Abraham Pierre (né Bloch Pierre) (1892 – 1974), Les trois frères

1. Le témoin

Pierre Abraham est le nom de plume pris par Pierre Bloch, lorsque celui-ci se lance dans une carrière littéraire et journalistique à la fin des années Vingt. Il a été auparavant un étudiant brillant, admis à X en 1913. Mobilisé au 6e régiment d’artillerie à pied à Toul, il réussit rapidement à intégrer l’aviation d’observation et rejoint la MF 5 [Maurice Farman] en novembre 1914. Chef des observateurs à la BL 18 [Blériot] en décembre 1914, il vole ensuite presque deux ans à la C9 (lieutenant observateur- Caudron G3 et G4). En décembre 1916, il prend le commandement de la C 21 (observation) jusqu’en juillet 1918. Passé capitaine en juin 1917, il termine la guerre détaché au G.H.Q. américain. Le Maitron signale que compagnon de route en 1936, puis résistant à partir de 1941, il a été adhérent au P.C.F. après-guerre, exerçant comme journaliste, critique et écrivain, notamment comme directeur de la revue Europe.

2. Le témoignage

Pierre Abraham publie en 1971 « Les trois frères » aux Éditeurs Français Réunis  (préface de Jacques Duclos, 378 pages). Il s’agit d’un ouvrage autobiographique, avec une structure composite, puisque se succèdent des chapitres sur son père, sa jeunesse, ses frères, puis sur son expérience de la Grande Guerre, dont les étapes sont entrecoupées de petits interludes évoquant la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. La Grande Guerre occupe environ 130 pages de ces souvenirs, et quelques indications montrent des fragments surtout rédigés au milieu des  années Soixante. Ronald Hubscher a largement utilisé ce témoignage (dix occurrences en index des noms de personnes) dans « Les aviateurs au combat », Privat, 2016.

3. Analyse

Artilleur

Pierre Abraham décrit une expérience décevante au début de la guerre, puisque responsable d’une batterie avancée (le Tillot) de l’enceinte fortifiée de Toul, il reste en dehors des combats. Intéressé dès avant le conflit par l’aviation, sa demande de mutation comme observateur est refusée, son colonel voulant garder son officier, artilleur qualifié. En septembre 1914, il est chargé de la formation d’une nouvelle batterie de 75 qui s’établit vers Pont-à-Mousson, mais la trop grande prudence de son chef – ne pas se faire repérer – fait que bombardé, il ne tire pas. L’auteur parle de « batterie-fantôme » (p. 205), et en repli derrière Flirey, conclut après une salve unique : « tels sont les quatre coups de canon que j’aurai tirés, dans ma carrière d’officier d’artillerie au long de la Première Guerre mondiale. » C’est en novembre 1914 qu’il réussit à être muté comme observateur aérien au D.A.L. (Détachement d’Armée de Lorraine), qui demande des volontaires, en court-circuitant la voie hiérarchique.

Observateur

Officier-observateur sur avion Maurice-Farman puis sur Blériot, l’auteur évoque les débuts de l’aviation d’observation, les essais de T.S.F., en y mêlant des réflexions sur la gloire, le courage en mission, ou les « succès féminins. » P. Abraham fait partie des précurseurs, il vole en observation dès 1914, dans un emploi tactique nouveau : à la C9, il participe avec deux camarades à l’élaboration théorique de ce que seront les principes du réglage du tir d’artillerie par avion (p.231) : «Le GQG m’interroge sur le texte d’une instruction qu’il désire faire paraître à ce sujet. » Ce travail, « revu par les manitous de là-haut, deviendra un petit bouquin rouge, bible du travail en commun de l’artillerie et de l’aviation sur tout le front. » Il évoque aussi des reconnaissances lointaines derrière les lignes allemandes,  « à compter les fumées de locomotive » (p. 233), c’est aussi l’occasion de réflexions sur le courage et la peur au combat. Le récit de l’attaque d’un drachen allemand avec des fusées incendiaires génère des considérations morales, il n’a pas visé les observateurs de la nacelle (p. 235) : « Détruire le matériel, c’est notre but. Mais tirer comme des lapins des gars abandonnés par leur treuil et qui ne peuvent pas nous répondre, c’est autre chose. ». Cette action lui vaut la première citation de l’escadrille, et une des premières croix de guerre arborée à Nancy  (mai 1915, p. 236) : « Sur le trottoir de la rue St-Jean, je suis arrêté par des hommes de l’âge de mon père, qui me demandent à soupeser de leur main la décoration nouvelle. »

