Chapatte, Auguste (1893-1966)

Le témoin
Fils de boulanger, il est né à Damprichard (Doubs). Devenu comptable dans une usine d’horlogerie. Service militaire en septembre 1913 ; réforme temporaire. Repris du fait de la guerre. Au front en janvier 1915 au 152e RI. Deux fois blessé ; la deuxième blessure, grave, lors de l’attaque du 21 décembre 1915 sur l’Hartmannswillerkopf, le fait classer service auxiliaire. Après la guerre, il devient « une figure respectée » du monde ancien combattant du Doubs, et il siège pendant vingt-six ans au conseil municipal de Damprichard.
Le témoignage
La rédaction de son témoignage date des années 30. Il n’y a en effet aucune rupture de ton entre le récit de l’années 1915 et celui du pèlerinage au Vieil Armand en février 1930. Le texte a été édité en 1946 à Besançon. Il est repris sous le titre Hartmannswillerkopf 1915-1916, Souvenirs d’un poilu du 15-2, par Bernard Giovanangeli en 2011, 158 p. avec une présentation par l’éditeur lui-même.
Un « personnage » essentiel du livre est le Vieil Armand : il « entre en éruption », il a « un nouvel accès de démence ». Récit détaillé de l’attaque du 23 mars 1915 (p. 36), de la nuit du 23 au 24 (p. 44), de la nouvelle attaque du 26, de la reprise du sommet par les Allemands (p. 66), de l’attaque du 21 décembre (p. 110). Entre temps, Auguste Chapatte et son régiment tiennent le secteur de l’Hilsenfirst en septembre (p. 91).
Des contradictions ?
Ce qui saute immédiatement aux yeux, c’est l’existence de deux séries de notations, contradictoires et complémentaires à la fois. D’une part il aligne tous les clichés d’un récit héroïque : il a hâte de monter vers le front ; mourir pour la patrie est le sort le plus beau ; « je fais le sacrifice de ma vie » ; « la France est en péril, nous partons pour la défendre » ; « Alsace ! Que de fois, au cours de mes années d’enfance et d’adolescence, j’ai pensé à toi, toi séparée injustement de la mère patrie » ; « Ma plus grande fierté est d’avoir combattu dans les rangs de ce magnifique régiment » ; évocation des « morts immortels »… D’autre part il pousse des cris de révolte contre l’horrible tuerie et ceux qui en portent la responsabilité (sans les nommer, ce qui laisse penser qu’il ne s’agit peut-être pas seulement de Guillaume et François-Joseph) ; « est-il possible qu’en plein vingtième siècle, siècle de progrès, on tue des gens à bout portant ? » ; « qui donc arrêtera cette boucherie ? » ; « pourquoi faut-il que cette belle jeunesse soit massacrée ? »…
On trouve même une opposition directe entre deux passages. L’un (p. 67) : « Que de vies humaines seraient économisées si, d’un côté comme de l’autre, on renonçait à conquérir un sommet qui devient intenable pour le vainqueur dès qu’il s’en est emparé. A quoi bon poursuivre une lutte qui n’a d’autre résultat que d’engloutir des régiments ? » L’autre (p. 101) : « Ce secteur immortalisé par des luttes sanglantes, par des actes de dévouement, d’héroïsme qui, dictés par l’esprit de sacrifice, ont atteint au sublime et peuvent rivaliser, sinon les dépasser, avec les plus beaux que l’Histoire ait enregistrés. »
Quelques notations particulières
– p. 23-28 : opposition entre les jeunes pleins d’enthousiasme au départ et ceux qui « y retournent » (entre guillemets dans le texte) et ceux qui y sont déjà qui ne demandent qu’une chose, « un bon tuyau sur la fin de la guerre qu’ils appellent de tous leurs vœux ».
– p. 39 : l’angoisse avant l’attaque.
– p. 41 : les cris des blessés.
– p. 42 : donner une cigarette à un Allemand prisonnier.
– p. 52 : le tir trop court du 75 brise une attaque française.
– p. 62 : le capitaine distribue de l’argent aux soldats qui ont eu une belle conduite.
– p. 65 : une trêve par réciprocité.
– p. 69 et p. 99 : qu’il fait bon vivre en période de repos (mais les exercices sont désagréables et stupides) ; qu’il est bon de manger chez les civils [idée théorisée par Jules Puech dans sa correspondance publiée sous le titre Saleté de guerre ! Voir aussi Manger et boire entre 1914 et 1918, sous la direction de Caroline Poulain].
– p. 72 : les totos font souffrir mais sont un sujet de plaisanteries [voir Louis Barthas et les dessins de Dantoine].
– p. 75 : la bonne blessure.
– p. 86 : la stupidité de porter la capote par une chaleur accablante.
– p. 98 : armistice d’un jour en novembre 1915 à cause des intempéries.
– p. 117 : la grave blessure, le transport du blessé par des PG pris comme brancardiers, les soins.
Rémy Cazals, février 2016

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Icher, Joseph (1896- )

Dans le livre 500 Témoins de la Grande Guerre (Éditions midi-pyrénéennes et Edhisto, 2013, 496 p.) figurent certaines notices collectives comme celle intitulée « Audois », p. 40, qui regroupe 15 témoins, hommes et femmes, du département de l’Aude, dont les témoignages, apportent des renseignements ponctuels (malheureusement pas toujours assez précis) publiés dans le petit livre de Rémy Cazals, Claude Marquié, René Piniès, Années cruelles 1914-1918, Villelongue d’Aude, Atelier du Gué, 1998, 164 p. [1ère édition 1983 en coopération avec la Fédération audoise des œuvres laïques].
Le témoignage oral de Joseph Icher, né à La Redorte le 30 avril 1896, qui a combattu avec le 30e RI, a été recueilli en 1980 par Mme Renou et ses élèves du collège Varsovie à Carcassonne. On peut souligner certains passages :
– p. 21, le jour de l’annonce de la mobilisation, à La Redorte, est celui de la fête locale : « Le bal était prêt pour recevoir les danseurs. Toutes les réjouissances ont cessé, la fête était terminée avant de commencer. »
– p. 33, les tranchées, les abris, les « mers de boue » ; la chasse aux poux au briquet, à l’épingle ; le seul moyen efficace est de faire bouillir le linge
– p. 35, la nourriture, la corvée de soupe, les roulantes, le pinard, le singe, le tabac
– p. 113, l’impression qu’en 1917 il ne reste que des ruraux dans les tranchées : « Celui qui a pu échapper au massacre ne s’en est pas privé. »
– p. 114, trois lieutenants, instituteurs, officiers d’élite
– p. 153, en occupation en Allemagne en mars 1919, il est muté au 14e régiment de tirailleurs algériens pour aller combattre les bolcheviks : « Mission ridicule, car nous n’étions pas en guerre avec cette puissance, qui était libre de se donner le régime qui lui convenait. La flotte française était au large d’Odessa : j’ai vu des cuirassés français tirer sur de pauvres villages – Tiraspol notamment – on se demande pourquoi. »

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Gamel, Roger (1896-1962)

