Herse H. Après la guerre. Une visite au patelin (Suite aux Récits du Grand-Père)

1) Le témoin

Pour sa présentation, nous renvoyons le lecteur à la fiche consacrée à la première partie de ce témoignage (Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.) présentée sur ce site.

2) Le témoignage

Herse H., Après la guerre. Une Visite au Patelin (suite au Récits du Grand-Père), Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1933, 20 p.

Ce deuxième volume, plus court que le premier, s’inscrit dans une parfaite continuité. Après une longue période d’exil qui s’est étendue de septembre 1914 à 1919, la famille du témoin revient dans un village non localisé précisément, situé dans la vallée de l’Aisne, à l’est de Soissons et appartenant au canton de Vailly-sur-Aisne.

Ce deuxième témoignage nous apporte cependant un détail précis de localisation géographique : « Nous l’aimions bien notre petit bien notre petit patelin ! Bâti en amphithéâtre, face à la jonction de l’Aisne et de la Vesle, il date de bien des siècles. Les Romains y avaient jeté sur l’Aisne un petit pont en pierre. Notre montagne qui domine et où se trouve le fort, avait été, par eux, au 1er siècle de notre ère, transformée en camp retranché. » (p. 5) Il s’agit donc très probablement de Condé-sur-Aisne, commune possédant un fort Serré-de-Rivières.

Comme pour la majeure partie de la première fiche consacrée à ce témoin, nous ne recenserons ici que les passages les plus intéressants.

Chronologiquement, le récit se situe après la signature de la paix, donc après juin 1919. A l’évidence, l’année 1920 est aussi mentionnée, du fait de l’évocation du retour des corps des soldats pouvant être inhumés dans une tombe familiale (article 106 de la loi de finance du 31 juillet 1920).

 

« Nous quittons Paris, jusqu’à Crépy, en apparence rien n’a souffert ; les armées allemandes n’ayant guère venu jusque-là. Rien n’a changé, si ce n’est que les gens que l’on coudoie en chemin de fer manquent pour la plupart d’élégance ; on n’est plus aussi bien qu’avant la guerre. Dame ! on a bien d’autre chose à penser. D’ailleurs, ce sont des gens comme nous qui vont à la recherche du patelin.
Nous faisons le voyage tantôt en troisième classe, tantôt en première, enfin dans les wagons à bestiaux. Tout arrive à présent. Heureux encoure quand il n’y a pas d’autres ennuis.
Nous Voici à Villers-Cotterêts ; on commence à voir des maisons et des arbres blessés, aussi, nous ressentons un frisson, on a froid au cœur. » (p. 4)

« A présent, plus on avance vers le Nord, plus les villages semblent torturés ; enfin nous arrivons face à Soissons ; c’est un spectacle navrant, une ruine. Nous voilà place de la République ; il est épargné à demi le monument élevé à la mémoire de nos moblots et de E. Ringuier, c’est toujours autant. Il va y avoir des volumes à écrire sur ces destructions. De plus qualifiés que moi le ferons. Seulement deux mots en passant.
Rafistolés par tous les bouts, tels sont les établissements des commerçants qui se réinstallent. Vous y voyez des fenêtres aux vitres en papier huilé. Dans l’intérieur, des bancs grossiers, pas de chaise, des tables boiteuses. Dans les bars, des consommateurs attendent pour prendre leur café que le voisin ait bu le sien. Verres et tasses sont rares. On voit des gens, qui mangent à table, passer vivement cuillères, fourchettes et assiettes aux camarades impatients ; c’est qu’il n’existe plus rien d’avant-guerre.
Tout est cassé, brisé… Infortunés Vases de Soissons ! Mais, loin de nous, les soucis du passé. Aujourd’hui, le devoir, c’est d’organiser la solidarité qui nous aidera à tout réparer et à tout remettre debout. » (pp. 4-5)

« Aujourd’hui, nous ne rencontrons que notre matériel de culture et nos machines agricoles démolis ou à moitié brûlés. Après, c’est de barbelés, des trappes prêtes à nous happer au passage. Encore faut-il se méfier, car tout est camouflé. Et, que malgré des artificiers aient déjà passé, de la mitraille ça-et -là est savamment dissimulée. Ce qui n’empêche pas encore des fils tendus partout comme des toiles d’araignées.
Les champs de bataille ne laissent rien d’aussi tragique ni d’aussi dangereux. C’est pourquoi, que, malgré toute la prudence qu’on y apporte, cela fait encore des victimes. Oui, cela désoriente, c’est navrant.
Nous arrivons en face de ce que fut notre maison… eh bien ! on a pleuré… » (p. 6)

« Et l’on marchait les yeux égarés et toujours dans les ruines. Là, c’est la place où l’on venait jouer, ensemble, tous les petits camarades. On y installe une baraque : la mairie. A côté, une autre baraque, c’est l’école. La municipalité est réinstallée, le curé revient, un baraquement va resservir au culte. Beaucoup de choses sont encore embryonnaires, mais, on sent qu’un monde est là qui se refait. » (p.7)

« Nous venons de rencontrer des voisins qui reviennent aussi au pays. On est content de se revoir ; il y avait cinq ans qu’on ne s’était vu. Avant la guerre, on vivait en indifférents vis-à-vis les uns des autres, mais, aujourd’hui, en se revoyant, on se prend le cou et l’on s’embrasse. L’adversité est bonne conseillère. D’ailleurs n’avons-nous pas couru les mêmes risques, les mêmes tourments, les mêmes peines, les mêmes misères : la douleur d’être séparés de la famille et des amis. » (p. 8)

« Une démarche qui nous tient à cœur, nous allons au cimetière. C’est un devoir pour nous ; les père et mère, les grands-pères et grands-mères, tous les ascendants sont là en attendant que nous allions les retrouver […] Et beaucoup de tombes ont été atteintes par les obus ; certaines sont complètement abîmées et des sépultures à découvert. Mais on a le culte des Morts dans nos patelins et avant peu tout sera religieusement réparé. » (pp. 8-9)

« En attendant, voilà encore un aperçu de la triste situation que nous lègue la guerre. Nous passons près d’un tertre nouvellement remué. C’est là que vient d’être enterré un honorable citoyen de la commune, terrassé par les inquiétudes et le chagrin. Il était à peine entré au pays ; rien n’était encore organisé ; pas de médecin, pas de pharmacien ; les rues, des précipices, aucune communication ; on ne peut même pas se porter secours ; la désespérance en tout. » (p. 10)

« Maintenant au chef-lieu de canton fonctionne une Commission des Dommages de Guerre et le District pour toutes les réparations et rétablissement à faire.
Il nous faut justifier nos droits aux dommages de guerre.
Voilà les entrepreneurs de maçonnerie et les architectes qui s’apprêtent, qui multiplient.
La Coopérative de Reconstruction s’amène à l’œuvre. Il semble que tout va reprendre vie comme avant le désastre.
Un détail : on commence à revoir des chats : pas les nôtres. Ceux que nous avions en 14 sont devenus sauvages ; ils habitent les bois : on ne peut plus les approcher. » (p. 11)

« Aussi, malgré toutes les peines qu’on a à se ravitailler en pain, en lait, en épicerie et autres comestibles et, malgré tous les achats qu’on a faits pour se remettre en ménage, on s’aperçoit qu’il en manque toujours. Tantôt il faut courir chez la voisine, tantôt chez le voisin. Une fois, il manque une marmite ; une autre fois, c’est un broc. Prêts, échanges, échanges et prêts et c’est ainsi tout le temps
Il y a encore plus malheureux ; quelquefois, le soir, des gens qui regagnent le lointain patelin entrent en passant. – Ah ! Monsieur, auriez-vous un petit grenier et une botte de paille pour nous coucher ! – Ah ! mes pauvres gens, qu’est-ce que vous me demandez là ! Regardez donc ? Et l’on reste bouche bée. C’est une scène pénible. Alors, quoi ! L’hospitalité est-ce encore un coin derrière les pierres ? Non, dans l’étroite baraque, on se serrera. » (pp. 13-14)

« Voilà notre petit village qui se repeuple. C’est la reconstruction qui amène un grand nombre d’ouvriers : Limousins, Bretons, et toutes les provinces de France et aussi une masse d’étrangers.
Depuis six mois, les travaux vont bon train. Des Portugais m’installent une baraque dans mes vignes. Maintenant, on déblaie les ruines pour pouvoir reconstruire ; on commence à tailler de la pierre. Des gens du pays et des Espagnols y sont occupés. Des Italiens et des Grecs trouvent aussi des emplois. On voit quelquefois des Allemands avec les initiales : P et G, marqués entre les épaules et qu’on traduit par : prisonnier de guerre, mais, quelques fois aussi, par ironie et un peu par égard, ce qui vaut mieux de : Pauvres garçons. Ils sont calmes et travailleurs.
Ici, maintenant, on entend parler dans toutes les langues, car nous avons aussi des Chinois, des Annamites et que sais-je encore. Tous les soirs, on entend chanter. De graves et mystérieuses voix nous arrivent de la plaine, c’est, dit-on, des Russes. On rencontre aussi, ce qui est naturel des Algériens et des Marocains. Cela est bien, mais que ce ne soit tout de même pas une nouvelle tour de Babel. » (p. 14)

« Depuis peu, le Gouvernement autorise les familles à faire revenir la dépouille mortelle de ceux qui leurs sont si chers pour les inhumer non loin de leur foyer paternel aux frais de l’Etat. (Ainsi, on pourra fleurir les tombes.) » (p. 15)

« Nous allons entrer dans un autre ordre d’idée. Il nous faut présenter devant la Commission des Dommages de guerre. Nous avons fait parvenir à la dite (sic) Commission le devis qui représente nos pertes et le devis qui représente nos pertes et évaluations. Vous savez que ce n’est pas une mince affaire.
Quant à moi, je ne m’en cache pas, je crois avoir présenté tout ce qu’il y a de plus baroque en fait d’évaluation. D’ailleurs, je vous dirais, comme excuse, qu’à vivre dans les ruines et à leur contact, le cerveau est anémié, malade. » (p. 16)

3) Analyse

Ce court témoignage est pourtant riche sur la période de l’après-guerre pour la région dévastée du Soissonnais. On ne peut bien sûr s’empêcher de le comparer au futur roman de Roland Dorgelès, Le Réveil des Morts, paru en 1923, narrant des faits comparables situés dans une région très proche de celle décrite par H. Herse.

Là où le roman de Dorgelès décrit un tableau noir, peint au vitriol des dessous d’un petit monde de profiteurs peuplant les régions dévastées, notre témoin est à l’évidence beaucoup plus mesuré, serein et optimiste. Il est vrai aussi que son témoignage n’évoque que le tout début de ce retour et de la reconstruction de son village.

Sans doute y a-t-il aussi une différence de perception de l’après-guerre entre ce civil qui a vécu un long exil et l’ancien soldat qui, quant à lui, a connu toutes les affres du combat. Là où le premier comme le second constatent un tableau affligeant de l’ampleur des dévastations, l’espoir d’une renaissance possible transparaît cependant chez H. Herse. Ses propos au sujet de la main d’œuvre étrangère dénotent à l’évidence de ceux de Dorgelès quant aux préjugés raciaux, notamment au sujet de la main d’œuvre étrangère, en particulier celle des Chinois et des Annamites.

De l’importance de multiplier et croiser les sources et les points de vue, de toujours peser le pour et le contre, pour tenter de se construire un regard critique quand on aborde un fait historique par le biais d’une œuvre purement littéraire qui tend toujours à défendre une thèse sans nuances pour mieux capter son lecteur.

JFJ, septembre 2020

Share

Herse H. Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants.

1) Le témoin.

Comme l’indique le titre du témoignage, il s’agit d’un écrit qui semble avoir été rédigé à partir des souvenirs d’un témoin, H. Herse, publié au début des années 1930, ou par lui ou par sa famille. Il est adressé à ses petits-enfants qui sont à l’évidence de jeunes enfants. L’homme semble âgé puisqu’il n’est pas mobilisé. Il est agriculteur et cultive de la vigne et du blé, sans que nous puissions connaître l’étendue de ses terres ni son degré de richesse. Il possède à l’évidence une sensibilité de gauche et défend tout au long de son récit des thèses pacifistes.

