Madec, Emile (1891-1917)

1. Le témoin
Émile Madec, appelé Milec par ses proches, et originaire du petit bourg de Pont-Aven (Finistère), vient de finir sa formation de peintre (décoration, travail sur bois, dessin d’art) lorsqu’il est incorporé en 1912 au 19e RI de Brest. Caporal-infirmier, il prend part à toutes les opérations de ce régiment breton (Ardennes, Somme à l’automne 1914, Champagne, Verdun, Aisne…) et est finalement grièvement blessé à son poste de secours le 6 mai 1917. Il meurt le lendemain et est enterré à Œuilly-sur-Aisne.
2. Le témoignage
Milec le soldat méconnu, journal de voyage d’Émile Madec, a été publié aux éditions Vagamundo par Soizick Le Pautremat (2017, 511 pages). L’ouvrage, introduit par un utile propos didactique de Nicolas Beaupré, est constitué des carnets de campagne confiés en 1968 par sa grand-tante à l’auteure. S. Le Pautremat, historienne de profession, a récemment « souhaité transmettre » le témoignage de son grand-oncle et a donc mis en ordre ce récit, avec une présentation très éclairante, dans un ouvrage d’apparence soignée, qui fait aussi penser à un livre d’art; le corpus est constitué des carnets proprement-dits, et de dessins, d’aquarelles et de photographies. Une autre richesse de l’ensemble réside dans la reproduction de lettres du caporal-infirmier à sa marraine de guerre, une jeune femme de sa connaissance elle-aussi originaire de Pont-Aven. Le récit de la postérité mémorielle de Milec dans la famille, ainsi qu’une présentation biographique, complètent l’ensemble.
3. Analyse
Un témoignage sur le service de santé
Le témoignage de Milec, qui a déjà deux ans « de régiment » au début de la guerre, est intéressant par les descriptions précises qu’il donne de son travail d’infirmier régimentaire, dans des postes de secours débordés, au bord de la rupture lors des grandes batailles, ou dans des infirmeries calmes et routinières à l’arrière, où il faut tuer le temps pendant les périodes calmes. Il évoque les malades à la visite du matin, le pansage, la corvée que représentent les vaccinations ou encore les aspects pénibles de la fonction (septembre 1915, p. 148) : « Il y a de la besogne, à cause des cas nombreux de diarrhées dysentréiformes et il n’est guère intéressant de vérifier les matières peu appétissantes de tous ces hommes. »
Sur le plan des opérations, c’est peut-être pour Verdun (avril 1916) que son récit est le plus riche. Au Ravin de la Dame, il évoque un bombardement effroyable, l’impossibilité d’abriter les blessés, l’évacuation de son Major (p. 222) : « le bombardement que nous eûmes à subir, lundi, fut certainement sans précédent – pendant toute la journée, pas une seconde d’interruption et ceci avec des obus de tout calibre.» (…) « Nous avons là perdu un assez grand nombre d’hommes et plusieurs officiers. » En novembre 1916, le 19e RI retourne à Verdun et l’auteur effectue deux durs séjours en ligne, au moment de la reprise du fort de Vaux. Son poste de secours est au bois Fumin, et (2 novembre 1916, p. 346) « dans la nuit nous soignons toute une série de grands blessés du 1er bataillon – Tous ces malheureux sont criblés d’un bout à l’autre et pleins de boue – Comme le réduit que nous occupons est plutôt étroit, c’est avec difficulté que nous pansons nos blessés qui sont tous couchés sur des brancards – Quelle horrible nuit – La plus cruelle peut-être que je n’ai jamais passée ». Après la prise du Fort de Vaux, ils sont relevés pour un séjour de trois jours dans le tunnel de Tavannes. L’auteur décrit le lieu comme infect, plein de boue puante, et le séjour y est extrêmement pénible (p. 352) : « On ne voit pas le jour, on respire très mal, on mange froid. » Après un deuxième séjour à la redoute, la relève est effroyable (obscurité, boue, pluie, « on tombe plus de cent fois, heurtant son pied à une racine, un fil ou un cadavre ») mais le retour à Tavannes est moins pénible « Encore ce maudit tunnel – Mais cette fois je m’y trouve mieux car mon moral est mieux disposé que la première fois. » Une lettre du 7 novembre à Jeanne, sa marraine de guerre, évoque la violence de Verdun (p. 351) : « Sur quinze de nos brancardiers, 4 furent tués et 7 blessés – Parmi les morts se trouve un charmant et dévoué camarade avec lequel je vivais en frère depuis plus de vingt mois. » La description de la vie quotidienne autour de son poste de secours est aussi intéressante dans la Marne et dans l’Aisne en 1917.
