Lemercier, Eugène-Emmanuel (1886-1915)

Lettres d’un soldat. Août 1914 – avril 1915, Paris, Bernard Giovanangeli, 2005, 191 p.

Résumé de l’ouvrage :
Eugène-Emmanuel Lemercier, né le 7 novembre 1886 à Paris, est d’abord engagé volontaire en 1905 avant d’être rappelé au 106e RI de Châlons-sur-Marne (Châlons-en-Champagne aujourd’hui), qu’il rejoint dès le 3 août 1914. Il arrive au front dans la Meuse après la bataille de La Marne. Promu caporal le 1er janvier 1915 (page 89, qui lui donne un « devoir social » (p. 108 et 189) puis sergent le 13 mars suivant (p. 146, qui faillit être cité (p. 187 et 189), il disparaît aux Eparges le 6 avril 1915. L’ouvrage publie 140 lettres écrites du front du 6 août 1914 au 21 mars 1915, principalement à sa mère et à sa grand-mère.

Eléments biographiques :
L’auteur naît à Paris le 7 novembre 1886, de Louis-Eugène et de Marguerite Harriet O’Hagan, une famille protestante, dont la branche féminine est d’origine irlandaise. Après la mort de son père alors qu’il n’a pas un an, il est élevé par sa mère et sa grand-mère maternelle, qui créent un lien profond, qui transpire dans la correspondance avec le jeune homme lorsqu’il est au front. Initié au dessin et à la peinture par ces dernières, il a pour mentor le peintre Fernand Cormon (1845-1924) qui lui présente dès ses 11 ans ½ Jacques Humbert (1842-1934). Ce dernier va lui prodiguer une formation artistique qui aboutira à son entrée aux Beaux-Arts dans sa 15e année. Malgré une faiblesse de constitution, il devance l’appel et rejoint le 106e RI de Châlons-sur-Marne en 1905, qu’il quitte l’année suivante, revenant à ses études artistiques. Nombre de ses toiles sont primées mais sa santé s’épuise et il est contraint d’aller se soigner en Suisse. À la déclaration de guerre, il rejoint tout naturellement son régiment, dès le 3 août, et sa première lettre, dès le 6, témoigne de la vie mouvementée et fatigante des premiers jours sous l’uniforme d’un intellectuel plongé dans la guerre. Il arrive en ligne le 12 septembre et est porté disparu, sans que son corps ne soit jamais retrouvé, au combat du 6 avril 1915 aux Eparges, dans la Meuse.

Commentaires sur l’ouvrage :
Artiste et intellectuel, Eugène-Emmanuel Lemercier tient un carnet de guerre et échange surtout une correspondance avec sa mère, adulée, et sa grand-mère. Il dit très peu de la guerre mais intériorise ou philosophe abondamment, ayant conscience de sa classe et de son intellectualisme (volontiers supérieur). Quelques apports toutefois, mais assez peu sur le 106e RI, celui du panthéonisé Genevoix, avec lequel il partage parfois la contemplation de la nature, et des autres témoins que sont André Fribourg, Robert Porchon et Joseph Vincent. Bernard Giovanangeli rappelle dans un avertissement que Lettres d’un soldat est paru sans nom d’auteur chez Chapelot en 1916 puis chez Berger-Levrault en 1924, et Jean Norton Cru, qui lui consacre une longue analyse critique pages 530 à 535 dans Témoins, ajoute à ces références éditoriales une publication partielle préliminaire dans la Revue de Paris les 1er et 15 août 1915.

