Plérieur (ou Plérieux), F.

Ce soldat est l’auteur d’un poème dédié à Pierre Jeukens (1880-1938), grand-père maternel de Jean Robin qui a confié le manuscrit à Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) lequel en a tiré un bref tapuscrit tiré à quelques exemplaires.
On ne sait rien de ce Plérieur, on ne connait pas son prénom, on ne sait pas si son nom est correctement transcrit. On peut seulement dire que son camarade Jeukens appartenait comme maréchal des logis à l’ambulance 12/6.
« Ce petit souvenir d’une nuit noire, avec filet rouge, vécue ensemble » avec Pierre Jeukens concerne la nuit du 24 au 25 août 1914, l’ambulance stationnant au village d’Azannes, à une quinzaine de kilomètres au nord de Verdun.
Tableaux réalistes du champ de bataille. Cris des blessés : « Maman ! » ; « A boire ! » « Tuez-moi car je veux mourir, je souffre trop ! »
Un des derniers passages évoque les « hobereaux » responsables des massacres, qui sont très certainement les junkers prussiens :
De leurs manoirs maudits, ils ont pris leur essor
Et de l’Europe entière ils déchirent le sort.

Rémy Cazals, juillet 2020 (d’après Guy Durieux)

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Mathieu, Valentin

Guy Durieux (gdurieux07@orange.fr) déjà éditeur du témoignage de Marius Perroud (voir notice) a transcrit et tiré à un petit nombre d’exemplaires les vingt pages manuscrites que Valentin Mathieu a rédigées sur un cahier d’écolier appartenant à sa fille Marie-Louise née en 1902. L’original appartient à Jean-Claude Chanel, Il s’agit du récit du séjour de l’armée allemande à La Neuveville-lès-Raon, au nord de Saint-Dié-des-Vosges, du 23 août au 11 septembre 1914.
On sait peu de choses sur le témoin en dehors du fait qu’il était lecteur lecteur de L’Humanité.
Le 172e Bavarois entre dans le village. La population panique, femme, enfants, voisins ; une des filles de Valentin est atteinte par une balle à la jambe ; de nombreuses maisons sont incendiées. Les Allemands arborent le drapeau de la Croix Rouge sur la maison de Valentin dont le sous-sol abrite leurs blessés. Ils ont eu de fortes pertes ; ils enterrent leurs morts ; les blessés reviennent de la bataille du col de la Chipotte. Valentin s’occupe des blessés ce qui lui permet de sauver sa maison de l’incendie.
Dans un bataillon, se trouvent beaucoup d’Alsaciens qui pensent que la France a déclaré la guerre ; Valentin les détrompe.
Les habitants apportent du vin et des œufs à des prisonniers français « qu’ils partagèrent avec leurs geôliers qui avaient aussi faim qu’eux ».
Valentin doit « faire le garde champêtre » pour empêcher les pillages, mais en partant les Allemands emportent tout ce qui leur convient (en particulier les bouteilles de champagne).
Valentin remarque qu’il y a des « embusqués » chez les Allemands, des profiteurs parmi les commerçants français.
Sa conclusion : « L’armée allemande, en portant plus particulièrement la guerre et la dévastation à notre industrie et à notre commerce, s’est révélée l’instrument des capitalistes d’Allemagne qui voulaient nous rendre tributaires de leurs produits industriels. »
Rémy Cazals, juillet 2020

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Madec,Emile (1891-1917)