Un témoignage sur les marraines de guerre
La richesse du livre repose aussi sur un apport assez exceptionnel : S. Le Pautremat a retrouvé 41 lettres écrites par Milec à sa marraine de guerre, ces lettres lui ont été données par la petite-nièce de Jeanne G. La juxtaposition des carnets et des lettres permet ainsi de donner une densité affective au témoignage, dans le sens où l’auteur écrit pour séduire sa marraine, nous pénétrons ainsi dans sa vie privée. Avec le prisme documentaire (les carnets) et celui de l’intime (les lettres à la marraine), le croisement de ces deux sources permet de donner une véritable incarnation au personnage. Jeanne, 25 ans, est une camarade d’enfance avec qui il commence une relation épistolaire en mai 1916 (p. 231) : « Chère Jeanne. La guerre et le souvenir de ce joli Pont-Aven m’obligent à venir glaner quelques lignes réconfortantes. Aussi je m’adresse à vous, persuadé que vous saurez atténuer cette mélancolie qui depuis mon retour s’est emparée de moi – Faites-vous, je vous en prie pour une fois la Marraine du « Poilu » Milec – Appelez-moi si vous voulez votre filleul ce qui vous aidera à me parler plus librement. » La relation s’établit dans la confiance, on dispose aussi de quelques cartes de Jeanne (p. 233) : «Je suis aussi très heureuse d’être marraine d’un poilu surtout parce que ce brave poilu est un vieux camarade d’enfance duquel j’ai gardé un excellent souvenir. » Milec a à l’évidence un projet de relation plus aboutie avec Jeanne, mais il est prudent, à travers un marivaudage qui va crescendo, et ses longues lettres évoquent ses fonctions et occupations sur le front, et la précision de ses descriptions intéressent ici l’historien: par exemple, p. 245, il adopte une tournure dialoguée : « je vais, si vous voulez bien m’accompagner, vous faire visiter mon poste de secours (…) Descendons les huit marches et ça y sera. Là, nous voilà à l’intérieur. C’est riche hein ? En gens chics, nous nous éclairons au carbure. » Il évoque et traduit l’argot des tranchées, le « rata », « au jus ! », et le régional « au rabiot, les goélands ! ». En août 1916, Jeanne lui demande de lui retracer quelques scènes émouvantes touchant les blessés, il accepte mais en soulignant qu’il a vu tellement de souffrances depuis le début du conflit que cela ne le touche plus guère (p. 282 « mon cœur s’est pétrifié »). Il lui décrit alors des scènes « tristes et douloureuses », écrivant depuis un poste de santé avancé à Moscou dans le secteur de Berry-au-Bac (p. 292) : « Pendant que très brutalement je vous parle de toutes ces abominations je dois plusieurs fois poser ma plume pour panser des blessés graves. » Et sa lettre continue sans transition avec des formules galantes « Jeanne, vous êtres délicieuse ! » Par la suite, il se fait plus insistant, mais est remis à sa place, et en septembre 1916 les relations semblent avoir trouvé un équilibre (p. 302) « Sur votre demande, je passe l’éponge sur toutes les déclarations, si déclaration il y a, empressées et amicales que je vous ai fait, pour redevenir le vieux camarade vrai et sincère d’antan. » Mystérieusement, les relations entre les deux s’interrompent après une permission de Milec à Pont-Aven en mars 1917, sans que nous en connaissions la raison. Rupture il y a eu, et du fait de Jeanne, mais Milec, semble-t-il, reprend assez vite le dessus, ainsi dans une lettre à son beau-frère (fin avril 1917, p. 433) : « Mon cher, Madeleine a dû te dire que les relations diplomatiques de Milec et de Jeanne G. ma Marraine, sont rompues – Nous restons toujours bons amis, mais ne nous écrivons plus – Naturellement, je ne me suis pas arrêté là et possède en ce moment une nouvelle Marraine. ». C’est sa cousine Cécile qui, en lui indiquant l’adresse d’une nouvelle marraine, lui signale (p. 428) : « Ce matin en sortant de l’église [dimanche] j’ai frôlé ton ancienne marraine. A deux reprises elle m’a regardée d’un air assez drôle et que je ne sais trop comment interpréter ?… » Nous possédons aussi un brouillon d’une lettre envoyée à Mary Allais, sa nouvelle marraine, ainsi qu’une jolie première lettre de Mary, datée du 5 mai, alors qu’il est frappé le 6 et meurt le 7 : l’a-t-il lue ?