Il n’est pas étonnant que Jean Norton Cru classe Eugène-Emmanuel Lemercier dans les 27 témoins qu’il place dans la 1re catégorie de son classement tant Lettres d’un soldat est résolument un témoignage intellectualisant son parcours de guerre, même si ténu puisqu’il concerne seulement les 8 premiers mois de guerre. Il s’épanche souvent sur sa condition et, le 1er décembre 1914, il dit : « Et voici qu’à vingt-huit ans, je suis replongé en pleine armée, loin de mes travaux, de mes soucis, de mes ambitions, et jamais la vie ne m’apporta une telle abondance d’émotions nobles ; jamais, peut-être, je n’eus, à les enregistrer, une telle fraîcheur de sensibilité, une telle sécurité de conscience », et il semble jouer quelque peu de ce statut comme il l’avance un peu plus loin : « Mon petit emploi me dispense de la pioche » (p. 83), lui que la guerre ne lui fait pas « renoncer à être artiste » (page 84). Il dit d’ailleurs à ce sujet : « Sans doute, après cette guerre, un art fleurira-t-il de nouveau, mais nous aurons à l’apprendre entièrement » (p. 110). Sa haute condition, qui lui fait se différencier de la plèbe qui l’entoure, lui fait dire de ses camarades : « Leur courage, pour être infiniment moins littéraire que le mien, n’en est que plus pratique, adapté à tout… » (p. 87). Plus loin, il avance même : « … je mène une existence d’enfant au milieu de gens si simples que, même très rudimentaire, mon existence est encore bien compliquée pour mon entourage » (p. 102). Il est de temps en temps descriptif et volontiers poète ; « Tu ne saurais croire ce que les forêts ont souffert par ici : ce n’est pas tant la mitraille que les effroyables coupes nécessaires à nos constructions d’abris et à notre chauffage. En bien ! parmi cette dévastation, il me disait qu’il y aurait toujours de la beauté pour l’arbre et pour l’homme » (page 93). Plus loin, il dit : « Il est de heures de telle beauté où celui qui les embrasse ne saurait mourir alors. J’étais bien en avant des premières lignes, et jamais je ne me sentis plus protégé », vantant les beautés de la nature meusienne (p. 130 et 131). S’il dit qu’il a parfois conscience de se répéter, il ajoute : « Il faut s’adapter à cette existence particulière, à la fois indigente en activités intellectuelles et merveilleusement opulente en émotions spontanées », comparant son métier au moine-soldat (p. 94). Il a peur page suivante de perdre « sa main » de dessinateur. Toujours observateur de son environnement, il a quelques phrases analytiques plus profondes : « Ils blaguent, mais leur blague est l’épiderme d’un magnifique courage profond » (p. 100). Il s’étonne que la vie continue : « Ce qui nous dépasse (mais qui pourtant est bien naturel) c’est que les civils puissent continuer une existence normale alors que nous sommes dans la tourmente » (p. 117). Philosophe, convoquant parfois Spinoza ou Saint-Augustin, il s’interroge sur l’ordre et la violence ; il dit : « L’ordre conduit au repos éternel. La violence fait circuler la vie. Nous avons comme objectifs l’ordre et le repos éternel, mais, sans la violence qui déchaîne les réserves d’énergie utilisable, nous serions trop enclins à considérer l’ordre comme obtenu : un ordre anticipé qui ne serai qu’une léthargie retardant l’avènement de l’ordre définitif » (p. 118). Il teinte le plus souvent ses réflexions de la présence de Dieu. Il se révolte à l’idée de sa mort (la pressent-il ?) ; il dit : « Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d’autres qui ne me valent pas sont conservés ? (p. 146). Ses analyses sont parfois plus singulières. N’avoue-t-il pas à sa mère : « …pour revenir à ces moments extraordinaires de fin février, je te redirai encore que j’en conserve le souvenir comme d’une expérience scientifique » (p.152). Dès lors, le sous-titre d’une telle œuvre testimoniale aurait pu être « introspection d’un intellectuel à la guerre ».
Car la guerre il la décrit finalement assez peu. Des fois, il dit quand même, sans s’étaler : « Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j’ai tout vu. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux » (p. 142). La description plus diserte qui suit fait état d’un tableau épique d’horreur. Il dit : « Voici cinq jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j’écrase des thorax, que je rencontre des entrailles » (p.143) et c’est après un temps plus ou moins long qu’il donne ses impressions au spectacle réel de la bataille (voir p. 185 le 14 mars, peu avant sa mort). L’édition de 2005 permet de rétablir les passages censurés dans l’édition de 1916 et notamment celui-ci : « Car on a l’impression que tout le monde y passera. Chaque mètre de terrain coûte trois cadavres » (p. 158). Il a en effet la certitude de sa mort ; quelques jours avant celle-ci, il dit : « Ils m’ont raté, mais malheureusement ce n’est que partie remise, car il ne doit rien rester de notre régiment » (p. 186). Dès lors il ne faut pas rechercher dans le témoignage de Lemercier un réel ouvrage testimonial, bien qu’épistolaire, mais un livre de réflexion. Au final, c’est plus une correspondance dans la guerre qu’une correspondance de guerre. En fait il donne le plus souvent l’impression de n’avoir jamais avoir été soldat ; il semble confondre cagna et casemate (p.165) et avoue même : le « plaisir que j’éprouve de n’avoir pas tiré un coup de fusil » (page 186). Il avance même étonnamment « … avoir rencontré des Allemands nez à nez, mais (…), ces gens-là ont dû pressentir en moi quelque chose de mieux et en tous cas très différent d’un soldat, car ils se sont constitués prisonniers de façon courtoise, ce qui, d’ailleurs leur était dictée par ma façon polie de les aborder » (p.186). Il a pourtant, à la veille de sa mort, été envoyé suivre un cours d’élèves sous-officiers, ce dont il se faisait un certain orgueil. Las, ses derniers morts, qu’il écrit à un ami, sont prémonitoires : « Pense à moi et aie de l’espoir pour moi qui n’ose pas en avoir » (. 187).

