Vincent, César (1894-1917)

Ni le parcours militaire, ni les thèmes abordés dans la correspondance de ce jeune de la classe 14, né à Crupies (Drôme) le 12 avril 1894 dans une famille paysanne, ne sont d’une grande originalité. En 1914, il fait ses classes à Briançon et au camp de La Valbonne. Il part au 140e RI dans la Somme en décembre 14 ; en juin 15, il passe mitrailleur au 75e RI ; c’est ensuite la Champagne et l’offensive du 25 septembre ; malade, il est évacué en décembre ; de mai à septembre 16, Verdun, puis le secteur de Reims jusqu’en janvier 17 ; permission et maladie au pays natal, retour au front dans l’Aisne en mars, mais il ne participe pas directement à l’offensive Nivelle ; en juin, il décrit un mouvement d’indiscipline au 75e dans une creute ; en octobre, c’est l’attaque de la Malmaison où il est gravement blessé ; transporté à Soissons, il meurt à l’ambulance 5/52 le 26 octobre 1917.
Cultivateur, César s’intéresse aux travaux de l’exploitation familiale et regrette de ne pas être là pour prendre sa part (sa mère étant veuve) ; il est curieux de voir comment la terre est cultivée dans les régions qu’il traverse. Il souffre de l’éloignement et a convenu d’un code avec sa grande sœur pour indiquer où il se trouve. Il ne s’autocensure pas dans ses lettres à la famille et décrit les conditions abominables du front et les dangers presque permanents. Sorti de l’hôpital en avril 1916 et destiné à remonter, il s’écrie : « Retourner à cette boucherie ! Repartir ! repartir au front ! Après 17 mois de campagne, repartir, il me semble que je ne pourrais pas. » Et, plus nettement encore, en mars 1917 : « S’il faut y aller, nous irons ! mais je voudrais pouvoir renier la République, la France et tous ceux qui nous gouvernent ! si mal ! et si honteusement ! » Les lettres maternelles essaient de le consoler, l’encouragent à la résignation ; les colis venant du « pays » constituent de brèves éclaircies.
L’originalité se trouve dans la constitution et la conservation d’un corpus qui rappelle celui de la famille Papillon (voir ce nom) : 1295 lettres ou cartes postales, la plupart de César à sa famille, mais aussi une grande partie des lettres reçues par le soldat, venant de sa mère et de ses sœurs, de ses amis et amies, de ses marraines de guerre, missives qu’il a renvoyées ou apportées chez lui lors des permissions. Grâce à elles, on peut reconstituer le réseau de relations amicales ou amoureuses du soldat et de ses proches, avec ses confidences, ses secrets, ses brèves fâcheries. La correspondance est restée plus de 90 ans dans un coffre en bois au grenier de la maison familiale. Certaines lettres ont disparu au fil du temps pour différentes raisons parmi lesquelles on retiendra la récupération des siennes propres par une jeune fille. Ce riche corpus est actuellement étudié dans le cadre d’une thèse de doctorat de l’université de Nimègue (Pays-Bas) par Mies Haage, sous la direction du professeur Peter Rietbergen.
Rémy Cazals

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Jury, Jean-Elie (?-?)

1. Le témoin

On sait peu de choses de Jean-Elie Jury qui ne donne que des indications biographiques floues dans ses carnets. Il est peut-être originaire de l’ancienne commune de Saint-Julien-en-Jarez dans la Loire, où son frère, Stéphane-Irénée est né le 3 juin 1877. Il dit d’ailleurs quitter, le 1er août son lieu de résidence pour aller à Saint-Chamond. Sur son parcours militaire, il indique dans sa très courte préface « quand éclata la première guerre mondiale de 1914-1918, j’étais déjà un réserviste chevronné, j’avais exécuté mes périodes de réserve, dont j’étais sorti brigadier à l’une, sous-officier aux autres. Je fus affecté au parc d’artillerie de la 27ème division » (page 5). Semble-t-il fonctionnaire du ministère des finances, il est mobilisé à la déclaration de guerre comme maréchal des logis affecté à la conduite et au ravitaillement de l’artillerie régimentaire du 155ème R.I. de la 27ème Division du 14ème Corps. Il est promu sous-lieutenant dans une section d’artillerie le 16 mars 1918.

2. Le témoignage

Jury, Jean-Elie, Mes carnets de guerre. 1914-1918, chez l’auteur, 1964, 171 pages.