1. Le témoin
Émile Madec, appelé Milec par ses proches, et originaire du petit bourg de Pont-Aven (Finistère), vient de finir sa formation de peintre (décoration, travail sur bois, dessin d’art) lorsqu’il est incorporé en 1912 au 19e RI de Brest. Caporal-infirmier, il prend part à toutes les opérations de ce régiment breton (Ardennes, Somme à l’automne 1914, Champagne, Verdun, Aisne…) et est finalement grièvement blessé à son poste de secours le 6 mai 1917. Il meurt le lendemain et est enterré à Œuilly-sur-Aisne.
2. Le témoignage
Milec le soldat méconnu, journal de voyage d’Émile Madec, a été publié aux éditions Vagamundo par Soizick Le Pautremat (2017, 511 pages). L’ouvrage, introduit par un utile propos didactique de Nicolas Beaupré, est constitué des carnets de campagne confiés en 1968 par sa grand-tante à l’auteure. S. Le Pautremat, historienne de profession, a récemment « souhaité transmettre » le témoignage de son grand-oncle et a donc mis en ordre ce récit, avec une présentation très éclairante, dans un ouvrage d’apparence soignée, qui fait aussi penser à un livre d’art; le corpus est constitué des carnets proprement-dits, et de dessins, d’aquarelles et de photographies. Une autre richesse de l’ensemble réside dans la reproduction de lettres du caporal-infirmier à sa marraine de guerre, une jeune femme de sa connaissance elle-aussi originaire de Pont-Aven. Le récit de la postérité mémorielle de Milec dans la famille, ainsi qu’une présentation biographique, complètent l’ensemble.
3. Analyse
Un témoignage sur le service de santé
Le témoignage de Milec, qui a déjà deux ans « de régiment » au début de la guerre, est intéressant par les descriptions précises qu’il donne de son travail d’infirmier régimentaire, dans des postes de secours débordés, au bord de la rupture lors des grandes batailles, ou dans des infirmeries calmes et routinières à l’arrière, où il faut tuer le temps pendant les périodes calmes. Il évoque les malades à la visite du matin, le pansage, la corvée que représentent les vaccinations ou encore les aspects pénibles de la fonction (septembre 1915, p. 148) : « Il y a de la besogne, à cause des cas nombreux de diarrhées dysentréiformes et il n’est guère intéressant de vérifier les matières peu appétissantes de tous ces hommes. »
Sur le plan des opérations, c’est peut-être pour Verdun (avril 1916) que son récit est le plus riche. Au Ravin de la Dame, il évoque un bombardement effroyable, l’impossibilité d’abriter les blessés, l’évacuation de son Major (p. 222) : « le bombardement que nous eûmes à subir, lundi, fut certainement sans précédent – pendant toute la journée, pas une seconde d’interruption et ceci avec des obus de tout calibre.» (…) « Nous avons là perdu un assez grand nombre d’hommes et plusieurs officiers. » En novembre 1916, le 19e RI retourne à Verdun et l’auteur effectue deux durs séjours en ligne, au moment de la reprise du fort de Vaux. Son poste de secours est au bois Fumin, et (2 novembre 1916, p. 346) « dans la nuit nous soignons toute une série de grands blessés du 1er bataillon – Tous ces malheureux sont criblés d’un bout à l’autre et pleins de boue – Comme le réduit que nous occupons est plutôt étroit, c’est avec difficulté que nous pansons nos blessés qui sont tous couchés sur des brancards – Quelle horrible nuit – La plus cruelle peut-être que je n’ai jamais passée ». Après la prise du Fort de Vaux, ils sont relevés pour un séjour de trois jours dans le tunnel de Tavannes. L’auteur décrit le lieu comme infect, plein de boue puante, et le séjour y est extrêmement pénible (p. 352) : « On ne voit pas le jour, on respire très mal, on mange froid. » Après un deuxième séjour à la redoute, la relève est effroyable (obscurité, boue, pluie, « on tombe plus de cent fois, heurtant son pied à une racine, un fil ou un cadavre ») mais le retour à Tavannes est moins pénible « Encore ce maudit tunnel – Mais cette fois je m’y trouve mieux car mon moral est mieux disposé que la première fois. » Une lettre du 7 novembre à Jeanne, sa marraine de guerre, évoque la violence de Verdun (p. 351) : « Sur quinze de nos brancardiers, 4 furent tués et 7 blessés – Parmi les morts se trouve un charmant et dévoué camarade avec lequel je vivais en frère depuis plus de vingt mois. » La description de la vie quotidienne autour de son poste de secours est aussi intéressante dans la Marne et dans l’Aisne en 1917.
Un témoignage sur les marraines de guerre
La richesse du livre repose aussi sur un apport assez exceptionnel : S. Le Pautremat a retrouvé 41 lettres écrites par Milec à sa marraine de guerre, ces lettres lui ont été données par la petite-nièce de Jeanne G. La juxtaposition des carnets et des lettres permet ainsi de donner une densité affective au témoignage, dans le sens où l’auteur écrit pour séduire sa marraine, nous pénétrons ainsi dans sa vie privée. Avec le prisme documentaire (les carnets) et celui de l’intime (les lettres à la marraine), le croisement de ces deux sources permet de donner une véritable incarnation au personnage. Jeanne, 25 ans, est une camarade d’enfance avec qui il commence une relation épistolaire en mai 1916 (p. 231) : « Chère Jeanne. La guerre et le souvenir de ce joli Pont-Aven m’obligent à venir glaner quelques lignes réconfortantes. Aussi je m’adresse à vous, persuadé que vous saurez atténuer cette mélancolie qui depuis mon retour s’est emparée de moi – Faites-vous, je vous en prie pour une fois la Marraine du « Poilu » Milec – Appelez-moi si vous voulez votre filleul ce qui vous aidera à me parler plus librement. » La relation s’établit dans la confiance, on dispose aussi de quelques cartes de Jeanne (p. 233) : «Je suis aussi très heureuse d’être marraine d’un poilu surtout parce que ce brave poilu est un vieux camarade d’enfance duquel j’ai gardé un excellent souvenir. » Milec a à l’évidence un projet de relation plus aboutie avec Jeanne, mais il est prudent, à travers un marivaudage qui va crescendo, et ses longues lettres évoquent ses fonctions et occupations sur le front, et la précision de ses descriptions intéressent ici l’historien: par exemple, p. 245, il adopte une tournure dialoguée : « je vais, si vous voulez bien m’accompagner, vous faire visiter mon poste de secours (…) Descendons les huit marches et ça y sera. Là, nous voilà à l’intérieur. C’est riche hein ? En gens chics, nous nous éclairons au carbure. » Il évoque et traduit l’argot des tranchées, le « rata », « au jus ! », et le régional « au rabiot, les goélands ! ». En août 1916, Jeanne lui demande de lui retracer quelques scènes émouvantes touchant les blessés, il accepte mais en soulignant qu’il a vu tellement de souffrances depuis le début du conflit que cela ne le touche plus guère (p. 282 « mon cœur s’est pétrifié »). Il lui décrit alors des scènes « tristes et douloureuses », écrivant depuis un poste de santé avancé à Moscou dans le secteur de Berry-au-Bac (p. 292) : « Pendant que très brutalement je vous parle de toutes ces abominations je dois plusieurs fois poser ma plume pour panser des blessés graves. » Et sa lettre continue sans transition avec des formules galantes « Jeanne, vous êtres délicieuse ! » Par la suite, il se fait plus insistant, mais est remis à sa place, et en septembre 1916 les relations semblent avoir trouvé un équilibre (p. 302) « Sur votre demande, je passe l’éponge sur toutes les déclarations, si déclaration il y a, empressées et amicales que je vous ai fait, pour redevenir le vieux camarade vrai et sincère d’antan. » Mystérieusement, les relations entre les deux s’interrompent après une permission de Milec à Pont-Aven en mars 1917, sans que nous en connaissions la raison. Rupture il y a eu, et du fait de Jeanne, mais Milec, semble-t-il, reprend assez vite le dessus, ainsi dans une lettre à son beau-frère (fin avril 1917, p. 433) : « Mon cher, Madeleine a dû te dire que les relations diplomatiques de Milec et de Jeanne G. ma Marraine, sont rompues – Nous restons toujours bons amis, mais ne nous écrivons plus – Naturellement, je ne me suis pas arrêté là et possède en ce moment une nouvelle Marraine. ». C’est sa cousine Cécile qui, en lui indiquant l’adresse d’une nouvelle marraine, lui signale (p. 428) : « Ce matin en sortant de l’église [dimanche] j’ai frôlé ton ancienne marraine. A deux reprises elle m’a regardée d’un air assez drôle et que je ne sais trop comment interpréter ?… » Nous possédons aussi un brouillon d’une lettre envoyée à Mary Allais, sa nouvelle marraine, ainsi qu’une jolie première lettre de Mary, datée du 5 mai, alors qu’il est frappé le 6 et meurt le 7 : l’a-t-il lue ?
Une mémoire locale, une mémoire familiale
La réussite de l’ouvrage est certes de nous présenter les documents avec une approche historique rigoureuse, mais elle réside aussi dans le fait d’évoquer une mémoire familiale, en n’hésitant pas à intégrer l’émotion dans la démarche. S. Le Pautremat présente sa famille au début du XXe siècle, avec de petits artisans bretonnants de Pont Aven, mais c’est le moment de la bascule culturelle : les deux sœurs aînées utilisent de préférence le breton, Milec, leur jeune frère, parle aussi breton mais est allé étudier la peinture dans la région parisienne, ses carnets sont rédigés en français (l’auteure signale quelques bretonnismes) et ses deux autres plus jeunes sœurs n’utilisent que le français. Elle éclaire aussi la relation de la famille avec Théodore Botrel, le « Barde breton », qui est avec Gauguin un des « inventeurs » de Pont-Aven (première fête folklorique de Bretagne, le « Pardon des Fleurs d’Ajonc »). Cet auteur qui devient le « chansonnier des armées », d’ailleurs souvent mal vu par les hommes, car sa venue au régiment « annonce qu’il allait falloir remonter à l’assaut » (p. 29), dédicace à la famille de Milec une berceuse en breton en hommage au disparu (« Kousk Soudardik ! » [dors, petit soldat !] 1917/1920). S. Le Pautremat nous montre ensuite la place particulière que le disparu a occupé dans la mémoire familiale : ses parents, décédés tous les deux en 1921, seraient «morts de chagrin » (p. 458) ; au fond, la mort de Milec, ce serait « la faute de Jeanne» (conversation avec l’auteure 07/2019), et le pauvre « n’a pas eu de tombe ». Il est mort à Hurtebise (ou Heurtebise) et il semble que c’est là qu’après-guerre, la famille l’a cherché et ne l’a pas trouvé. On leur aurait dit « qu’il y a eu d’autres batailles et des cimetières ont été détruits… ». L’auteure expose cette légende familiale puis retrace sa démarche méthodique pour retrouver la tombe, ce qui se fait sans grandes difficultés car les informations étaient disponibles, notamment avec une carte postale d’un camarade qui situe la tombe à son endroit réel (Œuilly-sur-Aisne). La fin de l’ouvrage évoque les retrouvailles avec le disparu: c’est en 1987 que la famille part à la recherche de la tombe (p. 450) : « il m’a fallu de la patience, de la détermination pour persuader ma mère, la nièce de Milec, qu’il était inutile de le chercher « près d’Heurtebise ». De toute façon : « on n’allait pas le trouver puisqu’il n’avait plus de tombe », disait-elle. (…) Et…nous l’avons trouvé… Il nous attendait depuis 70 ans… Je ne vous cache pas que l’émotion a été très forte pour tout le monde. Ma mère m’est tombée dans les bras, elle pleurait et répétait la phrase légendaire… « Il n’avait pas de tombe. » »
Vincent Suard, mars 2020

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Tichadou, Lucia (1885-1961)