Sur le livre Impressions de guerre 1914-1918, Carnet de guerre de Roger Gamel, poilu aveyronnais, pas de mention d’éditeur mais un ISBN 978-2-7466-7598-8. Si on retourne le livre, c’est une nouvelle couverture, celle des Impressions de guerre 1914-1918, Journal de guerre de Mimi Jacob (voir ce nom). Le livre double, imprimé en 2014, est le résultat d’un travail pédagogique réalisé au lycée Louis Querbes de Rodez (Fax 05 65 78 12 32) sous la direction de Jean-Michel Cosson, professeur d’histoire et de géographie, et de Sandrine Garriguet, documentaliste. Il semble hors commerce mais il est peut-être possible de se le procurer en s’adressant à ce lycée. Je l’ai moi-même reçu sans commentaire. Les deux témoins n’ont aucun rapport, l’un avec l’autre.
Roger Gamel est né à Rodez le 29 juin 1896. Deux lignes de son carnet (p. 51 et 91) nous apprennent qu’il était employé de commerce, ayant travaillé à Paris à la Samaritaine et aux Galeries Lafayette où il reprit du service lors de sa démobilisation en septembre 1919. Le fait que le cahier ait été trouvé par hasard dans un grenier à Lille est peut-être à mettre en rapport avec ses emplois successifs. Marié en 1920 à Deuil-la-Barre (actuellement dans le Val d’Oise), il mourut dans ce même département, à Belloy-en-France, le 26 octobre 1962. Roger Gamel ouvre son cahier en affirmant qu’il est la copie conforme des notes prises pendant la guerre, notes brèves pour la période du 16 avril 1915 (incorporation au 4e RIC) au 29 août 1916 (mutation au 23e RIC) et plus complètes ensuite. Quelques fautes d’orthographe de l’auteur ou de transcription. Les points de suspension dans les citations qui suivent sont de Roger Gamel.
Sans surprise, on trouve dans ce témoignage les habituelles descriptions concernant la vie des poilus. La pluie (p. 16) : « Ma capote tient debout toute seule tant elle a été mouillée. » Le froid (p. 29, 2 janvier 1917) : « Nos boules de pain nous arrivent gelées aussi faut-il nous servir de nos pelles bêches pour les partager en quatre, nous les faisons passer au feu vif pour pouvoir manger ce pain. » Les poux (p. 56) et les rats (p. 85) : « Un rat m’a mordu à la joue, teinture d’iode… » La boue (p. 56) : « Les boyaux ne sont plus que des canaux de boue dans lesquels on s’enfonce par endroit jusqu’à la poitrine. » Les mercantis (p. 27) « sans scrupules qui nous écorchaient de leurs prix excessifs ». L’aide aux paysans (p. 43) : « Blancs et noirs aident nos paysans dans les travaux des champs. Comme partout, on a craint l’arrivée des « Coloniaux » dont la mauvaise renommée n’a été répandue que par des curieux et des jaloux ; et quand les « Coloniaux » s’en vont, on les regrette et on ne se cache pas pour nous le dire. » En permission, l’accueil démoralisant des « civils très patriotes » qui ne comprennent pas ce qu’est la guerre (p. 62) ; et toujours, au moment de repartir, un terrible cafard. L’officier d’état-major, « très élégant et pommadé », qui, tout pâle, passe une heure avec les fantassins : « Il pourra en raconter long sur la vraie guerre ! » La peur au cours d’une patrouille, la vie au milieu des morts, la mauvaise surprise des obus à l’ypérite (p. 59). Plus originale, la situation du groupe à qui on ne peut faire parvenir de nourriture par voie terrestre (p. 34) : « Par signaux optiques, notre aviation est prévenue du danger que nous courons… une dizaine d’avions survolent notre secteur et nous jettent quelques boites de conserves qu’il nous est impossible de retrouver… »
Intéressante description d’une corvée de soupe (p. 57) avec cette précision très concrète : avant d’avoir à affronter le retour, chargés à l’excès, dans la boue et sous les obus, les hommes de corvée ont le plaisir de boire et manger chaud. Jules Puech (voir ce nom) et d’autres l’ont noté. Jules Puech et sa femme Marie-Louise ont également donné de nombreux exemples de prosélytisme catholique en particulier dans les hôpitaux. Roger Gamel en fournit un cas personnel (p. 59) : « Je quitte l’ambulance de Beaurieux… la sœur me coud à ma vareuse un scapulaire et me donne deux médailles elle m’embrasse et je remonte en ligne.»
Nommé observateur du régiment (7/12/1916), il assiste à la destruction du village d’Andéchy (13/12) ; ayant repéré un groupe de travailleurs ennemis, il les signale et a « la satisfaction à voir éclater 8 coups de 75 en plein but ». Il ajoute : « J’ai bien travaillé. » Lors du recul des Allemands dans l’Oise (21/03/1917), il note la joie des habitants sortant de leurs caves pour recevoir les soldats français, et il condamne les dévastations : « Nous voyons partout les arbres fruitiers sciés, les caves inondées, les puits bouchés avec du fumier… là, par ces abominables manières à faire la guerre on reconnaît l’âme boche… la destruction systématique de ce riche pays est complète… pourquoi avoir scié les arbres fruitiers ? est-ce cela qui arrête une armée ? »
Le 16 avril, son régiment est en réserve. Le 18, il décrit l’attaque du mont des Singes. En juin, secteur calme en Alsace. Une brève allusion aux troubles, le 22 juillet : « Quelques régiments se sont révoltés… ça barde… le 20e Corps qui occupe une partie du secteur a un mauvais moral… les pires canards circulent. » Retour vers le Chemin des Dames, fin juillet. Caverne du Dragon (p. 51), Hurtebise jusqu’en novembre (p. 51-61).
Montagne de Reims en février 1918 ; fort de la Pompelle en mars. Le 19 octobre, il est évacué, atteint de grippe espagnole, mais s’en sort rapidement. Le 11 novembre le surprend à Paris, retour de convalescence.

Rémy Cazals, septembre 2015

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Henwood, Eugène (1880-1944)

On ne sait que peu de choses de la vie d’Eugène Adrien Isidore Henwood avant la Première Guerre mondiale. Né à Paris, le 19 février 1880, autodidacte, il exerça divers métiers – vendeur de journaux, garçon de café, chanteur de café concert, gérant d’un dépôt de vin puis d’une entreprise de dentelles, etc. -, tout en écrivant des poèmes, des chansons et des nouvelles, avant de se consacrer au journalisme. En 1914, il était à la fois le directeur et le rédacteur en chef d’un journal hippique dont le premier numéro était paru l’année précédente.
Exempté de service militaire, pour raison médicale, en 1901, il fut par contre jugé apte au service armé par le conseil de révision devant lequel il dut à nouveau passer le 31 décembre 1914.
D’abord affecté au dépôt du 150e régiment d’infanterie, à Chartres, il passa peu après au 4e régiment mixte de zouaves et tirailleurs qu’il rejoignit près de Bergues (Nord) le 11 juillet 1915. Il ne revint à Paris que le 10 octobre 1918 après avoir passé 583 jours en divers cantonnements plus ou moins éloignés du front, (dans le Nord, le Pas-de-Calais, l’Aisne, la Marne, la Meuse, l’Aube et l’Oise), 343 jours en secteur, dont 143 dans les tranchées de 1ères lignes (en Belgique tout d’abord, près d’Arras ou de Lens ensuite, puis à Verdun et enfin sur le Chemin des Dames), 183 jours à l’hôpital, (la 1ère fois après avoir été blessé à Verdun le 27 octobre 1916) et 75 jours en permission.

Carnets et autres écrits

39 mois durant, Eugène Henwood a consigné, jour après jour, avec une grande régularité, ses actions et ses réflexions, sur 17 carnets de format et d’épaisseur variables, soit un total de 940 pages. Son goût pour l’écriture et son désir de dépeindre divers aspects de la vie quotidienne des poilus, l’amena, en outre, à écrire plus de cinquante articles qualifiés de « contes », « nouvelles », ou « scènes vécues », écrits entre mars 1916 et février 1919, et parus, pour la plupart, dans les colonnes de journaux socialistes (La Petite République ; Les Hommes du Jour ; Le Journal du Peuple ; La Tache d’encre ; La Jeunesse française et La Vague). La plupart de ces articles mettent en scène – sous des pseudonymes – des camarades de l’auteur.
L’édition, par son petit-fils Philippe Henwood, de l’ensemble des écrits de guerre d’Eugène Henwood – carnets et articles – dans une édition enrichie d’un apparat critique, permettra prochainement au lecteur d’aujourd’hui d’en mieux apprécier l’intérêt et l’apport.
L’ouvrage devrait paraître aux éditions Pierre de Taillac en septembre 2015.

Un poilu comme les autres ?

