Bauchond, Maurice (1877-1941)

1. Le témoin
Maurice Bauchond est un notable valenciennois, un érudit passionné d’Histoire de l’Art qui exerce la profession d’avocat. Âgé de 37 ans à la mobilisation, il est exempté à cause d’une forte myopie mais sert en août 1914 comme infirmier civil de la Croix-Rouge. Habitant avec sa mère, il vit toute l’occupation au centre-ville de Valenciennes; Il ne se marie qu’en 1922 et est après la guerre un des principaux animateurs du cercle Archéologique et Historique de la ville.
2. Le témoignage
Les «Souvenirs de l’invasion » de Maurice Bauchond, un journal d’occupation qui tient à l’origine en 500 pages d’écriture serrée, ont été publiés sous le titre Vivre à Valenciennes sous l’occupation allemande 1914 – 1918, Journal de l’avocat Maurice Bauchond, 374 pages, parution au Cercle archéologique et historique de Valenciennes Tome XIV – Volume 1 – 2018. L’ouvrage est édité, annoté et présenté par Philippe Guignet, Professeur émérite de l’Université de Lille et spécialiste d’Histoire Moderne. La préface, qui situe ce témoignage par rapport à l’historiographie actuelle, est rédigée par Yves Le Maner. L’édition, supprimant redites et longueurs, ne reprend pas l’intégralité du manuscrit, qui lui-même est muet pour l’année 1915. La publication, soignée, est accompagnée de photographies et de reproductions de documents locaux d’époque, ainsi que de 700 notes érudites, très utiles pour la connaissance du valenciennois pendant la guerre.
3. Le témoin
Ce journal d’occupation décrit, du point de vue d’un bourgeois local, les grandes phases de l’occupation, qui vont de l’incrédulité à la fin de l’été 1914, à l’apprentissage des relations avec les envahisseurs (logement, règlementation, réquisitions, alimentation…) puis à l’aggravation de la situation en 1917 (pénuries, disettes, amendes répétées) et 1918 (bombardements aériens, rapprochement de la bataille). Le diariste évoque les nouvelles, les anecdotes de l’occupation et ses propres relations avec les Allemands. Il les fréquente d’abord comme infirmier civil, puis évoque surtout à partir de 1916 ses responsabilités d’interlocuteur français des occupants dans le domaine des beaux-arts et de la préservation du patrimoine.
Les rumeurs
Le journal reprend presque quotidiennement les nouvelles, qui sont basées sur les conversations avec les connaissances de l’hôpital, du Palais – où il semble plaider rarement -, du musée ou de la Caisse d’Epargne, où il exerce des responsabilités. L’auteur recueille aussi des informations dans les journaux français, que l’on trouve encore au début de l’occupation, puis dans la presse allemande et le communiqué officiel. L’auteur évoque nombre de bruits et de on-dit, souvent faux, à un degré plus ou moins étendu : c’est le règne de la rumeur, à laquelle on ne croit qu’à moitié, souvent précédée de « on raconte » ou « on dit que », caractéristique des journaux d’occupation, surtout quand le front est actif. Il évoque par exemple en octobre 1914 (p. 89) une victoire française à Cassel « des troupes françaises massées au Mont-Cassel auraient canardé presque au sortir des trains les troupes allemandes en marche vers la côte.» ou p. 97 « on raconte que le Kronprinz est mort, que son corps a été autopsié par deux médecins allemands et un médecin belge, on aurait découvert qu’il avait été frappé par une balle allemande. » En général, les éléments rapportés par l’auteur sont plus proches des faits réels, mais la vérité émerge toujours avec un retard important.
Les pénuries, les privations
M. Bauchond évoque les pénuries, les réquisitions et les privations, mais en bourgeois aisé, il n’en souffre pas lui-même. Curieusement, il a tendance à plusieurs reprises à minorer les souffrances alimentaires des populations civiles, comme en mars 1916 (p. 158), «depuis 18 mois, le conseil municipal annonce à la population qu’on va être affamé et depuis 18 mois, on ne manque de rien, du nécessaire pour le moins. » Certes le ravitaillement de Valenciennes est meilleur durant la guerre qu’à Lille ou Douai, mais l’auteur, qui fréquente surtout un « entre-soi » social et reste au centre-ville, est peu sensible aux lourdes difficultés de la vie quotidienne des couches populaires, notamment des femmes de mobilisés. Plus averti des privations en 1917, il évoque (p. 256) une « Affiche étrange du maire conseillant de bien mastiquer les aliments et de les tenir longtemps dans la bouche avant de les avaler. »: il n’y a rien là d’étrange quand on sait ce qu’est la faim, et on peut faire la même remarque avec le terme « curieux » en mars 1917 (p. 262) « On assiste parfois à des scènes curieuses. Lorsque les soldats rentrent du charbon dans les bureaux allemands, c’est une foule de malheureux, hommes, femmes, enfants qui viennent quémander quelques morceaux, ils ont des seaux ; les soldats les remplissent. Ces jours-ci, j’ai assisté plusieurs fois à ce spectacle. » On le voit, cette distance sociale n’exclut pas l’empathie.
La protection du patrimoine
L’auteur évoque à de nombreuses reprises en 1917 et 1918 ses fonctions de co-responsable du Musée des Beaux-Arts, il doit réceptionner une série d’œuvres, issues des abords du front, et qui sont envoyées à l’arrière par précaution. Il reçoit par exemple des toiles venant du château de Saint-Léger-les-Croisilles (front au sud d’Arras, p. 215), de Cambrai ou de Lille; il explique en juin 1917 (p. 283) que « La ville reçoit un avis de l’inspection des étapes, le musée recevra la garde des objets d’art du front. Des salles du musée devront être à la disposition de l’autorité allemande pour les exposer. » Expert local et interlocuteur des spécialistes allemands, il négocie la préservation de quelques cuivres artistiques et de ferronneries d’art lors des réquisitions de métaux (p. 289) : « Sur ma demande, M. Burg se rend encore dans plusieurs maisons pour déconsigner des cuivres artistiques. » Avocat, il plaide la cause d’un certain nombre de cloches de la ville, justifiant leur sauvegarde par leur caractère patrimonial original et précieux : la plupart de celles de l’agglomération sont saisies, mais, dans le cadre d’une négociation, il réussit à en sauver un certain nombre, (p. 305) « J’ai pu sauver la cloche de l’heure de l’hôtel de ville dont on avait commencé l’enlèvement ».
Une relation particulière avec les Allemands
Les officiers-experts qui s’occupent du Musée et des œuvres sont cultivés et francophones, et P. Guignet souligne dans sa présentation « l’évidente jubilation que M. Bauchond éprouve à s’entretenir avec eux d’histoire et d’histoire de l’art » (p. 22). On peut par exemple citer ce passage d’emploi du temps assez représentatif (août-septembre 1917, p. 300) : « Au musée, le baron von Adeln procède à un nouveau rangement de toutes les salles ; il est très correct et très aimable avec moi et me raconte volontiers des anecdotes de sa vie. (…) Quelques visites d’officiers importants au musée ; visite du professeur Goldschmidt de l’Université de Berlin, auquel je suis présenté. Il examine les primitifs et les manuscrits carolingiens. ». Si, cédant à un anachronisme tentant, Y. Le Maner évoque les situations d’accommodement décrite par P. Burrin pour 1940-1944, P. Guignet parle malicieusement d’une attitude bavarde, aux antipodes de celle des hôtes français du « Silence de la mer » de Vercors. Cédant à ce même anachronisme, il nous est difficile de ne pas penser aux ennuis – mesurés – que l’auteur aurait probablement eus en 1944. Reste qu’après la guerre – la Grande – on lui sait gré de son action en faveur du patrimoine valenciennois.
Un bourgeois pacifiste
M. Bauchond est un pacifiste, il déteste la guerre et le dit du début à la fin du conflit, par exemple le 13 septembre 1914 (p. 59) : «Comme nous désirons de tout cœur et ardemment la victoire des Français. Mais on ne peut souhaiter la mort de ces pauvres gens [les soldats allemands]. Oh non ! Le patriotisme bien entendu n’entraîne pas la haine. Que la guerre est donc odieuse ! » Il souligne à plusieurs reprises la correction des Allemands logés en ville, déclare qu’il a toujours vu le soldat allemand sans haine (janvier 1916), et qu’il déteste les jusqu’au-boutistes, « suppôts de l’Action française et autres journaux nationalistes » (p. 193), et « Maurice Barrès et sa bande ». Lors de ses conversations, il est souvent obligé de taire ses opinions modérées avec ceux qu’il rencontre, et si on ajoute la mention fréquente de valenciennois détestant l’occupant, l’auteur apparaît plutôt isolé. Il rapporte ainsi une rencontre avec un de ces « nationalistes», personne qui par ailleurs fait preuve d’une étonnante clairvoyance chronologique (11 novembre 1916, p. 224) : « Rencontre d’Albert Carlier : quel fougueux nationaliste et quel esprit dangereux ! Pour lui, la guerre durera encore deux ans au moins et ne peut se terminer que par l’écrasement total d’un des adversaires, dût-on tous périr de chagrin. […] Et dire que ces gens se croient des chrétiens. »
L’Alsace- Lorraine
Pour hâter la fin du conflit, et dans cette même logique d’apaisement international, l’auteur mentionne à plusieurs reprises son désintérêt pour la récupération de l’Alsace-Lorraine, et il évoque son hostilité avec ceux qui en font un préalable à toute paix ; il le dit en 1916 (p. 165) : «surtout que les Alsaciens-Lorrains ne désiraient pour la plupart rien moins que le retour à la France. » Il le reformule en 1917 (p. 303) à l’occasion d’ouvertures de l’Alliance «Va-t-on sacrifier quelques millions d’hommes pour récupérer une province qui n’est pas française et que l’on sait si peu désireuse de le redevenir que l’on craint de confier la décision au sort d’un plébiscite.». Le thème revient encore au début de 1918 (p. 311) : «L’Alsace-Lorraine toujours : ce brandon de discorde se dresse toujours bêtement pour continuer à faire tuer des gens qui s’en fichent pas mal. »
Les opérations autour de Valenciennes en 1918
La ville est de plus en plus frappée par les attaques aériennes anglaises en 1918, et le récit évoque les alertes, les quartiers frappés, les victimes. A l’automne, le front se rapproche, et l’auteur narre le déménagement par les Allemands de tous les objets du musée pour les mettre en sécurité à Bruxelles. En octobre la bataille de l’Escaut est violente, et – outre ceux qui ont été évacués de force – beaucoup d’habitant essaient de fuir vers la Belgique. Le diariste raconte que son départ à pied a été remis car la poussette chargée de ses bagages était beaucoup trop lourde. Il se claquemure chez lui en attendant les Anglais (15 octobre 1918, p. 343) : «Il revient énormément d’évacués. Tous sont d’accord pour décrire la misère terrible de la route : gens malades, ravitaillement impossible, logements difficiles, accidents, poussettes cassées, membres brisés, enfants égarés, plusieurs blessés et même quelques morts. ». C’est le samedi 2 novembre à 8 heures du matin qu’une clameur l’alerte : « Voilà les Anglais ! »
En définitive, comment replacer ce témoignage singulier, comment évaluer sa représentativité ? P. Guignet et Y. Le Maner soulignent les discordances avec une certaine « vulgate historiographique » de l’occupation, passée comme récente ; le pacifisme foncier de M. Bauchond, attitude rare au sein de la bourgeoisie, le rapprocherait plutôt de la gauche socialiste, mais on a vu qu’en fait il en est très loin, à la fois par son statut de notable traditionnel et par son manque d’intérêt pour les conditions de vie réelles de la majorité de la population. Par ailleurs, son insistance sur l’Alsace-Lorraine le singularise également ; ce n’est pas que les autres diaristes, occupés comme soldats du front originaires du Nord, soient pour ou contre son retour, mais ils n’en parlent en fait pratiquement jamais : pour eux, ce qui compte, c’est avant tout que les Allemands soient chassés des « Régions envahies», celles de 1914.
Vincent Suard, mars 2019

