffiel Boudry renchérit p. 125 : « Grâce aux Anglais nous ne manquions de rien. » Nos témoins, souvent enfants à l’époque, éprouvent paradoxalement, à l’évocation de cette période difficile, une sorte d’unanimité euphorique à se remémorer les Anglais, ils les associent aux friandises que ceux-ci leur distribuaient volontiers, « Les enfants et les soldats…impossible de nous chasser de là ! » (Michel Hardeman, p. 158), « Pour nous les enfants, c’était une époque formidable ! » (Clara Vaneechoutte, p. 159). C’est évidemment un son de cloche différent pour les témoins restés du côté allemand, il y a le travail forcé et sous-payé, mais c’est d’abord la disette qui va s’aggravant qui marque les récits.

Jeunes femmes

Julie Derynck vivait en secteur allemand (p. 167) : « J’étais une jeune fille de seize ans lorsque la guerre a commencé et j’avais vingt ans quand elle s’est finie. Les Allemands avaient des supérieurs sévères. Ils étaient très disciplinés. (…) Ma mère était très stricte. Lorsqu’on était dans l’étable à vaches et que les soldats demandaient : « Où sont les Mädels, les filles ? » elle répondait : « cela ne vous regarde pas ! » (…) Les soldats devaient laisser les filles tranquilles. Évidemment, certaines fréquentaient des soldats allemands, et il y en a même qui ont eu un enfant. Mais si vous n’étiez pas intéressée, ils vous fichaient la paix. »

On terminera l’évocation de ce recueil très riche avec Jules Willaeys (p. 346) : « Après la guerre, je pouvais passer des journées entières à raconter ce que j’avais vécu au front. J’ai déjà mentionné que j’étais un très bon tireur. Mais quand je commençais à en parler, ma mère disait : « Tais-toi, mon garçon, c’était aussi des enfants de quelqu’un. » »

Vincent Suard (mai 2026)

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Saint-Clair-Erskine, Millicent (1867-1955)

Résumé de l’ouvrage :

Duchesse de Sutherland, Six semaines à la guerre. Bruxelles – Namur – Maubeuge. Paries, Librairie militaire Berger-Levrault, 1916, 91 pages

Issue d’une des familles les plus riches d’Angleterre, grande propriétaire terrienne, Millicent Sutherland, crée dans un de ses nombreux châteaux, celui de Dunrobin, une association au profit de ses ouvriers et fonde un hôpital pour les enfants malades de ses terres. Une fois la guerre déclarée, membre de la Croix-Rouge française, elle décide de poursuivre cette œuvre et d’utiliser son statut et son argent pour créer de toutes pièces une ambulance qu’elle emploierait dans une zone de guerre, pensant d’abord à la France. À Paris, elle apprend que la Belgique manque d’ambulance ; elle monte alors une « équipe » composée d’un chirurgien et de 8 infirmières (page 12) et se rend à Bruxelles où elle est redirigée sur Namur. Là, elle s’installe au couvent des sœurs de Notre-Dame, au centre de la ville, à quelques mètres de la confluence entre la Sambre et la Meuse (la photographie de la porte gardée par deux sentinelles, page 53, correspond aujourd’hui au 41 rue du Lombard), qui dispose de 150 lits. C’est là qu’elle est submergée par la vague de l’invasion allemande, de ses cortèges d’exactions et destructions, et qu’elle reçoit jusqu’à 100 blessés. Elle semble alors découvrir l’ampleur et les implications de sa tâche. Le 23 août, elle dit : « Ce dont auparavant, je me fusse crue incapable me semblait alors tout naturel : laver les blessures, enlever les habits et les loques tachés de sang, tenir des cuvettes pleines de sang, calmer les gémissements des soldats, soutenir un blessé recevant l’extrême-onction entouré des religieuses et du prêtre, tant il paraît près de mourir ; tout cela devient un devoir facile à accomplir ». Devant l’affluence, elle complète : « … je comprends soudain qu’elle bénédiction est notre ambulance » et devant la réalité de l’implication de son personnel, elle précise enfin : « Personne ne peut, tant que ces horribles choses ne sont pas réalisées, s’imaginer la valeur des infirmières anglaises entraînées et disciplinées » (page 23). Elle assiste au bombardement et à l’incendie partiel de la ville, rencontre le général von Bülow, dont le quartier général est situé à l’hôtel de Hollande, et décrit « la vie avec les envahisseurs ». Le 4 septembre, elle obtient l’autorisation de se rendre à Mons (à 70 kilomètres à l’ouest de Namur) afin « de voir les Anglais blessés » (page 43). Tous ses blessés finalement évacués, elle se voit contrainte de quitter Namur par ordre du gouverneur allemand. Elle essaye alors de rejoindre la France en pleine bataille de La Marne et finit par rentrer en Angleterre, par Liège et la Hollande, avec son personnel particulièrement dévoué, le 18 septembre 1914, après six semaines rocambolesques dans une Belgique en guerre et occupée. Reconnaissant l’héroïsme de son « équipe », elle dit : « C’est à leur courage et à leur habileté professionnelles que je dédie ce livre » (page 12). L’ouvrage est illustré de 8 photographies intéressantes, dont deux du personnel de l’ambulance au complet (pages II et 81). Elle donne parfois quelques éléments sur les circonstances de ces prises de vues dans le livre, d’une carte de la Belgique et du nord de la France, et de deux fac-simile de ses passeports pour circuler dans la Belgique occupée. Elle dit également nourrir sa narration sur la base d’un carnet de guerre dans lequel elle puise parfois des éléments, comme elle l’annonce le 22 août, quitte à entraîner quelques confusions, notamment sur la date du lendemain, celle de l’afflux des premiers blessés dans son ambulance (pages 23 et 24). Son témoignage semble fiable, d’autant que lorsqu’elle reporte des éléments douteux, comme ces pièces lourdes de siège prépositionnés dans une usine allemande avant la guerre, elle prend soin d’ajouter : « Cette histoire me paraît peu admissible » (page 65).

