Dantoine, Roger (1896- )

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre (Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013, 496 p.) figurent certaines notices collectives comme celle intitulée « Audois », p. 40, qui regroupe 15 témoins, hommes et femmes, du département de l’Aude, dont les témoignages, apportent des renseignements ponctuels (malheureusement pas toujours assez précis) publiés dans le petit livre de Rémy Cazals, Claude Marquié, René Piniès, Années cruelles 1914-1918, Villelongue d’Aude, Atelier du Gué, 1998, 164 p. [1ère édition 1983 en coopération avec la Fédération audoise des œuvres laïques].
Roger Dantoine fait partie de ces témoins par son cahier de souvenirs. Né à Chalabre le 8 mars 1896, il fut mobilisé en 1916 dans l’infanterie. Il participa à l’offensive Nivelle du 16 avril 1917, sur laquelle il a écrit une très belle page (Années cruelles, p. 120 qui fait penser à Victorin Bès (voir ce nom) :
« Des coups de sifflet, des hurlements, « En avant ! » Et c’est l’escalade des parapets, disciplinés, lentement, masque pendant. Nous avançons sous un rideau d’obus, on marche, on tombe, on marche… Devant nous, des formes humaines sans armes, hagards, fous : l’ennemi est sorti de terre, les bras en l’air. On le néglige, il part vers l’arrière de nos lignes, s’il réussit à passer. Pour lui, la guerre sera finie. Nous marchons toujours sous le rideau d’obus. Le tir s’allonge à mesure que nous avançons. On tombe dans des tranchées. On piétine des morts et des blessés, et ceux qui restent en vie, les bras en l’air, vont vers nos arrières. On marche comme des ivrognes. Mais soudain, le front allemand réagit. Croisement d’artillerie, explosions, la fin du monde, cris, râles, la terre se soulève, il pleut du sang, je me retrouve dans un fossé, glisse dans un trou de sape, il fait noir, j’étouffe, ne sens plus rien. C’est le néant, tout s’efface…
« Combien de temps suis-je resté ainsi ? Je repris connaissance. J’ai froid, odeur de cadavre, contact glacé. Mes yeux s’habituent, je réalise, je suis couché sur des morts. »
Roger Dantoine se retrouve ensuite à Verdun, front qui conserve sa réputation de « mangeur d’hommes ». Afin de lui échapper, il se porte volontaire pour l’armée d’Orient au début de 1918. Il est en Roumanie, en mars 1919 lorsque son unité est envoyée combattre les bolcheviks : « Arrivée à Odessa le 14 mars par la Bessarabie. Moral très bas. Ce qui nous intéresse, c’est de rentrer en France. Sympathie avec la Révolution. Nous partons d’Odessa le 5 avril. Ce fut une retraite. Le commandement n’avait plus confiance en nous. Nous regardons vers la France. Laisser les Russes à leurs affaires. »

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Colson, Joseph (1875- ?)

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre (Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013, 496 p.) figurent certaines notices collectives comme celle intitulée « Audois », p. 40, qui regroupe 15 témoins, hommes et femmes, du département de l’Aude, dont les témoignages, apportent des renseignements ponctuels publiés dans le petit livre de Rémy Cazals, Claude Marquié, René Piniès, Années cruelles 1914-1918, Villelongue d’Aude, Atelier du Gué, 1998, 164 p. [1ère édition 1983 en coopération avec la Fédération audoise des œuvres laïques].
Joseph Colson fait partie de ces témoins (texte confié aux auteurs du livre par sa fille, Mme Paré). Lieutenant de réserve, il partit pour le front dès août 1914. Il a rédigé le récit des combats de Verdun au début de l’offensive allemande, son régiment subissant de plein fouet les terribles effets de l’artillerie lourde sur la côte du Poivre puis la cote 240. De larges extraits de ce témoignage sont publiés dans Années cruelles, p. 95-108. Ils concernent la courte période du 21 au 26 février 1916. Lorsque le lieutenant Colson est évacué, le 26, blessé par un éclat d’obus, il ne reste que 18 hommes sur les 48 que comptait sa section.

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Marquié, Camille (1906-1994)

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre (Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013, 496 p.) figurent certaines notices collectives comme celle intitulée « Audois », p. 40, qui regroupe 15 témoins, hommes et femmes, du département de l’Aude, dont les témoignages, apportent des renseignements ponctuels publiés dans le petit livre de Rémy Cazals, Claude Marquié, René Piniès, Années cruelles 1914-1918, Villelongue d’Aude, Atelier du Gué, 1998, 164 p. [1ère édition 1983 en coopération avec la Fédération audoise des œuvres laïques].
Camille Marquié fait partie de ces témoins. Il avait 8 ans en 1914 (né à Pexiora) et vivait à Sainte-Valière où son père tenait l’exploitation d’un propriétaire viticole, par ailleurs érudit audois, le docteur Paul Cayla ; son frère aîné partit au front. Le témoignage de Camille, enregistré par son fils Claude, professeur d’histoire et de géographie, porte sur la vie à l’arrière et sur les situations inoubliables pour un enfant : la réquisition des chevaux ; la participation aux travaux agricoles ; les restrictions alimentaires. Le jeudi, il allait avec des camarades aider le boulanger du village à pétrir la farine. Il a dû abandonner l’école à 11 ans pour « aider au bêchage, au soufrage et à tous les autres travaux de la vigne ». Il put cependant obtenir le certificat d’études primaires.

Après le service militaire, il resta dans l’armée où il monta jusqu’au grade d’adjudant-chef. L’armée étant en partie dissoute après l’armistice, il entra dans la police à Carcassonne, sous les ordres d’Aimé Ramond qu’il accompagna dans la Résistance.