Géographiquement, il habite un village du Soissonnais non localisé précisément : il n’est jamais question dans le témoignage que d’un « village » ou d’un « patelin » pour mentionner cette localité. Son écrit mentionne qu’avant son évacuation, il se rend régulièrement à Soissons en utilisant dans un premier temps le C.B.R. (chemin de fer de la banlieue de Reims) avant que ce dernier ne s’arrête pour cause de guerre. Il s’agit donc très probablement d’un village situé à l’est de Soissons, dans cette partie de la vallée de l’Aisne desservie par ce moyen de transport local. Cette localisation est également confirmée par le premier point de ralliement mentionné lors de l’évacuation de la famille du témoin, à savoir Nanteuil-La-Fosse, un village de l’Aisne proche du Chemin des Dames. Le second volume du témoignage d’H. Herse (voir sa fiche sur ce site) donne à la page 5 un passage avec suffisamment d’indices pour penser qu’il s’agit de la commune de Condé-sur-Aisne.

2) Le témoignage

Herse H., Pendant la guerre. Récits d’un Grand-Père à ses Petits-Enfants, Soissons, Imprimerie A. Laguerre, 1932, 111 p.

Il semble que la narration du grand-père ait été retranscrite, dans une première partie intitulée « Pendant la guerre » par le témoin même. Toutefois, elle n’est pas signée comme les autres. Elle est en tout cas adressée aux petits-enfants du témoin.

La seconde partie du témoignage, curieusement intitulée « Après la guerre » alors qu’elle ne mentionne que des faits se déroulant durant le conflit (pp. 55-90), est signée des initiales H. H. On peut donc raisonnablement penser que cette partie a pu être rédigée tout ou partie par le témoin lui-même.

Une troisième partie intitulée « Encore quelques feuillets » (pp. 91-105) se termine par les initiales H. H.

Enfin, à la fin de l’ouvrage (pp. 107-111), H. Herse écrit et signe une postface intitulée « Treize ans après » datée précisément du 20 avril 1932.

Toutes ces parties respectent chacune un même déroulement chronologique, ajoutant des récits ou des détails qui se complètent les uns les autres, avec, de ce fait, des effets de redondance d’une partie à l’autre. Toutes les parties s’adressent à « mes chers petits », c’est-à-dire aux petits-enfants du témoin dont l’âge semble peu avancé au moment de la rédaction.

Ce volume, probablement tiré à compte d’auteur, est suivi d’un second portant, quant à lui, sur l‘après-guerre et localisé dans ce même « patelin ». Il fera également l’objet d’une analyse ultérieure dans dictionnaire des témoignages de ce site.

« Pendant la guerre » (pp. 3-54)

Le récit des événements démarre au 14 juillet 1914, avec une brève description de la fête nationale à Soissons. Le 1er août, alors qu’il cultive son jardin, l’homme entend « battre la générale et sonner le tocsin ». Effervescence dans le village et venue du député pour « nous entretenir de la guerre ». Chacun sait que ce village va être affecté par le conflit. « On entendait le canon qui grondait à la frontière du Nord. Bientôt après, le bruit se répandit que l’ennemi entrait dans le département de l’Aisne et bombardait Hirson. C’est à partir de ces jours-là que l’on vit l’émigration des riches ». Se rendant à Soissons, notre témoin constate une « panique » : début de l’exode pour les plus aisés et dissimulation des biens pour ceux qui restent sur place. La panique s’amplifie : « On n’était plus tranquille. On commençait à aller et venir sans savoir au juste ce que l’on faisait ». L’espionnite s’installe : un soldat anglais en fait les frais. Les rumeurs se répandent et les ponts de l’Aisne sautent à l’approche de l’ennemi. Le 2 septembre, la ville est occupée par les Allemands qui y causent des dégâts et des exactions dont le village du témoin est également victime. Ils ne font cependant que passer pour se rendre sur le champ de bataille de la Marne puis c’est le reflux, provoquant des exactions et réquisitions encore plus importantes. « Il n’y a plus aucune autorité dans le pays ». Le curé est désigné par les Allemands pour mener les réquisitions. Les vivres commencent à manquer : « C’est la famine en perspective ». Des civils sont blessés voire tués par les combats. Les Allemands menacent des otages.

A partir du 13 octobre, la population du village, proche des combats, est évacuée de force : « A la nuit tombante, une quinzaine d’Allemands entrent partout pour avertir qu’on ait à déménager immédiatement. Ce fut un instant de stupeur ». Les évacués sont dirigés vers Nanteuil-la-Fosse où ils sont provisoirement logés puis dirigés vers la gare de Pinon. Etape à Chauny avec logement dans l’église. Dernière étape à La Fère puis dispersion des réfugiés dans les villages environnants où ils sont pris en charge de bonne grâce par la population locale. Après janvier 1915, ils sont amenés au Luxembourg et dirigés vers l’Allemagne. De là, ils transitent par la Suisse où la population les accueille favorablement. Ils repassent la frontière française pour la Saône-et-Loire. Nombreuses familles se sont dispersées et se sont perdues dans ce long périple. La famille du témoin se recompose en Normandie en mai. C’est en y croisant des blessés en convalescence qu’elle découvre les horreurs de la guerre, d’autres réfugiés soissonnais mais aussi les premières difficultés pour s’alimenter.

« Après la guerre » (pp. 55-105)

Pour éviter les redondances inhérentes au récit, nous ne ferons figurer dans la suite de cette analyse que les citations mentionnant des détails intéressants, complétant et précisant la narration faite ci-dessus. Ces citations sont datées par années.

« Oui, ils ont l’air résolu, nos soldats, mais la gravité des événements n’échappe à personne. Le peuple n’aime pas la guerre qui fait tant de veuves et de petits orphelins.
C’est pourquoi, à vrai dire, il y avait beaucoup de résignation. » (1914, p. 57)

« Malgré l’ordre qui veut y présider, c’est un trouble que le déplacement de tant d’hommes et de tant de choses.
Ici, chez nous, on avait pu y parer, et c’était réconfortant de voir les bourgeois du pays donnant leur personnel aux cultivateurs pour les aider aux travaux de moisson. Mieux, deux artistes peintres habitant le pays se firent manœuvres, sans crainte d’ampoules. » (1914, pp. 57-58)

« Le lendemain, j’allais chez ma fille aînée. Aussitôt arrivé et sans perdre un instant, nous cachions.
Cacher, toujours cacher.
C’est vrai que ça me connaissait ; n’ai-je pas fait ce métier en 1870 ? » (1914, p. 61)

« D’Allemands, il n’y en avait pas encore ; mais à cet instant, beaucoup de soldats français de toutes armes descendaient de la montagne. Quelques-uns passèrent devant ma porte. J’interrogeais un sergent du 67e de ligne qui avait caserné ici : Où allez-vous ? – Ah ! Nous n’en savons rien, m’a-t-il répondu, c’est une débandade complète.
Je demeurais stupéfait de cette réponse, d’autant plus qu’un officier entendit cet aveu de désarroi sans sourciller.
– Oui, ajouta le sergent, tel que vous me voyez, de deux cents que nous étions, je suis le seul survivant, et c’est sous les cadavres de camarades que je me suis retrouvé. » (1914, p. 62)
« Les Allemands vont nous conduire dans les pays exclusivement occupés par eux. C’est ce qu’on appelle l’évacuation.
Pour nous, cet acte était un forfait et nous maudissons cette façon avec laquelle l’ennemi se débarrassait des populations. Mais, à quelque temps de là, nous avons vu combien c’était plus humain que ce qui s’était passé dans notre chef-lieu de canton. Là, pas d’évacuation ; la population terrorisée sous le bombardement de la ville. Des tués, des blessés dans l’horreur d’une nuit. » (1914, pp. 72-73)

« Encore quelques feuillets » (pp. 91-105)

« L’arrachement de milliers de familles de leurs foyers, c’est ce qu’on n‘avait pas encore vu depuis l’Antiquité ; et pour vous dépeindre tous les épisodes, il faudrait des volumes.
Ne vous étonnez donc pas, mes chers petits, si j’ajoute toujours quelques pages à ce récit.
Vous verrez, il en restera à raconter après moi.
Toutefois, il y a une chose qu’on peut dire en peu de mots. C’est que la guerre, cette rage des rages, paraît être une maladie incurable. Voilà pourquoi on n’en dira jamais assez de mal et qu’on ne mettra jamais assez de barres dans les roues. » (p. 91)

« 16 avril 1917, Berry-au-Bac, Craonne.
On ne verra donc jamais la fin de ces combats, des carnages, des mille maux inventés par les hommes. Rien ne s’améliorera donc ?
Peut-être ! Pourquoi pas !
L’Homme n’est pas si méchant.
Mais alors pourquoi ces massacres qui nous submergent comme un océan ?
Est-ce un secret ?
Non.
Savoir à qui profite, tout est là.
Ce n’est pas vous, mes enfants, qui trouverez, vous êtes trop jeunes. D’autres savent… mais n’accusons pas l’Homme, il est innocent ; bien plus, il est l’inconsciente victime… celle qu’on sacrifie tous les jours…
N’oublions pas, n’oublions rien. » (1917, p. 92)

« Oui, qui jamais pourra dépeindre aussi pathétiquement qu’il convient et aussi splendidement qu’elles ont été grandes, les tortures inouïes de ces millions de combattants aux cents origines diverses ensevelis dans leur inutile et sanglant sacrifice. Un Barbusse ? C’est possible.
Retenez ce nom, mes petits. » (1917, pp. 93-94)

« 1914, 1915, 1916 sont écoulés et 1917 est sur son déclin.
Oh ! Comme c’est long, comme c’est long !
Aussi notre situation de réfugiés, jointe quelque fois à notre oisiveté forcée, sont des éléments qui aggravent l’immanquable nostalgie.
Comme palliatif, je vais travailler chez des voisins. Je taille des arbustes, je bêche, j’ensemence. Tout cela ne remplit pas les heures comme quand je travaillais à ma vigne. » (1917, p. 94)

« Aussi le rétablissement de la paix devient le vœu de beaucoup de monde.
Les gouvernements semblent en être un peu désemparés. Auraient-ils peur que le mouvement ne les emporte. A leurs yeux, être pour la paix, c’est être défaitiste.
Croyez-vous ?
Défense de parler, défense d’écrire. Cependant, est-ce si criminel ?
Sans cesse dans mes récits, j’essaie de faire haïr les haines qui sont l’aliment des guerres, et je crois travailler au bonheur de tous ? » (1917, p. 96)

« Mai-Juin 1917, comme l’ennemi vient de reculer au-delà du Chemin des Dames, beaucoup de nos compatriotes sont au « pays ». Non pour l’habiter, il est devenu inhabitable, mais pour se rendre compte du désastre […] » (1917, pp. 97-98)

« Les socialistes, les communistes, enfin tous ceux qui veulent vaincre le mal, n’ont pas d’autre réputation [que d’être des utopistes]. C’est les bêtes noires.
[…] D’ailleurs, la situation mondiale actuelle en a besoin de ces intrépides pionniers, titans de la pensée.
Et voyez-vous quel essai fait, paraît-il, Lénine en ce moment, si ce n’est qu’il va changer cent millions de va-nu-pieds en hommes dignes de ce nom. » (1918, pp. 102-103)

« Treize ans après » (pp. 107-111)

« On avait fait de si beaux rêves !
Le Monde allait se régénérer, et des guerres, c’était la dernière.
Hélas ! que voyons-nous. Partout le désaccord, le désordre, les crimes… on fait fausse route. » (1932, p. 107)

« Rajuster les siècles aux besoins nouveaux, tout est là.
La Russie le fait en ce moment.
C’est dans cette voie que nous travaillons à renouveler les consciences, de concert avec la Libre-Pensée.
Cette philosophie aidera à mettre un frein aux injustices sociales, aux suggestions malsaines de batailles et de victoires qui font tant de misères et créent tant de maux sans cesse accrus. » (1932, pp. 108-109)

« La mentalité neuve qu’exigeait l’après-guerre, on ne l’a pas voulu. Rien n’a été fait de ce qui aurait dû être fait. Et, maintenant, comme résultat, une Europe troublée, un Monde ruiné et toujours bataillant. » (1932, p. 109)

« A Versailles, on a découpé en petits morceaux : empires et royaumes, n’aurait-il pas été plus sage, plus pratique de les unir et de tous, grands et petits, n’en faire qu’un seul ? » (1932, p. 109)

3) Analyse

Ce témoignage a-t-il été écrit après la guerre ? Il nous est impossible de répondre objectivement à cette question. S’appuie-t-il sur des notes prises durant le conflit ? Là encore impossible de répondre à cette interrogation. Du fait de sa date de publication tardive, le début des années 1930, on ne peut que demeurer dans le doute sur ces points précis.