Si l’expérience qu’a connue Eugène Henwood au cours de la Première Guerre mondiale est loin d’être rare, pas plus que n’est rare le fait d’avoir tenu un carnet de route, cette expérience et le poignant témoignage qu’il nous en a laissé n’en sont pas moins singuliers et complémentaires d’autres expériences et d’autres témoignages, qu’ils soient déjà publiés ou encore inédits, tant du point de vue des faits rapportés que de la manière de les relater.
Les carnets de route d’Eugène Henwood constituent, en effet, un témoignage particulièrement riche et précis, qui permet de mieux connaître les divers aspects du quotidien d’un simple soldat d’un régiment de zouaves et de tirailleurs, tout en suivant, jour après jour, son parcours, les nombreux changements de secteurs opérés, la variété des cantonnements, etc. C’est là le témoignage à la fois ordinaire et extra-ordinaire d’un individu entraîné malgré lui, comme des millions d’autres, au sein d’une terrible et macabre aventure ; la chronique sensible d’un homme qui, tout en souffrant et en se plaignant, fait « simplement » son devoir ; le reflet de volonté affirmée de témoigner d’un homme mûr et cultivé, qui ne cache pas ses idées et ses convictions, mêlant, au fil des jours, les faits et les réflexions que ces faits lui inspirent, les descriptions et les analyses ; un matériau « brut » enfin, ni retravaillé, ni réécrit, ni romancé, que complètent et enrichissent, nous l’avons dit, et de très plaisante manière, plusieurs dizaines de courts récits, vivants instantanés du quotidien de quelques-uns des soldats de la Grande Guerre.
Comme beaucoup d’autres, Eugène Henwood a partagé la constante préoccupation de ses camarades pour le climat et souffert de toutes sortes d’intempéries ; il a souvent changé de « lieu de résidence », entre les tranchées de 1ère ligne, le front, les secteurs et les cantonnements de repos, changements opérés parfois en train ou en camion, mais plus souvent encore à pied ; il a dormi dans des endroits très divers (du château à la porcherie…) ; il a vécu dans la boue, a été dévoré par les poux et a partagé ses abris de fortune avec les rats ; il a été assourdi et abruti par le vacarme infernal des champs de bataille ; il a côtoyé celle qu’il nomme « Dame Camarde » et lui a échappé à plusieurs reprises ; il a connu l’horreur ; il a été blessé ; il a connu l’attente, l’ennui et la nostalgie de la vie d’avant la guerre, le découragement, le désespoir ; il a attendu et souvent espéré, voire cru, en « une paix prochaine », scrutant les journaux pour y trouver « quelque lueur, quelque espoir ». Puis il s’est résigné, et s’en est remis à la fatalité …
Comme d’autres, il a critiqué l’attitude de certains de ses concitoyens qui, à l’arrière, feignaient d’ignorer la souffrance de ceux qui étaient au front, l’attitude aussi de certains civils rencontrés en divers lieux de cantonnements : propriétaires égoïstes, commerçants exploitant les soldats, femmes aisément consolées de l’absence de leurs maris …
Mais plus que beaucoup d’autres, peut-être, parce qu’il était de santé fragile, parce qu’il était plus âgé, plus cultivé et davantage porté à l’analyse et à la critique que la plupart de ses compagnons d’infortune, Eugène Henwood a souffert au cours de ces terribles années, tout en reconnaissant qu’il avait souvent eu de la chance.
Plus que beaucoup d’autres, sans doute, il s’est indigné de l’attitude de certains officiers qui non seulement ne s’imposaient pas à eux-mêmes les règles qu’ils exigeaient des autres, mais encore traitaient les hommes placés sous leurs ordres avec arrogance, grossièreté et inhumanité, ces officiers dont il a dénoncé les travers et dont il s’est – sans doute un peu trop ouvertement – moqué, au point d’être qualifié de « mauvais esprit » et d’être renvoyé dans une unité combattante, après avoir passé deux ans dans une compagnie « hors rang » où il était employé, la plupart du temps, comme secrétaire ou téléphoniste.
Plus que beaucoup d’autres, sans doute, il a dénoncé la propagande, le « bourrage de crâne », et s’en est pris, avec virulence, aux journalistes de la « presse bourgeoise », « folliculaires de l’arrière qui se bornent à exposer leur patriotisme en phrases creuses et redondantes » et qui « bien tranquillement à l’abri en de confortables cabinets de travail, les pieds sur les chenets, se contentent de faire la guerre avec … la peau des autres ».
Plus que beaucoup d’autres, surtout, il a supporté avec difficulté la vie collective. Et, s’il a connu quelques bons camarades et a partagé avec certains quelques agréables moments, s’il en a mis en scène quelques-uns, sans méchanceté voire avec une certaine tendresse, dans plusieurs des « scènes vécues » qu’il destinait aux journaux, si la citation qui lui fut octroyée le 8 novembre 1917 porte « A toujours été pour ses camarades plus jeunes un exemple de dévouement et d’entrain », il a cependant beaucoup souffert de la promiscuité forcée avec certains de ses compagnons qu’à l’instar de certains journalistes et de certains officiers, il n’a guère épargnés dans ses écrits, dénonçant à l’envi l’abrutissement et l’ignorance, la bêtise et la stupidité, le manque de dignité, le « je m’en-fichisme à outrance » et l’indifférence de « pauvres hères » qui « ne lisent pas, ne pensent pas » et ne trouvent rien de mieux à faire pour se distraire et oublier leur situation que de s’enivrer, laissant ainsi croire à l’excellence du moral des combattants.
Refusant tout avancement, n’éprouvant nulle haine pour l’ennemi, Eugène Henwood n’a pu trouver un relatif apaisement qu’en s’isolant pour lire et écrire.

D’une guerre à l’autre

L’intérêt d’Eugène Henwood pour le sport hippique est toujours vif au lendemain de la guerre. Démobilisé le 9 mars 1919, il crée la même année le Guide préféré des sportsmen puis La Vie hippique, artistique et littéraire, publication qui le fera vivre pendant plus de vingt ans et dont le dernier numéro paraîtra en mai 1940.
Il ne reniera cependant pas ses idées et ne cessera pas son combat, écrivant encore plusieurs articles dans lesquels il encourageait ses camarades à opposer « la vérité au mensonge » et à ne pas laisser « poétiser, idéaliser [leur] douloureux calvaire ».
Il mourut le 30 septembre 1944, à l’âge de 64 ans.

Philippe Henwood (petit-fils d’Eugène), février 2015

Le livre annoncé vient de paraître : Eugène Henwood, « Maudite soit la guerre… », Ecrits censurés d’un journaliste dans les tranchées (1915-1918), présentés par Philippe Henwood, Villers-sur-Mer, Editions Pierre de Taillac, 2015, 543 p.

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Guilhem, François (1886-1945)

Né à Toulouse le 7 avril 1886. Service militaire de 1907 à 1909. Marié en 1911. Une fille. Manutentionnaire aux entrepôts de la société L’Épargne. Sympathisant socialiste. Mobilisé en 1914 au 296e RI. Ses lettres à sa femme témoignent, une fois de plus, que la guerre a fait redécouvrir l’amour conjugal. Ainsi : « Je te demande d’avoir du courage jusqu’à la fin, songe que je suis obligé d’en avoir, moi qui suis obligé de lutter contre un terrible ennemi et contre la séparation de ma famille ; songe un peu, quand je jette mes yeux sur la photo que tu m’as envoyée, ce qui peut se passer en moi-même… » (12-12-14). D’un autre côté, les lettres ne manquent pas de pugnacité et d’ironie. Par exemple, le 27 mai 1915 : « Émile m’a appris par sa lettre d’hier que Gourg avait été tué. Il prêchait la guerre dans le temps ; il ne la prêchera plus. » Ou encore, le 19 août 1915 : « Je voudrais bien voir ces embusqués à ma place, ceux qui ne sont jamais venus au front, comme le gendre de Caillabel par exemple ; ils en chieraient toute une. » Et, le 19 mai 1916 : « Pauvres mères, vous pouvez faire des enfants, la boucherie militariste les attend. Ah ! que je suis heureux d’avoir une fille ; elle ne viendra pas au moins se faire hacher sur un champ de bataille et si, après la guerre, favorisé par le sort, si je réussis à m’en sortir, ceux qui viendront me prêcher la repopulation seront reçus avec tous les honneurs dus à leur grade. » Et encore : « Tu me dis que Pierrillou a été cité à l’ordre du jour et qu’il a eu la croix de guerre ; il vaut mieux celle-là que la croix de bois » (22-7-16).
Le récit de ce fantassin rejoint ceux de ses semblables et décrit la boue, le froid, les veilles, les attaques stupides, les poux : « Ma chère Augustine, tu feras bien de m’envoyer de la poudre pour les poux, car pourtant qu’on les chasse et qu’on se change, on en est rempli, et ils sont gros et tu peux croire qu’ils piquent ; tu verrais les types, sitôt qu’on a une minute, à sortir la chemise et à faire la chasse ; on a le corps tout rouge de piqûres » (14-8-15).
Le régiment commence la guerre en Alsace, puis il est transféré en Artois, devant Vermelles, village occupé après le repli allemand (voir Barthas, Hudelle). Le 25 décembre 1914 : « Chère Augustine, je me rappellerai longtemps de cette nuit de Noël : par un clair de lune comme en plein jour, une gelée à pierre fendre, nous sommes allés vers les 10 heures du soir porter des poutres dans les tranchées ; quel n’a pas été notre étonnement d’entendre les Boches chanter des cantiques dans leurs tranchées ; les Français dans les leurs, puis les Boches ont chanté leur hymne national et ont poussé des hourrah ; les Français ont répondu par le Chant du départ ; tous ces chants poussés par des milliers d’hommes en pleine campagne avaient quelque chose de féerique. » Une pause dans une guerre sans fin : « Quant à la paix, je crois que si aucune puissance neutre ne s’en mêle, nous y sommes pour longtemps car de la manière que nous faisons la guerre, il est presque impossible d’avancer, tant aux Boches qu’à nous » (30-12-14).
Le 10 mai 1915, François est atteint par une balle au sommet du crâne : « Tu peux croire que cette balle a été la bien venue. » Soigné, il essaie de faire durer la séquence et même de s’embusquer pour de bon : « Je deviendrai peut-être l’ordonnance du major en chef des hôpitaux de Béziers, mais je ne suis pas sûr de réussir » (13-7-15). En effet, cela ne marche pas et il doit repartir, avec le 96e, à Beauséjour, et participer à l’offensive du 25 septembre en Champagne. Le 12 octobre, il peut écrire : « Cette nuit nous avons été relevés des tranchées et nous sommes dans un bois ; nous n’avons ni eau pour nous laver, ni rien, mais nous sommes hors de danger, c’est l’essentiel. Nous crevons de faim et de soif. Nous avons passé 15 jours terribles, nous avons eu beaucoup de morts et de blessés ; moi, je n’ai pas eu seulement une égratignure ; encore une fois je m’en suis sorti ; j’ai eu un fusil partagé dans les mains par un éclat d’obus et je n’ai pas eu la chance d’être blessé. » Un peu plus tard (2 décembre 1915), il tire des conclusions plus larges : « Tu peux croire que j’en ai assez de cette vie ; toujours au danger, la pluie, le froid, mal nourris, dévorés par les poux, nous avons tout pour nous faire souffrir ; il faut avoir la volonté de vivre pour supporter tout cela. »
1916 le trouve à Berry-au-Bac et au bois de Beaumarais, élément d’un « troupeau de moutons qui suivons ceux qui nous commandent ». Les secteurs chauds et ceux où « on ne se croirait pas en guerre » alternent. En juillet, c’est Verdun. Alors, les lettres de sa femme lui sont retournées avec mention « le destinataire n’a pu être atteint ». François est en effet porté disparu à Fleury le 4 août. Blessé, récupéré par les brancardiers allemands, il est soigné à Ulm, et sa première lettre de captivité n’arrive à Augustine que le 6 septembre. Peu après, il précise : « Je garderai longtemps le souvenir de mes derniers combats qui dépassent en horreur tous ceux que j’avais vécus ; aussi je suis heureux d’être loin de ces champs de massacre. Je vois d’ici le mauvais sang que tu as dû avoir fait pendant le temps que tu es restée sans nouvelles, mais maintenant tu peux dormir tranquille car tu es sûre de me revoir. »
Une fois guéri, il participe aux travaux agricoles en Allemagne : « Je laboure tous les jours, je suis devenu bon, mais si je reviens en France, je ne crois pas de continuer ce métier-là. »
Rémy Cazals
*Lettres numérisées par le petit-fils, Jean-Marie Donat. Un exemplaire sera déposé aux Archives municipales de Toulouse. Photo de François Guilhem, sa femme et sa petite fille dans 500 Témoins de la Grande Guerre, p. 244.