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Monatte, Pierre (1881-1960)

Les éditions Smolny à Toulouse (43 rue Bayard) viennent de publier, avec le soutien de la région Occitanie, le livre de Pierre Monatte, Lettres d’un socialiste sous l’uniforme 1915-1918, lettres choisies et annotées par Julien Chuzeville, 2018, 112 pages. Ces lettres sont principalement adressées à sa femme et à ses amis, Marcel Martinet et Fritz Brupbacher.
Pierre Monatte est né le 15 janvier 1881 à Monlet (Haute-Loire). Son père était forgeron, sa mère dentellière. Il a pu étudier jusqu’au baccalauréat mais a dû ensuite entrer dans la vie active à Paris, comme correcteur d’imprimerie. Il se marie en 1909 avec Léontine Valette, couturière. Il s’investit dans la CGT syndicaliste-révolutionnaire et crée La Vie ouvrière avec Alfred Rosmer, Marcel Martinet et Alphonse Merrheim.
Très hostile à la guerre, il stigmatise la participation des leaders socialistes et syndicalistes à l’Union sacrée en août 1914, notamment dans sa lettre de démission du comité confédéral de la CGT (7 décembre 1914), reprise dans le livre et dont j’extrais deux passages : « Parler de paix est le devoir qui incombe, en ces heures tragiques, aux organisations ouvrières conscientes de leur rôle. » Et : « L’alliance russe, déjà la honte de la République française, a précipité notre pays dans le gouffre. L’alliance russe et les ambitions marocaines de nos coloniaux. » Sans citer Jaurès, il s’agit là des thèmes que celui-ci répétait avant son assassinat.
Réformé, Pierre Monatte est cependant récupéré au début de 1915 et il reste sous l’uniforme jusqu’en mars 1919. D’abord en caserne au 52e RI dans la Drôme, il part vers le front avec le 252e en janvier 1916. Il connaît la vie des tranchées, puis devient signaleur télégraphiste en mai. Dans une lettre de juin 1918, il se présente comme téléphoniste à la compagnie hors rang du 62e RI. Comme tous les soldats, il écrit qu’il attend avec impatience son courrier, que les journaux manquent (malgré leur évolution, il préfèrerait lire L’Humanité et La Guerre sociale – mais il ne dit rien du parcours de Gustave Hervé) ; il parle du temps qu’il fait, de la boue, d’une vie presque animale.
Mais il y a autre chose. Les sentiments pacifistes et internationalistes s’expriment dans ses lettres à ses amis zimmerwaldiens. Son réseau est constitué d’un noyau de militants fiables, mais il pense que peu le sont vraiment. Autour, il mentionne Albert Thierry (voir ce nom dans le Témoins de Jean Norton Cru et dans le présent dictionnaire), Léon Werth (Témoins), Romain Rolland et Jeanne Halbwachs (voir la correspondance de Marie-Louise et Jules Puech, notices dans le présent dictionnaire). Il pense qu’une minorité « se constitue silencieusement » contre la guerre (1er août 1915), mais qu’il ne faut pas se laisser entraîner par l’imagination et que l’avance se fait au « pas de tortue » (27 décembre 1915). Il critique Griffuelhes et Jouhaux qui ne font que recouvrir la thèse gouvernementale « d’oripeaux révolutionnaires » (17 avril 1916). Il se réjouit de la révolution russe et annonce la scission du mouvement ouvrier.
Il est bien placé pour observer l’attitude des soldats qui, tous, désirent la paix, mais (14 juillet 1915) : « Ce n’est pas tout de la désirer, faudrait voir et accepter les moyens de la réaliser. Ils n’ont pas l’air de le soupçonner même, malheureusement. » En lisant cela, je pense aux remarques d’André Loez sur la faible participation des hommes aux mouvements sociaux et aux mutineries.
Après la guerre, Monatte relance La Vie ouvrière. Il adhère au PCF en 1923 et son attitude critique le fait exclure en 1924. Il fonde la revue La Révolution prolétarienne. Il prend sa retraite de correcteur d’imprimerie à 71 ans.
Rémy Cazals, octobre 2018

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Rémi, Henriette (pseudonyme d’Henriette Wille) (1885-1978)

1 – Le témoin
L’historien genevois Stéphane Garcia a réussi à identifier l’auteure d’Hommes sans visage, un récit consacré aux « gueules cassées », publié en 1942 sous le pseudonyme d’Henriette Rémi.
Il s’agit d’une Suissesse, dont le nom de jeune fille est Henriette Wille, née à La Chaux-de-Fonds (canton de Neuchâtel) le 31 août 1885. Ses parents appartiennent à la bourgeoisie des horlogers neuchâtelois ; ils ont cinq enfants et sont des libres-penseurs. À dix-neuf ans, Henriette Wille est trilingue (français, allemand, anglais). En 1908, elle ouvre un atelier de photographie à La Chaux-de-Fonds après avoir suivi une formation à Berlin.
En avril 1914, elle épouse Hans Danneil, un officier prussien. Son mariage avec un étranger lui fait perdre la nationalité suisse. Pendant la guerre, elle réside à Verden an der Aller, en Basse-Saxe, et devient infirmière auprès des « gueules cassées » (les soldats défigurés).
Après la guerre, Henriette Danneil veut promouvoir une nouvelle société fondée sur la paix. En 1919, elle adhère à l’Internationaler Jugend-Bund (IJB, Ligue internationale de la jeunesse), un mouvement pacifiste et anticapitaliste qui prône un socialisme éthique. Elle s’installe à Göttingen où siège l’IJB, puis se sépare de son mari.
En février 1924, elle arrive à Genève où vit sa famille. Dans cette ville qui abrite la Société des Nations, elle enseigne l’espéranto. Elle adhère au Bureau international d’éducation, devient secrétaire à l’Institut Jean-Jacques Rousseau et collabore à la revue Pour l’Ère Nouvelle dirigée par le pédagogue Adolphe Ferrière. Elle reste proche de l’IJB devenu un parti politique en 1925 : l’Internationaler Sozialistischer Kampf-Bund (Union internationale de lutte pour le socialisme), dont elle anime la cellule genevoise.
En 1929, les autorités helvétiques refusent de lui rendre la nationalité suisse pour cause de « mauvaise réputation » (c’est-à-dire activités socialistes), ce qui implique un renvoi en Allemagne à l’échéance de son permis de séjour. Mais en août 1929, elle épouse un Suisse, Emile Ith, ouvrier ébéniste anarchiste et objecteur de conscience, de dix-sept ans plus jeune qu’elle, et redevient Suissesse. Tous deux militent pour le pacifisme et la non-violence. Henriette Ith adhère à l’Union mondiale de la femme pour la concorde internationale, au Mouvement international de la Réconciliation et fréquente les Quakers de Genève. Tous deux s’intéressent aux écrits de Gandhi et aux maîtres spirituels hindous Ramakrishna et Vivekananda, dont Romain Rolland a publié les biographies.