Une mémoire locale, une mémoire familiale
La réussite de l’ouvrage est certes de nous présenter les documents avec une approche historique rigoureuse, mais elle réside aussi dans le fait d’évoquer une mémoire familiale, en n’hésitant pas à intégrer l’émotion dans la démarche. S. Le Pautremat présente sa famille au début du XXe siècle, avec de petits artisans bretonnants de Pont Aven, mais c’est le moment de la bascule culturelle : les deux sœurs aînées utilisent de préférence le breton, Milec, leur jeune frère, parle aussi breton mais est allé étudier la peinture dans la région parisienne, ses carnets sont rédigés en français (l’auteure signale quelques bretonnismes) et ses deux autres plus jeunes sœurs n’utilisent que le français. Elle éclaire aussi la relation de la famille avec Théodore Botrel, le « Barde breton », qui est avec Gauguin un des « inventeurs » de Pont-Aven (première fête folklorique de Bretagne, le « Pardon des Fleurs d’Ajonc »). Cet auteur qui devient le « chansonnier des armées », d’ailleurs souvent mal vu par les hommes, car sa venue au régiment « annonce qu’il allait falloir remonter à l’assaut » (p. 29), dédicace à la famille de Milec une berceuse en breton en hommage au disparu (« Kousk Soudardik ! » [dors, petit soldat !] 1917/1920). S. Le Pautremat nous montre ensuite la place particulière que le disparu a occupé dans la mémoire familiale : ses parents, décédés tous les deux en 1921, seraient «morts de chagrin » (p. 458) ; au fond, la mort de Milec, ce serait « la faute de Jeanne» (conversation avec l’auteure 07/2019), et le pauvre « n’a pas eu de tombe ». Il est mort à Hurtebise (ou Heurtebise) et il semble que c’est là qu’après-guerre, la famille l’a cherché et ne l’a pas trouvé. On leur aurait dit « qu’il y a eu d’autres batailles et des cimetières ont été détruits… ». L’auteure expose cette légende familiale puis retrace sa démarche méthodique pour retrouver la tombe, ce qui se fait sans grandes difficultés car les informations étaient disponibles, notamment avec une carte postale d’un camarade qui situe la tombe à son endroit réel (Œuilly-sur-Aisne). La fin de l’ouvrage évoque les retrouvailles avec le disparu: c’est en 1987 que la famille part à la recherche de la tombe (p. 450) : « il m’a fallu de la patience, de la détermination pour persuader ma mère, la nièce de Milec, qu’il était inutile de le chercher « près d’Heurtebise ». De toute façon : « on n’allait pas le trouver puisqu’il n’avait plus de tombe », disait-elle. (…) Et…nous l’avons trouvé… Il nous attendait depuis 70 ans… Je ne vous cache pas que l’émotion a été très forte pour tout le monde. Ma mère m’est tombée dans les bras, elle pleurait et répétait la phrase légendaire… « Il n’avait pas de tombe. » »
Vincent Suard, mars 2020

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Charrasse, Joseph (1887-1973)

Né le 3 février 1887 à Entrechaux (Vaucluse). Famille de petits propriétaires installés au pied du Ventoux, à proximité de Vaison. Forte empreinte catholique. Etudes au petit séminaire de Saint-Didier. Ecole dentaire de Lyon. Service militaire au 163e RI en Corse. Libéré, il s’installe comme chirurgien dentiste à Vaison. Célibataire en août 1914 quand il part comme soldat au 8e RIC.