Pilote puis chef d’escadrille

À la C9, lieutenant observateur, il réussit aussi à passer son brevet de pilote, sans partir en formation, et le fait de piloter lui permet de tester les observateurs nouveaux venus, ainsi que les avions reçus, G4, G6, Morane-Parasol, puis A.R. et Spad biplace. Il se montre très critique (narration d’accidents mortels) envers le Morane et l’A.R. (avion Dorand). Passé ensuite chef d’escadrille à la C 21, Il dresse un tableau de l’aviation au bout de deux ans de guerre. Pour lui le groupe des pilotes en 1916 est débarrassé des précurseurs, des mondains associés ici à des membres de l’aristocratie ; les survivants de ce groupe, rejoints par leurs jeunes cousins, forment une classe aristocratique minoritaire. Un groupe prolétarien est celui des mécaniciens, d’origine ouvrière et passés pilotes ; la presse, dit l’auteur, aime exposer leurs succès (p.280) « par une conception fausse de la démocratie, en réalité par démagogie. » Cette presse met en scène les frasques de « ces « grands enfants » qu’il s’agissait de rendre « populaires » avec une petite touche de dédain ». On peut penser ici à R. Nungesser ou G. Carpentier, car J. Navarre et G. Guynemer viennent de la bourgeoisie aisée. Pour P. Abraham, il y a une troisième couche, majoritaire, la moins médiatisée, ni aristocratique ni ouvrière, qu’il appelle la bourgeoisie. Et il conclut (p. 280) : pour lui, «L’ensemble des pilotes de guerre, à partir de 1917, reproduisaient assez bien, sauf du point de vue des proportions, l’aristocratie, la bourgeoisie et le prolétariat de la société française à cette époque-là. »

À propos du 16 avril 1917, il raconte les difficiles liaisons à basse altitude dans le mauvais temps, avec l’angoisse de se trouver sur une trajectoire d’artillerie, puis il extrapole à l’évolution tactique généralisée de l’appui-feu de l’aviation pour les attaques d’infanterie (1918), soulignant le paradoxe par rapport à ce qui avait été la règle depuis 1914, c’est à dire la recherche continue de l’altitude la plus élevée possible. Passé capitaine à l’été 1917, il forme avec la C 21 des observateurs américains au camp du Valdahon. Il aborde longuement des thèmes qui paraissent marginaux aujourd’hui, comme la différence de conception sur ce que doit être la place du vin et des boissons alcoolisées au front entre les Français et les Américains ; après être reparti au printemps 1918 combattre sur le front des offensives allemandes, il termine la guerre associé au G.H.Q. US pour former un groupement tactique qui deviendra sans objet avec l’Armistice.

Un aviateur moraliste

Ce qui fait la singularité du témoignage de Pierre Abraham, que l’on peut comparer avec la dizaine de notices d’aviateurs du dictionnaire du Crid, c’est le mélange, dans son récit, de remarques factuelles avec des réflexions éthiques et psychologiques, à propos de l’attitude au combat, du vol, des camarades, de leurs frasques communes, aussi bien qu’à propos des aventures féminines.  Cela donne paradoxalement un ensemble extrêmement sérieux, un peu pontifiant (p. 202): « Et la gloire ? J’éprouve un étrange scrupule à m’aventurer dans cette auscultation rétrospective. (…) L’appétit de gloire, comment le faire comprendre, à quoi le comparer. Peut-être à cette « fureur de vivre » dont on nous rebat les oreilles pour la jeunesse d’aujourd’hui. » (…) « Fureur de vivre » était pourtant inexact en 1914. Et je préférerais, au risque de piétiner toute pudeur – la mienne et celle de mes camarades disparus – parler de ce qui nous possédait alors et qui, réellement concrètement, pouvait s’appeler « fureur de mourir ». » L’auteur « méprise de fort haut » (p. 225) les revues comme La Vie Parisienne ou Fantasio pour l’image des aviateurs qu’ils véhiculent, et avec moins de sévérité, il dit n’être pas satisfait de certains livres comme L’équipage [1923] et « de certains films techniquement bons et moralement déplaisant comme Le Diable au Corps. [1947]». L’auteur signale son incompréhension et ses relations distantes, toujours pour des raisons éthiques, avec l’unité de bombardement aérien de Malzéville (1915) : pour lui, jeter des bombes sur des localités s’apparente un peu à de l’assassinat (p. 242) et lorsque lui aussi est envoyé jeter des bombes à ailette sur la ville de Luxembourg, il déclare : « me voilà devenu pareil aux bombardiers de Malzéville que je méprise si fort pour leur besogne de tueurs. » On rappellera que l’auteur fut un des fondateurs communistes du Mouvement de la Paix en 1948.