« Comme toujours, depuis ma plus tendre enfance, j’ai confié à de petits carnets mes intimes pensées de chaque jour ; j’ai continué pendant ces quatre années de 1914-1918 » (page 5). Sa pratique d’écriture est déjà ancienne et son rôle de ravitaillement ne l’expose pas au combat. Ainsi, il parcourt les arrières du front mobile de la bataille des frontières dans les Vosges d’août 1914, témoignant des visions sommaires qui s’offrent à lui. Après une entrée anxieuse et sans débordement de joie en pays reconquis, il recule et retraite par Bruyères avant de quitter les Vosges le 14 septembre pour renforcer l’armée du Nord, dans la Somme. Il reprend ses corvées de cantonnement, ponctuées de ravitaillement, mais sans réelle activité ; les jours passent dans une immobilité commentée.

En août 1915, il est transféré sur la Marne où là aussi, il rapporte peu d’activité sauf un ravitaillement de l’avant qui lui permet de s’approcher de la ligne de feu. La fin de 1915 le ramène dans les Vosges quand en février 1916 les lignes s’allument à Verdun. La division renforce le front menacé de la ville martyre mais Jury égrène les jours dans la même monotonie. Au cours d’un de ces ravitaillements vers l’avant, le sous-officier reçoit une blessure légère à la jambe, qui lui vaudra la croix de guerre. Il ne quitte ce secteur qu’avec la fin de 1916.

De retour dans la Somme en 1917, il ressent superficiellement les mutineries du printemps alors que les jours succèdent aux mois et les changements d’affectation sont rares. La deuxième offensive de la Marne le conduit à colmater les brèches sans toutefois bouleverser la placidité de sa vie d’arrière front.

Août 1918 signe la fin des offensives allemandes et le début de la débâcle, l’auteur délaisse alors son carnet et apprend l’Armistice alors qu’il est en congé. Lassé de la guerre et de la licence qu’elle occasionne, il pense sans joie, ce 11 novembre 1918, à ceux que l’on semble déjà oublier.

3. Résumé et analyse

Le journal de guerre de Jean-Elie Jury est original sous deux aspects : le premier est la vision d’un non-combattant, chargé du ravitaillement d’artillerie régimentaire stationné à l’immédiat arrière front et y faisant des incursions aussi épisodiques que brèves. Cette vision offre un regard particulier mais superficiel car n’apportant pas le témoignage vécu de la guerre. L’auteur suit les événements militaires par procuration, selon les ragots de cuisine et son récit se réduit en proportions égales à des prospectives et des banalités. Il se qualifie d’ailleurs lui-même de « demi-guerrier » (page 37). Le 3 août 1914, il constate en gare de Saint-Chamond « les trains pris d’assaut. Enthousiasme. Des cris, des hurlements, quelques ivrognes malheureusement » (page 7) mais en guerre, il rapporte les ragots : « Il paraît qu’à Saint-Dié les ennemis n’ont pas enterré leurs cadavres et que la région empuantie est inabordable » (page 18) ou cette odyssée du capitaine Boust et de 22 soldats du 140ème R.I. parvenus à regagner les lignes françaises déguisées en paysans ! (page 19), rapporte le 14 septembre que « les soldats allemands commencent à se mutiler » (page 23). Si un de ses chefs lui donne une définition cocasse du drapeau : « Ça  qu’il faut se faire casser la gueule pour », il n’est pas concerné par son emploi militaire. Plus loin il analyse deux sortes de courages : « Celui que nous avons quand nous traversons des populations qui nous acclament (…) et « l’autre qui consiste à faire simplement chaque jour, à toute heure, son métier, son devoir, de se mesurer quotidiennement avec la camarde. Celui-ci est le plus admirable » (page 27). Plus tard, il continue de rapporter une guerre dont il ne perçoit que les bruits : « D’aucuns prétendent que d’une tranchée à l’autre on fait des échanges de cigarettes » (page 43). Parfois, son analyse est plus personnelle et opportune : le 23 novembre 1914, « nous voyons défiler deux régiments, le 115ème et le 117ème qui traversent Harbonnières pour aller à Hangest. Quelle tristesse de voit tant d’hommes âgés parmi eux ! Quelques-uns, fatigués, mal rasés, paraissent des vieillards. Ils défilent bien ; on surprend dans leurs yeux des rêves qui ne sont pas très belliqueux, mais ils sont résolus. Ils n’ont plus le patriotisme paonnesque des débuts devant les femmes ; ils ont souffert ; ils ont senti le souffle de la camarde, maintenant, ils marchent froidement, résolument parce qu’il le faut et parce que beaucoup d’entre eux, qui ont vu tomber à côté d’eux d’excellents camarades ont des comptes à régler avec les Boches » (page 49). Parfois, il s’emporte contre ses supérieurs, quand, le 4 avril 1916, il « trouve à [s]on retour nos deux officiers  occupés à faire un petit jardin autour de leur cagna. Jamais, jamais, je ne les ai vus s’occuper du bien-être des hommes. C’est un peu écœurant » (page 95) et y revient en mai 1916 : « Il faut que je confie à mon petit carnet tout l’écœurement que me donne nos officiers. Je ne parle pas de tous les officiers naturellement, mais des nôtres, de ceux de la 1ère S.M.I. Ils ne font rien, rien » (page 104). Il étend cette acrimonie aux généraux : « Qu’on foute donc nos généraux en 1ère ligne pour observer les mouvements de leurs troupes ! ils feraient peut-être moins de gaffes. (…) Maintenant ces messieurs après avoir fait massacrer des milliers d’hommes vont tranquillement jouer au bridge à Limoges et jouir des douceurs d’une grosse retraite. Quand je vois les souffrances et la mort autour de moi, je ne peux m’empêcher de dire comme les poilus : « Tas de crapules ! » (page 138). Cela participe du sentiment rencontré le 15 juin 1917, à l’esprit gâté de la troupe proche de la rébellion (page 139). Il participe également à l’ostracisme constaté contre les « gens du midi » : « Oh ! ces corps du midi toujours à la blague et à l’honneur, jamais à la peine » (page 102) et plus loin, le 4 juin 1916, « on murmure que tous les corps méridionaux ont flanché (une fois de plus) » (page 107).