1. Le témoin
Lucia Tichadou, née Bernard, est originaire de la Haute-Marne. Ses parents tenaient le « Café-restaurant du chemin de fer » à Valentigny (Aube). Reçue au concours de l’Ecole normale supérieure d’institutrices de Fontenay-aux-Roses en 1907, elle est, au moment de la mobilisation, en poste à Perpignan et en attente d’une mutation pour l’Ecole normale d’Aix-en-Provence. Elle sert comme infirmière volontaire à l’hôpital mixte de Brienne-le-Château du 9 août au début octobre 1914, et rejoint ensuite son poste à Aix. Elle adhère au PCF en 1934, est révoquée par Vichy puis participe à la résistance en Haute-Ariège. Adjointe au maire de Marseille de 1945 à 1947, puis conseillère municipale dans l’opposition (PCF) jusqu’à 1959, de tendance stalinienne, elle laisse une réputation d’engagement et d’intégrité (notice H. Echinard).
2. Le témoignage
Infirmière en 1914, journal d’une volontaire, 31 juillet – 14 octobre 1914, (éditions Gaussen, 2014, 110 p.) a été publié par Hélène Echinard, historienne spécialiste de l’histoire des femmes de la région marseillaise. L’ouvrage, richement illustré et accompagné d’une présentation biographique fouillée, est la retranscription des notes journalières que prend l’auteure L. Tichadou depuis le 31 juillet 1914 jusqu’à son départ de l’hôpital de Brienne en octobre 1914.
3. Analyse
Energie et enthousiasme patriotique à la mobilisation
Elle arrive dans sa famille dans l’Aube le 3 août, avant le départ de son frère qui lui confie avant de partir « toutes les femmes ». « Ainsi je ne suis pas une femme ! C’est bien ainsi toujours, et l’on a toujours attendu de moi dans ma famille de la force et du réconfort. Je pense malgré moi à celui qui, il y a quelques jours,[son fiancé], me trouvait « trop peu féminine ». J’en ai eu moi-même le regret, mais aujourd’hui, ah non ! Il fait bon être forte.» (p. 31). Elle vit avec enthousiasme les premiers jours de la mobilisation en Haute-Marne, et souligne les qualités de « sa race »; ainsi, à propos d’une bouchère énergique, obligée de travailler seule, et qui le fait efficacement : « Ah ! Les femmes de chez nous ont une autre trempe que ces mièvres Méridionales [elle vient de quitter son poste de Perpignan] qu’un rien abat et met en larmes. Je suis fière de ma race, je l’aime, je me sens de là.» (p. 33). Cette énergie, cette résolution à la mobilisation se traduit aussi chez elle par un double refus, d’abord celui de l’intelligence à laquelle elle oppose l’efficacité de l’instinct (p. 36) « Allons donc ! La force obscure de l’instinct, du bienfaisant instinct, entraîne sans une erreur, à l’heure voulue, des millions de volontés.» L’autre refus est celui de la sentimentalité, ici à propos d’un espion fusillé (p. 41) : «Horreur, allons, pas d’attendrissement, pas de sentimentalité, ils ont raison, il faut mettre des œillères, renverser tout. La victoire, la liberté sont à ce prix. » Ces éléments, qui datent de la première quinzaine d’août, témoignent d’une mentalité patriotique sans nuances, très réceptive aux informations plus ou moins exactes (souvent fausses, en fait) des tout-débuts du conflit. Ces annotations sont utiles pour l’historien, car elles témoignent, sur l’instant, de la réceptivité au bourrage de crâne de la part d’une Normalienne, c’est-à-dire d’une jeune femme au bagage scolaire exceptionnel à l’époque (16 août, p. 53) : « On lit avidement, on commente les lettres de nos pioupious à leurs parents, que publient les journaux. Quelle simplicité et quelle ardeur ! Le Français de Marignan est là tout entier, avec son courage gouailleur et chevaleresque. Des lettres effarantes de soldats prussiens, d’officiers même. (…) Ils ont faim, sont harassés, se rendent prisonniers, presque sans combat pour avoir à manger, semblent démoralisés. » L’affaire du XVème Corps est évoquée à travers son retentissement dans l’hôpital, et le « racisme» anti-méridional de l’auteure se trouve reformulé (24 août, p. 57) : « On se dispute toute la journée, de lit à lit, à l’hôpital et les Parisiens et les Bourguignons font passer un mauvais quart d’heure aux gars d’Auch, de Mirande et de Bordeaux, qui ne peuvent mais de la caponerie des Marseillais », mais elle défend aussi la Provence contre des accusateurs plus sévères qu’elle.
Evolution des sentiments à partir du 25 août 1914
Le témoignage, au contact des blessés graves qu’elle a à soigner, et face à la prise de conscience de la réalité des combats, subit à la fin août une nette inflexion, qui se traduit par des interrogations intérieures et des sentiments de pitié qui la surprennent et la troublent. La vue de trophées, tenus par des blessés français dans un train sanitaire, traduit ce changement d’état d’esprit (p.59) : «Je hais la sauvage patrie des Teutons. Je me réjouis d’entendre dire qu’on en a démoli des milliers. Et le premier casque de uhlan me donne un soubresaut d’horreur et de pitié. » Lorsqu’elle visite un train de prisonniers allemands, sa haine se transforme en commisération (p. 63) « ceux-là n’ont pu martyriser nos petits, c’est impossible. » Parlant l’allemand et ayant fait un séjour dans le Palatinat, elle converse avec des blessés, et la complexité de ses sentiments augmente lorsque ce train repart: les chasseurs français, qui gardent le quai, insultent bruyamment les prisonniers. Elle écrit qu’elle n’aurait pas le courage de leur en vouloir, s’ils devenaient « brutes devant elle », mais qu’elle-même ne pourrait « donner le moindre coup, ni même dire une insulte à l’un de ces pauvres bougres. » (p.64)
Les soins hospitaliers
L. Tichadou décrit en septembre son dur travail d’infirmière auprès de blessés graves, elle raconte son épuisement après les nuits de garde, ses relations parfois difficiles, au vu de son caractère entier, avec les médecins qui la commandent. Elle note le 9 septembre (p. 73) : « Je panse chaque jour des plaies dont la seule vue m’aurait fait m’évanouir il y a un an. » et le 9 (p. 75) : « J’ai eu la même nuit 6 morts dans ma salle. » L’auteure prend aussi le temps de noter le détail de cas individuels, avec leurs noms et leurs blessures, et la description de leur évolution, souvent fatale (p. 85) : « Quelques malades. Je veux les fixer. J’en vois tellement, tout cela va se mêler dans dix ans, sans notes, je n’aurai plus que des images confuses. » Elle évoque la gangrène gazeuse, le tétanos, les péritonites des blessés au ventre, avec l’emploi du pronom possessif qui témoigne de son implication (p. 75) : « On m’a évacué mes plaies de visage, ce qui est folie ! Comment les désinfecter dans le train qui les emmène à Orléans ? » Après le 15 septembre, l’hôpital passe ambulance de deuxième zone, et les blessés amenés ont des pronostics moins graves que leurs prédécesseurs, lorsque le front n’était qu’à trente kilomètres.
Un cas de conscience
L’auteure reçoit sa nomination pour l’Ecole normale d’Aix-en-Provence le 30 août, mais considère que sa place est près du front, à l’hôpital avec ses blessés (« Voilà bien la tuile. » p. 67). Elle n’informe Aix que le 18 septembre de son acceptation du poste, tout en prévenant qu’elle ne le rejoindra qu’une fois la guerre finie. Après plusieurs tentatives pour proroger son activité de soignante (demande de congé sans solde de deux mois, par exemple), un courrier du Ministère (6 octobre) la somme de gagner immédiatement son poste à Aix, sous peine de mise en congé d’office, c’est-à-dire perte de poste et de traitement. Ces démêlés administratifs représentent pour elle un cas de conscience : « Où est le devoir ? » (p. 95). Elle finit par céder à sa hiérarchie, et outre le fait qu’elle visitera par la suite des blessés hébergés à l’Ecole normale d’Aix (Hôpital bénévole 146 bis), elle a bien conscience de l’importance de l’expérience qu’elle vient de vivre (p. 98) : « Enfin je quitterai samedi soir cet hôpital (…) où j’ai vécu d’une vie que je ne revivrai jamais, où se sont passés les moments les plus pleins de mon existence. »
Donc en définitive, une édition de qualité (appareil critique et iconographie), pour le témoignage d’une femme qui, de par sa profession et son milieu d’origine, est le produit de la méritocratie républicaine de l’époque. L’intérêt de ce texte est d’abord de proposer la vision d’une infirmière volontaire à proximité du front, au plus fort des combats du début du conflit, alors que ceux des autres soignantes concernent souvent des hôpitaux de l’arrière, avec des durées de témoignage moins ramassées. Le texte de Lucia Tichadou est aussi précieux en ce que, comparable en cela aux carnets des combattants d’août et septembre 1914, il témoigne du dessillement rapide par rapport à la réalité des faits, du passage de la guerre glorieuse imaginée à la guerre cruelle réelle : (28 août 1914, p. 62) « Nous tenons pied, mais perdu l’espoir, un peu sot quand on y réfléchit, de prendre une offensive irrésistible, d’entrer à Berlin. »
Vincent Suard novembre 2019

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Talmard, Jean-Louis (1895-ap.1971)