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Brittain, Vera (1893-1971)

1. Le témoin

Vera Brittain naît le 29 décembre 1893 à Newcastle-under-Lyme dans une famille d’industriels où la foi dans le progrès, alliée au conservatisme victorien, entraîne un style de vie austère, que la future auteure ne manquera pas de dénoncer dans son récit autobiographique, Testament of Youth, paru en 1933. Arthur Brittain, le père de Vera, est allergique à la littérature et à la culture en général, ne se préoccupe que de politique locale et proclame avec fierté qu’aucun de ses ouvriers n’est syndicaliste. Vera est bonne élève et peut envisager des études supérieures. L’université d’Oxford ayant ouvert ses portes aux étudiantes en 1875, elle espère pouvoir s’y inscrire, mais pour cela il lui faut combattre les conventions de son époque. Son père considère que les études ne sont d’aucune utilité pour les filles. C’est Edward, le jeune frère, qui ira à Oxford. Vera est scandalisée par cette inégalité de traitement et devient féministe. Cette revendication de l’égalité entre hommes et femmes n’est pas seulement une réponse à une situation personnelle. Elle deviendra le combat de toute une vie. Dotée d’un fort tempérament, Vera ne baisse pas les bras et finit par obtenir de son père l’autorisation d’étudier à Oxford.
Vera entre à l’université à l’automne 1914 et se consacre aux études sans se soucier de ce qui se passe de l’autre côté de la Manche. Mais quand son frère Edward et son ami Roland Leighton décident de s’engager, elle commence à ressentir un décalage entre l’univers académique d’Oxford et le monde sanglant où les êtres proches risquent leur vie à tout instant. La correspondance avec celui qu’elle refuse d’appeler son fiancé, par principe féministe, l’amène à s’intéresser de plus en plus à la guerre et à regretter que les femmes en soient écartées. Au printemps 1915, elle décide d’arrêter ses études pour devenir infirmière bénévole.
Vera Brittain commence son parcours hospitalier dans un établissement du Devonshire avant de le poursuivre à Londres. Elle trouve une certaine sérénité dans cette vie de soins hospitaliers, qui lui permet de s’impliquer dans la réalité de la guerre et de se sentir ainsi plus proche de Roland. Les deux permissions de ce dernier affermissent leur lien. Vera et Roland sont deux jeunes intellectuels pétris d’ambition qui échangent leurs vues sur la littérature, la religion et la politique. Mais les lettres, si précieuses, produisent aussi de l’insatisfaction. Vera s’aperçoit que la guerre a changé Roland. Il est devenu distant et énigmatique. Elle attend avec impatience sa prochaine permission pour Noël. Mais Roland est tué le 23 décembre 1915 à Hébuterne.
Après la mort de Roland, Vera Brittain veut partir soigner les blessés à l’étranger. Affectée à Malte, où stationne la base arrière des troupes britanniques du front d’Orient, elle peut pendant quelques mois retrouver une certaine stabilité émotionnelle. De retour en Angleterre, elle reprend du service dans un hôpital londonien puis est affectée à Etaples. La mort de son frère Edward, en 1918, est suivie d’une nouvelle période de deuil, qui la déstabilise encore plus qu’en 1916. Après l’Armistice, elle reprend ses études à Oxford mais n’arrive pas à réintégrer le cours normal de la vie. Vera ne comprend pas cette faculté qu’a la société à oublier. Si les morts de la guerre sont officiellement commémorés et ont droit à leurs cérémonies standardisées, dans la vie quotidienne il n’est pas de bon ton de vivre le deuil de façon trop marquée.
Après Oxford, Vera s’attelle à l’écriture. Elle publie deux romans dans les années 20 et travaille pour la section britannique de la S.D.N., née du traité de Versailles. Convaincue que l’amitié et la coopération entre les peuples peuvent empêcher une nouvelle guerre, elle veut agir politiquement et se rapproche du parti travailliste. Ces activités l’aident à reprendre petit à petit confiance en elle. Mais c’est surtout l’amitié de Winifred Holtby, étudiante rencontrée à Oxford, qui la sauve. Les deux femmes deviennent inséparables. Toutes deux sont militantes féministes et ont l’intention de mener de front une carrière de journaliste et d’écrivain.
A trente ans, Vera épouse George Catlin, un professeur spécialiste de science politique. Deux enfants, John et Shirley, naissent en 1927 et 1930. George enseigne dans une université américaine mais Vera ne souhaite pas vivre aux États-Unis. Le couple vit une sorte de mariage à mi-temps. A Londres, Vera et Winifred font vie commune. Et quand George revient s’installer en Angleterre, Winifred habite sous le même toit que le couple. Cette situation génère des commentaires ironiques dans le milieu littéraire. Aujourd’hui, les milieux lesbiens font de Vera et Winifred des icônes de leur cause, mais les deux femmes de lettres ont toujours démenti une relation homosexuelle.
A la fin des années 20, Vera entreprend d’écrire son autobiographie centrée sur la Grande Guerre. Souhaitant profiter du regain d’intérêt qu’a le public pour la littérature de guerre, elle rédige Testament of Youth, qui se veut à la fois un récit personnel et une étude de la société britannique des années 1910-1925 vue sous l’angle de la femme. Le succès dépasse toutes ses espérances. Elle devient du jour au lendemain un nom qui compte sur la scène littéraire britannique. Les ventes du livre aux États-Unis lui permettent de franchir régulièrement l’Atlantique pour donner des conférences dans les grandes villes américaines. Mais au milieu des années 30, le malheur la frappe à nouveau. Winifred Holtby meurt à l’âge de 37 ans. En qualité d’exécutrice littéraire, Vera fait publier le dernier roman de son amie : South Riding, qui connaîtra le succès en librairie et sera adapté au cinéma.
A partir de 1936, le contexte international pousse Vera Brittain à épouser la cause du pacifisme. Comme un certain nombre de combattants de la Grande Guerre, elle veut agir pour empêcher une nouvelle guerre mondiale. Elle milite au sein de mouvements pacifistes, notamment quakers, et écrit plusieurs essais sur le sujet. Ses romans des années 30 et 40 traitent également des conséquences de la Première Guerre mondiale et sont autant de portraits d’une génération meurtrie qui refuse que l’on commette les mêmes erreurs que par le passé. Quand la guerre éclate, elle ne renonce pas au pacifisme, et intensifie même son action. Celle-ci prend d’autres formes : la lutte contre le blocus allié qui affame les populations européennes et la dénonciation des bombardements de masse sur l’Allemagne. Avec courage, elle s’oppose à la stratégie alliée et se retrouve mise à l’index.
Après la guerre, la notoriété de Vera Brittain décline, surtout aux États-Unis, où ses prises de position contre les bombardements dits stratégiques ont laissé des traces. Sa carrière littéraire suit également une pente descendante. Elle continue malgré tout de publier régulièrement des essais, des romans et des ouvrages autobiographiques mais sans jamais renouer avec le succès. A sa demande, ses cendres seront dispersées dans le cimetière italien où repose Edward.