Eléments biographiques :

Lady Millicent Fanny Saint-Clair-Erskine naît le 20 octobre 1867 à Dysart, ancienne ville royale située dans le comté de Fife en Ecosse. Elle est la fille aînée d’un homme politique écossais, Robert Saint-Clair-Erskine, comte de Rosslyn, et de Blanche Adeliza Fitzroy. Elle a deux sœurs, Sybil Fane et Angela Forbes. Elle a 17 ans, le 20 octobre 1884, quand elle épouse Cromartie Sutherland-Leveson-Gower, lequel hérite de son père du duché de Sutherland. Ce dernier meurt en 1913 après lui avoir donné 4 enfants (Victoria Elizabeth (1885-1888), George (1888-1963), Alastair (1890-1921) et Rosemary (1893-1930)). Bien que noble et mondaine, elle développe une réputation de réformiste sociale ; Elle crée plusieurs associations et une école technique, montant même un hôpital dans l’un de ses châteaux, celui de Dunrobin, « pour les petits malades de ses terres » (page IX). S’impliquant dans la guerre, elle relate son épopée sanitaire entre le 8 août et le 18 septembre 1914 avant de rentrer en Angleterre où elle épouse, le mois suivant, Percy Desmond Fizgerald, major au 11ème régiment de Hussards, devant Lady Millicent Fitzgerald. Elle en divorcera en 1919 pour se marier, en octobre, avec le lieutenant-colonel George Hawes. Homosexuel, elle divorce une nouvelle fois en 1925. Après son épopée belge, elle revient en France et crée, à l’été 1915, l’hôpital militaire de Bourbourg, à quelques kilomètres de Dunkerque. Voyageuse, elle vit un temps en France. Au cours de sa vie, elle écrit 7 ouvrages, romans, nouvelles, pièce de théâtre, dont Six Weeks at the War, en 1915, qu’elle autorisera à traduire en français pour la prestigieuse collection La guerre – les récits des témoins de la Librairie Militaire Berger-Levrault l’année suivante. Elle est aux Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale et revient à Paris en 1945. Elle décède le 20 août 1955 à Orriule, dans les Pyrénées-Atlantiques, après une vie aussi riche qu’extraordinaire.