Rien n’indique objectivement non plus dans le récit que ces souvenirs aient été écrits à partir d’un document original, genre journal ou carnet de route. Sa valeur est donc potentiellement atténuée par le prisme du souvenir et de la mémoire. Il est émaillé de réflexions, de jugements moraux d’un grand-père pacifiste, de sensibilité de gauche, parfois anticlérical, qui entend transmettre à sa descendance tous les leçons apprises et vécues sur les méfaits de la guerre. Propos sur lesquels nous ne nous sommes pas étendus ici, hormis dans le choix de certains passages cités dans les trois dernières parties dont nous avons rendu compte.

Ce témoignage nous renseigne cependant sur le vécu et le ressenti de la guerre par des civils évacués de la région soissonnaise dès les premiers combats de septembre 1914. Le deuxième volume de ce diptyque abordera la question du retour de ces agriculteurs réfugiés dans les régions dévastées du Soissonnais (voir sa notice à venir).

JFJ, septembre 2020

Share

Richards, Frank (1883-1961)

Réserviste de l’armée coloniale, Franck Richards a combattu sur le front occidental pendant toute la durée de la guerre. Il a connu de très nombreux secteurs : Ypres, Houplines, Bois-Grenier, Laventie, la Somme, Arras. Ses mémoires forment un récit alerte et riche en informations, notamment pour ce qui est des relations entre Français et Britanniques. On y trouve également beaucoup de colère contre les planqués.

Né Francis Philip Woodruff en 1883 et devenu orphelin à l’âge de neuf ans, le jeune garçon est adopté par son oncle. Après avoir travaillé dans les mines du Pays de Galles, Frank Richards s’engage dans les Royal Welsh Fusiliers en 1901. Pendant sept ans, il sert dans les forces impériales en Inde et en Birmanie, avant de devenir réserviste en 1909. Rappelé en août 1914, il se bat pendant quatre ans sur le front occidental sans subir de blessure notable.

Après la guerre, Richards doit vivre de petits boulots, des problèmes de santé lui interdisant de travailler dans les mines de charbon. Publié en 1933, Old soldiers never die a été écrit avec l’aide non créditée de Robert Graves, l’auteur de Au-revoir à tout cela. L’ouvrage donne le point de vue d’un combattant de l’armée régulière, resté simple soldat durant tout le conflit, ce qui en fait l’originalité Le succès sera au rendez-vous. En 1936, Frank Richards publiera Old Soldier Sahib, qui relate son expérience militaire en Inde.

Old soldiers never die est par certains aspects un livre de mémoires type, qui rassemble l’ensemble des thématiques de la vie quotidienne du combattant britannique de la Grande Guerre. Les cantonnements, le no man’s land, les cadavres, les aumôniers, les Françaises, l’alcool, les corvées, le chapardage, les médailles, les services sanitaires, la trêve de Noël, la nourriture, la combine, l’incompétence de l’État-major, les coups de main, les rumeurs, la prostitution, la désertion, les superstitions, la censure du courrier… rien ne manque au catalogue, ni les anecdotes cocasses ni les personnages hauts en couleur. Tout cela est inséré dans le parcours personnel d’un soldat de métier qui sait allier l’art du coup de gueule à un humour parfois cynique. Robert Graves est passé par là ! Du moins, le livre est-il très bien écrit et la crédibilité de l’auteur ne fait aucun doute. Les états de service de Frank Richards parlent pour lui. Il est l’un des seuls écrivains-combattants à s’être battu d’août 1914 à novembre 1918. Si le trait est parfois un peu forcé, les coups de colère et la dénonciation des injustices ayant cours au front nous apportent un éclairage d’autant plus précieux sur le quotidien des combattants qu’il n’est relayé par aucune idéologie, pacifiste ou patriotique.
Plus d’un critique a vu dans Old soldiers never die un des meilleurs témoignages britanniques de la Grande Guerre. Si le livre est effectivement d’une lecture très agréable, il souffre néanmoins de son regard rétrospectif et de son approche parfois didactique.

Francis Grembert, décembre 2018

L’extrait qui suit a pour thème l’alcool. L’auteur tient à rétablir la vérité par rapport à ce qu’il a pu entendre ou lire sur les fameuses rations de rhum qu’on donnait aux combattants avant un assaut.

J’ai lu dans un journal que les troupes étaient gavées d’alcool avant de monter à l’assaut. Dans mon bataillon, la quantité de rhum qu’on nous donnait n’aurait pas réussi à soûler un pou. Bien sûr, certains d’entre nous se débrouillaient parfois pour en avoir un peu plus mais la ration réglementaire était d’une cuiller et demie, et nous devions nous estimer heureux si nous en avions une entière. Le rhum arrivait en même temps que la nourriture et était remis au sergent-major de la compagnie. Si le cœur lui en disait, il se servait. Puis les sergents de section prenaient les bonbonnes pour chaque section en s’octroyant naturellement une petite rasade en passant. Parfois, les caporaux prenaient le relais et agissaient de même, si bien qu’à la fin il ne nous restait pas grand-chose. Il arrivait que des sergents de section servent le rhum eux-mêmes et la majorité de ceux que j’ai connus étaient honnêtes, mais nous en avions un dans la compagnie qui était un véritable requin. Les sous-offs et les hommes que j’ai vus ivres au combat ne l’étaient pas du fait de leur propre ration mais bien de celles des autres. Notre ration ordinaire nous était très bénéfique et nous aidait à nous réchauffer, mais celui qui en buvait davantage avant une patrouille, un coup de main ou une attaque prenait des risques. Quand il participait à une quelconque action militaire, le soldat avait besoin de tous ses esprits et la goutte supplémentaire pouvait le rendre imprudent.

Old Soldiers Never Die, Frank Richards, Faber and Faber, 1933, nombreuses rééditions, dont Parthian Books, 2016

Share

Rémi, Henriette (pseudonyme d’Henriette Wille) (1885-1978)

1 – Le témoin
L’historien genevois Stéphane Garcia a réussi à identifier l’auteure d’Hommes sans visage, un récit consacré aux « gueules cassées », publié en 1942 sous le pseudonyme d’Henriette Rémi.
Il s’agit d’une Suissesse, dont le nom de jeune fille est Henriette Wille, née à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel) le 31 août 1885. Ses parents appartiennent à la bourgeoisie des horlogers neuchâtelois ; ils ont cinq enfants et sont des libres-penseurs. À dix-neuf ans, Henriette Wille est trilingue (français, allemand, anglais). En 1908, elle ouvre un atelier de photographie à La Chaux-de-Fonds après avoir suivi une formation à Berlin.
En avril 1914, elle épouse Hans Danneil, un officier prussien. Son mariage avec un étranger lui fait perdre la nationalité suisse. Pendant la guerre, elle réside à Verden an der Aller, en Basse-Saxe, et devient infirmière auprès des « gueules cassées » (les soldats défigurés).
Après la guerre, Henriette Danneil veut promouvoir une nouvelle société fondée sur la paix. En 1919, elle adhère à l’Internationaler Jugend-Bund (IJB, Ligue internationale de la jeunesse), un mouvement pacifiste et anticapitaliste qui prône un socialisme éthique. Elle s’installe à Göttingen où siège l’IJB, puis se sépare de son mari.
En février 1924, elle arrive à Genève où vit sa famille. Dans cette ville qui abrite la Société des Nations, elle enseigne l’espéranto. Elle adhère au Bureau international d’éducation, devient secrétaire à l’Institut Jean-Jacques Rousseau et collabore à la revue Pour l’Ère Nouvelle dirigée par le pédagogue Adolphe Ferrière. Elle reste proche de l’IJB devenu un parti politique en 1925 : l’Internationaler Sozialistischer Kampf-Bund (Union internationale de lutte pour le socialisme), dont elle anime la cellule genevoise.
En 1929, les autorités helvétiques refusent de lui rendre la nationalité suisse pour cause de « mauvaise réputation » (c’est-à-dire activités socialistes), ce qui implique un renvoi en Allemagne à l’échéance de son permis de séjour. Mais en août 1929, elle épouse un Suisse, Emile Ith, ouvrier ébéniste anarchiste et objecteur de conscience, de dix-sept ans plus jeune qu’elle, et redevient Suissesse. Tous deux militent pour le pacifisme et la non-violence. Henriette Ith adhère à l’Union mondiale de la femme pour la concorde internationale, au Mouvement international de la Réconciliation et fréquente les Quakers de Genève. Tous deux s’intéressent aux écrits de Gandhi et aux maîtres spirituels hindous Ramakrishna et Vivekananda, dont Romain Rolland a publié les biographies.

2 – Le témoignage
En 1915, une autre Genevoise avait publié Les Carnets d’une infirmière sous le pseudonyme de Noëlle Roger (Hélène Dufour). Elle y relatait son expérience d’infirmière de la Croix-Rouge engagée volontaire auprès des soldats français. Écrit dans les premiers temps du conflit, son témoignage au style émouvant et bien pensant avait connu un certain succès.
En 1939, dans un contexte d’avant-guerre, Henriette Ith rédige un bref témoignage, Hommes sans visage, pour dénoncer toute guerre en rappelant sa cruelle réalité. Le livre ne sera édité qu’en 1942 aux Editions Spes à Lausanne. Paru sous le pseudonyme d’Henriette Rémi, l’ouvrage n’est pas interdit par l’Office romand de censure du livre, qui applique les directives de l’état-major de l’armée. Il n’est diffusé qu’en Suisse romande.
En 2014, Hommes sans visage est réédité à Genève, accompagné d’une importante postface écrite par Stéphane Garcia. Ayant pu identifier l’auteure, il retrace la vie de celle-ci jusque dans les années 1940 et révèle son engagement pacifiste constant. La couverture du livre reproduit le tableau peint par Otto Dix en 1920, Die Skatspieler (Les joueurs de skat), représentant trois grands défigurés et mutilés de guerre.

3 – Analyse
Le texte est composé de onze brefs chapitres relatant chacun une scène vécue. C’est à partir du chapitre IV que l’auteure commence son activité à l’hôpital, où elle va côtoyer des soldats gravement défigurés et, pour la plupart, aveugles. Sa première réaction est l’effroi : « Et elle [tante Marie] se sauve, me laissant plus morte que vive, en face… de ce que j’ai vu de plus atroce de ma vie ! Une vingtaine de , une vingtaine de monstres, d’hommes qui n’ont presque plus rien d’humain, de corps portant des débris mutilés de visages » (p. 33-34). La nuit suivante, revoyant ces visages, elle croit les entendre crier : « C’est ta faute aussi si nous sommes ainsi. Pas d’exception et pas d’excuse. C’est la faiblesse de chacun qui a permis cette boucherie. Tu as ta part, tu as ta part ! » (p. 39).
Mettant en scène quelques-uns d’entre eux, l’auteure expose leurs diverses situations. Si vivre comme avant n’est plus possible, chacun espère cependant réintégrer sa famille et l’on assiste aux retrouvailles douloureuses ou tragiques entre un fils défiguré et son père, un mari défiguré et sa femme, un père défiguré et son enfant.
Lorsqu’un père effondré voudrait attraper le soldat ennemi qui a défiguré son fils, l’auteure pense en elle-même : « Il était artilleur, votre fils. Vous oubliez que les éclats d’obus qu’il lançait en ont arrangé bien d’autres . Et peut-être en ce moment même, de l’autre côté de la frontière, un vieux père, martyrisé en son cœur comme vous, serre aussi les poings et crie : – Ah ! si je le tenais, si je le tenais ! » (p. 44-45).
Assis dans un train où son visage effraie les passagers, un soldat s’adresse à un enfant : « Regarde-moi bien, mon petiot, regarde-moi bien. Et ne m’oublie jamais. Ça, c’est la guerre – la guerre, c’est ça, et rien que ça ! Et tout ce qu’on te dira d’autre pour te faire marcher : mensonge, tromperie. Souviens-t’en toujours, toujours ! » (p. 77).
La scène du dernier chapitre montrant un petit garçon qui s’enfuit en criant « Pas papa ! Pas papa ! », suivie du suicide de son père, a été reprise par Marc Dugain dans son roman La chambre des officiers publié en 1998 et dans le film du même titre réalisé par François Dupeyron en 2001. Auparavant ce père avait confié : « Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire… et n’être plus que ça… un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité… » (p. 83).
L’absence de noms germaniques laisse croire que le récit se passe en France, alors qu’il témoigne d’une réalité vécue en Allemagne. Ce changement de camp semble lié aux contraintes d’une publication en région francophone en 1942, comme l’explique Stéphane Garcia. L’effet de surprise passé, on réalise que cette permutation ne change rien à la dénonciation de la guerre et correspond finalement à l’esprit de l’auteure, pour laquelle un camp équivaut à l’autre : les victimes allemandes aux victimes françaises, les responsabilités des militaires aux responsabilités des civils.
Isabelle Jeger, décembre 2016

Henriette Rémi, Hommes sans visage, Postface historique de Stéphane Garcia, Editions Slatkine, Genève, 2014, 133 pages.
Sur Henriette Rémi, voir également : Stéphane Garcia, « Henriette Rémi, une Suissesse face au visage inhumain de la guerre », dans : La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au Château de Penthes [Genève], sous la direction de Christophe Vuilleumier, Editions Slatkine, Genève, 2015, p. 107-115.