Le chapitre des femmes est plusieurs fois abordé, il évoque ce qu’il appelle sa « vie de garçon », refusant l’engagement amoureux, comme si c’était un passage obligé de ce type de mémoires. Il se range en fait assez vite puisqu’il se marie en 1915, ce qui est aussi assez atypique : il dit effectuer avec ce mariage (p. 256) « un retour à ce qu’on aurait alors appelé la pureté. » Ici, place à un amour qui le ramène à une « règle de vie quasi – monastique qui correspondait, sinon à mon caractère, du moins à une de ses faces les plus durables. » Ce ton très particulier s’explique probablement en partie par le contexte de la rédaction ; en 1964 il est directeur de l’exigeante revue Europe, et son engagement communiste est public : le parti est puritain, et la période Jeannette Vermeersch n’est pas loin… Ces prismes sont du reste conscients et assumés (p. 237) : « Au moment de faire écho à nos joyeuses prouesses, je devrais sans doute me ceindre les reins d’une ceinture à pointes, me couvrir la tête de cendre et faire pieusement pénitence. Il n’en sera rien. Ni l’âge, ni les réflexions, ni le contexte – austère au regard de la société – où je vis depuis nombre d’années, ni la désapprobation éventuelle de ceux qui sont mes camarades d’un autre combat, ne m’amèneront à renier la fougue de notre jeunesse et les excès qui l’ont accompagnée. » Il fait aussi de nombreuses allusions au vin, aux beuveries, et aux canulars qui les accompagnent.

Un témoignage original

Ce témoignage est inscrit dans un contexte (années Soixante) où les récits factuels de pilotes sont finalement assez rares, et où la vision des aviateurs est dominée par des clichés glorieux que l’auteur veut remettre en perspective. Il est aussi possible que l’auteur aborde longuement ces thèmes (femmes, beuveries) parce ce que c’est ce qu’on attend de ce type de récit à l’époque ; pour un précurseur qui vole en missions de guerre dès 1914, il n’y a finalement dans le livre qu’assez peu de descriptions de missions et de réglages, de rencontres ou d’évitements de l’ennemi. Insistant beaucoup sur sa modestie, son inexpérience mais dans le même temps sur ses réussites et ses succès, son propos n’est pas exempt d’une certaine suffisance (c’est tout le contraire de G. Villa, par exemple), mais il est aussi certain qu’il a fait « une belle guerre », pour employer une expression des années Trente. Cette contradiction entre une ambiance potache, avec de très jeunes gens à peine sortis des Ecoles, et les dures responsabilités de la guerre confiées à ces  aviateurs, n’est pas en soi originale dans le petit monde des escadrilles ; ce qui l’est plus, c’est d’évoquer ces frasques de jeunesse avec l’expérience de la vie, d’une autre guerre, des engagements politiques et intellectuels, d’une existence austère… son frère l’écrivain communiste Jean-Richard Bloch est mort en 1947, miné par la disparition de sa fille résistante, exécutée par les Allemands en 1943 ; leur mère a été assassinée à Auschwitz en 1944… En fait, loin de le desservir, c’est aussi ce caractère composite de l’ensemble, avec ce ton marqué par les expériences ultérieures de la vie et par le regard des camarades, qui fait l’intérêt historique de ce témoignage.

Vincent Suard (décembre 2025)

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Heiligenstein, Auguste (1891-1976)

HEILIGENSTEIN Gérard, Mémoires d’un observateur-pilote 1912-1919 Auguste Heiligenstein, Paris, Les éditions de l’Officine, 2009, 227 p.