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours suivi par Millicent Fanny-Saint-Clair-Erskine : Angleterre – Boulogne (8 août 1915) – Paris (9 août) – frontière belge – Bruxelles (17 août) – Charleroi – Moustier -Namur (14 août) – voyage Namur – Binche – Mons (5 septembre) – Voyage en train par Charleroi (9 septembre) – Landelis – Thuin – Erquelinnes – à pied jusqu’à Maubeuge – en voiture depuis Maubeuge – Bavai (Bavay) – Valenciennes (11 septembre) – Tournai – Bruxelles – Namur – Liège – Visé – Eben-Emael – Maestricht (Maastricht) – Utrecht – La Haye – Rotterdam – Fluching (18 septembre)

Page 3 : Potage Maggie
: Londres-Paris, 15 heures le 8 août 1914
: Couvre-feu
: Rue François 1er, siège de la Croix Rouge
: Autorisation par Messimy
6 : Barricades sur les routes belges : «Faites de cars culbutés, d’arbres et de branches destinées à ralentir la marche des automobiles allant à une trop grande vitesse»
7 : Nom des forts de Namur : Suarlée, Emines, Cognelée (au nord), Marchovelette, Maizerat, Andoy (à l’est), Dave, Saint-Héribert (au sud) et Malomme (à l’ouest)
9 : Boy-scouts
11 : Femmes allemandes belliqueuses envers les déplacés
: Confusion entre allemands et britanniques du fait de l’uniforme kaki (vap 69)
17 : Taube appelé « frelon de l’enfer »
21 : Effectif des Sœurs de Notre-Dame : 4 000 pour 41 couvents en Belgique, 72 en Amérique, 19 en Grande-Bretagne, 2 au Congo belge, 2 en Rhodésie et 1 dans l’Etat libre d’Orange
22 : 23 août 45 premiers blessés belges et français. Eclats d’obus rarement mortels s’ils sont pris à temps !
24 : Armes et munitions récupérées par les gendarmes belges
: Homme fou
25 : Entrée en ville des Allemands, soulagement paradoxal signifiant la fin des combats
: « Que pouvait faire ce brave petit peuple contre cette force ? »
: Enterre son revolver
27 : Comment tire le soldat allemand selon elle, le fusil sur la hanche
: Seconde ligne de soldats appelés « surveillants »
29 : L’ami de l’ordre, journal de Namur
31 : Utilisation massive des automobiles sanitaires et problème de l’essence
32 : Enigme de la chute rapide des forts et fuite du général belge Staff
: Vue du général von Bülow, anglophone, qui visite son ambulance
34 : « Les Flamands étaient bien amusants dans leurs efforts pour se faire comprendre de nous »
36 : Allemands sales et tatoués
: Proclamation multiples sur les murs, menaces diverses sur les populations
39 : Rumeurs sur l’utilisation anglaise des balles dum-dum
43 : Vol de livres à la bibliothèque de Louvain incendiée sous prétexte de sauvegarde
50 : Peur d’un officier allemand d’être rasé par un Belge
53 : Réservistes ayant leur arme chez eux, source de répression ou d’exactions allemandes
55 : Inscription sur les trains
56 : Vue et description de trains sanitaires
64 : Vue de tombes
65 : Vue d’inscriptions sur des canons
: Rumeur de canons de siège de 17 cm prépositionnés avant la guerre dans une usine allemande, bourrage de crâne
68 : « Il est vexant de constater comme un grand nombre d’officiers allemands parlent correctement le français, voire l’anglais. Je ne puis me défendre d’une certaine honte du fait qu’une notable proportion de nos soldats et marins ne parlent aucune langue étrangère »
72 : Vue des drapeaux belges dans Bruxelles que les Allemands n’ont pas eu le temps de faire enlever
76 : Vue de Jim Barnes, écrivain voyageur américain (1866-1936), utile pendant le voyage
82 : Vue de préparatif de guerre en Hollande
83 : Sur les espions en Hollande

Yann Prouillet – 25 juillet 2025

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Mergen, Joseph Félix (1880 – 1947)

Itinérance d’un instituteur public de Dunkerque à Salonique   Carnets de guerre 1914 – 1918