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Hourtal, Marius (1894-1986)

Né le 9 décembre 1894 à Carcassonne (Aude), il reçoit une éducation primaire, fait son apprentissage et devient ajusteur mécanicien dans l’entreprise Carrière et Guyot, fabricant du gros équipement agricole. Après la guerre et son mariage, il se met électricien à son compte ; retraité, il décide de rédiger ses souvenirs de guerre en 1978. Des extraits ont été publiés.
Tout commence en mars 1914 lorsqu’il passe le conseil de révision et qu’il est reconnu bon pour le service : « Je fis un saut de contentement et je courus me rhabiller pour me réchauffer. » Il assiste à la mobilisation et au départ du 143e RI. Lui-même rejoint le 56e RAC à Montpellier et, après la période d’instruction, le voici au Vieil-Armand où, en septembre 1915, un obus éclate dans l’âme d’une pièce de 75 de sa batterie. Le spectacle est horrible. Officiellement, on dira que c’est le résultat d’un tir allemand, mais on renvoie le reste des obus en usine. Quelques jours plus tard, il est lui-même égratigné par un minuscule éclat d’obus. Sa première permission est l’occasion de rapporter des limes pour graver des douilles. La permission d’octobre 1916 est racontée avec quelque détail : le fourbi encombrant lors de la traversée de Paris (dans une musette un obus allemand de 77 non éclaté dont il a retiré la poudre) ; les combines pour rabioter un peu de temps ; le chaudron d’eau bouillante dans lequel on va tremper les vêtements et « faire cuire ces bêtes » ; la visite aux parents de camarades tués ; la prière, avec sa mère, auprès de la Vierge du Bon-Secours de l’église Saint-Vincent. En avril 1917, c’est le Chemin des Dames : « Comme suite à cet échec sanglant, il y eut de la rébellion dans certains régiments. On fusilla même une vingtaine d’hommes, au hasard, même des meilleurs soldats. » En octobre, en Champagne, visitant un cimetière où il repère de nombreuses tombes d’hommes du 143e, il découvre celle de l’homme qui l’avait formé au cours de son apprentissage. Après Caporetto, il part pour l’Italie, et sa batterie est reçue triomphalement à Turin en novembre. Il va en permission juste après le terrible accident de train de Saint-Jean-de-Maurienne. Retour en France pour affronter les attaques allemandes du printemps 1918 (il est personnellement félicité par Poincaré). Puis c’est la contre-offensive décisive des Alliés et le 11 novembre. Marius Hourtal est alors maréchal des logis depuis le 5 mai 1917. Fin juillet 1919, retour à Montpellier où « on débarqua pour la dernière fois, étant sûrs de ne plus prendre le train pour une destination inconnue comme cela nous était arrivé une douzaine de fois en quatre ans de guerre ».
Rémy Cazals
*Années cruelles…, 1998.

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Payen, Maurice (1885-1964)

1. Le témoin
Né à Méricourt-Corons (Pas-de-Calais) en 1885 dans une famille de mineurs. Assiste à onze ans aux événements qui accompagnent la catastrophe de Courrières (10 mars 1906, 1099 morts). A treize ans, il est galibot puis chargeur, et à dix-sept à la veine. Il fuit l’arrivée des Allemands dans la région de Lens en octobre 1914 et est incorporé (classe 15) au 127e Régiment d’infanterie (Guéret) en décembre 1914. Entraîné au camp de la Courtine (Creuse), il monte au front avec le 409e RI en avril 1915 et occupe des secteurs calmes dans l’Oise. Malade, il est hospitalisé à Montdidier en décembre 1915. Première permission et retour (janvier 1916). Prêté au 2e Génie (mineur volontaire) pour la guerre de mines dans la Somme. Départ pour Verdun et montée en ligne le 28 février 1916, relève le 9 mars. Repos dans l’Oise puis réserve dans l’Aisne, puis secteur Berry-au-bac. De fin août à octobre 1916 dans la Somme (Soyécourt /Ablaincourt) avec attaques. Compagnie hors-rang pour des travaux de pionnier jusqu’en juin 1917. Volontaire pour l’Armée d’Orient, versé au 2e puis 4e Régiment de zouaves. Grèce – Serbie – Bulgarie d’août 1917 à mars 1919. Démobilisé en août 1919.

2. Le témoignage
Maurice Payen, Mille-feuille, carnets inédits d’un poilu du Nord, Bouvignies, les Editions du Nord Avril, 2007.
Le texte est un récit de vie (« Mille-feuille de souvenirs ») depuis sa naissance jusqu’à son expérience de la Grande Guerre. Constitué de carnets racontant le quotidien et les événements marquants de sa guerre, l’ensemble est publié par son petit-fils Bernard Léonard-Payen ; il contient des carnets manuscrits, rédigés avec soin, illustrés de croquis et des lettres envoyées du front. Le récit se termine en 1920.
La rédaction des carnets, postérieure au conflit, est précise sur les lieux et les dates. Le récit se compose de scènes classiques (tranchée, bombardement, relève, repos…), mais aussi d’éléments plus rares dans les témoignages courants, avec par exemple l’évocation de vols, d’Allemands achevés ou de la sexualité des infirmières de l’hôpital militaire de Gumendzé (Macédoine grecque) ; ainsi ce récit parfois picaresque pose la question de la réécriture : la narration des faits dans le texte définitif diverge parfois de ce qui est donné dans les lettres à la famille, envoyées immédiatement après ces événements. Outre la véracité de certains faits (exagération ? enjolivement?), le texte, non publié du vivant de l’auteur, est parfois d’une tonalité qui nous mène plus vers J. N. Cru (traquer les tartarinades) que par exemple vers l’auto-minoration de la violence du témoin. Si d’un autre côté le récit est tenu pour vrai, il est tout aussi intéressant.
Le témoignage est aussi utile car il évoque le destin d’un homme jeune (« ses ennemis lui avaient saboté sa jeunesse » [introduction]) avec la mentalité et la culture ouvrière qui est la sienne : il nous montre un soldat qui a passé presque 5 ans sous les drapeaux, qui a fait la guerre des mines, Verdun et la Somme, vu une mutinerie en 1917 et eu une expérience du front d’Orient, lui le mineur qui n’avait jamais voyagé.