Le témoin
Auguste Heiligenstein est né le 6 décembre 1891 à Saint-Denis. Ses parents, natifs d’Obernai (Alsace), ont quitté cette région après la guerre de 1870, ayant choisi la nationalité française. Artiste décorateur sur verre dans le civil, il est incorporé en 1912 au 26e Régiment d’artillerie pour effectuer son service militaire. Il passe et réussit l’examen de brigadier, puis celui de sous-officier. Transféré avec son régiment à Chartres, il est désigné chef de section de la 23e batterie lorsque la guerre éclate. Il connait le baptême du feu dans la Meuse, lors des combats de Vaudoncourt et Spincourt les 23 et 24 août 1914. Après les affrontements de la bataille de la Marne, son groupe est désigné pour compléter l’artillerie de la 65e DI, et participe aux batailles de Chauvoncourt et des Paroches. Il est nommé sous-lieutenant le 5 novembre 1914, et prend le commandement de la 22e batterie. Cantonné au fort des Paroches, et l’inaction se faisant plus pesante, il devient observateur en ballon. Il monte aussi un service d’élaboration de cartes établies à partir de ses observations, avant qu’en juin 1915, la 65e division ne soit transférée dans la Woëvre et au bois le Prêtre près de Pont-à-Mousson. C’est là qu’il est désigné pour être observateur en avion à l’escadrille de la division, la MF 5, basée à Toul. Un an après, en juin 1916, il passe à l’escadrille MF 44 jusque fin février 1917. C’est dans cette unité qu’il obtient son brevet de pilote. Muté à la C 106 qui deviendra la C 229, il participe à l’offensive du Chemin des Dames du 16 avril 1917 où il est nommé adjoint de son chef de secteur, en charge des observateurs. Nommé lieutenant le 16 mai 1917, sa carrière au front s’interrompt brutalement à la suite d’un accident d’avion le 17 juin 1917. Après sa convalescence, il entre en janvier 1918 au SFA (Service des Fabrications de l’Aviation) où son activité consiste à contrôler certaines usines fabriquant des avions jusqu’à la démobilisation le 15 août 1919. Il reprend alors avec succès sa carrière d’artiste spécialisé dans les émaux transparents sur verre, participant à de nombreuses expositions internationales. En 1939, il est rappelé par l’armée de l’air comme instructeur et donne des cours sur l’observation et la reconnaissance aérienne à la base aérienne 109 de Tours. Nommé capitaine, il évite par son action la captivité du personnel de cette base. Après la Deuxième Guerre mondiale, il reprend sa carrière d’artiste dans l’art de la céramique. Il s’éteint le 23 mars 1976 à l’âge de 85 ans, après une vie bien remplie.

Le témoignage

Les mémoires d’Auguste Heiligenstein ont été retranscrites par son fils Gérard, alors que son père les avait écrites entre 1964 et 1968, soit presque 50 ans après la guerre. Le livre est divisé en 7 chapitres, dont les deux premiers traitent du service militaire et de ses débuts en tant qu’artilleur. Les autres chapitres retracent sa carrière dans l’aviation. L’ouvrage est complété par un cahier iconographique qui présente des extraits des albums de l’auteur, des photographies, quelques croquis et les textes des citations obtenues. A noter aussi quelques pages relatives au parcours d’Auguste Heiligenstein avant et après la Deuxième Guerre Mondiale, ainsi qu’un index des noms cités.
Le texte est malheureusement émaillé de nombreuses coquilles, sans que l’on sache si cela vient du texte d’origine ou si ce sont des erreurs de retranscription. On trouve donc de nombreuses fautes d’orthographe, de conjugaison, une ponctuation parfois hésitante. Certaines phrases semblent tronquées par manque de mots, d’autres en ont trop. Tout cela laisse une désagréable impression au lecteur, et il est étonnant que l’éditeur ait laissé passer de telles erreurs dans la version finale. On dirait qu’il n’y a pas eu de relecture et des fautes qu’il eût été facile de corriger sur les noms de lieux ou de personnes abondent : Pluvenelle pour Puvenelle, Pelltier d’osy pour Pelletier d’Oisy (p. 96), Billy Coopens (p. 169) pour Willy Coppens… Cependant, les témoignages d’aviateurs de la Grande Guerre sont trop rares pour que l’on fasse trop de reproches à la publication de celui-ci.