La seconde originalité présente une attirance marquée du soldat pour un élément de sa vie dont le manque est cruellement ressenti : les femmes. Ce sentiment n’est toutefois pas développé, le récit n’étant émaillé que de quelques annotations ponctuelles sur le sujet. Cette thématique est finalement assez peu évoquée dans les témoignages de soldats, s’accordant tous à la pudeur ; le texte de Jury éclaire un peu l’historien sur ces sentiments éludés. Il indique en effet, dans la Somme en octobre 1914 : « Il y a de jolies ouvrières qui nous sourient. On ajuste son uniforme, on frise sa moustache, on se drape dans sa dignité de guerrier. Des regards s’échangent qui ne sont point chastes… Beaucoup d’entre nous, hommes et femmes, souffrent du besoin d’aimer » (page 40). Il connaîtra d’ailleurs un amour furtif en septembre 1915 (page 76). Cette préoccupation des femmes reste une préoccupation récurrente dans son parcours, favorisé par sa position de front-arrière.

Ces deux points sont malheureusement les seuls qui offrent un attrait à cet ouvrage superficiel et répétitif très fortement entaché d’une imprécision toponymique et patronymique qui confine à une systématique perturbatrice car faisant perdre ses repaires au lecteur. L’ouvrage perd de sa substance au fur et à mesure de l’avancée du conflit, se traduisant par un ressassement des jours et des expériences, à peine rehaussé par quelques missions « dangereuses » dont l’auteur sent de lui-même la pauvreté de l’intérêt. Certes, l’on sent que les souvenirs sont livrés bruts, sans retouches apparentes mais surtout sans vérification. Dès lors, cette qualité apparaît comme un défaut très largement souligné par le peu d’intérêt que revêtent la plupart des dates reportées. L’auteur dévoile des sentiments selon ce qu’il vit et une certaine incurie qui l’irrite mais c’est surtout l’ennui, le répétitif qui prévaut au fil des pages où les mois sont représentés par quelques dates éparses et quelques paragraphes délayés. Beaucoup d’erreurs toponymiques augmentent encore ce sentiment.

Au final, les carnets de guerre de Jean-Elie Jury n’offrent que peu d’intérêt à l’historien du fait de la pauvreté documentaire et descriptive du témoignage qu’il semblait vouloir apporter. L’ouvrage, semblant d’un tirage limité à compte d’auteur, est correctement rédigé, dans un style diariste simple et n’est pas iconographié. Cette présentation très austère peut rappeler les carnets dont le texte est issu.