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 100 : Douille de 75 utilisée comme pot à eau
: « 115 obus pour blesser un homme au poignet »
101 : Noël 1915, ténor allemand dans sa tranchée (rappelle Joyeux Noël de Carion), français répondant par La Marseillaise
108 : Garde sape pour protéger les sapeurs
114 : Nous n’avons plu aucune vision d’une issue quelconque
117 : Apprend le 17 janvier 1915 la mort de Péguy
146 : Proposé sergent et pour une citation (p. 187), non obtenue à cause de la mort de son capitaine
155 : Retour des grues

Yann Prouillet, janvier 2026


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Fribourg, André (1887-1948)

André Fribourg, Croire. Histoire d’un soldat, Paris, Payot, 1918, 255 pages

Résumé de l’ouvrage :
En forme de prélude, intitulé « Aux manœuvres d’Argonne pendant le coup d’Agadir », André Fribourg évoque d’abord trois jours de manœuvres de son régiment, le 106ème R.I. de Châlons-sur-Marne, en septembre 1911, autour de Clermont-en-Argonne. L’ouvrage s’ouvre ensuite sur l’embarquement, à Paris, le 4 août 1914, dans le train qui l’amène sur le front, débarquant la troupe à proximité des Éparges, dans la Meuse, où se déroule la première partie de son récit. Elle s’achève avec sa blessure à la tête, le 10 octobre 1914, par un obus. Après quelques semaines à l’hôpital de Neufchâteau (Vosges) puis de Vitré (Ille-et-Vilaine), il retrouve ses camarade du 106 dans les Flandres, aux alentours de Hondschoote, de Nieuport et de Bergues. En septembre 1915, il est enfin de retour chez lui, diminué car ayant en partie perdu trois de ses sens (odorat, ouïe et vue), vraisemblablement à cause de l’obus qui l’a couché dans cette tranchée des Éparges. Les pages qui concernent ce chapitre sont sensibles, évoquant les horloges éteintes. Il dit l’«… impression funèbre qui se dégage de la maison, et m’affirme que, quoi que je pense ou fasse, une part de moi est bien morte, là-bas, au champ de douleur et de gloire » (page 228). Un an plus tard, en octobre 1916, il reprend son poste d’enseignant et clôture son témoignage dans une phrase explicative de son court titre : « Sachons aimer, souffrir et mourir, c’est-à-dire sachons croire ».

Eléments biographiques :
Georges, André, Alexandre André-Fribourg, dit André Fribourg, est né le 20 novembre 1887 à Bourmont (aujourd’hui Bourmont-entre-Meuse-et-Mouzon) dans le département de la Haute Marne. Après des études brillantes au lycée Henri IV, il est agrégé d’histoire et professeur au collège de Nantua, puis dans des écoles (Turgot et Sainte-Barbe) à Paris, où il demeure. Il a déjà publié deux ouvrages quand la guerre se déclenche. Réformé du fait de sa blessure, il publiera plusieurs autres ouvrages, teintés de propagandisme. Il obtiendra dans sa carrière littéraire trois prix de l’académie française (Thérouanne en 1916, Sobrier-Arnould en 1918 et de Joest en 1939). Croire. Histoire d’un soldat s’ouvre sur une dédicace « À la 1ère compagnie du 106ème régiment d’Infanterie », avec lequel il a fait toute sa courte campagne. Envoyé après-guerre pour différentes missions à l’étranger, il fait également une carrière politique, d’abord comme député de l’Ain (1919 et 1924), puis comme membre du Conseil Supérieur des Colonies et secrétaire de la Commissions de l’Enseignement des Beaux-Arts avant de se retirer de la vie politique en 1936. Il décède à Paris le 27 septembre 1948.