Analyse

Le parcours d’Auguste Heiligenstein, qui est resté près de 7 ans dans l’armée, a la particularité d’être très varié et il rapporte ce qu’il a vécu en tant qu’artilleur, observateur, pilote, réceptionnaire au S.F.A.. Dans ses souvenirs, on sent à plusieurs reprises que l’auteur a une certaine volonté pédagogique. On le remarque par exemple, quand il détaille la composition et le fonctionnement d’une batterie de 75 (p. 37). Il adopte la même attitude quand il parle de l’aviation, introduisant de cette façon une description des biplans utilisés à cette époque: « Pour les jeunes il faut que je parle de ces ancêtres de l’aviation. » (p. 69) Ce qui semble démontrer l’espoir d’être lu et la volonté de témoigner pour les générations futures.
Il rapporte quelques anecdotes intéressantes de son expérience d’artilleur, comme lorsqu’il aperçoit près du fort de Troyon « des meules de blés qui se déplaçaient », arrêtées net par un tir précis. (37). Ou encore quand il aperçoit les Allemands en train de déménager un piano de la villa qu’occupait en temps de paix, le capitaine du fort des Paroches. Celui-ci averti du larcin en cours, ordonne à Auguste Heiligenstein de tirer. Un seul coup heureux stoppe le déménagement, et fait des dégâts dans le camp adverse, ce qui lui inspire cette réflexion : « J’étais très fier de ce coup heureux, mais vraiment, ce que la guerre peut transformer un homme et le rendre sanguinaire et cruel » (p. 54).
Le baptême du feu est une épreuve difficile pour sa batterie, dont le premier mort est un évènement traumatisant et provoque la consternation parmi ses hommes :
« Nous fûmes pris en enfilade par une batterie ennemie qui fit beaucoup de dégâts. J’étais à côté du capitaine à son observatoire pour essayer de repérer le départ des coups quand j’entendis des hurlements dans la batterie, il me demanda d’aller voir ce qui se passait. En arrivant je trouvais un des servants de ma section blessé très gravement et ses camarades atterrés, un obus explosif avait éclaté en arrière du caisson et un fort éclat avait traversé une des portes en tranchant les fesses du malheureux camarade. Il n’y avait pas d’infirmier dans la composition d’une batterie et aucun des servants n’osait s’occuper du blessé, force me fut de faire le nécessaire, heureusement que le tir cessa. J’ai toujours eu horreur du sang et j’aurais fait un mauvais chirurgien, mais comme personne n’osait toucher le blessé, je pris mon courage à deux mains et après l’avoir débarrassé de ses vêtements je trouvais une plaie affreuse, je fis un premier pansement en utilisant tous les pansements individuels des hommes de la pièce. Les infirmiers ne vinrent pas et il fallut attendre pour évacuer le blessé. […] Nous quittâmes la position de batterie en fixant notre blessé avec des bottes de blé sur un caisson, malheureusement en arrivant sur la route une salve de 77 fusants nous accueilli, l’affolement des chevaux et des conducteurs fit tomber du caisson notre malheureux camarade ce qui lui déclencha une forte hémorragie. En arrivant le médecin alerté ne put que constater le décès et nous l’enterrâmes le lendemain matin dans le petit cimetière du pays. Ce premier mort jeta la consternation dans ma section, nous aimions beaucoup ce camarade très serviable et surtout très gai, ayant toujours un bon mot et une chanson pour remonter le moral de ses camarades. La grande faucheuse, avait dans nos rangs, commencé ses ravages. Nous venions, cette fois de recevoir le vrai Baptême du feu » (p. 35-36).

Il est aussi témoin d’un cas de folie, lorsqu’il rencontre un maître pointeur artilleur du 55e R.A.C., « Dans un croisement j’aperçus un homme qui marchait et paraissait lourdement chargé, en m’approchant de lui je vis avec stupéfaction un artilleur du 55e RAC avec des yeux hagards et qui portait sur son épaule une culasse de 75, celle de son canon. Je lui adressai la parole et sans me répondre il continua son chemin ! Quelques-uns de mes hommes le firent monter sur un caisson, par bribes il nous fit savoir qu’il était maitre pointeur et qu’il appartenait à la batterie qui avait été détruite près de nous. Le massacre de ses hommes l’avait rendu fou » (p. 41).