2. Le témoignage

En 1933, Vera Brittain publie Testament of Youth, témoignage de guerre qui rencontrera un large public et établira durablement la renommée littéraire de son auteure. Une adaptation pour la télévision est diffusée sur la BBC en 1979 et un film sort en salles en 2015 sous le titre Mémoires de Jeunesse. Dans les années 80 et 90, le journal de guerre de Vera Brittain, Chronicle of Youth, est publié, ainsi que sa correspondance. Ces trois ouvrages constituent une documentation précise et ample sur la façon dont les jeunes Britanniques des classes moyennes ont vécu la guerre, et dresse un tableau particulièrement émouvant de la génération perdue.

3. Analyse

Testament of Youth, récit autobiographie centré sur la Grande Guerre, a séduit le public au début des années trente parce qu’il comblait un vide dans la littérature de témoignage. Le point de vue féminin avait déjà donné lieu à des mémoires intéressants, émanant essentiellement d’infirmières ayant soigné les blessés dans les hôpitaux du front, mais aucune œuvre majeure n’avait émergé sur ce thème. De par son ampleur et son parti pris de mêler une histoire personnelle à une étude sur le rôle de la femme pendant la guerre, cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur les années sombres qu’a connues la société britannique entre 1914 et 1918. Vera Brittain y dresse le tableau d’une nation confrontée à la mort de masse. Sa relation avec son fiancé Roland Leighton a duré à peine plus d’un an et n’a donné lieu qu’à un nombre restreint de rencontres mais la guerre lui donne une intensité singulière. Les lettres que les deux jeunes gens s’échangent, très analytiques, les autorisent à s’exprimer avec une liberté que n’auraient pas permise des circonstances ordinaires. Vera demande à Roland de ne faire aucune rétention d’informations. Elle veut connaître la réalité combattante dans ses moindres détails.
« Ta lettre écrite les 7, 8 et 9 avril est arrivée ce matin. Tu ne peux pas savoir à quel point elle m’a touchée. Je tremble à l’idée qu’au moment où je te lis tu es peut-être exposé au terrible danger de ces canons que tu as entendu tonner au loin, et malgré cela toutes mes peurs s’effacent devant l’espoir que je place dans ton avenir. Si seulement je pouvais les partager avec toi ! Je donnerais tout pour être un homme le temps que dure la guerre, et redevenir une femme, naturellement, au moment où elle se terminera. Si je pouvais voir avec toi le feu de l’artillerie et les fusées lumineuses qui s’élèvent des tranchées allemandes au lieu de me contenter de savoir que tu vois et entends ces choses, je crois que mon exultation bannirait toute peur. Il peut paraître facile de parler ainsi, mais je souhaiterais tant éprouver les contraintes physiques, les longues marches et même les nuits de corvées après des journées déjà beaucoup trop chargées. »
Chaque lettre reçue ou envoyée devient ce qui compte le plus au monde. Rarement, l’importance du courrier n’aura été aussi évidente à la lecture de Testament of Youth et de la correspondance publiée dans les années 80.
« Rien dans les journaux, pas même les descriptions les plus réalistes, ne m’a donné une idée de la guerre comme le font tes lettres.
Les tireurs embusqués, les balles, les tranchées allemandes à 80 mètres, l’imminence d’une attaque, avec tous ces dangers il semble presque impossible que quiconque puisse en réchapper. Si jamais tu es tenté d’accorder peu de prix à ta vie, n’oublie pas que tu as laissé derrière toi deux personnes qui lui accordent, elles, le prix le plus élevé. Comment peux-tu dire : « Ne vous inquiétez pas pour moi » ?
L’idée de Kingsley selon laquelle « les hommes doivent travailler et les femmes pleurer », même si elle est fausse, me semble valable pour le temps présent. Je m’acquitte autant que possible de la première action et ne me sens que très rarement encline à la seconde, mais j’avoue que celle-ci devient possible quand tu me dis que tu embrasses ma photo. »

Vera ne supporte pas d’être mise à l’écart. Son féminisme exige la vérité. A la fin des années 20, quand elle écrit son récit autobiographique, c’est le même souci de vérité qui l’anime. Elle cherche notamment à comprendre les raisons qui ont poussé Roland à s’engager et explore la notion d’héroïsme qu’il a toujours mis en avant. Les jeunes Britanniques issus des public schools sont imprégnés de cet « héroïsme abstrait » qu’ils ne parviennent pas toujours à définir mais qui n’en reste pas moins une des motivations premières à leur engagement.

Les étapes du deuil sont nommées et analysées, notamment le processus d’idéalisation du soldat tué au combat. Affectée dans un hôpital à Malte, Vera entreprend une correspondance assidue avec son frère et deux amis de celui-ci, Victor et Geoffrey, lesquels étaient également des amis de Roland. Pendant quelques mois, elle ne vit plus que par les liens qui se sont forgés au sein de cette petite communauté d’amitié. Quand elle apprend que Victor a été blessé et qu’il est devenu aveugle, elle décide de démissionner de son poste d’infirmière bénévole et de revenir en Angleterre pour l’épouser, estimant que c’est la seule façon pour elle d’être fidèle à ses amis et à la mémoire de Roland. Mais Victor meurt quelques semaines plus tard, tout comme Geoffrey, dont le corps ne sera jamais retrouvé. Vera réintègre le circuit du bénévolat hospitalier et se retrouve à Étaples, dans un des nombreux hôpitaux de la Côte d’Opale. Les conditions y sont particulièrement difficiles, surtout à l’approche de la grande offensive allemande du printemps 1918. C’est à ce moment-là que son père lui écrit pour lui demander de revenir soigner sa mère, tombée malade. Malgré l’indépendance qu’elle a acquise au cours des trois dernières années, le poids de son éducation la contraint à revenir au pays. Le télégramme annonçant la mort de son frère Edward sur le front italien arrive en juin.
Vera connaît à nouveau le deuil et sombre dans la dépression. Comme elle l’avait fait pour Roland, elle cherche à connaître les circonstances exactes de la mort d’Edward. Cette quête quasi obsessionnelle n’aboutit qu’à de maigres résultats, le colonel commandant l’unité d’Edward se contentant du discours stéréotypé qu’on tient en pareil cas à la famille. L’état de prostration dans lequel est plongée Vera continuera bien après l’Armistice. Cette réalité de la perte, dont des centaines de milliers de famille ont fait l’expérience, n’a que rarement eu le droit de cité dans la littérature de témoignage. Vera Brittain choisit de briser le silence et de dire précisément la douleur. Le succès de Testament of Youth s’explique en grande partie par cette parole dévoilée, qui a rarement pu être exprimée.