Commentaire sur l’ouvrage :
Après-un avant-propos de l’auteur, l’ouvrage s’ouvre sur la narration « de l’intérieur » d’une manœuvre du régiment pendant quelques jours de septembre 1911 en Argonne. Partant de la caserne à Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), celui-ci passe par Valmy, Clermont-en-Argonne, Malancourt, Septsarges et Rarécourt. Le but de ce prélude est de démontrer le « dressage » et l’aguerrissement de la troupe par la marche et la manœuvre. Réservistes (dont lui ?), « de tous les types, de toutes les classes ; l’assemblage est divers à souhait : ouvriers, instituteurs, paysans, « intellectuels », gens de la ville et des champs, rien n’y manque » (page 15), aboutissant à « La renaissance morale » (page 28).
Suivent une infinité de tableaux bien écrits, dont la plupart, au moins pour la partie « Lorraine » de l’ouvrage, forment de très belles lignes d’ambiance ou de réflexion :
Le départ – Embarquement (journée du 4 août 1914) : long chapitre qui relate, quasi minute par minute, la séparation et les ressources morales qu’elles impliquent pour le civil transformé en soldat anonyme dans la masse, l’ambiance du train, l’idée qu’il a de la grandeur de l’aventure qu’il s’apprête à vivre (pages 33 à 43).
Au bois des Chevaliers se décompose en la montée au front, d’abord en train puis à pied, ayant débarqué à Villers-Benoitevaux, dans la Meuse, avant l’arrivée dans le secteur des Éparges, si emblématique, même si il ne le cite qu’à la fin du livre (page 241).
Suivent de multiples tableaux qu’il classe ainsi, comme autant de chapitres de sa vie au front de la guerre : L’arrivée (page 61) – En seconde ligne (66) – L’attaque de nuit (68) – En sentinelle (75) – La corvée de cartouches (79) – La tombe (84) – La pluie (86) – La balle (90) – L’insomnie (93) – L’isolement (96) – L’attente (100) – Les « volontaires » (109) – La relève (114) – Le repos (119) – L’angoisse (123) – Le layon (130) et Le poste de secours (141), tous correspondant à sa période sur le front de Lorraine (août – 10 octobre 1914).
La seconde partie de l’ouvrage, intitulée En Flandres, diffère assez notamment de la première ; elle comporte la période de janvier à mai 1915. Toutefois, Jean Norton-Cru dit : « Mais cette deuxième campagne nous semble fictive » page 607 de Témoins, ce qui semble évident puisque le 106ème RI n’est pas en Belgique au cours de cette période, le régiment ne quittant le secteur des Éparges que le 3 août 1915. Pourtant Fribourg avance côtoyer les mêmes personnages cités dans la première partie de son ouvrage, comme Herbin par exemple. Cette partie, plus littéraire, teintée de roman, fait appel aux dialogues et à la procuration de certains tableaux comme Le téléphone, sur le sacrifice des zouaves (pages 159 à 165), ou Le combat sur mer (pages 167 à 171), très lyrique. Le chapitre l’Estaminet (pages 184 à 191) nomme plusieurs de ces établissements dans un village non identifié mais qui pourrait être Groenendijk : Cabaret au Chat, Soleil, Bœuf de Flandre, La Botte de paille, La Belle vue, L’Arc ou L’Hôtel de Ville, ces deux derniers fréquentés par les officiers. La citation de la mort de son ami, qu’il apprend par courrier (page 200), le sergent parisien Camille Aussière, à Zillebecke le 14 décembre 1914, donne une indication sur le 94ème régiment d’infanterie, mais qui ne fait pas partie de la division de Fribourg. Elle ne résout donc pas la question de savoir si cette partie est romancée ou si il a en effet été réaffecté à un autre régiment après sa convalescence consécutive à sa blessure. Sa fiche matricule n’a pas été retrouvée aux archives départementales de la Haute-Marne. Toujours est-il que son récit en Flandres est moins précis que celui sur les Éparges, ne citant par exemple aucun nom de tué. Enfin, les 4 lettres de Jacqueline, émanant manifestement d’une enfant, formant le chapitre avant-dernier Lettres de la marraine est également superflu.
Certains des noms cités permettent toutefois de confirmer la réalité de sa narration : Rigollet (page 74) est bien Auguste, Albert Rigollet, 2ème classe du 106ème R.I., tué Aux Éparges le 29 octobre 1914 ou Thévenier (page 84), Paul Georges Thévenier, 2ème classe au même régiment, tué à Mouilly le 10 octobre de la même année.
Dans le chapitre intitulé Le prisonnier (pages 200 à 203), parlant leur langue, il interroge deux prisonniers allemands, un ouvrier saxon et un paysan.
Peu avant sa blessure, il décrit : « J’écris ces lignes en un coin de grange presque tiède, assis dans le foin » (page 119).
Au final l’ouvrage, composite, revêt un véritable intérêt d’un double ordre ; la partie manifestement testimoniale dans son parcours lorrain [même si Jean Norton-Cru allègue que le seul séjour au front se limite à 10 jours, du 1er au 10 octobre 1914, qui sont en effet les dates clairement énoncées dans le récit] et la qualité d’écriture, décrivant tant le milieu qui entoure Fribourg que ses propres sentiments, parfois profonds. Il réfléchit sur la guerre, qu’il compare à un Dieu sacrificiel (page 144), son rôle à la guerre, comme sentinelle par exemple, parfois jusqu’à la dissertation. Il avance également : « Comme cette guerre élargit la vie, spatialement d’abord, elle m’a fait connaître à fond la Champagne, la Lorraine, la Bretagne, et demain me révèlera les Flandres ; elle me met en contact avec des paysans, des ouvriers bien plus étroitement que le régiment ne l’avait pu faire : la mort, toujours planante, rapproche ; personnellement, elle m’a forcé à me creuser, à me connaître mieux, et la même menace mortelle a déchiré dans mon esprit plus d’une illusion tenace ; historiquement même, grâce à elle, j’ai mieux compris bien des faits du passé illuminé par l’ardeur du présent… Je lui devrai, quoi qu’il arrive, une plus grande connaissance du monde, des hommes, de moi-même » (page 154).