1. Le témoin
Jean Louis Talmard est cultivateur à la Chapelle-sous-Brancion (Saône-et-Loire) lorsqu’il part faire ses classes à Novillard (Doubs) de décembre 14 à mars 15. Versé au 121e BCP, il tombe malade et est évacué en avril 1915. Il ne rejoint le front de l’Artois qu’en septembre 1915 et c’est ce même mois qu’il passe au 3e BCP, où il reste jusqu’à sa blessure à la tête, reçue à Verdun en avril 1916. Trépané puis passé au service auxiliaire, il reprend après 1919 son métier de cultivateur.
2. Le témoignage
L’exemplaire de Pages de guerre d’un paysan de Jean-Louis Talmard (Lyon, auto-édition, Imprimerie E. Vitte, 1971, 176 pages) utilisé pour cette notice est un tirage papier de la société theBookEdition qui possède ce titre sur son catalogue numérique. Cette édition « à la demande » présente l’inconvénient d’être en partie buggée (nombreux mots collés entre eux à partir de la moitié de l’ouvrage). Ce procédé permet en revanche de disposer aisément d’un ouvrage sinon introuvable. Dans le Canard Enchaîné (1971), Roger Semet présente l’auteur comme un paysan solitaire mais accueillant: « Et là, sur le coin d’une table de cuisine envahie de paperasse jaunies, de vaisselle à torcher et de patates à éplucher, il vient de terminer l’un des meilleurs livres écrits sur la Grande Guerre. (…). S’il m’avait écouté, je lui aurais déniché un éditeur. Mais il appartient à cette race qui « ne veut rien devoir à personne ». Il a donc fait imprimer son bouquin. Dont il est le seul éditeur. » Cet extrait, disponible sur le site theBookEdition, mais pas sur l’exemplaire reproduit, est probablement issu de la quatrième de couverture. On trouve aussi trace de cette édition dans une lettre de R. Semet à Louis Calas (A.D. Tarn, cote 123 j 98) où il évoque pour les Pages de guerre un tirage de 300 exemplaires pour un coût de « 800 000 francs environ »[anciens évidemment].
3. Analyse
Le témoignage de J.-L. Talmard est intéressant en ce qu’il décrit en détail l’itinéraire d’un jeune paysan de la classe 15, avec sa désillusion progressive sur le fait militaire, sans pour autant diminuer sa conscience patriotique. En racontant son départ, le jeune soldat évoque sa peine à quitter sa mère, veuve encore chargée d’enfants jeunes, car il s’était promis de seconder celle-ci pour élever la famille. On pense au départ d’un conscrit de 1810 lorsqu’il cite le dernier tournant de la route (p. 9) « où je pouvais encore entrevoir ce petit pays de mon enfance, un long regard mêlé de larmes fut l’adieu que je lui fis. » Il décrit les conditions très dures de ses trois mois de classes, ils sont à plusieurs centaines dans un hangar d’usine fabriquant du papier. Le froid et la saleté sont omniprésents et il mentionne le très grand nombre de malades qui sont quotidiennement évacués sur Besançon ; de plus, son sergent (p. 15) « sait se servir du bâton, et du pied ; nous sommes ravalés un peu plus bas que la bête de somme.» Malgré cela, il dit qu’à cette époque, il est content d’être soldat.
Parti en ligne le 6 avril 1915, il tombe malade et est évacué à Châlon-sur-Marne, puis à Riom. Passant une visite de réforme, il s’insurge lorsque l’on insinue qu’il n’a pas attrapé sa maladie au régiment « J’étais solide 6 mois auparavant. Il est vrai que pendant les trois mois de classe que j’avais passés à Novillars, les gens à qui étaient confiées ma jeunesse, ma santé, n’avaient qu’un but : nous faire mourir au plus tôt. » (p. 29). Il ajoute qu’à cette époque, il voit l’armée sous un jour beaucoup moins favorable, à cause de «tout le cortège de stupidités que l’on m’a fait faire, et qui n’ont aucun rapport avec la défense du pays, mais qui froissent la dignité de l’homme et le rabaissent. »
Une fois remis, il décrit l’épisode de son départ en train comme renfort vers l’Artois (Langres, septembre 1915, p. 33). Parmi ses camarades, beaucoup retournent au front pour la deuxième et même la troisième fois : « Aussi, chez eux, de sourds grondements de révolte se font entendre [contre les embusqués du dépôt] car ils ont la sensation que c’est toujours les mêmes qui retournent au front. » La fanfare du dépôt joue la « Sidi-Brahim » et en réponse, de son wagon, s’élève l’Internationale. « « Voulez-vous vous taire ! » crient des officiers, mais alors on répond de tous côtés à l’adresse des officiers : « Viens donc avec nous, salaud, fainéant, t’as peur d’en avoir une dans la peau… » Les deux sous-officiers et l’adjudant de mon détachement crient aussi fort que les hommes ; c’est un beau tumulte. » La mauvaise réputation de ce détachement le précède et il est serré de près par l’encadrement à son arrivée au front. L’auteur est engagé avec le 3e BCP à la hauteur du Bois en Hache, lors de l’offensive du 25 septembre 1915. Il participe à une attaque à minuit mais la lune et les fusées éclairantes les font décimer par des mitrailleuses qui n’avaient pas été repérées. Il se terre quelques heures dans un trou d’obus, et suit alors la description hélas classique des cris des blessés qu’on ne peut secourir (p. 49) : «A moi ! au secours ! Je meurs ! » – « Par pitié, venez me chercher ! Ne me laissez pas… » J’entends des noms de femmes dans la nuit ; plusieurs fois j’ai compris ce mot : « Maman… ». Oh ! Ces plaintes, ces râles, ces cris déchirants qui me brisent le cœur. » Il décrit ensuite la dureté des conditions de l’automne et du début de l’hiver 1915, avec des moments en première ligne où, (p. 56) sans avoir à boire, au milieu des cadavres, il se décrit à posteriori : « nous étions des bêtes cherchant leur vie dans un carnage, inféodés que nous étions à un idéal plus ou moins juste, inculqué depuis 1870. » Les repos sont aussi très occupés avec une succession de revues et d’exercices (p. 73) : « vraiment on se paye notre tête. Mais aucune récrimination parmi ces hommes de 17 à 40 ans ; nous sommes des esclaves. »
Alertés le 23 février 1916 à Abbeville, ils montent en ligne à Verdun le 10 mars, sous des bombardements intenses. Il raconte une attaque de nuit, la panique en résultant, et sa réaction hésitante « soudain le tac tac des mitrailleuses françaises se fait entendre, tout près de nous, une vingtaine à la fois ; les 75 tirent à toute vitesse ; les Allemands allongent et dispersent leur tir. Un homme passe en courant en criant « sauve qui peut ». C’est la panique générale, il voit les ombres de ses camarades s’éloigner, et « le lieutenant Champagne, répétant lui aussi « Sauve qui peut ! ». (…) je crus que la guerre était finie, je vis la France envahie, vaincue. Néanmoins, après quelques mètres de course aussi, je revins à mon trou où je pris mon fusil et mes musettes. » Il fait partie des soldats hésitants, une minorité, regardant les fuyards partir dans la nuit. Finalement l’attaque ennemie ne se concrétise pas. La suite du récit, précise et organisée par demi-journées, est une description de la bataille de Verdun à hauteur d’homme, ici autour du fort de Vaux. J.-L. Talmart et son unité alternent des positions d’attente, le jour, dans le fort ou serrés dans de petites redoutes, et la nuit, dehors en première ligne, le tout sous un constant bombardement. Il décrit le travail à la pioche dans la tranchée (p. 130), «péniblement, cherchant avec les doigts les joints entre les pierres, j’enlève un peu de ce sol aride. » En ligne, avec son petit groupe, ils sont isolés, sans consignes, sans savoir où sont les autres, mais il signale que malgré leur ignorance, « en gens simples, nous nous serions défendus âprement. »
On citera ensuite volontairement un extrait assez long pour illustrer la qualité du récit ; Le jour venu, seuls restent dehors quelques guetteurs, et c’est pour l’auteur « encore une journée de cachot ». C’est à ce moment (p. 132) qu’il apprend qu’à côté d’eux se trouvent des Allemands blessés. Par un couloir boisé semblable à celui d’une mine, il arrive à une deuxième redoute plongée dans l’obscurité, « de chaque côté, deux rangées de claies superposées, sur lesquelles des soldats sont allongés, sans mouvement, les yeux hagards, dans des visages de démons (…) A la lueur d’un bout de bougie, je fais le tour de ce cachot sans lumière ; aucun homme valide, aucun infirmier, rien !…. et je compte tous ces malheureux dont les blessures sont si graves qu’ils ne peuvent se retourner : cinquante-cinq, dont dix Allemands. Certains rendent leur dernier soupir, ou peu s’en faut, dans cette obscurité complète, cette odeur, ces plaintes, ces divagations, auxquelles s’ajoute le bruit sourd des obus labourant la terre, le béton ; tout cela me saisit l’imagination, je ne peux y croire, et pourtant c’est réel. » Il partage son bidon d’eau, retourne à l’autre redoute en rechercher, mais certains soldats valides refusent de partager ; il revient avec des camarades, et continue son récit, qu’on dirait sorti de « Civilisation » d’A. Duhamel, mais à Verdun, et en première ligne. « Un Allemand, la cuisse fracassée, fumait une grosse pipe, c’était le seul sans fièvre, et quand je lui avait offert à boire, ce Prussien me fit comprendre d’un geste que les blessés français étaient plus à plaindre que lui, et nous crûmes que celui-ci ne ressemblait pas aux autres. » L’auteur commence alors une conversation avec un blessé qui se trouve être un jeune de son pays. Le soldat raconte qu’ils étaient deux frères du 408e, lui fut touché aux reins, son frère voulut l’emporter, mais un obus tua « celui qui n’avait aucun mal », et il fut apporté là. « Il sait ce qu’il dit, ne délire pas, mais sent ses forces dépérir. Huit jours bientôt dans ce souterrain. (…) Avant de partir il me pria aussi de lui venir en aide : ne pouvant bouger, il avait fait sous lui tous ses besoins. Le changer n’était pas possible, car au moindre mouvement il criait. Je lui coupai donc sa chemise avec mon couteau et je lui passe une vieille veste sous lui. Je partais, mais avant, dans un élan du cœur, il voulut m’embrasser. Cette émouvante scène prit fin par ces mots : « Tu reviendras me voir », me dit-il, ce que je promis. Mais je pensais que mieux valait le laisser espérer encore !…»
Après une relève, son unité remonte dans le même secteur le 28 mars et l’auteur évoque le discours du capitaine Giabicani, leur commandant de compagnie, avant de remonter en ligne (p. 153) : «Nous les tenons, ils ne passeront pas, ils se briseront contre notre opiniâtreté. (…) Beaucoup d’entre nous auront les tripes au soleil, mais courage, au mois d’octobre nous serons dans les plaines du Rhin en train de « b…er » toutes les Allemandes ! ». Il est blessé le 8 avril d’un éclat à la tête et après deux jours d’errance vers l’arrière, il est finalement hospitalisé. L’auteur signale à la fin de son récit qu’il a fini la guerre cuistot à la Caserne de la Vierge à Epinal, et que ces pages de guerre y furent écrites en 1918.
Ce témoignage a été donc rédigé a posteriori, mais avec une double temporalité, puisqu’à la première étape (1918), les faits étaient suffisamment rapprochés et le souvenir encore frais, et qu’à la deuxième étape, dans les années soixante, la reprise du manuscrit permettait, sur une base fiable, de laisser aussi transparaître l’évolution du sentiment de l’homme âgé : c’est ce mélange qui fait la qualité historique et humaine de ce témoignage.
Vincent Suard octobre 2019