Le témoignage de guerre de Vera Brittain n’est pas seulement axé sur le deuil. Son expérience d’infirmière bénévole (V.A.D., Voluntary Aid Detachment) est largement documentée. Ayant travaillé dans plusieurs hôpitaux sur le sol britannique, à Malte et à Étaples, elle a une pratique diversifiée des soins hospitaliers militaires et peut dresser un tableau assez complet des conditions dans lesquelles les jeunes filles britanniques ont exercé leur mission pendant la Grande Guerre.

La lecture de Testament of Youth, du journal écrit pendant la guerre (Chronicle of Youth) et de la correspondance avec Roland, Edward, Victor et Geoffrey, permet de comparer différents niveaux d’écriture testimoniale et de dégager les problématiques associées à chacun d’entre eux. En 1939, elle comparait Testament of Youth « à une forêt dont on ne distingue pas les arbres, tandis que le journal permettait au contraire de voir les arbres un par un, sans perspective certes, mais avec davantage d’immédiateté. »

Francis Grembert, octobre 2015

4. Extrait traduit (Testament of Youth) : Les prisonniers allemands de l’hôpital 24 d’Etaples

« L’hôpital était d’un cosmopolitisme assez inhabituel, abritant entre autres des prisonniers allemands et des officiers portugais. De ces derniers, je ne me souviens de rien sauf de leur habitude de sauter en marche du tram qui rejoignait le Touquet pour aller se soulager la vessie à la vue de tous. La plupart des prisonniers étaient logés – si l’on peut utiliser ce mot – dans de grandes tentes, mais un marabout était réservé aux grands blessés. En août 1917, ses occupants – que l’on devait à Messines et à l’Yser – virent arriver de nouveaux venus, blessés pendant les récentes batailles du Saillant d’Ypres, au cours desquelles la Route de Menin et la Crête de Passchendaele avaient tristement gagné le droit à la postérité.
Bien qu’aujourd’hui encore nous nous targuions, il me semble, d’avoir traité les prisonniers en toute impartialité, il faut tout de même admettre que les tentes de ces derniers étaient souvent humides et que le personnel devenait rare dans le pavillon à chaque fois qu’il y avait une offensive, ce qui était presque toujours le cas. Une des choses de la guerre dont je me souviens avec le plus de plaisir est la disponibilité des infirmières et des bénévoles du pavillon des Allemands, qui préféraient subir une surcharge de travail plutôt que de négliger les prisonniers. A l’époque de mon arrivée, l’équipe du pavillon avait passé une consigne visant à supprimer les demi-journées libres, le personnel ne s’octroyant plus qu’une heure ou deux de repos quand se présentait une accalmie dans les soins à dispenser.
Avant la guerre, je n’étais jamais allée en Allemagne, et je n’avais quasiment jamais rencontré d’Allemands, à part deux-trois enseignantes à Sainte-Monica, que la petite provinciale que j’étais détestait sans réserve pour la simple raison qu’elles étaient étrangères. Il était donc un peu déconcertant de se retrouver lâchée, seule – les bénévoles commençaient une heure avant les infirmières – au milieu d’une trentaine de représentants de la nation qui, comme je l’avais entendu si souvent, avait crucifié des Canadiens, coupé des mains aux bébés et fait subir des « atrocités » innommables à de pauvres femmes vertueuses. Quand j’avais entendu ces récits, je n’y avais pas cru, du moins me semblait-il, mais finalement je n’en étais plus tout à fait sûre. En fait, je n’étais pas loin de m’attendre à ce qu’un ou deux patients sautent de leur lit pour essayer de me violer, mais je me suis vite aperçu qu’aucun d’entre eux n’était en mesure de violer qui que ce soit, l’effort démesuré qu’ils faisaient pour s’accrocher à une vie où la balance penchait déjà fortement du mauvais côté suffisait amplement à les occuper.
Au moins un tiers des hommes étaient en train de mourir ; les soins quotidiens ne consistaient pas à changer des bandes de gaze souillées mais à stopper des hémorragies, replacer des sondes intestinales et vider puis réinsérer d’innombrables tubes de caoutchouc. Attenant au pavillon, il y avait un petit bloc où tout au long de la journée un major opérait les cas difficiles. Basané de peau, il possédait des yeux bruns houleux et savait parler allemand. D’après ce qu’on m’a dit, il avait dirigé avant la guerre un hôpital allemand dans une quelconque région tropicale d’Amérique du Sud. Les deux premières semaines, j’ai travaillé sous ses ordres en compagnie d’une infirmière-en-chef au caractère accommodant. Notre entente était parfaite. Je me demande encore souvent comment nous pouvions boire du thé et manger des gâteaux dans la salle d’opération, ce que nous faisions régulièrement. La puanteur y était extrême, la température avoisinait les 35° et nous étions entourés de tas de pansements souillés et de restes humains. Après les « cas légers » que j’avais soignés à Malte, le pavillon des Allemands fut pour moi un véritable baptême de sang et de pus. »

Sources :
Testament of Youth, 1933
Chronicle of Youth (War diary 1913-1917),1981
Letters from a Lost Generation, Vera Brittain and four friends, 1998
Vera Brittain, a life, Paul Berry et Mark Bostridge, 1995

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Gurney, Ivor (1890-1937)