2 – Le témoignage
En 1915, une autre Genevoise avait publié Les Carnets d’une infirmière sous le pseudonyme de Noëlle Roger (Hélène Dufour). Elle y relatait son expérience d’infirmière de la Croix-Rouge engagée volontaire auprès des soldats français. Écrit dans les premiers temps du conflit, son témoignage au style émouvant et bien pensant avait connu un certain succès.
En 1939, dans un contexte d’avant-guerre, Henriette Ith rédige un bref témoignage, Hommes sans visage, pour dénoncer toute guerre en rappelant sa cruelle réalité. Le livre ne sera édité qu’en 1942 aux Editions Spes à Lausanne. Paru sous le pseudonyme d’Henriette Rémi, l’ouvrage n’est pas interdit par l’Office romand de censure du livre, qui applique les directives de l’état-major de l’armée. Il n’est diffusé qu’en Suisse romande.
En 2014, Hommes sans visage est réédité à Genève, accompagné d’une importante postface écrite par Stéphane Garcia. Ayant pu identifier l’auteure, il retrace la vie de celle-ci jusque dans les années 1940 et révèle son engagement pacifiste constant. La couverture du livre reproduit le tableau peint par Otto Dix en 1920, Die Skatspieler (Les joueurs de skat), représentant trois grands défigurés et mutilés de guerre.

3 – Analyse
Le texte est composé de onze brefs chapitres relatant chacun une scène vécue. C’est à partir du chapitre IV que l’auteure commence son activité à l’hôpital, où elle va côtoyer des soldats gravement défigurés et, pour la plupart, aveugles. Sa première réaction est l’effroi : « Et elle [tante Marie] se sauve, me laissant plus morte que vive, en face… de ce que j’ai vu de plus atroce de ma vie ! Une vingtaine de , une vingtaine de monstres, d’hommes qui n’ont presque plus rien d’humain, de corps portant des débris mutilés de visages » (p. 33-34). La nuit suivante, revoyant ces visages, elle croit les entendre crier : « C’est ta faute aussi si nous sommes ainsi. Pas d’exception et pas d’excuse. C’est la faiblesse de chacun qui a permis cette boucherie. Tu as ta part, tu as ta part ! » (p. 39).
Mettant en scène quelques-uns d’entre eux, l’auteure expose leurs diverses situations. Si vivre comme avant n’est plus possible, chacun espère cependant réintégrer sa famille et l’on assiste aux retrouvailles douloureuses ou tragiques entre un fils défiguré et son père, un mari défiguré et sa femme, un père défiguré et son enfant.
Lorsqu’un père effondré voudrait attraper le soldat ennemi qui a défiguré son fils, l’auteure pense en elle-même : « Il était artilleur, votre fils. Vous oubliez que les éclats d’obus qu’il lançait en ont arrangé bien d’autres . Et peut-être en ce moment même, de l’autre côté de la frontière, un vieux père, martyrisé en son cœur comme vous, serre aussi les poings et crie : – Ah ! si je le tenais, si je le tenais ! » (p. 44-45).
Assis dans un train où son visage effraie les passagers, un soldat s’adresse à un enfant : « Regarde-moi bien, mon petiot, regarde-moi bien. Et ne m’oublie jamais. Ça, c’est la guerre – la guerre, c’est ça, et rien que ça ! Et tout ce qu’on te dira d’autre pour te faire marcher : mensonge, tromperie. Souviens-t’en toujours, toujours ! » (p. 77).
La scène du dernier chapitre montrant un petit garçon qui s’enfuit en criant « Pas papa ! Pas papa ! », suivie du suicide de son père, a été reprise par Marc Dugain dans son roman La chambre des officiers publié en 1998 et dans le film du même titre réalisé par François Dupeyron en 2001. Auparavant ce père avait confié : « Avoir été un homme, avoir mis toutes ses forces à réaliser en plein ce que ce mot veut dire… et n’être plus que ça… un objet de terreur pour son propre enfant, une charge quotidienne pour sa femme, une honte pour l’humanité… » (p. 83).
L’absence de noms germaniques laisse croire que le récit se passe en France, alors qu’il témoigne d’une réalité vécue en Allemagne. Ce changement de camp semble lié aux contraintes d’une publication en région francophone en 1942, comme l’explique Stéphane Garcia. L’effet de surprise passé, on réalise que cette permutation ne change rien à la dénonciation de la guerre et correspond finalement à l’esprit de l’auteure, pour laquelle un camp équivaut à l’autre : les victimes allemandes aux victimes françaises, les responsabilités des militaires aux responsabilités des civils.
Isabelle Jeger, décembre 2016

Henriette Rémi, Hommes sans visage, Postface historique de Stéphane Garcia, Editions Slatkine, Genève, 2014, 133 pages.
Sur Henriette Rémi, voir également : Stéphane Garcia, « Henriette Rémi, une Suissesse face au visage inhumain de la guerre », dans : La Suisse et la guerre de 1914-1918, Actes du colloque tenu du 10 au 12 septembre 2014 au Château de Penthes [Genève], sous la direction de Christophe Vuilleumier, Editions Slatkine, Genève, 2015, p. 107-115.

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West,Arthur (1891-1917)

1. Le témoin
Arthur West est né à Norwich en 1891. Après la mort de leur mère en 1899, Arthur et ses trois frères et sœurs sont élevés par leur grand-mère paternelle et leur tante. Pensionnaire dans un lycée du Devon, il connaît une scolarité difficile. Timide et réservé, peu doué pour le sport, il se refugie dans les livres et cultive son goût pour la solitude. Arthur West intègre Oxford, où il entame des études classiques de lettres et suit la formation universitaire des officiers. Les Corps Universitaires de Formation d’Officiers (O.T.C, Officers’ Training Corps) avaient été créés en 1908 pour garantir à l’armée britannique une réserve potentielle d’officiers de qualité. Sur la base du volontariat, les étudiants pouvaient suivre une ou deux heures par semaine un entraînement militaire et participer à des camps pendant les vacances. Les étudiants ayant suivi cette formation pendant l’année universitaire 1913-1914 ont pu facilement terminer leur entraînement à l’automne pour partir au front en 1915 en qualité de sous-officiers. C’est le parcours que souhaite suivre Arthur West mais il est refusé en raison de sa mauvaise vue. Déterminé à servir son pays, il se porte volontaire en tant que simple soldat au sein du bataillon des Public Schools en février 1915.
Arthur West arrive en France en octobre 1915 et se bat dans les tranchées jusqu’en avril 1916. Il part ensuite en Écosse pour parachever la formation d’officier entamée à l’université. Il est promu sous-lieutenant en août, dans le régiment d’infanterie légère de l’Oxfordshire et du Buckinghamshire. Mais avant de rejoindre ce régiment, il perd toute foi dans la validité du combat à mener. Influencé par des amis pacifistes et la lecture des œuvres de Bertrand Russel (1), il écrit une lettre à l’officier qui commande son bataillon pour lui annoncer son refus de continuer à se battre. Mais au dernier moment, il n’a pas le courage de poster la lettre et repart finalement pour la France, où il est tué dans le secteur de Bapaume le 3 avril 1917.
(1) Pendant la guerre, le célèbre philosophe et mathématicien Bertrand Russel se déclare ouvertement pacifiste, ce qui lui vaut d’être renvoyé de Trinity College puis d’être condamné à six mois de prison en 1918.
2. Le témoignage

Diary of a dead officer est publié en janvier 1919 par Cyril Joad, jeune intellectuel qui avait également milité pour le pacifisme pendant la guerre. L’ouvrage comprend des extraits du journal de bord tenu par Arthur West entre 1915 et 1917, des poèmes et des lettres. Une introduction de Cyril Joad dresse un portrait de l’auteur.

3. Analyse

Diary of a dead officer nous permet de suivre le parcours de combattant d’Arthur West sur deux ans. La première partie, de novembre 1915 à début 1916, ressemble à un journal de bord classique, celui d’un jeune civil en uniforme qui vit la guerre comme un mal nécessaire. Arthur West s’est engagé pour défendre une cause qu’il estime juste mais précise toutefois : « Je n’ai de haine ou d’animosité contre personne, à part contre les soldats en général et quelques sous-offs en particulier. Pour les boches, je ne ressens qu’un sentiment de fraternité : les pauvres gars font les mêmes choses horribles que nous alors qu’ils pourraient être chez eux avec leurs femmes ou leurs livres. » La deuxième partie du journal correspond à sa formation en Écosse pour devenir officier. C’est à la fin de cette période qu’un changement profond s’opère en lui. La discipline militaire l’oppresse de plus en plus et le pousse à définir un nouveau système de valeurs. Rejetant en bloc la religion et la notion de patrie, il verse dans un nihilisme qu’il cherche à analyser le plus précisément possible. « Je suis de plus en plus attiré par l’idée que rien n’existe et j’en retire un douloureux plaisir. » Il songe dès lors à déserter ou à se suicider. Mais ne pouvant se résoudre à aucune de ces deux extrémités, il repart au combat avec l’uniforme d’officier. La troisième partie du journal, qui va de l’automne 1916 à sa mort, en avril 1917, reflète sa tension intérieure. Convaincu du bien-fondé du pacifisme, il ne peut toutefois exprimer ouvertement ses convictions. La guerre n’est plus pour lui qu’une préoccupation secondaire, une série de gestes mécaniques à accomplir.
Ce journal assez court retrace une évolution radicale sur moins de deux ans et témoigne des tiraillements qu’implique une prise de position pacifiste qui ne se traduit pas dans les faits par l’objection de conscience.
Les poèmes inclus dans l’ouvrage, notamment God, how I hate you et Night Patrol, sont dans le style de ce qu’a publié Siegried Sassoon pendant la guerre : des moments de colère non contenue, qui rendent compte avec immédiateté des interrogations et de la rage des combattants. Cette « poésie de dénonciation », minoritaire dans l’ensemble de la production poétique des tranchées, lui permettait d’exprimer sans détour son aversion pour toute réalité militaire.
Francis Grembert, juin 2016

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Percin, Alexandre (1846-1928)