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Hustach, Jean (1891-1947)

1 – Le témoin
Né en 1891 dans une famille de paysans pauvres, Jean Hustach passe ses premières années à Abitain, dans les Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques). De 1906 à 1909, il réside à Constantine, en Algérie française, pour suivre les cours de l’Ecole normale d’instituteurs, dont le concours d’entrée était réputé plus facile qu’en France. Il devient instituteur à Hippone, en Algérie, près de Bône (Annaba), et apprend l’arabe. En octobre 1913, il est appelé pour le service militaire au 58e RI. Il choisit l’exil, part en Allemagne et enseigne le français dans un lycée de Düsseldorf. En janvier 1914, il est déclaré déserteur.
Début juillet 1914, il revient en France et rejoint le 58e RI à Avignon. Jugé en Conseil de guerre, il est condamné à la prison, puis amnistié au début du conflit et intégré au 58e RI comme brancardier. En octobre 1915, il reçoit la Croix de guerre pour son dévouement. De juin à août 1916, il est à Verdun ; c’est là qu’il rédige son journal. Son dévouement lui vaut une deuxième citation. En décembre 1916, il épouse sa « marraine de guerre », une institutrice. En janvier 1917, il part avec le 58e RI sur le front d’Orient et débarque en Grèce. En juin 1918, il est rapatrié pour cause de paludisme.
Démobilisé en août 1919, il continue sa carrière d’instituteur en France, devient inspecteur du primaire, puis directeur d’Ecole normale, assumant cette fonction en France, en Afrique du Nord, en Martinique. En mai 1946, il est nommé directeur de l’Ecole normale de Pau, dans son département natal. Il meurt l’année suivante à 56 ans.

2 – Le témoignage
Le journal manuscrit de Jean Hustach est constitué de feuillets détachés d’un carnet et de feuilles volantes. Le 1er juillet 1916, il note : « Mon journal est parti, je suis bien content, j’ai joué un bon tour à la censure en le faisant partir par un permissionnaire. » Grâce à cet ami, il put expédier vers l’arrière, en toute sécurité, les pages écrites en juin.
En décembre 1918, le texte de son journal fut dactylographié. L’année suivante, Jean Hustach, qui militait pour la défense de l’occitan, fit paraître en langue béarnaise quelques extraits de son journal dans la revue Reclams de Biarn e Gascougne, aux numéros de janvier et juillet 1919.
En décembre 2015, Françoise Appel a transmis le témoignage de son père à Jean-Noël Jeanneney après avoir écouté à la radio l’une de ses émissions, Concordance des temps, sur France Culture. Convaincu de l’intérêt du document, Jean-Noël Jeanneney s’est chargé de le faire publier et de rédiger l’introduction. L’édition comprend un dossier historique réalisé par Arnaud Carobbi, deux plans cartographiques et plusieurs photographies, dont l’une reproduit une page du journal.

3 – Analyse
Pour Jean-Noël Jeanneney, Jean Hustach est l’un de ces nombreux instituteurs pacifistes et antimilitaristes d’avant-guerre. Il est également franc-maçon, comme le révèlent les trois points placés en triangle sur la dernière page de son journal.
Celui-ci commence le 8 juin 1916 et finit le 19 août suivant. Après un cantonnement dans les bois de Nixéville (près de Verdun) et un séjour à la citadelle de Verdun, Jean Hustach rejoint le bois d’Haudromont (près de Thiaumont et Douaumont), face au « Ravin de la mort », où il reste du 5 au 22 juillet. Il passe quelques jours de réserve dans la tranchée de Lens (au sud de Bras), puis remonte dans le bois de Nawé, du 31 juillet au 16 août.
En tant que brancardier, il doit aller chercher les blessés, souvent de nuit, et les transporter vers un poste de secours tout en risquant de se faire tuer. Il doit ramener des morts et les enterrer, creuser des tranchées ou des latrines. Bien que sa compagnie n’ait pas eu à livrer de combat, il lui faut supporter les bombardements incessants, la mort omniprésente, la faim, la soif, la crasse, l’épuisement physique et moral, et attendre l’heure de la relève.

Le 19 août 1916, après avoir lu le journal de Jean Hustach, un ami soldat lui reproche de s’être « trop attaché au détail et d’avoir fait un journal comme pourrait en faire le premier venu. » (p. 81). Il répond : « Mais, premièrement, pour moi, ce journal, compris de cette manière, a beaucoup plus de valeur comme souvenir. Deuxièmement j’aurais été incapable d’analyser pendant ces mois. J’ai très mal noté même, et très incomplètement ; il m’aurait aussi fallu un appareil photographique. » (p. 81).
Cent ans plus tard, ce qui ressort de ce bref journal, c’est l’expression d’une voix « originale et forte » (cf. J.-N. Jeanneney, p. 11), c’est le témoignage sobre et intense d’un pacifiste ayant vécu en Allemagne. Il faudrait citer de nombreux passages ; en voici quelques-uns.

– Le 24 juin : « Je n’écris plus de lettres, car tout est censuré. […] Je rage, jamais je m’étais senti une colère aussi forte ; et jamais je n’avais éprouvé une haine plus puissante contre la guerre, contre ceux qui la font faire et contre ceux qui l’acceptent. »

– Le 29 juin : « Les débris du 106e sont donc revenus, couverts de boue des pieds à la tête ; il reste encore de l’énergie dans certains regards ; la plupart, cependant, sont complètement abrutis ; ils étaient 1 300 ou 1 400 et sont revenus 3 ou 400, en comptant les embusqués (chasseurs alpins) […]. »

– Le 4 juillet : « Nous montons donc au bois d’Haudromont, près de Thiaumont ; ça barde par là ; on ne peut pas se rendre compte de ce que contient d’euphémisme « ça chauffe » ; c’est toute l’horreur de la guerre exprimée de façon à ne pas effrayer ces messieurs et ces dames qui sont bien décidés à nous faire aller jusqu’au bout. »

– Le 12 juillet : « Hier encore toute la ligne a été bombardée, on n’entendait parler que de morts, de blessés, de cagnas démolies. Et, depuis ce matin, les 305 nous pleuvent à côté ; nous n’avons pas encore pu sortir de la section. J’ai une soif qui me dévore ; Testu est à dix mètres, mais je ne peux pas y aller ; c’est une pluie continuelle de pierres, d’éclats ; les cadavres sont déterrés, le terrain bouleversé. Ma tête résonne douloureusement, mes oreilles tintent ; j’ai risqué un coup d’oeil en dehors du trou : j’ai vu un cadavre déterré. […] Pas de mots pour exprimer ces horreurs. »

– Le 15 juillet : Je viens de lire un article de fou signé général Percin ; c’est toute la théorie de Jaurès qu’il reprend et qu’il fait sienne. […] Non, il ne faut pas de nation armée, il ne faut pas d’armée, pas plus qu’il ne faut confier le pouvoir à un seul homme si on veut conserver la liberté individuelle. […] Il ne faut pas d’armée, si faible soit-elle, puisque nous ne voulons plus de guerre. »