1. Le témoin

Né le 28 août 1890 à Gloucester, Ivor Gurney est fils de tailleur. Dès l’âge de dix ans, ses talents musicaux lui valent d’intégrer le chœur de la cathédrale de Gloucester. Peu après, il prend des cours d’orgue auprès de l’organiste de la paroisse.
En 1911, il quitte Gloucester pour suivre les cours du Royal College of music de Londres. Ses professeurs louent ses dons musicaux mais le jugent réfractaire à tout enseignement. Pour compléter ses maigres revenus, Gurney devient organiste à High Wycombe, dans le Buckinghamshire, où il se lie d’amitié avec la famille Chapman. Mr et Mrs Chapman, qu’il surnomme « Le comte et la comtesse », deviennent un peu ses seconds parents. Sa vulnérabilité, alliée à un caractère jovial et exubérant, attire la sympathie.
Au début de l’année 1914, Ivor Gurney revient pour quelques semaines à Gloucester, en proie au doute et à la haine de soi. Dès cette époque, son instabilité engendre régulièrement des crises de neurasthénie. Son étrangeté ne facilite pas ses rapports avec ses semblables mais elle le démarque aussi et attire l’attention de protecteurs. Il se lit ainsi d’amitié avec Marion Scott, violoniste et musicologue, qui l’aidera tout au long de sa vie à publier ses poèmes et fera jouer ses œuvres musicales.
Quand la guerre éclate, il se porte volontaire, par patriotisme, mais aussi dans l’espoir que la discipline militaire puisse le stabiliser. Mais il n’est pas accepté en raison d’une vue trop faible. En février 1915, quand les critères sont abaissés, il peut rejoindre le régiment du Gloucestershire. Le 25 mai 1916, les Glosters débarquent au Havre. Gurney est simple soldat et le restera jusqu’à la fin de la guerre. De mai à octobre, son bataillon occupe un secteur près de Laventie. Durant cette période, il envoie régulièrement des partitions à Marion Scott. Ivor Gurney est capable de composer sans avoir accès à aucun instrument de musique. Il écrit aussi des poèmes, que l’éditeur Sidgwick & Jackson acceptera de publier quelques mois plus tard sous le titre Severn and Somme. A la fin du mois d’octobre, son unité est envoyée dans la Somme. En février 1917, elle occupe le secteur d’Ablaincourt. En mai, Gurney est blessé au bras. Après deux mois passés dans un hôpital à Rouen, il rejoint le secteur d’Arras. Envoyé sur le front d’Ypres en août, Gurney est impressionné par l’intensité des tirs d’artillerie. En septembre, à Saint-Julian, devant le saillant de Passchendaele, il se réfugie avec des camarades dans un abri abandonné, où il est gazé, du moins le prétend-il. S’il a effectivement respiré du gaz à cet endroit, l’intoxication n’est toutefois pas prononcée. Il est cependant évacué au pays et échappe au service actif pour le reste de la guerre.
A l’hôpital de Bangour, près d’Édimbourg, Ivor Gurney tombe amoureux de son infirmière, Annie Drummond, mais celle-ci le rejette. Il sombre alors dans un de ces accès de désespoir qui lui sont malheureusement coutumiers, et ce malgré les bonnes critiques que reçoit Severn and Somme. La première édition du recueil est épuisée en très peu de temps. Après une nouvelle hospitalisation en février 1918 pour problèmes d’estomac, il reprend l’entraînement à la caserne de Brancepeth Castle. Mais la neurasthénie l’assaille à nouveau. Il se sent coupable de rester au pays pendant que ses camarades se battent en France. Le 28 mars, il écrit à Marion Scott pour lui dire qu’il est entré en contact avec l’âme de Beethoven. Sa santé mentale se détériore et il est admis à l’hôpital militaire de Warrington en juin. En octobre, il est déclaré inapte au service pour commotion.
Au lendemain de l’Armistice, Ivor Gurney réintègre le Royal College of Music. Après la publication de son deuxième recueil de poèmes, War Embers, en 1919, il connaît trois années de production musicale et poétique intense. Mais en 1922 il sombre définitivement dans la folie. Interné dans un premier temps à l’asile de Gloucester, il est ensuite transféré à l’hôpital psychiatrique de Dartford, dans le Kent. Il continue à écrire et à être publié, grâce à Marion Scott, qui lui rend régulièrement visite et le trouve « si clairvoyant dans sa folie que ça vous fend le cœur. » Si ses chansons n’ont plus la même qualité qu’auparavant, il n’en est pas de même pour ses poèmes, qui gagnent en force. Son esprit habite désormais le passé. Les poèmes qu’il écrit pendant ces années d’internement possèdent une immédiateté qui laisse à penser que la guerre ne s’est pas arrêtée pour lui. Il meurt de la tuberculose en 1937.
Ce destin tragique, allié à une poésie qui ne se souciait pas de perfection formelle, lui a valu d’être considéré comme un poète plutôt négligeable. Or, on trouve dans ses poèmes de guerre un ton et un art poétique tout à fait originaux. Leur précision quasi documentaire et l’emploi de l’argot militaire ont parfois déconcerté, d’autant plus qu’il ne recourait pas à l’ironie dont usaient de nombreux poètes-combattants. Longtemps considérée comme mineure, l’oeuvre poétique d’Ivor Gurney est aujourd’hui réévaluée. Il a également écrit plus de 200 chansons et composé de nombreuses pièces instrumentales.

2. Le témoignage

Le témoignage de guerre d’Ivor Gurney est principalement composé de poèmes et de lettres. Plusieurs éditions récentes les proposent dans leur intégralité. C’est Edmund Blunden qui attire pour la première fois l’attention du public sur ce poète oublié en publiant en 1953 une sélection de ses poèmes.

3. Analyse

a) Poésie
Son poème intitulé « First time » in relate sa rencontre avec un régiment gallois et son plaisir à écouter ces soldats aux accents chantants. Le pouvoir du chant, de l’accent, de la musique propre à toute langue, capable d’oblitérer le bruit des canons, est un thème récurrent dans ses poèmes, tout comme son attachement à sa terre natale : le Gloucestershire.
« Laventie » décrit l’atmosphère des tranchées et le quotidien du soldat dans une langue simple, où le procédé d’accumulation procure une sensation de proximité avec un monde où les réalités et les perceptions diverses cohabitent dans une sorte de chaos généralisé. Sa poésie est celle du particulier, du corps plutôt que de l’esprit. Une poésie impressionniste, sans colère, sans mythe, avec toujours la surprise du détail que l’on n’attendait pas.
Ses poèmes permettent aussi de suivre son parcours et d’observer son évolution. « Ballade aux trois spectres », écrit dans la Somme, laisse libre cours au sarcasme. Mais la camaraderie l’aide à tenir le coup. Comme tous les soldats, il est très affecté par la mort de ses camarades de tranchée. « To his love », exprime cette douleur sans pathos.
En mars 1917, à Caulaincourt, il écrit « Severn Meadows », qu’il met ensuite en musique. Au pays, Marion Scott s’occupe de sa publication. Pendant les périodes de repos, Ivor Gurney continue vaille que vaille à composer de la musique et à écrire des poèmes, notamment une série de rondeaux consacrés au quotidien du soldat.

b) Lettres
Les lettres qu’Ivor Gurney a envoyées de France révèlent une personnalité qui s’accommode difficilement de la discipline militaire mais dont le souci d’observation et l’originalité du regard aboutissent à une perception inédite de la guerre. L’extrait qui suit est de ce point de vue caractéristique :