Renseignements tirés de l’ouvrage :

Parcours suivi par l’auteur (date)
En train : Paris – porte de la Villette – Bondy – (4 août 1914)
Partie Lorraine (pages 47 à 150) : En train : Noisy-le-Roi – forêt de Marly – Mareil – Saint-Germain – Paris – Noisy-le-Sec – Rosny – Nogent – Troyes – Villers[-sur-Meuse]-Benoiteveaux (août 1914)
À pied : Ferme d’Amblonville – Mouilly – Bois des Chevaliers – Bois de la Marche de Lorraine (1er – 10 octobre)
Partie Flandres (pages 153 à 217) : Hondschoote – Nieuport – Lombaertzyde – Westende – Bergues.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Page 18 : Note sur la tenue réséda et le casque, expérimentés par le 106ème RI en 1911
34 : Belles phrases sur la séparation le 4 août 1914
36 : Contenu de son sac, dont une enveloppe cachetée contenant ses dernières volontés (qu’il retrouve à Paris à son domicile après son retour du front, vap 228)
43 : « Je sais que je vis une aventure énorme, d’une rareté infinie »
54 : Partage du singe, agrémenté
65 : Espionnite du paysan allemand d’Amblonville, ayant repéré les alentours pour l’artillerie dès avant-guerre
79 : Sur sa haine de l’ennemi, en octobre 1914 : « j’ai l’impression de les haïr moins violement qu’au moment de leur ruée d’août »
82 : Sur la fatalité : « Si je me hâte, je recevrai la balle qui allait passer devant moi ; si je m’attarde, je recevrai celle qui serait passée derrière moi »
84 : Description de la tombe de Paul Thévenier, appelée à disparaître avec le temps
86 : « Pluie, boue, froid, insomnie, faim et soif, isolement, balle, obus, voilà nos ennemis rangés par ordre de valeur décroissante »
90 : Dissertation sur les bruits des projectiles en fonction des types : Claquement – Tacquement – Ecrasement – Déchirement – Eclatement – Ronflement, vrombissement – Bourdonnement – Miaulement – Bruissement (fin 93)
93 : Manque de sommeil, caractéristique et évolution (fin 95)
96 : Sur l’isolement jusqu’à l’existence vidée et l’ignorance de la guerre (fin 98). « J’ignore tout de la guerre. J’ignore l’armée à laquelle j’appartiens. J’ignore tout de mon corps, à peu près tout de ma division et de ma brigade, beaucoup de mon régiment, de mon bataillon et même de ma compagnie. Mon groupe est l’escouade ; c’est par escouade que nous occupons et que nous défendons les tranchées. Mais chacun de nous ne vit guère qu’avec une dizaine, une vingtaine de camarades. Dans les gigantesques armées composées de centaines de milliers de soldats qui luttent dans ces bois, l’homme est aussi isolé que jadis quand il marchait en bande autour d’un totem. Notre isolement paraît organisé. On nous a réduits à l’état de cellule guerrière et j’ai l’impression d’une armée émiettée. Nous ne savons rien, pas même le nom du général qui commande notre brigade… » (page 99)
98 : Sur les lettres « seuls liens avec le pays et la famille », il apprend la mort de Péguy en lisant un vieux journal ayant emballé un colis
100 : Théorie des engrenages circulaires, « gigantesques machines à tuer »