– Le 26 juillet : « Félicitations du général de division à notre compagnie (je reste perplexe et me pose dix-huit points d’interrogation) ! On tâchera de dédommager les survivants de leurs émotions par une bonne distribution de médailles. Je n’y vois pas d’inconvénients, pourvu qu’on ne revienne pas, bon Dieu, pourvu qu’on s’en aille de cet enfer. L’opinion générale est que les divisions de Verdun doivent avoir perdu la moitié de leurs effectifs avant d’être relevées. Je ne l’ai pas entendu dire cent fois, mais mille fois, et d’ailleurs les faits sont là. Ne vaudrait-il pas mieux mourir dès lors une bonne fois que de souffrir un pareil martyre ? »

– Le 2 août : « Nous avons enterré les six morts sur place. Ce n’était qu’une bouillie informe de morceaux de chair, de vêtements, de terre et d’obus. Tous de braves gens, tous des paysans. »

– Le 12 août : « Une section du 48e est avec nous ; ils ont touché des vivres de réserve pour six jours ; six jours à crever de faim. Trente biscuits à cinq pour un jour ; ça et un peu d’eau, c’est merveilleux ! Ils sont là pour les attaques ; ils se forment ; c’est la troisième fois qu’ils viennent ici. Il y a de quoi perdre la tête ; s’ils s’en sauvent une fois, quand le régiment est reformé, ils vont de nouveau dans l’enfer. Bref, c’est le sacrifice devant lequel on ne peut reculer, auquel on n’échappe pas. […] Je me suis terré dans mon abri comme un chien malade à l’idée de voir partir ces pauvres gens de Bretagne et, si j’avais osé, je les aurais embrassés tous ; et j’avais une envie de pleurer ! […] Je comprends maintenant pourquoi on les a fait monter avec des vivres de réserve et sans sac. C’est trop ! Voilà des gars qui ont fait la Cote 304 et autres et qui vont claquer demain matin devant Fleury. […] Nous sommes menés par une bande d’assassins. […] Après-demain le communiqué dira : « Nous avons légèrement progressé en avant de Fleury » … Je ne sais pas ce qui me retient de passer chez les Boches, à cet instant même […]. »

Jean Hustach, Brancardier à Verdun. Journal inédit / juin-août 1916, Présenté et établi par Jean-Noël Jeanneney, Dossier Arnaud Carobbi, Editions Portaparole, Arles, Collection I venticinque, 2016, 115 pages.

Isabelle Jeger, mai 2018

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Moulin, Albert (1894-1937)

Le témoin
Albert Moulin, fils d’un négociant en bois de Villeneuve-le-Comte (Seine-et-Marne), est charpentier à Lagny à la mobilisation. Il passe avec succès fin juillet 1914 son brevet d’aptitude militaire pour pouvoir intégrer le Génie. Appelé en septembre, il intègre le 9ème Régiment du Génie aux Ponts-de-Cé en octobre et arrive sur le front belge en novembre (Compagnie 6/3, 42ème DI). Blessé une première fois légèrement le 18 décembre, il retrouve le front en Argonne et est alors blessé par balle le 14 mai 1915. Hospitalisé jusqu’en juillet à Agen, il est classé service auxiliaire en décembre 1915 ; démobilisé en mai 1919, il reprend l’entreprise de son père; il meurt en 1937 des suites d’un accident de ski.
Le témoignage
L’édition de Ma guerre de la Belgique à l’Argonne Villeneuve le Comte, mon village de Brie 1913 – 1919, Editions Fiacre, Montceaux-les-Meaux, 2008, 291 pages, est établie d’après un texte manuscrit, rédigé sur plusieurs supports et formats (cahiers d’école et registres), qui représentent 347 pages. L’auteur raconte sa campagne et ses convalescences, mais tient aussi une chronique précise de son village dans les six premières semaines de la guerre, en y ajoutant un condensé des informations lues dans les journaux. Son récit militaire s’arrête début 1916, et des notes personnelles éparses, sur sa situation ou sur son village, complètent l’ouvrage pour 1918 et 1919.
Analyse
Le journal d’Albert Moulin se partage en deux parties inégales, qui montrent d’une part son parcours militaire, relativement court (5 mois de front au total) et d’autre part la guerre décrite à Villeneuve-le-Comte. Appelé en septembre 1914, il décrit « août 14 » dans un village de la Brie, avec la mobilisation, les noms de ceux qui partent (p.17) : « L’impression qui se dégageait de tous ces départs subits était triste à voir. » Il évoque dès le 10 août la distribution de soupe et bons de pains pour certaines femmes de mobilisés, « il y a environ 74 portions à distribuer pour la commune », ou les Anglais qui passent au bourg. Il recopie chaque jour une synthèse des nouvelles, largement positives: cette sélection d’informations nous donne un bon aperçu, malgré son caractère outrancier ou fantaisiste, de la façon dont la situation était perçue au jour le jour.
Après dix-sept jours dans le secteur d’Ypres, il est soufflé par une marmite allemande qui le laisse fortement contusionné. Évacué, il décrit l’hôpital 101 de Rennes et, après une convalescence, il réintègre la compagnie 6/3 fin janvier 1915 à Bagatelle, en Argonne (Vienne-le-Château). Ses quatre mois en ligne n’occupent qu’une vingtaine de pages (p. 109 à 127), on peut évoquer la description plaisante de deux cadres (p. 111) : «L’adjudant Roland est un ex-colonial, du Dahomey, Sénégal, etc., plutôt « gueulard » et se piquant très souvent le nez. Son gourbi recèle des bouteilles de gnole et de vin, de quoi régaler toute une section ; pas très calé au point de vue boulot, s’en tirant quand même, notre section ne faisant pas de travaux bien compliqués. Just, le sergent de notre demi-section, crâneur au dépôt mais depuis son arrivée au front très doux et gentil (…), un peu trop tatillonnant, habitude de gratte-papier, vous prodiguant des    « comment dirais-je » à profusion et surnommé ainsi. » Il évoque aussi l’arrivée de la classe 15 (p. 120) « Les jeunes ardents les premiers jours se calmèrent vite et firent comme les copains : leur besogne normale et rien de plus. »
« Cette journée qui fut sanglante et qui ne s’effacera jamais de ma mémoire. » p. 114 : A. Moulin fait partie de ces poilus qui n’ont participé qu’à un seul  coup dur, et qui en ont d’autant plus été marqués. Il participe à un assaut dans l’Argonne (Fontaine-Madame), après explosion de trois mines (17 février 1915) : sa section du génie attaque avec le 151ème RI et le 16ème chasseur, il est chargé d’aménager un boyau entre l’entonnoir et la tranchée allemande conquise; il travaille jusqu’au milieu de l’après-midi, «à ma place une dizaine de boches sont étendus dans la tranchée « empilés » l’un sur l’autre (…) Je barbote un porte-monnaie contenant deux marks en argent, des pfenings et du papier monnaie ; un chasseur du 16ème qui monte la garde en fumant sa pipe sur les cadavres, a eu la main heureuse, est maintenant propriétaire d’une lampe électrique et d’un bidon de gnôle. » Puis la contre-attaque allemande se déclenche à 15 heures « Puis voilà une fusillade infernale et, enfin, les boches s’élancent à l’assaut en poussant des gueulements effroyables. (…) Par-dessus le parapet, au jugé, nous attendions les boches la baïonnette levée, mais ils descendirent dans la tranchée vingt mètres plus loin et commencèrent à nous refouler avec des grenades et pétards, boîte de singe, etc. » C’est un mouvement général de fuite pour évacuer les possessions de la matinée. «Mais marche mortelle, les bombes pleuvent drues sur ce troupeau humain. On se baisse à chaque fois au « encore une ». D’autres profitant de ce tapis de dos courbés marchent dessus à quatre pattes pour avancer plus vite. » (…) Tant de monde tué pour aboutir à aucune avance, puisque l’ennemi réoccupa le soir la majeure partie de la tranchée.» p. 118
Au travail à installer un gabion, la terre qu’il rejette le fait repérer et il reçoit par ricochet dans la tranchée une balle dans le dos. Inévacuable et opéré à l’ambulance de La Harazée le 15 mai 1915, il décrit la douleur des suites de l’opération p. 127 « Meurtri par la douleur, je comptais les heures (…) Combien moururent, de mes compagnons que le hasard avait fait voisins de souffrance. Tous les jours il en décédait un , crevait serait plus juste, car on ne fait pas plus cas d’une bête que d’un homme. Hélas, c’est la guerre, c’est la boucherie qui dure depuis neuf mois, qui nous a endurci le cœur à ce point. L’indifférence est maîtresse (…) La douleur vous fait perdre les qualités humaines de charité et de compassion. » Transféré dans les services auxiliaires en décembre 1915, le récit suivi s’achève à cette date : la suite du recueil contient des retours chronologiques (« Villeneuve-le-Comte mon village de Brie » 1913-1919) et des considérations sur la fin du conflit. L’auteur évoque notamment son activité avant-guerre aux Jeunesses républicaines de Coulommiers; il s’agissait de regrouper des jeunes gens, dans un but de républicanisme, pour les soustraire à l’attirance des Sociétés catholiques. Les notes éparses décrivent aussi en détail son conseil de révision et les festivités qui l’accompagnent, deux jours minutieusement décrits p. 224 à 228 – aucune mention « des filles » -, éléments à joindre à une anthropologie du Conseil de révision qui complètera utilement les pages de Jules Maurin.
Les notes reprennent en 1918 et l’auteur décrit ses démarches auprès de la tombe de son frère Henri (12ème Cuirassiers), tué au fort de la Pompelle en juillet 1917. Du 28 au 30 novembre 1918, il se rend d’abord avec sa mère à Puisieux sur la tombe de son frère, puis le 27 mars 1919, revenu seul, il fait procéder à l’exhumation et reconnaît le corps (p. 253, « reconnu facilement le corps décomposé de ce pauvre grand à des signes distinctifs. Maman me fit d’amers reproches le dimanche 30 quand je lui annonçais cette opération, prétextant qu’elle m’en voudrait toujours. »). Il le fait placer dans un cercueil de zinc mis dans un cercueil de chêne, le tout dans une caisse de sapin puis ré-inhumer sur des bastaings en travers dans la fosse, « pour pouvoir l’enlever quand l’exhumation sera permise. » Ces détails funéraires, avec présence d’une facture détaillée, sont intéressants parce qu’assez rares, pour une situation qui a été vécue par beaucoup de familles en 1919.
Des considérations sur la situation générale à la fin de 1919 terminent l’ouvrage. Albert Moulin vient de reprendre l’entreprise de commerce de bois de son père décédé, et son ton critique et désabusé le range sans nuances du côté de la réaction patronale (p. 264 et 265) : « – vote, par l’ancienne chambre en juin 1919, de la loi de huit heures, loi de paresse, qui a surpris tout autant l’ouvrier qui ne le demandait nullement, à part quelques exaltés, que le patronat. Votée avec une rapidité surprenante. (…) La fièvre du plaisir, les mœurs nouvelles, déclinent la journée de 24 heures en trois périodes suivantes : huit heures de travail, huit heures de sommeil et huit heures d’amusement, les cinémas se multiplient avec une rapidité croissante progressive à leur prix, de plus en plus élevé. Enfin, le plus grave, paralysant toute l’action productrice et économique d’une nation : des grèves. Jamais année ne connut plus d’arrêts dans la cessation du travail ; l’une étant terminée l’autre reprenant aussitôt. »