3. Analyse
Maurice Payen est un jeune homme (classe 1915) mais son expérience de mineur de fond, métier commencé à treize ans, en fait un soldat débrouillard. Courageux mais turbulent, blessé, il est cité mais aussi puni de prison (« notre lieutenant de compagnie ne me gobait pas parce que j’étais rouspéteur » p. 185), c’est le témoignage d’un soldat du genre « loustic », très attaché à sa famille et aux camarades de la région de Lens qu’il se fait pendant le conflit.
M. Payen déteste les Allemands (« cette bande d’assassins » p. 80, « ces sales boches » p. 78) et ne semble pas politisé : p. 151 « un jour de la fin avril en 1917, nous fûmes appelés pour réprimer un début de révolte que les 107e et 172e RI avaient fomentée. C’était, disait-on, une répercussion de la révolution russe. Il n’y a eu aucun coup de feu et tout rentra dans le calme après plusieurs heures de pourparlers. »

Payen évoque des tensions graves avec les mineurs étrangers ressortissants de l’Alliance du bassin de Lens lors de la déclaration de guerre (fin juillet-début août 1914)
p. 42 « À Méricourt – Corons, les joyeuses agitations des étrangers devinrent inquiétantes. Ils nous provoquaient en se promenant dans nos rues, en chantant avec des accordéons. Notre indignation fut prompte et une décision rapide fut prise. (…) Le 2 août, tous les hommes valides se formaient par groupes et une battue monstre était organisée pour arrêter tous les étrangers. La chasse à l’homme commençait. Tous les étrangers étaient arrêtés chez eux ou dans les rues, mis en lieu sûr, puis incarcérés à Saint-Etienne. Deux Autrichiens récalcitrants, armés de haches, étaient attrapés à la fosse 3, au moment où ils voulaient couper les câbles de chanvre des cages de la fosse. L’un d’eux fut tué à coups de pavés en grès sur la tête, sous les yeux de sa femme et de ses enfants. L’autre était très malmené et recevait bon nombre de coups. »

Agé de 19 ans, Payen est réfugié en octobre 1914 à Saint-Valéry-sur-Somme, il est convoqué (classe 15) et évoque le conseil de révision en temps de guerre – novembre 1914. Pour ces jeunes gens, l’ambiance fait encore penser au temps de paix
p. 49 « Quel triste conseil, pour nous, qu’aucun parent n’accompagnait. J’avais eu un bien gros cœur de voir les jeunes gens du pays s’amuser, chanter et danser en compagnie des leurs. J’étais reconnu « bon » pour le service armé, ainsi que mes compagnons d’infortune, sauf Ch. Landas qui était ajourné et qui pleurait de mécontentement de ne pouvoir nous suivre dans les pérégrinations qui nous attendaient. »

Au front (Oise 1915), les relations avec les Allemands sont parfois verbales (et hostiles)
p. 59 « On entend une vive fusillade qui semble durer très longtemps, entre les « boches » et les Français. Lorsque la fusillade s’arrête, on saisit des cris de part et d’autre. C’était des injures que chaque camp s’envoyait. » ou
p. 80 « Un soir, vers cinq heures, les boches se sont mis à crier et toutes les voix faisaient un vacarme épouvantable. On nous alerte… Et nous voici tous à nos postes de combat. Nous écoutons… Quelques boches nous insultent en langue française. Certains disent les pires bêtises. Nous sommes obligés de croire qu’ils savent qu’ils ont en face d’eux un régiment de « gars du Nord », puisque toutes leurs sottises ne s’adressent qu’à ceux de chez nous. Nos chefs nous défendent de répondre, mais c’en est trop. Nous les insultons par les mots les plus grossiers que nous trouvons afin de blesser leur amour propre. »

Les relations avec les civils peuvent être mauvaises (novembre 1915, Ressons-sur-Matz)
p. 82 « Ce village n’est pas hospitalier. Les gens ne sont guère aimables envers nous. Avant que nous arrivions, les cordes des puits avaient été enlevées par les habitants pour nous empêcher de boire.
Et
p. 83 « Je demande un jour, d’une façon aimable, à une femme qui est sur le seuil de sa porte, si elle veut me donner un chou pour faire de la soupe !? Elle me répond qu’elle aimerait mieux donner ses choux aux boches plutôt que de m’en vendre un… Que nous sommes une bande de brigands…et bien d’autres ! J’ignore pourquoi… Et je l’ignore encore. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que le lendemain, la bonne femme n’avait plus de choux dans son jardin…Oh ! Quelle trombine, elle faisait ! »

Evocation de l’hygiène corporelle
p. 86 le soldat Hérault est dénoncé avec une tunique sur laquelle « il y avait plus d’un millier de poux, à l’envers comme à l’endroit ». Sa tunique est brûlée et il est conduit aux bains douche à l’infirmerie. « Il gelait et la neige tombait. Hérault revenait alors au cantonnement habillé à neuf. Personne ne voulait le laisser entrer: – Va camper tout seul et ailleurs qu’avec nous ! lui disait-on. Il n’avait le droit d’entrer que pour manger la soupe près de la porte. Quinze jours après, il était encore plein de poux.
On l’appelait « le pouïeu » (pouilleux). Il se laissait aller et ne se nettoyait pas assez. »

Chapardage cruel – au cantonnement – des comportements de « garnements » ?
p. 107 « Un matin, mon camarade Gheyssens venait m’aviser qu’il avait attrapé le chat du curé et qu’il allait le tuer pour améliorer notre ordinaire. J’assistais en spectateur à cette mise à mort qui avait lieu sous un hangar. » le chat est pendu, « gigote en se baladant dans tous les sens », est achevé à la pelle-bêche mais la corde casse « le chat, blessé à mort, fit des bonds formidables et dans toutes les directions… tant que tous, nous nous sauvâmes. » le chat est enfin mort « Je m’en suis bien régalé et, en temps de crise, j’assure que le chat remplace avantageusement le lapin. Même s’il ne se tue pas de la même façon. »

Guerre de mine, Payen est « prêté » comme mineur volontaire aux travaux de sape
p. 107 extrait d’une lettre à ses parents 24 janvier 1916 « C’était les boches qui avaient fait « buquer » une mine contre nous. (…) Nous savions qu’ils allaient faire sauter à cet endroit, alors personne n’y travaillait. Nous avions bourré la voie avec des sacs de terre, de sorte que la mine, au lieu d’esquinter notre galerie, elle en fit un canon et en abîma la leur. Il faut leur faire voir que les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais sont aussi malins que les mineurs de Westphalie. Votre fils Maurice. »

comportement lorsque les Allemands font sauter la mine
p. 108 « Dans notre affolement, on culbutait les vieux « pères » territoriaux, et on passait dessus pour nous sauver plus vite. Ils avaient leurs raisons de nous appeler « sauvages ». Il fallait de bonnes jambes pour s’éloigner d’un lieu d’asphyxie, exposé généralement à sauter d’une seconde à l’autre. Mais malheureusement, les territoriaux y mettaient une lenteur qui ne nous plaisait guère. »

conditions de travail des sapeurs-mineurs
p. 108 « Le lendemain, je vais travailler au chantier pour réfectionner les fronts de la galerie éboulée. Au bout de cinq minutes, on remonte Lecomte à moitié asphyxié… Cinq minutes après, c’est mon tour d’être tiré par une corde attachée à la ceinture et ainsi de suite… A tour de rôle ! Et sitôt revenus à nos sens, on recommence.»

Verdun
Le récit montre les traces du tout début de la bataille
p. 117 « Nous arrivons enfin dans le village (Vaux 28 février). Il était encore habité civilement lorsque l’offensive allemande se déclencha. Aussi, certains civils avaient trouvé la mort chez eux. Au lendemain de notre arrivée, j’ai vu, allongée au milieu de la route, une femme tuée en face d’une épicerie, près d’un trou d’obus de gros calibre qui devait être l’effet d’un 380 ou 420. J’ai vu également une grand-mère, morte dans son fauteuil auprès de la cheminée. C’est dire que les habitants avaient été surpris par l’attaque brusque et déclenchée avec violence par les Allemands.