101 : Odeur composite de la tranchée : « Odeur de graillon, qui vient des bouthéons mal lavés, odeur de cuir qui sort des équipements, odeur de graisse qui vient des armes, odeur de poudre, odeur de crasse, odeur de dysenterie qui tourmente les hommes vingt fois par jour et les vide jusqu’au sang, odeur de pourriture fade qui sort des grands quartiers de bœuf qu’on nous a livrés par morceaux de trente kilos, à nous qui ne pouvons pas faire de feu, odeur de chevaux crevés, odeur de feuilles vives et mortes et du sol humide, odeur du sang séché et des cadavres jeunes dont la terre est farcie »
126 : Menaces du capitaine (Gérard) : « Je brûle la g… à qui faiblira », (vap 241 sur son suicide avant de remonter au front)
129 : Homme devenu fou
131 : Similitude situationnelle de la scène décrite avec la blessure de Maurice Genevoix (du même régiment)
131 : Boue « pareille à de la crème de riz trop délayée »
135 : Pelle-pioche placée contre la nuque en protection
136 : Sur la réalité de la guerre : « Nous avions espéré des batailles épiques, et nous allons mourir pilés à coups de ferraille, par une main invisible, au fond d’un trou, dans la boue »
137 : Idée de suicide d’un soldat
157 : Tête à caler des roues de corbillard
190 : Sur la nécessité d’avoir des amis au front
198 : Sur sa théorie de la « vie en cercle, toujours identique, monotone, désespérante… Mêmes horizons, mêmes platitudes, mêmes ruines, mêmes tranchées, mêmes réseaux, mêmes clochers, mêmes ruisseaux, mêmes visages, mêmes espoirs, mêmes souffrances, même menace de la mort qui s’approche ou s’éloigne suivant l’heure, mais qu’on devine, toujours, guetteuse, autour de soi ». (…) « Il n’y a pas de bataille, mais seulement « musique de scène » de bataille »
199 : Sur la mort des autres et la culpabilité de sa survivance : « Les pertes sont faibles actuellement dans le secteur, mais ailleurs il n’en va pas de même ; à chaque mort que j’apprends, j’ai comme un étonnement et un remords de vivre et je sens augmenter la dette que je contracte envers ceux qui sont tombés »

Yann Prouillet, 6 août 2025


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Genevoix, Maurice (1890-1980)

Maurice Genevoix, Trente mille jours. France Loisirs, 1980, 251 p.

Résumé de l’ouvrage :
À quelques mois de sa mort, Maurice Genevoix, revient sur son enfance, sur sa vie, militaire, comme littéraire, avec les succès qu’il a connus, du Prix Goncourt (1925) à l’Académie française (1946). Il appuie son récit sur quelques épisodes marquants (sa recherche de maison, son enfance, ses études, ses voyages, sa pratique d’écriture, alternant livres de guerre et romans, ses prix littéraires, etc.), mâtinés de souvenirs militaires, de son service au 144e RI (1911) à son entrée en guerre avec le 106e RI le 22 août 1914. Il revient aussi sur son « coup de veine » puis sa grave blessure, atteint de trois balles et quelques courts tableaux qui ont marqué sa mémoire.

Eléments biographiques :
Né le 29 novembre 1890 à Decize (Nièvre), il meurt d’une crise cardiaque le 8 septembre 1980, alors qu’il est en vacances dans sa maison d’Alsudia-Cansades, près de Xàbia (province d’Alicante), en Espagne. Nous ne reprendrons pas dans cette notice l’immense carrière et la biographie de celui qui fut l’un des plus illustres témoins de la Grande Guerre, les éléments le concernant étant facilement acquérables sur Internet.