Né à Nancy, fils d’un professeur de mathématiques. Polytechnicien. Il fait la guerre de 1870 comme lieutenant d’artillerie et découvre l’impréparation de l’armée impériale, la dureté de la vie en campagne et l’horreur du champ de bataille. « Que ceux qui veulent la guerre voient ce que j’ai vu, et ils ne la voudront plus », écrit-il dans ses Souvenirs militaires 1870-1914. Il remarque aussi la supériorité de l’armée nationale de type milice sur l’armée de métier. Sous la Troisième République, il écrit de nombreux ouvrages techniques qui critiquent l’animosité existant entre officiers d’artillerie et d’infanterie, la paresse intellectuelle des mêmes cadres, l’inanité des « manœuvres de parade » sans rapport avec la réalité. Nommé à des postes de plus en plus élevés, jusqu’à inspecteur général de l’artillerie, il fait améliorer le réglage du tir et surtout la liaison entre les armes : l’artillerie doit être au service de l’infanterie ; seul le fantassin peut véritablement savoir quelles sont les zones à bombarder pour faciliter sa progression. Mais il se heurte aux fortes oppositions de Buat, Fayolle, Nivelle, Foch, tout en étant fréquemment louangé dans des ouvrages allemands et des revues comme Artilleristische Monatshefte.
Chef de cabinet du général André (ministre de la guerre) de 1900 à 1904, il est mêlé à l’affaire des fiches, ce que les officiers cléricaux ne lui pardonnent pas. Pas plus que son opposition à la loi des Trois Ans, manifestée dans des articles parus dans L’Humanité, journal fondé par Jean Jaurès dont la conception de l’Armée nouvelle était proche de celle de Percin. Celui-ci prouve que six mois suffisent pour former un soldat et que le reste du temps est non seulement perdu, mais a un effet inverse de ce qu’on attend. Comme Jaurès et Gaston Moch, le général Percin insiste sur le rôle des réserves, et la guerre de 1914 leur a donné raison.
Sur la guerre de 1914-1918, il publie aussi plusieurs livres, notamment 1914 : les erreurs du Haut Commandement (Albin Michel, 1920) et Le massacre de notre infanterie (Albin Michel, 1921) qui fait le point sur les « tirs fratricides », leurs causes et les moyens de les éviter. Son témoignage personnel sur la période est intitulé Lille (Grasset, 1919). Il s’agissait de faire le point sur la non-défense de la place en août 1914, les feuilles de droite comme L’Action française et L’Écho de Paris l’ayant pris comme bouc émissaire, tandis que la Ligue des Droits de l’homme le défendait. L’enquête du général Pau le réhabilite pleinement et il est décoré de la Grand Croix de la Légion d’honneur en 1917.
Le général Percin est l’auteur de la longue préface au livre de témoignage de Samuel Bourguet, L’aube sanglante, paru en 1917 et en cours de réédition par Ampelos. Après la guerre, il devient un défenseur de la Société des Nations, proche de Jules Puech (voir ce nom) qui avait constitué un recueil de coupures de presse concernant le général Percin, conservé aux Archives municipales de Castres. Le général est cité à 9 reprises dans Saleté de guerre ! correspondance 1915-1916 de Marie-Louise et Jules Puech, Ampelos, 2015. Percin écrit en faveur du « désarmement moral », contre les manuels qui entretiennent la haine des Allemands, contre les têtes de pont sur la rive droite du Rhin, inutiles, coûteuses et dangereuses parce qu’elles humilient l’Allemagne. Il rassemble ses arguments pacifistes dans La Guerre à la Guerre (Marcel Rivière, 1927).
Le général Percin meurt le 12 octobre 1928.
Rémy Cazals, mars 2016, à partir de l’excellent mémoire de maîtrise de Thierry Pradel, « Le général Percin : écrits de guerre et de paix », Université de Toulouse Le Mirail, 2000, ouvrage qui donne avec tous les détails les états de service d’Alexandre Percin et d’autres documents des Archives nationales et du SHD.

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Köbner, Gertrud (1879- ?)

Gertrud Köbner, épouse John, est née à Berlin en 1879. De nationalité allemande, elle résidait en France, à Neuilly, depuis 1906, avec son époux Eduard John, né lui aussi à Berlin, en 1875. D’après le dossier des Archives départementales des Hautes-Pyrénées le concernant (9_R_88), Eduard John était publiciste, un document le qualifie d’ « intellectuel boche ». Le couple avait deux enfants, nés en France. Toute la famille John, ainsi que la mère de M. John, fut contrainte de quitter son domicile dès l’entrée en guerre de la France et arriva au camp de Garaison dans les Hautes-Pyrénées le 11 septembre, après un long périple et détour par Flers en Normandie. Le camp de Garaison, installé dans le collège religieux Notre-Dame de Garaison devenu disponible en 1903, faisait partie des camps d’internement dans lesquels le gouvernement français décida de retenir les civils mobilisables, ressortissants des puissances en guerre contre la France ; Garaison était plus spécifiquement dédié à l’accueil de familles. C’est donc toute la famille John qui y fut internée. Le 2 novembre 1914, Gertrud Köbner fut toutefois rapatriée en Suisse, en compagnie de ses enfants et de sa belle-mère, Eduard John, mobilisable, devant rester à Garaison, d’où il s’évada en août 1916. Elle semble être restée en Suisse, comme l’atteste la correspondance qu’elle adressa à son époux en août et septembre 1916 (Eduard John s’étant évadé de Garaison, l’administration française a conservé les lettres à lui adressées après son évasion ; son épouse lui écrit de Lenzburg en Suisse. Cf. dossier 9_R_88 Archives départementales des Hautes-Pyrénées). Gertrud John publia sous son nom de jeune fille, peu de temps après son rapatriement un récit assez circonstancié (214 pages) : Drei Monate kriegsgefangen. Erlebnisse einer Deutschen in Frankreich [Prisonnière de guerre pendant trois mois. Une Allemande en France raconte], Berlin, Kronen-Verlag, 1915). Les extraits de ce récit relatifs au passage à Garaison viennent d’être traduits en français : Gertrud Köbner, Trois mois de captivité. Une prisonnière de guerre allemande raconte, traduit de l’allemand par Hélène Florea, Hilda Inderwildi, Hélène Leclerc, Alfred Prédhumeau, in Gertrud Köbner, Helene Schaarschmidt, Récits de captivité. Garaison 1914, textes édités par Hilda Inderwildi et Hélène Leclerc, Toulouse, Le Pérégrinateur, 2016.
Si Gertrud Köbner apparaît comme sans profession dans la fiche établie par les autorités de Garaison lors de son évacuation pour la Suisse, son récit révèle une observatrice informée et cultivée, familière de la presse et de la vie politique française, engagée avant-guerre dans les mouvements pacifistes ; elle participa en effet en août 1913 à l’inauguration du Palais de la Paix à La Haye et place son récit sous l’égide de Bertha von Suttner qu’elle évoque dès la première page. Dans ce récit, Gertrud Köbner revendique d’emblée sa position de témoin subjectif, porteur d’une vision nécessairement partielle, voire erronée, du fait de son éloignement du théâtre des événements, de son accès restreint aux sources d’information, de sa situation d’Allemande dans le sud-ouest de la France. Ayant conscience d’être un témoin particulier, elle met en avant l’intérêt pour ses compatriotes du point de vue d’une « Allemande en France ». Les pages consacrées à Garaison (p. 179-214) ne représentent qu’un sixième du texte qui privilégie le récit des événements en amont de l’arrivée au camp, depuis l’entrée en guerre de la France et la tentative vaine pour la famille John de regagner l’Allemagne, le séjour à Flers en Normandie et le long périple en train de Flers à Lannemezan, puis en charrette ou à pied jusqu’à Garaison. Gertrud Köbner consacre en réalité les plus longs développements de son journal – les soixante premières pages – à l’entrée en guerre proprement dite ; encore à Paris jusqu’au 7 août, elle parvient à se procurer la presse, dont elle insère de longs extraits.
Ce texte n’est en rien un brûlot anti-français ; vivant en France depuis de nombreuses années, Gertrud Köbner considère ce pays comme sa seconde patrie et le début du conflit représente pour elle un douloureux déchirement : « Telle une décharge électrique, une pensée m’assaille : ici, en ce moment, tu te trouves face à un tournant de l’histoire ! Ce tournant, j’en fais l’expérience en pays ennemi [terme souligné par l’auteure], un pays dans lequel je vis depuis de nombreuses, très nombreuses années et que j’ai appris à aimer de tout mon cœur. Que les sentiments de ce pauvre cœur torturé soient partagés … qui pourrait en douter ! De l’autre côté du Rhin, mes frères, mes parents, tous ceux qui me sont chers, partent servir le drapeau noir-rouge-or et attaquent avec canons, fusils et baïonnettes ceux auxquels je suis attachée de ce côté-ci du Rhin et qui appartiennent à un pays dans lequel je me sentais heureuse et auquel j’associe un nombre infini de beaux souvenirs. » (Gertrud Köbner, Drei Monate kriegsgefangen. Erlebnisse einer Deutschen in Frankreich, Berlin, Kronen-Verlag, 1915, p. 6-7). Ce récit se caractérise par une propension à atténuer la portée des actes d’hostilité des Français à l’égard des Allemands qui se retrouvèrent dans sa situation par le récit de marques de générosité dispensée par des Français, comme l’accueil chaleureux d’une Normande (p. 69) ou l’appel du maire de Flers à traiter les Allemands avec humanité (p. 72). La volonté persistante de ne pas accabler la France se double toutefois progressivement du sentiment d’être une étrangère en France, une « Franco-Etrangère » (p. 31), où Allemand devient synonyme et quintessence de l’étranger, et de l’affirmation répétée de son identité allemande.
Le récit s’achève par un message résolument pacifiste : « Et pourtant, voici qu’au moment où le train me reconduit à Berlin, ma ville natale, mes pensées, nostalgiques s’envolent vers mon second chez-moi, la France, et vers mon mari, resté là-bas. Doucement, tout doucement, mon esprit tisse les fils qui relient le pays des Allemands à celui des Français. C’est alors que s’élève sur l’horizon lointain un timide soleil de novembre, pareil à une pâle lueur d’espoir, un espoir très très faible mais qui pourrait peut-être malgré tout devenir réalité… » (Gertrud Köbner, Trois mois de captivité. Une prisonnière de guerre allemande raconte, Hilda Inderwildi et Hélène Leclerc (éds), op.cit., p. 51).