Vincent Suard octobre 2017

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Rieulle, Clotaire (1884-après 1984)

Le témoin
Clotaire Rieulle, qui a servi de 1902 à 1907 comme engagé volontaire dans les équipages de la Flotte, est mobilisé en 1914 dans l’infanterie. À aucun moment, dans ses souvenirs, il n’indique le numéro de son unité, mais les étapes de son régiment en 1915, son départ en Orient et le torpillage du transport de troupes « Amiral Magon » font franchement opter pour le 40ème RI de Nîmes. Sous-officier pendant toute la guerre, il est démobilisé en mars 1919 et travaille ensuite comme employé de banque à Paris.
Le témoignage
Les Souvenirs et pensées d’un sous-officier d’infanterie ont été éditées à compte d’auteur en 1978 (dépôt légal n°78001, 105 p.). L’ouvrage est illustré d’un certain nombre de reproductions photographiques sans crédits, iconographie semblant provenir essentiellement de l’hebdomadaire L’Illustration. Sur notre exemplaire, une dédicace rédigée d’une écriture hésitante et datée de 1985 amène à penser que l’auteur est décédé centenaire.
Analyse
Clotaire Rieulle, arrivé au soir de sa vie, souhaite laisser un récit de son expérience de la guerre. Il décrit d’abord sa période de tranchées en France (1914-1916), avec les combats de la région de Verdun en septembre-octobre 1914, puis à Saint-Mihiel ou en Champagne. Le récit, souvent anecdotique, évoque l’établissement des tranchées continues, un assaut infructueux sous Montfaucon, des combats de petits postes et les patrouilles de nuit, avec par exemple la mention hélas commune d’un agonisant entre les lignes appelant « venez me chercher » pendant toute une nuit et toute une journée alors que les Allemands empêchent tout mouvement, « ses appels nous déchiraient le cœur » (p. 21). Il évoque aussi, dans la région de Saint-Mihiel, des attaques et contre-attaques allemandes à l’occasion desquelles il assiste à la mort d’un camarade qui avait reçu des éclats d’obus dans le ventre (p. 23) : « Pendant de longues heures, il prononça toutes sortes d’injures contre l’Armée, contre le Pays, contre Dieu et le Monde (…) les brancardiers attendaient un arrêt des bombardements pour le transporter mais aucun soin ne pouvait le sauver. J’avais hâte de ne plus l’entendre proférer des paroles atroces, ordurières, méchantes qui lui passaient dans la tête. » L’auteur s’endurcit après cet incident : « Sa mort augmenta ma confiance en moi, jusqu’à ce jour, je n’avais pas éprouvé de telles émotions. »
C. Rieulle, sergent-chef, évoque ses responsabilités, avec un grade non sollicité qui lui a apporté de fâcheux ennuis au cours de la guerre (p. 42), « faire exécuter des ordres par des hommes fatigués par la longueur de la guerre n’était pas chose facile. » Il raconte que, désigné pour la dégradation solennelle d’un condamné aux bataillons d’Afrique (p. 41), il va la veille à la prison pour préparer les boutons de l’uniforme du détenu, l’écusson de son képi et le numéro de son régiment, « afin qu’ils soient plus faciles à arracher. » Le témoignage se poursuit avec des anecdotes variées, comme par exemple son refus de charger un caporal, « rude Aveyronnais et homme de montagne », qui l’avait insulté et risquait le conseil de guerre (p. 29), ou l’empoisonnement et le décès de deux hommes à Souain en Champagne par ingestion de champignons : « Ces deux hommes étaient originaires des Cévennes, pays réputé pour les champignons, ils prétendaient les connaître (…) la mort de mes deux hommes intoxiqués fut apprise dans le régiment avec émotion » (p. 33).
L’unité de C. Rieulle est transférée à Toulouse à l’automne 1916, pour être préparée à un transport vers le front d’Orient. Il apprend ce transfert avec un immense soulagement (p. 42) : «Je considérais mon éloignement du front français pour celui de Salonique comme si la guerre était terminée pour moi. J’exagérais certainement car j’ignorais complètement les dangers que je rencontrerais. N’importe, j’étais optimiste. (…) Ne plus revoir le front français et tout ce que j’avais souffert était ce que je pouvais le mieux désirer. » Il évoque ensuite le torpillage du transport de troupe « Amiral Magon » le 25 janvier 1917, qui fait plus de 160 morts, essentiellement du 40ème RI, et auquel il échappe car, resté à Toulouse, il attendait la livraison d’un canon de 37. L’auteur fait partie des troupes transférées à Athènes en juin 1917 pour pousser le roi Constantin à l’abdication, et il est désigné pour « occuper l’Acropole » (p. 61) avec un petit canon de montagne. Le correspondant de guerre de L’Illustration l’y photographie, lui et ses hommes, en position de tir, face à la ville. Le cliché, reproduit p. 76, est relativement connu et popularisé ensuite par « l’Album de la guerre de l’Illustration »: C. Rieulle est le personnage de gauche, en casque colonial, appuyé debout contre le mur d’enceinte (Google Image [« acropole canon mitrailleuse»]). L’auteur raconte ensuite (p. 67 à p. 82) un épisode sentimental et platonique avec une femme francophile d’Athènes, séparée de son mari grec et dont le fils est engagé volontaire en France. Il décrit leur idylle et ses tourments moraux, car il est marié en France. Ils vont au spectacle, ils discutent littérature (p. 75) : « de nos écrivains, elle apprécie leurs œuvres, de Balzac, de Paul Bourget, du roman d’analyse, d’Henri Bordeaux, de Pierre Loti, de Melchior de Vogüé… ». Son unité fait mouvement vers Monastir (août 1917) puis il revient à Salonique en avril 1918. Il évoque les marraines de guerres, des jeunes filles qui envoient des colis avec des tricots, laissant au fond d’une chaussette leur nom et adresse, dans l’espoir de connaître le nom du soldat destinataire. Cette correspondance se développe toutefois avec difficulté, car aucun des hommes de C. Rieulle ne veut écrire à ces jeunes filles de Paris, « de peur d’être critiqués sur leur écriture ou sur leur manière de s’exprimer. » (p. 90). C’est leur supérieur qu’ils chargent d’entrer en relation avec ces « charmantes expéditrices », mais après deux échanges, tout s’arrête. Il est frappé de paludisme en 1918 et, inquiet sur l’état de santé de sa femme en France (grippe espagnole), il réussit à se faire rapatrier en décembre 1918 en délaissant son amie athénienne avec qui il était resté en relation : « Mon aventure sentimentale devait se terminer avec la guerre. C’était elle la coupable qui avait créé ces circonstances et fait naître le hasard de ma rencontre. »
Clotaire Rieulle, très âgé au moment de la rédaction de ses souvenirs, présente un témoignage succinct, discontinu et parfois marqué par une sorte de sentimentalisme, mais la description de la dure condition de la tranchée au début du conflit est précieuse. Pour lui c’est l’expérience la plus douloureuse, et il conclut en 1919 (p. 103) : « Me voilà libéré de cette abominable guerre».