Une anecdote qui suscite la perplexité, mais qui a pleinement sa place dans l’univers narratif du poilu de Verdun (cf tranchée des baïonnettes)
p. 122 Tout à coup, un 420 éclate plus près ; je l’avais entendu venir et j’étais rentré dans la redoute. Au moment où je ressortais pour voir où il avait éclaté, un soldat arrive du ciel… mort… Il tombe à mes pieds… Un culot d’obus d’un diamètre de zéro mètre quarante-deux vient doucement rouler sur la plate bande pour s’arrêter à la porte.
Ce soldat… mort était du 233e Régiment d’infanterie. Il avait un habillement de temps de paix : képi rouge et pantalon rouge, capote bleue. Il n’était aucunement défiguré et avait même encore les joues rouges. Cette chose nous fut incompréhensible !
Notre capitaine nous expliqua que ce soldat, sans doute garde-voie… territorial, avait dû être enterré depuis le début de l’offensive. Admirablement conservé, il fut projeté par l’obus de 420. Il nous donna l’ordre d’aller le mettre en terre.

Payen réussit à échapper à la mort ou la captivité- Lettre à ses parents, 15 mars 1916
p. 132 « Enfin, ne vous troublez plus pour moi. Je suis rescapé de la bataille de Verdun. Pour la première fois que le 409e va aux attaques, il est bien reçu par les boches. De ma compagnie, nous restons à 117 sur 250. »

La Somme
montée en ligne fin août 1916 à Soyécourt facétie macabre dans les ruines du village, montrant un humour particulier, mais ne pourrait-on pas le transposer dans la guerre du Pacifique (P. Fussel) ou au Vietnam, voire en Afghanistan ?
p. 139 « Nous avons creusé une tranchée dans ces ruines, l’occasion de retrouver le cadavre d’un boche en décomposition ; après lui avoir décapité la tête avec une pelle bêche, je l’empalais sur un pieu et, muni d’une tenaille, je lui arrachais les dents pour me faire une renommée de dentiste amateur, au grand amusement général de mes camarades. »

Offensive du 10 septembre 1916 Ablaincourt, le 409e attaque après deux jours de préparation, le succès se traduit par une avancée de plus d’un kilomètre.
p.141 « Les poilus courent vers les tranchées ennemies. Je saute dans l’une d’elle. Là je trouve deux Allemands assis, fumant une cigarette et qui aussitôt me font : « – Camarade!» Je les fais monter sur le parapet de la tranchée. Lorsqu’ils y sont, je fais feu. Ils tombent tous les deux. Nous avons reçu l’ordre de ne pas faire de prisonniers.
Je me rends compte quelque temps après que seulement l’un d’eux a été tué. Le second fait le mort. Je le fais déguerpir vers l’arrière où il est zigouillé par un adjudant, d’un coup de révolver à la gorge. Un peu plus loin dans la tranchée, je trouve deux boches ensevelis jusqu’à la poitrine, à l’entrée d’un abri éboulé. Une balle, tirée à bout portant dans la poitrine, les libère de la vie. »
L’édition de « Mille-Feuille » propose aussi ensuite la reproduction d’une lettre de Payen à ses parents (datée du 13 octobre) qui narre les mêmes événements (orthographe d’origine conservée)
p. 143 « Mes Chers Parents, (…) début de l’attaque (…) Ceux qui accourent vers moi en levant les bras, malheureusement pour eux, nous ne faisons pas de prisonniers. On les tue à bout portant. Arrivés dans les tranchées allemandes, à coup de fusils, nous tuons les occupants qui criaient « -Kamérat !! » Et à coup de grenades, nous nettoyons les abris qui sont maintenant encombrés de cadavres Bôches ! Suivis de deux copains, je cours dans la tranchée. Je trouve deux bôches assis et fumant une cigarette. D’un coup de fusil, j’en tue un. Et un de mes copains, tue l’autre.
Nous continuons notre course, nous voyons deux bôches à moitié ensevelis ; nous approchons. Ils nous tendent les mains pour les tirer de là, mais deux balles bien placées les firent rester sur place.
Nous étions fou, par l’alcool que nous avions bu, et par l’odeur de la poudre. »
La lettre aux parents est un témoignage bien antérieur à la rédaction définitive des carnets ; Les courriers, d’ordinaire, sont volontiers elliptiques pour ne pas inquiéter les proches. Ce type de récit est d’autre part interdit par la censure. La lettre montre que le récit se reconstitue avec ce courrier qui viendrait aider la mémoire pour la rédaction ; des changements apparaissent : le copain qui tue l’un des « bôches » fumant une cigarette, devient un adjudant, avec un revolver. La question de la véracité est également posée, avec l’authenticité de : « nous ne faisons pas de prisonniers » qui devient « nous avons reçu l’ordre de ne pas faire de prisonniers » : cette ordre a-t-il existé ?

Une autre aventure, dotée de deux versions, alimente cette problématique
p. 147 lendemain « Soudain, à vingt mètres en avant de moi, je vois un boche, puis deux, trois, quatre… cinq, montés sur la tranchée : « – Camarades ! » font-ils, les bras levés en l’air. Mon fusil en mains, je monte sur le parapet de la tranchée et leur fais signe de venir. Les boches se décident, d’abord lentement. J’avance également. Mais bientôt, ils sont douze à courir vers moi. Je les arrête pour les rassembler et les fais descendre dans notre tranchée. Après les avoir fouillés, je les conduis au poste du colonel en évitant les tranchées toujours bombardées, à découvert et au pas de gymnastique. En cours de route, quatre d’entre eux sont chargés de porter une toile de tente dans laquelle est enroulée un des leurs couvert d’éclats d’obus. Sa figure est criblée de shrapnells, ses yeux crevés. Tous ses membres sont atteints.
Certes, c’est une lourde charge. Les artilleurs boches nous envoient une rafale d’obus. Soudain, mes prisonniers délaissent leur fardeau pour se sauver. J’arrête la troupe et tous se couchent en entendant le sifflement d’un gros obus qui semble venir vers nous. Seul, debout, je nargue les artilleurs boches en leur montrant le poing et en les insultant – comme s’ils me voyaient et m’entendaient ! – et le gros noir explose à dix mètres en avant de moi. Je n’eus absolument rien.
Heureusement, les boches n’ont pas continué à tirer. J’ai achevé sur place le moribond qui fut délivré de ses souffrances par une balle dans la tempe. Ensuite, j’arrivai au P.C. du colonel, où je me fis engueuler parce que je ramenais douze prisonniers !
Le Colonel me demanda ce qu’il allait faire de cette capture ? Qu’il allait les occuper comme brancardiers pour ramasser les blessés français. Et si besoin était, leur flanquer une balle dans le dos. »
En reprenant la fin du courrier évoqué plus haut, on trouve, pour le même fait :
p. 144 « Le soir, ma rage était apaisée. Six bôches se rendaient à moi. Je les ai recueillis avec un copain et les ai emmenés en arrière, chez le colonel. »
Les Allemands sont passés de six à douze, ils laissent achever leur blessé sous leur yeux, et Payen dispose d’une grande autonomie, sans passer par des gradés : pas de sergent, pas d’officier, pas de P.C. de bataillon… » ; ici on témoignera simplement d’une certaine perplexité dans un récit qui fait plus penser à Gaspard qu’au Feu.