Share

Ballot, François-Xavier (1886-1954)

Né à Vincey (Vosges) le 13 mars 1886 de père inconnu et de Marie-Joséphine Ballot. Avant la guerre, il est contrôleur à la Compagnie Lorraine d’Électricité. Il rejoint le 146e RI de Toul lors de la mobilisation. Réformé n°2 fin novembre de la même année, on le retrouve après la guerre directeur de la brasserie-restaurant Mollard-Wepler à Paris. En 1919, il épouse la directrice du Negresco de Nice, établissement dans lequel il est chef de rang. Mais le Negresco périclite et le couple se sépare ; François-Xavier rentre à Vincey où il devient comptable. Profondément pieux et marqué par deux guerres, il publie entre 1945 et 1948 sept ouvrages touchant à la religion et à la paix dans une Europe qu’il souhaite pacifiée. Il décède à Nancy le 27 février 1954 (merci à Bernard Visse pour les éléments biographiques fournis).
Son témoignage de guerre est publié sous un nom d’emprunt, formé par l’anagramme de son patronyme : Tollab, François-Xavier, Jusqu’à l’Infini, Nancy, Imprimerie nancéienne, 1931, 229 p. Le texte évoque un mois et demi de campagne en Lorraine d’un sergent fourrier, agent de liaison, du 2 août au 11 septembre 1914, date à laquelle il est évacué. De santé fragile, un « état pulmonaire et général » dégradé lui vaut d’être réformé n°2. S’il quitte le front, il reste mobilisé et « versé dans l’auxiliaire en avril 1915, puis affecté le 1er octobre de la même année à la 22e section de COA [Commis et Ouvriers d’Administration], caserne Latour-Maubourg » à Paris. En février 1916, une rechute l’envoie au sanatorium de Bligny, et une longue convalescence s’achève par une réforme définitive en mars 1917.
Souvenirs délayés et teintés de gouaille française, Ballot évoque sa guerre par tableaux, mêlant dialogues, impressions et panoramas. Ainsi sont mélangés inégalement fictions inutiles, bourrage de crâne (bien que la publication date de 1930), et touches réalistes et opportunes de la description de la bataille des frontières en Lorraine, à l’est de Nancy. Sans être exceptionnelle, la partie réellement testimoniale de son parcours est à prendre en compte. Sa description de l’habillement des réservistes est épique, comme celle des quolibets et invectives au croisement de régiments de l’Est avec ceux du Midi, souvent stigmatisés dans les témoignages. Les poncifs du bourrage de crâne sont présents, avec leur lot d’exactions plus supposées que constatées, d’espionnite et de trahisons des populations locales : « C’est un fait, et les psychologues l’expliqueront s’ils le peuvent. » Il recherche tous les signes prouvant la préparation allemande à la guerre bien avant qu’elle soit déclarée. Alors qu’il est désigné comme agent de liaison entre deux compagnies, et qu’il effectue une patrouille au nord de Château-Salins, il rencontre « tout un réseau de fils de fer rouillés et dont personne n’aurait pu déceler la présence. Ici encore, les Allemands avaient bien prévu la guerre ! » Il y revient plus loin : « Nous savions très bien que les Allemands, auteurs de la guerre, avaient su s’y préparer. De nombreuses tranchées avaient été creusées dès juin 1914, même avec le concours de civils de la région. Ces derniers durent s’exécuter parfois sous la menace du revolver. Nous savions aussi que les retranchements organisés sur les hauteurs dominant Prévocourt, Frémery, Chicourt et bien au-delà, étaient d’une puissance formidable. Pour nous, soldats et chefs, c’était le massacre à coup sûr ; néanmoins, il fallait aller de l’avant. » La réalité de la guerre est tout autre ; il subit son baptême du feu le 20 août à Frémery, terrible : « À l’appel, sur le plateau de la Marchande, le 20 août à la nuit, la 12e compagnie du 146e régiment d’infanterie put d’abord présenter quatorze hommes et onze qui arrivèrent peu après ; soit au total vingt-cinq hommes sur trois cents environ qu’ils étaient à l’aube, avant la bataille ; les autres compagnies du régiment, réduites à l’état squelettique, avaient perdu presque tous leurs officiers. » Est-ce pour cela que les pages du 17 au 21 août 1914 sont manquantes dans le JMO ? Lui-même indique qu’un obus lui a frôlé la joue, se fichant en terre à ses pieds sans exploser, que son uniforme est troué de multiples balles, qu’il a évité de justesse d’être embroché par la baïonnette d’un soldat français devenu fou et qu’il a sauvé la vie d’un autre en s’interposant entre un traînard et un officier qui voulait lui brûler la cervelle. Véritable traumatisme, l’échec de Morhange l’interroge sur l’héroïsme vain des soldats trahis par les erreurs commises, et entraîne le raccourcissement des galons des officiers. Lui-même supprime ses galons de fourrier pour éviter de tomber sous les balles des bons tireurs allemands. La bataille achevée, il fait le bilan d’un ennemi forcément déloyal ; ici un blessé achevé par un Allemand, là des balles dum-dum ou explosives, ailleurs un mort « brandissant vers le ciel son revolver » ou d’autres « debout et abrités derrière une haie, épaulant encore leur fusil » et souvent des artilleurs qui tirent délibérément sur les ambulances. Il voit aussi des 77 qui n’éclatent pas, des soldats qui jouent « aux cartes par le plus fort du bombardement » et des Allemands s’exprimant en français pour tromper les défenseurs. Malade, il entre le 11 septembre dans une ambulance installée dans un bateau sur le canal de la Marne au Rhin à Varangeville et cet épisode est riche d’enseignements : « Nous étions plus de cent qui reposions dans la cale ; une trentaine de blessés allemands étaient des nôtres et, pour la première fois, face à face, nous fraternisâmes pour le bien de l’humanité. » Une conclusion déjà amorcée quelques dizaines de pages auparavant : « Est-il possible de se faire une guerre aussi cruelle pour quelques mégalomanes notoires ? »
Yann Prouillet

Share

Hobey, Louis (1892-1960)

Les éditions Plein Chant à Bassac (www.pleinchant.fr) viennent de rééditer le livre de Louis Hobey, La Guerre ? C’est ça ! …, Collection « Voix d’en bas », 2015, 350 p. Le texte proprement dit (302 pages) est suivi d’une « Documentation » très utile pour connaître et comprendre l’auteur. Cette partie se réfère à Témoins de Jean Norton Cru, à 500 Témoins de la Grande Guerre, à Louis Barthas, Jacques Meyer, Pierre Paraf, Joseph Jolinon.

L’auteur
Louis Hobey est né au Havre le 10 mai 1892. Son père était chaudronnier. Des malheurs familiaux conduisent Louis et sa sœur à l’Assistance publique qui les place chez des paysans du Pays de Caux. Bon élève du primaire, il est orienté vers l’école normale et devient instituteur. Il se marie et enseigne pendant deux ans avant de faire le service militaire. Il est classé « service auxiliaire », puis il est « récupéré » pour faire la guerre dans l’infanterie. Fait prisonnier le 16 juillet 1918. Après la guerre, il reprend son métier et devient adepte de la pédagogie Freinet (celui-ci lui-même témoin de la Grande Guerre, voir ce nom dans notre dictionnaire). Louis Hobey milite dans le syndicalisme ; en 1936, il figure parmi les « Amis de l’école émancipée » avec Robert Jospin, Félicien Challaye, Sébastien Faure, etc. Son pacifisme lui vaut des ennuis en 1939 et la révocation par Vichy en 1940. Il meurt le 15 février 1960 à Étoile-sur-Rhône.
Il a écrit des brochures de La Libre Pensée dans les années 1950 ; le récit de sa jeunesse parait un an après sa mort (Un d’en bas, Amitié par le Livre, 1961). Le livre sur la Grande Guerre est publié en 1937 à la Librairie du Travail de Marcel Hasfeld qui annonce un tirage de trois mille exemplaires (note ci-dessous). La réédition de 2015 donne le texte de la recension du livre par Maurice Dommanget dans L’école émancipée, 14 novembre 1937.

Roman ou témoignage ?
Ce livre appartient à la catégorie des romans autobiographiques. Le héros, Louis Moreau, n’est autre que Louis Hobey. On sait que ce dernier a combattu dans les rangs des 113e et 131e RI, mais le roman se refuse à donner des numéros d’unités. On ignore si l’auteur a tenu pendant la guerre des carnets de notes. Voici un passage qui n’est évidemment pas un témoignage visuel à propos d’un camarade (p. 22) : « Blessé une deuxième fois, resté sur le champ de bataille, il tira sur le premier Allemand qui vint pour le panser (on vit de ces exemples stupides et décevants) puis se fit sauter le cervelle, prévenant ainsi le coup de baïonnette vengeur. » Malgré l’hostilité à la guerre de Hobey, Moreau est présenté comme un véritable héros qui remplit avec succès les missions les plus périlleuses, qui reçoit quatre citations, devient caporal puis sergent, un vieux briscard à qui l’aspirant obéit. En même temps, le livre se présente clairement comme un pamphlet contre la guerre, « pour que CELA ne soit plus ». « On ne tue pas la guerre avec des fusils, des canons, des gaz. C’est dans l’esprit qu’il faut tuer la guerre. FAIRE PENSER ! Tout le but de ce livre est là », écrit-il dans l’Avertissement. Dans le cours du texte (p. 240), il souligne « la nécessité d’un enseignement que donneraient, en plein accord, à l’humanité entière, les instituteurs du monde ». Dans le mot « les salauds », « il englobait tous les hommes qui, de près comme de loin, sur tous les points de l’Europe, avaient voulu la guerre, toutes les puissances, les politiciens et leurs maîtres : le Capital, l’Industrie, rouages de la machine monstrueuse qui ne marchait qu’avec du sang, qui ne se graissait qu’avec des larmes. »