Il évoque des changements de position journaliers, afin de faire croire à l’ennemi « qu’il y avait beaucoup d’artillerie dans le secteur » (p. 42). Grâce à un certain talent de diplomate, il désamorce un début de rébellion dans son ancienne batterie, provoquée par le comportement d’un capitaine trop tatillon qui s’était mis à dos ses hommes. Faisant office d’observateur au fort des Paroches, et le front s’étant stabilisé, peu à peu, la routine s’installe. Il devient donc aérostier et décrit les difficultés rencontrées lors d’un réglage d’artillerie en ballon. Il n’hésite pas à critiquer le comportement de ses camarades ou de ses chefs que ce soit dans l’artillerie, l’aérostation ou l’aviation. Ainsi dans l’artillerie, un de ses hommes connait une défaillance :
« Je trouvais le pauvre maréchal des logis V., mon chef de pièce, anéanti par terre incapable de faire un mouvement, heureusement que son pointeur était d’une autre trempe. J’ai décidé d’en parler le lendemain au capitaine et de lui faire rendre ses galons qu’il ne méritait pas. La nuit se termina sans notre intervention. Le lendemain il rendit ses galons et nous l’envoyâmes au train des équipages, un peu à l’arrière comme conducteur, ce qui était une grave punition pour lui. C’était la première fois que je prenais une aussi grave décision surtout avec un bon camarade et j’en eus beaucoup de peine, mais la discipline doit être plus forte que l’amitié » (p. 39).
Alors qu’il est aérostier, un obus éclate à proximité de sa compagnie. Le capitaine se réfugie sous le treuil et ses hommes se dispersent. « je ne pus m’empêcher de dire son fait à ce lamentable capitaine qui probablement voyait le feu pour la première fois » (p. 59).
Dans l’aviation il fait des remarques sans concessions sur ses chefs d’escadrille. Quand il passe de la MF 5 à la F 44, il dit ne pas regretter « son chef, pilote d’avant-guerre que je n’avais pas vu voler souvent (il effectuait comme beaucoup d’autres les heures mensuelles nécessaires pour ne pas perdre la prime de vol de 10 f par jour » (p. 88). Son nouveau chef, pour un temps seulement, ne trouve pas grâce complètement à ses yeux, car « lui aussi n’était pas un fanatique pour voler près des lignes ennemies » (p. 88). Son remplaçant, ne semble guère mieux : « Nous ne l’avons jamais complètement adopté car lui aussi ne montait pas souvent dans son zingue » (p. 90).
Il est un fait communément admis que pour avoir le respect et l’entière confiance de ses hommes, un commandant d’escadrille se devait de voler aussi souvent que possible, comme son personnel navigant. Mais les chefs d’escadrille ne sont pas les seuls à connaître des manquements, les pilotes eux aussi peuvent ne pas se montrer à la hauteur. C’est le cas de l’un d’eux, un chasseur, qui devant protéger l’avion d’Auguste parti en mission photographique, manqua le rendez-vous fixé à l’avance. Le chasseur ne s’étant pas montré, Heiligenstein et son pilote furent pris en chasse par un Fokker et essuyèrent des rafales ennemies. « Le Morane avait bien quitté la base et comme il avait peur d’être trop en avance il était allé dans la direction de Nancy et avait eu une panne. Nous n’en crûmes pas un mot car il ne passait pas pour être un foudre de guerre et donc jamais plus nous ne lui adressâmes la parole » (p. 71).

Il témoigne aussi certaines barrières sociales plus ou moins tangibles entre les gens de l’air. Observateur récent dans l’aviation, Auguste Heiligenstein observe ses homologues et ressent l’impression de ne pas appartenir au même monde : « Les observateurs à cette époque étaient pour la plupart brevetés d’état-major polytechniciens ou ingénieurs de Centrale, aussi nous les sortis du rang, nous étions au bout de la table […] Pas souvent admis dans les interminables parties de bridge ou de poker qui se terminaient tard dans la nuit, nous n’étions pas tenus à l’écart mais nous sentions que nous n’étions pas du même bord » (p. 65).
Il évoque aussi les différences qui pouvaient se dresser entre militaires issus d’armes différentes, surtout pour ceux qui étaient issus d’une arme moins prestigieuse ou qui n’avaient pas l’expérience du combat, ce qui pouvait engendrer un certain malaise :
« Dans l’armée il y avait des cloisons bien étanches entre fantassins, cavaliers et artilleurs mais elles étaient encore plus fermées au train des équipages, aussi mon chef d’escadrille en subissait les conséquences quand il venait avec moi, simple sous-lieutenant, en mission auprès des états-majors. Il en revenait toujours un peu gêné car c’était toujours à moi que l’on expliquait les missions et il restait toujours en dehors des discussions. Il était un peu considéré comme un chef de garage, chargé de fournir des avions en ordre de marche. D’autre part nouveau venu dans l’arme, quoique capitaine, il n’avait pas encore reçu de citations ce qui le mettait en état d’infériorité vis-à-vis de moi-même. Aussi nos rapports sans être difficiles n’étaient pas très amicaux, mais il me laissait entièrement libre dans la direction de mes observateurs et je sentais malgré tout une espèce d’animosité » (p. 117).