Renseignements tirés de l’ouvrage :
Dans Trente mille jours, quelques épisodes disséminés évoquent son « expérience » militaire. Page 95, il évoque le statut particulier qu’il choisit pour son service militaire. Il dit : « En 1911, un statut particulier précisait les obligations des jeunes Français admis aux « Grandes écoles ». Comme tous les citoyens, ils devaient à leur pays deux années de service militaire. Mais ils pouvaient, à leur convenance, opter entre deux solutions : ou bien s’acquitter d’abord d’une première année « dans la troupe », la seconde seulement après leur temps d’école et, cette fois, comme officiers. Ou bien entrer d’emblée rue Descartes [Polytechnique] ou rue d’Ulm [École normale supérieure], et accomplir ensuite et d’une traite les deux années de service. C’est la première solution qui nous était judicieusement conseillée, et c’est elle que j’ai choisie ». Il fait son temps à Bordeaux, au 144e RI, et se souvient d’une rixe qui aboutit à une citation « pour avoir courageusement participé à l’arrestation d’un malfaiteur dangereux » (p. 102). Il revoit l’affichage de l’ordre de mobilisation générale et de son ordre de rejoindre le 106e d’infanterie. Il dit : « Un engagement déjà sévère, le 22 août, aux abords de Cons-la-Granville ; fit appeler le premier renfort, dont j’étais » (p. 113). Suit son baptême du feu, la bataille de La Marne, ses engagements aux lisières de Rembercourt-aux-Pots puis de sa campagne jusqu’aux Eparges et sa rencontre avec Porchon (fin p. 124). Il y revient quelques pages plus loin, se souvenant des hommes qu’il a perdus, évoquant d’autres camarades comme Alain-Fournier (p. 133 et 139) ou Louis Pergaud (p. 134) dont il apprend leur mort à quelques pas de sa propre position. Il évoque un peu plus loin de la même façon les camarades de la promo Lakanal 1912 dont il fait le macabre relevé des 19 tués au fil des années de guerre (p. 167). Il se souvient aussi de l’attaque allemande sur la Tranchée de Calonne et les circonstances de sa triple blessure, précisant bien entendu qu’il a déjà écrit tout cela dans Ceux de 14, mais il complète : « J’y reviens après soixante ans, incité ou plutôt obligé par des raisons qui touchent directement à l’inspiration même et, j’espère, à la justification du livre que j’écris aujourd’hui » (p. 137). Page suivante, il évoque son « coup de veine », cet obus qui explose derrière lui sur un parados aux Eparges, et qui ne lui occasionne que quelques légères brûlures (p. 138 et 139). Enfin, il invoque la mort qu’il a pu donner. Il dit : « Il était entendu qu’à la guerre on tirait sur des inconnus que l’on ne voyait pas ; ou seulement sur de vagues silhouettes, aperçues dans un éloignement qui les dépersonnalisait ». Mais il précise juste après : « Deux fois au moins, dans la nuit de la Vaux-Marie, et le matin du 18 février, lors de la première contre-attaque allemande au Eparges, j’ai tiré sur des hommes que je voyais assez pour me rappeler aujourd’hui leur visage » (p. 236). Il contrebalance cet aveu par cet épisode qui illustre le live and let live. Il dit : « … j’ai vu la peur et l’angoisse de mourir dans les yeux du sergent allemand qu’avec trois de ses hommes nous venions de faire prisonniers. Avant de les lancer à l’assaut contre nous, leurs chefs les avaient persuadés que nous fusillions les captifs » mais qu’il épargne et rassurer, conversant avec eux dans leur langue, provoquant leur apaisement et l’aveu : « Je ne suis pas prussien, je suis souabe » (p. 237).
Au final, Trente mille jours n’est pas à proprement parler un livre de souvenirs de guerre mais un complétif de l’œuvre de guerre de Maurice Genevoix dont les pages ne forment qu’une incomplète et quelque peu redondante parfois (à plusieurs reprises il réécrit deux fois les mêmes lignes (cas d’Alain-Fournier, du blessé agonisant ou du « coup de veine ») synthèse.

Yann Prouillet, 8 juillet 2025

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