Un authentique poilu
Le pamphlet de Louis Hobey s’appuie sur les descriptions bien connues, rencontrées dans les témoignages des fantassins. Bombardements, attaques, coups de main, mines, cadavres, horreurs, destructions. Bourrage de crâne, critique des profiteurs et des embusqués, mais souhait de trouver soi-même un filon. Refus des couteaux à la veille du 25 septembre 1915 (p. 42) : « Sommes-nous des bouchers ? Sommes-nous des apaches ? » L’hôpital où on a intérêt à aller à la messe. L’Argonne, la Somme, le 16 avril 1917, le « cimetière des tanks » au pied du Chemin des Dames. Le camp de prisonniers en Allemagne et la faim intolérable jusqu’à l’arrivée des colis familiaux.
Lors de la mobilisation, Louis Hobey décrit le « coup douloureux » de l’assassinat de Jaurès : « La grande figure n’était plus. Avec elle disparaissait l’espoir de ces humbles qui avaient foi en elle, qui sentaient l’immensité de la perte qu’ils venaient de faire, et à qui il ne restait plus que le souvenir et le regret. » Il épingle Barrès et Jouhaux qui avaient annoncé leur engagement et qui sont restés à l’arrière. Il montre ceux qui sont prêts à toutes les combines pour ne pas partir ou pour retarder leur départ, et les soldats qui s’en prennent aux femmes (p. 74) : « Elles pouvaient nous empêcher de partir… »
J’ai encore noté une belle formulation au 24 septembre 1915 (p. 43) : « Le colonel, devant le bataillon rassemblé, lut des phrases choisies pour l’oreille, et non pour le cerveau : l’ordre du jour du général en chef. »
Curieusement, à part la mention qu’en 1917 les soldats souhaitaient « faire comme les Russes » (p. 167), le livre ne décrit pas les mutineries, pas plus que les fraternisations ou les exécutions de soldats français par leurs camarades. Il serait intéressant de creuser le pourquoi de ces lacunes.
Rémy Cazals, janvier 2016

Note : Voir Marie-Christine Bardouillet, La Librairie du Travail, Collection du Centre d’histoire du syndicalisme, Paris, Maspero, 1977. Dans une lettre du 8 avril 1979, adressée à Rémy Cazals, Marcel Hasfeld écrivait : « Quant au livre de Barthas, je l’ai déjà lu avec beaucoup d’intérêt car c’est la guerre qu’il décrit qui est à l’origine de la Bibliothèque du Travail, puis de la Librairie et enfin des éditions. »

Share

Brittain, Vera (1893-1971)

1. Le témoin

Vera Brittain naît le 29 décembre 1893 à Newcastle-under-Lyme dans une famille d’industriels où la foi dans le progrès, alliée au conservatisme victorien, entraîne un style de vie austère, que la future auteure ne manquera pas de dénoncer dans son récit autobiographique, Testament of Youth, paru en 1933. Arthur Brittain, le père de Vera, est allergique à la littérature et à la culture en général, ne se préoccupe que de politique locale et proclame avec fierté qu’aucun de ses ouvriers n’est syndicaliste. Vera est bonne élève et peut envisager des études supérieures. L’université d’Oxford ayant ouvert ses portes aux étudiantes en 1875, elle espère pouvoir s’y inscrire, mais pour cela il lui faut combattre les conventions de son époque. Son père considère que les études ne sont d’aucune utilité pour les filles. C’est Edward, le jeune frère, qui ira à Oxford. Vera est scandalisée par cette inégalité de traitement et devient féministe. Cette revendication de l’égalité entre hommes et femmes n’est pas seulement une réponse à une situation personnelle. Elle deviendra le combat de toute une vie. Dotée d’un fort tempérament, Vera ne baisse pas les bras et finit par obtenir de son père l’autorisation d’étudier à Oxford.
Vera entre à l’université à l’automne 1914 et se consacre aux études sans se soucier de ce qui se passe de l’autre côté de la Manche. Mais quand son frère Edward et son ami Roland Leighton décident de s’engager, elle commence à ressentir un décalage entre l’univers académique d’Oxford et le monde sanglant où les êtres proches risquent leur vie à tout instant. La correspondance avec celui qu’elle refuse d’appeler son fiancé, par principe féministe, l’amène à s’intéresser de plus en plus à la guerre et à regretter que les femmes en soient écartées. Au printemps 1915, elle décide d’arrêter ses études pour devenir infirmière bénévole.
Vera Brittain commence son parcours hospitalier dans un établissement du Devonshire avant de le poursuivre à Londres. Elle trouve une certaine sérénité dans cette vie de soins hospitaliers, qui lui permet de s’impliquer dans la réalité de la guerre et de se sentir ainsi plus proche de Roland. Les deux permissions de ce dernier affermissent leur lien. Vera et Roland sont deux jeunes intellectuels pétris d’ambition qui échangent leurs vues sur la littérature, la religion et la politique. Mais les lettres, si précieuses, produisent aussi de l’insatisfaction. Vera s’aperçoit que la guerre a changé Roland. Il est devenu distant et énigmatique. Elle attend avec impatience sa prochaine permission pour Noël. Mais Roland est tué le 23 décembre 1915 à Hébuterne.
Après la mort de Roland, Vera Brittain veut partir soigner les blessés à l’étranger. Affectée à Malte, où stationne la base arrière des troupes britanniques du front d’Orient, elle peut pendant quelques mois retrouver une certaine stabilité émotionnelle. De retour en Angleterre, elle reprend du service dans un hôpital londonien puis est affectée à Etaples. La mort de son frère Edward, en 1918, est suivie d’une nouvelle période de deuil, qui la déstabilise encore plus qu’en 1916. Après l’Armistice, elle reprend ses études à Oxford mais n’arrive pas à réintégrer le cours normal de la vie. Vera ne comprend pas cette faculté qu’a la société à oublier. Si les morts de la guerre sont officiellement commémorés et ont droit à leurs cérémonies standardisées, dans la vie quotidienne il n’est pas de bon ton de vivre le deuil de façon trop marquée.
Après Oxford, Vera s’attelle à l’écriture. Elle publie deux romans dans les années 20 et travaille pour la section britannique de la S.D.N., née du traité de Versailles. Convaincue que l’amitié et la coopération entre les peuples peuvent empêcher une nouvelle guerre, elle veut agir politiquement et se rapproche du parti travailliste. Ces activités l’aident à reprendre petit à petit confiance en elle. Mais c’est surtout l’amitié de Winifred Holtby, étudiante rencontrée à Oxford, qui la sauve. Les deux femmes deviennent inséparables. Toutes deux sont militantes féministes et ont l’intention de mener de front une carrière de journaliste et d’écrivain.
A trente ans, Vera épouse George Catlin, un professeur spécialiste de science politique. Deux enfants, John et Shirley, naissent en 1927 et 1930. George enseigne dans une université américaine mais Vera ne souhaite pas vivre aux États-Unis. Le couple vit une sorte de mariage à mi-temps. A Londres, Vera et Winifred font vie commune. Et quand George revient s’installer en Angleterre, Winifred habite sous le même toit que le couple. Cette situation génère des commentaires ironiques dans le milieu littéraire. Aujourd’hui, les milieux lesbiens font de Vera et Winifred des icônes de leur cause, mais les deux femmes de lettres ont toujours démenti une relation homosexuelle.
A la fin des années 20, Vera entreprend d’écrire son autobiographie centrée sur la Grande Guerre. Souhaitant profiter du regain d’intérêt qu’a le public pour la littérature de guerre, elle rédige Testament of Youth, qui se veut à la fois un récit personnel et une étude de la société britannique des années 1910-1925 vue sous l’angle de la femme. Le succès dépasse toutes ses espérances. Elle devient du jour au lendemain un nom qui compte sur la scène littéraire britannique. Les ventes du livre aux États-Unis lui permettent de franchir régulièrement l’Atlantique pour donner des conférences dans les grandes villes américaines. Mais au milieu des années 30, le malheur la frappe à nouveau. Winifred Holtby meurt à l’âge de 37 ans. En qualité d’exécutrice littéraire, Vera fait publier le dernier roman de son amie : South Riding, qui connaîtra le succès en librairie et sera adapté au cinéma.
A partir de 1936, le contexte international pousse Vera Brittain à épouser la cause du pacifisme. Comme un certain nombre de combattants de la Grande Guerre, elle veut agir pour empêcher une nouvelle guerre mondiale. Elle milite au sein de mouvements pacifistes, notamment quakers, et écrit plusieurs essais sur le sujet. Ses romans des années 30 et 40 traitent également des conséquences de la Première Guerre mondiale et sont autant de portraits d’une génération meurtrie qui refuse que l’on commette les mêmes erreurs que par le passé. Quand la guerre éclate, elle ne renonce pas au pacifisme, et intensifie même son action. Celle-ci prend d’autres formes : la lutte contre le blocus allié qui affame les populations européennes et la dénonciation des bombardements de masse sur l’Allemagne. Avec courage, elle s’oppose à la stratégie alliée et se retrouve mise à l’index.
Après la guerre, la notoriété de Vera Brittain décline, surtout aux États-Unis, où ses prises de position contre les bombardements dits stratégiques ont laissé des traces. Sa carrière littéraire suit également une pente descendante. Elle continue malgré tout de publier régulièrement des essais, des romans et des ouvrages autobiographiques mais sans jamais renouer avec le succès. A sa demande, ses cendres seront dispersées dans le cimetière italien où repose Edward.

2. Le témoignage

En 1933, Vera Brittain publie Testament of Youth, témoignage de guerre qui rencontrera un large public et établira durablement la renommée littéraire de son auteure. Une adaptation pour la télévision est diffusée sur la BBC en 1979 et un film sort en salles en 2015 sous le titre Mémoires de Jeunesse. Dans les années 80 et 90, le journal de guerre de Vera Brittain, Chronicle of Youth, est publié, ainsi que sa correspondance. Ces trois ouvrages constituent une documentation précise et ample sur la façon dont les jeunes Britanniques des classes moyennes ont vécu la guerre, et dresse un tableau particulièrement émouvant de la génération perdue.

3. Analyse

Testament of Youth, récit autobiographie centré sur la Grande Guerre, a séduit le public au début des années trente parce qu’il comblait un vide dans la littérature de témoignage. Le point de vue féminin avait déjà donné lieu à des mémoires intéressants, émanant essentiellement d’infirmières ayant soigné les blessés dans les hôpitaux du front, mais aucune œuvre majeure n’avait émergé sur ce thème. De par son ampleur et son parti pris de mêler une histoire personnelle à une étude sur le rôle de la femme pendant la guerre, cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur les années sombres qu’a connues la société britannique entre 1914 et 1918. Vera Brittain y dresse le tableau d’une nation confrontée à la mort de masse. Sa relation avec son fiancé Roland Leighton a duré à peine plus d’un an et n’a donné lieu qu’à un nombre restreint de rencontres mais la guerre lui donne une intensité singulière. Les lettres que les deux jeunes gens s’échangent, très analytiques, les autorisent à s’exprimer avec une liberté que n’auraient pas permise des circonstances ordinaires. Vera demande à Roland de ne faire aucune rétention d’informations. Elle veut connaître la réalité combattante dans ses moindres détails.
« Ta lettre écrite les 7, 8 et 9 avril est arrivée ce matin. Tu ne peux pas savoir à quel point elle m’a touchée. Je tremble à l’idée qu’au moment où je te lis tu es peut-être exposé au terrible danger de ces canons que tu as entendu tonner au loin, et malgré cela toutes mes peurs s’effacent devant l’espoir que je place dans ton avenir. Si seulement je pouvais les partager avec toi ! Je donnerais tout pour être un homme le temps que dure la guerre, et redevenir une femme, naturellement, au moment où elle se terminera. Si je pouvais voir avec toi le feu de l’artillerie et les fusées lumineuses qui s’élèvent des tranchées allemandes au lieu de me contenter de savoir que tu vois et entends ces choses, je crois que mon exultation bannirait toute peur. Il peut paraître facile de parler ainsi, mais je souhaiterais tant éprouver les contraintes physiques, les longues marches et même les nuits de corvées après des journées déjà beaucoup trop chargées. »
Chaque lettre reçue ou envoyée devient ce qui compte le plus au monde. Rarement, l’importance du courrier n’aura été aussi évidente à la lecture de Testament of Youth et de la correspondance publiée dans les années 80.
« Rien dans les journaux, pas même les descriptions les plus réalistes, ne m’a donné une idée de la guerre comme le font tes lettres.
Les tireurs embusqués, les balles, les tranchées allemandes à 80 mètres, l’imminence d’une attaque, avec tous ces dangers il semble presque impossible que quiconque puisse en réchapper. Si jamais tu es tenté d’accorder peu de prix à ta vie, n’oublie pas que tu as laissé derrière toi deux personnes qui lui accordent, elles, le prix le plus élevé. Comment peux-tu dire : « Ne vous inquiétez pas pour moi » ?
L’idée de Kingsley selon laquelle « les hommes doivent travailler et les femmes pleurer », même si elle est fausse, me semble valable pour le temps présent. Je m’acquitte autant que possible de la première action et ne me sens que très rarement encline à la seconde, mais j’avoue que celle-ci devient possible quand tu me dis que tu embrasses ma photo. »

Vera ne supporte pas d’être mise à l’écart. Son féminisme exige la vérité. A la fin des années 20, quand elle écrit son récit autobiographique, c’est le même souci de vérité qui l’anime. Elle cherche notamment à comprendre les raisons qui ont poussé Roland à s’engager et explore la notion d’héroïsme qu’il a toujours mis en avant. Les jeunes Britanniques issus des public schools sont imprégnés de cet « héroïsme abstrait » qu’ils ne parviennent pas toujours à définir mais qui n’en reste pas moins une des motivations premières à leur engagement.