Hélène Leclerc, MCF, Université de Toulouse Jean Jaurès, mars 2016

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Brittain, Vera (1893-1971)

1. Le témoin

Vera Brittain naît le 29 décembre 1893 à Newcastle-under-Lyme dans une famille d’industriels où la foi dans le progrès, alliée au conservatisme victorien, entraîne un style de vie austère, que la future auteure ne manquera pas de dénoncer dans son récit autobiographique, Testament of Youth, paru en 1933. Arthur Brittain, le père de Vera, est allergique à la littérature et à la culture en général, ne se préoccupe que de politique locale et proclame avec fierté qu’aucun de ses ouvriers n’est syndicaliste. Vera est bonne élève et peut envisager des études supérieures. L’université d’Oxford ayant ouvert ses portes aux étudiantes en 1875, elle espère pouvoir s’y inscrire, mais pour cela il lui faut combattre les conventions de son époque. Son père considère que les études ne sont d’aucune utilité pour les filles. C’est Edward, le jeune frère, qui ira à Oxford. Vera est scandalisée par cette inégalité de traitement et devient féministe. Cette revendication de l’égalité entre hommes et femmes n’est pas seulement une réponse à une situation personnelle. Elle deviendra le combat de toute une vie. Dotée d’un fort tempérament, Vera ne baisse pas les bras et finit par obtenir de son père l’autorisation d’étudier à Oxford.
Vera entre à l’université à l’automne 1914 et se consacre aux études sans se soucier de ce qui se passe de l’autre côté de la Manche. Mais quand son frère Edward et son ami Roland Leighton décident de s’engager, elle commence à ressentir un décalage entre l’univers académique d’Oxford et le monde sanglant où les êtres proches risquent leur vie à tout instant. La correspondance avec celui qu’elle refuse d’appeler son fiancé, par principe féministe, l’amène à s’intéresser de plus en plus à la guerre et à regretter que les femmes en soient écartées. Au printemps 1915, elle décide d’arrêter ses études pour devenir infirmière bénévole.
Vera Brittain commence son parcours hospitalier dans un établissement du Devonshire avant de le poursuivre à Londres. Elle trouve une certaine sérénité dans cette vie de soins hospitaliers, qui lui permet de s’impliquer dans la réalité de la guerre et de se sentir ainsi plus proche de Roland. Les deux permissions de ce dernier affermissent leur lien. Vera et Roland sont deux jeunes intellectuels pétris d’ambition qui échangent leurs vues sur la littérature, la religion et la politique. Mais les lettres, si précieuses, produisent aussi de l’insatisfaction. Vera s’aperçoit que la guerre a changé Roland. Il est devenu distant et énigmatique. Elle attend avec impatience sa prochaine permission pour Noël. Mais Roland est tué le 23 décembre 1915 à Hébuterne.
Après la mort de Roland, Vera Brittain veut partir soigner les blessés à l’étranger. Affectée à Malte, où stationne la base arrière des troupes britanniques du front d’Orient, elle peut pendant quelques mois retrouver une certaine stabilité émotionnelle. De retour en Angleterre, elle reprend du service dans un hôpital londonien puis est affectée à Etaples. La mort de son frère Edward, en 1918, est suivie d’une nouvelle période de deuil, qui la déstabilise encore plus qu’en 1916. Après l’Armistice, elle reprend ses études à Oxford mais n’arrive pas à réintégrer le cours normal de la vie. Vera ne comprend pas cette faculté qu’a la société à oublier. Si les morts de la guerre sont officiellement commémorés et ont droit à leurs cérémonies standardisées, dans la vie quotidienne il n’est pas de bon ton de vivre le deuil de façon trop marquée.
Après Oxford, Vera s’attelle à l’écriture. Elle publie deux romans dans les années 20 et travaille pour la section britannique de la S.D.N., née du traité de Versailles. Convaincue que l’amitié et la coopération entre les peuples peuvent empêcher une nouvelle guerre, elle veut agir politiquement et se rapproche du parti travailliste. Ces activités l’aident à reprendre petit à petit confiance en elle. Mais c’est surtout l’amitié de Winifred Holtby, étudiante rencontrée à Oxford, qui la sauve. Les deux femmes deviennent inséparables. Toutes deux sont militantes féministes et ont l’intention de mener de front une carrière de journaliste et d’écrivain.
A trente ans, Vera épouse George Catlin, un professeur spécialiste de science politique. Deux enfants, John et Shirley, naissent en 1927 et 1930. George enseigne dans une université américaine mais Vera ne souhaite pas vivre aux États-Unis. Le couple vit une sorte de mariage à mi-temps. A Londres, Vera et Winifred font vie commune. Et quand George revient s’installer en Angleterre, Winifred habite sous le même toit que le couple. Cette situation génère des commentaires ironiques dans le milieu littéraire. Aujourd’hui, les milieux lesbiens font de Vera et Winifred des icônes de leur cause, mais les deux femmes de lettres ont toujours démenti une relation homosexuelle.
A la fin des années 20, Vera entreprend d’écrire son autobiographie centrée sur la Grande Guerre. Souhaitant profiter du regain d’intérêt qu’a le public pour la littérature de guerre, elle rédige Testament of Youth, qui se veut à la fois un récit personnel et une étude de la société britannique des années 1910-1925 vue sous l’angle de la femme. Le succès dépasse toutes ses espérances. Elle devient du jour au lendemain un nom qui compte sur la scène littéraire britannique. Les ventes du livre aux États-Unis lui permettent de franchir régulièrement l’Atlantique pour donner des conférences dans les grandes villes américaines. Mais au milieu des années 30, le malheur la frappe à nouveau. Winifred Holtby meurt à l’âge de 37 ans. En qualité d’exécutrice littéraire, Vera fait publier le dernier roman de son amie : South Riding, qui connaîtra le succès en librairie et sera adapté au cinéma.
A partir de 1936, le contexte international pousse Vera Brittain à épouser la cause du pacifisme. Comme un certain nombre de combattants de la Grande Guerre, elle veut agir pour empêcher une nouvelle guerre mondiale. Elle milite au sein de mouvements pacifistes, notamment quakers, et écrit plusieurs essais sur le sujet. Ses romans des années 30 et 40 traitent également des conséquences de la Première Guerre mondiale et sont autant de portraits d’une génération meurtrie qui refuse que l’on commette les mêmes erreurs que par le passé. Quand la guerre éclate, elle ne renonce pas au pacifisme, et intensifie même son action. Celle-ci prend d’autres formes : la lutte contre le blocus allié qui affame les populations européennes et la dénonciation des bombardements de masse sur l’Allemagne. Avec courage, elle s’oppose à la stratégie alliée et se retrouve mise à l’index.
Après la guerre, la notoriété de Vera Brittain décline, surtout aux États-Unis, où ses prises de position contre les bombardements dits stratégiques ont laissé des traces. Sa carrière littéraire suit également une pente descendante. Elle continue malgré tout de publier régulièrement des essais, des romans et des ouvrages autobiographiques mais sans jamais renouer avec le succès. A sa demande, ses cendres seront dispersées dans le cimetière italien où repose Edward.

2. Le témoignage

En 1933, Vera Brittain publie Testament of Youth, témoignage de guerre qui rencontrera un large public et établira durablement la renommée littéraire de son auteure. Une adaptation pour la télévision est diffusée sur la BBC en 1979 et un film sort en salles en 2015 sous le titre Mémoires de Jeunesse. Dans les années 80 et 90, le journal de guerre de Vera Brittain, Chronicle of Youth, est publié, ainsi que sa correspondance. Ces trois ouvrages constituent une documentation précise et ample sur la façon dont les jeunes Britanniques des classes moyennes ont vécu la guerre, et dresse un tableau particulièrement émouvant de la génération perdue.