Yann Prouillet, CRID14-18, décembre 2011

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Delabeye, Benoît (1888-1962)

1. Le témoin

L'auteur lieutenant
Benoît Delabeye est né le 7 avril 1888 à Pont-de-Beauvoisin (Savoie), de Jean et de Clotilde Millon. Après avoir fait ses classes au 140e R.I. de Grenoble, d’où il sort au grade de caporal, il parvient à revenir à ce régiment à la mobilisation malgré des problèmes de vue. Nommé sergent sous le feu, le 27 août 1914, il est affecté à l’instruction des jeunes soldats en mars 1915 et est lieutenant en 1916. Affecté ensuite au 89e puis au 131e R.I., il continue la campagne aux confins algéro-marocains, dans le Sahara. En 1918, il est nommé chef du 2e bureau de l’état-major des territoires du Sud. Démobilisé en août 1919, il reste en Algérie, où il s’est marié le 1er mars 1919, avec Renée Juliette Marie Moureau. Il est encore domicilié à Alger, où il tient un commerce de vins et alcools à son nom, en 1952, date à laquelle il reçoit la Légion d’Honneur. Il avait déjà été cité à deux reprises en juillet et septembre 1919 et décoré de la Croix du Combattant Volontaire en 1931. Il semble avoir terminé sa carrière après 23 années de services et campagnes comme lieutenant d’artillerie. Il décède le 14 septembre 1962 à Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise).

2. Le témoignage

Delabeye, Benoît (Lt), Avant la ligne Maginot. Admirable résistance de la 1ère armée à la frontière des Vosges. Héroïque sacrifice de l’infanterie française. Montpellier, Causse, Graille & Castelnau, 1939, 278 pages, non illustré, portrait en frontispice.

L'ouvrage

Sous le nom d’auteur de l’ouvrage est ajouté « combattant volontaire de l’infanterie ». L’ouvrage de souvenirs, très précis, car basé sur un carnet de route dont il est fait mention en dernière page, comporte une datation épisodique. La chronologie peut toutefois être aisément reconstituée jour par jour du 3 août au 12 septembre 1914, période concernée par le témoignage. Bien que rédigée en 1934, la retranscription des souvenirs du caporal n’a pas été déformée par les apports anachroniques de l’Histoire, postérieurs aux sentiments spécifiques de 1914, comme pourrait le laisser présager le titre. Toutefois, l’auteur ne se prive pas de quelques analyses a posteriori. Benoît Delabeye annonce en fin d’ouvrage un deuxième volume, reprenant le reste de sa campagne. Ce livre n’a jamais été publié à notre connaissance.