Les étapes du deuil sont nommées et analysées, notamment le processus d’idéalisation du soldat tué au combat. Affectée dans un hôpital à Malte, Vera entreprend une correspondance assidue avec son frère et deux amis de celui-ci, Victor et Geoffrey, lesquels étaient également des amis de Roland. Pendant quelques mois, elle ne vit plus que par les liens qui se sont forgés au sein de cette petite communauté d’amitié. Quand elle apprend que Victor a été blessé et qu’il est devenu aveugle, elle décide de démissionner de son poste d’infirmière bénévole et de revenir en Angleterre pour l’épouser, estimant que c’est la seule façon pour elle d’être fidèle à ses amis et à la mémoire de Roland. Mais Victor meurt quelques semaines plus tard, tout comme Geoffrey, dont le corps ne sera jamais retrouvé. Vera réintègre le circuit du bénévolat hospitalier et se retrouve à Étaples, dans un des nombreux hôpitaux de la Côte d’Opale. Les conditions y sont particulièrement difficiles, surtout à l’approche de la grande offensive allemande du printemps 1918. C’est à ce moment-là que son père lui écrit pour lui demander de revenir soigner sa mère, tombée malade. Malgré l’indépendance qu’elle a acquise au cours des trois dernières années, le poids de son éducation la contraint à revenir au pays. Le télégramme annonçant la mort de son frère Edward sur le front italien arrive en juin.
Vera connaît à nouveau le deuil et sombre dans la dépression. Comme elle l’avait fait pour Roland, elle cherche à connaître les circonstances exactes de la mort d’Edward. Cette quête quasi obsessionnelle n’aboutit qu’à de maigres résultats, le colonel commandant l’unité d’Edward se contentant du discours stéréotypé qu’on tient en pareil cas à la famille. L’état de prostration dans lequel est plongée Vera continuera bien après l’Armistice. Cette réalité de la perte, dont des centaines de milliers de famille ont fait l’expérience, n’a que rarement eu le droit de cité dans la littérature de témoignage. Vera Brittain choisit de briser le silence et de dire précisément la douleur. Le succès de Testament of Youth s’explique en grande partie par cette parole dévoilée, qui a rarement pu être exprimée.

Le témoignage de guerre de Vera Brittain n’est pas seulement axé sur le deuil. Son expérience d’infirmière bénévole (V.A.D., Voluntary Aid Detachment) est largement documentée. Ayant travaillé dans plusieurs hôpitaux sur le sol britannique, à Malte et à Étaples, elle a une pratique diversifiée des soins hospitaliers militaires et peut dresser un tableau assez complet des conditions dans lesquelles les jeunes filles britanniques ont exercé leur mission pendant la Grande Guerre.

La lecture de Testament of Youth, du journal écrit pendant la guerre (Chronicle of Youth) et de la correspondance avec Roland, Edward, Victor et Geoffrey, permet de comparer différents niveaux d’écriture testimoniale et de dégager les problématiques associées à chacun d’entre eux. En 1939, elle comparait Testament of Youth « à une forêt dont on ne distingue pas les arbres, tandis que le journal permettait au contraire de voir les arbres un par un, sans perspective certes, mais avec davantage d’immédiateté. »

Francis Grembert, octobre 2015

4. Extrait traduit (Testament of Youth) : Les prisonniers allemands de l’hôpital 24 d’Etaples

« L’hôpital était d’un cosmopolitisme assez inhabituel, abritant entre autres des prisonniers allemands et des officiers portugais. De ces derniers, je ne me souviens de rien sauf de leur habitude de sauter en marche du tram qui rejoignait le Touquet pour aller se soulager la vessie à la vue de tous. La plupart des prisonniers étaient logés – si l’on peut utiliser ce mot – dans de grandes tentes, mais un marabout était réservé aux grands blessés. En août 1917, ses occupants – que l’on devait à Messines et à l’Yser – virent arriver de nouveaux venus, blessés pendant les récentes batailles du Saillant d’Ypres, au cours desquelles la Route de Menin et la Crête de Passchendaele avaient tristement gagné le droit à la postérité.
Bien qu’aujourd’hui encore nous nous targuions, il me semble, d’avoir traité les prisonniers en toute impartialité, il faut tout de même admettre que les tentes de ces derniers étaient souvent humides et que le personnel devenait rare dans le pavillon à chaque fois qu’il y avait une offensive, ce qui était presque toujours le cas. Une des choses de la guerre dont je me souviens avec le plus de plaisir est la disponibilité des infirmières et des bénévoles du pavillon des Allemands, qui préféraient subir une surcharge de travail plutôt que de négliger les prisonniers. A l’époque de mon arrivée, l’équipe du pavillon avait passé une consigne visant à supprimer les demi-journées libres, le personnel ne s’octroyant plus qu’une heure ou deux de repos quand se présentait une accalmie dans les soins à dispenser.
Avant la guerre, je n’étais jamais allée en Allemagne, et je n’avais quasiment jamais rencontré d’Allemands, à part deux-trois enseignantes à Sainte-Monica, que la petite provinciale que j’étais détestait sans réserve pour la simple raison qu’elles étaient étrangères. Il était donc un peu déconcertant de se retrouver lâchée, seule – les bénévoles commençaient une heure avant les infirmières – au milieu d’une trentaine de représentants de la nation qui, comme je l’avais entendu si souvent, avait crucifié des Canadiens, coupé des mains aux bébés et fait subir des « atrocités » innommables à de pauvres femmes vertueuses. Quand j’avais entendu ces récits, je n’y avais pas cru, du moins me semblait-il, mais finalement je n’en étais plus tout à fait sûre. En fait, je n’étais pas loin de m’attendre à ce qu’un ou deux patients sautent de leur lit pour essayer de me violer, mais je me suis vite aperçu qu’aucun d’entre eux n’était en mesure de violer qui que ce soit, l’effort démesuré qu’ils faisaient pour s’accrocher à une vie où la balance penchait déjà fortement du mauvais côté suffisait amplement à les occuper.
Au moins un tiers des hommes étaient en train de mourir ; les soins quotidiens ne consistaient pas à changer des bandes de gaze souillées mais à stopper des hémorragies, replacer des sondes intestinales et vider puis réinsérer d’innombrables tubes de caoutchouc. Attenant au pavillon, il y avait un petit bloc où tout au long de la journée un major opérait les cas difficiles. Basané de peau, il possédait des yeux bruns houleux et savait parler allemand. D’après ce qu’on m’a dit, il avait dirigé avant la guerre un hôpital allemand dans une quelconque région tropicale d’Amérique du Sud. Les deux premières semaines, j’ai travaillé sous ses ordres en compagnie d’une infirmière-en-chef au caractère accommodant. Notre entente était parfaite. Je me demande encore souvent comment nous pouvions boire du thé et manger des gâteaux dans la salle d’opération, ce que nous faisions régulièrement. La puanteur y était extrême, la température avoisinait les 35° et nous étions entourés de tas de pansements souillés et de restes humains. Après les « cas légers » que j’avais soignés à Malte, le pavillon des Allemands fut pour moi un véritable baptême de sang et de pus. »

Sources :
Testament of Youth, 1933
Chronicle of Youth (War diary 1913-1917),1981
Letters from a Lost Generation, Vera Brittain and four friends, 1998
Vera Brittain, a life, Paul Berry et Mark Bostridge, 1995

Share

Rehberger, Henri (1896-1963)