3. Analyse

Testament of Youth, récit autobiographie centré sur la Grande Guerre, a séduit le public au début des années trente parce qu’il comblait un vide dans la littérature de témoignage. Le point de vue féminin avait déjà donné lieu à des mémoires intéressants, émanant essentiellement d’infirmières ayant soigné les blessés dans les hôpitaux du front, mais aucune œuvre majeure n’avait émergé sur ce thème. De par son ampleur et son parti pris de mêler une histoire personnelle à une étude sur le rôle de la femme pendant la guerre, cet ouvrage apporte un éclairage nouveau sur les années sombres qu’a connues la société britannique entre 1914 et 1918. Vera Brittain y dresse le tableau d’une nation confrontée à la mort de masse. Sa relation avec son fiancé Roland Leighton a duré à peine plus d’un an et n’a donné lieu qu’à un nombre restreint de rencontres mais la guerre lui donne une intensité singulière. Les lettres que les deux jeunes gens s’échangent, très analytiques, les autorisent à s’exprimer avec une liberté que n’auraient pas permise des circonstances ordinaires. Vera demande à Roland de ne faire aucune rétention d’informations. Elle veut connaître la réalité combattante dans ses moindres détails.
« Ta lettre écrite les 7, 8 et 9 avril est arrivée ce matin. Tu ne peux pas savoir à quel point elle m’a touchée. Je tremble à l’idée qu’au moment où je te lis tu es peut-être exposé au terrible danger de ces canons que tu as entendu tonner au loin, et malgré cela toutes mes peurs s’effacent devant l’espoir que je place dans ton avenir. Si seulement je pouvais les partager avec toi ! Je donnerais tout pour être un homme le temps que dure la guerre, et redevenir une femme, naturellement, au moment où elle se terminera. Si je pouvais voir avec toi le feu de l’artillerie et les fusées lumineuses qui s’élèvent des tranchées allemandes au lieu de me contenter de savoir que tu vois et entends ces choses, je crois que mon exultation bannirait toute peur. Il peut paraître facile de parler ainsi, mais je souhaiterais tant éprouver les contraintes physiques, les longues marches et même les nuits de corvées après des journées déjà beaucoup trop chargées. »
Chaque lettre reçue ou envoyée devient ce qui compte le plus au monde. Rarement, l’importance du courrier n’aura été aussi évidente à la lecture de Testament of Youth et de la correspondance publiée dans les années 80.
« Rien dans les journaux, pas même les descriptions les plus réalistes, ne m’a donné une idée de la guerre comme le font tes lettres.
Les tireurs embusqués, les balles, les tranchées allemandes à 80 mètres, l’imminence d’une attaque, avec tous ces dangers il semble presque impossible que quiconque puisse en réchapper. Si jamais tu es tenté d’accorder peu de prix à ta vie, n’oublie pas que tu as laissé derrière toi deux personnes qui lui accordent, elles, le prix le plus élevé. Comment peux-tu dire : « Ne vous inquiétez pas pour moi » ?
L’idée de Kingsley selon laquelle « les hommes doivent travailler et les femmes pleurer », même si elle est fausse, me semble valable pour le temps présent. Je m’acquitte autant que possible de la première action et ne me sens que très rarement encline à la seconde, mais j’avoue que celle-ci devient possible quand tu me dis que tu embrasses ma photo. »

Vera ne supporte pas d’être mise à l’écart. Son féminisme exige la vérité. A la fin des années 20, quand elle écrit son récit autobiographique, c’est le même souci de vérité qui l’anime. Elle cherche notamment à comprendre les raisons qui ont poussé Roland à s’engager et explore la notion d’héroïsme qu’il a toujours mis en avant. Les jeunes Britanniques issus des public schools sont imprégnés de cet « héroïsme abstrait » qu’ils ne parviennent pas toujours à définir mais qui n’en reste pas moins une des motivations premières à leur engagement.

Les étapes du deuil sont nommées et analysées, notamment le processus d’idéalisation du soldat tué au combat. Affectée dans un hôpital à Malte, Vera entreprend une correspondance assidue avec son frère et deux amis de celui-ci, Victor et Geoffrey, lesquels étaient également des amis de Roland. Pendant quelques mois, elle ne vit plus que par les liens qui se sont forgés au sein de cette petite communauté d’amitié. Quand elle apprend que Victor a été blessé et qu’il est devenu aveugle, elle décide de démissionner de son poste d’infirmière bénévole et de revenir en Angleterre pour l’épouser, estimant que c’est la seule façon pour elle d’être fidèle à ses amis et à la mémoire de Roland. Mais Victor meurt quelques semaines plus tard, tout comme Geoffrey, dont le corps ne sera jamais retrouvé. Vera réintègre le circuit du bénévolat hospitalier et se retrouve à Étaples, dans un des nombreux hôpitaux de la Côte d’Opale. Les conditions y sont particulièrement difficiles, surtout à l’approche de la grande offensive allemande du printemps 1918. C’est à ce moment-là que son père lui écrit pour lui demander de revenir soigner sa mère, tombée malade. Malgré l’indépendance qu’elle a acquise au cours des trois dernières années, le poids de son éducation la contraint à revenir au pays. Le télégramme annonçant la mort de son frère Edward sur le front italien arrive en juin.
Vera connaît à nouveau le deuil et sombre dans la dépression. Comme elle l’avait fait pour Roland, elle cherche à connaître les circonstances exactes de la mort d’Edward. Cette quête quasi obsessionnelle n’aboutit qu’à de maigres résultats, le colonel commandant l’unité d’Edward se contentant du discours stéréotypé qu’on tient en pareil cas à la famille. L’état de prostration dans lequel est plongée Vera continuera bien après l’Armistice. Cette réalité de la perte, dont des centaines de milliers de famille ont fait l’expérience, n’a que rarement eu le droit de cité dans la littérature de témoignage. Vera Brittain choisit de briser le silence et de dire précisément la douleur. Le succès de Testament of Youth s’explique en grande partie par cette parole dévoilée, qui a rarement pu être exprimée.

Le témoignage de guerre de Vera Brittain n’est pas seulement axé sur le deuil. Son expérience d’infirmière bénévole (V.A.D., Voluntary Aid Detachment) est largement documentée. Ayant travaillé dans plusieurs hôpitaux sur le sol britannique, à Malte et à Étaples, elle a une pratique diversifiée des soins hospitaliers militaires et peut dresser un tableau assez complet des conditions dans lesquelles les jeunes filles britanniques ont exercé leur mission pendant la Grande Guerre.

La lecture de Testament of Youth, du journal écrit pendant la guerre (Chronicle of Youth) et de la correspondance avec Roland, Edward, Victor et Geoffrey, permet de comparer différents niveaux d’écriture testimoniale et de dégager les problématiques associées à chacun d’entre eux. En 1939, elle comparait Testament of Youth « à une forêt dont on ne distingue pas les arbres, tandis que le journal permettait au contraire de voir les arbres un par un, sans perspective certes, mais avec davantage d’immédiateté. »

Francis Grembert, octobre 2015

4. Extrait traduit (Testament of Youth) : Les prisonniers allemands de l’hôpital 24 d’Etaples

« L’hôpital était d’un cosmopolitisme assez inhabituel, abritant entre autres des prisonniers allemands et des officiers portugais. De ces derniers, je ne me souviens de rien sauf de leur habitude de sauter en marche du tram qui rejoignait le Touquet pour aller se soulager la vessie à la vue de tous. La plupart des prisonniers étaient logés – si l’on peut utiliser ce mot – dans de grandes tentes, mais un marabout était réservé aux grands blessés. En août 1917, ses occupants – que l’on devait à Messines et à l’Yser – virent arriver de nouveaux venus, blessés pendant les récentes batailles du Saillant d’Ypres, au cours desquelles la Route de Menin et la Crête de Passchendaele avaient tristement gagné le droit à la postérité.
Bien qu’aujourd’hui encore nous nous targuions, il me semble, d’avoir traité les prisonniers en toute impartialité, il faut tout de même admettre que les tentes de ces derniers étaient souvent humides et que le personnel devenait rare dans le pavillon à chaque fois qu’il y avait une offensive, ce qui était presque toujours le cas. Une des choses de la guerre dont je me souviens avec le plus de plaisir est la disponibilité des infirmières et des bénévoles du pavillon des Allemands, qui préféraient subir une surcharge de travail plutôt que de négliger les prisonniers. A l’époque de mon arrivée, l’équipe du pavillon avait passé une consigne visant à supprimer les demi-journées libres, le personnel ne s’octroyant plus qu’une heure ou deux de repos quand se présentait une accalmie dans les soins à dispenser.
Avant la guerre, je n’étais jamais allée en Allemagne, et je n’avais quasiment jamais rencontré d’Allemands, à part deux-trois enseignantes à Sainte-Monica, que la petite provinciale que j’étais détestait sans réserve pour la simple raison qu’elles étaient étrangères. Il était donc un peu déconcertant de se retrouver lâchée, seule – les bénévoles commençaient une heure avant les infirmières – au milieu d’une trentaine de représentants de la nation qui, comme je l’avais entendu si souvent, avait crucifié des Canadiens, coupé des mains aux bébés et fait subir des « atrocités » innommables à de pauvres femmes vertueuses. Quand j’avais entendu ces récits, je n’y avais pas cru, du moins me semblait-il, mais finalement je n’en étais plus tout à fait sûre. En fait, je n’étais pas loin de m’attendre à ce qu’un ou deux patients sautent de leur lit pour essayer de me violer, mais je me suis vite aperçu qu’aucun d’entre eux n’était en mesure de violer qui que ce soit, l’effort démesuré qu’ils faisaient pour s’accrocher à une vie où la balance penchait déjà fortement du mauvais côté suffisait amplement à les occuper.
Au moins un tiers des hommes étaient en train de mourir ; les soins quotidiens ne consistaient pas à changer des bandes de gaze souillées mais à stopper des hémorragies, replacer des sondes intestinales et vider puis réinsérer d’innombrables tubes de caoutchouc. Attenant au pavillon, il y avait un petit bloc où tout au long de la journée un major opérait les cas difficiles. Basané de peau, il possédait des yeux bruns houleux et savait parler allemand. D’après ce qu’on m’a dit, il avait dirigé avant la guerre un hôpital allemand dans une quelconque région tropicale d’Amérique du Sud. Les deux premières semaines, j’ai travaillé sous ses ordres en compagnie d’une infirmière-en-chef au caractère accommodant. Notre entente était parfaite. Je me demande encore souvent comment nous pouvions boire du thé et manger des gâteaux dans la salle d’opération, ce que nous faisions régulièrement. La puanteur y était extrême, la température avoisinait les 35° et nous étions entourés de tas de pansements souillés et de restes humains. Après les « cas légers » que j’avais soignés à Malte, le pavillon des Allemands fut pour moi un véritable baptême de sang et de pus. »