En juin 1917, Payen se porte volontaire pour l’Armée d’Orient. Versé au 2e Régiment de Zouaves, le trajet de Lyon jusqu’aux tranchées en Serbie (rive gauche du lac Doiran) dure du 30 juillet au 19 septembre 1917.
Payen est occupé à faire des travaux dans un camp retranché, et son récit parle peu des ennemis ; il travaille, accueille dans son abri un « Bat’ d’Aff » condamné à dix ans de « Biribi », en liberté provisoire pour la durée de la guerre :
p. 174 « En bon camarade, il ne me lâcha plus. Ses compagnons d’infortune (le même convoi qui vient des bagnes d’Afrique) m’ont félicité du beau geste que j’avais eu envers lui. Ils me protègeraient contre les violences de n’importe qui. »
Il remonte en ligne en mars 1918 sur le Vardar. Les préoccupations tournent autour du moral fluctuant, des conditions matérielles, des nouvelles de la famille et de sa fiancée..
p . 183 « le 27 avril 1918. Relevés et mis en réserve du Bataillon, au ravin de l’aéroplane. Cantonnés dans un abri souterrain, individuel. Là, j’ai fait ma provision d’un litre de gnôle d’avance. Nous touchions journellement une bonne ration de cette gnôle, tous les matins. Et plusieurs copains me la donnaient. »
Légèrement blessé le 14 juin 1918 face aux Bulgares et évacué à l’Ambulance transformée en hôpital temporaire, à Gumendzé. Fin juin, il quitte l’hôpital pour servir en ville, comme ordonnance des infirmières.
p. 189 Lettre Mes chers Parents, Ma santé est excellente, mes blessures sont presque guéries. Hier, l’infirmière major, une dame de la croix Rouge, m’a fait appeler et m’a demandé si je voulais faire l’ordonnance des dames de l’hôpital. Alors, naturellement, j’ai accepté avec beaucoup de politesse ; (…) Il n’y a qu’à arranger leurs chambres, faire la vaisselle et leur servir à manger à table. Et nous serions deux pour faire ce petit boulot. Elle m’a aussi dit que je pourrai rester trois mois, six mois, même plus. Si seulement je pouvais choper ce filon ! C’est bien mon tour de pouvoir être embusqué à l’arrière. »
Il reçoit l’autorisation du médecin major et s’occupe alors en ville des neuf chambres des infirmières: il apprécie cette situation protégée. « Le temps se passait mieux qu’aux tranchées » Il évoque aussi de façon particulière ce monde féminin :
p. 190 « Comme consigne, on m’avait dit : Vous êtes aveugle et sourd. J’avais compris. Et puisque je n’ai pas le droit de vous raconter quelque chose, sachez seulement que pour des femmes honorables, elles étaient tombées bien bas ! Mademoiselle Matignon était une ancienne fille soumise d’une maison de tolérance de Marseille. Mademoiselle Delaporte également car elle sortait d’une boîte de Boulogne-sur-Mer. Elles partaient souvent en auto, en compagnie d’officiers. On les ramenait le matin vers les quatre heures : c’est moi qui leur ouvrais ! Curieusement, il évoque plus loin une autre infirmière d’un tout autre milieu, et on peut supposer que la proximité avec d’anciennes prostituées ne va pas de soi :
p . 190 « Parmi les infirmières, il y avait Madame Giraud. Son mari était commandant à l’Etat Major. Son fils était lieutenant aviateur et venait journellement survoler l’hôpital de Gumendzé-ville. » Payen réévoque une des infirmières citées, lorsqu’un copain lui demande « (p . 195) comment il ferait bien pour avoir le plaisir de parler à une infirmière qui lui plaisait beaucoup. – Qui ? lui demandais-je. – mademoiselle Matignon ! C’est alors que je l’informais sur ce qu’était réellement la demoiselle en question : une ancienne fille soumise dans une maison de tolérance à Marseille, maîtresse de tous ceux qui lui plaisaient, même Sénégalais à peau d’ébène !!! (…) C’est elle qui visitait tous les blessés légers et leur faisait les pansements dans son bureau et à l’intérieur duquel se trouvait un divan lit d’une personne. Chacun d’eux, même à une main, devait se déshabiller nu comme un ver de terre ! C’est ainsi qu’elle assouvissait ses désirs sexuels parmi les blancs et les noirs. » et plus loin (p .197) l’auteur, tout en nous donnant un indice sur l’époque de la rédaction définitive de ses carnets, tire les enseignements de son expérience « …Mes infirmières !! Elles avaient toutes le béguin envers les officiers. Quoiqu’il en soit, j’ai toujours déconseillé à mes filles de faire un tel métier, même dans le civil.
S’agit-il ici de fantasme ? L’évocation en elle-même est précieuse car les poilus évoquent très peu le sexe dans leurs témoignages (J. Y. Le Naour) ; on ne sait rien de l’attitude de Payen lui-même, sinon qu’il se montre très épris dans ses courriers à sa fiancée (p. 164 «je suis pour toujours ton Maurice qui t’aime. 1000 bons bécots. Ma langue dans ta bouche. ») A un autre moment, il évoque une jeune tzigane de dix-neuf ans qui faisait la lessive et le repassage pour les infirmières :
p. 199 Catarina était une fille très sérieuse et obéissait, comme toutes les femmes en général, aux mœurs de son pays si différentes des nôtres. J’ai vu un jour un capitaine de cavalerie qui voulait l’attirer en lui faisant miroiter une grosse liasse de billets de banque. Cela eut lieu malgré ma présence. D’ailleurs ce vulgaire salopard ne cachait pas l’immoralité de son geste. Elle le repoussa alors dédaigneusement en le priant de s’en aller s’il ne voulait pas avoir des ennuis. En Grèce comme en Macédoine, le respect des femmes est sacré. Il y eut peut-être de rares exceptions, mais je n’en ai jamais connues. »
L’auteur n’évoque pas de liaison personnelle et sous-entend une certaine chasteté par ailleurs :
p. 199 « Il existait dans ce pays comme partout ailleurs, des maisons de tolérance tenues par une ou deux femmes, parfois plus, et qui ouvraient de telle heure à telle heure. Il y faisait queue plus de deux cent poilus de toute race : grecs, serbes, albanais, monténégrins, français, anglais, chinois, sénégalais… Ceux qui voulaient revenir en bonne santé en France s’abstenaient de cette répugnance. »

Après l’armistice, Payen passe en Serbie puis en Bulgarie, est à Sofia en décembre 1918. Le 9 février 1919, c’est le rapatriement vers la France où il arrive le 11 mars ; il est démobilisé le 24 août 1919.

Vincent Suard 10/05/2012

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Lechner, Jean (1893-1955)

1. Le témoin

Jean Lechner naît à Strasbourg le 14 juin 1893, d’un père alsacien et d’une mère allemande originaire de Düsseldorf. Cet exemple d’union mixte n’est pas inhabituel à cette époque en Alsace-Lorraine, surtout dans les grandes villes du Reichsland qui ont accueilli le plus grand nombre de migrants allemands au cours de l’Annexion. Né allemand, il poursuit sa scolarité jusqu’à l’obtention de l’Abitur, équivalent du Baccalauréat. Contrairement à la plupart des jeunes de son âge, il parle couramment français. Dès août 1914, à l’âge de 21 ans, il est mobilisé dans un régiment d’artillerie de l’armée allemande. Durant ses premiers mois de formation d’artilleur, il tire tous les bénéfices de sa bonne condition physique liée à une pratique régulière de la natation avant la guerre. Il rejoint le front de Champagne en février 1915 et y demeure jusqu’en avril, avant d’être transféré vers le front oriental en Pologne. En août, il est affecté aux équipes de téléphonistes. A sa grande satisfaction, sa campagne russe prend fin en septembre de la même année, quand il est redirigé vers la Champagne. Après avoir connu des combats très meurtriers dont il sort indemne, il est promu caporal le 20 octobre 1915. Un mois plus tard, il change de secteur pour celui de Verdun où il participe au début de la grande bataille en février 1916, avant d’obtenir sa première permission à Strasbourg le 1er avril. Là, il est affecté auprès d’une batterie de réserve à Schiltigheim afin de former les jeunes recrues. Il est par ailleurs cité à l’ordre de l’armée et décoré de la croix de fer 2e classe. Il repart au front à Verdun le 24 juin 1916. Ensuite, les permissions dans sa famille sont plus fréquentes et il connaît des promotions successives : le 1er janvier 1917 il est promu maréchal des logis, puis le 3 juillet lieutenant de réserve. Parallèlement, il intègre une formation d’officier d’artillerie qui  lui permet de quitter le front régulièrement pour des périodes variables. A chaque fois, ces périodes sont accueillies avec beaucoup de soulagement, comme autant de jours de répit loin du front (p.115). Après une dernière formation sur la logique de guerre entre le 25 juillet et le 8 septembre 1918, il rejoint le front dans les Ardennes. Bien que la guerre ne laisse plus aucun espoir de victoire du côté allemand, cet Alsacien est encore décoré de la croix de fer 1ère classe le 5 novembre. Malgré quelques difficultés rencontrées au passage du Rhin avec les troupes françaises, il peut enfin retrouver sa famille au début du mois de décembre 1918. Réintégré dans la nationalité française, il se marie en 1922 puis s’installe avec sa femme à Colmar, où il obtient un poste de fonctionnaire à la préfecture. Son passé militaire sous l’uniforme allemand le rattrape en 1940 quand l’Alsace est annexée de fait par l’Allemagne nazie. Les nouvelles autorités en place tentent alors de se rallier cet ancien officier de l’armée impériale, mais en vain car malgré les pressions et les menaces d’expulsion, celui-ci demeure hostile au IIIe Reich. Redevenu français en 1945, il s’éteint 10 ans plus tard, en décembre 1955.

2. Le témoignage

« Journal de la guerre 14/18 du soldat Jean Lechner », in Catherine Lechner, Alsace-Lorraine. Histoires d’une tragédie oubliée, Séguier, Paris, 2004, p.13-176.