1. Le témoin

Joseph Mergen est au moment de la mobilisation instituteur à Asnières, dans la banlieue parisienne ; il a deux enfants et son épouse Julia est également institutrice ; il rejoint à 34 ans le 28e RI, combat en Belgique, puis, passé au 81e RI, en Champagne et à Verdun. Sous-lieutenant en octobre 1915, il est transporté à Salonique en février 1917, où il se bat sur le front d’Orient jusqu’à l’Armistice. Démobilisé lieutenant en février 1919, il décèdera en 1947 après une carrière d’instituteur et de directeur d’école primaire.

2. Le témoignage

Thierry Mergen, petit-fils de l’auteur, a publié en 2019 « Itinérance d’un instituteur public de Dunkerque à Salonique, Carnets de guerre 1914 – 1918 », (Books on Demand, 249 pages). Il a retranscrit intégralement la totalité des huit carnets de Félix Mergen, tenus au jour le jour, ayant simplement ajouté quelques titres de chapitre, des photographies originales jointes aux carnets, et des illustrations extérieures (cartes postales). Il n’y a pas d’informations sur une éventuelle reprise ultérieure du texte d’origine, et la version proposée paraît dans sa forme « proche » de l’événement.

3. Analyse

Belgique, Beauséjour, 1ère blessure  (août 1914 – mars 1915)

Félix Mergen, sergent de réserve et pédagogue de profession, forme d’abord les classes 14 et 15 au dépôt à Évreux. Sa première expérience du front en Belgique (février – mars 1915) a lieu à l’ouest d’Ypres. Il évoque un secteur difficile, et des soucis relationnels avec son lieutenant ; lui soutient ses hommes, qui estiment qu’on les nourrit mal (24 février 1915, p. 20) [avec autorisation de citation] : « Nos hommes sont de plus en plus mécontents et ils ont raison. On leur distribue des rations pour enfant de quatre ans et on ne leur laisse pas un instant de répit. » Homme énergique, probablement autoritaire, il a parfois des relations heurtées avec ses supérieurs (Watou, au repos, p. 21) : « Toujours la même vie, toujours très occupée et au fond vide, ordinaire, déplorable. Le lieutenant est insupportable. » Préoccupé par le cadeau qu’il veut faire à sa femme (mouchoirs en valenciennes), il a déniché une dentellière, mais elle n’arrive pas à fournir, et malgré ses relances, ce ne sera pas prêt avant son départ de Belgique : « Quelle flemme ces ouvrières. Il est vrai qu’elles ne font pas que de la dentelle. » Donc dès ses débuts en ligne, on voit un sous-officier consciencieux mais de caractère entier.

L’intérêt principal des carnets réside dans la précision avec laquelle l’auteur décrit son secteur et son service de sergent en Champagne, à Beauséjour. En avril 1915, il commande à des Méridionaux (81e RI – Montpelliers) dans un secteur difficile, car les Allemands sont souvent très près, avec des petits postes ou des boyaux obstrués par des barrages de sacs de terre à moins de 25 mètres. Il raconte ses efforts pour empêcher les hommes de garde de s’endormir, les houspillant, ou au contraire ses soucis avec les bavards, qui ne peuvent travailler aux tranchées en silence. Il engueule certains caporaux, s’appuie sur d’autres, et dépense une grande énergie à essayer de lutter contre l’inertie des hommes fatigués et réfrigérés. Les désaccords sur le service sont aussi fréquents avec son lieutenant (p.39 « Naturellement ça va mal »), et le récit est une très bonne évocation du métier de sergent en première ligne, dans un secteur exposé, dans ce qu’il a de matériel et d’ingrat.