Sources :
Testament of Youth, 1933
Chronicle of Youth (War diary 1913-1917),1981
Letters from a Lost Generation, Vera Brittain and four friends, 1998
Vera Brittain, a life, Paul Berry et Mark Bostridge, 1995

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Puech-Milhau, Marie-Louise (1876-1966)

L’âme du réseau de Borieblanque, de 1940 à 1945, était Marie-Louise Milhau, épouse de Jules Puech (voir notice précédente), désignée souvent comme « la bonne fée » aussi bien par des correspondants de la Deuxième Guerre mondiale que de la Première. Elle est née à Castres (Tarn), dans une famille bourgeoise protestante qui a eu des revers de fortune ; c’est pourquoi, titulaire d’une licence, elle accepte en 1900 un poste d’enseignement à l’université McGill à Montréal (Canada), ce qui la met en contact avec le mouvement féministe américain. Revenue en France pour se marier en 1908 avec Jules Puech, un ami d’enfance, son travail intellectuel devient inséparable de celui de son mari dans les organisations en faveur de la paix. Sa connaissance de l’anglais et de l’allemand lui permet d’assurer, dans La Paix par le Droit, les comptes rendus de livres et la « revue des revues » en langue étrangère. De 1915 à 1918, son mari étant dans l’armée, elle le remplace dans ses diverses tâches et abat un travail de secrétariat considérable. Ses archives contiennent la copie de centaines de lettres adressées à diverses personnalités, à quoi il faut ajouter la correspondance quotidienne avec Jules.
D’un autre côté, elle a reçu et conservé dans trois boîtes marquées « Soldats 14-18 » environ 700 lettres à elle adressées par 75 correspondants : des membres de sa famille mobilisés ; des anciens élèves canadiens de McGill, eux aussi sur le front (l’un d’eux lui écrit : « You belonged to the days before things have got so topsy-turvy and unreal ») ; des prisonniers en Allemagne ; des poilus ayant toute leur famille en pays envahi ; et jusqu’à un Alsacien, passé en France à la fin de juillet 1914, engagé dans l’armée française, mais qui ne sait écrire qu’en allemand (voir la notice Auguste Bernard). Tous décrivent leurs conditions de vie et la remercient de toute sorte de bienfaits. Elle leur envoie des colis de nourriture et de vêtements, des livres, des mandats, avec toujours une lettre personnelle, appréciée de ses correspondants. « J’ai vu des camarades tout déçus de recevoir des colis sans la moindre pensée, ni un mot de sympathie, tandis que vous n’oubliez ni le corps ni l’âme », lui écrit Maurice Lévêque, PG à Giessen (30 avril 1918). Elle sait s’adresser aux œuvres pour venir en aide aux soldats, et elle participe aussi directement à la Sauvegarde des Enfants. Le mélange de bonté et d’efficacité quelle que soit la situation qu’on lui expose, qui caractérisera son action sous l’Occupation de 1940-44, est déjà sensible en 1914-18. Ainsi, elle réussit à réunir les membres de familles déplacées. Cherchant des nouvelles sur le sort d’un camarade, le maréchal des logis Charles Kuentz lui écrit (19 mai 1917) : « J’avais pensé à m’adresser au général Hébert, mais j’ai préféré m’en remettre à vous qui approchez tant de personnalités influentes et qui incarnez cet esprit de charité attentive grâce à quoi les déshérités de cette guerre ne se sentent pas absolument abandonnés. » Un autre la prie d’écrire à son officier une lettre de recommandation et s’en trouve bien (26 mai 1918) : « Vous pouvez penser avec quelle joie je constate être remonté dans l’estime du lieutenant. Je vous remercie donc de la lettre que vous lui avez adressée… » Elle réussit à faire affecter dans une usine en mai 1917 un ouvrier métallurgiste de 37 ans, Émile Baudens, père de quatre enfants, sur le front depuis le début : « Sa me semble au Paradis cher Madame, au si longtemps que je vivrée je penserait à vous », lui écrit-il. Le même a besoin de son soutien moral après la guerre. Le 4 mai 1919, il avoue : « Ma petite fille n’est plus la même, elle me dit de retourner [d’]ou je vient, ici ce n’est pas ta maison, elle a 8 ans. » Il conclut : « Il nous faudra 10 ans pour revoir la vie comme en temps de paix. »
Après la guerre, Marie-Louise Puech-Milhau est secrétaire de l’Union pour le Suffrage des Femmes et préside l’Union féminine pour la SDN ; elle est membre du Conseil international des Femmes et une personnalité marquante de l’AFDU (Association des Femmes Diplômées des Universités) section française de l’International Federation of University Women. Dans le cadre de ces diverses associations, elle voyage beaucoup à travers le monde et elle pourra faire jouer tous ses réseaux de relations en faveur des intellectuelles polonaises, tchèques, juives d’Allemagne et d’Autriche réfugiées en France en 1940 et menacées par la victoire des nazis. Son action est très bien documentée grâce à la conservation de milliers de pièces d’archives personnelles. Une école de l’agglomération albigeoise porte son nom.
Rémy Cazals, juin 2015

*Les archives de Marie-Louise sont déposées aux Archives départementales du Tarn. Voir Magalie Amiel, Paroles de poilus, Lettres reçues par Marie-Louise Puech-Milhau pendant la Grande Guerre, mémoire de maîtrise, Université de Toulouse-Le Mirail, 2001, 182 p. Et Rémy Cazals, Lettres de réfugiées, Le réseau de Borieblanque, Des étrangères dans la France de Vichy, Paris, Tallandier, 2003, 471 p. [réédition limitée pour l’association Les Audois en 2016, disponible à cette adresse : Les Audois, BP 24, 11020 Carcassonne Cedex]. Voir aussi Marie-Louise et Jules Puech, Saleté de guerre ! Correspondance 1915-1916 présentée par Rémy Cazals, éditions Ampelos, 2015, 572 p. Voir l’article » Paris 1916″ sur le site de la Mission du Centenaire de la Grande Guerre. Il a été question de Marie-Louise Puech dans des colloques tenus à Paris en 2014 et à Gênes en 2015 dont les actes sont en cours de publication.

* Voir dans Cahiers d’études germaniques n° 71 (2016) les articles de Rémy Cazals, « Comment tromper la censure. Correspondance 1915-1916 de Jules et Marie-Louise Puech », p. 151-157, et de Françoise Knopper, « Un épistolier alsacien dans la Grande Guerre », p. 159-169.

* Il est également question de Marie-Louise dans les conclusions de Rémy Cazals au colloque franco-canadien de 2014 à Ottawa et 2015 à Paris : Le Canada et la France dans la Grande Guerre 1914-1918, sous la direction de Serge Joyal et de Serge Bernier, Montréal, Art Global, 2016, 650 p. [p. 633-644].

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Puech, Jules (1879-1957)