… Mais oh, nettoyer ! Je suppose que je vis le même enfer que mes camarades ; et bien que je consacre autant de temps qu’eux à astiquer et à polir, les résultats – je dois l’avouer humblement – ne sont jamais à la hauteur de mes attentes. Aujourd’hui, le colonel est venu nous inspecter. J’attendais sa venue en tremblant car je savais que la crasse et la rouille accumulées pendant mes six semaines d’hôpital et ma convalescence n’avaient pas été éliminées, loin s’en faut. J’étais là debout, à attendre, un mouton parmi les chèvres (ou, non, plutôt l’inverse), que la foudre s’abatte sur moi. Arriva alors Celui-A-Qui-On-Doit-Obéir. Il me regarda, hésita, me regarda à nouveau, hésita une nouvelle fois, puis fut appelé par le sergent-major, lequel lui dit (alors qu’ils s’étaient éloignés de quelques mètres) : « Un bon soldat, mon colonel, qui ne pose pas de problème, mais c’est un musicien et il semble avoir quelques difficultés à rester propre. » Quand le sergent-major revint pour nous inspecter de dos, il gloussa et dit : « Ah, Gurney, j’ai bien peur qu’on ne fera jamais un soldat de vous. »
Je suis bien aise qu’ils aient enfin adopté ce point de vue ; cela leur a pris du temps ! Ce sergent-major est un type bath et mérite que je lui compose un triolet…
Francis Grembert, octobre 2015

Sources :
Ivor Gurney : Collected poems of Ivor Gurney, Oxford, 1982
War letters, Hogarth Press, 1984
Stars in a Dark Night, The Letters of Ivor Gurney to the Chapman family, Anthony Boden, Alan Sutton, 1986

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Méche, Louis (1891-1964)

Né à Roquefère (Aude) le 3 septembre 1891 dans une famille d’ouvriers agricoles, il travaille avec son père au service d’un propriétaire terrien jusqu’à l’âge du service militaire en 1911. Le 7 août 1914, il décrit son départ de Narbonne avec le 80e RI, sous les acclamations, tandis que des femmes et des vieillards essaient de cacher leurs pleurs. Son baptême du feu a lieu le 13 août en Lorraine. Le lendemain, lors de l’attaque d’Igney, il voit les premiers blessés et les premiers prisonniers. Au passage de la frontière de 1871, le général prononce ces paroles : « Mes enfants, rappelez-vous que vous êtes français, et que la terre que vous allez passer a été française. Aujourd’hui, vous êtes les maîtres. Qu’il n’existe donc plus de poteau frontière entre la France et l’Allemagne. » Louis Mèche poursuit : « À ces paroles prononcées par la bouche de notre grand chef, six gaillards robustes saisirent l’arbre de fer portant la plaque avec l’aigle allemand et en un instant il fut renversé. » Mais le régiment doit battre en retraite : « À partir de ce moment, j’ai ignoré quel était le jour de la semaine que je passais, ni la date, ni l’heure. Ne dormant plus, mangeant seulement que lorsque les circonstances le permettaient, ne trouvant plus d’eau pour boire que celle que l’on trouvait dans les trous d’obus dans les champs, se cachant pendant le jour, marchant seulement la nuit et à travers les grands bois de la Lorraine, ne se souciant pas plus du mauvais temps que du beau, bravant l’orage et la tempête, confondant parfois le bruit du tonnerre à celui du canon. »
Le 29 août, le régiment repart à l’attaque. Une patrouille ramène un soldat allemand blessé : « Il était de mon âge et bavarois, je lui fis moi-même le pansement. Il me remercia. Il nous dit qu’il avait faim. Nous lui donnâmes du pain et une boîte de viande de conserve. Un puits se trouvait non loin de là ; nous allions lui chercher à boire. Je ne sais s’il fut touché de la bonne rencontre qu’il avait faite, mais il étendit son manteau, s’y coucha dessus et pleura. Je cherchais à le rassurer, croyant qu’il avait peur qu’on lui fît du mal. Il me montra le portrait d’une jeune femme, c’était sans doute sa fiancée. Il versa d’abondantes larmes sur ce portrait, je compris qu’il lui était cher. Je fus ému de pitié pour ce jeune homme, j’aurais voulu le consoler mais, ne se comprenant pas, mes paroles furent vaines. »
Les notes de Louis Mèche conservées s’arrêtent en décembre 1914. Capturé le 30 octobre 1915, il est interné au camp de Giessen où il raconte sa campagne sur des cahiers, dont les deux premiers ont été retrouvés par son petit-fils, Jean-Bernard Gau. Celui-ci ajoute que son grand-père a été fortement marqué par la guerre. Libéré, il épouse en 1919 une orpheline placée pour travailler chez sa marraine de guerre. Le couple s’installe à Roquefère, et Louis devient menuisier aux mines de Salsigne, puis artisan ébéniste dans son village natal, où il meurt le 18 décembre 1964. Des extraits de ses cahiers ont été publiés dans le recueil collectif de témoignages audois sur la Grande Guerre, Années cruelles.
Rémy Cazals

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Escande, Mathieu (1877-1929)

Né à Escoussens (Tarn) le 10 avril 1877, il est issu d’une dynastie de charpentiers-apiculteurs. Surnommé Albigeois l’Ami du Trait, Mathieu fait son tour de France de compagnon, puis le service militaire comme télégraphiste à El Goléa (dans l’édition, les lettres du Sahara précèdent le journal de 14-18). Il se marie en 1906 et il a un fils et une fille avant la guerre. Son petit-fils a édité son journal à partir de 7 cahiers d’écolier, texte qui comporte de fortes lacunes pour les premières années de guerre. En effet, mobilisé à Montpellier au 2e Génie, Mathieu reste à l’arrière, Angoulême et Chinon, jusqu’au printemps 1917, à travailler le bois, par exemple à fabriquer des caillebotis pour les tranchées. Au cours de cette vie monotone et sans danger, il y a peu à raconter en dehors des gaspillages et absurdités de l’armée, des cuites des camarades, de l’animosité entre soldats du Nord et du Midi, de discussions politiques au cours desquelles Mathieu s’oppose aux socialistes. Il part pour l’arrière-front en mai 1917, étonné que le paysage de Verdun, désertifié par les bombardements, lui rappelle celui du Sahara. Là aussi, il travaille le bois, réalisant des coffrages pour abris, construisant un établissement de douches (et même, exception, faisant les vendanges pour Moët et Chandon). Il appelle les bleus « les enfants » ; il critique le bourrage de crâne ; il transcrit un rêve (29-11-17) : « Cette nuit j’ai rêvé que j’étais avec le Kaiser et le Kronprinz, que ce dernier m’a assuré que la guerre serait encore longue. » En 1918, Mathieu est promu maître ouvrier. Dans l’Aisne, il décrit le repli lors de l’offensive allemande sur le Chemin des Dames. De retour dans sa région en 1919, il reprend à Labruguière son activité de charpentier dans le civil.
*Jean Escande, Le journal de Mathieu, La guerre de 14 vue par un charpentier de Labruguière, sapeur au 2e Génie, Castres, 1986, plaquette de format A4, 80 p.