Le témoin :
Henri (Heinrich) Rehberger naît le 21 octobre 1896 dans le village alsacien de Reitwiller (le village de Reitwiller a fusionné en 1972 avec ceux de Berstett, Rumersheim et Gimbrett pour ne former plus qu’une commune : Berstett) au foyer du pasteur Heinrich Rehberger. Il est lycéen à Strasbourg quand éclate la guerre, et enrôlé dès août 1914 dans un « régiment d’ouvriers auxiliaires » (p. 17) effectuant des travaux sur des voies ferrées et des lignes télégraphiques, ou chez des paysans. Il passe l’examen du bac comme une simple formalité et, sur le conseil de son père, s’engage en tant que brancardier volontaire. Il est alors employé sur un bateau-hôpital transportant sur le Rhin les blessés les plus graves, depuis Strasbourg jusqu’aux villes allemandes en aval. L’utilisation de la voie fluviale est cependant interrompue au début de l’hiver à cause des mauvaises conditions de navigation, ce qui met fin à « l’une des périodes les plus agréables » qu’il a vécues pendant la guerre (p. 47). Dès lors, il intègre le détachement de brancardiers cantonné à la gare, dont l’activité consiste à débarquer les blessés arrivés par convois sanitaires avant de les diriger vers les différents hôpitaux de la ville. En avril 1915, il est convoqué au conseil de révision et déclaré « bon pour l’infanterie », mais il n’est pas tout de suite mobilisé. Toujours attaché à la section d’ambulanciers, il est chargé un temps d’effectuer de menues tâches pour le compte du directeur des chemins de fer. Il décide de s’engager sans attendre son ordre de mobilisation, choisissant un régiment basé à Rastatt en raison de sa proximité avec sa région natale (il s’agit vraisemblablement du 111e Régiment d’Infanterie). La période d’instruction achevée, il est dirigé avec ses camarades vers le front russe. Le convoi ferroviaire fait une halte à Kaunas avant de finir sa route à Vilnius. A partir de là commence une longue marche pour rejoindre le front. Le secteur est assez calme à son arrivée, car la rigueur hivernale empêche toute action militaire d’importance ; quand les combats reprennent avec force au printemps 1916, il y est mêlé en première ligne. Une blessure à l’épaule gauche nécessite son hospitalisation pendant plusieurs semaines à Kaunas. De retour au front, il retrouve la même position. Son régiment prend bientôt la direction de la Volhynie, d’abord dans un secteur calme où il demeure jusqu’à la fin de l’été, puis à proximité de Dubno et Rivne où les attaques russes sont quotidiennes : sa compagnie participe ainsi pendant deux semaines à des combats très meurtriers avant d’être relevée. Le régiment se déplace ensuite vers le sud, en Galicie. Au début de l’année 1917, suite à la désertion d’Alsaciens de son régiment, une mesure disciplinaire est prise à l’encontre de tous les autres Alsaciens : ils sont mutés dans des régions très exposées. Rehberger se retrouve ainsi sur le flanc est des Carpates, dans les hauteurs d’une vallée tenue par les Russes. Lors d’un déluge de feu causé par l’explosion de mines et d’obus russes, il est blessé à la tête. Après son hospitalisation, au terme de sa convalescence à Zolochiv, il bénéficie de sa première permission à Strasbourg. A son retour au front, il participe aux offensives permettant d’enfoncer les lignes russes. Les combats et l’avancée allemande cessent cependant avec l’ouverture des négociations de Brest-Litovsk. Son régiment cantonne alors dans une région de Galicie jusque-là occupée par les Russes, mais « cette petite cure de paix » ne dure pas et, au début de l’année 1918, ils sont embarqués à destination de Vilnius puis de Vileïka. De là, Rehberger est envoyé dans une école d’officiers du camp de Munsterlager (Hanovre). Il en sort avec le grade d’adjudant et retrouve son régiment sur le front français devant Tracy-le-Val. Désormais il commande les mitrailleuses de sa compagnie. Il se réveille un matin avec le visage boursouflé et les yeux rouges et larmoyants, victime du gaz de tranchée. Emporté en ambulance, il finit dans un service de blessés de la face installé à Glageon, puis est envoyé en convalescence à Saint-Avold, sa ville de garnison, vraisemblablement en octobre 1918. Alors qu’il rejoint sa compagnie du côté de Sedan, il est emporté dans la retraite allemande. Démobilisé par le conseil de soldats de Metz, il peut finalement rentrer chez lui. Dans une Alsace redevenue française, il reprend ses études qu’il achève en 1925 en soutenant une thèse de médecine (Henri Rehberger, Contribution à l’étude des stéréotypies dans la paralysie générale progressive, 1925) puis entame une carrière de médecin. Il consacre également une partie de ses loisirs à « La Fanfare » de Schiltigheim, qu’il préside de 1933 à 1953. Il décède le 15 janvier 1963.
Le témoignage :
Henri Rehberger, Tête carrée. Carnet de route d’un Alsacien 1914/18, éditions Sébastian Brant, Strasbourg, 1938, 247 p.
Publié l’année du vingtième anniversaire de l’Armistice, le témoignage d’Henri Rehberger est le fruit d’un travail construit et réfléchi sur sa propre expérience de la guerre, qui le distingue de carnets de guerre écrits « à chaud » et publiés en l’état. Comme d’autres anciens combattants, il emprunte au genre du roman pour mettre en forme son récit, avec des titres de chapitre évocateurs et un récit qui s’amorce le 28 juillet 1914, chaude journée d’été dans une salle de classe de son lycée. Tel qu’il est présenté, le narrateur est un lycéen nommé Henri Selsam (et non Rehberger) : aucun indice dans l’ouvrage ne permet de déterminer s’il s’agit d’un simple artifice ou de l’évocation d’un surnom (le nom de Selsam pourrait évoquer le personnage du docteur Adrien Selsam dans une histoire d’Erckmann-Chatrian, Mon illustre ami Selsam, peut-être en clin d’œil à la carrière de médecin que Rehberger entame après la guerre). Outre le récit original de son expérience d’ambulancier, Rehberger livre d’intéressantes descriptions de l’expérience du feu, des traumatismes consécutifs (il évoque la catalepsie p. 107), et des horreurs dont il a été témoin sur le front, parfois de manière assez crue. Il use également d’ironie pour dénoncer la guerre, en employant des formules métaphoriques et analogiques : « en attendant la grande symphonie on se laisse bercer par la chanson des obus et le gazouillement des balles » (p. 92), ou encore : « M’est avis que nous ressemblons assez aux cochons chercheurs de truffes. Même passivité. Quand on les ramène à l’étable, ils se recouchent placidement dans leur fumier. Nous de même. D’ailleurs, la guerre n’est-elle pas uniquement une affaire de truffes ? (…) Que de cochons crevés pour satisfaire l’appétit des gourmets! » (p. 96-97). De même, il s’adresse parfois directement à son lecteur : « Hé ! 35° au-dessous, ce n’est pas rigolo, vous savez ! » (p. 96). On regrette, comme cela arrive avec des romans, que son récit manque de repères chronologiques et géographiques, ainsi que de renseignements plus précis sur ses unités de rattachement. Il peut s’agir soit d’un choix de l’auteur, cherchant peut-être à ne pas alourdir son récit avec des données jugées inutiles, soit d’indices portant à croire qu’il s’est appuyé davantage sur ses souvenirs que sur des notes prises au cours de la guerre.
Analyse :
L’ouvrage de Rehberger est à classer parmi la poignée de témoignages d’Alsaciens-Lorrains écrits et publiés en français au cours de l’entre-deux-guerres. L’auteur, lycéen au début de la guerre, revient en particulier sur l’effervescence qui régnait à Strasbourg lors de la mobilisation, dans son entourage allemand sûr de la supériorité du Reich, mais aussi dans la rue avec le défilé des troupes, la fleur au canon et au son de la « Wacht am Rhein », ainsi que sur l’ambiance victorieuse des premières semaines de guerre : « On ne rentre même plus les drapeaux car chaque jour les cloches se mettent en branle pour annoncer une nouvelle victoire. » On peut également noter l’importance symbolique des distinctions militaires pour la jeunesse allemande de l’époque : ses amis Ernest et Heintz le montrent bien, ce dernier rêvant de faire partie des troupes qui entreront dans Paris afin d’être décoré de la même Croix de fer que son grand-père. Pour ces jeunes, l’entrée en guerre représente une sorte de rite de passage à l’âge adulte. En août 1914, c’est l’aventure qui commence pour Rehberger : son premier embrigadement dans une formation de jeunes travailleurs signifie aussi le premier salaire et surtout la familiarisation avec la bière et le tabac : « Pas d’erreur, j’ai bien l’air d’un vieux guerrier (…) Je fume comme une locomotive, et j’en suis très fier » (p. 18). Il est tout aussi fier de se pavaner en ville avec son uniforme de brancardier, même si celui-ci est trop grand, seulement pour « montrer à tout le monde que je suis devenu quelqu’un » (p. 25). C’est d’ailleurs à nouveau le regard des autres qui le pousse à s’engager volontairement au printemps 1915 (il avait déjà hésité à le faire en 1914, emporté par l’élan patriotique) : malgré les blessures de guerre affreuses qu’il peut observer depuis des mois et qui pourraient être dissuasives, il ne supporte pas l’idée d’être pris pour un planqué : « Quand je passe dans les rues j’ai la sensation que tout le monde me regarde avec mépris. Beaucoup de mes copains de classe, engagés volontaires dans l’artillerie lourde, sont déjà partis pour le front ! Si je m’engageais moi-aussi ? » (p. 62-63). Avec du recul, l’auteur interroge son rapport à la France à cette époque : « Quel est donc ce pays qu’on appelle la France ? » (p. 14). Il lui apparaît qu’il n’en connaît rien, en dehors de quelques vieilles histoires familiales. En fait, en Alsace-Lorraine, le souvenir de la France s’estompe de génération en génération. On le remarque à propos d’un de ses amis, tenté par l’engagement volontaire dans l’armée allemande, mais qui se heurte à l’opposition de son père qui « louche un peu de l’autre côté des Vosges » (p. 50). Pour beaucoup de jeunes Alsaciens, la France ne représente rien de concret, ce qui n’empêche pas une certaine affection à son égard. Ainsi, à bord de son bateau-hôpital, Rehberger se montre tout aussi bienveillant avec les blessés français qu’avec les Allemands, malgré ses connaissances linguistiques fragiles. Il supporte d’ailleurs assez mal un de ses collègues, « à cause des propos haineux qu’il profère continuellement contre les Français » (p. 56). Cela n’empêche, il se sent avant tout allemand et entretient des rapports très amicaux avec ses collègues, avec qui il entonne les chants patriotiques et partage l’ivresse de certaines soirées. Comme eux, il éprouve peu de considération pour les Russes : évoquant un déserteur russe arrivant dans leurs lignes avec du savon en guise de présent, il note : « Mais alors, ils se lavent donc les Russes ? » (p. 138). Toutefois, en tant qu’Alsacien, il se sait suspect aux yeux des autorités. Cette suspicion est révélée à l’occasion de la désertion d’un groupe d’Alsaciens de son régiment : tous les autres font ensuite l’objet d’une mesure disciplinaire et sont envoyés dans des secteurs hostiles, ce qui le pousse à écrire : « Nous sommes la lie de l’armée » (p. 136). Il se sent victime d’une autre mesure discriminante : contrairement à ses camarades sortis de l’école d’officiers, il ne reçoit pas le brevet d’officier mais le grade d’adjudant, car l’enquête menée par le gouvernement militaire de Strasbourg indique « A fréquenté des familles françaises avant la guerre ! » Il en garde une certaine amertume : « Qu’étais-je avant la guerre ? Un gosse de seize ans bien incapable de mijoter des projets antinationaux. Les familles où j’étais reçu ? Celles de mes camarades de classe, parbleu ! – archi-allemandes pour la plupart » (p. 206).
Les conditions de vie du soldat allemand, de la caserne à la tranchée (principalement sur le front oriental), sont assez bien renseignées dans le témoignage de Rehberger. On y retrouve les préoccupations habituelles du soldat, au premier rang desquelles se hissent le ravitaillement et l’alimentation en général, qui semblent souvent poser problème sur le front russe, le courrier, le repos et les permissions. Les difficultés de la vie dans les tranchées, liées au froid, aux inondations consécutives à la fonte des neiges, aux poux, aux maladies sont abordées avec le détachement qu’un témoignage tardif peut comporter, voire avec humour : « Est-il possible de vivre pendant des mois, sans claquer d’étisie, dans un taudis pareil pire qu’une caverne préhistorique ? Il paraît que oui » (p. 95). Un peu plus loin, il évoque les malades dans un hôpital de campagne, livrés « sans défense à la Triple-Entente impitoyable des poux, des puces et des punaises… » (p. 96). La routine (« on s’habitue aux pires choses », p. 52), mais aussi la lassitude qui culmine en 1918 (« Relevés ! La nouvelle est fameuse, mais elle nous laisse indifférents. A quoi bon se trimbaler vers ailleurs. Au fond nous aimerions autant rester là. Nous sommes devenus totalement insensibles ! », p. 220) sont également soulignées par l’auteur. Ce dernier, décidé à témoigner des horreurs de la guerre, se heurte à la difficulté de sa mise en récit : « Comme ils seraient pâles, les mots qui voudraient peindre cette horreur ! » (p. 173). Il nous laisse entrevoir la palette d’émotions ressenties par le soldat avant (« Nos nerfs sont tiraillés », p. 140), pendant (« un instant je me demande pourquoi et de quel droit je démolis ces gens que je ne connais pas. Brève lueur aussitôt éteinte par la saoulerie du meurtre. Aussi féroce qu’à huit ans, je continue d’abattre mes soldats de plomb. Quelle jolie voix tu as, petite mitrailleuse… », p. 127) et après les attaques (parlant de lui et ses proches camarades : « nous devons être devenus un peu mabouls tous les trois » p. 129).
GEORGES Raphaël, mai 2014

Share

Barbusse, Henri (1873-1935)

Fils de journaliste, né à Asnières le 17 mai 1873, Henri Barbusse est bien connu comme l’auteur du best-seller Le Feu paru dès 1916. Jean Norton Cru a fait une sévère critique de ce livre qui se présente à la fois comme un roman et comme le « journal d’une escouade ». Il ne l’a pas placé dans la dernière catégorie de fiabilité, mais dans la quatrième sur six, disons un peu au-dessous de la moyenne. C’est que JNC ne supportait pas que l’on ajoute des effets littéraires au témoignage. Le Feu, prix Goncourt 1916, a une grande importance parmi les livres de guerre de par son tirage considérable ; beaucoup de poilus l’apprécièrent parce qu’il prenait le contre-pied du bourrage de crâne. Après la mort de l’auteur, en 1937, ont été publiées les lettres à sa femme, écrites de 1914 à 1917, que l’on peut donc considérer comme un témoignage direct, à la différence du roman.
Elles sont d’abord un témoignage sur la rédaction du roman, véritable obsession chez Barbusse, intellectuel fasciné par l’argot populaire. Il est tout joyeux d’employer dans ses lettres, et de traduire, quelques expressions comme « se taper la hotte (id est : manger) ». Il évoque la documentation écrite amassée pour le roman, « composée en grande partie d’expressions pittoresques trop abondantes pour rester dans ma mémoire à la portée de ma plume ». Ensuite il est question de corriger les épreuves, s’insurger contre les coupures, compter les tirages successifs, pister les comptes rendus et s’en prendre à ceux qui sont défavorables, dans la presse cléricale comme dans le « journal infect d’Hervé », chez les « brutes dangereuses » de L’Action française comme chez « l’ignoble Lavisse ». « Changeons de conversation », écrit Barbusse lui-même après qu’il ait développé son thème favori. Il est beaucoup question de colis : « Un paquet seulement tous les quatre jours = quatre-vingts francs par mois. Ça suffit, le reste est du superflu. » Pourtant, en dehors de la nourriture et d’un peu d’opium, que d’objets envoyés à un homme des tranchées ! Jusqu’à un « relève-moustaches » (5-4-15).
Barbusse a connu le danger à Crouy près de Soissons, au cours d’une « terrible semaine » de janvier 1915. Il était arrivé fin décembre 1914 ; le rude épisode prit fin à la mi-janvier ; il quitta les premières lignes au printemps. Il eut cependant le temps de faire les remarques habituelles du poilu : décrire le système des tranchées et l’ensevelissement des cadavres ; noter l’ivresse des soldats et les brimades imbéciles des chefs ; ironiser sur les « touristes des tranchées » et les décorations allant aux embusqués. Dès le 6 avril 1915, il écrit que les hommes en ont assez. En décembre, il fait allusion aux inondations suivies de fraternisations. Il stigmatise « Botrel-le-Crétin », Henry Bordeaux formaté pour entrer à l’Académie française, les revues de la Bonne Presse qui inondent les hôpitaux. « Comme tous ces gens ont une haine féroce, obstinée, invincible, du socialisme et de la libération des exploités ! » Car, la guerre étant « une chose dont on ne peut soupçonner l’horreur lorsqu’on ne l’a pas vue », « il faut que d’autres que nous n’aient pas à la refaire » (20-6-15). La seule solution serait la victoire du socialisme, seule doctrine politique « où il y ait, au point de vue international, je ne dis pas seulement une lueur d’humanité, mais une lueur de raison » (14-4-16).
RC
*Henri Barbusse, Lettres à sa femme 1914-1917, Paris, Buchet-Chastel, 2006, 375 p., préface de Frédéric Rousseau, chronologie de la vie de l’auteur et liste de ses œuvres (1ère édition Flammarion, 1937).