Auguste Heiligenstein parle aussi, à deux reprises, du rôle important des aviateurs sur le moral des fantassins au cours des missions d’observation et de liaison d’infanterie. Cela est particulièrement vrai dans les périodes d’offensives quand l’infanterie est soumise à rude épreuve : « Avec les renseignements précis que l’on donnait sur les destructions de mitrailleuses que l’on repérait, on pouvait arrêter l’avance et surtout cela remontait le moral des troupes engagées. Notre présence leur montrait qu’elles n’étaient pas abandonnées. Chaque fois que j’allais rendre visite aux colonels des régiments au repos ils me dirent tout le bien que nous faisions aux poilus quand nous les survolions à basse altitude. » (p. 90-91). « Notre présence, en prenant les mêmes risques, avait aussi beaucoup d’importance » (p. 101).
Sur ce point, il rejoint ainsi le témoignage d’un de ses camarades d’escadrille à la MF 44, Jean Béraud-Villars, l’auteur de Notes d’un pilote disparu, publié sous le pseudonyme du lieutenant Marc cité dans le livre de Jean Norton Cru Témoins. Celui-ci expliquait que la présence d’un avion, survolant une unité de fantassins isolée et pratiquement encerclée en première ligne, en prenant des risques insensés, avait pour seul but de montrer aux Poilus qu’ils n’étaient pas complètement oubliés par le commandement et coupés du reste du monde. On apprend par ailleurs, grâce aux mémoires d’Heiligenstein, que Béraud Villars « reçut une balle dans le bras au cours d’un combat qui l’a laissé handicapé pour le restant de ses jours» (p. 111).

A aucun moment, Auguste n’éprouve de haine particulière pour les Allemands. Un chasseur français ayant descendu un adversaire, il vient voir le lieu de chute de l’avion ennemi : « Avec quelques camarades nous allâmes voir le triste spectacle, en arrivant au sol l’avion avait explosé et les deux aviateurs étaient morts sur le coup. Nous pensâmes que c’était peut-être aussi, le sort qui nous attendait. Ayant retrouvé sur eux papiers et argent, un des chasseurs quelques jours après alla jeter un message lesté contenant ce qui avait été trouvé ainsi que l’endroit où ces aviateurs avaient été enterrés. Le geste fut mal interprété au grand état major et une note nous interdit de recommencer cet hommage aux morts ennemis. » (p. 74)
Cette pratique rendant hommage aux adversaires était assez largement répandue et de nombreux témoignages la confirmant existent.

Il expose fréquemment ses idées pour améliorer la communication entre aviateurs et troupes au sol, comme l’usage de draps blancs pour communiquer avec les batteries d’artillerie (p. 76), milite pour l’adoption d’avions monoplaces équipés de la T.S.F., et donne des leçons de pilotage avec des avions à double commande pour donner une chance à l’observateur d’atterrir au cas où son pilote ne serait plus en mesure de le faire lui-même.
On retrouve dans les mémoires d’Auguste Heiligenstein, certains thèmes fréquemment rencontrés dans les témoignages d’aviateurs : la vie d’escadrille (p. 94) et ses inévitables facéties, les nombreux gueuletons pour fêter les récompenses obtenues par les uns ou les autres, les accidents, les combats aériens ou péripéties en cours de vol. Il fournit aussi des détails sur les avions, le matériel utilisé et les conditions dans lesquelles il était employé :
« pour tirer à la mitrailleuse placée sur un support orientable, de même que pour prendre des photos, il fallait se mettre debout et pour ne pas être éjecté dans les remous, il était nécessaire de s’attacher le pied gauche à une attelle placée au fond de l’habitacle » (p. 69). L’armement des avions, surtout au début de la guerre, est souvent inadapté à l’aviation comme ce mousqueton « qu’il fallait réarmer à chaque coup et qui servait surtout à nous donner une contenance » (p. 70). Les mitrailleuses d’infanterie Saint-Etienne ne sont guère mieux : « Nos mitrailleuses s’enrayaient souvent et n’étaient pas pratiques, lourdes à déplacer, alimentées par des bandes de cartouches qu’il fallait enfiler et recharger à chaque rafale. Ce n’était pas facile avec les gants fourrés que l’on était obligé de porter quand il faisait froid et engoncés dans de grosses peaux de bique ce qui gênait beaucoup les mouvements (p. 70) ».