Vincent Suard octobre 2017

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Masselin, Albert (1889-1949)

Albert Masselin a retracé les étapes de sa jeunesse dans ses carnets de guerre à la date du 1er novembre 1914 ; des informations supplémentaires sont fournies par les éditeurs.
Né à Besançon en 1889, second fils de six enfants. La famille quitte Besançon pour Le Havre (Seine-Maritime). Après son certificat d’études, le jeune Albert rejoint le monde du travail en intégrant l’usine d’armement Schneider située à Harfleur (près du Havre). La mort de son frère entraîne la misère, mais Albert réussira à gravir les échelons de l’usine, passant de simple tourneur à dessinateur. Il milite au Sillon de Marc Sangnier, s’occupe du patronage paroissial et travaille à la rédaction du journal Havre-Éclair. Après son service militaire accompli à Cherbourg, il continue son activité chez Schneider.
Mobilisé en août 1914, il est maréchal des logis au 1er régiment d’artillerie à pied. C’est un artilleur sur voie ferrée, chargé d’une batterie d’affûts trucks (canons montés sur des plates-formes de chemin de fer), qui peuvent lancer des obus de 100 kilos.
Partie du Havre le 3 octobre, la batterie tire pour la première fois près d’Anvers, le 5. Les jours suivants sont marqués par un repli sur Dunkerque, où affluent des milliers de réfugiés démunis. Le 21 octobre, c’est le départ pour Verdun et sa région, où Albert Masselin reste jusqu’en mars 1915. Après quelques semaines comme agent de liaison entre les armées française et anglaise, il peut reprendre sa place dans l’usine d’armement d’Harfleur et retrouver la vie civile. Il se marie en 1917 et aura trois enfants. En 1924, il crée une entreprise de matériel électrique à Caen (Calvados). Pendant la seconde guerre mondiale, il participe à la Résistance.

Albert Masselin rédige ses carnets du 3 octobre 1914 au 17 mars 1915, puis décide d’en suspendre l’écriture, faute de contenu militaire à inscrire. Les carnets ont été transmis par son fils aux Archives départementales du Calvados, qui les ont édités dans un recueil contenant deux autres témoignages : celui de l’aviateur Guy Blanchet de Pauniat et celui du prisonnier Eugène (Auguste) Elain. Signalons une erreur sur la page de titre du texte d’Albert Masselin (p. 9), indiquant « 12e régiment d’infanterie » au lieu de « 1er régiment d’artillerie à pied ».

Ce que l’on retient de ce témoignage, ce sont les longues périodes d’inactivité de la batterie. Les ordres de tirs n’arrivent pas ou le mauvais temps les empêche. Entre octobre 1914 et mars 1915, la batterie ne connaît qu’une quinzaine de journées de tirs. L’ennui gagne les artilleurs. Albert Masselin note :       « Les ordres n’arrivent toujours pas et les hommes sont durs à tenir » (19.11.1914). « Ce soir, le lieutenant m’a annoncé que le général Joffre désirait être renseigné sur notre compte. Si ce désir nous valait un voyage et une bataille, quelle joie » (21.11.1914). Et encore : « Le tir aura lieu sans doute demain. […] Enfin nous allons donc travailler un peu. Ce n’est pas malheureux : depuis le temps que nous étions inoccupés, un peu de bruit et de mouvement nous feront du bien » (02.12.1914). Au soir du 20 décembre marqué par une pleine activité, il écrit : « A 2 heures, 212 coups ont été expédiés. J’en suis bleu. Je n’aurais jamais cru que les hommes et les pièces puissent supporter pareille chose. »
Le 24 octobre 1914, il relate la visite du député et officier Pascal Ceccaldi (1876-1918) : « […] Ceccaldi a fait un tas d’allusions, mettant la responsabilité du manque d’artillerie lourde sur Poincaré et Millerand et glorifiant Caillaux qui a voté des crédits à cet effet. » Ceccaldi s’était opposé à la loi des 3 ans votée en 1913 pour augmenter la durée du service militaire, et Albert Masselin regrette de ne pas pouvoir le lui reprocher.
En novembre, il discute avec un collègue sur les qualités distinctives des races : « Il [G. Demars] ne veut pas croire que les Français font partie de la première race du monde. S’il trouve qu’il y a au monde un autre peuple ayant nos qualités et susceptible de présenter le spectacle de la France aux mois d’août et septembre 1914, je serais heureux qu’il me l’indique » (14.11.1914).
Ses carnets de guerre sont aussi un journal intime, auquel il confie abondamment l’espoir amoureux qui le fait vivre (la femme aimée deviendra son épouse) et la piété religieuse qui l’anime (il est catholique pratiquant).
D’octobre 1914 à mars 1915, Albert Masselin ne mentionne aucun mort ni blessé parmi les militaires de son entourage. Il a conscience des avantages dont bénéficient les artilleurs, logés dans des wagons : « Je pense aux malheureux soldats qui sont dans la campagne sans abri. Comme ils doivent souffrir ! j’ai déjà vu ramener plusieurs de ces malheureux qui avaient les pieds gelés. Ils étaient dans un état pitoyable, mais leur moral était toujours bon. Quelques-uns cependant ne paraissaient plus réfléchir à rien, ils étaient dans une espèce d’engourdissement physique qui paraissait les priver de leurs facultés mentales. Ceux qui n’auront pas vécu près des lignes de feu, sauront-ils jamais apprécier le dévouement de ces soldats qui vivent dans les tranchées ? » (25.11.1914).

Cahiers de Mémoire. La Guerre de 1914-1918, textes édités et présentés par Françoise Dutour, Louis Le Roc’h Morgère, Hélène Tron, Conseil général du Calvados, Direction des Archives départementales, 1997, 137 pages, « Carnets d’Albert Masselin », p. 9-34.

Isabelle Jeger, juillet 2016

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Mazeyrie, André (1876-19..)

Né le 11 juin 1876 à Tulle, fils d’un imprimeur. Etudes de médecine : docteur en 1900. Exerce dans sa ville natale.
En avril 1915, il est affecté au 21e RAC dans les Vosges ; en avril 1917, au 256e RAC.
Il a réalisé un album, sous le titre « Croquis de guerre », comprenant 164 dessins, 108 photos et des documents divers, de très rares notes, rien sur son expérience de médecin, sinon les portraits de brancardiers et de blessés (par exemple « les petits blessés de Craonne »). Les dessins sont souvent réalistes (plume, aquarelle, gouache) ou des caricatures d’Allemands. Il a représenté des paysages vosgiens, Baccarat, Reims, la cagna du colonel, une sentinelle, les ravitailleurs, les prisonniers allemands.
Une exposition de ces dessins a eu lieu à Tulle en 2014, accompagnée d’un livret au format 20 x 20 de 60 pages sous le titre André Mazeyrie, Carnet d’un médecin dans la guerre 1914/1918 (p. 31, la transcription curieuse de la légende d’un dessin représentant un éclopé : « On l’a le filon » devient « On l’a le film », ce qu’une plus grande familiarité avec les témoignages de cette guerre aurait permis d’éviter). L’exposition est reprise au Musée de la Résistance de Limoges du 1er octobre 2015 au 30 juin 2016.
Après la guerre, le docteur Mazeyrie a continuer à exercer et il a rédigé et illustré diverses chroniques sur la Corrèze. La date de son décès n’est pas donnée.

Rémy Cazals, mai 2016

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