3. Analyse

Le 3 août 1914, le caporal Delabeye se voit signifier qu’il ne pourra faire la campagne qui s’annonce du fait d’une myopie particulièrement incapacitante. Loin d’agréer à cette décision, il va user d’un stratagème pour faire son devoir et, au quatrième jour de la mobilisation, intégrer le 140e R.I. Le lendemain, le train va l’emmener de Grenoble à Bruyères, dans les Vosges, pour un cantonnement à Lépanges-sur-Vologne où le régiment défile devant le général Dubail. Dès lors, le 140e va marcher vers l’Alsace et faire halte à Fraize, au pied du Bonhomme le 11 août. Le baptême du feu, terrible, aura lieu le 14 au col de Sainte-Marie, où l’auteur est pris dans la tourmente d’un déluge d’artillerie qui fera ses premiers tués et blessés. Le régiment toutefois peu de jours plus tard à Sainte-Marie-aux-Mines, libre de l’ennemi qui a retraité devant les troupes françaises. Deux jours d’accalmie précèdent vite un reflux allemand, contenu, mais qui va porter le régiment vers d’autres cimes vosgiennes par Provenchères-sur-Fave et le col de Saales dans la vallée de la Bruche. Le 22 août, Delabeye reçoit l’ordre de retraite sur le massif du Donon, entre les cols du Hantz et de Prayé. La 27e division toute entière recule et descend lentement la vallée du Rabodeau et Delabeye fait halte à La Petite-Raon. Cette retraite se poursuit alors que s’engage le 25 août la bataille de la Meurthe. A cette date, il gravit le massif de la Haute-Pierre au dessus de Moyenmoutier et regarde sans agir la bataille de Saint-Blaise qui coûtera la vie à de nombreux cadres et soldats du 140e. La retraite se poursuit le long de la Meurthe, traversée près de La Hollande et qu’il faut mettre en état de défense. Nous sommes le 27 août et dans l’action, le caporal est nommé sergent et le bataillon rejoint Saint-Michel-sur-Meurthe qui va très bientôt être la cible de l’artillerie ennemie. La 28e D.I. se situe elle vers Saint-Dié quand va s’engager la bataille de « la Combe de Nompatelize » et que la compagnie de Delabeye ne compte plus que 148 fusils sur 232 embarqués à Grenoble. « Je croyais entendre le glas sonner au clocher des villages de ceux qui gisaient là… » (page 130). Cette défense de Saint-Michel, le sergent y participe à sa manière, par une fuite éperdue sous le feu de l’ennemi qui presse et qui le suit jusqu’au massif de la Mortagne, vers la Croix Idoux. « Engourdis, courbaturés, épuisés par la dure épreuve, les anciens roulent plutôt qu’ils ne marchent… » Les deux divisions décimées du 14e Corps d’Armée mettent les crêtes du massif de la Mortagne en état pour l’ultime défense sur la route d’Epinal. Mais la grande bataille ne survient pas, l’ennemi a décroché au cours de la nuit du 9 au 10 septembre. Les Français peuvent souffler et parcourir à nouveau le terrain laissé libre par un ennemi que l’on croit en retraite, vision d’un champ de bataille d’après l’Apocalypse. Delabeye découvre alors que toutes les divisions ont été durement éprouvées et que le 21e Corps a subi d’énormes pertes dans le massif de la Chipotte. Pourtant, toute la 1ère Armée sort victorieuse d’avoir soutenu et résisté aux coups de butoirs allemands dans ces journées terribles. A 15 heures le 11 septembre 1914, le 2e bataillon du 140e R.I. s’engage dans la vallée du Rabodeau en reconnaissance vers Senones. Il découvre que l’ennemi ne s’y est pas installé et rebrousse chemin, faute de combat. Le régiment fait alors une pause, laissant l’ennemi souffler comme lui-même. Delabeye fait alors le constat douloureux du petit nombre des officiers restants après la tuerie. Le bilan, tragique, est de 19 officiers tués, 12 blessés, 4 disparus soit 35 sur 58 et 1 500 hommes sur 3 400 arrivés de Grenoble ont été mis hors de combat. Il découvre également que depuis 6 jours s’est engagée, de Paris à Verdun, une formidable rencontre qui tourne actuellement à l’avantage des Français mais qui révèle que les Allemands ont été à Meaux et Châlons-sur-Marne, « dans les plaines de France« . L’ordre de bataille qui vient d’être signifié par le colonel rappelle notre caporal à la dure réalité. L’ennemi doit être rejeté au-delà des Vosges et la bataille annoncée pour le lendemain risque de proroger l’hécatombe. Mais en même temps que survient la nouvelle d’une future nomination au grade de sous-lieutenant de notre héros lui arrive, le 11 septembre 1914 à minuit, l’ordre de repli qui précède le départ vers l’autre bataille qui s’amorce ; la Course à la Mer.

Un ouvrage formidable à tous les points de vue et dans tous les domaines. D’abord le style, que l’auteur a voulu naturel et sans emphase. Il démontre par sa spontanéité et sa simplicité tous les aspects d’un simple combattant de première ligne parmi des millions d’autres, certes lettré, mais éloigné de toute connaissance stratégique d’ensemble. Dès lors, Delabeye regarde, non pas avec ses yeux de myope, mais avec sa petite connaissance de l’humain et son souci d’une vie qu’il tient à garder. Et dans l’ouvrage de rapporter fidèlement non seulement ses faits d’armes, bien petits dans l’immense tourmente qui l’entoure, mais aussi et surtout les détails qui peuvent paraître futiles mais qui rendent le récit si vivant et expressif que sa lecture en est  particulièrement fluide. Parfois tragi-comique, le caporal Delabeye a fourni à l’historien un des récits de souvenirs de combattants les plus attrayants et les plus vivants. L’auteur nous décrit assez précisément les lieux traversés, les combats auxquels il prend part (ou qu’il subit), les personnes qu’il côtoie (les noms ne sont pas occultés), avec une belle dévotion pour les officiers qu’il envie, et enfin les actes qu’il exécute. Ceci dans un soucis de détail qui, loin d’apporter de la lourdeur inutile, anime l’ouvrage. Ainsi, il est possible de suivre Delabeye chronologiquement et géographiquement de manière précise, ce qui permet de vérifier et de confronter cette richesse de renseignements avec les autres textes existant sur le même sujet. Sans conteste, l’ouvrage de Delabeye est une référence première dans le témoignage sur les opérations de la 1ère armée dans la Haute Meurthe. Sa qualité exclut de surcroît les clichés habituels repris par les mauvais témoins qui allèguent les cruautés allemandes achevant les blessés, les espions de tous poils et les milliers de morts qui tapissent les champs de batailles. Même si ces sentiments et ces craintes sont réels chez le combattant d’août-septembre 1914 et que Delabeye en fait une allusion rapide (voir page 274 pour les habitants d’Etival) à la fin de l’ouvrage.