Dans cet univers lunaire, parsemé de cadavres, l’adversaire n’est jamais considéré autrement que comme ennemi désincarné ; ainsi, une opération est montée pour éliminer quelques Allemands trop proches derrière un barrage (on les entend « baragouiner »), et l’attaque surprise par jet de grenade réussit (mars 1915, devant Beauséjour, p. 47) « Les hommes ont fini quatre blessés pour avoir la paix. Ils étaient gênants avec leurs gémissements et leurs Kamarad ! Kamarad ! Ensuite, le lieutenant les fait balancer par-dessus le barrage. Les Boches s’en arrangeront. » De temps en temps, le lieutenant et le meilleur tireur de la section viennent faire des cartons aux créneaux ; l’auteur fait de même (p. 57) : « Un de mes poilus a descendu un Boche que je lui avais signalé. J’en fais autant pour trois autres. Les Boches font passer un chiffon rouge au-dessus de leur parapet (…) » Devant les lignes, la tension est constante (p. 59) « vers 22 heures, je descends un Boche qui s’était avancé, seul, jusqu’à 30 m de chez nous (…) J’ai tout de même bien brûlé 13 cartouches avant d’en venir à bout. La 13e lui a été fatale car j’ai entendu son cri. Pas facile le tir, la nuit. » il précise aussi avoir été obligé de tirer debout, par-dessus le parapet, car son créneau ne valait rien.

Les conflits avec son supérieur direct sont relatés : redescendus au repos, on laisse les hommes se disperser, alors que le commandant et le colonel multiplient les demandes de corvées diverses, et il est impossible de les retrouver rapidement. F. Mergen « raisonne » qu’il n’accepte pas les reproches, que c’est le lieutenant qui a laissé les hommes se disperser, qu’ensuite il aurait dû défendre le repos de ses hommes  etc… Nouveau conflit le lendemain (p. 62) le lieutenant devient grossier « Je lui donne très énergiquement une leçon de politesse, après m’être mis au grade à vous, car l’algarade se passait en présence d’autres sous-officiers et d’hommes. (…) Quel sale oiseau ! » L’auteur est blessé en avril 1915 : revenant d’une reconnaissance en rampant, il fait les trois derniers mètres en se relevant et il avoue avoir fait une belle cible, par sa faute. Évacué sur Biarritz, il revient en Champagne en août.

Tranchée de la Vistule, Aisne, Verdun, 2e blessure (août 1915-août 1917)

La deuxième partie du témoignage en Champagne est marquée par l’évocation de l’offensive du 25 septembre 1915. Le 81e RI est de réserve d’Armée, et n’est engagé que le lendemain du début de l’attaque, pour relayer ceux qui ont pu progresser le 1er jour. Du 26 septembre au 2 octobre, ils se retrouvent bloqués devant la tranchée de la Vistule qui les surplombe, s’épuisant en attaques stériles et meurtrières. Ils sont sous le feu ennemi, le gaz fait son apparition, et ils restent impuissants, sous la pluie, sans liaison efficace avec l’artillerie. Pour lui, si la première vague d’assaut a pu aisément avancer sur la ligne allemande, la seconde vague a rencontré des défenses intactes (p. 100) « et nous sommes venus nous briser sans profit sur les nouvelles lignes boches, non effleurées par notre artillerie qui tire beaucoup mais trop au petit bonheur. » Passé sous-lieutenant à l’automne 1915, en ligne devant Somme-Suippes (le Trou-Bricot), il commande un tir des canons de 58 et après un réglage efficace, il paraphrase le tirailleur Banania, « scie » très à la mode en 1915 : « Nous entendons brailler des Boches pendant que d’autres galopent à fond de train dans les boyaux. Y a bon ! »