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Decressac, Jean (1896-1989)

De l’émouvante rencontre, lors de l’année scolaire 1984-85, entre l’ancien combattant de 14-18 Jean Decressac et les élèves du lycée Guez de Balzac d’Angoulême, lycée qu’il avait lui-même fréquenté au début du XXe siècle, est sorti un PAE (Projet d’action éducative), passionnant pour ceux qui l’ont réalisé comme pour ceux qui en ont eu connaissance.
Jean Decressac avait 18 ans en 1914. Lui et son frère jumeau Georges, fils de médecin, étaient nés à Angoulême le 17 juin 1896. Brillants élèves, ils avaient remporté plusieurs prix, parmi lesquels on peut noter le 1er prix de géographie de Jean en classe de philosophie quelques jours avant la mobilisation. Les jumeaux étaient destinés à « faire médecine ». En décembre, conscient que la guerre allait durer et que les risques étaient trop grands dans l’infanterie, leur père leur conseilla de devancer l’appel, ce qui donnait le droit de choisir l’arme, pour eux l’artillerie. Après avoir fait leurs classes, ils arrivèrent sur le front en Artois, au 52e RAC. Jean Decressac fut blessé à Verdun le 10 mai 1916, évacué vers Angoulême où il fut opéré par son père. Il revint au front en mars 1917, entra en juin à l’école d’application de Fontainebleau pour devenir officier. Sous-lieutenant, il combattit de janvier 1918 jusqu’à l’armistice, tandis que son frère Georges était envoyé en Orient. Les deux frères firent partie des survivants.
Jean Decressac tenait régulièrement ses carnets de notes. Il les mit au propre en 1919, puis les recopia en 1927-28. Dans le cadre du PAE, les originaux ont été reproduits en quelques exemplaires déposés aux Archives départementales de la Charente, à la Bibliothèque municipale d’Angoulême, au CDDP (qui a d’autre part publié une pochette de 24 diapos à partir des 300 photos du combattant), etc. La publication citée ci-dessous expose également la méthode de travail et l’histoire d’un PAE exemplaire (on retiendra, par exemple, les textes sur la description des paysages, sur l’univers auditif du combat, sur l’omniprésence de la blessure et de la mort).
Quelques passages significatifs peuvent encore être relevés : l’arrivée à Angoulême des premiers blessés, le 25 août 1914, dont la plupart n’avaient pas vu un seul Allemand ; la distribution de gnole, signe qui ne trompe pas à la veille de l’attaque du 25 septembre 1915 ; les Allemands capturés qui « riaient et semblaient enchantés d’être prisonniers » (29 octobre 1915) ; l’officier (Jean Decressac lui-même) qui ne traduit pas en conseil de guerre trois soldats qui ont abandonné leur poste de veille pour aller boire un coup (1er juillet 1918). Ce dernier cas est représentatif du caractère aléatoire de la justice militaire.
Après la guerre, Jean et Georges ont repris leurs études et sont devenus médecins. En mars 1985, après l’expérience du PAE, ils ont adressé une lettre aux élèves du lycée pour les remercier de leur avoir fait revivre « des heures inoubliables » (p. 81 du compte rendu de PAE).
Rémy Cazals
*14-18 : les carnets de guerre d’un combattant, par la classe de 1ère A2 du Lycée Guez de Balzac, Angoulême, CDDP, 1985, 235 p.

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Houard, Etienne (1888-1950)