Sur les enseignements à tirer dans l’étude détaillée des combats et des faits de guerre du 140e R.I., Avant la ligne Maginot fait également référence en ce domaine par la relative précision des dates (sans être toutefois un carnet de route) voire des heures et l’excellente précision des lieux parcourus. Une multitude très riche de renseignements d’ensemble ou de détails sont donc à puiser de ces pages. Ainsi la mention d’une notice pour la distribution de pain et de café aux premiers prisonniers allemands, ceci pour tuer les légendes des prisonniers maltraités (page 125). Enfin, la présentation, classée en parties (mobilisation – concentration, baptême du feu – combats en Alsace, repli – bataille d’arrêt sur la Meurthe – repli de l’armée allemande) divisées en 32 chapitres courts (4 pages en moyenne) rend la lecture rapide et claire. L’ouvrage n’est pas illustré (sauf le portrait de l’auteur) ni doté d’une table des matières. Toutefois, le recadrage des évènements par les dates oblige le lecteur à suivre le texte de très près, les faits décrits étant souvent à prendre dans une continuité temporelle longue (plusieurs jours décrits heure par heure) et ininterrompue. Aucun flou ni imprécision préjudiciables n’ont été décelés sauf l’affaire du général Stenger, appelé Stanger, placée anachroniquement le 12 août 1914.

Avant la ligne Maginot est donc à classer dans le panel très restreint des ouvrages dont l’utilisation pour l’étude est indispensable tant les enseignements sont à retirer dans l’ensemble de cet ouvrage qui offre un témoignage de tout premier ordre sur les opérations d’Alsace et la bataille de la Haute Meurthe.

4. Autres informations

L’ouvrage est à rapprocher de Franck Roux, Ma campagne d’Alsace-Lorraine. 1914. (Les sapins rouges). Lacour-Redividia (Nîmes), 1997, 47 pages, qui fournit les déplacements et des caractéristiques similaires, bien que nettement plus sommaires, dans la description du 52ème R.I., régiment frère du 140ème en août et septembre 1914.

Delabeye est revenu après guerre sur les lieux de ses combats de la Meurthe et a fait poser une plaque commémorative sous le porche de l’église de Saint-Michel-sur-Meurthe, elle porte les inscriptions suivantes : « Le Lieutenant Delabèye a offert cette plaque en mémoire & à la gloire de ses 620 camarades du 140e Rég. d’inf. Alpine (27e division), SAVOYARDS, DAUPHINOIS, tombés au Champ d’Honneur  dans les sanglants combats du 27 Août au 7 Septembre 1914 pour la défense de Saint Michel sur Meurthe où ils ont arrêté et fixé l’invasion Allemande sur ce point. Puisse leur exemple inspirer aux générations à venir l’Amour du Sacrifice et le Culte de la PATRIE. Requiescant in pace. En frontispice du texte est placé une croix latine surmontant de deux palmes entrecroisées et l’inscription DIEU HONNEUR PATRIE. »

Yann Prouillet, juillet 2008

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Freinet, Célestin (1896-1966)