Dans l’Aisne en avril 1916, l’auteur évoque un coup de main qu’il doit mener (p. 133) « Vilaine affaire. (…) Il faut, c’est l’ordre, pas à discuter. » La mission se passe sans drame, mais échoue, et ses chefs voudraient qu’il la recommence; ici, comme avec Robert Morin par exemple, il plaide que c’est au tour des autres : « Ma décision a été jugée regrettable car c’est moi qui jusqu’ici avait fait le coup le plus sérieux. J’en suis flatté mais ce n’est pas une raison pour risquer ma peau plus que les autres. La mienne vaut la leur ! Zut ! » On voit que l’espace de négociation des chefs de section est limité mais qu’il existe. F. Mergen raconte ensuite sa très courte et très intense expérience de Verdun. De retour de permission le 4 août 1916, il monte seul en ligne pour retrouver son unité au plus fort du combat (Fleury-sous-Douaumont). Après une nuit épuisante, il doit assurer un assaut local malheureux sous le barrage allemand (p. 152) « Il y a du flottement et il est l’heure ! Ma 1er ligne ne part pas ! J’ai beau siffler tant que ça peut, personne ne bouge ! Nom de nom ! J’y saute et comment ! Allons ! ». Blessé à l’épaule quelques instants après, il est pansé au poste de secours et arrive à pied à la voiture d’évacuation, au milieu des éclatements ; il mentionne une intéressante algarade (p. 155) « Le jeune aide-major qui dirige l’embarquement ne veut pas connaître mon galon, même pas me laisser asseoir à côté du chauffeur et il prétend charger un grand blessé boche ! Heureusement des brancardiers apportent des grands blessés, des nôtres. J’exige que le Boche soit descendu et remplacé par un Français. Après bien des difficultés, j’obtiens gain de cause, d’autorité. »

Armée d’Orient, Salonique, Monastir

Après convalescence, il apprend avec joie sa mutation au 122 RIT, et à 38 ans, il pense pouvoir se reposer un peu, mais catastrophe, trois jours plus tard arrive un contrordre, sa mutation pour l’armée d’Orient. À Marseille, en attendant son embarquement, il visite la ville (janvier 1917, p. 165) : « Pas fameux le vieux Port, mais quelles études de mœurs ! Quelle licence ! Je ne suis pourtant pas bégueule, mais c’est raide jusqu’à l’invraisemblable. ». Embarqué sur le Saint-Laurent, son navire est torpillé en rade de Malte (2.02.17), avec un faible nombre de victimes « Voilà une journée qui compte et nous ne sommes qu’à Malte ! C’est gai ! »

Au printemps, son service au 1er Régiment de marche d’Afrique le tient autour de Salonique, puis il doit en mai 1917 rejoindre les lignes vers Monastir, ce qui n’est pas le cas de tous les cadres : « C’est une vengeance du vieux Dissez qui a horreur des vérités maintes fois entendues. Aussi nous ne nous gênons plus du tout ! (p. 189). À partir de ce moment, il alterne des secteurs de première ligne assez actifs et difficiles (il est enterré plusieurs fois par des torpilles), comme par exemple devant la cote 1248. Il est fréquemment malade, mais à Salonique il refuse en septembre 1917 une proposition d’évacuation (p. 213) « Proposition que je dois repousser à nouveau en raison des circonstances : attente de mon 2e galon, reconstitution du régiment. J’aurais l’air de me sauver et donc je resterai, à moins d’aggravation sérieuse. » Si sa santé se raffermit à la fin de l’année, il sera ensuite régulièrement frappé par des otites très invalidantes. Il tient en 1918 des positions sur le front de Monastir, et il y décrit (p. 234) certains secteurs peuplés de « nombreux cadavres, tous déjà dératisés plusieurs fois, quelques-uns en morceaux épars. (…) C’est un « fouillis effarant et à la Edgar Poe. » Il participe à l’offensive en septembre 1918, mais est réhospitalisé en octobre. À Salonique, il note le 3 novembre « une Grande fête juive, commémorative de la déclaration de Georges V (reconstitution de la Judée) », évoque l’effondrement autrichien le 7 novembre, mais, curieusement, ne dit pas un mot du 11 novembre. Il embarque pour l’Italie le 13 décembre, d’où le train l’amène à Vintimille. Les derniers mots du récit sont un mystérieux (p. 247) : « Zut de zut ! ». Nous avons donc ici l’intéressant témoignage, très factuel, d’un cadre de réserve d’âge déjà « mûr », ce combattant ne disant rien de ses pensées profondes, ni sur lui ni sur la guerre ; et quand l’aumônier veut le convaincre de faire ses Pâques, « je m’en tire en répondant que j’y réfléchirai. » (p. 78).

Au sortir de la lecture de ces carnets, on se fait aussi la réflexion qu’à la rentrée 1919, à l’école primaire d’Asnières, ça n’a pas dû broncher dans la classe de Monsieur Mergen.

Vincent Suard, février 2025

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