Le témoin rencontre aussi de nombreuses personnalités de l’époque. Dans l’aviation, des as comme Jean Navarre ou Charles Nungesser, dont il prétend même avoir eu à un moment donné la même petite amie que lui (p. 68), mais aussi des sportifs d’avant-guerre, le boxeur Georges Carpentier, le champion de tennis André Gobert. Dans le monde du spectacle (Firmin Germier, Lucien Guitry, Jean Galipeau) et dans celui de la politique (Maurice Barrès). Il n’est pas insensible aux honneurs puisque le jour de sa remise de la légion d’honneur, longtemps convoitée, il considère qu’il s’agit là de la journée la plus importante de sa vie (p. 140).

Un épisode important témoigne de l’écrasante responsabilité qui pouvait peser parfois sur les épaules des officiers observateurs de l’aviation. Une attaque étant prévue sur la côte 304, le 7 décembre 1916, Auguste Heiligenstein est désigné pour assurer la liaison d’infanterie. Le matin de l’attaque, une brume épaisse et persistante recouvre la région, rendant la mission difficile et dangereuse. Constatant que la préparation d’artillerie avait été totalement inefficace, les tranchées allemandes étant restées intactes, il prend la décision de faire arrêter in extremis l’attaque pour éviter un massacre. L’assaut stoppé, il est convoqué et doit rendre compte à l’Etat-major du corps d’armée et se justifier : « J’expliquais dans le détail la mission minute par minute avec les notes qu’heureusement j’avais consignées et malgré mes affirmations je sentais une suspicion. En attendant les résultats d’enquêtes, je m’étais réfugié au mess de l’artillerie ; effondré à bout de nerfs je me mis à pleurer» (p. 104).
Finalement conforté dans sa décision, il recueillit plus tard les fruits de cette belle attitude. L’attaque reportée réussit quelques jours plus tard et fut couronnée de succès. « Après nous avoir donné l’accolade, un « hip hip hip hourra » hurlé par tous les poilus, cette ovation spontanée fut une belle récompense. Ils savaient les risques que nous avions pris, ils avaient entendu les mitrailleuses et les fusils cracher leur mitraille sur notre avion qu’il fallait abattre. C’est dans une telle ambiance que l’on puisait le courage de recommencer à prendre de sérieux risques dans ces missions si importantes » (p. 104).

Un autre temps fort de sa carrière dans l’aviation est son intervention auprès du Service des Fabrications de l’Aviation en tant que réceptionnaire. Ayant relevé des vices de conception dans la construction d’un nouveau prototype d’avion, il fait interrompre la chaîne de fabrication de cet appareil. Mis en cause par l’ingénieur responsable de ce biplan de chasse devant le ministre, sa décision est finalement approuvée après enquête. « Je sus beaucoup plus tard que l’essai avait été truqué pour satisfaire aux épreuves de réception du prototype, il y a eu quelques scandales à Villacoublay à ce sujet » (165-166).
Conscient de l’importance de son rôle, il réitère un peu plus tard une décision similaire concernant un avion Salmson blindé. « Il était très important de ne laisser partir dans les escadrilles que des avions sérieusement contrôlés, car il y avait assez de danger en remplissant les missions sans avoir les risques d’appareils impropres à celles-ci et qui risquaient de se casser en l’air » (p. 170).

Auguste Heiligenstein, en guise de conclusion, clôt ses mémoires en estimant que la guerre a complètement transformé sa vie. « Le fait d’avoir été nommé officier m’a fait gravir d’un seul coup de nombreux échelons dans l’échelle sociale et m’a permis de fréquenter sur un pied d’égalité des hommes qui sortaient de milieux que j’ignorai totalement ce qui m’a permis de mesurer ma valeur réelle. » (p. 175)
Eric Mahieu

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