1) Le témoin

Né le 15 octobre 1896 à Gars dans les Alpes maritimes dans une famille d’origine paysanne. Après avoir étudié au cours complémentaire de Grasse, il entre à l’école normale d’instituteurs de Nice. Freinet est mobilisé le 10 avril 1915, à 19 ans. Le 15 août, il entre à Saint-Cyr et en ressort avec le grade d’aspirant. Il est grièvement blessé le 23 octobre 1917 au lors de la bataille de la Malmaison au Chemin des Dames, dans le ravin des Gobineaux. Combat dans les rangs de la 2e compagnie du 140e R.I. (27e D.I.). Il reçoit, suite à cette blessure, la Croix de guerre et la Médaille militaire avec la citation suivante : « Jeune aspirant qui s’est vaillamment comporté au combat du 23-10-17. Très grièvement blessé en enlevant la position ennemie à la tête de sa section. » Renvoyé dans ses foyers le 9 novembre 1918. Il traîne, d’hôpital en hôpital, une longue convalescence qui durera quatre ans. Atteint au poumon, il ne se remettra jamais complètement de ses blessures et gardera toute sa vie un souffle court. Après passage devant plusieurs commissions de réforme, il est déclaré invalide et reçoit une pension d’infirmité évaluée à 70%. En 1920, il est nommé instituteur et commence à mener des recherches dans le domaine de la pédagogie qui aboutiront à l’élaboration de la « pédagogie Freinet ». Décédé à Vence, le 8 octobre 1966.

2) Le témoignage

Touché. Souvenirs d’un blessé de guerre, Atelier du Gué, 1996, 104 p. (ISBN 2 902333 33 1) Une illustration (portrait de Freinet en 1914). Une postface présentant des éléments biographiques succincts.

La quatrième de couverture précise que « ce texte a été rédigé dans le courant de l’année 1919, à partir des notes d’un carnet de campagne [que l’auteur] a tenu depuis son incorporation jusqu’au 11 novembre 1918. »

Ce texte a été publié une première fois sous le même titre en 1920 par la Maison française d’art et d’édition (72 p).

3) Analyse

Ce témoignage accorde très peu de place aux circonstances de la blessure par balle. Il y a, chez l’auteur, une véritable volonté de minimiser la période d’engagement pour mieux mettre en valeur l’évocation du traitement de la blessure et de la période de convalescence.La suite du récit privilégie deux types d’évocation : celle d’un homme face à sa blessure (« J’ai soif !… j’ai soif !… (…) J’ai froid, la poitrine nue… Personne ne peut m’entendre. Des soldats errent – pressés. On me marche dessus… Il fait froid… Moi qui naguère… et cette loque à présent », p 21) et celle d’un blessé dont la convalescence va être longue et difficile. La douleur physique est véritablement au centre du récit. Elle devient rapidement le seul leitmotiv qui justifie la narration. L’arrivée dans un hôpital du front (non localisé) autorise l’auteur à décrire toutes les souffrances que subissent les évacués : transport, déshydratation, plaintes des blessés, lutte contre la mort… Commencent alors les premières interventions chirurgicales puis une première convalescence. Cet hôpital – probablement un H.O.E. – est tout, excepté un lieu de repos… Les blessés geignent, perdent la raison. Un colonel y passe, pour distribuer les médailles. Un infirmier y écrit une lettre sous la dictée d’un blessé (pp 38-39). La nuit, on évacue les morts. Le matin, on refait les pansements : « Ce matin, je regardais faire le pansement de mon nouveau voisin : son front a un énorme trou et un morceau de cervelle gros comme le poing déborde du crâne. » (p 40) Un artilleur valide y recherche jusqu’au petit matin son frère : « Au jour, il est reparti, désespéré, rejoindre sa batterie, désespéré de n’avoir pas retrouvé son frère. » (p 41). Les blessés qui craignent l’amputation se rassurent comme ils peuvent, en tâtant leurs membres au réveil. Les infirmiers venus relever la température des corps mentent pour ne pas aggraver le désespoir des patients ou demandent aux moins mal lotis de prendre en charge leurs camarades de souffrance car ils ne peuvent « pas toujours être là… » (p 45) Le seul instant de répit demeure celui des repas. Encore faut-il que la blessure n’handicape pas trop celui qui veut s’alimenter. La présence d’une infirmière réconforte à peine : « Quand elle m’a fait le bandage autour de la poitrine ses cheveux m’ont frôlé… Elle était parfumée… Et mon être n’a pas frémi ; j’en suis encore tout triste. » (p 51) L’hôpital demeure un lieu où « les minutes sont éternelles. » (p 52) et où les cauchemars des blessés demeurent hantés par les récentes scènes de combat. Même les besoins naturels du corps, lorsqu’ils se mêlent aux rêves, l’avilissent encore un peu plus : « Quand les soeurs sont arrivées pour faire le lit, elles ont été surprises de voir des draps trempés et salis (…) » (p 59) Après trois semaines d’hospitalisation, le blessé se sent mieux. D’autant mieux qu’autour de lui, le nombre de mourants diminue. Des parents sont désormais autorisés à venir rendre visite aux blessés.