Son témoignage est constitué de 250 lettres adressées à sa famille, tandis que 40 autres, reçues par lui, écrites par sa mère (Laurencie) et par sa sœur (Marie-Rose), ont été conservées. Elles figurent dans le livre d’Alain Fouqué, « Ne vous mettez pas le cœur à l’envers », Echanges épistolaires de Joseph, Laurencie et Marie-Rose Charrasse (1914-1919), Forcalquier, C’est-à-dire éditions, 2014, 336 p., illustrations, 673 notes de bas de page, postface de Jean-Yves Le Naour. De très rares passages en provençal dans les lettres de Joseph. Le témoignage montre, comme souvent, l’importance du courrier familial pour celui qui est sur le front et pour ceux qui espèrent son retour. Autre constante dans le témoignage des soldats, la méfiance envers la presse, dès le 4 mai 1915, puis le 30 juin (« ils ne disent que des blagues ») et encore le 25 avril 1918 (« les journaux me dégoûtent »).
Joseph est d’une extrême discrétion sur les dangers courus sur le front, mais il ne s’y trouve pas toujours, il passe de longs moments à l’hôpital (hiver 1914-1915 à Rodez puis Toulon). Il arrive à Gallipoli le 28 mai 1915, où il exerce les fonctions de cuisinier, puis brancardier et infirmier. Cultivé, il évoque alors « les ruines de l’antique cité de Priam » qui sont sur l’autre rive, et la « guerre homérique » (p. 116). Retour à Fréjus en mai 1916 ; dans la Somme en juin ; à nouveau hospitalisé pour maladie en septembre ; retour sur le front en avril 1917 dans l’Aisne où il ne dit rien du 16 avril. Depuis le début de la guerre, il essaie de se faire reconnaître dans son métier ; le corps des chirurgiens dentistes militaires est créé en mars 1916, et il y est admis officiellement en mai 1917, au 33e RIC puis au 53e RIC.
Ces textes constituent un excellent recueil de pratiques catholiques : médailles, prières, invocation du saint local (Quenin), neuvaines. Les lettres de la mère alternent conseils terre à terre (« chaud aux pieds c’est la santé » ; attention aux épidémies qui « se déclarent par manque d’hygiène ») et injonctions terre à ciel (« n’oublie pas tes prières » ; « prie beaucoup, prive-toi un peu de fumer et offre ce sacrifice au Bon Dieu »). On a là un beau catalogue des méthodes de négociation avec l’Eternel. La guerre a eu lieu « parce que les hommes ne veulent pas se soumettre à leur créateur » (p. 44). « Les hommes bataillent mais Dieu remporte les victoires » (p. 52). « Ce qui nous manque, c’est un acte de contrition de la France repentante » (p. 93). Mais Joseph lui-même renchérit : « Espérons que bientôt le doigt de Dieu va arrêter ce fléau, ce torrent de sang, car Lui seul est capable d’y mettre un terme » (p. 109). Réjouissez-vous pour Noël 1914, « l’Enfant Jésus ne serait pas content si vous étiez trop tristes. Il faut le prier avec confiance et vous verrez que la Providence continuera à me protéger comme elle l’a fait jusqu’à ce jour » (p. 56).
Je n’ai pas fait d’étude quantitative, mais on a l’impression que cette dimension superstitieuse perd de l’importance au fil du temps. « Que c’est long ! » écrit Joseph le 11 août 1918. Il exprime rarement son exaspération, et il faut attendre le 23 octobre 1918 pour qu’il critique ceux qui ont les pieds au chaud et le dîner toujours servi à point (passage en provençal) ; si ceux qui doivent traiter de la paix étaient dans la tuerie, cela marcherait un peu plus vite. La lettre du 11 novembre suivant décrit « un beau rêve », tandis qu’on « hésite encore à croire que ce terrible cauchemar qu’a été la guerre soit fini ». Certes, Joseph remercie la Providence, mais la phrase est très courte et sans rapport avec l’amoncellement de références religieuses du début.
Après la guerre, Joseph estime qu’il y aura sans doute des mécontents, ceux dont la carrière a été brisée, tandis que « des embusqués ont fait fortune ». Lui-même est démobilisé en juillet 1919 ; il retrouve son métier civil et se marie en 1929. Il meurt à Valréas le 9 juin 1973.
Rémy Cazals, février 2015

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