Jean Lechner a rédigé son journal de guerre en allemand et semble avoir mis un point d’honneur à le tenir le plus régulièrement possible, depuis sa mobilisation jusqu’à son retour des armées. Ce n’est cependant pas la forme originale de ce journal qui a été éditée ici, mais la version traduite en français par les propres soins de son auteur. En effet, une fois la guerre terminée Jean Lechner entreprend de traduire son journal. Cela lui semble être un « bon exercice » linguistique au moment où le français redevient la langue officielle dans sa région natale (p.167). Il décide ensuite de brûler le journal original en allemand, comme pour effacer un peu d’un passé devenu controversé dans le contexte d’effervescence tricolore qui suit la réintégration de l’Alsace-Lorraine à la France. Cela rend donc impossible toute confrontation entre la source originale et sa traduction. Catherine Lechner, qui est à l’origine de sa publication, n’y a apporté aucune modification.

3. Analyse

Le premier intérêt d’un journal de guerre est d’offrir à l’historien une multitude de détails sur la vie quotidienne des soldats. Outre les qualités littéraires de Jean Lechner, la longueur de son service (52 mois) et la variété des théâtres d’opération sur lesquels il a été engagé font de son témoignage un outil remarquable pour appréhender les difficiles conditions de vie au front. Le froid (p.133), la boue (p.33, 39), les poux et plus généralement la mauvaise hygiène (p.34, 39, 52) sont des thèmes omniprésents, tout comme les préoccupations quotidiennes du soldat en dehors des combats : la faim, la soif et l’alimentation (voir notamment p.54, 102) occupent une place importante, de même que l’épuisement, la fatigue (p.85, 102), l’attente du courrier et la joie lors de son arrivée (p.45, 58, 78), ou encore la participation aux offices religieux (p.39, 110, 113, 127, 131, 139).

Ce témoignage permet également de suivre le parcours d’un soldat qui commence comme artilleur et finit la guerre comme officier. Les spécificités de la condition d’artilleur apparaissent au fil des pages, avec les changements réguliers de position, les longues marches, les travaux pour l’installation et le camouflage des pièces d’artillerie, puis les bombardements (l’auteur s’applique souvent à noter le nombre d’obus tirés), le bruit assourdissant qui occasionne des maux de tête, des vertiges, ou des saignements du nez et des oreilles (p.40). Pour Jean Lechner, à force de répéter sans cesse les mêmes gestes, la « guerre devient un métier » (p.63). Bien que moins soumis aux assauts de l’infanterie ennemie, l’artilleur craint des bombardements souvent meurtriers. Par ailleurs, Lechner est parfois désigné pour faire le guet en première ligne, ce qui constitue pour lui des moments où « la tension est à son comble » (p.57). Il connaît également l’épreuve du feu en première ligne en tant que téléphoniste, une fonction qui nécessite d’assurer les réparations des lignes lors des assauts. Cependant, malgré les risques encourus, il effectue son travail consciencieusement. Cela lui vaut de monter en grade et d’obtenir ainsi de meilleures conditions de vie, avec des heures de repos régulières, le confort d’un lit, une meilleure nourriture, une meilleure solde, et plus de temps libre qu’il peut mettre à profit pour ses loisirs (promenades à cheval, natation, théâtre, concerts ou casino).

Le style assez personnel d’un journal de guerre permet de pouvoir suivre l’évolution du moral de son auteur. Ici, le « cafard » et l’angoisse de la mort sont deux sentiments qui reviennent sans cesse. Dès août 1914, Jean Lechner fait part de ses réticences face à la guerre : « nous sommes jeunes et ne demandons qu’à vivre, à faire du sport, à poursuivre nos études et fonder une famille » (p.24). Puis, à partir de son baptême du feu en février 1915, il transcrit régulièrement et sans pudeur dans son journal la peur qui l’agite (p.34). Cette angoisse de la mort est très étroitement liée à sa profonde envie de vivre et/ou survivre à cette épreuve  (« je ne veux pas mourir » est une formule qui revient souvent). Tandis qu’à certains moments il veut croire à la bonne étoile qui l’a maintenu en vie quand ses camarades tombaient à ses côtés (p.74, 79), à d’autres sa désillusion est si grande qu’il se résigne à attendre une mort qui lui semble aussi certaine que prochaine (« J’ai un fort pressentiment. Cette fois je ne reviendrai pas », p.69. Voir aussi p.87-88). Ainsi, après la mort de ses plus proches camarades en septembre 1915, il n’attache plus aucune importance à sa vie et se porte volontaire pour des missions hautement dangereuses, qu’il s’agisse de faire le guet dans des postes d’observation pris pour cible par l’ennemi, ou bien d’aller réparer des lignes téléphoniques sous le feu de la mitraille. Il en sort pourtant à chaque fois indemne, et ses actes désespérés sont perçus par sa hiérarchie comme autant de preuves de courage et de bravoure qui lui valent une promotion au grade de caporal (p.89). Cependant, même avec les améliorations successives de sa condition, son fatalisme reprend régulièrement, notamment à partir de son arrivée à Verdun (« je vais mourir (…)  je ne reviendrai jamais de là », p.99). De la même manière, le cafard ne le quitte jamais longtemps et, même en permission auprès des siens, il a du mal à retrouver le calme intérieur auquel il aspire (p.58, 106, 150). Une forte lassitude se développe chez lui au cours de l’année 1918 devant une guerre qui ne se termine pas, accompagnée d’une amertume profonde envers les décideurs (« je hais ceux qui ont fait cette guerre » p.149, à nouveau p.162).

Enfin, l’intérêt principal de ce journal est de nous offrir un bon exemple de la complexité du cas des Alsaciens-Lorrains au cours de la Grande Guerre. Même s’il ne porte pas un grand intérêt aux affaires politiques de sa région natale, Jean Lechner semble être de tendance autonomiste, dans une famille dont le père et le frère sont francophiles et la mère allemande de naissance. Aussi, il est très vite confronté à un questionnement identitaire et s’interroge souvent sur le sens à donner à cette guerre. A la veille de son départ au front, il note : « Je n’ai pas de haine pour l’ennemi. Qui est l’ennemi, au juste ? Les Français aux côtés desquels certains de mes amis sont allés se battre ou les Allemands, les fils du pays de ma mère ? » (p.31). Cependant, les combats meurtriers auxquels il participe l’éloignent temporairement de ces réflexions, et il semble alors exercer son « travail » de soldat sérieusement et loyalement, sans jamais penser à déserter pour rejoindre les lignes françaises, ni hésiter à les combattre. Le 25 mars 1915, sur le front français, il écrit : « nous prenons des centaines d’obus sur la tête, j’en ferai prendre autant à mes ennemis (…) il faut tuer pour vivre » (p.41). Arriver à finir la guerre en vie et sans mutilation le préoccupe davantage que l’avenir politique de l’Alsace-Lorraine, qui fait pourtant l’objet de grands débats à l’arrière (p.107-108, et p.125 : « nous, Alsaciens, sommes les soldats oubliés de cette guerre (…) si plus tard je devais rester allemand ou devenir français, que m’importe »). Pourtant, les victoires alliées de l’été 1918 réactivent les questions d’identités et de sentiment d’appartenance : « beaucoup d’Alsaciens voudraient redevenir Français. Je le voudrais bien aussi » (p.159). Grâce à l’Armistice et à la démobilisation rapide de l’armée allemande, Jean Lechner arrive en gare de Kehl (première ville à l’est de Strasbourg, de l’autre côté du Rhin) le 4 décembre 1918. Impatient de retrouver les siens, il se heurte cependant aux contrôles des troupes françaises stationnées à la frontière. Ce n’est qu’après de longues heures d’interrogatoire qu’il peut enfin retrouver ses proches. Comme beaucoup d’Alsaciens-Lorrains rentrés de l’armée allemande défaite, il vit mal la méfiance dont il fait l’objet à son retour dans la région natale, autant celle des nouvelles autorités françaises en place que celle d’une population devenue hostile à tout ce qui rappelle l’Allemagne (« nous rentrons chez nous où notre population maudit les soldats allemands » p.166). Son malaise se poursuit les journées suivantes, quand toute la ville est plongée dans une euphorie tricolore à laquelle il se sent étranger : « je me sens très fatigué devant cette effervescence, ce déploiement d’enthousiasme. (…) Les cafés sont bondés de gens qui crient leur haine de l’Allemagne. Je ne crois pas qu’aucun soldat alsacien revenant du front puisse s’exclamer de la sorte. Nous sommes avant tout heureux d’être vivants. Des voisins à mes parents s’interrogent sur mon indifférence devant la victoire des Français et me soupçonnent presque d’être germanophile » (p.167). Trouver une place dans la nation du vainqueur après avoir combattu dans les rangs du vaincu : ce passage exprime très bien la difficulté que ces soldats rencontrent à partir de leur retour pour se réintégrer dans une société alsacienne-lorraine qui a radicalement changé depuis leur départ.

Raphaël GEORGES, août 2011.

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