Share

Hubinet, Emma (1875-1969)

1. Le témoin

Emma Hubinet naît le 11 novembre 1875 à Glageon (Nord) d’une famille bourgeoise et industrielle ; les tissage et corderie Louis Hubinet, fondée par son grand-père. Charles Hubinet, son père, filateur, ancien combattant volontaire de la guerre de 1870, décoré de la Légion d’Honneur (1906) et son épouse, Emma Dubois, ont eu trois enfants ; Louis (1870-1944), Emma et Nelly (1878-1966). Emma se marie le 6 mars 1905 à Achille Boulanger, négociant en laine, avec lequel elle aura deux enfants ; Roseline (1905-1994) et Didier (1907-1947). A la mort de son père le 2 novembre 1913, elle aide sa mère à diriger la filature familiale, laquelle sera détruite par les Allemands qui l’incendient en quittant le territoire le 6 novembre 1918. Elle bénéficiera des dommages de guerre pour reconstruire l’usine qui deviendra la filature du Petit Glageon en 1929. La suite de la vie du couple n’est pas connue et Emma Boulanger-Hubinet décède à Montmorency (Val-d’Oise) le 13 février 1969.

2. Le témoignage

Buthine, M.-A. Entre l’enclume et le marteau (1914-1918). Paris, imprimerie Paul Dupont, 1932, 343 pages, non illustré.

Sous un nom d’emprunt, formé par l’anagramme de son patronyme et les initiales phonétiques de son prénom, Emma Hubinet met un zèle tout particulier dans l’ouvrage à protéger le véritable état-civil de sa famille et le nom de sa commune, Glageon, gros village de près de 2 850 habitants (1911) presque limitrophe à la Belgique. Les quelques éléments fournis dans l’ouvrage confirment toutefois que sont bien évoqués sa mère, son père, décédé en 1913, et ses deux enfants, âgés de 9 et 7 ans à la déclaration de guerre. De fait, c’est également l’histoire de Glageon et de la filature Louis Hubinet pendant la Grande Guerre qui sont racontés par Emma. Passés les premiers jours d’août 1914, où elle assiste à la mobilisation de cette commune de l’Avesnois, au sud de Maubeuge, elle est prise en voiture dans l’exode des populations frontalières et belges (page 17) alors qu’arrivent les Anglais en renfort. Mais Maubeuge capitule, Achille, son mari, part alors pour la captivité, et la région est envahie dès les premiers jours de septembre 1914. Commence alors une longue et douloureuse occupation et le lent dépeçage de ses biens et de l’usine familiale à coups de perquisitions (une vingtaine en tout) et de réquisitions de tout ce qui peut servir à l’occupant. En mai 1915, pour avoir critiqué le fait que « dans les régions envahies, nous étions empoisonnés par la Gazette des Ardennes » (page 91), elle écope de 10 jours de prison au Château des Carmes de Trélon, car elle refuse de payer une amende de 100 marks. De forte personnalité, elle multiplie les actes de « résistance » par « un esprit frondeur qui se manifeste en toutes occasions » (page 113), et qui lui vaut, le 5 février 1916, une nouvelle condamnation, cette fois-ci à 3 mois de prison à purger en Allemagne, à la prison de Trier (Trêves) puis Siegburg. De retour à Glageon, elle continue de s’opposer à l’exhaustion de son patrimoine industriel et écope d’une nouvelle condamnation de 3 mois de prison, en avril 1917, pour sa mauvaise volonté devant les « réquisitions », ainsi que du surnom de « madame Capitaliste » (page 208). En effet, politiquement, elle dit des socialistes : « Tous nos conseillers municipaux sont socialistes, Les belles doctrines du parti ; l’égalité des classes, le partage intégral, l’entr’aide sociale, nul parmi eux ne les a pratiquées ; elles se sont effritées sur les pierres de touche de l’égoïsme, et du népotisme. La guerre a arraché leurs masques » (page 329). 1917 est une année difficile au point de vue alimentaire – en témoignent les tableaux comparatifs des rations des aliments de première nécessité reproduits pages 257 et 258 – aussi œuvre-t-elle par pétitions à la C.R.B. (Commission for Relief in Belgium) à améliorer le sort de ses compatriotes. Le 6 novembre 1918, elle assiste accablée à l’incendie de la filature familiale et aux destructions d’une armée allemande en retraite. La libération apporte en effet des exactions que l’occupation n’avait pas vu commettre. La fin de la guerre n’arrête pas son récit qui évoque l’épuration, jusqu’au procès de Lille, où elle est convoquée comme témoin en avril 1921. Elle ressort de cet immédiat après-guerre avec le sentiment d’un « assainissement » inachevé (page 339). Elle termine son récit sur des phrases prémonitoires, écrites en mars 1932, et frappées au coin de la fatalité : « On n’est bien persuadé à présent qu’une nouvelle guerre est inévitable. L’Allemagne ne se résigne pas, elle élève ses enfants dans le culte de la revanche. A la tête des agitateurs, l’épileptique Hitler domine la masse populaire, et déchaînera l’abominable cataclysme » (page 343).

3. Analyse

L’histoire de la Résistance française pendant la Grande Guerre reste à écrire. Le journal d’Emma Hubinet en est une indéniable contribution par le témoignage d’une résistante inertielle d’une chef d’entreprise en zone occupée. Car elle est véritablement une personnalité ; bourgeoise cultivée et volontaire, elle représente les rares prises de parole du monde industriel [1] qui fut lui aussi victime de la Grande Guerre et qui a concouru également pour une large part à la résistance intérieure sous l’occupation, en tentant de limiter l’apport forcé à l’économie de guerre allemande. Elle multiplie donc, outre sa mauvaise volonté permanente, les soustractions de matières premières aux perquisitions, et développe des trésors de ressources pour en dissimuler le plus possible aux visites domiciliaires, jusqu’aux linges « cachés dans les jardins, dissimulés dans les haies, ou confiés aux voisins déjà perquisitionnés » (page 278). C’est très souvent le motif qui va occasionner ses condamnations à la prison, augmenté d’un comportement d’opposition systématique et de bravade exaspérant pour l’occupant. En fait, elle effectue un travail de sape psychologique qu’elle pense effectif quand elle constate que « les soldats partent démoralisés, sans entrain, l’âme endeuillée » (page 280) après ses entrevues. Alors qu’elle écrit en 1932, elle confie : « Même à l’heure actuelle, écrivant après de longues années le récit de mes souvenirs de guerre, j’ai un tel respect pour les cachettes, restées inviolées, que je n’en livre pas le secret, me souvenant des difficultés accrues en France libre les moyens dont on usait pour tromper les Allemands ; ceux-ci étaient finalement renseignés par leurs espions » (page 64). Elle enterre en effet le vin (page 107) ou ses tuyaux de cuivre ; « ce cuivre-là au moins ne fut pas converti en munitions » (page 85). C’est très vraisemblablement le statut social de la réfractaire qui lui évitera la déportation et les camps de travail. Toutefois, sa non participation à un réseau actif de résistance ne lui confère pas toutefois le statut d’une Louise de Bettignies avec laquelle elle sera par ailleurs incarcérée (page 163). Sa vision des Allemands est bien entendu sans complaisance ; « les jeunes officiers ressemblent pour la plupart au Kronprinz ; sans doute copient-ils ses manières et accommodent-ils leurs visages dans ce but » (page 42). Plus loin, elle revient sur les images d’Epinal d’un Allemand voleur mais qui « avait épargné la pendule. Ce procédé confirme la remarque faite depuis l’invasion. Les Allemands que l’on a appelés, après la guerre de 1870, LES VOLEURS DE PENDULES, n’ont garde de les prendre au cours de cette campagne ; elles sont sacrées, ils n’y touchent pas, d’accord sans doute avec les ordres des chefs » (pages 227-228). Elle rapporte la francophobie alimentée par l’armée allemande : « (…) je rappelle un ordre donné à la population allemande, par le général teuton Liebert, dont j’ai eu connaissance après la guerre : « Quiconque sur le sol allemand prête à un Français un toit ou un abri, quiconque serre sa main maudite, quiconque ne le méprise, et ne le hait pas jusqu’à la mort, quiconque le juge digne d’un regard, doit être considéré comme un misérable sans honneur » (pages 241-242). Elle évoque enfin, comme nombre d’autres témoins, l’odeur de l’ennemi[2], sentant « autant que des fauves » (page 302). Mais également, elle leur trouve quelques similitudes avec les combattants français : « Il y a un antagonisme profond entre les soldats du front, et les embusqués des services de l’arrière » (page 209). Elle décrit aussi les prisons et leur population ; otages, inculpés, prisonniers, ayant des conditions de réclusions spécifiques (page 101) ou des vêtements personnalisés (page 138). Emma liste les raisons possibles d’une peine d’incarcération : « refus du salut, insoumission au travail, carte d’identité oubliée ou perdue, utilisation d’objets réquisitionnés, course sans passeport, commerce d’aliments de fraude » (page 214) mais aussi conservation de lait ou de beurre pour les fermiers, utilisation du mot boche, etc. Elle note une différence de traitement entre les populations belges et françaises envahies (page 211). Elle dévoile les multiples subterfuges dont elle use pour tromper la censure et la surveillance des courriers, change de nom, de profession (page 194), de statut, de style d’écriture, passant la correspondance par la Belgique toute proche (page 104). Des ruses similaires sont employées pour faire passer des victuailles aux prisonniers (page 213). Le conflit durant et malgré l’aide de la C.R.B. du comité hispano-américain, l’alimentation et la vie quotidienne deviennent de plus en plus difficiles ; augmentation du prix des denrées (notamment pages 243 et 257), les feuilles séchées de noyer remplacent le tabac (page 253), il n’y a plus de chaussures (page 267), les inconfortables matelas « en poils de bêtes » (page 279), etc. Bien entendu, elle garde, même après-guerre  une profonde aversion contre l’occupant : « (…) des équipes de prisonniers allemands, sous la direction de gardiens inflexibles, réparent les dégâts des leurs. (…) J’éprouve même un réconfort intense à voir ces pelotons peiner, suer, car je les ai vus à l’œuvre et je sais comment ils traitaient les nôtres » (page 332).

Yann Prouillet, février 2013


[1] Emma Hubinet rappelle le témoignage de Marie Cuny, industrielle vosgienne de la zone libre. Voir sa notice dans le présent dictionnaire ou sur http://www.crid1418.org/temoins/2012/12/03/marie-cuny-nee-boucher-1884-1960-et-georges-cuny-1873-1946/.
[2] Lire à ce sujet l’étude de Courmont, Juliette, L’odeur de l’ennemi. Paris, Armand Colin, 2010, 184 pages.

Share