Ce n’est pas sa participation à la Première Guerre mondiale qui est en général mise en valeur dans la biographie de ce militant fidèle de la Paix par le Droit depuis le début du XXe siècle jusqu’à la disparition de la fameuse « revue verte » en 1949, docteur en droit avec un beau volume sur Le proudhonisme dans l’Association Internationale des Travailleurs (Paris, Félix Alcan, 1907, 285 p.), docteur ès lettres avec La vie et l’œuvre de Flora Tristan (Paris, Marcel Rivière, 1925, 514 p.), éditeur de Proudhon, vice-président de la Société d’Histoire de la Révolution de 1848… Pourtant, et bien que réformé pour raisons médicales, il a passé quatre ans sous les drapeaux, dont une bonne partie le fusil à la main.
Né à Labastide-Rouairoux (Tarn) le 20 juin 1879 dans une famille de la bourgeoisie industrielle protestante typique de la région. Études au collège de Castres, illustré vingt ans auparavant par Jean Jaurès, puis à la faculté de Droit de Toulouse où il soutient le combat du professeur dreyfusard Célestin Bouglé qu’il suit à Paris. Membre de la Ligue des Droits de l’Homme, admirateur d’Anatole France, il occupe un poste rémunéré par la Dotation Carnegie pour la Paix internationale, qui lui permet de participer à la gestion de la Bibliothèque Frédéric Passy, de la revue La Paix par le Droit et de la Société française pour l’Arbitrage entre Nations où il côtoie le prix Nobel de la Paix, le sénateur d’Estournelles de Constant. Marié en 1908, pas d’enfants.
N’ayant pas fait de service militaire, il s’engage dans l’infanterie, début 1915 (affecté au 258e RI d’Avignon) pour la raison simple que, si l’on veut établir la Paix par le Droit, il faut détruire le militarisme allemand. Il est alors assez proche de Gustave Hervé. Il poursuit avec sa femme, mais par écrit, les conversations sur les sujets qui les intéressent, et il décrit avec minutie ses tâches militaires, ses lectures et ses sentiments. Le corpus de sa correspondance du temps de guerre compte des centaines de lettres. De mars à juin 1915, avec d’autres « vieux » récupérés, il fait ses classes en Provence et découvre qu’il est bon tireur. En juillet, le voici sur le front, secteur de Verdun, en face du « gibet » (code pour que sa femme comprenne Montfaucon). Jusqu’au 24 septembre, il ne tire pas un seul coup de fusil ; le temps passe en heures de veille en première ligne et en corvées de terrassement. Là, autre découverte, il s’aperçoit qu’il n’est pas du tout doué pour manier la pelle (il préfère la pioche). Et aussi que son bon moral est en contradiction avec celui des autres soldats ; il comprend que cela tient à ce qu’ils ont vécu, eux, le premier hiver de guerre dans les tranchées (voir la notice Robert Hertz). Toutefois, il n’est pas mal vu de ses camarades : « Je crois pouvoir dire que j’ai une bonne presse dans la section ; les camarades me pardonnent assez bien de n’être pas bâti tout à fait sur leur patron. Certains me considèrent comme une sorte de savant occupé à des besognes supérieures ; d’autres comme une sorte d’original que les affaires militaires laissent absolument indifférent, d’autres enfin, comme animé de bonne volonté et ne me faisant pas tirer l’oreille ! Je ne dis pas qu’il n’y en ait point qui détestent ma classe et moi avec par généralisation, et qui ne soient bien aises de voir un bourgeois peiner avec eux ; mais ceux-ci doivent en être pour leurs frais en me voyant d’excellente humeur. » En novembre, ses chefs décident qu’un docteur en droit qui manie très mal la pelle sera plus utile comme secrétaire au bureau du cantonnement, à Montzéville. Ses conditions de vie s’améliorent et il a quelque mauvaise conscience d’être à demi embusqué. Lors de l’offensive allemande sur Verdun en février 1916, les bombardements se font de plus en plus violents ; les derniers civils doivent évacuer les villages, peu à peu détruits. Le 258e disparaît dans les attaques de la fin de mars. Jules Puech passe au 365e RI, d’abord en secteur calme à la frontière suisse. Puis c’est le départ vers la Somme. Aux civils qui saluent les soldats passant dans le train, ceux-ci répondent par des cris « À bas la guerre » (16-6-16). Désormais, les personnages qu’ils détestent le plus sont, dans l’ordre, en premier le Kronprinz, et en second à égalité Guillaume II et Poincaré. Jules Puech lui-même, s’il espère toujours la victoire, n’approuve plus le jusqu’au-boutisme de Gustave Hervé. Il demande ce qu’attend Barrès pour aller au feu. De plus en plus souvent, dans ses lettres, figurent l’expression « saleté de guerre » et le souhait de reprendre au plus vite une existence utile, de se remettre à « travailler ». C’est dans la bataille de la Somme, près de Flaucourt, en juillet 1916, qu’il est pris dans la fournaise, avec son fusil, sous le déluge de feu de l’artillerie et des mitrailleuses. Sur une carte hâtivement rédigée, il annonce qu’il est sain et sauf ; puis, sur une lettre plus longue, il raconte tous les détails du combat de la Maisonnette, non loin de Péronne. Il montre que les soldats (dont lui-même) sont terrorisés à l’idée d’une troisième campagne d’hiver qui s’annonce. « J’accepterais sans scrupules d’être évacué », écrit-il le 29 juillet. Son mauvais état de santé est reconnu. Il est envoyé vers l’arrière, déclaré inapte à l’infanterie et affecté en COA à Limoges en avril 17. Il ne reviendra pas sur le front.
Dès lors, il reprend ses activités dans les organisations pour la Paix et en faveur de la SDN, occupant désormais un poste au ministère des Affaires étrangères jusqu’à sa retraite en 1940. Il peut alors se retirer sur son domaine agricole de Borieblanque, près de Castres (Tarn), d’où il envoie à Pétain des lettres de critique (anonymes évidemment), où il participe à une résistance intellectuelle avec son ami de jeunesse Albert Vidal (voir ce nom) et surtout où il aide sa femme à faire vivre un réseau de soutien à des intellectuelles étrangères réfugiées en France et sans ressources (voir notice suivante).
Rémy Cazals, juin 2015
* Voir Rémy Cazals, « Faire la guerre pour établir la Paix par le Droit : Jules Puech (1915-1916) », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, janvier-mars 2014, « Les protestants français et la Première Guerre mondiale », p. 399-416. Les lettres de guerre de Jules Puech sont déposées aux Archives départementales du Tarn depuis leur publication en octobre 2015 : Marie-Louise et Jules Puech, Saleté de guerre !, correspondance 1915-1916, présentée par Rémy Cazals, Paris, Ampelos, 2015, 572 pages.

* Les lettres de féroce critique envoyées de manière anonyme au maréchal Pétain en 1941 et 1943 devaient être publiées par les éditions La Découverte en janvier 2016. En affirmant des sentiments pétainistes et en se présentant comme admirateur du général SS Reinhard Heydrich, un petit-neveu de Jules Puech (pas un fils, pas un neveu) a surgi et a interdit cette publication. La loi dit qu’il en a le droit ! Affaire à suivre.

* Voir dans Cahiers d’études germaniques n° 71 (2016) l’article de Rémy Cazals, « Comment tromper la censure. Correspondance 1915-1916 de Jules et Marie-Louise Puech », p. 151-157.

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Patard, Charles (1884-1966)

Il est le cinquième enfant et le premier garçon d’une famille de cultivateurs catholiques pratiquants de l’Orne (une des filles deviendra religieuse). Sa naissance, le 4 février 1884 à Montsecret, est suivie de celle de trois autres garçons. Élève brillant, il obtient le certificat d’études à 12 ans, poursuit au-delà pendant deux ans, mais doit abandonner, faute de ressources familiales. Il commence à travailler à 14 ans comme garçon d’épicerie à Flers, puis devient commis épicier à Paris, Salon-de-Provence et Neuilly-sur-Seine, avant de prendre à son compte une épicerie à Sées dans son département natal, aidé par son plus jeune frère, Joseph, né en 1896. Marqué par le catholicisme social du Sillon et par le socialisme de Jaurès, Charles reste solidement chrétien (sans pratiquer) et développe des idées pacifistes. Marié en 1911, il a un garçon qui meurt en nourrice. En août 14, sa femme est enceinte, mais il doit partir vers le front au 304e RI (il passe au 203e en juin 1916). Il connaît la guerre de mouvement dans la Meuse, puis les tranchées en quelques secteurs agités en particulier au Mort-Homme dans la deuxième partie de 1916. Son « témoignage », rassemblé par sa petite-fille Isabelle Jeger, est constitué de quelques photos, de quelques pages d’un carnet datées 17-18 septembre 1914 et 27-28 janvier 1915, et surtout de 20 lettres, quelques-unes très longues, à son frère Joseph entre le 19 avril 1915 et le 25 février 1917.
Le 17 septembre 1914, dans le secteur de Chaumont-sur-Aire, le 304e contemple le spectacle macabre des morts du 161e, restés sur le terrain depuis une semaine, et procède à leur enterrement. Charles Patard est particulièrement ému par deux lettres trouvées sur des cadavres, une adressée aux parents du soldat Jean Goussiez, de Reims, l’autre adressée à sa fiancée par le caporal Louis Coulombel, du Pas-de-Calais. La page datée du 27 janvier 1915 porte déjà la phrase : « Ah, quand finira ce cauchemar ? » Mais c’est surtout dans les lettres à son frère qu’il expose de manière plus complète ses sentiments. Il souhaite recevoir toute information intéressante car : « Ici comme pâture on nous sert L’Écho de Paris !…, les beaux articles de Barrès, la revanche, etc. » Et Joseph lui envoie plusieurs numéros de la feuille non-conformiste, Les Hommes du Jour. Le 19 avril 1915, sa fille étant née en mars, il écrit : « Tu as vu ma petite Jeanne, tu ne sais peut-être pas pourquoi je l’appelle Jeanne. J’avais dit à ma femme ma préférence, si cela avait été un petit garçon, je l’aurais appelé Jean en souvenir de Jean Jaurès, car si nous avions eu beaucoup d’hommes comme lui, je ne serais pas où je suis ; comme c’était une petite fille, elle s’appelle Jeanne ! » Il critique les riches embusqués, les hommes politiques chauvins, le parti clérical qui escompte « que le malheur et les larmes » referont de la France « la grande nation catholique ». Le 23 octobre, il donne le nom des coupables, Poincaré, Deschanel, Barrès, Lavedan, Richepin, Bazin, sans oublier « Monseigneur Amette et consorts ». Et il ajoute (10-11-15) Gustave Hervé et la plupart des socialistes qui ne se souviennent pas que la guerre « est le résultat de la politique revancharde, haineuse, qu’avait si bien dénoncée le grand Jaurès, qu’en voulant exterminer les autres, nous-mêmes nous nous exterminons, que la plus belle jeunesse ouvrière et laborieuse tombe chaque jour ». Lorsqu’il a un moment, Charles lit Sénèque et Tolstoï et se forge une philosophie stoïcienne et d’amour de l’humanité. Il condamne absolument toute volonté de se venger, évoquant même le soldat allemand qui pourrait le tuer : « Non, mon sang du moins ne criera pas vengeance, cela je ne le veux pas et je ne voudrais pour rien au monde que plus tard ma chère petite Jeanne que je connais à peine, nourrisse dans son âme des pensées de haine contre le malheureux qui m’aura frappé. » Il estime qu’il faut construire sa vie sur l’Idéal et la Raison.
Malade, Charles est évacué en octobre 1917 et ne reviendra pas sur le front. Ses deux frères, Victor et Alphonse, qui ont combattu dans l’artillerie de campagne, survivent également à la guerre. Quant à Joseph, au 85e d’artillerie lourde, il était celui qui courait le moins de risques et pourtant il fut tué le 14 juin 1917 près de Cormicy (Marne). Après sa démobilisation, Charles retrouva sa femme et sa fille de 4 ans, et reprit son épicerie jusqu’à sa retraite en 1934. Il fut un actif militant pour la Paix et un des organisateurs, en février 1939, de l’accueil des réfugiés républicains espagnols dans l’Orne (voir aussi Albert Vidal). Avant sa mort le 1er août 1966, il continuait à lire du Jaurès.
Rémy Cazals
*Voir Isabelle Jeger, « Si on avait écouté Jaurès », Lettres d’un pacifiste depuis les tranchées, Charles Patard, Notes de guerre et correspondance 1914-1917, Toulouse, Privat, 2014. Photos dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 364.

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