Fils de tailleur de limes, né le 19 juin 1888 à Varennes-lès-Narcy (Nièvre), Étienne Houard a repris à son tour le même métier. Durant son service militaire effectué de 1909 à 1911, il a été nommé caporal. Marié, ayant un fils de six mois en août 1914, il habitait alors à Sourdes et travaillait à Saint-Hilaire, près de La Charité-sur-Loire. Pendant la guerre, il a tenu un calepin dont il a recopié au propre le contenu sur trois cahiers que son arrière-petite-fille a montrés à son professeur d’histoire de 3e. Celui-ci, J.-C. Gilquin, les a publiés en 1982. Une brève mention (p. 127) indique que l’ouvrier Houard était un homme « de gauche », sans plus de précision. Le contenu des carnets de guerre du fantassin du 4e RI d’Auxerre (104 pages pour une année) et de captivité (70 pages pour trois ans et demi) n’est pas particulièrement original, mais il rend compte des principaux aspects de l’expérience vécue.
Après avoir appris à faire la carapace avec les sacs pour se protéger des bombardements, exercice considéré à juste titre comme absurde, le 4e RI monte vers la Belgique, se heurte au feu des mitrailleuses qui provoque de lourdes pertes, et commence la retraite de Charleroi. Étienne Houard décrit des spectacles macabres, et n’approuve pas l’assassinat d’un Allemand prêt à se rendre par une sorte de « bandit » portant en permanence un long coutelas. Le 4e RI, qui n’est pourtant pas un de ces régiments du Midi, alors stigmatisés, a connu deux phases de « Sauve qui peut ! ». Début septembre, Condé-en-Barrois est le point extrême de la retraite ; désormais ce sont les Allemands qui reculent et qui laissent sur le terrain toutes sortes de trophées. Mais Étienne Houard ne conserve pas le casque qu’il a ramassé car « il est troué d’une balle, la cervelle est encore à l’intérieur ».
Il refuse le grade de sergent qui lui a été proposé comme récompense de sa débrouillardise, dont il nous donne des exemples, que ce soit pour se procurer de la nourriture (p. 54), pour placer et surveiller les sentinelles (p. 74), pour approuver la fabrication d’un fourneau à l’aide de baïonnettes et de calottes d’acier (p. 95). À Vauquois, notamment au ravin des Meurissons, le 4e RI combat avec la brigade Garibaldi. Les attaques françaises sont clouées au sol par les mitrailleuses allemandes ; les contre-attaques allemandes subissent le même sort. Au repos, les fantassins ne sont « pas copains avec ces artilleurs bien nourris, bien cirés, bien rasés » et souhaitent qu’on les envoie aux tranchées. Une période de calme, jusqu’à Pâques 1915, est suivie des préparatifs d’attaque. Alors, la voix du lieutenant tremble, le capitaine se dit malade, un frisson parcourt le corps des soldats. « Les sections parties à l’attaque sont arrêtées net par les fils de fer barbelés et couchées par les mitrailleuses ennemies » ; les survivants se cachent dans des trous qu’ils approfondissent ; on creuse un boyau, de nuit, pour les rejoindre. Le caporal Louis Barthas a décrit des scènes identiques. À Vauquois, la guerre de taupes se développe alors : « mines, grenades, crapouillots, fusées ne cesseront pas, ce sera l’enfer continuel ». Lorsqu’une mine saute, on croirait voir l’éruption d’un volcan.
Arrive l’été de 1915 ; Étienne a l’espoir de partir en permission pour revoir son fils qu’il connaît à peine, mais une attaque allemande, le 13 juillet, déborde toutes les défenses. De nombreux Français sont capturés ; d’autres leur tirent dessus ; Étienne est capturé à son tour : « Un Boche me met en joue. On me fait signe de me rendre. Comme mes camarades, je suis fait prisonnier. » Le mot « Kamarades » est également employé par les Allemands pour envoyer leurs prisonniers vers l’arrière ; il faut alors échapper au tir des 75, mais cela n’empêche pas Houard de constater la supériorité du système de tranchées de l’ennemi. Plus loin, le Kronprinz lui-même vient dire en français que les prisonniers seront bien traités. Plus loin encore, un gamin allemand qui veut jeter une pierre contre les prisonniers français en est empêché par sa mère.
Voici les prisonniers au camp de Schneidemühl, encore en construction. Les premières semaines sont terribles à cause d’une nourriture « claire et infecte ». Mais bientôt arrivent lettres et colis et les choses s’améliorent. Il faut alors aller travailler hors du camp. Cela commence par un séjour dans la grande propriété d’un junker où notre Nivernais récolte les pommes de terre et les betteraves, et apprend à faire la choucroute. Les relations sont plutôt bonnes avec les gardiens, de « bons amis » qui se demandent pourquoi il faut aller « s’entretuer sans savoir pourquoi ». C’est ensuite dans une sucrerie où Étienne est fasciné par les différentes opérations qu’il décrit ; puis dans l’exploitation forestière où les plaintes des prisonniers sont immédiatement examinées par la hiérarchie qui leur donne raison. Houard note ensuite que les échanges de prisonniers via la Suisse favorisent systématiquement les nobles et les classes dirigeantes. À la fin, il travaille seul dans une petite ferme où il partage les fruits de son braconnage avec ses patrons qui lui annoncent, le 11 novembre 1918 que la guerre est finie et que l’Allemagne est kaput. Atteint d’une maladie pulmonaire qui lui vaudra ensuite 10 % d’invalidité, Étienne est rapatrié par bateau de Stettin à Cherbourg.
Rémy Cazals
*Étienne Houard, Ma campagne de guerre 14-18, Paris, La Pensée universelle, 1982, 183 p.
*Merci à M. Thomas Roche, directeur des Archives départementales de la Nièvre pour m’avoir communiqué, avec une grande efficacité, les documents d’état-civil et de matricule militaire concernant l’auteur de ce témoignage.

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Boussac, Jean (1885-1916)

Né le 19 mars 1885 à Paris, Louis Jean Boussac est docteur en sciences en 1913, professeur de géologie à l’Institut catholique de Paris. Marié à la fille du géologue Pierre Termier (ami de Léon Bloy et Jacques Maritain), un enfant. Le père Teilhard de Chardin (voir notice) est un de ses premiers auditeurs et un compagnon d’excursions géologiques dans les Alpes. Jean Boussac est blessé deux fois, en septembre 1914 et en juillet 1915. Sergent au 289e RI, il meurt le 23 août 1916 près de Verdun, dix jours après avoir été touché par une dizaine d’éclats d’obus. Ses lettres parlent d’elles-mêmes.
Le 27 mars 1916, il écrit à sa femme : « J’ai reçu hier une très belle et très intéressante lettre du P. Teilhard, qui est vraiment une intelligence hors ligne. Il a le bonheur de voir la guerre en beauté, et vraiment sur toute une partie de sa lettre, je ne peux guère le suivre, moi qui ne vois que la laideur de ces choses. Mais il parle ensuite de sa conception de la science, et alors je le lis avec enthousiasme. »
Confirmation de ces propos dans la lettre du même jour à Teilhard : « Mon cher père, vous voyez la guerre en beau, et je ne réussis à en voir que les horreurs et les tristesses. La guerre me paraît un des résultats les plus évidents et les plus tragiques, hélas ! du manque de christianisme de l’humanité et de l’esprit de folie que le démon sait insuffler au monde. Oublieux, toujours, de l’unique nécessaire, qui est de chercher le royaume de Dieu et sa justice, les pauvres hommes se créent des idoles : l’idée de patrie en est une, avec la gamme de tous ses accessoires : ambitions militaires, coloniales, économiques, orgueil national, esprit de domination ou d’indépendance, etc., et pour toutes ces foutaises, ils font massacrer et mutiler sans pitié des millions de pauvres êtres qui n’y comprennent rien. […] N’avez-vous pas remarqué que jamais, peut-être, depuis que les hommes écrivent leur histoire, une pareille tempête de mensonge n’avait soufflé sur le monde ? […] Mon cher père, combien je vous aime mieux comme savant que comme guerrier ! »
Le 8 avril, à sa femme : « Sais-tu bien que j’aimerais mieux être au bagne qu’ici ? Je serais délivré au moins de cette obsession d’être mis un jour dans la nécessité du tuer pour ne pas être tué, et tuer qui ? Un excellent homme peut-être, et un père de famille ? Crois-tu que c’est un métier pour un chrétien ? » Le lendemain, il revient sur le personnage du savant : « Une nouvelle lettre du P. Teilhard, longue et affectueuse, mais peu convaincante au sujet de la guerre. […] Il voit dans la guerre une crise de croissance ou d’évolution, nécessaire au progrès de l’humanité. (Comme si l’humanité était en progrès (!) à d’autres points de vue que celui de la Science, et je ne vois pas ce qu’à cet égard la guerre nous rapportera en dehors du massacre de nombreux savants et intellectuels). »
RC (d’après les notes de Nicolas Mariot)
*Pierre Teilhard de Chardin et Jean Boussac, Lettres de guerre inédites, présentées par François Guillaumont, Paris, O.E.I.L., 1986.

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