Freinet ayant été classé « transportable » est évacué par péniche vers Compiègne. Début 1918, nouvelle hospitalisation dans un « château » là encore non localisé. Si la fièvre baisse, le corps reste faible. L’auteur parvient cependant à retrouver une certaine autonomie. Il se réalimente et son corps quitte progressivement sa maigreur inquiétante : « Je dévore, assis sur mon lit. Je ris de mon appétit. » (p 84) Cette longue période de convalescence, où l’auteur réapprend à marcher, évoque pour lui les souvenirs de la petite enfance et doit bien sûr être mise en relation avec le devenir de sa pensée pédagogique. Toutefois, la période des souffrances n’est pas complètement terminée : une balle est restée dans l’épaule. Il faut donc remonter sur la table d’opération pour l’extraire : « On contemple ma balle. Quelqu’un m’a dit : « Vous pourrez en faire une breloque. » (p 93) Durant cette deuxième convalescence, le rétablissement est plus prompt et plus aisé : « Je vais… Ma seconde enfance communie avec le printemps dont elle est l’image, et je mordille les jeunes pousses. » (p 95) Dans cet univers de convalescence où la souffrance demeure, chacun se console comme il le peut, sous le regard de l’autre : « Le manchot se sent favorisé quand il regarde son voisin, l’amputé de la jambe. Celui-ci a pitié du trépané. Ce trépané est heureux de voir. Cet amputé des deux bras a encore un moignon au bras droit – auquel un jour il a fait attacher une fourchette. Et l’aveugle bénit le ciel d’être encore en vie. » (pp 96-97) La région est menacée par l’offensive allemande du printemps 1918, le « château » des convalescents doit donc être évacué. L’expérience de cette blessure ne se cicatrisera jamais tout à fait comme le laisse clairement entendre la dernière phrase de ce témoignage : « Non, nous [les blessés] ne sommes pas « glorieux », nous sommes « pitoyables ». Elle ne reviendra plus ma jeunesse perdue. » (p 101)

4) Autres informations

Louis Legrand, « Célestin Freinet (1896-1966) », Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXIII, no 1-2, mars-juin 1993, p. 407-423. Consultable à l’adresse suivante :

http://www.ibe.unesco.org/publications/ThinkersPdf/freinetf.pdf

J.F. Jagielski, 8/03/08

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Sénéclauze, Henri (1884-1959)

1. Le témoin

Né le 22 juillet 1884 à Anneyron (Drôme). Cultivateur. Service militaire à Romans. Marié en 1908. En 1914, il a trois enfants. Mobilisé au 75e RI. Grièvement blessé à Verdun en août 1916. Amputé du bras gauche.

Après la guerre, il devient receveur buraliste, jusqu’à l’âge de la retraite, en 1946. Décédé le 3 novembre 1959, renversé par une voiture sur la N 7.

2. Le témoignage

Lettres adressées à sa femme, conservées par la famille. Extraits, avec quelques réponses, dans Je suis mouton comme les autres. Lettres, carnets et mémoires de poilus drômois et de leurs familles, présentés par Jean-Pierre Bernard et al., préface de Rémy Cazals, Valence, Editions Peuple Libre et Notre Temps, 2002, 503 p. [p. 191-212], illustrations.

3. Analyse

Il décrit les conditions de vie au niveau des animaux. Il aspire à retrouver « l’ancienne vie ». Il épingle le bourrage de crâne par les journaux et les patriotes de l’arrière : « Jean m’a écrit aussi, et comme ceux qui ne participent pas à la guerre il est un peu patriote. » A Verdun, en mai 1916 : « Il paraît que le 140 s’est presque refusé à remonter aux tranchées le dernier coup : si ça pouvait devenir général ! »

Il donne à sa femme des conseils pour les travaux des champs, mais, ajoute-t-il en juin 1916, « je voudrais que tu ne travailles plus ces terres ; et si tout le monde faisait ainsi, la guerre ne pourrait durer plus longtemps, mais malheureusement c’est encore un problème difficile à résoudre : un s’arrêtera et les autres continueront. » Et en juillet : « Que des coups de fusil qui se perdent sur cette bande qui nous gouverne ! »

Rémy Cazals, 02/2008

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